‹ Paris inconnuChapitre 7 sur 66 · PEINTURES DIVERSES · texte numérisé non relu

PEINTURES DIVERSES

cinquante reprt'senlations. 11 y en eut plusieurs même qui durèrent l’année entière, et on les reprenait après six mois de repos, et elles refaisaient encore de l’argent, comme au jour de leur première représentation. Ainsi, les Pilules du Diable, on les a jouées trois cents fois sans sortir de l’affiche; la salle a été trois cents fois pleine. On interrompit trois mo^) pour laisser souffler les acteurs et les Pilules reparurent pendant cent cinquante repi'ésentations, et firent encore plus d’argent que la première fois; depuis, ou les a prises, reprises avec vieux costumes, vieux décors, vieux trucs; ah hahl rien n’y «fait! l’or arrive à la caisse coiiime l’eau sous le pont. C’est la poule aux œufs d’or, le Sacramento, le talisman du théâtre, du boule- \arddu Temple. Aussitôt qu’un directeur est embarrassé, vite Us Pilules, et tout est dit. Au fait, nous ne concevons pas pourquoi on n’a pas fondé un théâtre exprès pour jouer cette impériale féerie, ou bien pourquoi les directeurs dg Cirque changent leurs affiches.

Ferdinand Laloue était non-seulement un homme d’esprit;, mais encore le meilleur homme du monde; c’était ce qu’on peut appeler dans toute l'acception du mot un cœur d’or. 11 a fait la fortune de tous ceux qui se sont approchésde lui; il est vrai que bien peu l’ont su conserver. Et lui, par une bizaiTeric étrange, il n’a jamais pu faire la sienne; peut-être, par esprit de contradiction; il est mort pauvre comme un véritable homme d%prit qu’il était.

Outre son immense talent de charpentier dramatique, Ferdinand était peut-être avec et même avant Alexandre Dumas le meilleur metteur en scène qu’on ait vu; ses collaborateurs, les acleui’s qui ont joué ses pièces, les figurants qui ont manœuvré et gagné les

batailles sous son commandement, ne parlent de lui qu’avec la plus grande admiration.

Il avait le génie du décor à effet, et pas un n’a su comme lui distribuer, faire marcher, charger, courir à la victoire de grandes masses de figurants. Lorsqu’on jouait une pièce de lui, un tableau final, quand le drapeau français flottait vainqueur sur les Canons brisés par la mitraille au milieu des blessés, des morts et des mourants de l’armée ennemie, bien entendu, et que l’Empereur paraissait au milieu de son étatmajor, suivi de ses braves guides et de son inséparable mameluck, que les flammdfe du Bengale s’allumaient, l’illusion était telle qu’on eût cru voir cent mille hommes sur la scène. Il avait le sens du théâtre, il savait à propos finir tous ses actes sur un des grands mots historiques du 'vainqueur d’Austerlitz. Et son public se retirait content; il avait entendu-un mot qu’il connaissait, il parlait de la pièce sur le boulevard et rentrait bien disposé pour Tactc suivant; il disait naïvement :

« Soldats, je suis content de vous. — Honneur au courage malheureux! — Voici le soleil d’Austerlitz! »

Et les harangues à l’armée d’Italie lui avaient fait remporter autant de victoires sur le peuple français que Napoléon en avait remporté sur l’étranger.

Mais aussi, il fallait le voir lorsqu’il s’agissait de monter une de ces gigantesques pièces! il était partout à la fois, il était général et soldat; il commandait la cavalerie et l’infanferie; c’était un véritable homme de guerre au milieu d’une mélée furieuse. A^^c lui, personne n’était inutile : le dernier figurant croyait avoir un rôle; il l’étudiait comme un véritable acteur: il connaissait sa place et ne l’abandonnait que sur l’ordre de son général. Il était parvenu à leur faire prendre leur métier au sérieux; il savait les encouiogcr; il les

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appelait par leurs noms et savait leur donner un compliment et une pièce de monnaie à propos. Aussi se seraient-ils tous fait tuer pour M. Ferdinand. 11 poussait ce tact à un point extraordinaire; ainsi il avait su si bien mettre en scène le tambour-ma|or du Cirque, ce brave Ash, que celui-ci avait fini par se faire faire à ses entrées trois salves d’applaudissements, ni plus ni moins que MM. Edmond, Gauthier, Chéri et Patounelle. Avissi son nom était-il sur l’affiche comme ceux des artistes; on lisait toujours sur' le programme : un tambour-major, Ash. Et cependant il n’a jamais dit un mot. Je me trompe, il a eu l’honneur de lancer le mot dêche dans l’argot parisien. Voici le fait ;

Parmi les nombreuses qualités de ce bon et digne Ferdinand Laloue, il possédait au suprême degré celle de faire identifier l’acteur avec le rôle qu’il devait jouei-, de le fourrer dans la peau du personnage, selon l’énergique expression de notre excellent ami Bignon. C’est ainsi qu’Edmond, qui avait joué l’Empereur dans toutes les pièces impériales, est mort se croyant réellement l’Empereur. Tous les anciens artistes du Cirque se figurent qu’ils ont été généraux ou, pour le moins, colonels de cavalerie. Ils parlent régiments, manœuvres, coups de sabre, absolument comme s’ils revenaient de la revue.

