‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 11 sur 77 · DE L'APPARENCE ET DE L'ASSIMILATION · texte numérisé non relu

DE L'APPARENCE ET DE L'ASSIMILATION

FRANKLIN a dit, je ne sais où :

f< Ce qui coûte le plus cher à l'homme, ce sont les yeux des autres. »

« Que de gens se sont ruinés pour paraître autre chose qu'ils ne sont ! »

Ceci n'est pas de moi, mais d'un très mauvais écrivain du XVIIL' siècle, du R. P. Destrot, jésuite de Grenoble, qui, heureusement pour la postérité, n'a imprimé qu'un sermon contre les habits et les vestes dorés; sans cela il se serait nécessairement trouvé un écrivain pour réhabiliter ce digne homme, qui avait à son service tant de lieux communs à pro-

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pos de l'humilité et du mépris de la parure; on aurait peutêtre adopté ses œuvres dans les collèges.

Cependant son sermon nous a servi à quelque chose, en ce qu'il nous a appris que cette manie de beaux habits, que nous croyions inhérente à notre époque, existait au commencement du XVIII^ siècle. Déjà chacun voulait... Mais nous ne pouvons pas copier ici le proverbe que citait notre prédicateur en pleine cathédrale de Bourges, le 2 septembre 1719, jour de la Saint-Lazare. Notre langue a depuis fait des progrès en bégueulisme ; qu'importe! toujours est-il que, dans ce temps-là, chacun voulait passer au moins pour marquis.

Aujourd'hui, on veut bien encore passer pour noble, mais ce à quoi on tient surtout, c'est d'avoir l'air riche. L'amour des richesses a tué toutes les nobles ambitions chez nous; il n'y a plus que quelques fous, quelques hurluberlus qui aient encore l'amour de la gloire, qui travaillent pour la réputation; aussi sont-ils en butte à toutes les railleries de leurs contemporains. Il est ridicule de faire quelque chose pour l'honneur; on éclaterait au nez de celui qui oserait se servir de cette réticence, palladium de nos ancêtres : « Et l'honneur! »

L'honneur ne donne pas le bien-vivre, il ne donne pas les beaux habits, il ne donne pas les plaisirs faciles, enfin il ne procure pas les apparences extrêmes du confort, (jui sont toutes choses pour une grande majorité de la nation. Les apparences, sauvez les apparences ! tel est le grand mot de l'époque. Soyez un sot, un ignare, un malhonnête homme, un misérable sans feu ni lieu; faites tout ce que vous voudrez : assassinez, tuez, volez; qu'importe! Vous serez spiri-

tuel, érudit, riche, honnête, probe, magnanime, si vous savez sauver les apparences.

Nous sommes un peuple de singes, nous ne savons pas être nous; il faut toujours que nous nous assimilions à nos voisins du Nord ou du Midi, ou (juenous nous imitions entre nous. A -l'étranger, en Angleterre, par exemple, un homme est d'autant plus considéré qu'il est plus hiiniourist, c'est-àdire qu'il ressemble le moins à tout le monde.

En France, au contraire, le plus grand malheur qui vous puisse arriver est d'être original, original est presque une injure. Recommandez un homme pour une place, un emploi, une loge de concierge, — peu importe quoi, — à un de ces êtres graves qui s'épanouissent carrément dans leur suffisance et leur stupidité, comme des ânes chargés de reliques ; qu'il soit bien disposé à vous obliger, qu'il ait bien digéré, que vous lui ayez bien laissé le bonheur de s'enivrer de son importance, qu'il vous ait suffisamment fait sentir toute sa condescendance à vous écouter, qu'il ait bien pesé sur vous de toute sa majesté grasse ou d'homme puissant, qu'il vous ait annihilé tout à son aise, et (ju'enlin, pour mettre le comble à votre humiliation, sans sourciller vous lui ayez permis de vousappeler: « Mon garçon >., il daignera voir votre protégé, lui parler un quart d'heure; pour peu que le malheureux ait un peu d'esprit, que sa conversation ne ressemble pas à tous ces vains bruits qui frappent nos oreilles à toutes les heures du jour et qu'on n'écoute même pas, qu'il ait une redingote, un pantalon, une cravate d'une autre couleur que ceux de tous les protégés de ce monsieur, il sera éconduit cavalièrement, votre recommandation deviendra illusoire. Et si un

jour, poussé à bout, vous venez demander pourquoi on n'a rien fait pour ce pauvre diable, ce monsieur, ce lieu commun en chair et en os vous répondra du haut de sa supériorité :

« Ah bah! c'est un original! »

Aussi, de quoi diable vous avisez-vous? Il faut un mouton de Panurge à ces gens-là, et vous allez leur présenter un homme : cela ne fait pas leur affaire.

