PUBLIE PAR M. VICTOR COCHINAT
AUSSITOT APRES L ENTERREMENT DE PRIVAT D ANGl.EMONT
ALEXANDRE Piivat d'Aiiglemont naciuit à Sainte-Rose, village situé à la Guadeloupe, colonie française, vers l'an mil huit cent quinze, d'une famille de couleur riche et considérée.
Avant perdu tout jeune son père et sa mère, il resta sous la tutelle de son frère aîné, Cjui gérait alors une sucrerie laibsée à Sainte- Rose par le chef de la famille. Ce frère, qui tenait lieu de père au jeune Alexandre, l'envoya à Paris, selon l'usage des familles aisées de l'île, afin que l'enfant reçût une éducation purement française,
Alexandre Privât fut placé au collège de Henri IV, et, après l'achèvement de ses humanités, prit ses inscriptions à l'Ecole de médecine.
Mais un ardent amour pour les arts et la littérature, la fréquentation des gens de lettres et des artistes, pour lesquels, jusqu'à son dernier moment, il se passionnait encore, ne retinrent pas longtemps le jeune étudiant en médecine sur les bancs de l'amphithéâtre. Il se lança à plein collier dans la littérature romantique, et mena grand train dans la république des lettres.
Il y allait même un peu trop vite, si l'on en croit son frère : car, à chaque bâtiment qui faisait voile de la Guadeloupe pour la France, le tuteur éloigné ne manquait [)as de prêcher la modération à ce cadet qui courait à grandes guides vers le plaisir.
I. Noies lirées de la Causerie du mois de juillet 1859 24 juillet . Victor Cochinat, rédacteur en chef.
ALEXANDRE PRIVAT DANGLEMONT
Mais, en l'ahicnce do tout Mentor et de toute direction à l'âge où la raison et la dure expérience sont reléguées dans l'ombre, cjue j)cuvent de froids conseils épistolaires sur les natures ardentes, les passions fougueuses et l'esprit fantasque, vaniteux et hardi de ces jeunes gens dont le soleil des Antilles brûle en naissant le cerveau !
Alexandre Privât d'Angleniont était, à l'âge de vingt ans, un cavalier plein d'élégance et de distinction. Sa taille grande, mince et élancée, un grand air de planteur américain, des vêtements coupés à l'angiaise, — chose rare alors, — qui lui donnaient une tournure tout à fait britannique, des yeux gris et pleins de feu rayonnant sur un visage que des taches de rousseur ne déparaient même pas, attiraient sur lui l'attention même des indifférents ; enfin, pour couronner cet ensemble peu commun, surmontez-le d'une chevelure plantureuse, crépue et tirant sur le roux, et vous n'aurez pas de peine à vous figurer quelle figure originale et fantasque avaient sous les yeux, en l'an de grâce mil huit cent trente-quatre, les dames qui s'épanouissaient à la Chaumière et les jeunes hommes qui campaient au café Procope. Aussi Privât d'Anglemont était-il, à cette époque, le lion roux de ces deux établissements presque universitaires, ce qui ne l'empêchait pas de trôner despotiquement à l'hôtel Corneille, cette Babel d'étudiants de tous les pays et de tous les accents.
Mais ce n'était pas seulement au quartier Latin que Privât passait ses jours, il faisait aussi « de l'autre côté de l'eau » de fréquentes excursions, et se liait avec tout ce que le quartier Saint-Lazare, alors perdu aux confins de Paris, renfermait d'artistes et de gens de lettres.
Le divan de la rue Le Peletier s'installait à peine, qu'il abritait déjà sous ses plafonds toute une horde de romantiques barbus ; Privât d'Angleniont, fraîchement incorporé parmi ces iconoclastes des œuvres classiques et poussant à outrance le zèle du néophyte, démolissait avec la verve pittoresque d'un enfant « des pays chauds x tout ce qui tenait de près ou de loin à l'Académie. En déifiant Hugo, il rêvait d'ailleurs le bûcher qui devait dévorer les tragédies des Arnauit, des de Jouy, des Brillant et autres Viennets ; mais heureusement que la victoire empêcha les fanatiques de se hisser au niveau de l'intolérance de leurs adversaires. .......
Pendant que Privât vivait ainsi, son frère, reste ;\ la Guadeloupe, avait quelque peine à maintenir l'ordre dans les revenus et les dépenses de la famille, et à satisfaire aux exigences réitérées du cadet. Il l'invita donc à venir juger par lui-même de la situation des choses; mais Alexandre, qui s'était amolli aux délices de Capoue, ne voulait même plus passer la barrière, et jugez s'il désirait retourner en Amérique !
Il fut obligé de s'y rendre cependant; mais, arrivé le matin même à la Pointe-à-Pitre, il descendit avec son frère chez un notaire, approuva un compte de tutelle que celui-ci avait fait dresser, le signa et se rembarqua le lendemain matin à bord du packet à voiles qui retournait en Angleterre.
Il passa en tout vingt-trois heures à la Guadeloupe. A cette époque, on mettait de trente-cinq à quarante-cinq jours pour aller aux Antilles.
Ce séjour à la Pointe est une des plus grandes excentricités de la vie de Privât d'Anglemont.
Le voilà de nouveau à Paris, butinant les fleurs du jardin poétique, comme on eût dit il y a quarante ans, s'enivrant du bruit que faisaient à ses côtés toutes les renommées, faisant des mots et éditant ceux d'autrui, s'extasiant sur un vers, colportant un triolet, propageant une ode, vantant le livre ou le drame encore inédit d'un ami, ébranlant le piédestal d'un homme arrive pour y placer le buste d'un lutteur pauvre, inventant des anecdotes et des nouvelles : — car c'était surtout un inventeur que notre Privât !
Et tout cela, il le faisait sans intérêt, sans calcul, et surtout sans profit : car il était essentiellement bon, serviable, sympathique, et désintéressé comme un cénobite.
Lorsque la pauvreté succéda pour lui à ces splendeurs quelque peu éphémères, il résolut de travailler un peu plus. Et alors, que croyez-vous qu'il fit? Il fit des vers, le malheureux ! Il en fit de charmants dans l'Artiste et la Kcvue de Paris ; il collabora à tous les petits journaux; il fit force nouvelles à la main, force physiologies pour le Paris du marquis de Villedeuille, pour le Corsaire, pour le Mousquetaire, le Figaro, et que sais-je, moi? car il est plus difficile de dire ou
ib ALEXANDRE l'RlVAT D ANCLEMONT
Privai ne laissa point les traces de sa verve vagabonde que de connaître les feuilles où il n'écrivit point.
