F A K I S I N TIME
De l'allumette diimii|ue. — Les effets et les causes.
âti se|itembic.
J’ai lu ou rêvé, tuais je crois bien avoir lu que l'allumette chimique venait d’être bannie des États de Parme. C’est là une mesure qui nous parait éminemment prudente et paternelle. Le céleste empereur de la Chine, fermant de son mieux les portes de l’Empire du Milieu à l’opium qui hébété ses sujets, n'était pas plus sage.
L’allumette chimique est un des plus abominables engins que la civilisation ait produits. Elle n’a pas de longs états de service, et déjà la liste de ses méfaits est considérable. Grâce à elle, chacun de nous porte l’incendie dans sa poche. La malveillance et l’étourderie sont armées grâce à elle.
Je redoute moins un volcan sérieux qui fait éruption de loin en loin, et qui se tient à peu près tranquille pendant des siècles, quand il a dévoré une ville, que je ne déteste ce fléau permanent, toujours disposé à faire explosion, toujours prêt à brûler l’humanité à petit feu et en détail.
Si vous suivez M. Alphonse Karr dans la croisade qu’il s’est mis à prêcher contre le tabac, il faut en même temps lever l’étendard contre l’allumette chimique allemande.
PAIUS INTIME
L'Allemagne a mal mérité du monde en l’inventant; elle a travaillé à la conflagration universelle.
Remontez des effets aux causes; vous verrez que si les allumettes ne font pas les fumeurs, du.moins elles contribuent à les faire. C’est de l’allumette que procèdent en droite ligne l’amadou chimique et toutes les autres préparations inflammables dont nous bourrons imprudemment nos vêtements, pour avoir toujours du feu sous la main. Supprimez ces provisions de feu portatif, le fumeur sera forcé de s’abstenir la moitié du temps. Il n’a pas toujours là un confrère dans l’exercice de ses fonctions, auquel emprunter une étincelle; les prêtresses qui desservent les bureaux de tabac ne sont que des vestales imparfaites qui laissent s’éteindre le feu saçré depuis minuit jusqu’au matin. Bref, si nous n’avions pas dans nos poches l’occasion qui fait le fumeur, nous fumerions moins, ce qui est déjà un acheminement à l’extinction radicale de celte mauvaise habitude.
Voici une proportion : l’allumette chimique est aux briquets et aux pierres à feu qu’elle a détrônés ce que les chemins de fer sont aux diligences et aux pataches. Il y avait, relativement, bien peu de voyageurs avant l’invention des machines Crampton; il y aurait bien moins de cigares de brûlés, sans la découverte des allumettes chimiques.
Crime plus grave; l’une d’elles a failli faire tout récemment d’une des reines de Paris un paquet de cendres.
L’allumette était par terre ; la dame mit le pied sur elle
sans s’en apercevoir. L’allumette prit feu; le feu prit à la
robe de la dame, robe de gaze ou de mousseline, justement, et traînante ainsi que la mode l’ordonne. En moins de temps *qu’il ne nous en faut pour tracer un mot, la flamme entoura la pauvre femme et monta jusqu’à son cou. Si elle avait eu un peu moins de présence d’esprit, si les secours eussent été un peu moins prompts, un affreux homicide s’accomplissait par le fait d’une allumette oubliée.
11 s'en est fallu de l’épaisseur d’un des cheveux de la dame, qui sont les plus tins, les plus beaux, les plus blonds et les plus soyeux du monde, que la fin tragique de M m * de Vaines eut un pendant dans les annales parisiennes.
Vous rappelez-vous cette histoire et ce deuil? M me de Vaines était peut-être la plus jolie , la plus charmante et la plus jeune dans une société où tout le monde avait vingt ans, de la grâce et de l’élégance. Elle était parente de M. Guizot, ou tout au moins alliée à la famille de l'éminent historien. Un soir d’automne, il y a de cela six ou sept ans, elle achevait sa toilette devant sa cheminée, pour se rendre à un petit bal. On était à la campagne, et la soirée avait été froide. Comme elle attachait son bouquet de corsage, la flamme du foyer mordit le bas de sa robe et ne lâcha plus sa proie qu’après l’avoir dévorée. M“ e de Vaines vécut quelques heures , le temps nécessaire pour souffrir comme un martyr et môurir comme un ange.
Le feu qui dort et qui couve son explosion n’est pas moins terrible. Vous l’avez vu : une allumette, un fétu, un rien que les gamins dédaignent de ramasser, et que le soir, à la sortie du spectacle, ils donnent gratis à Harpagon quand un
ami lui a offert, le spectacle d’abord, le cigare ensuite ; un petit éclat de' bois grossièrement taillé, rouge ou bleu d’un bout, a été sur le point d’avoir raison d’une de nos plus grandes dames dont le port, le nom, la beauté sont si imposants, et quasi royaux.
Il est permis aux petites causes de produire de grands effets ; par exemple, on tolère que M. Scribe pacifie l’Europe avec son Verre d’eau, mais c’est à condition que les grands effets produits par ces petites causes seront satisfaisants. Je ne connais rien de plus lamentable qu’une catastrophe publique ou privée dont l’auteur est un atome imperceptible. Le sort qui frappe semble alors railler en même temps ses victimes.
M m * la eomtesse de Fitz-James va mieux.— Les vrais pauvres de Paris.
3 octobre.
C’est si rare, une bonne nouvelle ! Quand on en tient une, il faut se hâter d’en faire part à ses amis et connaissances. Annonçons donc bien vite, et surtout sans phrases, que la société parisienne est rassurée maintenant sur les suites de l’accident arrivé à M m * la comtesse de Fitz-James. Les médecins comptent qu’elle en sera quitte pour d’affreuses souffrances héroïquement supportées ; ils espèrent même que le
l'eu n’aura pas l’indignité de laisser des traces de son passage sur la peau de la belle et vaillante patrioienne.
Je veux écrire, sous la dictée des échos qui entourent la noble comtesse, quelle est la grandeur de son courage au milieu des tortures. 11 y a un privilège que les révolutions n’ont pu enlever à notre aristocratie française, et dont le temps ne la dépouillera jamais : celui de savoir souffrir. Chateaubriand disait des Bourbons ses maîtres : « Cette race sait admirablement mourir : il y a huit cents ans, il est vrai, qu’elle apprend la mort.» Eli bien, notre- noblesse, qui a suivi longuement l’école des souffrances, les sait aujourd’hui par cœur; elles n’ont plus rien sur quoi elle hésite. Son i\me est endurcie au malheur comme la main du batelier à l’exercice de la rame. On voit sourire une comtesse au milieu de souffrances à renverser un porte-faix.
Couchez sur ce lit de douleurs une bourgeoise, une grisette ou une dame aux camélias, vous ne verrez plus l’âme se raidir de même contre le corps. La première ira de soupirs en évanouissements, et d’évanouissements en soupirs ; la seconde, tour à tour, mouillera de larmes scs rires et essuiera ses pleurs avec des éclats de gaieté ; la troisième ne poussera qu’un cri, du matin au soir et du soir au malin.
Telle sa peu stoïque aïeule, M m ' Dubarry, faisait une scène à l’échafaud avant d’y monter.
11 ne faut pas leur en vouloir pour ces inégalités de leur courage : celle-ci n’a appris qu’iï effeuiller des roses, et son éducation ne s’étend pas jusqu’à la connaissance des épines. Celle-là, la grisette, a supporté plus d’un mauvais jour : après la vraie grande dame, c’est elle qui montrera le plus
d’énergie. Il ne lui manque, pour être à la même hauteur, qu’un peu plus de dignité et des traditions recueillies dans le passé de sa race. La bourgeoise,' enfin, est faible comme une enfant née d’hier, contemporaine de la vapeur, des berlines moelleuses et des sofas capitonnés. Elle est fille de l’industrie et du confortable ; elle n’a pas dans son héritage de vieilles cuirasses faussées et des tronçons d’épée; il ne lui coule pas dans, les veines le sang de ces hardies amazones d’autrefois, qu’on voit chevaucher, panache en tête dans l’histoire. Autant qu’il lui est permis de remonter dans ses annales domestiques, elle y trouve des recettes pour mettre le pot-au-feu, et non pas pour lutter contre la douleur.
Les Italiens ont commencé leur saison par Cenerentola. C’eût été bien choisir si l’on savait encore interpréter cette divine musique. Mais entre les mains des chanteurs italiens d’aujourd’hui, même les meilleurs, les partitions du maître nous font l’effet de ruines sublimes, abandonnées des hommes, où l’on verrait errer les chats laissés par M. Verdi dans la gorge des artistes.
Cette première soirée rappelle toujours un peu la première composition qu’on fait au collège le lendemain de la rentrée des classes : — Écoliers et professeurs, artistes et public, tout le monde est animé des meilleures intentions, mais le feu sacré ne flambe pas encore. — Les amis et compatriotes des chanteurs, qui étaient nombreux dans la salle, battaient en vain le briquet avec leur enthousiasme méridional si prompt ù s’allumer; l'étincelle avait peine à se communiquer.
Maintenant, que le pain soit cher, que les loyers soient hors de prix, cela ne doit pas nuire au Théâtre-Italien. Nous ne sommes pas Parisiens pour nous préoccuper du • pain quotidien. Ici, la question vitale, au moins pour les petits jeunes gens de l’orchestre, c’est celle du gant quotidien. Tant qu’il n’y aura pas de disette de peaux de chevreaux, nous aurons au moins de quoi satisfaire nos premières nécessités.
J’ai toujours haussé les épaules à ce vers de M. Ponsard que Laferriôre disait de son 'plus dramatique accent dans l’Honneur et l’Argent :
Moi qui n’ai pas dîné, pour acheter des gants 1
Eh ! ami Georges, tu n’es pas trop à plaindre, si tes gants te vont bien, si lu ne les as pas déchirés en les mettant, et si les boutons sont solides à leur poste. C’est là l’essentiel, quand on a vingt-cinq ans et l’habitude du monde. C’est tout simple, ne pas dîner pour acheter des gants. Cela se fait tous les jours; c’est le régime de bien des gens qui se gardent d’en parler. On achète des gants, on se fait coiffer, et puis l’on se rend au bal à jeun, en sautant sur la pointe des pavés. Le bal vous fera souper aux truffes et au vin de Champagne, entre une duchesse et un millionnaire dont vous serez l’égal tant que dure la nuit. Voilà ce que rapporte une paire de gants de 3 francs 10 sous. Ce n’est pas déjà un si mauvais placement ! et celui qui a troqué son médiocre dîner à table d’hôte contre cette paire de gants qui le transporte en paradis pour quelques heures, ne doit pas larmoyer sur le marché qu’il a fait.
Én revanche, nous nou9 apitoierions de tout notre cœur sur son malheureux sort, s’il venait nous dire en vers de M. Ponsard, ou même en humble prose : — « Je sors de table; j’ai dîné abondamment, bourgeoisement, bêlement à ma pension, et je n’ai plus un sou pour achèter des gants, et ma cousine dansera avec un autre que moi ce cotillon qu’elle m’avait promis depuis quinze jours... » Voilà vraiment une infortune considérable et attendrissante!
Voilà les vrais pauvres de Paris, dont l’Ambigu vient d’être bien inspiré en mettant les angoisses en drame, et le nom sur son affiche. Les Pauvres de Paris, c’est Paris tout entier. Ce Paris magnifique, aux boulevards éblouissants, au luxe sans rival, qui porte une ceinture de magasins et de bazars qui brillent le soir comme des diamants; ce Paris où les femmes ne vont plus à pied pour cause de crinoline et de dédain pour le sol d’où elles sont sorties, où la spéculation compte les millions par centaines; ce Paris luisant, chamarré, bariolé, doré, étincelant, est pauvre malgré tout cela, ou plutôt à cause de tout cela. Otez une petite élite de deux ou trois cents privilégiés, les autres, — et je ne parle que des heureux du monde ou les soi-disant heureux — jouent du matin au soir cette triste comédie : luxe et indigence. De ces pauvres-là, il y en a qui ont cinquante mille livre de rente, et qui sont à plaindre cependant, parce que leurs cinquante mille livres de rente les obligent à en dépenser soixante-dix ou, quatre-vingt mille. Il y a des familles qui occupent un appartement de six mille francs, qui donnent à danser tous les quinze jours, et dans ces soirées vous verrez quelquefois le mattre de la maison refuser obs-
linëmcnl de faire un quatrième au whist, parce que son gousset et scs tiroirs sont vides.
Ce n’est pas un tableau de fantaisie ; on pourrait citer des noms, si ce n’était une cruauté infâme de soulever les voiles qui cachent ces blessures secrètes. Un soir, un père de famille donnait un bal ; à deux heures du matin il s’est jeté par la fenêtre. On a parlé tout haut d’un accès de fièvre chaude, et tout bas d’une ruine subite. Ni l’une ni l’autre de ces suppositions n’était vraie ; il s’est tué parce qu’il avait perdu une misérable somme, chez lui, dans son salon doré, et que ni lui, ni les siens, ni ses domestiques, ne pouvaient acquitter sur-le-champ, en réunissant leurs ressources, cette ridicule dette d’honneur.
Ailleurs, c’est le rôti qui est supprimé pour permettre à la mère et à sa fille d’aller dans le monde chaque soir avec des toilettes nouvelles; en même temps le cheval du fils de la maison mange le dessert. On n’achète plus de livres, on ne s’abonne même plus au journal ; la cuisinière ne va plus guère chez le boucher, à peine chez le boulanger. Coiqme nos amis ne voient ni le vide de notre esprit, ni le vide de notre estomac, c’est sur ceux-ci que l’on économise, et l’on parait à l’Opéra, au bois de Boulogne, aux eaux, aux bains de mer, sur le même pied que les gens qui ont deux fois plus de fortune que vous.
Nous connaissons un de ces intérieurs que l’élégance et la gène habitent de compte à demi en faisant le moins mauvais ménage qu’elles peuvent, où le proverbe : charité bien ordonnée commence par soi-même, a reçu'unc application assez ingénieuse. La maîtresse du logis a deux filles; et ces
trois dames passent leur temps à organiser, avec une activité merveilleuse, de petites loteries de société au profit de pauvres que je n’ai pas besoin de désigner plus clairement, après ce qui précède. La loterie de charité est chez elles en permanence. Leurs amis sont prévenus, et dès que l’on voit arriver ces dames en visite, on comprend qu’il faut prendre des billets ou donner des lots. Elles-mêmes placent là toutes leurs vieilles nippes hors de service, leurs écrans fanés, leurs éventails hors d’àge, leurs porcelaines ébréchées. Dès qu’elles sont seules, entre elles, elles travaillent, et quelquefois nuit et jour, 5 de petits ouvrages qui figureront à l’étalage de la loterie, et qui, sortis des mains de ces demoiselles, forcent les jeunes gens à prendre tous les billets qui restent, sous peine d’être coupables de lèsegalanterie.
Les bénéfices de cette spéculation ne sont pas gros, d’autant plus que, le jour du tirage, il faut donner du thé, des petits gâteaux, éclairer le salon. Cependant, fréquemment répétée, intelligemment menée, la petite loterie clandestine non-seulement fait ses frais, mais encore paye les cigares de l’un, les gants, les fleurs et les voitures des autres.
Voilà lés pauvres dont Paris a le triste monopole; voilà le paupérisme dont aucun rapport officiel ne pourra jamais sonder les plaies ni calculer la profondeur. Il est partout, et il n’est nulle part; il se cache dans les cendres d’un foyer où l’on ne met jamais de bois que quand il y a là un étranger. C’est l’hôte inconnu de plus d’un intérieur où ni vous ni moi ne le soupçonnons ; il a remplacé le grillon joyeux qui chantait sa chanson tandis que la famille bour-
geoise d’autrefois, les pieds sur ses chenets modestes, mais bien chauds, digérait tranquillement, loin des rêves d’ambition, un repas abondant. Maintenant, prêtez l’oreille : vous entendrez en duo les voix discordantes du luxe et de l’indigence.
Et puis, quand les besoins sont si pressants et les tentations si grandes, étonnons-nous après cela qu’un caissier de chemin de fer vole des millions, ou qu’un braconnier de la coulisse empoche quelques paquets de billets de banque. L’étalage de la société actuelle est provoquant comme celui d’un changeur.
Vous rappelez-vous cette anecdote bien connue? Voltaire était dans une société où chacun tour à tour contait son histoire de voleurs. Quand ce fut à lui de prendre la parole : « Messieurs, dit-il, il était une fois un fermier général... » On se nfit à rire, et on ne lui demanda pas la suite de son conte.
Eh bien, nous n’avons plus de fermiers généraux; mais si nous nous mettions à raconter des histoires de voleurs, nous en aurions pour longtemps.
Recette pour améliorer les enlèvements.
17 octobre.
C’est une grande étourderie de la part de la jeune femme
PAKIS INTIME
qui commet une faute de nature à défrayer la chronique parisienne, de ne pas bien choisir sa saison. Il est tel mois où la femme la plus en vue peut déserter la maison conjugale sans qu’on ail le loisir de s’occuper d’elle plus de vingtquatre heures. Il est telle autre époque de l’année où une simple élégante ne peut disparaître dans le gouffre de perdition sans mettre le feu à une traînée de commentaires où les oisifs renouvellent sans cesse la poudre.
