ET LES HOMMES DU DIABLE LÉGENDE SÉNÉGAMBIENNE
JE suis peut-être le seul Français, ou plutôt le seul homme de lettres français, qui ait eu l'honneur de discuter avec un prêtre du petit dieu Papaye : c'est un magnifique nègre de trente-cinq ans.
Un de mes amis, qui avait été au pays où l'on trouve des hommes, l'avait trouvé dans les parages de Sénégambie; sa tribu avait été vaincue, tuée, mangée; les survivants avaient été vendus à des négriers portugais. Il s'était sauvé; mon ami le rencontra et le ramena en France.
Ayant souvent soupe avec des filets d'ennemis olTerts en
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holocauste à son brave petit dieu Papaye, il racontait, à ce sujet, les plus drôles histoires du monde. On aurait cru, en l'entendant narrer ces choses-là avec une charmante bonhomie, écouter le récit d'un repas fait par les prêtres de Jupiter, des victimes offertes par des bourgeois peureux de Rome à leur dieu.
S'il faut s'en rapporter au goût de mon ex-ami, le prêtre papayen, il est certain que la chair d'homme est assez bonne fricassée, mais la chair de jeune fille surtout est d'une délicatesse exquise en rôti.
J'aimais beaucoup à causer avec ce ministre des autels, ce grand sacrificateur d'un agréable petit dieu inconnu. Il me racontait les choses les plus ébouriffantes, et surtout les curieuses légendes de son pays.
Il s'était construit une espèce de petit ajoupa au fond du jardin de mon ami le trouveur d'hommes, à Fontainebleau. II vivait là, seul, loin de tous les gens de la maison, avec ses fétiches, deux petits affreux monstres sculptés avec des morceaux de coquilles de noix de coco. C'est là qu'assis sur des nattes nous philosophions tous deux en fumant des calumets belges, signés : Gambier, à Paris.
Un jour que je l'interrogeais sur le commencement du monde, il me raconta ainsi la légende de la création :
« Lorsque Dieu voulut faire le monde, le diable y forma opposition; mais Dieu, étant tout-puissant, dit : « Je veux! » Le diable bouda tout en feignant de se soumettre, il se retira dans son enfer pour mieux réfléchir aux moyens de contrecarrer les actions du grand Maître. Dieu fit la lumière, le
jour; je diable fit la lune et la nuit. Dieu regarda l'œuvre du diable : il trouva la chose mesquine, il n'y vit qu'une assez piètre imitation de ce qu'il avait fait de magnifique, et, comme il ne voulait rien de mesquin , il peupla ses cieux, obscurcis par la haine du démon, de myriades d'étoiles. Dieu ne se laissa pas émouvoir par cette impuissante tentative ; il créa l'été, les beaux pays toujours parfumés j)ar les fleurs, sans cesse renaissantes, où l'homme peut vivre sans travailler, à l'ombre de leur feuillage éternellement vert. Le diable créa l'hiver, les pays arides, les arbres dépouillés, les terres ingrates, que l'homme est obligé d'arroser de ses sueurs pour y trouver sa nourriture.
Enfin, impatienté de tant de contrariétés. Dieu se décida à frapper un grand cou[), a produire son chef-d'œuvre; il voulut prouver qu'il était l'Eternel, maître de toutes choses : il créa le singe. Le diable mit au monde l'homme, qui n'est qu'un singe imparfait, beaucoup plus méchant, mais moins adroit. »
Donc, l'homme, selon la légende mozambique, n'est qu'une assez plate imitation du singe, comme la lune n'est qu'une contrefaçon du soleil.
Ces esprits naïfs croient que tout ce qui est beau, grand, bon, est l'ouvrage de Dieu, et que tout ce qui est laid, méchant et cruel, est l'ouvrage du diable. Ils ne peuvent s'imaginer qu'un Dieu qu'ils considèrent comme le type éternel de toute bonté, de toute adresse, de toute grandeur et de toute magnificence, se soit donné la peine de créer à son image un aussi sot animal que l'homme, et l'ait jeté sur la
terre, faible, désarmé, sans aucune agilité pour monter aux arbres, afin d'y chercher une nourriture et de s'y mettre à l'abri des attaques.