Cette vie d'abeille littéraire ne rassurait point sa famille. On l'adjura encore de retourner à la Guadeloupe, mais c'en était fait! Privai avait trop pris racine à Paris pour pouvoir se détacher de ce sol si ingrat cependant aux insulaires. Il répondit à toutes les prières de son frère par ce billet imité d'un testament fameux :
Il J'ai planté ma tente sur les bords de la Seine; je veux mourir au (' milieu de ce peuple français f|ue j'aime tant. )-
Hélas! c'était sa destinée; il la connaissait, et n'en desirait pas d'autre.
Dans le Siècle, seul grand journal cpii lui ouvrit ses colonnes, Privât explora tout un côté inconnu, sous-marin et presque fantastique de Paris. Il nous initia aux mystères de ces existences problématiques, aux secrets de ces industriels (jui luttent avec l'impossible, et qui en Vivent ; il nous fit la monographie du boulanger en vieux, du marchand de fer, et de tant d'autres hommes de génie qui ont bâti leur fortune sur le hasard et l'impalpable, et dont les mœurs sont aussi ignorées du Parisien de la Chaussée-d'Antin que celle des anciens Caraïbes ou des loways.
C'est là le seul livre que Privât ait laissé ; mais ce volume restera^ car il porte, comme style et comme pensée, l'empreinte d'une véritable originalité.
Si Privât avait su s'atteler, s'il n'avait pas eu ce vilain défaut des créoles, blancs ou mulâtres, l'horreur de l'embrigadement, l'amour exagéré de l'indépendance, et le penchant invincible à ne combattre qu'en volontaire, il eût, comme on dit, « fait son chemin». Mais, quoique son nom fût très populaire, peut-être même un peu trop, il ne vécut pas heureux. Il fut même malheureux, et s'il mourut en paix, et avec tous les soins nécessaires au moribond, c'est grâce à la Société des gens de lettres.
Il a succombé mercredi dernier, à la maison de santé du docteur Dubois, aux suites d'une phtisie pulmonaire.
Essentiellement noctambule, Privât passait volontairement trop de nuits à expérimenter Paris, et ne se ménageait pas assez. Du reste,
ALEXANDRE PRIVAT d'aNGLEMONT
seul, absolument seul ;\ Paris, il soutfiait énormément, malgré son scepticisme atîecté à ce sujet, de l'absence de la famille; trente mille amis ne valent pas une mère !
Selon les recommandations expresses et dernières du défunt, son corps a été transporté tout droit de la maison de santé du faubourg Saint-Denis au cimetière Montmartre ; une assistance nombreuse et sympathicjue suivait le poète inoffensif et bicn-aimé. Parmi les bons amis et les confrères de celui dont la mort a surpris presque tout le monde, sans étonner personne, on remarcjuait MM. Edouard Fournier, Philoxène Boyer, Edouard Plouvier, Frédéric Thomas, Watripon, Melvil-Bloncourt, Guichardet, Henry Murger, Roger de Beauvoir, Charles Haëntjens, Michel Masson, Delvau, Gustave Mathieu, Fernand Desnoyers, Lerminier, le bibliophile Jacob, etc.
Sur la tombe de Privât, M. Edouard Fournier a prononcé un discours plein de justesse et de cœur.
LES écrivains moralistes et les philosophes, les écrivains graves et les provinciaux jaloux, les misanthropes et les imbéciles, c'est tout un, demandent tous dans leurs écrits la destruction de Paris.
Ils devraient cependant savoir que lorsque Ithuriel voulut détruire Persépolis, il y envoya Babouc. Celui-ci, après avoir tout vu, tout examiné de près, tout jugé par lui-même, craignait que Persépolis ne fût condamnée; il craignait même le compte qu'il allait rendre.
En effet, ces messieurs ont beau représenter Paris comme le réceptacle immonde de tous les vices, de toutes les passions honteuses, de tous les crimes infâmes, ils trouveront toujours des gens qui ne les croiront pas, des écrivains C|ui leur prouveront (ju'ils ne savent ce (ju'ils disent. Car Paris est aussi la ville dont le peuple est poli, doux, bienfaisant, cjuoique léger, médisant et plein de vanité. A côté des sombres tableaux dessinés par ces écrivains rageurs et envieux, on peut leur tracer les esquisses les plus douces, les plus charmantes; ils voient crimes, vols, brutalités; nous voyons charité, bonté,
naïveté.
C'est l'histoire de toutes les discussions : on parle chacun deux heures, on se retire chacun avec l'opinion qu'on avait avant de discuter.
Pour nous, les habitants de Paris sont naïfs, bons, secourables, ils ne se passionnent que pour ce qui est juste, inoffensif et plaisant.
Voici mes preuves.
Au milieu du quartier Popincourt, clans ce centre si bruyant, où Ton n'entend que chœurs et chansons accompagnés du bruit des marteaux et des enclumes, il existe, au fond d'un long couloir terminé par un immense jardin, une ancienne petite maison du XVIII*' siècle; elle a appartenu à la fameuse Duthé. Aujourd'hui elle est occupée par un ancien militaire officier de la Légion d'honneur.
Ce vieux brave s'est constitué la providence des chiens vagabonds; dès qu'il rencontre un de ces pauvres animaux efflanqué, maigre, errant, il le choie, le soigne, le caresse, lui donne à manger, et finit par conquérir ses bonnes grâces et s'en faire suivre. De ce moment, le sort du quadrupède est assuré : il prend place au foyer, il est de la famille, il a le
manger et le couclier pour le reste de ses jours ; il peut donner congé à toute inciuiétude.
Mais aussi il contracte un engagement; pour jouir de la plénitude de ses droits, il a des devoirs à remplir; il doit être obéissant, docile; il lui faut suivre avec assiduité les leçons de son bienfaiteur, écouter ses conseils et faire preuve de bonne volonté : car le commandant, entrepreneur des éducations, ne veut pas d'insubordonnés, de récalcitrants parmi ses
élèves.
C'est un homme réellement curieux, il a l'air d'un personnage de Charlet; à le voir passer dans la rue, suivi de son escadron d'écloppés, de boiteux, de poussifs, marchant roide, droit et boutonné dans sa redingote de drap bleu, portant son jonc comme un sabre au port d'armes, on rêve le temps, déjà si loin de nous, des brigands de la Loire ou des colonisateurs du Champ d'Asile. C'est quelque personnage de l'épopée impériale oublié par la Camarde. Il est fantastique : le meneur de loups de nos légendes du centre de la France ne doit pas être autrement fait. Long, sec, maigre, le visage anguleux, la moustache épaisse, grisonnante, les cheveux rares et placjués sur les tempes comme s'ils y avaient été collés; toujours propre, brossé, ciré, astiqué, il marche comme un césar, ne s'inquiétant ni des rires ni des quolibets. C'est un homme convaincu qui accomplit un devoir.
