LA LÉGENDE DE L’ÉPICIER AUTEUR DRAMATIQUE
COMMENT l’ennui, QUELQUE ARGENT ET LA JEUNESSE FONT MANQUER LES VOCATIONS COMMERCIALES.
Nous avions commencé â vous parler du faubourg Saint-Jacques et de ses originaux, mais une pneumonie errante, s’ennnyant sans doute de l’état de vagabondage, s’est abattue sur notre pauvre poitrine, et pendant deux mois on nous crut toujours sur le point de passer aux sombres bords. Heureusement, nous ne nous étions point muni de la fameuse obole, ce passeport qu’exige le vieux Caron ; il n’a pas voulu de nous. Tant mieux, nous pourrons finir la tâche commencée. Nous sommes pleins d’espérance en cinquante ans de Joie et de santé, nous fiant sur ce vers-proverbe ;
Oa ne voit pas deux fois le rivage des morts.
l'AlUS INCÛN.Ni:
Ainsi, cliers et amis lecteurs, prêtez-nous voire attention, nous nous sentons en veine de production,
Ferdinand Laloue était premier et seul élève chez un épicier de la rue Saint-Jacques. Le père Laloue avait bien voulu avoir de l’ambition pour son fils ; il l’avait mis au collège, son rêve, son utopie étant d’en faire un avocat; mais, bathJ
Va-l’en voir s’ils viennent, Jean !
La vocation était là. Ferdinand faisait des chansons; il voulait devenir auteur, entendre chanter ses couplets, applaudir ou siffler sa prose, par un bon public payant sa place. 11 désespérait ses grands-parents, qui ne pouvaient l'icn comprendre à un tel caprice, et s’évertuaient à qui mieux mieux à lui prédire qu’il périrait sur les échafauds.
Ces sinistres prédictions, ces parents en colère, firent que Ferdinand, chansonnant, chansonnant toujours, cbansonna son proviseur.
« Oh ! la triste histoire ! » dit la romance.
Ferdinand fut mis à la porte du collège.
Et son père, pour le punir, après avoir délibéré avec les grands-parents, après avoir rêvé mousse, tambour, exil aux colonies, le fit garçon épicier.
Et Ferdinand s’écria :
— Né pour être homme, je deviens épicier 1... Quelle chute, grand Dieu! quelle chute!
Or, l^picerie où le père Laloue plaça son fils était rue Saint-Jacques. Ce fut là qu’il connut Gannot le Mapah et Liard le chiffonnier philosophe.
Tous deux venaient chaque matin dans la boutique; l’un pour y acheter deux sols de fromage pour son déjeuner, l’autre pour y prendre son verre de consolation.
De l’aveu de tous ceux qui les ont connus, Liard et
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Gannot étaient deux hommes de beaucoup d’esprit ; mais Ferdinand en avait à lui seul plus qu’eux deux À la fois.
Laloue était jeune, il ne savait pas encore ce qu’il valait. Il suivait avec intérêt les conversations de ces deux philosophes, mais il n’osait y prendre part.
Un jour (il y avait déjà deux mois (qu’il vendait du savon, pesait du sucre et débitait de la chandelle, il commençait même à tourner le cornet avec grâce), un jour donc, le courage lui vint tout à coup, et il dit à Gannot :
— Pourquoi venez-vous tous les jours causer ici avec M. Liard? la boutique est laide et ce qu’on y vend est mauvais; et vous n’y ôtes point à votre aise.
— Ah! lui répondit le pharmacien philosophe, c’est que tu es le seul garçon épicier qui porte des lunettes à Pari§.
— Ceci est une raison; mais cela n’en est pas une pour me réveiller tous les jours à cinq heures du matin, quand la pratique ne vient guère qu’entre sept et huit heures.
— Souviens-toi, mon ami, qu’il n’est jamais trop tôt pour faire de la philosophie; écoute-nous, et tu seras guéri de t’es velléités de paresse.
— Si la philosophie guérit la paresse, je n’en veux rien savoir; car, pour moi, le temps le mieux employé, est celui qu’on perd avec le plus de plaisir.
— Ah mais! ah mais! aurais-tu de l’esprit, mon fils?
— Je n’en sais rien.
