‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 53 sur 77 · DE L'HOTEL CLUNY ET DES THERMES · texte numérisé non relu

DE L'HOTEL CLUNY ET DES THERMES

PARMI les cent mille belles choses de sa ville dont le Parisien ignore l'existence, il n'est peut-être rien qui lui soit plus complètement inconnu que rhôîel de Cluny. Le citadin de la rive droite a bien entendu vaguement dire qu'il existe une précieuse collection de meubles, d'ustensiles, d'émaux, de cristaux et d'autres curiosités du Moyen-Age ou de la Renaissance dans un vieil hôtel de la rue des Mathurins-Saint- Jacques; mais il ne s'en est pas autrement occupé. Il a cru, dans sa bonne foi d'enfant de Paris, d'homme qui sait tout, cjue cette rue ou ce quartier étaient situés dans quehiue province, ou sur les confins d'un pays étranger; qu'il fallait,

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comme au XVI^ siècle, faire son testament avant d'y aller. On lui a parlé des Thermes de Julien, du Collège de France et de la Sorbonne, mais tout cela est resté dans sa mémoire à peu près comme les démêlés de M'"^' Éléonore d'Aquitaine et du roi Louis le Jeune.

En effet, à l'exception de quelques savants, hommes spéciaux qui passent leur vie à reconstruire pièce à pièce, heure à heure, ce passé si précieux, de quelques fabricants artistes par intérêt, de quelques industriels esclaves de la mode, on ne rencontre guère, dans les admirables galeries de l'hôtel de Cluny, que des étrangers et des étudiants flâneurs qui ne savent comment tuer leur dimanche entre l'heure du déjeuner et celle du Prado. Mais, c'est ici le cas, ou jamais, de nous l'avouer en toute humilité, Paris, notre Paris à nous, cette ville dont nous sommes tous si fiers, quoi qu'en puisse dire M. Grammont, ce foyer sur lequel tous les peuples ont les yeux fixés, car ils savent que c'est de là seulement que leur viendra la lumière, Paris ne nous appartient pas; nous ne le connaissons pas; nous ne savons pas en jouir; il est tout entier aux étrangers; il est beaucoup plus le domaine du cockney de la Cité de Londres, beaucoup plus le fief du boyard de Saint-Pétersbourg, que la patrie des bourgeois de la rue Saint-Honoré.

A quoi bon, d'ailleurs, s'étendre sur un pareil sujet? L'indifférence du Parisien pour sa ville natale n'est-elle pas proverbiale? Ne doit-il pas toujours aller en visiter les monuments et les curiosités la semaine prochaine, semaine proverbiale qui n'arrive jamais !

Le Parisien apprend l'histoire de sa ville natale au théâtre;

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il n'en voit les monuments que peints par MM. Séchan et Cambon, et il ne les connaît que lorsque son journal lui en donne l'historique et la description.

On croit communément que le goût des objets d'art du moyen âge ne date que des dernières années de la Restauration, alors que l'école romantique faisait fureur. Il est vrai que l'école grecque et romaine avait, pendant le Consulat et l'Empire, éloigné des esprits toute sympathie pour ce qu'on nomme l'époque gothique. Mais, en remontant plus haut, au temps de la Révolution française, on trouve la création du Musée des monuments français, qui excite à sa naissance une immense curiosité. Plus haut encore, nous voyons les Mabillon, les Montfaucon, les Lebœuf, les Gaignière et toute une foule de savants illustres apporter une grande attention aux monuments français. Et si nous ouvrons l'excellent livre de M, Jules Labarte, intitulé : Description des objets d'art de la collection Debruge-Diiniénil, nous voyons que, même au temps de l'Empire, au moment où les femmes portaient des cfdamydes et s'enveloppaient de pe'p/ums, des hommes d'un mérite transcendant, MM. Vivant-Denon , Willemin, Langlois, Révoil, du Sommerard, Sauvageot, Carrand, Pourtalès, de Monville, faisaient de nobles elTorts pour sauver de la barbarie contemporaine ces monuments dédaignés depuis plusieurs siècles, enfouis dans les réduits les plus obscurs des sacristies, relégués dans les greniers, employés aux usages les plus vulgaires, livrés aux enfants et répandus dans une foule de mains qui en ignoraient la valeur.