A partir de quatre heures du matin l'été, à six heures l'hiver, le commandant bat la diane et passe la revue de sa troupe, composée de quarante roquets, plus laids les uns que les autres. Il les examine, les fait mettre en rang deux par deux, et les conduit sur les bords du canal pour leur faire
prendre un bain de propreté. Les deux plus anciens galopent en tête et se jettent à l'eau pour donner l'exemple aux autres. Les récalcitrants y sont précipités par le commandant ; l'ordre porte qu'on doit nager trois fois après un morceau de bois et le rapporter au maître, qui le lance le plus loin possible. Après ces soins d'hygiène, avant le déjeuner, on se rend à l'escrime, qui se fait le long du mur de ronde de la barrière des Amandiers. C'est là qu'il faut suivre le commandant et sa compagnie; c'est véritablement un spectacle à voir. Jamais ni M. Corvi, le propriétaire du théâtre des chiens et des singes savants, ni aucun des autres montreurs d'animaux instruits, n'est arrivé à ce degré de perfection. L'escadron manœuvre comme une compagnie de hussards; il se forme par pelotons, par divisions; il exécute des charges par deux, par quatre et de front; il avance, il recule, il court, il s'arrête à la voix et au geste.
« Allons, par quatre là, guide à gauche, alignement, pas accéléré, marche 1 — Voyons, Cartouche, un peu plus d'ensemble dans le mouvement. — Recommençons ça, et prenez garde à ce que vous ferez. >■>
Et l'on recommence jusqu'à ce que tout soit exécuté avec précision. Si le commandant n'est pas content, il met ses soldats à la salle de police. Cette punition consiste à les placer les deux pattes de derrière élevées contre le mur. Deux vieux caniches. Bataillon et Mousqueton, sont chargés de monter la garde devant eux et de les tenir en respect. Tout cela dure deux heures au moins, puis on rentre au quartier, où bientôt on sonne à la soupe, puis chacun va dans le jardin vaquer à ses affaires. Ce temps de repos dure jusqu'à deux
heures de Taprès-midi, une heure avant le dîner, et le soir, à six heures, avant le souper, où Ton recommence l'exercice, (|ui se fait ainsi trois fois par jour. Mais on ne sort plus qu'une fois, parce que, les voisins s'étant plainls de ce que ce régiment de chiens ed'rayait les femmes et les enfants du quartier, M. Dagnèse, commissaire de police de la section, a dû mettre ordre aux promenades militaires du vieux commandant.
Cependant les voisins, que les jappements continuels incommodaient, ont encore porté plainte; le magistrat a dû faire comparaître le vieux brave à son bureau. Il voulait le prévenir que s'il ne se défaisait pas volontairement de la plus grande partie de son escadron, il se verrait forcé d'en ordonner la destruction complète. Mais il fut touché par la douleur de cet excellent homme, qui lui dit :
« Monsieur, j'ai servi trente-cinq ans mon pays; j'ai fait les campagnes de l'Empire en Espagne, en Russie, en Allemagne, en France. J'ai été en Algérie; partout je me suis conduit avec honneur. J'ai eu la douleur de voir mourir sur le champ de bataille tous mes amis, tous ceux que j'aimais et qui m'aimaient. Aujourd'hui, je n'ai plus que ces pauvres bêtes qui me soient attachées; si vous me les retirez, vous m'ôterez ma seule consolation. Si vous saviez. comme elles m'aiment ! )^
M. Dagnèse serra la main de l'ancien militaire et lui laissa ses bêtes.
Dans l'origine, le commandant n'avait qu'une dizaine de chiens; mais ils ont peuplé, et cet homme qui a vu tant de champs de bataille, qui a entendu autour de lui les cris des
blessés, les ràlemerîts des mourants, qui a passé des nuits au milieu des morts sur le champ de carnage, n'a pas le courage de tuer un seul des petits que lui donne sa famille canine. Il les garde tous, de façon que, pour peu qu'il vive encore cinq ou six ans, il aura réellement tout un régiment autour de lui.
Déjà sa pension de retraite suffit à peine à la nourriture de son escadron; comment fera-t-il donc pour donner la pâtée aux conscrits qui viendront renforcer son corps? C'est ce à quoi pourvoira la Providence; si pleine de sollicitude pour les petits oiseaux, elle n'oubliera sans doute pas les petits chiens et le vieil officier.
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LE plus crue! persécuteur de notre commandant, celui qui lui donne le plus de tintouin, qui dépose le plus de plaintes contre lui, c'est un original qui habite le jardin contigu. Celui-ci est un ancien employé retraité, gros, petit, court, une espèce de boule posée sur deux jambes rendues inutiles par la goutte. C'est un homme quinteux, grognon, maussade, qui porte avec peine ses soixante-cinq ans, qui en veut à l'humanité depuis que l'humanité ne veut plus de lui. Il est furieux d'avoir des voisins, furieux d'être seul, furieux de ne voir personne, et furieux contre tous ceux qui, par hasard, lui font visite; au demeurant le meilleur homme du monde, au dire des gens du quartier, où l'on n'est pas difficile, comme vous pouvez le voir. Cet homme se nomme M. Antheaume. Jadis, lorsqu'il pouvait encore marcher, il se levait à trois heures du matin ;
h quatre, il était sur les bords du canal, au-dessus de la Villette, près d'Aubervilliers, dans un pays perdu, où il n'y a qu'une maison, un cabaret tenu par le père Pape, célèbre parmi les amateurs de matelotes et de friture, (|ui y font leurs parties fines à la sourdine. Là, il s'établissait, une ligne à la main, jusqu'à huit heures, ou il s'arrachait à cette paisible occupation pour aller prendre sa place sur un grand fauteuil de cuir du ministère et y rêver en paix à la friture qu'il devait toujours prendre dimanche prochain. Trente années s'écoulèrent ainsi, amenant chacune leurs cinquante-deux dimanches et leurs trois cent soixante-cinq jours, sans compter les bissextiles; la friture seule n'arriva pas. Toutes celles que mangeait M. Antheaume, — il en mangeait beaucoup, les aimant à l'adoration, — étaient pêchées par le père Pape. Il crut au mauvais œil, aux sorciers, aux jeteurs de sorts, il leur attribua tous ses mécomptes de pêche; il prit une moitié de l'humanité en haine, celle qui aimait la pêche et prenait des goujons, et l'autre en mépris, parce qu'elle ne comprenait pas la poésie de la ligne de fond et de la ligne dormante.