Une Parisienne jolie, petite, mignonne et gracieuse, vient de dire indûment adieu aux pénates domestiques. Elle aimait trop les volants I .
Retette pour métamorphoser en peu de temps une femme comme il faut en femme perdue. Mettez ensemble quelques grains de beauté et une forte dose de coquetterie, peu de revenus et beaucoup de dépenses. Le résultat est infaillible. La femme peut se tenir un peu plus un peu moins de temps debout sur la pente, selon sa force ou son adresse ; elle finira toujours assez promptement par rouler dan3 le bas-fond.
Il y en a qui, en ce péril extrême, trouvent moyen de se faire enlever .L’enlèvement, c’est au moins une chute déguisée, qui joue à l’essor vers les hautes cimes de la poésie et de l’amour.
Elle a été enlevée, celle dont la malheureuse histoire est aujourd'hui la pâture des entretiens affamés de scandale. Et voyez où mène l’irréflexion, et comme il faut consulter, même dans ses folies, à défaut de son cœur, à défaut de sa raison, ce dernier ami — qui ne nous abandonne jamais et qui s’appelle le calendrier, — avant de s’embarquer pour un Si hardi voyage.
PAKIS INTIME
Si M“' de X.... était montée dans la berline fatale la veille de quelque grande bataille, au printemps, à l’époque où la mêlée mondaine est si animée qu’on n’a pas un moment pour relever ceux qui sont par terre, depuis longtemps il ne serait plus question d’elle en dehors du cercle, intéressé à la discrétion, de sa famille et de ses vrais amis. Elle a levé l’ancre en automne, l’imprudente 1 dans les jours inféconds où les violons dorment comme des marmotes au fond des étuis, où la causerie languit et cherche sa pâture, armée d’une curiosité aux dents longues. En cet entre chien et loup de la vie parisienne qui succède à la saison des eaux et précède la saison d’hiver, il ne fait pas bon rencontrer la chronique embusquée et guettant un scandale au passage ; elle s’acharne après sa proie, elle la tourne, elle la retourne, elle la montre au public sous toutes ses faces, jusqu’à ce qûc le dieu des épaves lui envoie un autre butin.
Si nous étions femme, si nous avions par malheur arrêté le détestable projet de faire rouler notre carrosse dans l’ornière des enlèvements, du moins nous aurions eu la sagesse de dire l’irrémissible : fouette cocher , au printemps dernier, la veille du bal de M m * Pozzo di Borgo, par exemple, qui mettait toutes les cervelles en l’air, ou d’attendre jusqu’au printemps prochain une occasion pareille.
Quand on sort d’un salon, on ne va généralement pas choisir le moment où les regards inoccupés sont prêts à fondre sur vous, où les oreilles qui n’ont rien à faire compteront vos pas. Au contraire, on s’esquive discrètement quand le whist, la musique, la conversation ou la danse favorisent votre retraite.
l’AKIS INTIME
Au milieu de certains silences, le bruit d’une porte ou d’une portière qui se ferme résonne comme un coup de tonnerre. C’est un coup de tonnerre durable, si la portière est celle de la berline aux enlèvements.
Donc, voilà la moralité de l’histoire : Au rebours des militaires, les femmes comme il faut qui veulent s'échapper du camp doivent déserter en temps de guerre, au milieu des préparatifs de la bataille. En temps de paix, leur désertion est une faute capitale.
Mort de M m0 la comtesse de Fitz-James.
2t octobre.
L’événement de la semaine-parisienne, c’est la mort lamentable de M m * la comtesse Charles de Fitz-James. Le feu ne pardonne pas. On croyait sa victime sauvée, on le disait, je l’avais écrit il y a une quinzaine de jours. Elle est morte avant-hier, après un mois de souffrances, de la mort qui emporta naguère la princesse de Léon, et plus récemment Mme Maurice de Vaines.
Elle a marché sur une allumette chimique, et un mois après elle était morte. Aujourd’hui môme le serviéc funèbre a lieu à Marly, où, depuis quelques années, M me de Fitz- James vivait retirée dans un délicieux ermitage.
C’est là que la mort est venue la prendre, au milieu de ses fleurs, au milieu de ses enfants, sous la protection d’un mari au cœur loyal et militaire comme son nom. M»>e de Fitz-James était née M 11 ® de Poilly. La mort plane depuis quelque temps sur cette famille; il n’y a pas encore un an qu’elle a emporté l’infortunée princesse WoronzofF, bellesœur de M B * de Fitz-James par son mariage avec M. de Poilly.
Depuis dimanche soir, les médecins, qui n’avaient jamais partagé la confiance à laquelle on s’était trop facilement abandonné dans le monde, désespéraient de la vie de M m ® de Fitz-James. Celte belle créature ravagée par la flamme s’empoisonnait elle-même par une sorte de suicide involontaire. Son sang — de ce sang si beau, si pur, qui lui donnait une carnation incomparable, le feu avait fait du venin; — au lieu de s’épancher au dehors, son sang gâté rentrait des plaies du dos à l’intérieur du corps, et le tuait. C’est là l’horrible explication qu’on m’a donnée de cette fin navrante.
Il y avait dans la beauté de M rao de Fitz-James quelque chose de si fort, de si triomphant, de si assuré contre tous les risques, que chez les indifférents, chez, ceux qui l'avaient aperçue une fois par hasard, sa mort causa une stupeur mêlée d’etfroi. Un monument admiré la veille s’écroulerait subitement qu’on n’en ressentirait pas une commotion plus profonde. A côté de cet arc de triomphe en pierres de taille, que sont nos chétives maisons de plâtre et de bois? A côté de cette comtesse à la jeunesse si puissante qu’elle semblait devoir durer toujours, de quoi ont l’air nos beautés bourgeoises qui n’ont vingt ans qu’un jour? Qui vivra*
quand elle meurt, quand sa vie était à la merci du moindre accident ?
Voilà ce que se demande le public avec alarmes autour de ce tombeau qui va être scellé dans quelques heures. Nous n’essaverons pas, nous n’oserions pas essayer de peindre ce qui se passe dans l’Ame des parents et des amis de la pauvre trépassée.
Elle avait des amis véritables, car elle était bonne et gaie autant que belle. Elle représentait parmi nous une race de femmes qui bientôt aura disparu, laissant la place à de mignonnes poupées qui ont des nerfs, des vapeurs, des caprices, jamais de passions, des petits visages pâles ou roses, selon la mode, tristes ou gais, selon le vent qui souffle, sans couleur et sans caractère à eux. M" 1 ' de Fitz-James avait l’ampleur physique des portails du dix-septième siècle, comme elle avait l’énergie morale des femmes d’un autre âge. Elle était gentilhomme autant que femme. Quand on la voyait de près, quand on avait l’honneur de causer avec elle, sa nature si vaillamment trempée vous faisait mieux comprendre l’héroïsme mêlé de belle humeur que nos pères et nos mèresont montré au pied de l’échafaud, au milieu des buissons de la Vendée, derrière les verrous de la prison, ou au sein des misères de l’émigration ; héroïsme sans phrases et sans emphase, héroïsme bonhomme, si l’on peut parler ainsi. Ses forces étaient grandes, aussi de rudes épreuves lui ontelles été envoyées... Je parle de la noblesse française, et je parle de M m# de Fitz James.
Quand elle était dans un bal, nos jeunes gens, espèce diminuée, en paraissaient plus petits. C’est précisément à un
bal que nous la vîmes pour la première fois, il y a quel* que huit ou dix ans. Elle était en blanc, mise avec richesse et simplicité, mise selon son goût, au moins autant que selon la mode d’alors, car elle était de ces reines qui regardent la mode en face et osent lui dire son fait quand cette autre souveraine franchit les limites du beau, du vrai et du bien en manière d’atours. La mode a ses sujets humbles et soumis et ses grands vassaux quasi indépendants. M m * de Fitz-James était de ceux-ci : son élégance était elle, assortie à sa personne, et dominait un peu le qu’endira-t-on. Quand elle s’éprenait d’une forme ou d’une couleur, elle lui restait obstinément fidèle pendant une, quelquefois deux saisons. Elle se faisait faire à la fois — rare et courageuse magnificence dont les femmes qui me lisent comprendront la portée, — plusieurs chapeaux ou plusieurs robes pareilles.
C’est donc dans un bal que nous la vîmes pour la première fois avec l’émotion que cause à un débutant de moins de vingt ans, perdu dans la foule des babils noirs, une femme dont la beauté, le nom et le renom sont éclatants. Adossé contre une porte, nous observions curieusement, presque avec jalousie, les hommes qui s’approchaient d’elle tour û tour pour l’inviter à danser, s’asseoir près d’elle ou la saluer. Avec un mouvement de joie enfantine, nous jugeâmes que pas un d’eux n’était digne d’elle, et comme tout homme a été Chérubin, moins ses succès et son ruban, ne futce que pendant vingt minutes, nous rêvâmes qu’on nous présentait à la belle comtesse, et qu’après avoir valsé avec nous, elle ne voulait plus valser qu’avec nous de toute la
soirée. Oh ! le beau rêve que fit là cet échappé de collège qui ne songeait à rien de plus, je vous jure, qu’à se faire accorder un premier prix de danse par cette imposante inconnue.
Ce soir-là, précisément, on dansait en petit comité chez une femme qui était quelque peu parente à M mc de Fitz- James, une autre beauté célèbre que le choléra a emportée il y a trois ans, et en vingt-quatre heures, en plein épanouissement d’une jeunesse dont on avait oublié le commencement et dont personne ne pouvait prévoir la fin. Nous n’osâmes pas réclamer de son obligeance l’honneur d’être présenté à M m( la comtesse de Fitz-James. Nous attendions p\ec espoir et crainte, tout ensemble, que le dieu du cotillon, qui mélange à son gré les couples et les danseurs, mît sa taille dans notre bras droit. Le dieu ne manqua pas sa mission ; mais, il nous en souvient, nous étions si intimidé pendant le tour de valse qu’il nous procura, que nous ne dansâmes pas en mesure... Notre illustre professeur Cellarius aurait bien souffert s’il avait été présent!
Qu’on ne me blâme pas de mêler au sacré de cette mort le profane de mes réminiscences. Qu’on ne m’accuse pas d’irrévérence, si je parle de chiffons, de violons, et d’une églogue de salon jouée dans le silence de mon cœur, tandis qu’à quelques pas, par le chemin de fer, de la ville où j’écris, la morte est peut-être encore étendue sur sa dernière couche mortelle. A côté de la chambre où glt le cadavre de Juliette, Shakspeare fait jaser les musiciens qui avaient été commandés pour ses noces. Dans la vie d’une femme, tout est matière à chiffons, même le deuil le plus sérieux ; dans
la mort la plus tragique et la plus sainte d’une femme qui a brillé dans le monde, on entend encore l’écho lointain des chansons et des fêtes que la circonstance change en accents funèbres.
La dernière fois que nous avons vu M me de Filz James, c’était chez elle, si Marly. La veille, elle s’était brûlé le doigt avec de la cire à cacheter. Maintenant qu’elle est morte d’une autre brûlure, je me rappelle celte circonstance puérile. Ce fut un point noir ce jour-là dans sa belle humeur ordinaire. Ce n’était ni un avertissement, ni une prédestination ; tout le monde s’est brûlé le doigt maintes fois, et 'cela ne tire pas autrement à conséquence. Les brûlures mortelles ne sont pas pour tout le monde 1 ; elles sont l’apanage des grandes beautés et des grandes dames. C’est pour elles qu’un inquisiteur invisible sc donne la peine d’allumer le bûcher qui les consume vivantes, phénix qui ne renattront pas, comme si leur supériorité n’était pas orthodoxe.
Polonais et Polonaises. — Le demi-monde et le monde et demi. — M. Alfred de Vigny à Compïègne et l’archevêché de Cambrai. — Le château d’Oflemont et la marquise de Brinvilliers, mystification historique par M. C*** d’O***.
31 octobre.
Je ne dis pas que je n’estime pas les Polonais, mais je fais infiniment plus de cas des Polonaises.
Un Polonais n’est qu’un homme comme un autre , plus disposé peut-être que tout autre à porter une redingote boutonnée jusqu’au menton, garnie de brandebourgs et d’une double rangée de boutons en forme d’olives. Une Polonaise est une fée.
Elles ont sur les Parisiennes deux avantages considérables : elles savent, tandis qu’il est devenu de bon ton pour les Parisiennes d’ignorer; elles osent, tandis que les Parisiennes craignent.
Une Polonaise osera très-bien accepter un souper d’hommes dans n’importe quel cabaret doré du boulevard ou du Palais- Royal. Seule de son bord, elle tiendra tête à cinq ou six convives du sexe masculin dont aucun no s’abstient de lui faire la cour, parmi lesquels elle ne compte ni père, ni mari, ni frère. Nos femmes du monde ne soupent guère dans cescondilions-là ; on n’est cependant pas du demi -monde pour avoir plus de hardiesse qu’elles, et je serais tenté de créer, en faveur de ces princesses aux allures dégagées, une nouvelle catégorie : le monde et demi. C’est le monde, plus une fraction.
Une de ces brillantes personnes fait en ce moment la pluie et le beau temps dans un cercle d’élite. Et précisément, elle vient d’inventer, dans le cours d’un de ces soupers dont je parle, un mets fantastique, un plat des Mille et une Nuits, auquel il est question de donner son nom, et que je ne puis nommer par conséquent. Prenez seulement que T est la première lettre du mot, où dominent d’ailleurs les K les plus authentiques.
Pour goûter du plat en question, il ne faut pas précisé-
ment avoir envie, comme Harpagon, île faire grande chère avec peu d’argent. C’est un petit article de trois cents francs sur l’addition du restaurateur.
Le chiffre est historique. Il a été savouré pour la première fois celle semaine à l’issue d’un festin de Balthazar en petit comité. Vers le milieu de la séance spirituelle, gastronomique et galante, elle dit : « Voulez-vous qu’on vous serve un plat de mon invention? » La motion, comme bien vous pensez, fut aussitôt acceptée à l’iinanimité par la curiosité, la galanterie et la gourmandise, et M mc T*** entama une conférence mystérieuse avec le Yatel de l’endroit.
En attendant que la surprise fit son entrée triomphale, on n’épargnait ni les questions ni les suppositions. La dame ripostait: « Mon Dieu, ce plat ne mérite pas de vous occuper, vous verrez qu’il s’agit tout simplement de pattes de poulet. »
On vécut à peu près trois quarts d’heure sur ce renseignement, qui tout d’abord fut trouvé exact quand apparut la merveille culinaire. Le plat était entièrement couvert de pattes de poulet posées, deux par deux, en sautoir, comme les bâtons derrière l’écu d’un maréchal de France.
Mais quel fumet se répandit aussitôt dans le salon 1 Si Lucullus mérite sa réputation classique, ses mânes en tressaillirent. Oh! les heureuses pattes de poulet! sur quelle litière richement embaumée elles reposaient !
Si je possédais la recette de ce brouet on ne peut moins lacédémonien, je la publierais à l’adresse des gastronomes cousus d’or. Malheureusement, mes informations ne vont pas jusque-là. Les convives eux-mêmes, s’ils savent ce qu’ils
ont payé, n’ont pas su analyser leurs délices. C’était, dans l’ordre succulent, aussi- compliqué que l’est, .dans le genre nauséabond, le thé de M mc Gibou et de M“° Pochet. C’était la quintessence de toutes les délicatesses de la table fondues dans un chef-d’œuvre harmonieux. On affirme que les gibiers connus les plus rares étaient représentés là par leurs ailes, on n’affirme pas qu’il n’y eût pas de langues d’oiseaux-mouches.
Ecoulons maintenant les récits des revenants de Compïègne.
Vous savez que la littérature avait été invitée à courre le cerf dans la personne de M. de V..., un des plus brillants représentants des lettres modernes, une célébrité que personne ne conteste.
Vers la fin de la semaine derrière, le poète abordait le plus grand personnage du château et lui tenait à peu près ce discours:
— Sire, aucun pouvoir jusqu’à présent n’a rien fait pour moi, et je n’ai rien demandé à aucun des pouvoirs qui sc sont succédé devant moi. Aujourd’hui je requiers une grâce de Votre Majesté, et je la supplie de me l’accorder.
Les témoins de la scène attendaient bouche béante que le poète formulât sa supplique. L’empereur l’invita à s’expliquer sans réticences.
— Eh bien, sire, poursuivit M. de V..., je demande à être choisi pour apprendre à lire au prince impérial.
On me mande que cette pétition inattendue a produit beaucoup d’effet à Compiègne. Mais je ne saurais dire si l’honneur que brigue l’illustre romancier lui va être accordé.
Provisoirement il n’a encore obtenu que le surnom de Monsieur de Cambrai dans quelques salons.
Vous vous rappelez que l’illustre précepteur du duc de -Bourgogne était archevêque de Cambrai. C’est grand dommage que des romans et des drames éloquents ne mènent pas directement à la mitre..
Non loin de Compïègne est un château dont il est question dans l’histoire de la célèbre empoisonneuse du dix-septième siècle, la marquise de Brinvilliers. Ofïemont, c’est le nom de ce domaine, appartient .aujourd’hui à un homme d’esprit, M. C , “ d’0' , ’% qui vient de faire, d’une manière fort piquante, les honneurs de sa propriété à des visiteurs venus de Compiègne.
