LE FAUBOURG SAINT-JACQUES
Nous allons donc, bon et désiré lecteur, pénétrer ensemble dans l'antique cité universitaire, dans le vieux et excellent quartier Saint-Jacques, le véritable Paris, une des gloires de la grande ville. Là, chacun de nos pas soulèvera une respectable poussière encore tout imprégnée de l'odeur scolastique, d'une senteur de vieux bouquin. Nous heurterons à chaque instant quelque vénérable ruine parlant éloquemment à l'esprit, au cœur, à la mémoire : soit l'ombre
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de ces anciens professeurs, vieilles et modestes gloires nationales, qui ont su faire du peuple français le premier peuple du monde, en préparant ces fortes générations qui, pacifiquement, par les lettres et la science, devaient nous placer où nous somnies encore, à la tète de l'Europe civilisée; soit un de ces grands et sombres collèges, glorieux héritage que nous ont légué nos pères, où nous avons appris à devenir des hommes.
Qui n'a pas habité ce vieux quartier Latin ? Qui, en traversant ses rues boueuses, tortueuses, emmêlées comme un écheveau de fil confié à un enfant, selon l'expression du poète, n'a senti son cœur battre au souvenir de la vingtième année ? Ah ! le temps qu'on passe là-bas, de l'autre côté des ponts, c'est le bon temps, le temps des rêves, le temps de l'insouciance, de l'espérance, le temps du bonheur ! Je ne crois pas, quoi (ju'en disent les vieillards, qu'on regrette jamais ces longues et interminables années de collège, émaillées de pensums et jaspées de calottes et de coups de poing des camarades; mais tout le reste de la vie se passe à regretter le temps où l'on était étudiant lettres, sciences, médecine, art, droit : peu importe ce qu'on a étudié, mais on regrette, et le vieux refrain, devenu si populaire parce qu'il est éminemment vrai, se répète toujours avec bonheur:
Le temps que je legretts, C'est le temps qui n'est plus.
Certes j'aime mon Paris, je l'aime à la rage ; mais ce que je revois toujours avec un plaisir indicible, c'est mon vieux quartier Saint-Jacques. Il y a là certaines maisons, vieilles.
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lézardées, etlondrées, s'appuyanl avec des précautions intinies sur leurs voisines, pour ne pas, tout à coup, joncher la terre de leurs débris, qui ont encore aujourd'hui le privilège de me faire sauter le cœur dans la poitrine.
« Ah! mes vingt ans, mes vingt ans sitôt passés, vous ai-je vécus, ou bien vous ai-je rêvés? » dit Uhland quelque part. Quoique Allemand, le poète a encore et toujours raison, car il est vrai comme la poésie et l'amour, les deux vérités qui sont encore dans ce monde. Tout un monde, monde évanoui, hélas! renaît à ma pensée, vient ragaillardir mon âme, lorsque du Petit-Pont je vois ce long serpent dont les écailles de grès semblent se faire la courte échelle pour escalader le Panthéon. Mais aussi, soyons de bon compte, quelle rue que cette rue Saint-Jacques! Quel est le pays au monde qui possède la pareille? C'est une ville entière! que dis-je? c'est une patrie, un royaume! Combien de rois puissants, commandant des armées, réunissant sous leur pouvoir trente provinces, et des peuples parlant des langues différentes, doivent envier ce petit coin dédaigné de Paris, cetie vieille rue Saint-Jacques! Quelle est la ville en Europe, sans en excepter Vienne et Londres, Berlin, Saint-Pétersbourg et toute la Russie, qui possède dans son étendue les trésors amoncelés du Petit-Pont au boulevard de la Santé? Tout s'y trouve, c'est la France intelligente, savante, belle, en miniature ; c'est un spécimen de tout ce qu'il y a de grand, de bon, de magnifique dans notre pays. C'est-à-dire qu'un enfant recueilli là-haut, par la charité publique, à l'hospice de la Maternité, peut devenir un grand homme de science, un grand littérateur, un savant jurisconsulte, un grand médecin, un habile chirurgien, un
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mathématicien hors ligne, un historien de premier ordre, au besoin même un grand homme de guerre, sans sortir de la rue, du pays qui lui a donné le jour! On lui apprendra là, et gratuitement, toutes les sciences depuis TA B C jusqu'aux problèmes les plus ardus, jusqu'à l'oméga des connaissances humaines; et un jour son nom retentira dans le monde, pour la gloire de sa patrie.
Voici l'Hôlel-Dieu, le premier hôpital du monde, car tout ce qui croit à l'étranger pouvoir guérir ou tuer ses concitoyens dans les règles n'est rien aux yeux de ses collègues du pays, s'il n'est venu faire son pèlerinage au cours de ses professeurs de clinique. Un jour, si on l'interroge, il répondra : (i Pelletan, Bichat, Dupuytren, Rostan, Roux, Laugier. » C'est le Collège de France qui marche à la tète des corps enseignants du pays, et rappelle toute une longue série de grands hommes des siècles passés, et, parmi nos contemporains, Andrieux, Cuvier, les deux Ampère, Letronne, Michelet, Edgar Quinet, Philarète Chasles, Mickiewicz, Regnault, Babinet, et tous les grands noms de la science, de la littérature et de la philosophie. En face, ô prodige fait pour étonner tous les étrangers, pour leur donner une merveilleuse idée de cette France colossale! il n'y a que la rue à traverser, la Sorbonne, cette vieille et terrible Sorbonne qui faisait trembler les rois sur leurs trônes, le pape dans le Vatican, et les philosophes dans leurs cabinets! Ses arrêts étaient terribles : ils envoyaient tout droit au bûcher de la place de Grève, dans un cul de basse-fosse de quelque prison d'État, ou dans Vin-pace de quelque couvent inconnu.
Devenue meilleure fille aujourd'hui, elle permet la dis-
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cussion, et donne généreusement asile aux savants, aux philosophes, et même aux chimistes et aux astronomes. Elle permet de reconnaître (juelque talent à Copernic, à Galilée, et ne crie pas trop haut lorsqu'on cite Voltaire, Rousseau et Diderot. Mais, cependant... la dame est restée bégueule. 11 ne faudrait pas aller trop loin : la Faculté de théologie est là qui guette, en honnête fille il est vrai, — elle ne fait jamais parler d'elle, — mais elle guette. Ainsi, comme dit M. Scribe dans /(/ Fiancée :
Carde à vous I garde à vous ! avancez en silence,
si faire se peut. MM. Villemain, Cousin, Guizot, Fauriel, Jules Simon, Saint-Marc Girardin, Geoffroy Saint-Hilaire père et fils. Constant Provost, Blainville, Mirbel, Dumas, Desprez, Lefébure de Fourcy, Patin, Ozanam, y ont attiré de notre temps tout ce qui pense en Europe, et même dans le monde.
Montons toujours, et nous nous trouverons en face du collège Louis-le-Grand, où nous rencontrerons des souvenirs de Voltaire, Camille Desmoulins, Robespierre, ces élèves mal réussis des RR. PP. Jésuites. La place du Panthéon, le fronton de David d'Angers, un chef-d'œuvre, et cette magnifique légende qui, quoi qu'on fasse, y restera toujours gravée pour tout enfant de Paris :