Il prit sa retraite après trente ans de service. N'ayant plus rien à faire, il se consacra tout entier à la poursuite de son projet de friture. Hélas ! espérance illusoire : l'été, l'automne, l'hiver et le printemps, le soleil, le froid, la pluie, la grêle, la neige, le trouvèrent toujours fidèle à son poste, la ligne en main ; mais il n'attrapa que des rhumatismes à cette fidélité.
Aujourd'hui, vieux et cassé, Tâme aigrie, rêvant toujours et plus que jamais la fantastique friture, il s'est retiré des bords du canal, ne pouvant plus se bouger, perclus, goutteux, impotent, mais pêcheur endurci. Pour satisfaire sa passion, il
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s'est fait creuser un petit bassin au milieu de son jardin; il y a mis une douzaine de petites carpes, et chaque jour il fait pousser son fauteuil jusqu'aux bords de sa pièce d'eau, et là il se livre à son ii,oùt favori. Il amorce, il prépare ses lignes et ses hameçons : car jamais pêcheur affermant un bras de rivière, pêcheur livrant chaque jour sa vie aux caprices de l'Océan, n'a possédé une collection aussi complète d'instruments de pêche que ce pêcheur pour rire.
Lorsque tous ses préparatifs sont très consciencieusement faits, qu'il a bien jugé, d'après le temps, si un côté du bassin est plus favorable que l'autre, il jette sa ligne, et il attend patiemment que cela morde. EnHn, après une heure, — car les pauvres carpes sont presque apprivoisées ; elles ont deviné par instinct la passion de leur propriétaire-, elles folâtrent avec des grâces charmantes autour de sa ligne, se gardant bien d'y toucher, — une plus imprudente que les autres, ou plutôt une carpe adulatrice, qui désire flatter la manie de ce monsieur, finit par gober l'hameçon. Alors, il faut voir la joie de M. Antheaume; il appelle sa gouvernante, il fait des cris d'aigle et s'écrie : << Marguerite, Marguerite, viens donc voir, mais viens donc ; c'est Catherine ! Oh ! comme elle est engraissée! on ne la reconnaîtrait plus. Est-elle belle! vois donc. Je voudrais bien voir Michel, pour savoir s'il a autant profité que cette pauvre Catherine. Et Céleste, il y a bien longtemps qu'elle n'a mordu, n'est-ce pas ? )>
Marguerite répond oui d'un air distrait et retourne à son travail. M. Antheaume détache son hameçon avec un soin extrême, et remet Catherine à l'eau, puis poursuit Michel ou Céleste : car il a donné un nom à tous ses poissons. Il les
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connaît, il les soigne comme le commandant soigne ses chiens. Cependant, un jour du printemps dernier, il s'aperçut un matin que ses chères carpes semblaient tristes; elles ne mangeaient plus; elles dédaignaient l'asticot et le ver rouge; le seigle bouilli dans la graisse n'avait aucun charme pour elles. Le chagrin le prit à son tour, il devint soucieux. Il lut deux ou trois brochures sur la pisciculture; il ne fut point satisfait. Les carpes mouraient de gras fondu. Notre homme s'avisa d"un moyen nouveau pour les forcer à prendre de l'exercice. Il fit emplette de trois petits brochets qu'il nomma Voltigeur, Chasseur et Dragon, et les jeta dans le bassin. Ces requins d'eau douce, en mordillant, asticotant les malheureuses carpes, les mirent en fureur; elles nagèrent tant et si bien qu'elles en moururent.
M. Antheaume en fut si désespéré que, n'ayant plus rien à tourmenter, il fit dresser cinq ou six procès-verbaux contre son voisin le commandant, ce qui provoqua une enquête de commodo et incommodo et valut au vieux brave la visite du commissaire dont nous avons parlé.
Aujourd'hui, ces deux hommes sont ennemis mortels; ils ne parlent l'un de l'autre qu'en grinçant des dents.
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Qi'ANT à M. Bolirnier, c'est autre chose : celui-ci aime la table et les gens maigres. Mais, pour que M. Bournier adopte un client, il faut qu'il soit bien étique, bien décharné; plus il approchera de l'état de squelette, plus il aura de chances à Tamitié sincère de M. Bournier, qui veut engraisser ceux qu'il chérit.
Tout Paris connaît M. Bournier; c'est un homme qui a ce que le peuple nomme un petit gros ventre, c'est-à-dire que sur de petites jambes grêles il lui a poussé une rotondité énorme qui s'arrête à l'estomac. C'est ce que nos aïeux désignaient dans leur langage énergique sous le nom de grasboyau. Sa tête est énorme, réjouie, et s'attache à ses épaules par un triple menton canonical. Il a la bouche, l'œil, le nez, les joues, sensuels; son aspect général est pantagruélique. De cette réjouissante encolure il sort une petite voix flùtée.
qui ne s'anime jamais. M. Bournier ne fait qu'un repas, mais il est bon. Il ne peut manger seul, il lui faut un commensal auquel il fasse partager ses joies du bien-vivre.
« Allons, s'écrie M. Bournier, mange donc, pauvre diable! mange! allons, bois, pauvre malheureux! il y a longtemps que tu n'as fait un si bon dîner. — Tiens, encore ce morceau. — Va, va, ça me fait plaisir. Dans ton état, on ne mange pas tous les jours, pauvre artiste que tu es! — Je veux te faire mourir de gras fondu , pauvre décharné! — Ne me remercie pas, je suis généreux, va, va, pauvre abandonné! — Veux-tu des perdreaux, pauvre petit? — Tu ne sais peut-être pas ce que c'est, mon pauvre ami? — Tu dîneras tous les jours à présent. — Je te prends en amitié jusqu'à ce que tu sois gros et bien portant, mon pauvre ami. — Tu remplaceras ce pauvre Barthélémy qui est mort : il n'a pu y résister. — Tu seras le troisième que j'aurai vu mourir de bonne nourriture, mon pauvre garçon. »
Et M. Bournier de bourrer son protégé d'un amas incroyable de victuailles; il le fait boire à coupe pleine, comme on dit à rOpéra-Comique. Il n'y a jamais rien d'assez bon pour lui et pour son ami. C'est effrayant de les voir absorber, on croirait à un défi de Gargantua père et fils. M. Bournier ne sait rien refuser au pauvre misérable. D'ailleurs il lui fait bien payer sa nourriture : car enfin, le pauvre malheureux est obligé de tenir compagnie à son nourrisseur, de passer la soirée près de lui, de subir ses manies et sa conversation ; rien que cette dernière circonstance est déjà, à elle seule, presque un brevet de léthargie. Il faut entendre vingt fois par jour toutes les combinaisons par lescj[uelles M. Bournier a fait sa
fortune; combien il a vendu de bouteilles vides, et combien il en a vidé de pleines. 11 faut le suivre depuis son arrivée à Paris, avec les fameux trois livres dix sols que possédaient tous les millionnaires à leur commencement, jusqu'à ce qu'il quitte les affaires.