Déjà, sous la Restauration, Charles X avait fait l'acquisition de la collection Révoil, collection considérable et très pré-

cieuse par le choix des objets, qui fut placée dans les salons du Louvre, où elle existe aujourd'hui. Enfin, en vertu d'une loi du 29 juillet 1843, la collection du Sommerard est devenue la propriété de l'Etat, qui fil également l'acquisition de rhôtel cle Cluny, où cette collection se trouvait conservée depuis i832. Cet hôtel, réuni au palais romain des Thermes, forme aujourd'hui un musée d'antiquités nationales, musée qui, sous l'habile direction de M. du Sommerard, s'augmente chaque jour de monuments très précieux.

Le musée de l'hôtel de Cluny, destiné par le gouvernement, si nous en croyons le rapport fait aux Chambres lors de son acquisition, à favoriser l'étude de l'histoire de France, et principalement de l'histoire de Paris, a longtemps été une collection particulière, collection d'un riche amateur, et il se ressent peut-être encore un peu trop de son origine. Nous croyons que, malgré les soins du conservateur, M . Edmond du Sommerard, il y a beaucoup à faire pour rendre ce musée vraiment utile et vraiment digne de sa destination nationale. Mais, avant de pénétrer dans les galeries et de discuter la valeur de tous ces monuments et leur origine, nous croyons nécessaire de faire en quelques mots l'histoire de ce vieil hôtel et de ses dépendances. Pour cela nous nous servirons de l'excellent travail publié dans la Revue archéologique par M. A. Duchatelet, employé au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, et l'un de nos antiquaires les plus érudits qui, en même temps, nous donnera l'histoire de toutes les tentatives faites pour ériger à Paris un musée des monuments français.

D'ordinaire, lorsqu'on entre dans un musée, quel qu'il

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soit, ce qui frappe le plus, ce sont les objets d'art qu'il renferme; ici, au contraire^ on ne sait sur quoi arrêter d'abord son attention. La précieuse collection qui tapisse les murs à l'intérieur, l'édifice lui-même, les souvenirs qui se groupent en foule autour de ces vénérables murailles, tout cela se présente à la fois, éblouit, étonne et captive.

C'est là que sous les Césars on bâtit un somptueux palais, et que Julien rêva la réhabilitation du vieux culte. C'est de là que, proclamé Auguste par l'acclamation des soldats dont il était l'idole, l'Apostat partit pour galvaniser un instant le cadavre du paganisme. Plus tard, le rusé Clovis, le sanguinaire Childebert, le débauché Caribert, Sigebert, Chilpéric, Dagobert, tous les rois francs se sont tour à tour succédé dans le palais romain. Clotilde y a vu couler le sang de ses petitsfils; Bathilde, cette bonne sainte Baudour dont les habitants de Paris ont gardé le souvenir, y a guidé l'enfance de Clotairelll; lorsque l'Austrasie l'emporta sur la Neustrie, lorsque Aix-la-Chapelle devint la capitale de l'empire délaissé par les rois de la race de Pépin et par les rois fils de Hugues Capet, le vieux palais tombait déjà en ruines, et la tradition vint animer de ses poétiques récits ses salies abandonnées. La famille des Atridcs du moyen âge joue le premier rôle dans ces contes populaires; ce sont les propres filles du grand empereur, Gilde et Rotrude, coupables d'avoir trop aimé, que Louis, leur frère, est accusé d'y avoir retenues captives.

Si l'on en croit les chroniqueurs, en 1180 le palais des Thermes était encore un majestueux édifice. C'est alors que Philippe-Auguste en fit présent à Henri, son chambellan. En 1340, l'abbé de Cluny, Pierre de Chalus, l'acheta au

nom de sa communauté. Vers la fin du XV*' siècle, Tabbé de Cluny, qui, dans ses vastes possessions de Paris, n'avait pas un hôtel digne de l'abriter lorsc[u'il venait faire sa cour au roi, résolut de construire en cet endroit une demeure princière. Dès lors, l'hôtel fut projeté. L'allié Jehan, bâtard de Bourbon, en jeta les fondements; mais il mourut le 2 décembre 1483, laissant son œuvre inachevée : c'était à Jacques d'Amboise, sixième frère du ministre de Louis XII, qu'il appartenait d'édifier cette demeure. « Dom Jacques ..., par un compte de trois années, reçut de son receveur 5o,ooo angelots (plus de 2,000,000 de francs) des dépouilles d'Angleterre, lesquels il employa à la réparation du collège et à l'édification de fond en cime de la superbe et magnifique maison de Cluny. » Ainsi parle un contemporain qui prétend l'avoir su de bonne part. Les abbés de Cluny l'habitèrent peu ; ils la prêtèrent volontiers à de grands personnages. C'est à ce titre que Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII, l'habita pendant quelque temps après la mort de son mari. Parmi les hôtes passagers de cette maison, on cite encore plusieurs légats du pape ; peu à peu les habitations d'un autre goût se multiplièrent dans Paris; l'hôtel devint désert; il fut loué à des particuliers, jusqu'à ce que la Révolution vînt effacer le titre de propriété des abbés de Cluny.

