HISTOIRE DUNE CHEMISE
C'ÉTAIT un soir d'été... Je vous demande pardon de commencer mon récit comme un roman ; mais, puisque l'été est une saison et que le soir succède au jour, je suis bien forcé de parler de ce qui existe pour moi comme pour tout le monde.
C'était donc un soir d'été, un très beau soir. Jamais l'île Saint-Louis n'avait été plus calme, jamais l'hôtel Pimodan, que j'habitais alors, n'avait été plus solitaire. Je me serais
volontiers cru à cent lieues de Paris, si je n'avais été rappelé à la réalité topographique parla visite du concierge de rhôtel, porteur d'une missive non affranchie.
Cette missive n'était ni d'un ami ni d'une ennemie : elle était du directeur de TAmbigu-Comique et contenait une stalle d'orchestre. On donnait, ce soir-là, la première représentation de la Closerie des Genêts, de Frédéric Soulié.
J'aime beaucoup les premières représentations, et ce n'est pas pour rien que j'ai fait jadis le coup de poing, faute de coup d'épée, aux premières des drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. Mais j'aime aussi le repos et la rêverie; mais je suis, comme Figaro, paresseux avec délices; mais la journée avait été accablante; mais l'hôtel Pimodan avait, ce soir-là, une fraîcheur à nulle autre pareille; mais, enfin, je ne me sentais pas la moindre velléité de sortir. Vous voyez que les raisons ne me manquaient pas !
J'avais à me plaindre quehiue peu du concierge de l'hôtel Pimodan : je lui donnai, pour me venger de lui, le billet de spectacle qu'il venait de m'apporter, et je me remis à rêver et à fumer, dans ce grand salon qui avait été si souvent témoin des querelles de Lauzun avec la jalouse Mademoiselle. O temps évanouis, quelle grâce et quel parfum vous aviez!
La nuit n'était pas arrivée encore, le jour luttait et jetait ses dernières clartés, qui venaient mourir sur les panneaux de Robert et de Lesueur, où se voyaient des pans de robes flottantes, des contours de formes et de visages, des choses vagues et charmantes qui me rappelaient un siècle disparu, des amours éteints, des histoires oubliées, — tout un monde!
Je me serais agréablement endormi sur celle vision du passé, où les femmes dominaient, et je ne me serais probablement réveillé que le lendemain, lorsqu'un de mes amis entra, sans se faire annoncer, dans le salon démeublé où je m'étais réfugié contre la chaleur du jour.
(( J'ai deux places pour la première de la Closerie, de Soulié, et je viens te chercher, dit cet ami.
— Par la chaleur qu'il a fait et par celle qu'il doit faire dans la salle de l'Ambigu, y songes-tu? m'écriai-je avec une sorte d'humeur.
— J'y songe beaucoup, puisque me voilà.
— Je ne bouge pas d'ici. Lu Closerie des Genèis marchera bien sans moi. Bonsoir! »
L'ami insista tant et tant que je me décidai... à lui refuser avec plus d'acharnement encore, et que, de guerre lasse, il se décida, lui, à se retirer, un peu étonné.
Quand il fut parti, j'essayai de reprendre mon rêve amoureux à l'endroit où il avait été interrompu, mais sans pouvoir y réussir : le charme avait été rompu, ma vision du passé s'était envolée !
Je me levai alors, j'allai à l'une de ces grandes fenêtres du temps jadis qui prenaient tant de place et où huit ou dix personnes tenaient si fort à l'aise, et je regardai dans la rue, en ce moment déserte.
Bientôt, deux ouvriers passèrent. Leurs pas et leurs voix résonnaient bruyamment dans le silence et dans la nuit.
« Dépêchons-nous 1 dépêchons-nous! disait l'un d'eux. Nous n'arriverons jamais à temps : il y aura au moins un acte de la Closerie déjoué!... "
Et ils disparurent en courant.
Ceux-là aussi allaient à l'Ambigu ! Ceux-là aussi allaient assister à la première de la Closcrie des Genêts! Il y a des gens bien courageux, à Paris!