Ash donc, le tambour-major de toute cette grande armée, lui qui entrait à Vienne, à Berlin, à Moscou, à la tête de la vieille garde, avait aussi sa petite ambition; dès que les répétitions et les affaires du théâtre lui laissaient un moment de repos, il courait aux Invalides. 11 s’était lié , le canon à la main, avec tous les anciens tambours de la grande armée, et là, en buvant chopine, il se faisait répéter toutes les batteries des divers régiments de la garde ; de façon que, s’il pai’aissait

dix fois dans la soirée, c’était sur dix marches différentes, ce qui faisait dix régiments;, c’était, on le pense bien, une chose précieuse pour le Cirque, composé de cinq cents fantassins et de quarante chevaux. Et puis les vieux de la vieille, qui étaient dans la salle, et il y en avait toujours, reconnaissant la batterie, s’écriaient :

— Ah! comme c’est ça! c’est la marche de mon régiment.

— C’est vrai, nous étions 1<\ !

Ces exclamations contribuaient énormément au succès et à la couleur locale de l’œuvre. Laloue, qui a peut-être trouvé des ingrats, mais qui ne l’a jamais été envers pereonne, ne savait comment reconnaître les bons services de ce brave et digne Ash. Il lui avait proposé de le tutoyer; Ash lui avait serré cbrdialement la main, une .larme était venue mouiller sa paupière, et il avait répondu d’une voix entrecoupée par les sanglots :

— Ah! monsieur Ferdinand, vous me comblez; c’est trop d’honneur pour un pauvre diable comme moi!

Il était parti en hâte, tout ému, se mettre à la tête de sa compagnie de tambours. Pour la première fois de sa vie, l’émotion le dominant, il fit ce jour-là un faux pas à son entrée; il en fut au désespoir pendant plus de huit jours.

Et Ferdinand cherchait toujours ce qui pouvait faire plaisir à Ash. Dans toutes ses pièces, il le faisait bien décorer en scène, sur le champ de bataille, de lamain de l’Empereur, qui le reconnaissait pour l’avoir vu à Toulon, en Italie, en Égypte, à Marengo, à Austerlitz, à léna, et lui avait fait donnerdéjà, aux premiers actes, des baguettes, des baudriers et des cannes d’honneur; mais cependant il ne pouvait pas lui donner la permission de porter à la ville cette croix si bien gagnée au

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thdflfre. Et Ash paraissait soucieux, et l’auteur, qui l’aimait, voulait lui faire plaisir.

Enfin un jour, Ash, attirant Laloue derrière un portant, dans le coin le plus retiré de la salle, lui dit d’une voix émue, la parole tremblante :

— Ah! monsieur Ferdinand, vous qui avez tant de bonté pour moi, vous qui m’avez demandé à me tutoyer comme si j’étais un de vos amis, j’ai une chose à vous demander: me l’accordez-vous?

— A moins que ce ne soit le château de Choisy, qui est démoli, je te promets que tu auras tout ce que tu me demanderas.

î— Oh ! non, monsieur Ferdinand, je n’ose pas !

— Eh ! que diable! parle; je suis ton ami, tu le sais, et si un ami n’accorde pas à un homme qu’il estime et qu’il aime ce que celui-ci lui demande, alors autant vaut Être Cosaque (style de l’endroit).

— Eh bien! je voudrais dire deux mots dans la pièce que nous répétons.'' Tant pis, c’est lâché ! dit-il d’un seul coup, en se préparant à fuir.

— Comment, deux mots! non pas.

— Je savais bien'que vous me refuseriez ; et tous les tambours de Belleville qui doivent venir à la première, et moi qui leur ai dit que j’avais un rôle : qu'est-ce qu’il vont penser de moi ! Je suis désolé !

Et le brave homme pleurait presque en pensant à son humiliation devant ses confrères,

— Allons! grand enfant, qu’est-ce que c’est que ça, voyons? Ce ne sont pas deux mots; mais un rôle, que je vais faire demain; nous lisons le douzième tableau:

je te ferai remettre un bulletin de lecture, dans le 1 foyer, par le garçon, devant tout le monde.

Le soir, dès six heures, Ash était au théâtre; il abordait tous les artistes en leur demandant :

— Que fait-on? a-t-on distribué les bulletins pour la lecture de demain? c’est que M. Ferdinand m’a fait un rôle, et je ne voudrais pas manquer pour un boulet de canon.

— Ah çà! tu deviens fou! depuis dix ans que tu es ici, tu sais bien qu’on n’a les bulletins qu’à dix heures.