Prévoyant une descente de curieux, il s’était préparé à les recevoir convenablement. Quelques courses intelligentes au quai de la Ferraille et chez les marchands de bric-à-brac le mirent en possession d’une très-jolie collection d’objets pouvant avoir appartenu à la marquise de Brinvilliers, et tout à fait capables de lui avoir servi pour ses opérations homicides. Quelques investigations dans les histoires les plus détaillées de la célèbre marquise le mirent à môme d’accompagner de récits palpitants l’exhibition de ses emplettes rouillées.
Il compléta ses acquisitions par l’achat d’une cassette non moins historique, destinée à contenir les reliques de la grande empoisonneuse.
Le tout fut déposé à Offemont dans l’armoire la plus dramatique que l’on put trouver. Un maçon adroit mura l’ar-
moire, cl vingt-quatie heures après vous auriez juré qu’elle n’avail pas été ouverte depuis deux siècles.
Le bruit se répand que M. G*” d’0“* a découvert chez lui, au fond d’une mystérieuse cachette, dont le hazard a révélé Inexistence , et derrière une maçonnerie hypocrite noircie par le temps, un coffre aux armes de la marquise de Brinx illiers, rempli d’instruments qui lui ont appartenu, et peut-être de papiers du plus haut intérêt, des documents inédits! les imaginations se mettent en campagne, les curiosités se donnent rendez-vous à Offemont. On part. On arrive chez le seigneur du lieu, impatient de voir et d’entendre comme s’il s’agissait de la première représentation d’un mélodrame inédit du meilleur temps.
Le maître de la maison reçoit les visiteurs avec une figure de circonstance. Il se garde bien d’insister sur l’importance de sa découverte, qu’on a beaucoup exagérée dans le pays, dit-il, et invite même les dames à laisser ces messieurs faire seuls l’inventaire du mystérieux coffret. Ils auront d’ailleurs tout le temps d’y donner un coup d’œil tout à l’heure, plus tard, à loisir, après s’être promenés, si on le veut absolument, et si on y pense encore. La chose ne mérite pas qu’on s’en occupe. — Et puis, ajoute le châtelain avec un sourire, il règne peut-être encore autour de tout cela une humeur empoisonnante, comme disait M”® de Sévigné, à laquelle il préfère ne pas exposer ses hôtes.
De pareils discours, c’était de l’huile artistement jetée sur le feu. Les plus impatients se lèvent et somment M. C'" d’O*** de les mener voir les joujoux meurtriers de la Brinvilliers.
Une dame regrclla de ne pas avoir apporté le volume des causes célèbres où il est question de cette Brinvilliers. Heureusement, l’érudition de leur guide devait remplacer avec avantage le bouquin absent.
Le précieux coffret fut ouvert non sans maints commentaires sur sa physionomie à la fois élégante et sinistre. Il sentait en même temps (on l’avait bien choisi) la femme et le brigand.
On vit apparaître des fioles, des cornues, des alambics revêtus d’une vénérable poussière; — toute une collection de masques de verre. L’un d’eux était cassé : c’était peutêtre celui qui tomba du visage de Sainte-Croix, le complice de la Brinvilliers, tandis qu’il composait un poison violent « dont les vapeurs meurtrières le suffoquèrent sur-le-champ.
11 y avait quelques parchemins, — sur lesquels étaient tracées desTormules cabalistiques; deux ou trois soufflets; — un chapelet, car M ,nc de Brinvilliers cachait ses Crimes sous l’apparence d’une dévotion ardente. Il y avait une foule d’instruments d’autant plus intéressants qu’il était impossible de s'en expliquer l’usage. 11 n’v ÿvait naturellement pas le bâton avec lequel la marquise tenta un si singulier suicide dans sa prison, et qui excitait chez une autre marquise, M U1 * de Sévigné, une non moins singulière gaieté.
— Voici une tourtière, disait le savant démonstrateur en ces richesses historiques... rappelez vos souvenirs : cet ustensile, qui n’a rien de terrible en lui-même, a ici une signification affreuse. C’est dans des tourtes de pigeonneaux que M ,uc de Brinvilliers s’est plu maintes fois à semer la fameuse poudre de succession qui fit des • hécatombes de
victimes. Cette tourtière, mère des tourtes aux pigeonneaux, a peut-être quatre ou cinq assassinats sur la conscience... Voyez ce bol 1 Est-ce qu’il a l’air naïf et bienfaisant qu’affectent ordinairement ses pareils? C’est dans ce bol, je ne crains pas de l’affirmer, que M mc de Brinvilliers présenta ici même, en ce château d’Offemont, à son propre père, le lieutenant civil d’Aubrai, le bouillon fatal qui mit fin aux jours de ce vieillard — qui devait avoir des cheveux blancs.
On se passa le bol de main en main. Il était humide; un demi-littérateur dit hardiment qu'il suait le crime.
Après une pareille séance, on avait besoin de prendre l’air. La compagnie quitta la galerie et se répandit dans le parc, tandis que le maître du logis, blasé sur les émotions do ce spectacle, rangeait le coffret avec l’assistance de son valet de chambre.
Soit hasard, soit défiance de leur part, il advint que deux hommes restèrent en arrière de leurs compagnons de promenade, et écoutèrent, à travers une porte, l’entretien familier du maître et du serviteur, qui se croyaient seuls.
— Ça m’a fatigué de leur jouer cette scène-l;\, mais je me suis bien diverti, disait le maître à son vieux domestique de confiance. Au moins, — dis-moi franchement ton avis, Jean, — ai-je bien rempli mon rôle? Je crains d’en avoir trop dit...
Le faux peut quelquefois n’ètre pas vraisemblable.
Jean affirma à M. C*** d’O"** qu’il était trop modeste
et qu’il s’était divinement acquitté de sa petite comédie ; mais les auditeurs cachés n’écoutaient plus, ils en savaient assez; ils rejoignirent le reste de la bande et les éclairèrent sur la mystification dont ils venaient d’être victimes.
En gens de bonne compagnie, les mystifiés rirent les premiers d’eux-mèmes et d’excellent cœur. Mais je ne jurerais pas qu’à la première occasion ils ne rendront pas au mystificateur la monnaie de sa pièce.
Mariage de M. Ponsard et de l’Académie française. — Les salons oli l’on cause.
5 décembre.
On a donc assisté au mariage de M. Ponsard avec l’Académie, mariage de raison et sans entraînement du côté de l’épousée. Elle avait pris M. Ponsard pour n’en pas choisir un autre, et non parce qu’il lui avait tourné la tète. — « Tout porte à croire, disait un fantaisiste en sortant de la séance, que les nouveaux époux n’auront pas beaucoup d’enfants, ce dont je suis fort aise pour la littérature de mon pays. »
M. Ponsard a débité son compliment avec un petit accent venu en droite ligne du Dauphiné qui n’a pas paru
ravir sa compagne, et qui paraissait agacer les nerfs du paletot marron de M. Guizot. Qui me dira comment un simple paletot marron, très-simple, trop simple peut-être pour une si auguste cérémonie, peut s’v prendre pour exprimer tant de choses? Du collet à la base, cet éloquent vêtement de l’éminent historien faisait l’effet d’une protestation à deux rangs de boutons.
Il disait : » Je m’ennuie; je voudrais bien m’en aller; j’aime mieux la pluie que le discours de M. Ponsard. » Quoique de temps en temps l’ex-ministre de Louis-Philippe le rappelât à l’ordre , il baillait affreusement, ce paletot !
Il est clair que l’auteur de l 'Histoire de la civilisation n’était pas le moins du monde complice des incivilités de cette redingote mal élevée. Il les regrettait, et vous verrez qu’à la prochaine solennité académique il paraîtra revêtu de l’habit de gala à palmes vertes. Au fait, et c’est la moralité de l’histoire, messieurs les académiciens ont grand tort d’introduire sur leur dos dans le sanctuaire les premiers habits venus, des habits profanes. Un avocat, sans sa robe, risquerait de ne pas retrouver son chemin dans la salle des Pas-Perdus, et le fil de sa plaidoirie devant le prétoire. L’habit académique, tout comme la robe, guide, soutient, relève; il connaît sa route et ses devoirs, il sait qu’il n’est pas venu au monde pour s’amuser ; on peut lui parler de M. Baour-Lormian et de sa tragédie d’ Ornas is, sur un ton traînant, sans s’exposer à ce qu’il vous dise des choses désagréables. On peut l’asseoir à côté de M. Briffaul sans qu’il ait l’air de mettre en doute le moins du monde cette liono-
rable existence. Demandez donc celte foi aveugle à un habit de hasard et pour tout faire, qui a pu coudoyer la veille sur le boulevard un libre penseur!
Il y avait quatre académiciens en costume : le marié ou récipiendaire et la trinité du bureau : MM. de Pongerville, Villcmain, Nisard. M. Yiennet rayonnait; if avait vingt ans et du beau drap noir tout neuf sur le dos. Il a été, par sa contenance, la seule torche de cette froide séance d’hyménée. Il lui semblait que ce jour-là la France renouvelait avec la tragédie et l’alexandrin classique un contrat indissoluble. On dit qu’il avait mis dans sa poche le manuscrit à’Arbogasle, avec lequel Omasis échangeait des sourires de satisfaction du haut des cieux, sa demeure dernière, quand M. Ponsard ou M. Nisard faisaient semblant de parler de la tragédie avec les égards dus aux vivants.
Je crois qu’on aurait agi sagement en engageant pour la circonstance quelques moi tels doués par la nature d’un physique d’immortels, et en leur confiant le soin de garnir les fauteuils vides de l’Académie française. Il y avait tant et tant d’absents de toute nature, qu’il n’y avait pas certainement vingt présents. C’est un fâcheux contre-temps pour les étrangers qui viennent dans l’espérance de contempler M. de Lamartine, M. de Vigny, M. de Musset, et auxquels on montre M. Patin. Les provinciaux qui se dérangeaient naguère pour venir entendre Duprez, et auxquels un changement d’affiche offrait M. Marié, n’étaient pas plus désappointés. Quand les premiers rôles font défaut, pour une raison ou pour une autre, ne vaudrait-il pas mieux n’en rien dire au public et produire hardiment leurs doublures,
sans le prévenir qu'il y a substitution de personnes? Les trois quarts des gens n’y verraient que du feu. D’ailleurs, lequel est le vrai plaisir : voir M. de Lamartine ou pouvoir dire qu’on l’a vu ?
On a beaucoup remarqué les compliments par lesqùols * débute la réponse de M. Nisard ; en voici la substance :
« Mon gendre, vous êtes légèrement provincial, et même tant soit peu lourdaud. On voit que vous êtes resté jusqu’à l’âge de trente-cinq ans dans votre coin à planter vos choux, loin de Paris et des belles façons. Vos bottes sont outrageusement carrées, votre langue n’est pas des plus affilées. Je ne vous cacherai pas que c’est cette rusticité même qui nous a plu en vous. La famille où vous entrez aujourd’hui a vu dans votre candeur (le mot y est) un gage de sécurité pour l’avenir, etc... »
Malgré ses finesses, scs rélicences et ses félicitations à double entente, M. Nisard a obtenu beaucoup moins de succès qu’un simple factionnaire, qui, un peu avant l’ouverture de la séance, voulait absolument chasser de son siège académique M. le maréchal Vaillant, ministre delà guerre et membre de l’Institut, qu’il prenait pour un intrus.
Il paraissait invraisemblable à ce brave homme qu’un maréchal de France se fût dérangé pour venir entendre deux pékins comme MM. Ponsard et Nisard.
La partie féminine de l’assemblée avait été généralement recrutée de manière à ne donner de distractions à personne. Célimène-PIessy était là pourtant; mais depuis l’insuccès de son rôle et de sa toilette à la première représentation des Pauvres d'esprit , elle a pris le mauvais parti de bouder
is.
l'élégance. Vraiment, c’est pitié de lui voir jouer ce jeu-là et de compter ce qu'elle y perd!
J’ai assisté (honneur, s’il vous plaît, au courage malheureux !) aux deux premières représentations de la comédie de M. Léon Laya. Le jeudi, M ra# Plessv portait une robe blanche très-chargée de rubans couleur de bavaroise au chocolat manquée. Ni le public ni l’auteur ne trouvèrent la nuance de leur goût. Le samedi, M m ' Plessy ne remit pas la malencontreuse toilette, mais affubla son dépit d’un fourreau jadis blanc, maintenant gris, né bien avant la crinoline, trop court et trop étroit, le long duquel deux ou trois nœuds de rubans jadis blancs, comme la robe, couraient éplorés l’un derrière l’autre. Hélas! quelle consternation dans la salle à l’aspect de cet ajustement lugubre avec préméditation ! M me Doche, qui était ce soir-là dans une loge, n’en revenait pas. — « Est-ce qu’une femme qui veut se venger ne doit pas commencer par se faire la plus belle possible? » disait-elle, en héroïne qui a joué trois cents fois la Dame aux camélias.
Est-ce la faute de la saison? est-ce celle de M. Ponsard, poète à peu près aussi sympathique que Boileau à la plus belle moitié du genre humain? Aucune des belles dames, si empressées le jour de la réception de M. le duc de Broglie, ne parait hier la salle de l’Institut.
M. Émile Augier, l’autre maître de l’école du bon sens, l’ami de M. Ponsard, tout près qu’il est de s’asseoir dans le premier fauteuil vide parmi les quarante, était fort piètrement situé dans une tribune haute. M. Ponsard est-il donc d’avis qu’il ne faut pas, se gêner avec ses amis, et que qui aime bien assoit mal ?
De l’Académie, je passe à un salon qui est à quelques titres un couloir de l’Académie, celui de M m ® Virginie Ancelot, l’auteur de Marie , la veuve de l’auteur de Louis IX. Mme Ancelot a repris ses soirées du mardi, où l’on trouve du thé, des gens d’esprit, la maîtresse de la maison et sa fille M me Lachaud en tête, de beaux oiseaux gazouillant dans une belle volière avec un naturel et un laisser-aller que les gens d’esprit feraient bien d’imiter quelquefois.
C’est une chose de plus en plus rare, un salon où l’on cause, et le* trois où quatre qui restent encore, sentant probablement qu’ils sont les derniers de leur espèce, ont trop souvent (bien entendu, ce qui suit ne regarde pas les mardis exquis de M m * Ancelot) quelque chose de raide et de guindé qui gêne précisément l’essor de la causerie dont ils sont le suprême asile. On parle et l’on se dit tout bas, ou même on se dit tout haut : — Ah I ici du moins l’on cause, encore! quelle douce chose que la causerie! comme nous causons, comme vous causez, comme ils causent !
Grèce à cette préoccupation, les gens les plus simples deviennent prétentieux sans le savoir ; plus d’un homme d’esprit, troublé par le désir de faire un mot en entrant, a l’étourderie de laisser son esprit avec son manteau dans l’antichambre, et rarement il arrive que, pour compenser, un homme vulgaire ait la chance de se parer des dépouilles de l’homme d’esprit.
Les femmes, les jeunes surtout, sont plus contraintes encore que les hommes. Que faire, quand on ne danse pas? Que dire à un homme trop âgé ou trop vieux pour vous faire la cour, ou pour donner la réplique en fait de commérages
ou de chiffons? On ne sait plus même comment s’habiller pour ces soirées dépaysées. Les falbalas ne sont pas invités â ces petits raouts intellectuels.
De vrais jeunes gens, on n’en voit pas l’ombre dans ces salons méritants. C’est honteux pour les jeunes gens, et c’est fâcheux pour les salons. En revanche, il y pullule une race de petits bons hommes qui frétillent sur le seuil de la carrière des lettres, tenant à la main un rouleau de papier noué d’une faveur rose, lequel recèle inévitablement un proverbe. Quand ils ont été bien sages, bien.dociles, bien obéissants pendant quatre ou cinq soirées de suite ; quand ils ont fait circuler les lasses de thé, le sucre, les petits gâteaux sans rien répandre sur le tapis et sans tacher les meubles ni les robes, on leur permet, en récompense, de dénouer la jolie faveur rose et de régaler l’assistance de leur prose musquée. Pendant une heure, le petit jeune homme, qui doit bléser pour être complet, prête son organe au dialogue d’une marquise et d’un chevalier de paravent... Horreur! Qu’on nous ramène au club, qu’on nous parle chevaux , chiens, harnais, ventes du Tattersall et prouesses de jockeys ; qu’on nous fasse promener de magasins de nouveautés en salons de modistes avec la femme d’un agent de change à notre bras; qu’on nous demande notre avis sur des coupes, notre sentiment en matière de nuances, notre décision en fait de coiffures ; nous nous résignerons à tout plutôt que d’endurer ces grimaces de l’esprit !
Miic Piccolomini. — M n, ° Octobre. — Comment on dîne à Paris.
12 décembre.
On va nous faire une réputation d’iconoclastes, à nous autres Parisiens. La scène de l’Opéra est encore jonchée des débris de la statue de la Mëdori, et nous sommes en train maintenant de substituer un modeste tabouret au piédestal sur lequel Italiens et Anglais avaient hissé M" e Piccolomini.
La prudente Jenny Lind, qui n’ajamais voulu venir brûler ses lauriers aux chandelles de Paris, s’applaudira de plus en plus de son invincible antipathie pour le public français, lequel est un ogre faisant une bouchée des virtuoses en renom.