« D'ailleurs, disent-ils, est-ce qu'un Dieu bon aurait créé un être pour le malheur, pour le travail et la lutte, quand tous les autres animaux vivent à leur guise, sans soucis, sans ennuis? Est-ce qu'il l'aurait fait le serviteur de tous les autres? car, si les singes vivent, c'est qu'ils viennent s'emparer de tous les fruits, des récoltes qui ne devraient appartenir qu'à l'homme. Si Dieu a peuplé tous les beaux pays d'animaux féroces, c'est qu'il voulait mettre un frein à la gloutonnerie de cet être infernal appelé l'homme et lui défendre l'entrée de ses domaines, où il détruisait toutes ses plus belles créatures.
Au commencement, le singe était le maître, mais l'homme est venu avec les armes du démon et l'a chassé. Ce que voyant. Dieu a ôté la parole au singe, afin que son vainqueur ne put le subjuguer et le faire travailler à sa place.
Si le singe est la créature chérie de Dieu, qui est toutpuissant, pourquoi n'a-t-il pas foudroyé l'homme? ,
Le supplice n'aurait pas été assez grand. Après avoir enchaîné le diable, Dieu a laissé l'honmie possesseur de la terre pour le punir par la souffrance éternelle, pour qu'il la peuple de ruines et de tombeaux. Il lui demande la dévastation et l'incendie pour hommages ; les gémissements poussés au milieu des villes désertes et ravagées sont les hymnes qui lui plaisent; si Dieu avait mis l'homme sur la terre, est-ce qu'il souffrirait qu'il tue les peuples, qu'il brûle les villes, qu'il dé-
truise les cultures, et qu'il vende ses frères pour les faire périr sous le fouet? est-ce qu'il laisserait une partie de ses enfants nus, sans pain, courbés sous le faix, mourant de soif sous le soleil, tandis que le petit nombre regorge de richesses ? Non, non, c'est impossible, le diable seul est capable d'abandonner ainsi ses créatures. »
Ma foi, j'avoue que, quoi<|ue tout cela fût dit dans cette horrible langue créole, sans couleur, sans énergie, langage abâtardi qui fait des eiïorts inouïs pour être doux, et qui n'arrive qu'à être flasque, je ne trouvais rien à répondre à ce philosophe étrange, qui préférait, lui aussi, la doctrine inique de l'expiation. Son système ne me paraissait ni plus ni moins absurde que tous les autres systèmes.
Notre génération a un grand malheur, elle a tant et tant entendu rabâcher ces questions, on lui a soumis des idées si biscornues, si impossibles, si horribles, qu'elle est ahurie; on ne peut même plus lui faire peur; elle en est réduite à cette fatale conclusion : « Cela pourrait bien être. " Et puis après : " Qu'est-ce que cela me fait? »
Derniers termes de l'indifférence et de la fatigue en matière de spéculations philosophiques.
Après tous les mensonges qui ont été débités avec l'aplomb et le sérieux d'un âne savant à la foire, développés dans de gros livres que les académiciens ont couronnés, sans doute par la raison que toute chose transcendante en son genre mérite récompense, fût-ce même le genre ennuyeux, nous croyons que si un homme venait, portant la vérité dans sa main, et la laissait échapper, on le lapiderait. Et on ne ferait
peut-être pas mal, car la vérité serait peut-être encore plus ennuyeuse que les rêves creux.
Toujours est-il que mon grand prêtre avait une manière simple, claire et ingénieuse, d'expliquer la dispersion des races. Nous la livrons à ces ânes sérieux qu'on nomme savants, si toutefois leur gravité daigne leur permettre de lire notre journal ; ils verront que cette théorie, sans aller fouiller dans les temps obscurs de l'antiquité inconnue, qui permet de dire tout ce qui peut passer par la tête d'un érudit, a du moins l'avantage sur. les contes bleus, admis par les sociétés savantes, de pouvoir être compris au premier abord. C'est naïf, mais, du moins, c'est bien imaginé, qualité que devraient envier ces messieurs; après tout, ce n'est ni plus ni moins extravagant que toutes les suppositions, les affirmations et les démonstrations qui ont été faites d'après les traditions, la conformation des os du crâne et l'assimilation des locutions, etc., etc. C'est aussi raisonnable que la tour de Babel.