Du côté de la rue de La Harpe, une grille donne accès dans le musée des Thermes. Une cour s'offre d'abord aux visiteurs; à gauche et à droite, deux murs en pierre, de petit appareil, que viennent soutenir de distance en distance des chaînes de brique, annoncent qu'on se trouve au milieu des ruines romaines. Cette cour, en effet, n'est que l'ancien

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lepidarium des Thermes; c'est là qu'on prenait des bains tièdes, dans les dix niches à plein cintre dont on aperçoit les restes. Le loni^" des murs étaient placées des baignoires; plus à l'ouest était Thypocauste, et, plus à l'ouest encore, un égout, toujours bien conservé, et qui sans doute se continuait jusqu'à la Seine. Lorsqu'on a franchi la porte, on pénètre dans une petite chambre servant à faire communi(|uer ce tepidciriuni et le frigidar'uim, l'endroit où Ton prenait des bains tièdes et l'endroit où l'on prenait des bains froids. Ce frigidarium est une magnifique salle, encore intacte, la seule peut-être en son genre qu'on possède en France. C'est là que se trouvent les monuments en pierre déposés dans le musée, monuments gallo-romains découverts à Paris.

En passant du palais des Thermes à Thôtel de Cluny, on se trouve transporté dans un tout autre monde. A la noble sévérité romaine succède tout a coup la coquetterie surchargée d'ornements, mais cependant gracieuse, des XV'^' et XVI« siècles. Ce ne sont pas seulement les masses et Lharmonie des proportions qui captivent l'œil, mais c'est encore la profusion, la délicatesse, le nombre infini, bizarre et capricieux des détails qui forcent à admirer.

Nous ne ferons certes pas ici l'histoire des tentatives faites pour doter Paris d'un musée des monuments français. Il nous suffira de dire que le citoyen Alexandre Lenoir, grand partisan du nouvel ordre de choses, et qui avait souvent exposé sa vie pour arracher à la destruction des chefs-d'œuvre de l'art, fut nommé conservateur du musée des Petits-Augustins en I 798, sur la motion des membres les plus exaltés de la Montagne. Ce musée exista jusqu'en 181 5, où il fut fermé par

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ordre de Louis XVIII, qui prétendit qu'il fallait rendre aux églises ce que la Terreur leur avait enlevé, comme s'il y avait eu encore une abbaye de Sainte-Geneviève pour recevoir les sarcophages de Clovis et de Clotilde ; un Paraclet pour abriter Héloïse et Abailard. Les curés de diverses paroisses de France s'arrachèrent ces monuments; la répartition se fit sans intelligence ; les morts furent logés dans des églises où certainement ils n'étaient jamais entrés. Les objets dédaignés du clergé, qu'on ne savait plus où loger, furent abandonnés à la pluie pendant plus.de vingt ans. En i836, bien des sculptures curieuses étaient encore jetées où la Restauration les avait entassées, dans une cour humide, où l'herbe poussait comme en une prairie.

Enfin le musée de Cluny fut ouvert, réparation tardive mais nécessaire de la Restauration. Nous ne décrirons pas toute la richesse de ces salles magnifiques, ces moulages, ces fragments de sculpture, ces meubles précieux, ce charmant groupe des trois Parques, attribué à Germain Pilon, ni ces morceaux précieux si merveilleusement sculptés dans le chêne, l'ivoire et l'ébène, ni les charmantes statuettes de marbre de la Renaissance, ni toute cette inappréciable collection de poteries de faïence, d'émaux de Pierre Courtois, au milieu de laquelle on voit resplendir comme des joyaux tous les caprices de Bernard de Palissy et de son école, mis en regard des compositions de Luca et d'Andréa délia Robbia.

Nous nous occuperons du musée, qui ne nous semble pas avoir tout à fait atteint le but auquel il avait d'abord été destiné ; car, si ce musée a été fondé afin qu'on y trouvât réunis tous les monuments relatifs à l'histoire de Paris, nous croyons

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