— Tant mieux, car si tu l’ignores, c’est que tu en as beaucoup, et tu ne seras pas longtemps épicier.
— Je l’espère bien ainsi.
— Puisqu’il en est ainsi, à dater de ce moment.
PAHIS INCONNU
nous te permettons de prendre part à nos conférences.
Hélas! c’était ce que désirait le plus instamment le pauvre Ferdinand. 11 y avait si longtemps qu’il était sevré de conversations et d’idées ! car, quoique son patron fût un excellent homme et même un très-honorable commerçant, il ne se commettait point avec ses commis; il faisait le personnage, il gardait son décorum, comme le doit faire tout bourgeois enrichi. Il nourrissait fort peu son employé, le logeait très-mal; mais il ne lui faisait jamais que les questions strictement nécessaires; il ne lui permettait jamais de répondre que par monosyllables. Que diable! il faut savoir garder son rang et se faire respecter de ses subordonnés !
Ferdinand Laloue lisait tous les cornets de papier imprimé qui lui passaient par les mains; il savait admirablement bien dire à toutes les pratiques qui lui demandaient du sucre, de la réglisse, du fromage, ou du riz et des pruneaux, ces frères ennemis de l’épicerie ; -^Et avec ça, monsieur ou madame? Mais personne ne causait avec lui, ou bien il ne tirait des clients de son patron que des balourdises, des paroles pour ne rien dire. Si, par hasard, il venait quelque étudiant ou quelque artiste faire emplette de sucre, de citron et d’eau-de-vie, pour un punch solennel, ils lui faisaient de mauvaises charges; ils lui disaient des coq-à-l’rme, et n’avaient pas l’air de s’apercevoir que là, derrière ce comptoir, il y avait un fils d'Jpollon, un futur amant de Thalie.
Dans ce temps-là, on parlait encore comme cela. Aussi, si Gannot mordait avec rage son frein pharmaceutique, Laloue s’ennuyait à périr derrière son comptoir. Le rôle d’apprenti épicier le tuait; ils rêvaient tous deux l’indépendance et la liberté ; l’un voulait
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philosopher tout à son aise, l’autre vaudevilliser à sa fai\taisie.
Ce fut surtout lorsque arriva l’hiver avec ses interminables soirées, qu’ils sentaient plus lourd le poids de leurs chaînes. Ils entendaient à tout moment des bandes joyeuses de jeunes demoiselles qui passaient en chantant aux bras de leurs amoureux; ils voyaient fourmiller tout le long de la rue Saint-Jacques des pierrots, des paillasses, des malins, des bergères, des postillons et des laitières. Tout cela s’en allait au bal, tout cela s’amusait.
Eux seuls étaient prisonniers.
Et l’un avait vingt ans, l’autre dix-sept.
Il fallait en finir!
Un jour, — jour à jamais mémorable, — Gannot reçut quelque argent de sa famille. Une heure après, il avait brisé trois mortiers, cassé dix flacons, jeté toute espèce de désordre dans l’officine du patron, marché sur la queue du chien, écrasé la patte du chat, manqué cinq ou six loochs, confondu deux ordonnances.
Trois heures après l’arrivée de la bienheureuse lettre, le digne apothicaire avait prié son élève, un peu rudement il est vrai, de sortir de chez lui. Le philosophe n’eut rien de plus pressé que de courir annoncer cette bonne nouvelle à son ami.
— Ah! mon Dieu! s’écria celui-ci, que vais-je devenir ?
— 'Viens avec moi, bétel j’ai deux cents francs! Nous louons pour nous deux une chambre de quinze francs ; avec le reste, nous vivons jusqu’à ce que tu aies fait un vaudeville qui sera joué. Après ça, vogue la galère !
— Oui, mais... et papa?
— 11 te cherchera; ne te trouvera pas, et tu ne repa-
PAIUS INCONNU
laîtras chez lui que couronné de succès. II l’ouvrira les bras, il pleurera, il sera fier d’avoir un fils tel que toi, et tout sera dit.
— Tu crois? .
— Parbleu !
— Eh bien, reviens dans huit jours : j’aurai vu maman, étudié notre maison dimanche, tâché de tirer ce que je pourrai de la famille, et puis après, au petit bonheur!