PAR
M. L’ABBÉ ISIDORE MULLOIS
Voici donc un prêtre catholique qui a écrit un livre de près de six cents pages sans un mot de politique, sans une seule ligne contre les idées anarchiques et subversives enfantées par les révolutions de 1789, 1830 et 1848. C’est chose si rare, en ce temps de discussions où nous vivons, que nous avouons naïvement notre admiration pour M. l’abbé Mullois. On ne nous a malheureusement pas accoutumés à tant de tolérance, à tant de placidité, à tant d’amour! Nous dirons encore plus : c’est qu’il n’est question, dans ces volumes, ni de Voltaire, ni des encyclopédistes, ni des panthéistes. Ceci se passe en famille, à la bonhomme. M. Mullois avait un sujet immense, une tâche difficile : il l’a remplie en honnête homme et en homme de bien, dédaignant toute haine, acceptant tout amour, prenant te bon où il le trouvait, dans un camp aussi bien que dans l’autre, avec une impartialité digne de tous éloges.
M. l’abbé Mullois est d’une franchise à toute épreuve ; il n’y va pas par quatre chemins. Il aborde les questions en face, tout en respectant les idées ; il dit en
passant ses vérités à chacun; il n’épargne ni riche ni pauvre; il veut le vrai, il le cherche; qu’il soit à gauche, qu’il soit à droite, s’il le rencontre, il s’en saisit. Peu lui importe sa couleur, bleu, blanc ou rouge! C’est un fait; il l’admet et le voit jusque dans ses dernières conséquences. Il n’a pas eu l’intenfion de faire un li\Te éclectique. Il prêche l’abnégation, la charité, l’amour du prochain, et il a raison.
En effet, est-il un pays au monde où les instincts soient meilleurs et plus généreux que dans ce beau pays de France? Trouvez un autre peuple, sur la surface du globe, qui possède à un si haut point l’oubli de ses haines, l’abnégation, la générosité!
On essayera vainement de faire pénétrer dans nos mœurs l’égoïsme, la méfiance; le culte de la matière ! Nous sommes bons avant tout et libéraux quand même. Le gouvernement qui a essayé de faire entrer toutes ces vilaines passions dans la direction des affaires, a été, dès l’origine, un gouvernement perdu, et nous l’avons tous vu tomber dans le mépris des citoyens. S’il faut absolument se servir de ces choses hideuses dans les affaires, il faut les y faire entrer comme on se sert du poison dans la composition de certains médicaments. Oh! ne faisons jamais appel aux mauvais instincts, car ils sont toujours trop prompts .à répondre à cet appel ! Et bientôt on voit apparaître la ruse, l’égoïsme, l’immoralité ; de là, tout ce que nous'âvons eu à subir et tout ce que nous avons subi était bien triste, hélas !
Il faut, au contraire, retourner aux meilleurs sentiments, faire le bien, en faire beaucoup, apaiser les haines, adoucir les cœure aigris, soulager toutes les misères du corps et de l’âme, généraliser la charité partielle, la populariser en un mot.
Il faudrait, pour ainsi dire, fonder le congrès de la
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MANCEL DE LA CHAniTÉ 249
bienfaisance, de la fraternild, où chaque citoyen français, qu’il fût du nord, du midi, de l’est ou de l’ouest, vînt dire ce qu’il a vu, ce qu’il sait, communiquer ses vues, scs plans; il faudrait que chacun y pût t'mellre ses idées sur le travail des classes déshéritées, les secours à leur donner et les moyens qu’il croit bons pour cicatriser celte plaie honteuse qui ronqe notre malheureuse génération, et qu’on nomme le paupérisme. Après tout, cette assemblée, ce congrès, cet institut de fraternité n’aurait-il pas aussi bien sa raison d’êire que tout ce que nous voyons chaque jour? Kst-ce qu’il n’y a pas dans tous nos départements des congrès de sciences, des congrès agricoles, des congrès pour l’amélioration des races chevalines, bovines et ovines? Il y a même à Paris une société des amateurs de pigeons; pourquoi n’y aurait-il pas un congrès pour l’améliora- 1 ion du sort des hommes?
C’est fort beau, nous n’en disconvenons pas, d’embellir tout ce qui doit approcher de l’homme, d’élever des moulons qui deviennent gros comme des bœufs et des bœufs qui ressemblent à des éléphants; mais, avant tout, ne doit-on pas donner du pain, du travail et un gite à ceux qui manquent de tout cela? Ne serait-ce pas là un moyen mille fois plus efficace pour apaiser ces haines sourdes, ces colères mal comprimées, ces jalousies immenses dont on nous a tant entretenus depuis quelques années, que toute la politique, toute l’éloquence et toute la force? Car elles pourront bien résister un moment au torrent, mais elles seront brisées; et alors vous les entendrez crier à la force morale, aux sentiments d’humanité : « A l’aide! guérissez toutes les plaies de ce peuple, satisfaites à ses besoins, car nous ne pouvons plus tenir ; nos forces sont à bout ! »
Oui, la charité, la fraternité sont les seuls terrains sur lesquels tous les partis peuvent se rencontrer, se regarder en face, sans haine, et s’entendre en tous points. Là, personne ne repoussera son voisin, parce que nous serons tous réunis par un même sentiment : l’amour.
La politique est inhabile jusque dans ses plus généreux efforts; elle est malheureuse, elle ne sait pas même choisir les titres de ses œuvres. Lorsqu’elle a voulu fonder un refuge pour les pauvres, elle s’est tout de suite heurtée à un titre brutal, honteux; elle a établi des dépôts de mendicité, tandis que la bienfaisance particulière s’ingénie à trou\œr des mots qui cachent l’idée, qui déguisent la chose. Llle a l’asile de l’enfance, le séjour des vieillards, la crèche, etc., etc. Comparez cela aux noms des hôpitaux de Paris, la Pitié, la Charité, etc., tous noms qui rappellent plutôt des idées de terreur que des idées de secours. Mais, enfin, sachons-lui gré de ses efforts, du bien qu’elle a fait et du mal qu’elle empêche ; espérons que l’avenir la trouvera plus humaine et plus charitable.
Kt, d’ailleurs, qu’est-ce qu’a pu faire la charité patentée auprès de ce qu’a fait la charité privée? Voyez les Petites sœurs des pauvres. U y a une douzaine d’années à peu près, deux jeunes ouvrières du village de Servan, près de Saint-Malo, l’une âgée de seize ans, l’autre de dix-huit ans, frappées du grand nombre de vieillards des deux sexes qui se trouvaient sans ressources, se sentirent portées à venir à leur secours. Elles découvrirent dans le pays une ancienne domestique, qui filait de la laine pour vivre; elle était parvenue à économiser un petit capital de six cents francs, qu’elle voulut bien consacrer à l’œuvre. Ces trois pauvres femmes rédigèrent un petit règlement, et, dès le