Nous n’en aurons pas moins le courage de déclarer que M ll!> Maria Piccolomini n’a obtenu dans la Trnviata qu’un demi-succès et ne méritait pas davantage. Avec la meilleure envie du monde de fêter cette jeune et intéressante renommée, il est impossible, il serait injuste d’oublier que nous possédons, sur nos différentes scènes lyriques vingt cantatrices dont les moindres sont ses égales pour la voix, la méthode et le style. Quant au talent de M lle Piccolomini tragédienne, il me paraît inférieur à son mérite musical.
On avait vanté son agonie au dernier acte de la Traviata à tel point que M'"« Doclic ne devait plus oser mourir désormais, et que la grande Adricnne Lecouvreur, à bord de la cangue où son médecin l’exile, devait s’avouer vaincue dans l'art des beaux trépas. Nous avons entendu Yioletta Valéry rendre l’âme, en toussant, et nous nous sommes étonnés de la quantité de poutres que le dilettantisme anglais peut contenir dans son œil.
Il n’y aurait qu’un moyen de laisser M ,le Piccolomini en possession du haut rang où l’ont placée ses triomphes passés, ce serait de lui faire un succès de naissance, sous le patronage de l’aristocratie. Malheureusement, si l’égalité existe quelque part en France, c’est dans le domaine de l’art. Personne ne demande à un artiste d’où il vient, maisoù il est arrivé. En peinture, en musique, en littérature, on ne naltpascomte ou marquis, et le premier venu sera prince s’il a ses parchemins dans son cerveau. Même, plus bas l’artiste est né, plus on sympathise avec ses grandeurs acquises. Ce sont les seuls parvenus qu’on ne ridiculise jamais. Poullier, tonnelier avant d’être ténor à l’Opéra, intéresse plus ce mondelà qu’une ci-devant comtesse changée en héroïne de théâtre. J’ajoute que les portes des salons interdits aux barbares s’ouvriront plus volontiers devant l’cx-lonnelier que devant la comédienne à blason; on serait fort embarrassé avec la seconde : on craindrait également de manquer de respect à scs aïeux et d’en témoigner à sa profession en sa personne.
Notre grand monde, à tort ou à raison, ne réclamera pas M |,e Piccolomini pour unedes siennes, etc’est du parterre qu’il lui faut obtenir de nouvelles lettres de noblesse. Je crois qu’il
PAKIS INTIME
eût (Hé plus sage et plus avantageux, non pas pour le Théâtre-Italien, mais pour elle, qu’elle débutât dans un tout autre rôle que celui de la Traviata : dans la Fille du Régiment, dans Norina de Don Pasquale, rôles plus appropriés à ses moyens et avec lesquels le public est déjà familiarisé. On a voulu frapper un trop grand coup. L’attention est éveillée, le bureau de location ne désemplit pas, la salle se loue, les abonnés reviennent; à la bonne heure. Mais, pour le succès durable de M" e Piçcolomini, pour établir entre elle et nous un lien moins fragile que celui de la curiosité, il eût mieux valu procéder autrement, s’essayer dans une partition moins contestable, et gagner peu à peu cette faveur des habitués de la salle Yentadour que l’on n’était pas de taille à emporter, en un soir, de haute lutte.
Mûo Piccolomini ne ressemble à aucune autre comédienne, à aucune autre cantatrice. Ce n’est pas assez, mais c’est beaucoup. Son ingénuité ne sent pas le Conservatoire le moins du monde. Son assurance, qui est imperturbable, est fille de son ingénuité. Elle joue à la poupée avec la passion, et avec la mort de très-bonne foi, semble-t-il, et sans se douter qu’il y a autre chose à 'en faire. Elle est aujourd’hui la Tràviata, elle serait demain Lucrezia Borgia , au besoin, sans souiller le moins du monde sa robe d’innocence. Malgré le funèbre renom qu’elle s’est acquis dans le fameux troisième acte de laDame aux camélias italienne, c’est une nature gaie, vive et accortc. On n’a pas plus envie de croire à sa mort qu’à celle de Louison dans le Malade imaginaire, quand son papa Argan a voulu la fouetter : « Attendez, je suis morte. — Holà I qu’est-ce là? Louison 1
lii PARIS INTIME
Louison! Ali! mon Dieu! Ah! Louison ! Ah! ma iille ! Uh ! malheureux! ma pauvre fille est morte!... — Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait. »
Elle n’est pas morte tout à fait, elle ne tousse pas pour de bon, M 1,e Piccolomini. C’est pour éviter le fouet que meurt Louison : c’est pour ne pas aller à sa pension que M"' Piccolomini a l’air de contrefaire la poitrinaire. C’est pour faire dire à sa mère alarmée : « Oh ciel! envoyer en classe une enfant si enrhumée! » et puis, par là-dessus, on embrasse celte bonne maman, en lui avouant sa petite ruse d’écolier mutin. Cette toux-là ne ressemble pas plus à la toux sèche, ardente, éloquente, racontant toute une vie dépensée eh folles nuits, à la toux de la Dame aux camélias, en un mot, que la pièce du signor Piave, réchauffée des sons de la musique de Verdi, ne ressemble au drame essentiellement parisien et contemporain d’Alexandre Dumas fils.
Le soir de la première représentation, il n’y a eu qu’un seul bouquet jeté sur la scène. C’était au premier acte, après le brindisi. C’est une traviata bien connue qui l’a lancé. Mais on dit qu’elle agissait en vertu d’ordres supérieurs qui donnent une signification et un prix particuliers à son paquet de lilas blancs.
On dit que son bras non moins blanc était dirigé dans cet enthousiasme par un fanatique qui est lord, beaucoup de fois millionnaire, et présent, en personne ou en pensée, partout où M" e Piccolomini porte ses pas.
On dit que du chef de ce grand seigneur, M" e Piccolomini pourrait bien, un jour où l’autre, devenir milady.
Ce lord, très-charmant, très-honorable, très-raisonnable d'ailleurs, n’a qu’un petit défaut. Ce petit défaut est une grande folie. Une fois par an, quelquefois deux, dans les années de fécondité, il se croit enceinte.
Il se met alors au lit pour quinze jours, fait choix d’un accoucheur et d’une garde, commande une layette chez la lingère en renom. En un mot, il prend toutes les mesures que réclame sou état intéressant.
La famille du jeune lord, qui ne souhaite pas son mariage avec la cantatrice en question, pourrait bien profiter de l’étrange monomanic de lord X*** pour lui enlever la libre disposition de lui-méme. On lui interdira alors tout naturellement l’hymen projeté, sous prétexte qu’un homme qui accouche une fois par an n’a pas besoin de femme pour perpétuer sa race.
Quoique les bals de l’Opéra ne doivent commencer qu’en janvier, ne croyez pas que l’archet de la Folie (vieux style) soit complètement inactif; il travaille pour le compte d’un mamamouchi, dont il est fait en ce moment grand bruit dans le monde au-dessous du demi, et qui aime à s’entourer de houris, de péris et autres sylphides. Ce seigneur semble avoir été tiré des Mille et une Nuits, tout exprès pour la satisfaction des aimées parisiennes en général, et de certaine sultane favorite en particulier, dont il fil la rencontre au dernier bal de charité donné dans la salle de l’Opéra.
La demoiselle était venue avec une triste broche en stras à son corsage; elle est revenue avec une triomphante rivière de diamants de quatorze mille francs au cou et un mamamouchi en laisse.
ta
Pour plaire à sa délié, il n’est pas de t'écries que celui-ci ne s’efforce de réaliser. Une fêle orientale avait été commandée chez l’un des principaux restaurateurs parisiens, métamorphosé pour la circonstance en palais de la \olupté. Un lumbago qui afflige le sultan de la sultane a fait ajourner le gala, qu’entravent aussi quelques difficultés d’organisation.
L’héroine de ces magnificences est, du reste, vouée aux aventures romanesques et aux conquêtes éclatantes. Elle a déjà illustré trois noms, successivement portés par elle : sous le premier, elle tournait la tête à un roi, des États duquel elle fut bannie; mais trompant la vigilance des concierges de la frontière, elle rentra sous des habits d’homme. Sous son second nom, elle a sauvé, en Espagne, la vie d’un ministre que pourchassait l’émeute. Enfin, pour sa troisième incarnation, la voici pagode d’un grand seigneur idolâtre.
On assure que celle créature, née sous une si fantastique étoile, ne sait ni lire ni écrire, quoiqu’elle ait paru avec avantage sur plusieurs de nos théâtres. Au fait, qu’aurait-
ellc pu trouver dans les livres, qui ne fût incolore à côté de
sa vie ?
Son protecteur ne se contente pas de donner des rivières de diamants et des fêtes; malgré son embonpoint qui est déraisonnable, en dépit du lumbago qui l’afflige, il fait encore ^les mots passablement spirituels.
On lui présente M“ ,e O***, ex-célébrité d’un de nos théâtres de genre, où elle cultivait la spécialité des rôles déshabillés. Le vieillard, malgré des avertissements réitérés, persiste à estropier le nom de cette beauté. Il s’entête à l’appeler M ,,,c Octobre.
— Ce n’est pas Octobre, c’est O'” ; combien de fois faudra-t-il le répéter?
— Je pensais que ce devait être Octobre, riposta le malicieux poussah, ayant cru remarquer que cette estimable dame n’était plus au printemps de sa vie.
J’ai fait cette semaine une découverte, c’est que les Parisiens ont grand tort de se plaindre du renchérissement des objets de consommation. Que leur importe, à eux qui ne mangent pas, — vous en verrez les preuves tout à l’heure? Il faut laisser ces doléances à la province, qui boit, mange et n’a rien d’autre à faire que ses quatre repas par jour.
Mais nous, les Parisiens de la décadence, le prix de la viande de bœuf ne nous regarde pas. non plus que celui de la volaille. Pareils aux dieux qui se nourrissent d’encens, nous ne consommons plus que l’ambroisie du plaisir. Cijoint, en forme de pièces à l’appui, quelques notes trouvées dans un coin, chez Favre, restaurateur, boulevard des Italiens, 10, et textuellement copiées, qui sont livrées aux méditations du lecteur.
Voici comment se décompose l’addition d’un repas de 58 francs :
Voiture 10 F.
Argent prêté AO
Quatre jeux de cartes 8
Autre repas, dont le prix est de six francs, et dont voici le détail :
Voiture 5 F.
Fau de Cologne l
Autre :
l.oge d’Opéra 72
Deux sirops 1 F. 50
Total 73 F. 50
Sur une autre addition montant à quarante francs, il y a d’abord un article de trente et un francs, ainsi motivé : piano et musique. Restent neuf francs pour le vin, le pain, le potage, viande, légumes, dessert. C’est beaucoup, mais on devait être nombreux ce jour-là, car en tête de la note il y a ces mots pompeux : grand salon rouge.
Il serait facile de citer bien des feuillets de ce genre détachés des mémoires d’un restaurateur parisien ; mais en voilà assez pour expliquer la décadence de la cuisine parisienne aux étrangers qui s’en étonnent, et qui ne s’en consolent pas.
Elle n’existe plus, parce que les Parisiens ne mangent plus, et c’est la dame aux Camélias qui a éteint tant do fourneaux historiques.
Prenons garde, un journal belge nous regarde. — Inconvénient d’une lucidité excessive. — M. Dumas fils médecin des âmes. — I.e Persan et Feroukh-Khan. — M 11 ' Brolian au Figaro.
îx janvier.
— Avez-vous vu Feroukli-Khan ?
— Étiez -vous à la première représentation de Rigoletto ?
— Irez-vous ft la première représentation de la Question d’urgent ?
Oh 1 l’homme heureux , celui qui à ces trois questions peut répondre : — J’ai vu, j’y étais, j’v serai ! Il est le vainqueur, il est le César de la semaine, et partout les récits qu’il lui plaira d’improviser auront plus de succès que des sonnets sans défaut et surtout que de longs poèmes. Il est la chronique vivante; il parle : on l’écoute, on l’admire comme si tous les oracles n’étaient pas envolés.
On aime beaucoup cette chronique qui va de salon en salon , colportant sa gerbe de nouvelles. On aime la personne du chroniqueur, à condition que ce sera un homme
de loisir, un amateur qui chronique de vive voix et pour son
îs.
bon plaisir, et n’ait jamais mis la plume à la main , si ce n’est pour écrire à son fermior ou répondre à une invitation à dîner. Au contraire, la visite du chroniqueur à l’encre et à la plume effarouche toujours un peu. On craint d’ouvrir sa porte à un loup affamé qui est venu chercher sa proie dans votre intérieur. S’il ne s’approvisionnait jamais qu’aux dépens du voisin, à la bonne heure; on l’y aiderait. Mais, le malheur, se dit chacun, c’est que mon tour peut venir; — et de se barricader de son mieux contre les entreprises de dame Chronique. '
Il faut bien cependant qu’elle ait du bon, puisque toute la littérature parisienne, ou peu s’en faut, s’est mise à enlever le toit des maisons, comme un seul diable boiteux', pour en voir et décrire les dedans. Un pâté dont a on ôté la croûte n’est pas plus exposé aux regards des indiscrets que no l’est notre vie à tous.
C’est terrible, il faut en convenir, pour la pudeur de ce pâté; mais, s’il est sans reproche, il doit être sans peur. La curiosité publique tournera à sa gloire.
Je prétends que la chronique aux cent yeux travaille dans l’intérêt de la morale. Sur le bord d’une faute, il peut arriver qu’on s'arrête, en disant prudemment: — Prenons garde, prenons garde, un journal belge nous regarde !
Il y a en ce moment, aux environs de Paris, un phénomène bien plus dangereux que le chroniqueur le mieux renseigné pour les personnes qui ont quelque chose à cacher. Celui-ci est un voyant qui lit au fond des cœurs, à la lueur de je ne sais quelles mystérieuses clartés.
C’est Alexis. Vous le connaissez certainement de nom.
Très-probablement, vous avez été le consulter du temps qu’il était le somnambule de M. Marcillet, le médecin magnétiseur. Depuis tantôt un an, Alexis est malade, et vit, ou plutôt languit retiré à la campagne chez une des dévotes du magnétisme, Mm® de S'**.
Il n’a plus les joues rondes qui faisaient de lui le plus joufflu des somnambules, et qui contrastaient avec la maigreur de M. Marcillet, le don Quichotte dos magnétiseurs. Le corps d’Alexis n’est plus que l’ombre d’un corps. L’enveloppe matérielle qui gène l’essor de notre âme va sans cesse s’amoindrissant chez lui. Elle est maintenant diaphane ; à li avers elle la vérité se montre à lui sans restrictions et sans voiles.
Elle ne lui apparaît plus, comme jadis, obscurcie par les brumes du sommeil magnétique. Elle l’éclairait un instant, puis elle se cachait comme la lune derrière les nuages chassés par les vents sur un ciel incertain. Il ne la rattrapait qu’en tâtonnant péniblement. Maintenant elle est sa compagne assidue, elle marche tout près de lui ; ils sont toujours côte à côte.
L’homme est trop faible pour voyager longtemps en pareille société. Aussi elle le brise. C’est l’histoire du pot de terre et du pot de fer.
Mais il fait avec elle, â ses risques et périls, d’inénarrables excursions dans le domaine de la métaphysique, où nous ne les suivrons pas.
Dans la vie de tous les jours, cette dangereuse compagne, la Vérité, qui le possède plus qu’il ne l’a possède, lui joue toutes sortes de mauvais tours.
Exemple : Une des amies de M me de S**' vient en visite chez elle l'autre jour. Elle parle de retourner dîner à Paris, on la presse de rester à la campagne... « Ce serait bien volontiers, dit-elle, que j’accepterais, mais mon mari m'attend. — Non, madame, répond gravement Alexis, vous savez bien que votre mari ne vous attend pas. Il dîne au club ; vous l’avez prévenu que vous passeriez la journée chez votre amie M me de S***, et que vous ne reviendriez que fort tard dans la soirée. Quelqu’un vous- attend cependant, c’est M. de X***, votre amant (la vérité n’y va pas par quatre chemins), qui a commandé pour vous deux un joli dîner fin aux Frères provençaux, cabinet 24. »
Alexis savait certainement le menu de ce petit festin ; mais satisfait d’avoir confondu une épouse criminelle, il voulut bien laisser à son estomac le plaisir de la surprise.
On ne peut plus aller chez M me de S*“ sans être dans des transes continuelles. Au moindre mensonge, fût-il involontaire, la Vérité, parlant par la bouche d’Alexis, vous cloue sur votre fauteuil. Quand la matlresse de la maison vous demande des nouvelles de votre santé, n’allez pas répondre: « Très-bien, merci ; » machinalement, à l’étourdie. Si vous êtes seulement enrhumé, Alexis, pour rétablir les faits, comptera les mouchoirs que vous avez dans votre poche, et ceux que vous avez déjà consommés dans la matinée.
Une autre fois, débarque dans la maison de M me de S*** , où l’ex-somnambule a creusé son puits, un de ces Parisiens qui ont la manie de toujours paraître accablés d’affaires et qui, dans leurs heures de loisir, ont dix lettres à expédier.