Ceci n'est rien, ou peu de chose; mais le chapitre des amours! Ah! grand Dieu! quel don Juan! quel Lauzun que ce M. Bournier! Auprès de lui, Richelieu n'est qu'un petit garçon, le chevalier de Grammont un polisson et Bassompieri^e un écolier. Brunes et blondes, châtaines et rousses, grisettes et grandes dames, bourgeoises et femmes à la mode, n'avaient point de résistance à ses charmes, à son aimable conversation, à sa galanterie chevaleresque. A l'entendre, César n'aurait prononcé le fameux Veni, vid'i, vici, qu'en prévision de ses conquêtes.
Après un tel récit, dont la durée est ordinairement de deux ou trois heures pour le moins, vous croyez peut-être que la pauvre victime en est quitte, qu'elle est libre enfin? Oh! que non ! M. Bournier prend du café après son repas. C'est le moment difficile, c'est là que l'homme se dessine tout entier.
M. Bournier ne veut pas passer sur le boulevard du Temple, parce que, le passage Vendôme se trouvant en face du j)assage des Folies, ça fait un courant d'air : on peut s'enrhumer.
M. Bournier veut qu'on lui ouvre la porte du café, parce que les boutons sont de cuivre. Il ne veut pas de tasses dorées ni peintes en rouge, cela se fait avec du mercure ; ni peintes en vert, le vert-de-gris forme la base de cette composition, et tout cela peut nuire à sa chère santé.
Enfin, M. Bournier aime à ce qu'on l'entretienne de propos gais, agréables et légers ; cela aide à sa digestion.
Pendant nombre d'années, le malheureux attelé aux fantaisies culinaires de M. Bournier jouait la comédie; c'était le pénultième; chaque soir, il était obligé, pour un maigre salaire, de se déguiser en général, en caporal ou en amiral, sur la scène militaire ou féerique du Théâtre-National, car M. Bournier paye à manger, à boire, tant que l'on peut en porter, mais il n'offre jamais un franc : il ne veut pas qu'on entretienne des filles d'Opéra.
M. Bournier donc, n'ayant plus d'amuseur, tuait son temps tous les soirs au petit théâtre des Délassements-Comiques. Il prenait toujours la même stalle, la dernière de l'orchestre, afin de ne pas être dérangé. Il s'y installait commodément, et là il piquait son chien, comme nous disions au collège ; /'/ cassait sa canne, comme nous disons aujourd'hui; il jouait de l'orgue, comme disent les t'iùs; il ronflait, selon l'expression vulgaire ; // roupillait, selon les linguistes ; il dormait, selon le langage des épiciers... qui ont fait leurs études. L'ouvreuse était chargée de lui garder sa stalle.
Un soir, M. Bournier arrive à son ordinaire ; il pousse un cri, il est furieux, il bouscule l'ouvreuse, il l'interpelle :
« Ah! misérable, coquine, carogne! tu veux ma mort! tu t'entends avec mes héritiers pour m'empoisonner ! »
La pauvre femme reste ébahie; elle veut protester; M. Bournier ne l'écoute pas, il passe devant le contrôle et dit :
« Jamais on ne me verra dans voire baraque; on en veut à mes jours ! »
Il sort. M. Bournier était une excellente pratique. On s'inciuiète, on cherche, on fait venir Touvreuse qui n'en peut mais. On provoque une enquête.
C'était le municipal qui avait posé son casque de cuivre a la place de "M. Bournier. Et M. Bournier a horreur du cuivre à cause du vert-de-gris qui peut l'empoisonner, puisqu'il a connu quelqu'un qui s'est fait mourir en en avalant.
Voilà l'homme. Mais aussi il faut dire que M. Bournier a une très nombreuse famille, qu'il leur distribue généreusement la plus grande partie de sa fortune, et qu'il rend tout le monde heureux autour de lui. Nous pouvons bien, en considération de ses bonnes actions, lui passer quelques petites manies.
'( Et, nous diront les moralistes, les philosophes, les graves et les provinciaux, ce sont là ces gens que vous nous présentez comme bons, généreux, loyaux, etc., etc., ne se passionnant que pour les grandes et belles choses, etc., etc. ?
— Hélas! oui; comparez-les à vos petites passions de province, à vos petites idées de clocher, à toutes les petites manies de tous les endroits possibles, et vous verrez que le commandant aux chiens, l'homme aux poissons et le vieux rentier aux bons dîners sont les meilleures gens du monde, et que ce ne sont que de grandes douleurs, de grands ennuis et une excessive générosité qui les ont rendus maniaques. Et puis, Babouc avait raison.
(( Souvenez-vous que lorsque Ithuriel... etc., etc. Voici comment Babouc s'y prit pour rendre ses comptes à son maître.
<( Il fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres
les plus précieux et les plus vils; il la porta à Ithuriel. a Casserez-vous, dit-il, cette jolie statue, parce que tout n'y « est pas or et diamant ? » Ithuriel comprit à demi-mot, il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et de laisser aller le monde comme il va : -' car, dit-il, si tout n'est « pas bien, tout est passable. »
Ithuriel n'avait pas tort.
Moralistes, philosophes et provinciaux, briserez-vous la statue? Serez-vous plus sévères cju'Ithuriel parce que Paris gêne vos petites... etc., etc.
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NOTRE ami Duchàtelet s'est chargé de vous dire ce que fut Saint-Jean de Latran, sa fondation, son histoire et ses privilèges jusqu'à la grande révolution de 1789. Il vous a raconté les mystères de cet asile parisien où se retiraient banqueroutiers et faussaires, ouvriers insoumis aux maîtrises et parjures des jurandes, débiteurs insolvables et libellistes poursuivis. Il vous expliquera pourquoi les quatre cours figurant la croix se nomment le Père, le Fils, le Saint- Esprit, Ainsi soit-il.
Quant à nous, notre rôle est plus modeste; nous ne vous parlerons que de ce que nous avons vu, nous vous mettrons de moitié dans nos observations; nous vous conduirons par la main dans ce dédale, dans cette Cour des miracles du Paris
moderne; nous vous ferons toucher du doii^l toutes les misères de ce repaire; nous vous initierons à la vie de ses habitants, personne n'aura de secrets pour nous; nous monterons ensemble les marches délabrées de VEscalier noir, et là nous aurons sous les yeux toutes les douleurs, toutes les souflrances, toutes les résignations.
