LE CILTIVATEUR EN CHAMBRE
Parmi tous ces originaux, un des plus extraordinaires est, sans contredit, M. Cloarec, une manière de paysan basbreton, à cliemise de batiste, à souliers vernis, (jui s'est révélé agriculteur au moment où l'on s'y attendait le moins, et sans que personne ait jamais su pourtiuoi.
M. Cloarec est fils d'un avocat de Rennes ou de Vannes; il a fait ses éludes à l'institution Hallais-Dabot ; il a suivi les classes du collège Henri IV, à Paris, pendant dix ans. Après avoir quitté les bancs et conquis son diplôme de bachelier es lettres, à ce moment solennel où chacun jette son regard vers l'avenir pour se choisir une profession, M. Cloarec eut un moment la pensée d'entrer comme élève agronome à la ferme-modèle de Goetbo, dont alors on parlait beaucoup. Mais le malheur voulut qu'il rencontrât un de ses anciens condisciples, se promenant crânement dans le Luxembourg, cigare aux dents, grisette au bras ; c'était un étudiant en droit se rendant ponctuellement à son cours chez le père Lahire, à la Grande-Chaumière.
Dès ce moment, ses idées changèrent. M. Cloarec découvrit tout à coup que toutes ses aptitudes l'entraînaient vers l'étude du droit; il était né pour doter la Bretagne d'un Pothier ou d'un Cujas ; son avenir se dessinait à ses yeux. Il prit sa première inscription ; il écrivit à son père qu'il avait toujours été de l'opinion qu'un homme qui choisit une profession honorée déjà par les travaux paternels était plus à même de rendre des services a ses concitoyens que celui qui veut se créer un avenir dans une profession nouvelle. Le bonhomme Cloarec, qui avait laissé son rejeton toujours parfaitement libre de faire tout ce (ju'il voulait, et qui d'ailleurs ne soup-
connaît aucunement le motif qui avait si subitement déterminé cette brusque vocation, envoya son consentement, deux cents francs pour la pension du premier mois, beaucoup de conseils à son fils, et surtout la recommandation expresse de se défier des voleurs et des filles d'Opéra, gens qui exploitent à merci les fils de famille auxquels ils sentent beaucoup d'argent.
Le jeune Cloarec suivit ponctuellement la recommandation paternelle dans sa partie première, mais il fit des efforts inouïs pour tâcher d'acquérir par lui-même des preuves de la vérité de la seconde partie recommandée. Hélas ! vains efforts, tentatives superflues ; il en fut réduit au rôle de son ami, à fumer des cigares, à traverser le Luxembourg, à se rendre religieusement à la Chaumière, les lundi, jeudi et dimanche de chaque semaine, à y rencontrer bon nombre de fillettes plus ou moins accortes; mais de filles d'Opéra, point.
Pendant trois ans, tout alla bien : la pension arrivait toujours à heure fixe ; le tailleur et le traiteur ouvraient leurs livres, le jeune Cloarec seul n'en ouvrait jamais ; étant né jurisconsulte, il devait nécessairement tout savoir sans rien apprendre. Mais les examens étaient là ; des professeurs, jaloux sans doute de son aptitude rare à l'étude du droit, ne voulurent jamais admettre ses interprétations du Code. Il se retira froissé, aigri, en se disant, en manière de consolation : « Puisque c'est ainsi, ma patrie sera privée de mes lumières ; elle rendra sa justice comme elle pourra. »
Une nouvelle révolution se fit. Un jour, Cloarec le fils, avant trouvé sur le quai un Cours d'agronomie à l'usage des jeunes gens du monde, par un bourgeois de Paris retiré dans ses terres, s'empara du livre en échange de vingt actions ; il le
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lut avec avidité, et, après avoir dévoré la dernière page, il s'écriait :
« On ne peut pas mentir à ses instincts : je le savais bien, moi aussi, je suis agronome ; je me suis trompé, ce n'est pas pour le droit que je suis né, c'est pour Tagriculture. Oh î la campagne! oh! les prés, les champs, les bois, le blé, la luzerne, les arbres fruitiers, les troupeaux, voilà ce qu'il me faut. «
Et, le lendemain, il louait une chambre au cinquième d'une maison de la rue de Viarmes, près la Halle au blé, afin de voir passer sous ses fenêtres tous les produits de la nature qu'il adorait. Il se fit faire des cartes de visite où il mit :
JULES CLOAREC