Ce quidam est à peine à la campagne qu’il réclame du papier, des plumes, un cabinet retiré. 11 espère qu’on le croira occupé des plus graves intérêts et publics et privés. Après une retraite d’une longueur convenable, il descend dans le salon d’un air absorbé, et chacun de lui dire :
— Pauvre M. X**' ! que de tracas ! et quelle force de tète ! jamais un instant de repos ! Êtes-vous bien fatigué ?
— De quoi voulez-vous que monsieur soit fatigué ? riposte l’incorrigible Alexis ; il vient de faire un gentil petit somme, qu’il n’a interrompu que pour tourner très-adroitement une belle cocotte en papier, digne des plus habiles faiseurs de la chambre des députés d’autrefois.
Ce serait long et monotone d’énumérer tous les méfaits que cette maladie de véracité fait commettre à l’hôte de M m * S"**. Quelle infirmité, qu’un pareil don ! Il n’v a plus d’amis, il n’v a plus de serviteurs possibles autour de celui que l’on ne peut plus tromper.
C’est triste, mais c’est ainsi. Depuis qu’elle loge Alexis, dont la clairvoyance s’exerce indifféremment sur les plus hautes questions et sur les moindres détails, M me S"" 1 ne peut plus être volée par sa cuisinière, et partant elle n’a plus de cuisinière.
Quand Alexis écrit, Alexis trouve cependant un éditeur, ce qui est très-honorable pour la corporation des éditeurs! Il est allé en trouver un, son manuscrit sous le bras, et il lui a tenu à peu près ce langage :
— Voici un ouvrage qui n’aura présentement aucun succès, je vous le certifie ; mais c’est la fortune de vos-enfants et petits-enfants.
L’éditeur a imprimé!
Si j’avais l'honneur de m’appeler Alexandre Dumas fils ; si j’étais arrivé au faite de la célébrité par des échelons qui s’appellent la Dame aux camélias, Diane de Lys , le Demi- Monde ; si j’étais à la veille de faire représenter la Question d’aryent, je me donnerais à tous les Alexis du monde, pour qu’ils me prophétisent le sort de mon nouvel ouvrage.
La Question d’argent n’aura le succès du Demi-Monde qu’à la condition de lui être de beaucoup supérieure. Or, il n’est pas aisé de mener à bien ce crescendo indispensable.
M. Dumas fils ne gaspille ni son intelligence, ni les fruits de son intelligence. Il donne, chaque année, une pièce longuement, laborieusement étudiée. C’est en môme temps pour lui un lingot d’or et un lingot de gloire.
De plus, l’auteur de la Dame aux camélias veut sincèrement être un moraliste. Cette prétention pourra surprendre ses admirateurs lointains, qui mettent sa célébrité dans le même panier avec la réputation peu orthodoxe de Marguerite Gautier.
En dépit des saillies qui jaillissent de ses lèvres, c’est un esprit aux tendances sérieuses et élevées. L’autre jour, sur la couverture d’une petite brochure sortie, il y a quelques années, du cœur du plus aimable des mystiques contemporains, je lisais l’annonce de l’ouvrage que voici :
Les Bienfaits du christianisme, par Alexandre Dumas fils et Henri Delaage.
L’ouvrage n’a jamais paru. Il a été remplacé par la Dame aux camélias, qui a ouvert sa voie définitive à l’auteur en herbe des Bienfaits du christianisme.
Dans cette voie un peu plus profane, il lui arrive néanmoins de faire des conversions. Ces jours-ci on lui remet une lettre et un paquet. Le tout lui était envoyé par une de ces malheureuses créatures que les romans de Rétif de la Bretonne vont volontiers ramasser sur les trottoirs, et que l’on ne nomme pas dans une langue honnête.
Cette fille disait, dans son épître, écrite en bons termes, qu’elle avait résolu de changer de vie, et priait qu’on la soutint dans sa tentative de métamorphose. Si elle s’adressait à M. Alexandre Dumas fils, c’est que c’était après la lecture d’un roman de lui qu’elle avait senti des idées honnêtes se réveiller dans son cœur.
Le paquet qui accompagnait cette lettre contenait un manuscrit. Dumas Ile eut la curiosité de le feuilleter et tomba de son haut en y trouvant un style pur, des idées élevées, des peintures non-seulement décentes, mais chastes et quasi virginales. En un mot, c’est un roman dont la mère permettrait la lecture à sa fille, qui a été écrit au fond d’un antre habité par la plus abominable perdition. C’est un lis qui a fleuri au milieu d’un tas de fumier.
Je n’ai pas vu Feroukh-Khan, je l’avoue, et il a négligé de me mettre, par une note écrite, au courant de ses petites habitudes ; mais j’ai déjà constaté un premier résultat de son ambassade : elle a fait une victime.
A la première représentation de Rigolello sur la scène de notre Opéra italien, lundi dernier, on s’abordait en disant : « — Qu’a donc le Persan ? Il penche tristement la tête comme un arbuste qui va mourir. Il a enfoncé son bonnet d’astrakan sur ses yeux, comme s’il voulait tirer un épais
l'AHIS INTIME
rideau entre les distractions extérieures cl les soucis qui le rongent. Qu’a donc le Persan? »
Ce qu’a notre Persan? Il a... qu’il n’est plus le Persan, le Persan de Paris, le Persan du balcon des Italiens, seul de son espèce, et par conséquent tenant en chef et sans partage l’emploi de Persan, comme Mario tient 1 emploi de ténor. Jusqu’à l’arrivée de Feroukh-Khan, Paris n’avait jamais vu qu’un Persan ; il en connaissait un autre, de nom : Saadi, et puis c’était tout. Maintenant c’est bien autre chose 1 et notre Persan détrôné n’est plus ni le Persan, ni môme le premier des Persans : c’est un Persan tout court.
Et puis, étonnez-vous de sa douleur !
Comme on calomnie volontiers le malheur, certains insinuent que çe deuil a une cause encore plus sérieuse. Le Persan parisien aurait commis naguère quelques légèretés là-bas, du côté d’Ispahan, et la présence de scs compatriotes à Paris le mettrait dans scs petits souliers.
Qui l’aurait cru ? C’est une demoiselle qui relève M. About du poste difticilc de chroniqueur au Figaro. La demoiselle, il est vrai, est une maîtresse femme, M lle Augustine Brolian. Ce n’est pas d’hier qu’on la sait mariée aveç l’esprit, et aucun nuage n’est venu encore troubler leur lune de miel.
Elle joue gros jeu, et peut-être elle risque son bonheur en s’aventurant dans ce couloir aux chroniqueurs où ont brillé tour à tour MM. Villemot et About. Ses amis lui conseillent de rester chez elle. Figaro l’attend dehors, et prétend qu’elle a accepté son rendez-vous.
C’est demain que doit paraître la première lettre de Suzanne à Figaro. Une première lettre, c’est si grave, si com-
promenant quelquefois ! On a vu des existences de femme dépendre tout entières d’une première lettre 1 La main doit trembler quand on l’écrit ; et, après qu’elle est écrite, on viendrait à apprendre que le feu a pris à la boite aux lettres qui l’avait reçue, — peut-être, à part soi, l’on n’en serait pa3 fâché, et l’on prendrait ce feu pour un avertissement céleste.
Le feu est tombé précisément l’autre jour, — d’où ? on ne le sait, — sur une boîte aux lettres de la rue de la Paix, celle qui est adossée à la caserne des pompiers, et, à leur barbe, il a consumé sournoisement, sans éclater, un certain nombre d’épîtres. Espérons qu’il a choisi intelligemment ses victimes, et qu’épargnant les enveloppes chargées de billets de banque, de -billets de spectacle, d’invitations de dîner ou de serments d’amour, il a anéanti plus d’une réclamation de créancier, plus d'une dénonciation anonyme, plus d’un message de brouille et de rupture entre deux cieurs faits pour s’entendre.
Bien que ce soit un tour pendable à jouer au public que de jeter une allumette dans une boîte aux lettres, je suis étonné, qu’on ne l’exécute pas plus souvent. Combien de fois, en effet, n’arrive-t-il pas que l'on regrette l’épître écrite, cachetée, livrée à la gueule de bois ou de bronze, qui, comme l’avare Àchéron, ne lâche point sa proie? Alors, ne pouvant faire ouvrir la porte, on est tenté de brûler la maison.
Plutôt la mort de l’univers que la vie de la lettre fatale,
Qu’on a eu la bassesse d’écrire â M. X... pour solliciter sa protection! On méprise ce M. X..., qui n’est qu’un intri-
gant, et cependant, dans un moment do faiblesse, on l’a prié d’agréer l’assurance de sa considération la plus respectueuse.
Plutôt l’embrasement du monde que l’arrivée entre les mains de M“* A... (celle qu’on adore) de l’épître maladroite,
Qu’on a eu la sottise de lui adresser, et où l’amour chancelle sur les échassesde la cérémonie.
Oui, périsse l’univers, se dit-on quelquefois, que m’importe? pourvu que ne parvienne pas à sa destination la lettre où j’ai invité mon tailleur à venir toucher le montant de sa facture ; la lettre où j’ai demandé la main de M 11 * Paméla, une rousse ! la lettre où j’accusais mon meilleur ami; la lettre où j’ai donné l’ordre à mon agent de change de me mettre imprudemment à la hausse ; la lettre où je me posais en républicain intraitable ; la lettre, la lettre enfin où j’ai abusé de la patience de mes lecteurs.
M m ' la princesse de Lieven. — Bal des cuisiniers, au Jardin d’Hiver — Un valet de chambre qui a un pied de maître. — Mot sanglant d’un haut seigneur.
30 janvier.
C’est plus qu’une vie, c’est une royauté qui s’est éteinte en la personne de M Die la princesse de Lieven. Je voudrais lâcher d’expliquer de quels éléments était fait son sceptre^
Elle régnait, c'est un fait, sur le plus difficile à gouverner de tous les petits peuples, un petit peuple de grands personnages, et jusqu’au dernier jour elle a porté sans faiblir son rôle de souveraine.
D’autres naissent peintre, poêle, musicien ; elle était née
ambassadeur de Russie à Paris. Ce poste éminent fut pour
la princesse un emploi inamovible et comme une seconde *
nature. M. de Kisséleff la traitait en collègue, et lors de son arrivée à Paris, une de ses premières visites fut pour elle. La mort pouvait seule déplacer M m “ de Lieven, et comme elle aimait l’importance diplomatique qui lui seyait si bien, elle avait grand’peur de la mort. Pourtant on rapporte que, dès qu’elle la vit de près, son courage se releva d’une façon admirable, et qu’elle disait, en personne habituée à être bien renseignée sur toutes choses : — Je me sens maintenant une grande curiosité de la mort.
La société parisienne proprement dite, celle qui ne va à la cour et aux ambassades que les jours où il y a foule, et pour danser sans arrière-pensée, celle qui, en fait de protocoles, ne connatt que les invitations de bal, a toujours vu de loin et mal, et sans la comprendre, la femme supérieure qui vient de mourir. D'ailleurs, bien qu’un long séjour parmi nous l’eût, à certains égards, naturalisée Française, une Française du dix-neuvième siècle, partagée entre les soins de sa coquetterie et ceux de son ménage, est la femme la moins apte à goûter, pour elle-môme et chez autrui, une existence où l’Europe politique forme votre coterie, et où l’esprit et la beauté, la distinction et le charme ne sont plus que les moyens, au lieu d’être le but.
lfiO
En revanche, deux générations successives d’hommes d’Etal parisiens ont été heureux d’être admis à former la cour de M me de Lievcn. M. de Morny, dans les derniers temps, ne passait guère de journée sans se présenter chez la princesse, où son intimité ne diminua ni celle de M. Guizot, ni celle de M. Berrver ou de M. le duc de Noailles.
L’hôtel de cette vraie grande dame était, a-t-on dit, un ter-
rain neutre ; je n’alme pas ce mot : c’était plutôt un rendezvous sympathique, auquel étaient attirés irrésistiblement les premiers parmi les vainqueurs d’aujourd’hui et les vaincus d’hier.
Comme ces généraux habiles qui tombent successivement avec toutes leurs ressources réunies sur chacun des corps d’une armée ennemie, M me de Lieven ne fut si puissante qu'en concentrant avec opiniâtreté ses moyens d’action. Dons physiques et avantages sociaux, supériorités intellectuelles, elle massa toutes ses ressources pour conquérir la présidence d’une sorte de congrès permanent où l’on pèserait les destinées du monde en prenant une tasse de thé. Une pareille ambition, chez une femme surtout, et à Pàris plus qu’ailleurs, est extrêmement dangereuse. Pour si peu qu’on dévie de la ligne du succès, on tombe dans le gouffre du ridicule.
Mais la princesse de Lievcn était un esprit assez remarquable pour friser le précipice sans que le pied lui glissât. Même après que la révolution de 1848 eut réduit à l’état d'ombres quelques-uns des hommes politiques qui avaient jeté le plus grand éclat autour d’elle, elle resta presque tout entière debout après leur chute, et sut, sans les aban-
donner, rallier à elle leurs successeurs. Il lui fallait la politique vivante et agissante ; les systèmes en ruine étaient loin de suffire à l’activité de son esprit.
Où elle excellait, c’était à connaître le fort et le faible de ses amis ; c’est pourquoi les liens qui les attachaient ù elle n’ont pu être rompus que par la main fatale qui dénoue toute chose ici-bas.
On a remarqué que les grandes dames étrangères, et surtout celles qui nous arrivent du Nord, savaient bien mieux que les Parisiennes attirer et retenir nos célébrités. Il est juste d’ajouter que les Parisiennes se donnent rarement la peine de s’occuper des grands hommes qui passent à une uste distance de leurs falbalas. Elles ne se retournent pas plus pour voir M. Alexandre Dumas que pour contempler le Panthéon.
Au contraire, les Polonaises et les Russes, les Anglaises aussi quelquefois, feraient des lieues à pied pour se rencontrer avec les hommes qui sont des monuments publics dans les lettres, dans les arts, dans la politique française. Quand elles ont pu acclimater pêle-mêle chez elles hommes d’Etat, poètes, voire vaudevillistes célèbres, tous gens dont un Guide bien fait devrait donner le signalement et l’adresse, elles triomphent !... N’allez pas croire que je raille cette curiosité, flatteuse pour ceux qui en sont l’objet, honorable pour colles qui l’exercent.
de Lieven régularisa ce besoin de connaître des personnages intéressants, qui la tourmentait comme la plupart
de ses compatriotes. Elle fit son choix. Elle eut sa ménagerie
d’hommes politiques comme, au siècle dernier, une femme avait sa ménagerie d’hommes littéraires.
L’influence qu’exerça M m « de Lieven sera jugée par l’histoire. C’est à elle qu’il appartient de déclarer en dernier ressort si, de ce salon dont on a tant parlé, il est sorti, aux jours solennels, des élans féconds, des. initiatives généreuses. Aujourd’hui, ce qu’il nous est permis de constater, c’est le vide considérable que laisse la fermeture d’un salon qui était sans rival. Nous ne parlons ni du dueil ni des regrets de la famille. 11 faut que la publicité laisse aux grands comme aux petits le privilège de boire leurs larmes à huis clos.
Par une coïncidence qui a été remarquée, à l’heure même où l’Ame de la princesse de Lieven quittait la diplomatie de ce monde, on dansait pour la première fois au ministère des affaires étrangères. Les Persans faisaient fureur, le quadrille des Lanciers faisait florès.
Le plus grand bal de la semaine dernière a été donné, devinez par qui? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille : — par la corporation des cuisiniers des restaurants de Paris.
La fête a eu pour théâtre ce palais des fées qui s’appelle le Jardin d'hiver, et qu’un mauvais génie doit avoir enguignonné à son berceau, puisque, malgré ses magnificences, il fait plus souvent faillite que fortune. Quarante commissaires avaient été choisis parmi les chefs des fourneaux les plus renommés. Par leurs soinâ, quatre mille billets ont été placés, au profit des orphelins de la cuisinante société.
On dit merveille de cette réunion. Elle était truffée de jo-
lies femmes, et de cordons bleus déguisés en princesses pour la circonstance. Il y avait des diamants, et pas la plus légère odeur d’oignons. Ni l’ail ni sa commère ciboulette n’avaient été invités.
Six cents voitures stationnaient aux portes. On ne dit pas le nombre de rôtis qui ont été manqués ce jour-là, par des artistes plus préoccupés de leur toilette que du dîner de leurs maîtres.
J’entends souvent dire : — Les domestiques s’en vont ! Non pas, s’il vous plaît ; les domestiques arrivent. Ce sont les maîtres qui s’en vont.
L’autre jour, se présente chez un de nos amis un aspirant aux fonctions de valet de chambre. De part et d’autre, on paraît d’abord se convenir. Restait à approfondir la question du salaire.
— Quelles sont vos prétentions ?
— J’ai toujours gagné 1,200 francs, et monsieur ne voudrait pas me donner moins.
— Au contraire, je suis décidé à vous donner beaucoup moins.
— Monsieur n’a donc pas vu...
— Quoi ?
— Mon pied.
— Ah çà, quelle est cette plaisanterie?