Le cloître Saint-Jean de Latranest situé vis-à-vis du Collège de France; une de ses entrées fait face à la porte de ce monument. C'est un cloacjue, une immondice, tout ce qu'on voudra; mais des hommes y vivent, des êtres humains y respirent l'infection et la peste : c'est assez, nous devons dire ce que nous avons vu.
L'emplacement connu vulgairement à Paris sous le nom de cloître, ou plutôt d'enclos Saint-Jean de Latran, est un vaste terrain composé de plusieurs cours, des restes d'une vieille église, de jardins et d"une quantité innombrable de maisons; nous nous trompons, c'est une seule maison avec beaucoup d'escaliers, derrière lesquels sont des espèces de puisards ignobles, sordides, puant l'humidité, qu'on décore du nom de cours. Ce cloître a trois entrées principales, l'une sur la place Cambrai, vis-à-vis du Collège de France, et les deux autres communiquant par de longs et dégoûtants passages à la rue Saint-Jean-de-Beauvais, l'une des plus pauvres et des plus malsaines de Paris. Ces trois passages s'ouvrent sur un emplacement qui, jadis, au temps où Saint-Jean de Latran dépendait du bénéfice des religieuses du couvent du Val-de- Grâce, servait de cour d'honneur et de promenoir aux habitants qui venaient réclamer le bénéfice des franchises du lieu. Aujourd'hui la cour d'honneur est occupée par un chantier
de falourcles et de petits bois. Cependant les quatre ailes ont encore conservé leurs noms, (jui rappellent le signe de la croix : le Père, le Fils, le Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
A peu près du côté du Fils, se trouve la célèbre tour Bichat, dont notre collaborateur vous a fait Thistoire ; elle donne aussi sur la cour de la Vacherie, espèce d'oasis champêtre égarée au milieu de ce cloaque. On y voit de beaux arbres, un jardin charmant tout plein d'ombre, (pii dernièrement a été distrait de Saint-Jean et réuni aux maisons de la rue des Noyers (pii servaient anciennement de demeure aux prieurs de Tordre, puis aux dames du \ al-de-Gràce.
Malirré les révolutions, Saint-Jean de Latran semble avoir conservé ses anciens privilèges, ses anciennes coutumes et ses franchises. Les souvenirs du moyen âge et du droit d'asile s'y sont perpétués. Il est toujours occupé par une population obéissant beaucoup plus aux lois du royaume de Bohème et de l'empire d'Egypte qu'à celles de la République. Les garnis abritent toute la bohème vagabonde, musiciens ambulants, chanteurs des rues, avaleurs de sabres, danseurs d'œufs, équilibristes, arracheurs de dents, mâcheurs de feu, qu'enferme Paris. Outre cette classe intéressante, on trouve dans ces murs à peu près tous les petits métiers inconnus qui s'exercent sans patente : on y rencontre des fabricants de choses fantastiques, d'objets incroyables, des hommes qui vivent d'états prodigieux, cju'on ne soupçonne pas; en un mot, tous les vices et toutes les misères.
Ainsi, nous y avons vu des gens qui passent leur vie à couper du poil de lapin pour en faire des feutres; des marchands de verre cassé, ce qui est commun; des femmes qui mettent
des mèches aux veilleuses, d'autres qui ne sont occupées cju"à décoller la soie des chapeaux d'hommes. Nous ne parlerons pas des marchands de coco et des pâtissiers et confiseurs en commun ; c est vulgaire. Mais ce que nous avons rencontré de plus curieux, c'étaient deux pauvres femmes qui vivaient ensemble dans un petit cabinet de 40 francs par an : l'une était rêveilleiise, et l'autre tenait un estaniinet des pieds humides. Ceci demande quelque explication, car la plupart de nos lecteurs ne nous comprendraient pas.
L'état de réveilleuse consiste à prévenir, pour cinq centimes par nuit, les marchands et revendeurs de la halle ou des marchés, qu'on réveille à l'heure de leur travail. Généralement on se met en fonctions vers minuit jusqu'à quatre heures du matin. Presque tous les gens qui travaillent la nuit, les porteurs et plieuses de journaux, les forts de la halle, beaucoup de fruitières, ont leurs réveilleurs. 11 y a des réveilleuses qui ont jusqu'à trente et quarante pratiques; ce sont les millionnaires du genre; pour peu qu'elles joignent à cet emploi quelque petite industrie, elles vivent fort à l'aise. Celle que nous avons rencontrée dans Saint-Jean de Latran confectionnait des couronnes mortuaires avec de la raclure de corne. Elle avait formé une société avec la propriétaire de l'estaminet des Pieds humides. Elle nous a dit que certaines de ses couronnes, celles sur lesquelles il y avait écrit souvenirs ou regrets en lettres noires, se vendaient jusqu'à quinze sous aux bouquetières qui avoisinent les cimetières. Elle pouvait gagner vingt-cinq à trente sous par jour avec cette profession annexe. Aussi son cabinet était-il proprement meublé; il y avait des ustensiles de cuisine, ce qui est excessivement rare,
car la plupart de ces pauvres diables ne mangent que rarement de la viande; ils vivent de friture, de fromage, de légumes et de poissons grossiers. Les hommes se nourrissent encore plus mal que les femmes : ils vont à la gargote, où ils payent cinq sous un ordinnire, c'est-à-dire du bouillon, du bœuf et des légumes. Généralement ils logent dans des garnis épouvantables, ou bien, s'ils ont quelques meubles, leur logis est toujours d'une malpropreté dégoûtante.
Un estaminet des pieds humides consiste en une table et un fourneau, une cafetière en fer-blanc, quelques vases écornés, et quelques petits verres ébréchés, placés au coin des rues, dans les environs de la Halle; la nuit, on y vend pour deux sous une demi-tasse de café, sucre et eau-de-vie compris. Les propriétaires de ces établissements achètent aux garçons de laboratoire des grands cafés leur marc, et avec cela ils font une espèce d'eau noire, qu'ils donnent pour du café à ceux qui ont une foi robuste. Celles qui font leur métier en conscience, qui désirent donner une grande vogue à leur commerce, ont un seau d'eau pour laver les vases et un torchon pour les essuyer. Le torchon est souvent considéré comme un objet de luxe.