L’heure du berger arriva enfin; lorsque le garçon s’écria d’une voix de stentor : — Monsieur Ash, un bulletin de lecture, demain, midi! — il faillit se trouver mal; ce vieux avait mille fois affronté le feu des Autrichiens, des Prussiens, et autres armées battues. En remontant à Belleville , il s’arrêtait chez toutes ses connaissances; en ayant l’air de vouloir allumer sa pipe, il tirait son bulletin comme par inadvertance, et disait :

— Ah! mon bulletin de lecture, pour demain; encore un rôle à apprendre.

Oh! ne rions pas; lequel de nous, le jour où son nom a été imprimé pour la première fois, n’a pas lu toutes les affiches de théâtre, si c’était une pièce, ou demandé cent fois le journal, si c’était un article, pour savoir si l’orthographe était bien la même à tous les exemplaires. Qui sine peccato prirnam, etc.

C’était une retraite de Russie. Napoléon arrivait couvert de neige; la garde, morne et abattue, se relevait tout à coup en voyant l’Empereur.’Il donnait quelques ordres à son état-major, puis il s’approchait des soldats, il frappait sur l’épaule du vieux tambour-major et lui disait :

— Eh bien I mon brave, je te retrouve sur tous mes chemins, aux jours de triomphe comme aux jours de malheur !

— Hélas! quel échec, mon Empereur! devait répondre

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Ash; mais il eut le malheur de lever les yeux : il vit toute sa compagnie de tambours, les lumières se mullipliùrent, il lui prit un éblouissement, l’émotion inséparable d’un premier début, la fête et la langue lui tournèrent; il dit d’une voix ferme, mais étranglée :

— Quelle dèche, mon Empereur'.

Le public, en voyant ce long corps et ces longues moustaches grises si embarrassées devant Napoléon, avait dif :

« Comme c’est nature I »

11 s’était mis à rire, ce qui avait troublé le bon Ash ! Mais en entendant ce mot dèche, qu’il ne connaissait pas, il crut à quelque mot oublié du dictionnaire troupier; l’hilarité fut extrême; ce fut du délire, on applaudit, on trépigna, on eût crié bü s'il n’avait pas été minuit passé. On comprenait qu’un tambour, quoique major, ne doit pas parler la même langue qu’un maréchal de France.

Du premier coup, sans le vouloir, Ash venait de passer grand comédien, et, homme de génie, il avait inventé un mot!

Cependant lui, il était désespéré, il voulait se passer son sabre à travers le corps, sa bévue l’effrayait; il fuyait dans les coulisses quand il rencontra Laloue qui lui sauta au col.

— Ah! monsieur Ferdinand, je vous demande pardon! vous devez bien m’en vouloir?

— Mais, au contraire, et pourquoi cela? tu as eu un succès immense; c’est moi qui m’étais trompé; dorénavant tu diras la phrase telle que tu l’as si bien arrangée, car c’est ainsi qu’elle sera imprimée.

Pour le coup, Ash tomba en pâmoison.

Dès le lendemain, dèche était en circulation dans la

petite presse; espérons qu’il passera à la postérité, si l’Académie veut lui donner droit de bourgeoisie au dictionnaire,

Laloue avait toutes les beautés et toutes les délicatesses du cœur; il savait comprendre toutes les positions et y compatir. 11 supposait bien qu’un pauvre diable ne vient pas manœuvrer, marcher, courir, tirer des coups de fusil sur le théâtre du Cirque pour quinze sols par soir, de six heures à minuit, par pur amour de l’art. Ce serait là un amour vraiment malheureux. Aussi était il ennemi des amendes, qui ne profitent à personne, et souvent peuvent jeter le désespoir dans une famille. C’est lui qui, pour y obvier, inventa de faire passer aux ennemis les figurants dont il n’était pas content.

Là encore il y avait des degrés : à la première faute, on 'devenait Mameluck, Italien ou Espagnol; à la seconde, on était Autrichien ou Russe; à la troisième. Prussien; enfin. Anglais. Après cela, il n’y avait plus de rémission, on renvoyait l’incorrigible. Il les faisait de lùôme passer de la ligne dans la jeune ou la vieille garde, par récompense.

Un jour, on répétait Za, ie, zi, zo, lu; il y avait dans la pièce un jeu de domino animé. Un figurant vint à lui, le visage déconfit :

— Monsieur Ferdinand, est-ce que vous n’êtes pas content de moi?

— Et pourquoi cela, mon pauvre garçon?

— C’est que je suis un ancien, et je n’ai que troisct-blanc, tandis que Joseph, qui est nouveau, a le cinqct-deux.

— C’est une erreur; combien y en a-t-il de plus anciens que toi ?

— Quatre seulement.

LA LÉGENDE DE l’ÉI'ICIER DRAMATURGE 131

— Et bien, tu auras à ton choix le double-cinq ou le six-cinq.

— Ail ! monsieur, le double-cinq, je vous en prie!

— Tu l’auras.

C’est avec ces moyens, c’est en mettant chacun à sa place ; c’est en accordant de telles laveurs et en ne punissant jamais qu’avec justice; c’est en sachant respecter toutes les vanités, tous les amours-propres, que cet homme de bien a su se faire aimer et regretter de tous ceux qui l’on connu.

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