O vous, jeunes gens que talonne l'ambition de vous voir chaque jour huit heures devant la table d'un bureau et d'y griffonner dix ou douze copies de lettres, de rapports ou de comptes sous les yeux d'un chef arrogant! si vous voulez arriver, mettez-vous chaque matin à votre fenêtre, regardez passer le monde, calquez le costume, l'allure, le geste du plus grand nombre, écoutez la façon de parler des gens, prenez leurs expressions favorites, déguisez vos goûts, mettez une sourdine à votre esprit, éteignez votre imagination, soyez médiocres, faites preuve du don d'assimilation, et vous serez enrôlés dans la majorité, votre avenir sera certain. Vous aurez sauvé les apparences, on ne vous craindra pas.

Regardez autour de vous, est-ce que vous voyez des originaux? Les tailleurs ne ressemblent-ils pas à tous les autres tailleurs? N'est-ce pas la même démarche, les mêmes haibits, la même tournure? Pourquoi seriez-vous moins bête, moins plat gueux qu'un autre protégé?

On vous dira bien que la France est la patrie du bon goût, que nos Françaises s'habillent d'une façon exquise, que nos lions se mettent admirablement bien. Mais qui est-ce donc qui a du goût? Les gens qui possèdent cette quintessence de l'imagination doivent être bien peu nombreux : car, enfin,

tous ceux auxquels les dieux ont fait assez de loisir et de fortune pour leur permettre de suivre les modes sont tous habillés de même. Cette année, c'est le bleu qui est à la mode : tout le monde, du bleu ; les habits bleus sont courts : tous les habits se raccourcissent comme par enchantement.

L'année" prochaine on portera du vert russe, la taille sera démesurément longue : la majorité des Français se couvrira de costumes verts à longue taille, sans s'inquiéter nullement si cela leur sied oui ou non, sans jugement, sans réflexion. C'est là mode, cela suffit. N'avez-vous pas vu, l'hiver dernier, le boulevard changé en hôpital des Incurables? Quelques mauvais plaisants, voulant mystifier les Parisiens, s'imaginèrent de se promener un jour avec des redingotes empruntées a la garde-robe de Bicétre; aussitôt, tous les gens à la suite d'admirer, de trouver cela charmant d'originalité; et voilà les tailleurs forcés de s'adresser au fournisseur patenté de l'administration de l'assistance publique pour se procurer du drap et satisfaire le goût bizarre de leurs clients.

A qui ces espèces de capotes de guérite allaient -elles? Était-ce aux gens gros et courts? était-ce aux gens longs et maigres? Ni aux uns ni aux autres; n'importe qui s'en couvrait, c'était toujours affreux. Et cependant toute la fine fleur des gens réputés de goût était embicètrée par esprit d'assimilation.

Quelques rares individus ne voulurent point consentir à anticiper sur leur vieillesse en s'affublant en vieillards cacochymes. Se trouvant assez laids avec notre laid accoutrement moderne, ils s'obstinèrent à rester vêtus à leur fantaisie, à leur commodité la plus grande.

Que n'a-t-on pas dit d'eux! Tous ces gens sans péché leur jetèrent la pierre : « Ce sont des imbéciles, des originaux, ils ne veulent pas faire comme tout le monde. » Ils ne veulent pas faire comme tout le monde ! ! !

Vous l'entendez : si vous voulez parvenir, si vous ne voulez être ni un imbécile, ni un facétieux, ni un jeune homme, ni un original, tout titre fermant à votre nez l'huis de toutes les carrières; si vous ne voulez ni penser, ni juger, ni raisonner, ni inventer, ni vivre pour vous, faites comme tout le monde : acceptez l'esclavage; baissez la tète sous la tyrannie du fait accompli, les portes s'ouvriront devant vous comme par enchantement, vous aurez sauvé les apparences : Et dignns eris intrare in illo docto corpore.