— Ce n’est pas une plaisanterie; monsieur peut s’en convaincre en jetant un coup d'œil sur mon individu ; j’ai un pied de maître, ce qui me permet de remplir les fonctions les plus délicates et les plus intimes auprès de ceux que je sers. Je puis porter leurs chaussures neuves pendant un jour
ou deux, cl les forcer sans les déformer. Pas un de mes maîtres n’a jamais souffert du pied. Aussi l’un d’eux me disait-il un jour : — « J’ai une maîtresse qui me coûte par mois autant que tu me coûtes par an, et certes je te dois plus de bonheur qu’à elle. » ,
Eli bien, notre ami eut la petitesse de ne pas arrêter immédiatement ce valet de chambre, que dis-je ! ce bienfaiteur à douze cents francs.
La scène qui suit a pour théâtre le salon d’un homme d’esprit riche et célèbre, qui avait eu l’honneur de recevoir à dîner un très-grand personnage.
— Mon cher, dit le grand personnage au maître de la maison, tout en dégustant sa tasse de café, faites-moi donc le plaisir de me dire le nom de ce monsieur qui, pendant le dîner, s’est tenu immobile, derrière ma chaise.
— Ce monsieur, répondit en souriant l’amphitryon, c’était Joseph, mon valet de chambre.
— Eh bien, reprit le grand personnage, il est très-distingué, M. Joseph ; pourquoi ne pas l’avoir engagé à se mettre à table avec nous? il y aurait été tout aussi à sa place que M. X., ce banquier mal élevé avec lequel vous m’avez fait dîner.
Le maître de la maison ne répondit rien et cessa de sourire.
Madame est enrhumé. — La liste de M me de B... — Une fortune dans une idée. — Une jolie femme coiffée avec ses bas. — Un mot de l’auteur de la Question d'argent sur sa pièce. — A bas les marquis I — Mot d’un cocher b propos de l’Odéon. — Sainte Economie.
13 février.
Que de rhumes et de grippes sont venus passer la première quinzaine de février à Paris, et comme ils font carnaval à nos dépens ! La vilaine invasion, les hôtes incommodes! Les uns hantent les salles de spectacle, et toussent ou éternuent au plus bel endroit, au moment juste où la tirade donne son ut de poitrine. Les autres nous entreprennent si bien, avec l’aide de leur collaboratrice, la fièvre, que la plus jolie femme est forcée parfois de se consacrer à eux tout entière, pendant quarante-huit heures de retraite et de tisane.
Il arrive aussi certains jours que les Parisiennes jouent des tours admirables au rhume qui croyait les tenir. Cet état, — c’est l’état de Parisienne que je veux dire, et non l’état d’enrhumée, — comporte d’admirables facultés. Le matin, étendue, languissante, brisée, quasi morte, elle jure qu’elle ne saurait bouger pour un empire, qu’elle ne quittera sa robe de chambre et sa chaise longue que pour se blottir, ù huit heures, sous ses couvertures. Le soir vient, et l’honnête rhume, plein de confiance dans cette parole, lui laisse peutêtre un moment de répit pour aller faire visite à la voisine.
On met les instants à profit; la moribonde de tout à l’heure a secoué son linceul ; la voilà qui s’habille et qui met une belle robe bien décolletée ; la voilà qui s’est fait poser quelques fleurs par sa femme de chambre, et qui, d’une main sûre, régie elle-même les ondes do sa chevelure. En un clin d’œil, elle est prête, elle s’envole chez M me Duchâtel, si c’est vendredi ; chez M m ® la marquise de Portes, si c’est lundi. Et, quand messire rhume se présente, il n’y a plus personne au rendez-vous.
Si le salon de Hidgway n’existait pas, au beau milieu du faubourg Saint-Germain, il faudrait l’inventer. M“* Ridgway est une Américaine énormément riche, qui a obtenu, depuis déjà pas mal d'hivers, ses lettres de naturalisation dans le faubourg, et qui le reçoit en princesse. Ses bals sont fréquents et magnifiques. Avant-hier, elle en donnait encore un. On aime beaucoup, dans le meilleur de nos mondes, ces opulentes maisons étrangères qui, on s’installant ici, ont commencé par offrir leurs clefs sur un plat d’or à deux ou trois duchesses, en leur disant : — Ouvrez, fermez les portes, vous êtes chez vous.
Il y a des indigènes très-bien posées pour qui c’est presque une profession de patronner et de remplir les salons des étrangers nouveaux venus. C’est chez ceux-ci qu’elles font des politesses à leurs amis. Ce sont elles qui reçoivent, qui connaissent tout le monde, qu’on salue, qu’on remercie. Ce sont, ainsi que le disait une femme d’esprit ferrée sur son histoire de France, de véritables mairtîsses du palais. Cependant, la souveraine erre, comme perduo dans ses salons, sans y trouver à qui parler. A peine si ses
PAKIS INTIME
domestiques obéissent à scs ordres. 11 lui faut se résigner à son rôle de reine fainéante, personnage muet.
Au bout de deux ou trois réceptions, le premier ministre s’efface peu à peu, s’il a du tact, et la maîtresse de maison fait ses affaires elle-même, pour peu qu’elle ait d’adresse.
Je suis surpris que des spéculateurs intelligents n’aient pas eu l’idée de tenter de marier, eux aussi, les étrangers de distinction à la belle société parisienne.
L’institution dont je parle serait, pour les étrangers, un phare sur un écueil. On irait trouver cet établissement de bienfaisance, plus utile que tant d’autres qui usurpent ce beau nom, et, après avoir établi nettement ses titres à la considération publique, on exposerait ses prétentions.
De môme que l’on dit à son tapissier : — Il me faut bois doré, acajou ou palissandre, sous quinze jours, on dirait au directeur de l’agence en question :
— Je vais donner un petit bal : deux cent cinquante h trois cents personnes ; la plus vraie, la plus vieille, la plus boudeuse noblesse. A tout prix, il faut qu’un de mes invités au moins soit revenu de Frohsdorf ou de Venise, dans le cours de la dernièfc huitaine. Quelques fusionnistes bien renseignés sur le coup de Jarnac qui vient d'ôtre porté à la fusion sont de rigueur. N’oubliez pas les académiciens ! Mais gardez-vous de prendre parmi les plus vieux immortels ; je serais désolé de voir s’éteindre dans mon salon une de ces lampes sans huile.
Autre commande :
— Pour un grand bal, huit cents à mille personnes. Ne pas craindre de mêler les aristocraties. Mon hospitalité en-
• tend ouvrir les bras à tout ce qui brille. Je ne m'arrête pas aux nuances politiques ou autres. Seulement, qu’on voie rayonner autour de toutes les têtes une auréole de beauté, de richesse ou de célébrité. N’oubliez pas qu’il me faut un total imposant de décorations pour les invités mâles. En moyenne, deux croix par tête. Faites votre calcul là-dessus. Je double votre prime si vous me procurez un officier général retour de Crimée.
Un a à déplorer la mort d’un homme qui jouait un rôle important dans les coulisses du plus grand de nos théâtres, et dans les coulisses plus vastes encore de l’élégance parisienne. Je veux parler de Léger, coiffeur de l'Opéra, et le premier de nos artistes capillaires pour dames, après l’illustre Félix.
Impossible de se ressembler moins que ces deux sultans du peigne. Félix, qui a l’honneur de coiffer l’impératrice, en habit de cour et l’épée au côté, se présente avec les allures liues et réservées d’un diplomate. Léger faisait irruption chez ses clientes, comme un torrent ou un poète romantique contemporain d ’Antuny.
Il commençait par bouleverser la tête confiée à ses soins. Il y faisait le chaos, puis, dans une attitude pensive, attendait l’inspiration. On eût dit d’une sibylle sur son trépied, se recueillant jusqu’à ce que le dieu l’envahisse. Bientôt il saisissait le peigne d’une main fiévreuse ; il en jouait, les tempes moites d’inspiration, comme naguère Paganini jouait du violon. Un monde naissait sous son peigne. Quelques minutes d’accès de fièvre, et l’oracle était rendu.
Il avait de ces fantaisies bizarres qui n’appartiennent qu’aux
grands hommes, et qu’on aime à redire après eux. Il lui arriva un jour de coiffer une du nos belles dames avec la paire de bas de soie qu’elle s’apprêtait à chausser.
Elle avait disposé pour sa coiffure des rubans et des lleurs.
Léger rejeta loin de lui ces vils hochets : — « Donnezmoi vos bas, madame. » La dame obéit, sans comprendre ; mais elle était habituée aux caprices de son coiffeur, et croyait en lui. Sa foi la sauva. Elle parut ce soir-là, dans le monde, avec un chef-d’œuvre incompréhensible sur la tête.
Cette triomphante mascarade eût été complète, s’il s’élail rencontré un cordonnier capable d’habiller les pieds avec les rubans et les fleurs bannis de la tète. Mais quoi ! les hommes de génie sont rares.
Le lendemain de cette coiffure sans lendemain, l'héroïne de la veille recevait trois petits billets à cllq écrits par trois amies intimes, qui la suppliaient de prêter, pour une heure, ce je ne sais quoi mystérieux et ravissant, qui avait eu tant de succès, et qu’on voulait absolument copier.
Que répondre? Avouer le secret de l’édifice, c’était encourir un assez gros ridicule. D’ailleurs, on n’aurait pas cru cette trop invraisemblable vérité. Il fut répondu, faute d’une meilleure défaite, que le phénix demandé s’était envolé, et cette réponse valut à son auteur trois ennemies intimes, en place de trois amies d’enfance, et si dévouées!... une question de coiffure était seule capable de blesser de pareils cœurs.
Celte mode des coiffeurs u'est revenue que depuis quel-
l'AKIS INTIME
ques années, en même temps que tous les luxes, un moment assoupis, ont eu ce formidable réveil de lion qui effraye les sages. Sous le règne de Louis-Philippe, un peu plus de simplicité gouvernait les mœuYs, et il me semble qu’il était de meilleur ton de se coiffer soi-même, ou par le ministère d’une femme de chambre.
Les maris épris et les amants jaloux doivent regretter ce temps-là. Vous vous rappelez certains vers de Corneille dans la tragi-comédie de Psyché ; c’est l’Amour qui parle à sa belle :
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ;
Dès qu’il les flatte, j’en murmure.
'Qu’eût dit Cupidon, s’il avait vu la chevelure de Psyché à la merci d’un tiers, qui, s’appelât-il Léger, est toujours un être plus matériel que Zéphyre î
Voici un mot en retard d’une semaine. En sortant de la première représentation de sa pièce, la Question d’argent, Alexandre Dumas fils disait : « Celle-ci, du moins, ne sera pas travestie en opéra italien. »
L’Odéon nous a donné la première représentation d’une idylle en trois actes et en vers, le Tasse à Sorrentc, la dernière œuvre de M. le marquis de Bclloy, un très-bel esprit, un noble cœur. Très-peu savent parler en vers comme lui. Son succès a été grand, en dépit d’acteurs qui iront pas perdu leur temps, s’ils ont passé leur jeunesse dans un conservatoire de charabia ; artistes dignes de ces esprits avan-
cés du |>arlerre qui ont protesté, après la chute du rideau, quand on est venu annoncer que la pièce représentée était de M. le marquis de Bclloy 1
Ces messieurs ne veulent pas que l’on soit marquis. C’est leur manquer que d’être marquis. L’acteur chargé de l'annonce aurait du dire :
— Messieurs, la pièce que nous avons eu l’honneur d’écorcher devant vous est (sauf votre respect) de M. le marquis de Belloy.
De cette façon, toutes les convenances et toutes les vérités auraient été observées.
A propos de l’Odéon, je viens d’entendre pour la première fois un mot qui, par malheur, est peut-être nouveau pour moi seul ; mais, vieux ou neuf, il est toujours drôle.
Un bourgeois arrête une voiture de remise sur le boulevard :
— Cocher I à l’Odéon, et vivement ; il y aura un bon pourboire !
— Chut 1 mon bourgeois, fait l’automédon. Ne parlez donc pas si haut ; mon cheval n aurait qu’à vous entendre.
Excepté dans les parages qu’habite l’Odéon, il était déjà avéré qu’une femme qui n’a pas douze mille francs par an (c’est le minimum ) à mettre à sa toilette, ne peut plus aller dans le monde sur un pied respectable. Mais jusqu’à ptésent on avait cru que les pauvres femmes qui ne dépensent que cinq à six mille francs chez la couturière et la modiste pouvaient encore sortir le matin, pour faire leurs visites ou leurs courses, sans être exposées à de poignantes humiliations. Point ! il faut renoncer à cette illusion.
Une de ces pauvres femmes se présente l’autre jour chez sa modiste, la première, la plus célèbre de Paris et du monde entier. Il faisait froid, et la dame dit à la grande artiste, tout en lui demandant une coiffure : — Il fait froid.
' — Je crois bien, repartit l’artiste en toisant sa cliente d’un air dédaigneux, je crois bien que vous devez avoir froid, vous n’ètes pas couverte. Est-ce qu’on sort de ce temps-ci sans un manteau de fourrures?
— C’est que, pour en avoir un un peu bien, il faut mettre trois mille francs...
— Eh bien ! répliqua la modiste de plus en plus dédaigneuse, et avec un ton qui ne peut se rendre.
Il y avait dans cet eh bien! un discours, un long chapitre, un poème dont le sens ne pouvait pas échapper à la malheureuse, surprise par sa modiste en flagrant délit d’économie.
Elle partit, la tête basse, en disant : — Je verrai, je re- . viendrai... Et elle ne reviendra pas; et clic a vu qu’il fallait renoncer à entrer dans certains magasins quand on n’est qu’une simple femme comme il faut, réduite à porter encore, après quelques années, les cachemires de sa corbeille de mariage.
La dame comprit tout cela et ne pleura pas, ce qui est bien beau de sa part.
Le royaume des financiers. — La prose de M. Mirés et la cuisine de
M. Millaud. — Beau trait de Sa Majesté I’Argent. — Histoire d’un
collier.
Î7 février.
Heureux les financiers ! la royauté de cette semaine leur appartient. L’un a régalé les lecteurs d’un excellent morceau de critique dramatique sur la comédie à la mode. L’autre a réuni autour d'une table somptueuse un régiment d’hommes de lettres !
Le feuilleton de M. Mirés, sur la Question d'argent, a fait événement. Le dîner de M. Millau 1, qui. a été suivi de trois ou quatre soupers, a dû provoquer quelques accidents.
M. Millaud, qui fut naguère l’associé de son confrère ennen.i d’aujourd’hui, et qui, partant, connaît l’homme, disait, après avoir lu son épître à M. Alexandre Dumas fils :
— Si Mirés se ruine un jour , je lui confie la critique théâtrale à la Presse.
Turcaret, tombé du faite de ses richesses, n’était pas homme à se relever roi d’un feuilleton. Il faut convenir, quoiqu’il soit réputé de bon goût d’ètrc tiès-irrespectueux, voire même impoli avec les millions, que ces millionsci ont montré de l’esprit et du tact.
M. Millaud a déployé une très-large hospitalité, dans
l'AHIS INTIME
son hôtel doré de la place Saint-Georges. A la bonne heure; voilà le financier en son palais. C’est un des grands torts de la nouvelle comédie de M. Dumas de ne jamais mon'rer chez lui M. Jean Giraud. 11 a six millions, et on ne lui connaît pas de domicile. Je ne sais pas le compte des millions de M. Millaud , mais tout le monde connaît son adresse, tout le monde, avec quelques protections, a pu visiter l’intérieur qu’habite son opulence.
Même après ce qui a été publié sur l’agapo littéraire île dimanche dernier, et quoiqu’on ait énuméré les convives, ceux qui étaient venus, ceux aussi qui avaient décliné P honneur, le plaisir ; quoiqu’on ait compté les mets, les entremets, les vins, les petits pains, les couverts et jusqu’aux cure-dents ; malgré tant de détails abondants et surabondants déjà donnés, il y aurait encore beaucoup à dire sur celte séance de gastronomie et de littérature mêlées. Mais il est malaisé d’exprimer librement sa pensée. Si l’on se permet de critiquer l’esprit ou l’ordonnance de la fôte, on aura l’air d’un estomac ingrat qui rembourse en mauvais compliments les truffes qu’on lui a servies, ou d’un rancunier qui se venge de ce qu’on ne lui a pas passé le plat. Si, au contraire, on admire, vos
louanges ne tireront pas plus à conséquence que los applaudissements de la claque au théâtre. — Il a la digestion polie, pensera le lecteur.
M. Millaud a certainement fait de son mieux pour recevoir ses hôtes, et il est permis de douter qu’il soit récompensé en ce monde.
Beaucoup de mots destinés à devenir historiques ont
nécessairement circulé , dans une soirée qui réunissait , entre les baguettes magiques d’uu môme cadre, tant de personnages importants, tant do grands hommes habitués à se mouvoir dans des sphères différentes : l'auteur des Méditations, par exemple, et le rédacteur en chef du Figaro; un duc de Saint-Simon et le Courbet de la littérature, M. Champfleury !
Voici deux de ces mots ; — ils ne sont pas moins dignes d’ôtre enregistrés que les toasts portés par n’importe quel Méry ou autre baron Taylor.
Passait M. Millaud dans un petit salon do jeu, apportant, un sourire à l'un, un mot aimable à l’autre ; veillant en maître de maison attentif, au plaisir et au bien-être do chacun.
— Ohé ! Millaud, fait une voix bien connue, on meurt de soif, chez vous.
— Mon Dieu, mon cher... hélas ! messieurs, vous aurait-on laissé manquer de quelque chose ? répond l’amphilrvon ; jo vais vous envoyer des glaces, des sirops, du punch.