^S...-Vv
Vous avez éprouvé cela comme moi, et je n'ai pas besoin de vous souligner mes impressions; mais vous avez beau vous roidir, votre volonté a beau faire feu des quatre pieds, vous subissez à votre insu la volonté des autres, et il vous arrive d'avoir envie d'aller où ils vont et où vous aviez bien juré de ne pas aller. Ainsi, maintenant qu'il ne me restait plus les moyens d'assister à la première représentation de la Closerie des Genêts, je mis à vouloir y assister autant de ténacité que j'en avais mis à ne le vouloir pas. J'habitais l'hôtel Pimodan depuis six mois environ, en compagnie de quelques gens de lettres et de quelques artistes. Nous avions des appartements princiers, mais nous n'avions pas le moindre meuble. A quoi bon des meubles, d'ailleurs, puisque nous n'avions rien à mettre dedans? Je cherchai dans un coin, sur le parquet, les hardes qui composaient ma garderobe. 11 me restait alors de fort beaux débris d'une opulence
effacée, — de ce que j'appelais mon Louis XIV. J'avais toujours mon habit noir à la française, mon pantalon noir, mon gilet broché, mes bottes vernies, mes gants paille, — mais de ma douzaine de chemises de Hollande, si éblouissantes de blancheitr, il ne me restait plus qu'une seule chemise.
Je sais bien ce qu'on va me dire : une chemise, c'est suffisant pour un homme seul. D'accord ; mais il y a chemise et chemise, comme il y a fagot et fagot. La mienne était en toile de Hollande tout aussi éblouissante de blancheur que les autres. Seulement... elle était sur le point de subir sa dernière incarnation, et, de vêtement, devenir charpie.
Cependant, à force de la retourner dans tous les sens, j'acquis l'agréable conviction qu'elle pouvait faire son effet durant une soirée encore. Le col, le devant et les poignets étaient intacts, et, pour le reste, je n'avais pas à redouter de trop grandes catastrophes, en me conduisant sagement.
Cette conviction faite, je m'habillai à la hâte, et, me trouvant irréprochable comme tenue, je descendis.
Au moment où j'allais sortir, il me sembla entendre ricaner les deux gros lions placés en sentinelle aux coins de la grande porte de l'hôtel Pimodan. Insolents!
QUAND j'arrivai devant le contrôle du théâtre de T Ambigu-Comique, on me jeta ce mot autiuel je m'attendais : " Il n'y a plus de places! »
Ce mot ne me découragea pas. Ce n'est jamais que lorsqu'il y a le moins de places que j'en trouve le plus. Et, comme les gens qui mangent de la brioche faute de pain, je résolus de me placer dans une loge, faute d'avoir une stalle au parterre.
D'abord, je dois l'avouer, cela ne fut pas facile. J'entrais ici, puis là, au balcon, aux premières galeries, de côté, de face, tout était plein à ne pas y jeter une épingle. Je commençais même à regretter ma solitude de l'hôtel Pimodan, d'autant plus qu'il faisait une chaleur féroce, lorsque j'aperçus dans une loge d'avant-scène, en compagnie d'Antony Béraud,
deux des plus spirituelles et des plus gracieuses actrices du boulevard du Temple. Une place restait libre à côté d'elles.
J'avais trouvé !
On m'accueillit comme un camarade. Béraud voulut grogner; ses deux voisines plaidèrent ma cause et n'eurent pas de peine à la gagner. On attendait bien quelqu'un, en effet, dans cette loge de quatre places, mais ce quelqu'un était si redouté de l'une de mes voisines que je ne pouvais venir plus à propos.
La conversation, interrompue un instant par mon arrivée, ne tarda pas à se renouer, et je ne' tardai pas, non plus, à y prendre part. Comme il n'est pas d'homme auquel la présence d'une jolie femme ne délie la langue, je n'aurai pas grand mérite à avouer ici que je trouvai une sorte d'éloquence pour raconter une aventure passablement scandaleuse arrivée à une artiste des "Variétés, laquelle aventure n'était encore connue que de quelques personnes.
Les femmes sont friandes de scandale, elles éprouvent une joie infinie à entendre médire devant elles, pourvu que ce ne soit pas d'elles qu'on médise, — les femmes de théâtre surtout. Mes deux voisines avaient d'ailleurs trop d'esprit pour n'être pas un peu méchantes, et elles l'étaient, mais de si bonne foi qu'on ne pouvait leur en vouloir. D'ailleurs aussi elles avaient toutes deux, Esther surtout, de si belles dents, qu'il y eût eu cruauté à les empêcher de rire de leur prochain et de leurs prochaines.
L'histoire était longue, et je ne sais pas raconter vite certaines choses qui gagnent à cette lenteur une saveur de plus. Là Closerie des Genêts était jouée, la toile venait de se baisser.
le nom populaire de Frédéric Soulié venait d'être jeté au public, au milieu de nombreux et de légitimes applaudissements, que j'avais à peine entamé le dénoûment de mon histoire.
Esther riait toujours, comme une belle folle qu'elle était.