Mais qui donc invente la mode? d'où sort-elle? vient-elle d'en haut? vient-elle d'en bas?

Nos collègues les courriers de Paris, ceux qui font des articles sur les faits et gestes de la grande ville, ceux qui disent : « Hier, tout Paris était aux Folies-Concertantes pour applaudir M. Paul Legrand. On y a surtout remarqué M'^'*^ la comtesse de B..., qui avait une robe, etc., etc., etc. >< Ces littérateurs-là soutiennent bien dans leurs feuilletons que la mode vient d'en haut, qu'elle part des salons de l'hôtel, pour arriver aux petits appartements des quartiers interlopes. Mais nous, qui quelquefois avons Thonneur de faire partie de ce tout Paris, et qui étions aussi aux Folies-Concertantes, nous pourrions imprimer aussi le lendemain : " Hier, tout Paris était à l'Opéra pour applaudir M. Roger dans le rôle de Jean de Leyde, du Prophète. On y remarquait surtout la célèbre Turlurette : elle avait une robe, etc., etc., etc. >) Nous serions

aussi vrai que notre confrère : car la robe de M"'' Turlurette était coupée dans la même pièce d'étofTe, faite par la même faiseuse que celle de M'"^ la baronne de B...

Qui avait inventé la robe? Ni l'une ni l'autre. Cela revient à dire que M"*^ Céline, Adèle ou Aglaé, couturière en robes, invente des choses fort laides, des espèces de ballons enflés, et que M""^ de B... et M"'' Turlurette ont le courage de paraître les premières dans un lieu public avec ces machines-là.

Comme M'"*^' de B... est très riche et M"'^ Turlurette assez jolie, et que toutes deux passent pour se mettre très bien, toutes les femmes d'un certain monde qui voudront avoir l'apparence de la richesse et du goi^it singeront M'"^ de B..., comme toutes les guenons qui courent après la réputation de l'excentricité feront calquer leur robe, le mois prochain, sur celle de M"'' Turlurette. Les unes feront florès au faubourg Saint-Germain, à la Chaussée-d'Antin, aux Champs-Elysées; les autres rayonneront chez Mabille, à la Chaumière, au Ranelagh. Les unes trôneront sur des tapis moelleux, les autres s'effileront sur le sol salpêtre d'un bal public. Là sera toute la différence, car les acolytes de M"^ Turlurette porteront aussi galamment leur soie et leur velours que les rivales de M'"° la comtesse de B... Quant à M"^ Céline, Adèle ou Aglaé, elle inventera, avec l'aide de MM. Compte-Calix et Jules David, une nouvelle coupe pour le prochain numéro du Journal des Modes, afin de conserver son apparence de femme de goût.

Il résulte de cela que MM. Compte-Calix et Jules David ont du goût, qu'ils sont artistes, originaux, qu'ils inventent, et que M'"^ de B... et Turlurette seraient bien désolées de les

connaître, car elles n'ont aucune estime pour les gens qui travaillent.

Et puis le goût, qu'est-ce que le goût? Réside-t-il dans les morceaux de drap plus ou moins bien assemblés par un tail-leur, de telle façon que toutes ses pratiques ont l'air de porter sa livrée; ou dans quelques chiffons qu'une couturière assemble pour tromper nos yeux, et faire que toutes les femmes se ressemblent? Alors c'est le tailleur et la couturière qui sont les gens de goût.

Réside-t-il dans la façon de porter ces guenilles? Mais M"<= Turlurette et M"^^ la comtesse de B... passent, chacune dans son monde, pour admirablement bien porter la toilette. Qui donc décidera si c'est M"^^ de B... ou M"^ Turlurette qui a du goût et l'apparence comme il faut?

Mais arrêtons -nous, et disons que nous nous sommes donné deux réputations à nous-mêmes, et que nous avons tant répété deux phrases toutes faites, nous en avons tant et tant fatigué les oreilles de tout le monde, qu'on a fini par les prendre au sérieux. Les voici :

Le peuple français est le peuple le plus spirituel du monde.

Nous doniinons le monde par notre élégance et notre goût.

