‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 20 sur 77 · CULTIVATEUR · texte numérisé non relu

CULTIVATEUR

Rue de Viarmes, i 5

Au lieu de Cujas, Barthole, Pothier, Merlin, Duranton, il orna sa chambre des portraits de Mathieu de Dombasle, François de Nantes, Parmentier, Olivier de Serres, Noisette, Thouin, et de tous ceux des agronomes célèbres, nationaux et étrangers. Il étala sur les murailles tous les modèles de charrues, herses et instruments aratoires nouveaux ; il fit emplette de tous les manuels traitant de la matière : Manuel du bon Jardinier, Manuel de l'Amateur des arbres fruitiers, Manuel du Maraîcher des environs de Paris. En quelques jours, il eut une bibliothèque complète de tous ces petits livres, parfaitement ennuyeux et inutiles, qui se font à Paris, à raison de cinquante francs le volume, par des gens qui ne connaissent

l66 PARIS INCONNU

la campagne que par ouï-dire. Rien n'y manquait, pas même le livre si célèbre du très fameux M. Maldan : L'Art cVélever les lapins et de s'en fitire trois mille livres de rente.

Jules Cloarec consacra trois mois à lire tous ces manuels ; il suivit les séances de la Société d'agriculture de Paris; il se nourrit des comptes rendus de cette bénigne société, qui n'a jamais su faire pousser un radis. 11 y présenta trois ou quatre rapports sur des engrais nouveaux de son invention ; puis il se croisa les bras, il avait assez fait pour la théorie ; il savait tout ce qu'on apprend dans les livres ; il pouvait facilement passer pour un savant parmi les cultivateurs parisiens ; il savait distinguer a première vue le blé du seigle et de l'avoine ; sa conversation était suffisamment bourrée de termes techniques. Le temps était venu de prouver sa science.

Il se mit à écrire ; un journal, qui se vendait, à Paris, chez les épiciers et les boulangers, publia un article de lui sur la nécessité de substituer la culture du radis rose à celle du radis noir, et des bienfaits qu'il en devait nécessairement résulter pour la société en général et la civilisation en particulier; le tout était signé : Cloarec, cLdtivateitr. On lut l'article; deux ou trois boutiquiers de la rue Saint-Denis, qui louaient dans les extrêmes faubourgs des carrés de terre grands comme des mouchoirs de poche, pour y cultiver eux-mêmes des chicorées et des haricots, firent des essais, et s'abonnèrent à une feuille qui parlait si bien d'agriculture, et qui avait un cultivateur tout exprès pour rédiger de si beaux articles. Ils écrivirent au rédacteur en chef pour lui faire des compliments : celui-ci demanda un autre article au jeune Cloarec, qui, de ce jour, se crut un homme important, puis un cultivateur. On venait

Page 1