« Cependant les hommes, voyant que les singes étaient en possession des plus belles contrées de la terre, où ils pouvaient, sans travail, récolter à foison fruits, fleurs, légumes, où les animaux servant à leur nourriture se multipliaient avec une prodigieuse fécondité, se mirent à murmurer, à pousser de grands cris. Le diable vint au milieu d'eux et leur demanda ce qu'ils voulaient. Alors le plus hardi d'entre eux, qui avait recueilli toutes les plaintes, s'avança et dit :
« Pourquoi nous as-tu mis dans ce pays froid, sans défense contre le climat, lorsque les singes ont une fourrure sous leur ciel de feu? — Pourquoi ne nous as-tu donné que deux
mains pour travailler et pourvoir à nos besoins, quand les singes, nos maîtres, qui trouvent leur nourriture toute [)réparée par Dieu, en ont (juatre? — Pourquoi ne nous as-tu pas donné l'adresse et l'agilité du singe pour fuir nos ennemis, ou la force et le courage du lion pour les combattre? — Tu n'es (ju'un créateur inhabile et imprévoyant! — Nous te renions, nous allons implorer le Seigneur de nous prendre sous sa protection. »
Et tous les hommes de s'écrier en choeur : « Dieu bon, Dieu miséricordieux, aie pitié de nous ! »
Et l'orateur reprit :
(■ Pourquoi nous as-tu donné le goût du sang? Pourquoi mangeons-nous de la chair, puisque notre pays produit à peine assez d'animaux pour nous aider dans nos travaux, et que les autres sont plus forts et plus braves que nous?
— Ingrats, dit le diable; je vous ai exposés au froid sans vêtements, parce que je veux que vous enleviez les animaux de mon ennemi pour vous couvrir de leur laine. Je ne vous ai donné que deux mains, pour que vous restiez sur la terre et pour que vous cherchiez dans son sein les trésors que Dieu y a cachés. Je vous ai donné plus que tout cela : je vous ai donné l'astuce et le mensonge, pour que vous trompiez vos ennemis; je vous ai donné la parole, pour que vous puissiez concerter la trahison et le meurtre. Enfin, je vous ai faits malheureux, pour que la misère vous force à vous révolter sans cesse contre celui qui m'opprime de sa toute-puissance. Allons, mes fils, fouillez cette terre, vous y trouverez du fer. Je vous enverrai une étincelle et vous aurez le feu, et vous forgerez des armes. >j
Alors tous les hommes se mirent à fouiller la terre avec des branches qu'ils avaient arrachées aux arbres. Ils trouvèrent le minerai ; rétincelle parut, c'était un rayon que le diable avait volé au soleil du bon Dieu. C'est ce qui fait que le feu est une des meilleures choses qu'il y ait dans le monde et que beaucoup de gens vertueux l'adorent.
En voyant cette étincelle, les hommes eurent peur; ils jetèrent les branches qui leur avaient servi à creuser la terre : elles s'enflammèrent. Satan les rappela et leur enseigna la fonte des métaux, qui devait leur coûter tant de sang, de pleurs et de gémissements. »
La fonte des métaux, chez notre philosophe noir, remplace le péché originel, l'histoire du serpent et de la pomme chez nous, la boîte de Pandore chez les Grecs, etc., etc. Selon lui, c'est cet art qui a engendré les sept péchés capitaux. De là tous les malheurs encore plus grands de ces maudits déjà si malheureux.
« Lorsqu'ils eurent des armes, le diable les organisa en bataillons, en régiments, en armées. Mais, comme ils étaient tous faits du même limon, et que la terre et la fumée les avaient encore salis, il prit les plus méchants, ceux qui dans la révolte étaient restés pour l'ordre établi par lui, et il les envoya se laver dans une de ces petites rivières du Septentrion, que nous osons nommerdes fleuves dans notre orgueil, et qui ne sont que des ruisseaux, de mauvaises imitations des cours d'eau du pays chéri de Dieu.
Ces méchants piétinèrent dans cette eau à peu près claire, en firent monter la vase à la surface, en gaspillèrent une énorme
quantité et se retirèrent quand elle fut jaune. Satan envoya les indiiïérents, (jui se baignèrent et se lavèrent tellement, en usèrent tant et tant, (jue lorsque vint le tour des bons, de ceux qui avaient voulu confier leur sort à Dieu, le ruisseau était tari; il n'en restait plus que juste assez pour se tremper la plante des pieds et l'intérieur des mains.