11 y a pourtant des gens qui ont fait fortune à tenir de pareils établissements; la limonadière de Saint-Jean de Latran nous a. cité j)lusieurs personnes aujourd'hui établies à la Halle, tenant comptoir de marchand de vin ou de rogomiste, qui avaient commencé par un estaminet de pieds humides. Elle nous a dit le nom de l'inventeur de ce genre de commerce; nous croyons que la postérité ne sera pas fâchée de le connaître : il se nomme Napoléon Richard, il a
LE CLOITRE SAINT-JEAN DE LATRAN p
été hussard dans la garde de Charles X; il fut réformé du service à la suite d'un coup de pied de cheval ([u'il reçut au genou un jour de revue. A sa sortie de l'hôpital, n'ayant ni gite ni argent, il entreprit le métier qui devait faire sa fortune. Aujourd'hui, ce modeste inventeur est retire dans sa propriété, près de Crécy, route de Meaux.
L'intelligence est représentée dans ce pandémonium par deux ou trois ouvriers poètes, de ceux cjui font des chansons de circonstance pour les bardes de carrefour, par des auteurs dramatiques, ou coupeurs de pièces. Leur métier consiste à abréger les mélodrames en vogue : Héloïse et Abailard, Geneviève de Brabant, la Tour de Nesle, la plupart des empereurs, Enipire, Bonaparte, Murât, toutes les gloires de la grande armée du Cirque, et à les mettre à la portée des théâtres de marionnettes qui courent les foires. Il y a plusieurs de ces dramaturges expurgateurs cjui se sont fait une espèce de réputation dans le genre : ce sont ceux qui retranchent le plus de scènes en laissant la donnée du drame intacte. La Tour de Nesle esile chef-d'œuvre des scènes de fanloccini; celui qui l'a coupée a su garder toutes les principales situations, en réduisant l'œuvre d'Alexandre Dumas à quatre tableaux. Cette mutilation se paye lo francs par pièce.
Ces ateliers d'habilleuses de poupées, ces fabricants de boites d'allumettes, de boites à joujoux, de parachutes, ces laveurs de chifîons, ces nourrisseurs en chambre, ([ui ont deux ou trois chèvres dans un taudis, au quatrième étage, tous ces mystères de l'industrie parisienne ne sont rien auprès des mystères de l'industrie savoyarde. Celle-ci est presque entièrement reléguée dans le fameux escalier noir.
I 1 l'ARIS INCONNU
Le fameux! En ellet, même dans Saint-Jean de Latran, lorscjiron parle de Tescalier noir, tout le monde vous regarde avec efl'roi; n'y pénètre pas qui veut; il faut être doué par la nature de Vxs et triplex robur circa pectus dont parle Horace pour y rester une demi-heure sans accident d'asphyxie. L'imagination la plus déréglée ne peut inventer cet horrible; il n'y a que la réalité qui puisse atteindre à ce paroxysme de laideur. Dante, dans son Enfer, n'a rien trouvé de comparable; les sej)t cercles du Ténare sont des villas italiennes auprès de cela.
Aussitôt ([u'on pénètre dans l'allée sombre (jui sert de péristyle à l'escalier, on est saisi au nez, aux yeux, au cœur, par des émanations infectes, qui n'ont de pareilles nulle part. C'est une odeur qui appartient à l'endroit, c'est une puanteur s/(( generis. Il fallait de toute nécessité jeter le marteau dans ce séjour abject. Les constructions agglomérées les unes sur les autres ont intercepté les rayons du soleil, barré le passage aux vents chauds et secs; enfin, au lieu d'habitations espacées, largement ouvertes à l'air et à la lumière, on ne voit là que des maisons étroites, percées à peine de quelques cours tellement profondes et obscures qu'elles méritent tout au plus le nom de puits.
On comprend facilement que le prix des loyers dans de pareils bouges devait tomber au taux le plus bas. Nous empruntons à M. Quatrefages, professeur d'histoire naturelle, quelques lignes de son premier rapport sur l'état physique du douzième arrondissement :
« La population compte un grand nombre de chiffonniers des deux sexes. Ces malheureux vivent le plus souvent dans
une chambre unique, qui sert en même temps de magasin. Or, depuis quelques années, les fabricants de papier n'achètent le chiffon que lorsqu'il a subi un premier nettoyage. Les chiffonniers sont obligés de laver et de sécher leur récolte journalière dans la pièce où ils couchent avec femmes et enfants; pour peu ([uc la vente de leur marchandise s'arrête, comme on l'a vu pendant presque toute l'année 1848, cette même chambre s'encombre rapidement de chiffons mal lavés, entassés encore humides. Une fermentation putride ne larde pas à s'établir dans ces monceaux d'ordures, et ni les odeurs de l'amphithéâtre, ni celles de l'abattoir, ni celles de la voirie, ne peuvent donner une idée des exhalaisons méj^hiti(iues au milieu desquelles vivent des familles entières. Aussi, lorsque vient à éclater quelqu'une de ces épidémies qui déciment les populations, elle trouve dans ces (|uartiers une foule de foyers tout préparés, ([ui ne tardent pas à étendre leur inlluence pestilentielle. On sait malheureusement que ce ne sont pas là de simples présomptions : 1882 et 1849 n'ont que trop montré que ce sont bien de redoutables réalités. »
Maintenant voici de la statistique, copiée dans un rapport, Un des hommes les plus savants du parquet de Paris, M, Dubarle, magistrat aussi distingué par ses travaux que par son esprit, s'exprime ainsi :
" Les habitations, mal construites, mal distribuées, privées d'air, malsaines, n'offrent aucune des conditions du bien-être en rapport avec toutes les exigences de toutes les classes de la génération actuelle ; là, enfin, il y a urgence d'améliorer les voies anciennes, et d'en ouvrir de nouvelles; cette urgence
est commandée par les plus graves considérations, par des considérations qui n'admettent pas de retard, par la santé j)Ublique. Il est incontestable que la mortalité sévit habituellement avec plus de rigueur dans les quartiers pauvres, mal bâtis, mal aérés. Dans ces quartiers et aux époques d'épidémies, cette mortalité doit atteindre et atteint des proportions effrayantes. Deux fois le douzième arrondissement en a fait la cruelle épreuve; à deux reprises différentes, en 1882 et 1849, il a payé un large tribut au fléau qui a ravagé Paris. En i832, le choléra lui enlevait i habitant sur 58 ; en 1849, la proportion était encore plus aflligeante, car il comptait 1,753 décédés à domicile, i sur 48 habitants, tandis que par tout Paris entier la proportion n'était que de 1 décès sur 91 habitants, et même, pour certains quartiers, i sur 127. « (Rapport sur l'état actuel du douzième arrondissement, page 7.)