— Vos glaces, reprend la môme voix bien connue, ne m'inspirent qu’une médiocre estime. Faites-nous plutôt passer de l’argent sur les plateaux. On l’empochera, et on ira boire ailleurs.
Môme salon, mômes situations, mûmes personnages :
M. Millaud : — Toujours à l’écarté, messieurs? On fait cependant d’excellente musique là-bas.
La voix de tout à l’heure : — Est -ce que Lamartine a chanté quelque chose ?
L’absence des Dumas a élé remarquée. Le plus sage des deux avait emmené ce jour-là son père à la chasse. On ne dit pas ce qu’ils ont tué ; mais je crois savoir ce que l’auteur de la Question d'argent avait voulu sauver.
Tous les millionnaires ne mènent pas la fortune au galop. C’est le train de la nouvelle école. Certains opulents de la vieille roche ne négligent ni les plus petites économies, ni les moindres profits.
Voici ce qui s’est passé récemment chez l’un d’eux , 'dont le nom aristocratique est apostillé d’un titre.
Un jeune homme de bonne famille, mais doué de fort maigres revenus, se trouvait dans son cabinet, en visite du matin. Tout en causant d’une affaire qui les intéressait tous deux, le riche comme le pauvre, ce dernier jouait machinalement avec une pièce de dix francs, qu’il transporta entre ses doigts, par mégarde, de la poel.e de son gilet dans celle de son pantalon. Or, au fond de la poche de son pantalon, il y avait un petit trou juste de taille à laisser passer une pièce de dix francs, et cette pièce de dix francs constituait, pour trois jours encore, toute la fortune de ce fils de famille.
Vous devinez ce qui arriva : la pièce d’or n’eut rien de plus pressé que de profiler du défaut de clôture de sa nouvelle prison. Elle quitta l’étourdi, qui ne se doutait de rien, et tomba, sans bruit, sur le tapis du millionnaire.
L’autre s’aperçut qu’il avait perdu sa compagne, un quart d’heure seulement après être sorti de l’hôtel, en entrant chez un marchand de cigares. Il rappela ses souvenirs et revint sur ses pas. Une certaine fausse lionte le fit hésiter sur le
Diqitized
seuil de l’homme riche. — Avoir rebroussé chemin pour une pareille misère, ne pas en faire largesse au valet de chambre qui se sera baissé pour la prendre, c’est humiliant, pensait-il. — Néanmoins, l’aiguillon du besoin le poussant, il rentra chez le millionnaire, et lui demanda si l'on n’avait pas aperçu une pièce d’or <\ terre, devant le feu.
— Oui, répondit le millionnaire : à peine aviez-vous tourné le dos, que j’ai ramassé dix francs en or. Mais à moi aussi, il y a deux jours, pareille mésaventure était arrivée, à cette même place... J’ai retrouvé ma pièce; on fera chercher la vôtre.
Ce disant, le riche souriait agréablement. Le pauvre s’enfuit, et court encore. C’était lui qui rougissait.
Cette scène, dont pourrait faire son profil un de nos auteurs comiques il l’affût des beaux traits de Sa Majesté l’Argent, me rappelle une histoire de collier perdu qui date d’un des derniers bals de l’hôtel de ville.
Il n’y a pas de mêlée dansante qui ne fasse des victimes. Tantôt c’est un volant de dentelles qui succombe, tantôt un nœud de rubans qui rend l’;\me. D’autres fois, sinistre plus grave, un bracelet s’égrenant vient joncher le sol de ses débris. Le lendemain, il y a toujours des épaves sur le champ de bataille.
Un de ces lendeiriains-là, inspection faite des appartements de réception de l’hôtel de ville, on remit à M m * Haussmann une si magnifique rivière de diamants, restée intacte sous un fauteuil, qu’en la voyant, elle resta éblouie.
Cette rivière valait une fortune. — Combien celle qui l’a
perdue doit être inquiète ! pensa-l-elle. Certes on ne tardera pas à en venir demander des nouvelles.
Et, comme la femme de notre préfet était curieuse de savoir le nom de la privilégiée à qui appartenait ce phénix des colliers, elle voulut qu’on la tint au courant de l’affaire.
Un jour, deux jours se passent; aucune réclamation n’arrive. Encore deux jours, et l’on n’entend parler de rien ni de personne. M«>o llaussmann se décide alors à voir un de nos bijoutiers en renom, lui raconte l’histoire, lui montre le collier. — On ne vend pas tous les jours des parures de cette importance ; il doit être facile à un homme du métier de savoir lequel do ses confrères a vendu celle-ci, ou l’a montée, si ce sont des diamants de famille. Par le marchand, on arrivera aisément au propriétaire, si étrangement indifférent, de ces magnificences.
Cependant, le bijoutier appelé on consultation souriait. — Cette parure est en stras, lit-il, et si madame la baronne veut se montrer charitable, elle se gardera bien de la faire rendre à qui de droit, quand môme quelque circonstance révélerait le nom de la dame.
Un hasard a permis de connaître le nom de la dame au collier. C’est une femme d’une grande fortune, dont l’élégance est citée. En effet, il faut être riche pour se permettre de porter du stras. 11 ne peut faire illusion que sur un cou capable de diamants.
Mais l’œil du bijoutier est impitoyable. Môme au milieu du vrai, il discerne le faux. Un de nos plus riches marchands de diamants, M. Halphen, donne un bal costumé
l’ AKIS I MT 1 M K
dimanche prochain ; cli bien, l’on prétend que, les bijoux seulement suspects n’osant franchir le seuil de sa porte, il y aura moins de diamants chez lui que partout ailleurs. Assemblée peu nombreuse, mais choisie ; la fine (leur de la bonne compagnie, en fait de brillants.
Oraison funèbre du carnaval. — Les déguisements en vogue. — Bal de M. Mirés. — M. de Lamartine et un maître à danser. — Le bal de M. Halphen.
17 février.
Parler maintenant du carnaval, c’est rédiger l’affiche du spectacle d’hier, et une pareille affiche ressemble fort à une oraison funèbre. Donc, tâchons de trouver des vertus au défunt. Cherchons bien.
Il a beaucoup aimé les mascarades. Il serait mort d’une indigestion de déguisements, s’il n’avait préféré en vivre jusqu’au jour fatal où la Parque, de mythologique et inexorable mémoire, a fait jouer ses grands ciseaux.
Pour tout dire en un mot, la corporation des costumiers ne parle de rien moins que de faite élever à ses frais un magnifique mausolée en l'honneur du carnaval de 1857.
11 faut signaler, pour l’instruction des races futures, les modes de ce carnaval historique. Eh bien, parmi les déguisements les plus en vogue, on a remarqué que bon nombre d’hommes comme il faut s’amusaient à revêtir le sans-gêne des gens communs, tandis que ceux-ci se croyaient méconnaissables sous un masque de fausse dislinclion.
Les premiers ont conjugué .avec une facilité et un succès humiliants le verbe s’encanailler. Quant aux seconds, oh I le bon billet qu’ils avaient pour circuler incognito ! — « Je vous connais, beaux masques. Toi que voici en marquis de Carabas, on t’a vu ramasser des primes et des bouts de cigare sous le péristyle de la Bourse. Toi que voilà en gants jaunes immaculés, on sait par cœur la chronique de tes mains noires. »
On prêle à un parvenu, toujours signalé et toujours évité, malgré le soin avec lequel il se déguise en grand seigneur, ce mot mélancolique : « 11 est plus facile de gagner des millions que de se les faire pardonner. »
Je ne sais pas jusqu’à quel point il est aisé de saisir la fortune au collet, même en logeant son bras dans une manche assez large pour ne pas gêner les mouvements ; mais j’affirme que toutes les portes ne s’ouvrent pas d’elles-mêmes pour laisser passer M. X. et sa fortune.
11 y a des seuils qu’il franchirait peut-être plus aisément, ayant un moins riche bagage. Il y a des personnes qui mettraient plus volontiers les pieds chez lui, si moins d’or s’y relevait en bosse. Pour ne pas être millionnaire, on n'est pas nécessairement parfait. Il entre un peu d’envie dans l’extrême réserve du monde à l’égard de certains enrichis, tout
en faisant la part de scrupules plus sérieux et plus honorables pour le monde.
En quittant le bal d’un de nos traitants, un invité qu’on ne saurait accuser de dissimulation disait au maître de la maison : « — Votre soirée a été charmante. Si j’avais su que tout se dût passer aussi convenablement, j’aurais amené ma femme. »
Vous voyez qu’à jouer le rôle de millionnaire, on n’est pas toujours sur des roses.
Et pourquoi ces épines, pourquoi cette défiance? On ne redouterait pas de saturnales, si la scène n’était pas chez un homme assez riche pour qu’on le puisse croire enivré d’or. A ce point de vue, l’opulence, loin de pouvoir se passer de considération, en aurait besoin plus que personne... On se contente d’arriver à une petite maison de campagne, ornée de quatre ou cinq arpents de jardins, par une porte bâtarde: mais une grille magnifique et une large avenue sont de rigueur devant le château qu’entoure un parc de cent arpents. De même, les gens qui ne sont pas à genoux devant le veau d’or seraient moins exigeants sur le chapitre des informations préalables, s’il s’agissait d’entrer chez un simple mortel, et non pas chez un millionnaire.
M. Mirés a donné dimanche un bal auquel la meilleure et la plus sévère société n’aurait rien pu trouver à redire. Si la finance veut décidément faire son chemin dans la bonne compagnie , voilà une soirée qui avance ses affaires. Au rebours, le banquet donné par M. Millaud, huit jours plus tôt, avait des allures excentriques tant soit peu effarouchantes pour le public pudibond.
Chcz-M. Mirés, c’était un bal, pareil à tous les bals excessivement somptueux. Il n’y avait pas seulement des bougies, des musiciens et des rafraîchissements à profusion, mais une assemblée presque digne des murailles, du buffet et des laquais. Ne vous y trompez point: ceci est un éloge, et n’est pas du tout une raillerie. La grande difficulté, dans les maisons où le luxe n’est pas héréditaire, ou tout au moins organisé de longue date, c’est de recruter un corps d’invités qui ne fasse pas tache au milieu des magnificences dont on l’encadre, et que n’éclipse pas le bataillon des domestiques.
L’hôtel qu’occupe M. Mirés dans la rue Neuves-des-Mathurins n’est pas très-vaste. On s’en contenterait pourtant sans être un Socrate. On l’avait agrandi pour la circonstance, en construisant sur le jardin une annexe de la salle de bal.
Les deux personnages qui ont le plus attiré l’attention sont: d’abord' M. de Lamartine, puis un maître à danser chargé de veiller à l’exécution correcte du quadrille des lanciers. La présence de ce professeur de grâces et de danses de caractère me semble une innovation assez heureuse introduite dans l’économie ordinaire des bals. L’amour-propre des danseurs ne doit pas s’en formaliser. Les plus grands acteurs, les plus surs d’eux-mêmes souffrent parfaitement le souffleur dans sa niche, et Caïus Gracchus, si j’ai bonne mémoire, ne parlait pas en public sans avoir près de lui un joueur de flûte chargé de veiller à la justesse des intonations de l’orateur. D’après cela, un valseur peut bien supporter sans humiliation qu'on le rappelle à la mesure.
M. de Lamartine semblait plus à l’aise qtie Chez M. Millaud. Dans cette dernière maison, il avait été l’objet d’une
curiosité presque indiscrète. La foule se pressait pour le considérer, à peu près comme à l’exposition universelle devant la vitrine où étaient exposés les diamants de la couronne et • les parures de l’Impératrice. S’il y avait eu quelques sergents de ville pour maintenir l’ordre et empêcher de stationner, la ressemblance aurait été complète.
Aussi, ce soir-là, le chantre d’Klvire avait l’air, suivant la jolie expression d’une femme, « d’un lévrier en peine. » Quelques élégants de la Bourse, peu habitués à se trouver en face d’un poëte, commentaient celui-ci des pieds à la tête. Son faux-col, assez capricieux, il faut en convenir, les ébahissait, et sa chaussure a été déclarée renversante.
Vous vous rappelez, vous qui n’êtes pas des profanes, le temps où M. de Lamartine était à la fois le plus grand de nos poètes et le plus poétiquement beau des jeunes gens. On ne parlait pas seulement de ses vers, on parlait de scs pieds. Lui-même, dans son Voyage en Orient , a raconté, avec quelque complaisance, que lady Esther Stanhope en avait admiré la cambrure. La célèbre nièce de Pitt lui disait : « Il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l’eau y passe sans vous mouiller. » — Hélas 1 hélas 1 le cordonnier de M. de Lamartine prétend, pour mettre sa responsabilité à couvert, qu’à partir du jour où il a eu reçu les compliments de lady Stanhope, ce pied a perdu la tête. Il a voulu se faire plus fin qu’il n’était, il a exigé qu’on le comprimât outre mesure dans un soulier despotique ; il a si bien ou plutôt si mal compris ses intérêts, qu’il est maintenant malade, déformé, réduit à prendre ses invalides dans de flasques pantoufles.
Interrogez n’importe quel costumier, il vous dira que le bal de M. Halphen a été encore plus beau que celui des affaires étrangères. On devine sans peine quel est celui des deux qui a rapporté à ces messieurs les plus gros bénéfices, * Si M. Walewski est ministre, si se» invitations s'adressent à une société imposante, M. Halphen est un des princes du commerce des diamants, il a réuni chez lui ses pairs, les amis de ses pairs, un monde immensément riche, dont les fortunes s’accroissent chaque jour, en raison des affaires courantes, qui n’est pas écrasé par les frais de représentation quotidienne, et peut, sans remords faire des folies pour une nuit de bal. Naturellement, chez M. Halphen, c’était un meeting de diamants éblouissants. On cite certaine Marie- Antoinette tellement comblée de parures qu’elle ne se serait pas retournée pour regarder le fameux collier qui tenta la femme de Louis XVI, la reine de France!
Je n’ai pas ouï dire qu’aucun des invités eût songé à remplacer sa tête par un diamant gigantesque. Cette distraction m’a surpris de leur part.
Premif-re représentation de la Fiammina. — Notre belle jeunesse.— Le steeple-chase de l’amour.
33 mars.
Hier soir, la Comédie-Française est accouchée d’une pièce
depuis longtemps annoncée : la Fiammina. La mère et l’enfant se portent bien.
Le père est un nouveau venu dans la carrière des lettres, M. Mario Uchard. Il s’appelait naguère, au théâtre, le mari de M rae Madeleine Brohan. Il s’appelle aujourd’hui l’auteur de la Fiammina.
Une des choses qui me plaisent le plus dans son œuvre remarquable, c’est qu’il y a parmi scs personnages un vrai jeune homme, un cœur de vingt ans, ce qui devient rare... Hélas ! personne n’a plus vingt ans.
Voici à quoi rêvent les jeunes gens du jour :•
— Mon cher, disait un fils de famille à un sien confrère, nous manquons tous deux d’argent. Nous en manquerons tant que nous aurons le bonheur de conserver chacun notre père, car l’argent appelle l’argent, et sans le premier capital, il y a peu, ou plutôt il n’y a point de bénéfices à espérer.
— Tu parles comme un livre, fit le camarade.
— Tu admettras encore, reprit le préopinant, qu’ayant à nous deux deux pères, qui selon toute vraisemblance ne sont pas appelés à mourir le môme jour, l’un de nous héritera plus tôt que l’autre.
— C’est admis.
— Eh bien I j’ai conçu un plan qui nous fera hériter tous deux en même temps, et dans le plus bref délai, c’est-àdire à la mort de ton père, s’il succombe le premier, à la mort du mien, si c’est lui qui est le plus tôt enlevé.
— Tu veux rire, et la plaisanterie est d’un goût douteux...
— Non, je veux hériter ; et l’affaire est très-bonne. C’est
te.
bien simple. Nous passons entre nous un petit acte par lequel le premier appelé à jouir de la succession paternelle s’engage à compter à l’autre une certaine prime, deux cent mille francs, par exemple, ou plus forte somme, si tu veux. Ce sera la fiche de consolation de celui qui aura 00001*6 à attendre son héritage. Au premier abord, des esprits superficiels pourraient trouver notre arrangement immoral ; mais réfléchis bien : après tout, nous ne tuons personne... que la pauvreté, le plus tôt possible.
L’ami refusa de jouer avec son ami cette singulière partie. Il jeta même les hauts cris. Mais n’admirez pas trop sa piété filiale : celui-ci était le fils du plus vieux, du plus mal constitué des deux pères.
Il se croyait sûr de gagner la partie, sans la jouer... je veux dire de perdre le premier l’auteur de ses jours.
On aime à voir berner ces petits messieurs : aussi l’on profite de ce que nous sommes en carême, le temps des commérages par excellence, pour raconter, dans les meilleurs endroits, la mystification dont un jeune homme d’un ‘ bel avenir a été victime.
Au dernier bal masqué de l’Opéra, un domino vint à lui, et tout d’abord lui avoua sa flamme. L’autre de se rengorger dans sa cravate blanche et d’entraîner au fond de sa loge le domino qui faisait preuve de tant de goût dans ses choix.