« Ma voiture est sur le boulevard, dit-elle; venez me reconduire. Privât ; vous me raconterez la fin en chemin. •>
Ma seconde voisine n'avait pu éviter le '< quelqu'un » si redouté pendant toute la durée de la pièce, et elle avait pris congé de nous, assez fâchée.
J'accompagnai Esther jusqu'à sa voiture. Elle monta dedans, vive comme un oiseau, et je montai après elle.
LES voitures d'actrices sont des voilures de maîtres : on traverserait Paris en un quart d'heure avec elles. Aussi, à peine installés sur les coussins et mon histoire à peine reprise, nous étions déjà arrivés rue Taitbout.
Ma compagne de route riait toujours, et je commençais à me sentir très ému par son voisinage. Robert d'Arbrissel, le saint des saints, le vertueux des vertueux, le chaste des chastes, qui résistait si bien, dit la légende, à toutes les tentations, eût senti se fondre, comme du beurre, le triple airain qu'il avait autour du cœur, s'il était resté enfermé, comme moi, pendant dix minutes, dans un petit coupé capitonné, en face d'une très aimable, très belle et très spirituelle femme, qui, en outre des séductions de sa beauté et de son esprit.
était entourée de ces mille parfums dont est composée l'atmosphère des princesses de la rampe et de la mode.
Or, je n'étais pas aussi Robert d'Arbrissel que Robert d'Arbrissel, moi !
« Avez-vous le temps de monter, Privât? me demanda Esther. Je serais curieuse de connaître le dernier mot de votre histoire, bien que je le devine un peu.
— Vous ne le devinez pas du tout, et j'ai tout le temps de vous l'apprendre », me hâtai-je de répondre.
Elle descendit de sa voiture et la renvoya.
Les actrices vivent un peu comme les gens de lettres, et, comme eux, rentrant tard, elles aiment à souper.
Esther avait une soubrette de Marivaux, presque aussi jolie que sa maîtresse, et qui avait l'air de connaître sur le -bout du doigt les sept péchés capitaux : elle servit, dans un petit salon bleu éclairé faiblement, un souper appétissant au possible, — puis elle nous laissa seuls.
« Et cette histoire. Privât? » me demanda Esther, s'apercevant que je n'y songeais plus et devinant bien, à mes regards, que je songeais à autre chose.
CE petit salon bleu était délicieux. Vous savez à quoi l'on peut songer dans un petit salon bleu, quand on est jeune, qu'on n'est point Robert d'Arbrissel, et qu'on a en face de soi, vous regardant de ses beaux grands yeux rieurs, une très aimable femme qui a joué avec esprit le rôle de la fiancée du roi de Garbe. Eh bien, je songeais à cela, et, pour y songer avec plus de succès, j'avais rapproché mon fauteuil de celui de ma voisine, qui, naturellement, ne s'était pas reculée.
La lampe qui nous éclairait ne jeta plus bientôt que des lueurs mystérieuses et charmantes. Esther ne me demandait plus l'histoire que j'avais tant de fois interrompue; l'actrice se sentait tout bonnement redevenir femme, — le rôle le plus agréable à jouer, en somme, — lorsque, en me penchant vers elle pour lui baiser le bout de sa main divine, j'entendis un sourd déchirement, qui me fit pâlir et presque pleurer : ma dernière chemise de toile de Hollande, collée jusque-là à ma
peau, venait de craquer de haut en bas et de long en large !
« Palsambleu ! Madame, dis-je en me relevant précipitamment et en allant reprendre mes gants et mon chapeau, les heures passent vite en votre aimable compagnie... Il est trois heures du matin et je ne suis pas encore rentré ! Qiie va dire et penser le concierge de l'hôtel Pimodan, mon vénérable concierge?... Adieu, belle dame, adieu!... »
Après avoir failli en pleurer, je ne tardai pas à rire de cette aventure, que je racontai à plusieurs amis, qui la racontèrent à d'autres, — qui la racontèrent encore à d'autres.
Huitjoursaprès, je passais sur le boulevard Montmartre, vers trois heures. Un petit coupé, que je connaissais bien, s'arrêta à quelques pas de moi, et j'aperçus dedans un visage rose et rieur que jeconnaissaisencore mieux. Je me précipitai à la portière.
« Bonjour, ami Privât, dit Esther en me donnant une cordiale poignée de main.
— J'ai une autre histoire à vous conter, lui dis-je, et si vous vouliez me laisser monter à côté de vous, je vous la raconterais volontiers en chemin... »
Esther me regarda des pieds à la tète; puis elle me répondit, avec le plus adorable et le plus moqueur des sourires :
« Non, mon ami, vous avez aujourd'hui une chemise neuve : vous seriez trop dangereux!... »