Ces chiffres, quelque affligeants qu'ils soient, ne forment encore qu'une partie de ce funèbre tableau : aux i,753 décès à domicile, il faut ajouter 860 habitants de l'arrondissement décédés dans les divers hôpitaux civils de Paris dans la période du choléra, ce qui donne un total de 2,61 3 morts, et abaisse la proportion à 1 sur 32 habitants. {Rapport sur les épidémies cholériques de i832 et 1849, par M. Blondel, inspecteur de l'administration générale de l'assistance publique^ P^ge 193, tableaux III et IV; Paris, i85o, Dupont.)
Enfin, dans une lettre adressée aux membres de l'Assemblée nationale le 3o juillet i85i, le général Jorry nous fait cette triste révélation : « En juin 1849, l'épidémie emporta une si forte partie de la population du douzième arrondissement ({u'elle égala un quart de la mortalité de tout Paris.
Ce même arrondissement compta plus de décès en un jotir (27 juin 1849) que les onze autres réunis.
Quelque effrayant que soient ces chiffres, nous avouons qu'après avoir vu les logements de l'escalier noir et l'état de misère des habitants, une seule chose nous a surpris : c'est que la mortalité n'ait pas été double de ce qu'elle fut. En effet, nous avons visité tous ces taudis, nous avons parlé à beaucoup de leurs habitants, et nous en sommes sorti le cœur navré.
Les Savoyards, qui forment la majeure partie des locataires de cette partie de Saint-Jean de Latran, exercent presque tous les métiers de ramoneurs, étameurs de casseroles, carreleurs de souliers; ils joignent à cela le commerce des peaux de lapin et celui de la suie ou noir de fumée, car tout se vend à Paris. C'est de là que vient cette dénomination lugubre d'escalier noir. Là, en effet, tout est noir : le sol, les murailles, le plafond, les portes et même les draps de lit. Quand on pénètre dans une de ces chambres ou chambrées, où logent huit, dix et même jusqu'à vingt individus, il est impossible de se figurer l'horreur qu'on éprouve. Nous avons pu apprécier nous-même que rien n'est exagéré dans les paroles de M. Quatrefages, rapportées plus haut, ni l'insalubrité de ces taudis, ni l'air impossible à respirer, ni les exhalaisons cadavéreuses qui émanent des peaux de lapin encore sanglantes, pendues au plafond pour y être séchées. La science n'a pas encore donné à la langue un mot nouveau pour désigner cette odeur répugnante.
Les escaliers sont effondrés; les murs crasseux, squalides, suent la misère et la moisissure par d'immenses crevasses qui
serpentent jusqirau plafond; en grimpant ces marches tremblotantes, on a toujours peur qu'elles ne s'abîment sous vos pieds. Mon compagnon, M. Duez, avocat, qui avait bien voulu me guider dans cette excursion dans les bas-fonds du monde civilisé, manciua trois ou quatre fois de se briser les jambes en glissant dans de grandes flaques d'eau : car là, il n'y a rien, c'est la barbarie dans tout son épanouissement. Les conduits pour l'écoulement des eaux y sont inconnus, les fosses sont en plein escalier, sans porte, et entretenues Dieu sait comme !
Il y a du monde partout, ius(|ue sous la charpente des toits; nous y avons vu des gens qui habitent littéralement sous les tuiles; c'est là ordinairement (ju'on relègue tous ces pauvres petits ramoneurs qui parcourent nos rues en demandant un petit sou. Nous devrions accuser ici le propriétaire d'inhurnanité; tous ces gens doivent payer très exactement leurs loyers, car nous avons rencontré un pauvre ménage de coupeur de poil de lapin qui y habitait depuis vingt-six ans.
On sait que les gens qui ne payent point, ou qui payent mal, ne font jamais de long séjour dans les maisons. Mais, siu- d'aussi faibles revenus, comment le propriétaire parviendrait-il à faire exécuter les réparations nécessaires? Par bonheur, l'expropriation par la ville de Paris enlèvera bientôt ces malheureux à ces chenils insalubres.
Les chambrées sont ainsi composées : il y a quatre, cinq, jus(ju'à huit lits dans une seule j)ièce. Ces lits sont des espèces de boîtes carrées, montées sur des pieds d'un mètre de haut, oîi couchent tout habillés deux, trois et quatre individus jeunes et vieux; ils payent le lover en commun, de façon que,
la chambre étant louée vingt-quatre francs, chacun se trouve avoir cinq ou six francs de loyer par an. Leur part de propriété consiste dans le dessous de leur lit; là ils mettent tous leurs instruments de travail, car de linge et d'habiis il n'en est pas question. Ils arrivent à Paris avec une chemise, une paire de souliers et des bas, vers le mois d'octobre ; ils en changent en retournant dans leur pays, à la lin de mai ou au commencement de juin. Voilà pour les gens d(ins leurs meubles.
Quant aux garnis dans les quartiers qui nous occupent, le propriétaire honorable et honnête reste parfois des années entières sans toucher le prix de ses loyers. En revanche, des spéculateurs sans moralité font payer étrangement cher à la classe ouvrière les apparentes facilités qu'ils lui accordent. Dans ces demeures hideuses qui portent le nom de garnis, nous avons trouvé des chambres étroites et basses renfermant jusqu'à huit lits. Une chaise par lit formaitd'ailleurs tout l'ameublement accessoire, et séparait seule les grabats, dont la vue et l'odeur révoltaient nos sens. Eh bien, chaque locataire payait 3o centimes par jour pour ce logement en commun. La chambre entière était donc louée 2 fr. 40 par jour, ou 72 francs par mois, c'est-à-dire 804 francs par an, ou, en d'autres termes, le prix d'une jolie habitation bourgeoise dans un des quartiers moyens de Paris. Dans ce même garni, nous avons vu ce qu'on appelait une chambre habitée par un seul locataire. C'était un espace d'environ 2'"5o de long sur o'"5o de large. Un grabat, une chaise, une table de nuit convertie en armoire, composaient l'ameublement ; une lucarne étroite, fermée par un volet de bois, servait de croi-
5o PARIS INCONNU
sée. Ce taudis se payait 5o centimes par jour, i5 francs par mois, c'est-à-dire le prix d'une chambre propre, aérée et meublée comme en ont beaucoup d'étudiants lorsqu'ils logent ailleurs que dans les hôtels.
Voilà ce qu'a vu et décrit avant nous M, Quatrefages ; mais ce qu'il ne dit pas, c'est l'horrible pêle-mêle de femmes, d'honimes, d'enfants des deux sexes, 'qui se rencontre là; c'est le vice le plus efl'ronté coudoyant des misères imméritées, c'est cette terrible débauche si précoce qu'elle répugne à tous les cœurs honnêtes.
Espérons que la commission des logements insalubres en finira bientôt avec le cloitre Saint-Jean.