C'est ce (jui fit ([u'il y a des blancs (|ui sont méchants, des jaunes qui sont indolents, des noirs (|ui sont bons et qui ont la plante des pieds et l'intérieur des mains jaunes.
Cependant la campagne projetée ne se fit pas; lorsqu'on eut des armes, on se mit à se battre entre soi à cause de la différence des couleurs, au lieu tfaller à l'ennemi commun. Les blancs et les jaunes voulurent se partager la terre et forcer les noirs à travailler pour eux, parce (|u'ils avaient pris à eux seuls tous les vices (pi'avait enfantés la fonte des métaux. L'orgueil, l'envie, l'avarice et la gourmandise étaient restés en partage aux blancs; la paresse, la colère, la luxure, furent la part des jaunes. Qiiant aux noirs, ils ne voulurent d'aucun de ces vices, parce qu'ils détestaient le diable et qu'ils avaient espoir en Dieu.
Or Dieu, voyant ces hommes (jui souffraient et l'imploraient sans cesse, eut pitié d'eux, et, pour punir le diable d'avoir inventé la nuit, il les enleva pendant (jue la terre était plongée dans les ténèbres, parce ([u'on ne pouvait les voir à cause de leur couleur noire, et leur fit une petite place sous un beau soleil, dans le pays des singes.
Satan en fut horriblement colère, il déchaîna contre eux tous ses enfants. Dieu les protégea, mais ils voulurent
asservir les singes pour les envoyer au combat contre leurs persécuteurs. Dieu les abandonna.
Voilà pourquoi les pauvres nègres ont toujours été vendus, livrés à l'esclavage, transportés hors de leur pays, parce cjue les hommes sont les fils du démon et que les blancs, étant les plus cruels, sont les chéris de son cœur.
Il les a gardés dans les pays pauvres, parce qu'il sait que leur avarice et leur gourmandise les pousseront toujours contre les jaunes, qui ont chez eux l'or et les diamants et les beaux fruits, et que l'envie et l'orgueil les mèneront à la conquête du pays des noirs, qui les serviront comme des bêtes de somme. C'est pour cela qu'ils dominent le monde, que Dieu a abandonné, désespérant de jamais faire changer en gens de bien ces fils aimés du diable. »
C'est là toute la genèse sénégambienne : nous y pouvons trouver à peu près les éléments de toutes les légendes génésiaques; elle n'est ni plus ni moins absurde que les autres, et nous sommes persuadé que, si un de ces animaux qui tiennent de l'homme et de l'ours, qui parlent quelquefois et ne rient jamais, qu'on nomme philosophes ou savants, faisait un gros livre bien guindé, bien suffisant, bien ennuyeux surtout, et qu'il y introduisît quelques centaines de mots bien parfaitement inintelligibles, il se trouverait une académie pour l'accaparer' et des garçons philosophes ou savants pour Tadmirer et se dire ses disciples. Il est si facile à ces messieurs de tirer des déductions, d'accoler des faits sans rapports entre eux, et surtout de ne pas se faire comprendre; il y a d'ailleurs un proverbe qui justifie notre prédiction : Un sot trouve toujours, etc.
Quant à notre pauvre nègre du petit dieu Papaye, l'hiver du pays du diable l'a tué. 11 avait laissé beaucoup de papiers brouillés en caractères inconnus à tout le monde. Mon ami, son trouveur, était reparti à la recherche de nouveaux pays. Ses papiers tombèrent entre les mains de femmes qui en firent des papillotes, ne lesjugeant bons à rien, lorsqu'un homme aussi distingué par sa haute et véritable science que par son esprit charmant, M. de Saulcy, publia ses travaux sur l'écriture des Carthaginois, qui est encore en usage chez les Thouarigs.
On reconnut que les manuscrits de mon pauvre ami étaient écrits en caractères carthaginois et en langue thouarigue.
Il y avait peut-être dans ces papiers de quoi faire dix membres pour chacune des Académies et des Sociétés savantes de France !
Sic transit gloria miindi!