Et les autres peuples croient à cela. Ils ne nous contrarient pas; cela prouve qu'ils sont plus spirituels que nous, qu'ils ne veulent pas contrarier notre vanité pour si peu.

Comment pourrions-nous soutenir notre réputation si on nous mettait au pied du mur, dans un pays où la manie de l'imitation est si grande que la plupart des gens qui font fortune , ceux qui possèdent les cinq ou six millions que doit nécessairement avoir tout homme (jui a ramassé une épingle

devant un banquier, n'ont travaillé , ne se sont donné un mal d'enfer que pour avoir un jour une voiture comme M. tel, leur patron. Ils suent à la peine dix, quinze, vingt ans, et le jour où ils ont, à force de labeur, d'ennuis, de veillées, ramassé des écus dans tous les bourbiers possibles , ils s'empressent de commander la voiture telle qu'était celle dudit M. tel : la mode est passée depuis longtemps.

Que leur importe ! ils ont réalisé leur utopie, en se rendant ridicules, mais ils sont arrivés à leur but.

En France, on ne fait pas fortune pour avoir le bien-être, le confort, les joies qu'elle procure; on fait fortune pour s'assimiler à quelqu'un qu'on envie, pour se donner l'apparence d'un homme qui sait jouir de son bien en réalisant le moins possible cette apparence. La preuve, c'est que tous les gens riches, ou à peu près, sont ridicules et s'ennuient.

Nous pourrions aller du grand au petit. Tous les cordonniers s'habillent de la même façon, parce qu'un cordonnier qui a fait fortune jadis s'habillait de cette façon incongrue; que sa corporation le trouvait élégant, ainsi accoutré; tous les cordonniers aspirent à cet habillement ridicule, pour avoir l'apparence de la fortune, du goût et de l'élégance, et leurs économies passent à s'assimiler les uns avec les autres.

Les patrons de magasins se font un type de commis ; ils le trouvent bien, ils ont un faible pour lui. Si un jeune homme se présente à eux élégamment vêtu, ils le refusent, car ils ne veulent pas de lions chez eux. S'il est mal mis, s'il a besoin de cette place pour vivre et se couvrir, ils reconduisent brutalement : ils n'ont pas besoin de nourrir un mendiant; s'il n'est que propre, ils ne veulent pas donner à vivre à qui n'en a pas

besoin. Qiie faut-il donc pour gagner les douze cents francs qu"ils donnent en échange de seize heures de travail ? Ils ne se l'avouent pas, il faut ressembler à leur. ami affectionné, il faut le singer, avoir de faux airs de lui. Et nous nous rengorgeons en nous disant :

« Je suis une parcelle intégrante du peuple le plus spirituel du monde ! »

Lorsque nous entendons des gens dire : « La révolution de 89, en détruisant les castes, a produit l'égalité du costume ; aujourd'hui tout le monde est mis de même. » Hélas! les maîtrises ne sont pas détruites, chacun s'habille selon sa caste, chacun imite son voisin, sans savoir pourquoi, sans consulter son goiit, sans se regarder, sans compter sa bourse, uniquement parce que le voisin se plaît à imiter son père, et qu'on se dit: « Puisque tous les confrères sont ainsi costumés, cela doit être bien. )> Nous subissons à notre insu l'influence du génie français, qui est par excellence le génie de l'assimilation.

Quelle est la raison qui fait que tous les chapeliers ont des blouses et des chapeaux, tous les tapissiers, marchands de vin, brasseurs, bouchers, charcutiers, épiciers, domestiques, garçons d'hôtel, etc., etc., des tabliers coupés de la même manière et de la même couleur ? Ces tabliers ne sont pourtant pas plus commodes pour eux que d'autres tabliers, ils coûtent souvent très cher; c'est (ju'ils s'imitent mutuellement, et que, l'un ayant quelque chose, son voisin ne veut pas avoir l'apparence d'être moins fortuné aux yeux des autres.

Donc, il est vrai que tout le monde veut paraître ce qu'il n'est pas, donc le R. P. Destret n'avait pas tort et Franklin

avait raison, et pensait peut-être à la sotte vanité de notre nature, qui se contente des apparences, en disant :

(( Ce qui coûte le plus cher aux hommes, ce sont les yeux des autres. »

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