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LE CULTIVATEUR EN CHAMBRE

Certes, à Paris, les originaux ne font pas faute : on ne peut remuer un pavé sans en trouver une douzaine prêts à vous sauter à la tête pour vous expliquer n’importe quoi, n’importe qu’est-ce. Ils ont tous des inventions plus ou moins merveilleuses à vous exposer; ils ont tous leur fortune dans leur poche, sur papier non monnayé.

L'un veut dessécher des mère entières, l’autre aplanit des montagnes, un troisième a une machine qui traverse monts et vaux aussi facilement qu’un ca-

LE CÜLTIVATEL’ft EN CHAMUnF. Ü1

briolet milord peut le faire des Champs-Élysties. Eniin, les inventeurs de Paris pullulent. On remplace le froment par toutes sortes de substances qui, au dire des ïriptolèmes au petit pied, possèdent mille vertus nutritives de plus que le froment. Oh! le bld n’a qu’à se bien tenir, s’il veut conOnucr à r^uplir les fonctions qui lui ont dtd dévolues depuis six mille ans. 11 n’y a guère que sa vieille amie la vigne qui soit plus battue en brèche que lui. A eatendre tous ces grands trouveurs, Noé n’était qu’un étourneau d’avoir choisi le raisin, lorsqu’il avait à sa disposition la rhubarbe, la betterave et tant d’autres plantes si éminemment vineuses. Il est vrai de dire aussi que ces messieurs, lorsqu’ils en ont les moyens, s’en tiennent assez volontiers aux anciens errements, abandonnant généreusement leurs découvertes au vulgaire. Il faut bien sacrifier un peu aux préjugés établis, il ne faut pas prendre le taureau par les cornes; il y a même toute une série de petites phrases toutes faites à consacrer à cet usage, et qui peuvent toutes se résumer par ce mot qui nous a été dit par un chiffonnier, dans une de nos excursions dans le douzième :

« La religion, certainement les gens comme vous et moi savons ce qui en est; mais il en faut une, quand cela ne serait que pour la canaille. »

Généralement, toutes les substances^alimentaires de ces agronomes de greniers ne sont* faites que pour la canaille, qu’ils veulent nourrir de toutes espèces de fécules connues ou inconnues ; à moins qu’ils n’inventent quelque mot oriental, amené à grand renfort de réclames et de journaux, et qui ne s’adressent qu’aux estomacs débilités ou convalescents. Les pauvres n’ont pas le temps d’ètre convalescents, ni d’avoir des estomacs faibles. Ce sont là les distractions des gens riches.

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Paraii tous ces originaux, un des plus extraordinaires est, sans contredit, M. Cloarec, une manière de paysan bas-breton, à chemise de batiste, à souliers vernis, qui s’est révélé agriculteur au moment où l’on s’y attendait le moins, et sans que personne ait jamais su pourquoi. ^

M. Cloarec est fils d’un avocat de Rennes ou de Vannes; il a fait ses études à l’institution Hallais-Dabot; il a suivi les classes du collégeJlenri IV, à Paris, pendant dix ans. Après avoir quitté les bancs et conquis son diplôme de bachelier ès lettres, à ce moment solennel où chacun jette son regard vers l’avenir pour se choisir une profession, M. Cloarec eut un moment la pensée d’entrer comme élève agronome à la fermemodèle deCoetbo, dont alors on parlait beaucoup. Mais le malheur voulut qu’il rencontrât un de ses anciens condisciples, se promenant crânement dans le Luxembourg, cigare aux dents, grisette au bras; c’était un étudiant en droit se rendant ponctuellement à son cours chez le père Lahire, à la Grande-Chaumière.

Dès ce moment, ses idées changèrent. M. Cloarec découvrit tout à coup que toutes ses aptitudes l’entraînaient vers l’étude du droit; il était né pour doter la Bretagne d’un Potliier ou d’un Cujas; son avenir se dessinait à ses yeux. Il prit sa première inscription ; il écrivit à sou père qu’il avait toujours été de l’opinion qu’un homme qui choisit une profession honorée déjà par les travaux paternels, était plus à môme de rendre des services à ses concitoyens que celui qui veut se créer un avenir dans une profession nouvelle. Le bonhomme Cloai’ec, qui avait laissé son rejeton toujours parfaitement libre de faire tout ce qu’il voulait, et qui d’ailleurs ne soupçonnait aucunement le motif qui avait si subitement déterminé cette brusque vocation^

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envoya son consentement, deux cents francs pour la pension du premier mois, beaucoup de conseils à son lils, et surtout la recommandation expresse de se défier des voleurs et des filles d’Ûpéra, gens qui exploitent à merci les fils de famille auxquels ils sentent beaucoup d’argent.

Le jeune Cloarec suivit ponctuellement la recommatldation paternelle dans sa partie première, mais il fit des efforts inouïs pour tâcher d’acquérir par luimême des preuves de la vérité de la seconde partie recommandée. Hélas! vains efforts, tentatives superflues; il en fut réduit au rôle de son ami, à fumer des cigares, à traverser le Luxembourg, à se rendre religieusement à la Chaumière, les lundis, jeudis et dimanches de chaque semaine, à y rencontrer bon nombre de fillettes plus ou moins accortes, mais de filles d’Opéra, point. '

Pendant trois ans tout alla bien : la pension arrivait toujours à heure fixe; le tailleur et le traiteur ouvraient leurs livres, le jeune Cloarec seul n’en ouvrait jamais; étant né jurisconsulte, il devait nécessairement tout savoir sans rien apprendre. Mais les examens étaient là; des professeurs, jaloux sans doute de son aptitude rare à l’étude du droit, ne voulurent jamais admettre ses interprétations du Gode. Il se retira froissé, aigri, en se disant, en manière de consolation: — Puisque c’est ainsi, ma patrie sera privée de mes lumières'; elle rendra sa justice comme elle pourra.

Une nouvelle révolution se fit. Un jour, Cloarec le fils ayant trouvé sur le quai un Cours d'agronomie à l’usage des jeunes gens du monde, par un bourgeois de Paris retiré dans ses terres, s’empara du livre en échange de vingt actions ; il le lut avec avidité, et après avoir dévoré la dernièi'c page, il s’écriait i

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— On ne peut pas mentir à ses instincts : je le savais bien, moi aussi, je suis agronome. Je me suis trompé, ce n’est pas pour le droit que je suis né, c’est pour l’agricullure. Oli! la campagne, oh! les prés, les champs, les bois, le blé, la luzerne, les arbres fruitiers, les troupeaux', voilà ce qu'il me faut.

Et le lendemain, il louait une chambre au cinquième d’une maison de la rue de Viarmes, près la Halle au blé, afin de voir passer sous ses fenêtres tous les produits de la nature qu’il adorait. 11 se fit faire des cartes de visite où il mit :

j'ULES CLOAREC

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