De propos en propos, — j’abrège mon récit plus encore que la douceur de la situation ne pressa la course du temps pour le couple amoureux, — advint l’heure du souper. Où souper ? « Pas au restaurant, dit la belle, chez moi. »
Le cavalier accepte cette proposition. Sa conquête prend à ses yeux des proportions fantastiques. Un domino qui veut donner à souper au lieu de se faire donner I c’est le monde renversé. — « C’est au moins une duchesse, pensait-il ; elle a sa petite maison, comme les grands seigneurs libertins du dernier siècle. »
Appartement splendide, souper délicat, laquais en grande livrée, voilà la tenue du palais d’Armidc où notre Renaud se laisse très-volontiers entraîner. On soupe. Pour dessert, les gens se retirent, et l’amoureux peint sa flamme dans des termes de plus en plus vifs.
Comme il devenait par trop pressant, la dame, — j’ai oublié de dire que, son masque ôté, elle était apparue belle entre toutes les belles, mais inconnue entre toutes les inconnues, la dame se lève de table et s’échappe. Il se lève, il la poursuit. La pièce était grande, c'était un terrain bien choisi pour un steeple-ehase amoureux. La biche était agile; le chasseur semblait infatigable. Un cheval de race ne franchit pas mieux les haies qu’il n’enjambait les remparts de chaises derrière lesquels la vertu pourchassée s’abritait à la hâte.
Le récit de cette course, tel qu’il amuse les salons, est assaisonné de certains détails que nous nous garderons de reproduire. Nos lectrices n’ont peut-être pas d’éventail sous la main pour rire en toute sûreté de conscience ot en cachette.
Le chasseur, à la fin lassé, s’avoue vaincu et demande grâce. On fait mieux, on lui accorde un rendez-vous à trois jours de là. Heure est prise. Pour se faire reconnaître, il dira au domestique : « Je suis le monsieur de la chasse. »
S’il fut exact, on le devine. Une soubrette se présente à son coup de sonnette. — « Montrez patte blanche, ou l’on n’ouvre point. — Je suis le monsieur de la chasse. — Alors, entrez, c’est vous que l’on attend.
Il entre, il traverse un premier salon... on le guide dans un second où il faisait nuit noire. Son introducteur lui désigne un fauteuil placé juste devant une petite lucarne. — « Regardez, monsieur, et ne faites pas de bruit, pour ne pas déranger les autres spectateurs. #
Autant de paroles, autant d’énigmes. L’obscurité qui régnait dans la pièce ne contribuait pas peu à le désorienter. Le galant s’assoit en tâtonnant, et regarde par la lucarne qui lui a été indiquée. O ciel ! quelle vue s’ offre à lui I Dans le somptueux salon (sur-le-champ il l’a reconnu) où lui-môme avait fourni l’autre soir une course si brillante, un autre chasseur s’élançait, dans le même appareil que lui, sur les traces delà même proie séduisante et fugitive. Il se lève, il gagne la porte, non sans renverser quelques chaises, non sans provoquer de nombreux chut 1 articulés par des bouches invisibles. Il rattrape le serviteur qui l’avait assis dans sa stalle, et lui délie la langue moyennant un double louis :
— Ah ! monsieur, lui dit celui-ci, nous avons là une piètre séance; il y avait bien plus de monde pour vous voir courir que pour le monsieur d’aujourd’hui.
C’est encore un jouvenceau du siècle, un de ces esprits pratiques et positifs de naissance, que le ciel coufonde ! qui émettait l’autre jour cette gracieuse et poétique utopie :
— Il ne doit y avoir, dans un État bien policé, que des actionnaires, des factionnaires et des fonctionnaires.
On le hua, et l’on fit bien.
Voici un joli mot qu’un de nos amis, qui est sorcier, ou à peu près, a fait, dans un salon, sur deux de nos financiers. On causait de MM. Mirés et Millaud, on pesait leurs mérites.
— M. Mirés a du savoir-faire, dit D*‘\ M. Millaud a du faire-savoir.
An printemps. — Paris à Mabilie. — Carême chevalin.
sa mai.
Au printemps et pendant l’été, la chronique la plus cérémonieuse est forcée d’ôter ses gants. 11 faut de toute nécessité que l’historiographe du public suive le public où il va. Or, le public aime beaucoup... Mabilie. Ce n’est pas une raison pour qu'il soit beaucoup pardonné au public.
On a été curieux de connaître l’avis de deux illustrations du lieu, MM. Brididi et Chicard, sur le quadrille des Lanciers, qui, après avoir fait florès dans les salons, s’est implanté au bal Mabilie.
— Ça n’est pas démesurément rigolo, a répondu M. Brididi avec un laconisme antique.
La réponse de M. Chicard est plus personnelle.
— Je ne le danse que dans les salons, a-t-il dit; ici tout l’effet est pour les dames.
Elles sont bien singulières, ces dames. Je ne parle pas de celles qui daignent danser; ce sont généralement les plus laides et les plus mal mises, mais telles qu’elles sont, elles vivent puisqu’elles gigottent. Mais les autres, celles qui se promènent, celles qui sont assises, les pâles, les voilées, les sérieuses, qui ne savent pas pourquoi elles ne sont pas gaies, et les rieuses, qui ne sauraient pas dire pourquoi elles ne sont pas tristes, les vraies reines de Mabille, celles qui ont une cour et un budget, on se demande où sont les armes avec lesquelles elles séduisent, et surtout les charmes avec lesquels elles amusent. Leur grâce, la plupart du temps, est en dépôt chez la couturière et chez la modiste, qui leur en donne pour 10,000 francs par mois. Leur esprit n’existe pas, môme à dose homœopathique. Quant à leur beauté, elle n’est généralement consacrée par la vogue que quand elle a disparu avec leur jeunesse éphémère.
Un programme qui ne varie jamais règle l’ordre de la marche des soirées à Mabille. La demoiselle arrive, entre neuf heures et demie et dix heures, au bras d’un ami, choisi généralement parmi les plus jeunes et les mieux tournés de son entourage. Elle fait un tour avec lui, puis on se sépare. La demoiselle s’assoit sur un fauteuil, seule ou à côté d’une amie sans importance. Le monsieur va exécuter son cavalier seul dans les groupes des deux se?es, semant sur son chemin les poignées de main et les banalités.
Quatre-vingt-dix fois sur cent, avant de lâcher \rthur, Adèle lui dit :
— Arthur, soyez sage.
La recommandation ne tire pas à conséquence, et cependant, elle est inévitable ; elle est d’étiquette et de tradition, a Arthur, soyez sage » fait partie de la fête ; il y est de fondation, comme l’orchestre de Pilodo, le sergent de ville qui surveille l’entrée, et le bureau des cannes.
Un entretien varié n’est pas de rigueur. Écoutez une conversation ou écoutez un mot, c’est toujours la même chose. Une biche, comme on dit désormais sans scrupule, et une biche se ressemblent comme buffleterie et buffleterie dans le même régiment. Seulement, la peau des biches coûte bien plus cher de blanchissage que celle des buffleteries.
Voici le fond de cette histoire universelle, que Rollin n’a pas écrite : — a Les hommes n’ont pas de cœur : Henry m’a refusé un mantclet de dentelles... — Edgard 1 Oh I par exemple ; il n’a jamais été que mon ami. Je l’aime comme ami. Il a voulu être mon amant, il a mis des diamants à mes pieds ; c’est comme s’il eût chanté Femme sensible sur un air du Trovatore ... — Louise a dit hier, à souper, qu’elle me tuerait à cause de Léon, et elle m’a jeté la salière au nez. Jacques voulait en demander raison à Rodolphe... »
Mabille finit de bonne heure, comme on sait. Musard, avec ses fêtes de nuit du samedi, complète Mabille. Celles qui n’ont pas rencontré la fortune aux Champs-Élysées vont courir après elle rue Basse-du-Rempart.
L’hôtel Musard est la Bourse des spéculations de cœur. Mabille, où l’on travaille en plein air, en est le passage de l’Opéra.
L’autre jour, à Musard, un joueur voulait se faire aimer fin courant.
— Nous n’opérons qu’au comptant, lui fut-il répondu du haut d’une expérience âgée de dix-huit printemps. Les hommes sont trop allumettes chimiques pour que l’on se fie à eux. Ils prennent, ils s’éteignent, et bonsoir.
Notez que l’auteur de cette comparaison profonde étudie pour le théâtre, et va prochainement débuter dans les ingénues.
Le plus grand défaut de Mabille, c’est d’exiger de tout entrant le dépôt de sa canne au vestiaire. Une canne est une amie donnée par la nature, et vendue souvent très-cher par Verdier ou Boissier, qu’on n’aime pas à abandonner aux soins du premier venu. On s’ennuie sans elle, elle doit s’ennuyer sans vous, au bureau, au milieu d’une forêt de sœurs qui lui sont inconnues.
On comprend que l’entrée de la Bourse leur soit interdite. Un huissier frappé par la baisse pourrait être tenté de riposter avec sa canne. Il s’ensuivrait des mêlées regrettables où le trois pour cent lui-même pourrait bien laisser quelque chose de sa dignité.
Mais, pourquoi un honnête jonc, qui aime à badiner après l’heure des affaires, ne peut-il obtenir de passer la soirée dans un de ces riants séjours chers à Vénus: Mabille, le Château des Fleurs?
A cette question, la garde qui veille aux barrières de Mabille, et saisit les cannes récalcitrantes au collet, a répondu de la façon suivante :
— « Parmi les dames, émules de M" e Rigolette, qui dansent en folâtrant, ou folâtrent en dansant, quelques-unes sont sous la conduite de tuteurs jaloux, qui seraient capables de
leur donner, devant tout le monde, delà férule sur les épaules. Ce système peut avoir du bon, dans le silence du cabinet ; mais il attristerait cet asile. Dans l’intérêt commun, on s’est décidé à vexer chacun en le désarmant. »
A une pareille raison, il faut rendre en effet les armes, à moins qu’on ne jouisse d’une infirmité qui vous mette audessus des lois. A Mabille, les boiteux sont rois ; ils gardent seuls leur sceptre.
Saluons en passant une reine du lieu nouvellement élevée sur le pavois, qui porte avec éclat un surnom héroïque. La corfitesse de Sévastopol a des yeux dont l’artillerie foudroie, et défendue par un triple rempart d’indifférence, de coquetterie, — de vertu aussi, disent les croyants, elle est quasi invulnérable. Ce n’est pas tout ; cette comtesse a de l’esprit comme dix vaudevillistes qui en auraient, et elle tire à boulets rouges sur ses amis, sur ses ennemis, sur le connu et l’inconnu.
Le hasard l’avait assise auprès d’un couple bourgeois ébloui et fourvoyé, qui, en passant Allée des Veuves, s’était dit qu’ après tout, le gaz luisait pour tout le monde, et était entré le plus bravement qu’il avait pu dans l’antre des sirènes.
La dame était dans un état on ne peut plus intéressant.
— En voilà une, dit la comtesse, en la regardant fixement, qui a été terriblement augmentée par son propriétaire.
Que diable, aussi, les bons bourgeois vont-ils faire dans cette galère ? Il en tombe chaque soir quelques-uns à Mabille, au Château des Fleurs. On les rcconuait à leurs allures effarées. La lumière, la musique, les ont fascinés,
comme le miroir attire l’allouette ; ils viennent offrir à bout portant leurs plumages ternes aux quolibets du demimonde.
Les honnêtes gens qui vivent régulièrement devraient bien rester chez eux, et ne pas témoigner cette curiosité malsaine des choses et des personnes qu’ils défendent à leurs iils. Chacun chez soi, la dignité sera mieux gardée.
Les réunions du printemps se poursuivent à Chantilly, mais la chaleur leur fait du tort. Les chevaux sont mous, le terrain est dur, les spectateurs sont moins nombreux qu’on ne les voit d’ordinaire à cette époque de l’année. Les courses de Longchamps, qui ont été inaugurée avec tant d’éclat, ce printemps, suffisent apparemment aux appétits turfistes du plus grand nombre des Parisiens. L’élite sacrée des sportsmen s’est quasi présentée seule sur ia pelouse de Chantilly. Elle brave le soleil comme naguère elle affrontait les ondées.
La chaleur dont nous jouissons est éminemment favorable aux jockeys et aux gentlemen riders qui ont du poids à perdre, au moyen d’une transpiration intelligente. Ces martyrs de l’amour du turf sont au moins aussi incompréhensibles qu’admirables. Passe encore pour les jockeys ; les privations de l’entraînement font partie de l’état qui est leur gagnepain. Mais les gentlemen qui font de l’art pour l’art 1 Quels artistes enragés I
Connaissez-vous le régime de ce carême chevalin, comme on l’appelle ? Le carême catholique le plus austère est bien moins rigoureux. Non-seulement il faut manger peu à dîner, faire semblant de déjeuner, s’abstenir de ceci, s’interdire cela, mais il faut marcher comme un vrai Juif-Errant, sous
le poids de circonstances aggravantes telles que la multiplicité des paletots, des gilets, des pantalons. Fait-on halte, c’est pour s’asseoir devant un grand feu. Se couche-t-on, c’est sous trois ou quatre couvertures.
L’homme qui se soumet à ce régime fond, à raison d’une livre et demie de graisse par jour, ou bien son embonpoint est terriblement cntété.
Mais il n’y a pas de grenier, il n’v a pas de souterrain, il n’y a pas de prison, il n’v a pas de bagne où la vie ne soit plus douce que ces alternatives de fatigues et de privations.
C’est pourtant à cette vie que se condamnent une semaine quelques-uns des enfants gâtés de la fortune.
Un ami entre chez l’un d’eux, en train de se liquéfier sur son lit, sous ses couvertures et son édredon, la fenêtre ouverte, au grand soleil de midi, la cheminée pleine d’un feu ardent.
— Bonjour et adieu. On meurt dans ta serre chaude. Ne te rends pas malade, au moins.
— Je ne peux pas me rendre malade.
— Tu es parbleu bien heureux.
— Au contraire, et c’est ce qui me désole. Mon entraînement ne sera jamais complet. Imagine-toi que j’ai un estomac de zinc, et que toutes les purgations y perdent leur latin...
Le pauvre homme !
Nous sommes tous sorciers. — Histoire de la belle Sidonie et d’un agent de change. — Banquet en l’honneur de Mesmer.
29 mai.
Si l’exactitude est la politesse des comètes, celle qu’on nous a promise pour le mois de juin n’a plus beaucoup de temps devant elle. Cependant, à mesure que l'échéance approche, on n’en parle plus guère. La comète a été escomptée, comme on dit en Bourse.
Je me suis imaginé, et voilà pourquoi j’en reparle, qu’elle nous était expédiée avec mission de brûler tous les sorciers qui pullulent sur le pavé de Paris. Il est certain qu’il y a débordement do sorciers, et abus de merveilleux. Surtout depuis que M. Dunglas Home est revenu, le surnaturel dont il fait son ordinaire a traversé l’Océan dans sa poche, et l’on ne peut plus entrer dans un salon sans se cogner le nez contre un miracle.
L’incroyable est le menu quotidien de notre scepticisme.
Exemple : la belle Sidonie est une actrice de province qui s’ennuya, un beau jour, de mettre du fard sur sa peau, et du Clairville sur son esprit naturel. Elle vint à Paris, comédienne pour son compte personnel, à ses heures, avec son boudoir pour théâtre, et sa propre fantaisie pour auteur des
jeux de l’amour et du hasard où il pourrait lui plaire de tenir les cartes.
Organisation fine et nerveuse, tête impressionnable, elle aimait le magnétisme et ses étranges prouesses. Elle avait du fluide dans les yeux. Elle se mit à magnétiser son prochain. Un soir qu’on s’était réuni pour souper, elle magnétisa un agent de change.
On interroge l’agent de change en manière de plaisanterie. On surprise ! il est lucide, lucide-supcrfin, extralucide.
— Agent de change, que vois-tu?
— Je vois... dans l’escalier dérobé... un homme... qui se déchausse. — Il ôte ses souliers pour marcher sans bruit. — Il emporte... un panier d’argenterie... qu’il vient de voler.
Les sceptiques rient ; les croyants s'élancent dans la direction indiquée. Triomphe des croyants 1 ils reviennent tenant au collet un coquin qui ne portait pas de chaussures, mais qui emportait, en couverts et en vaisselle plate, la valeur de deux boutiques de cordonnier. L’épreuve était décisive. Miss Sidonie crut à la lucidité du sujet ; le sujet crut à la supériorité du fluide de son magnétiseur.
Ils s’associèrent.
Quel peut être le but d’une association entre une jeune femme et un financier ? — Les encroûtés, les arriérés, les embourbés de Cvthère et de Paphos hésiteront seuls à répondre : gagner de l’argent.
Us en gagnèrent. Us viennent de se partager un bénéfice de 500,000 francs, promptement réalisé. Us opèrent à la
lumière du flambeau magnétique qui ne luit pas pour le commun des spéculateurs. Les autres tâtonnent dans les ténèbres, eux marchent droit, à coup sûr. Chacun d’eux a palpé deux cent cinquante mille francs d’argent mignon pour sa part.
Depuis que le bruit de cette belle victoire du magnétisme sur la fortune commence à se répandre, savez-vous à quoi rêvent les jeunes filles, quel est l’idéal caressé par les Parisiennes de la mansarde et de la boutique qui veulent les unes monter, les autres descendre jusqu’au premier étage, toutes s’enrichir et s’élever, et s’enivrer de dentelles et de cachemires ?
Magnétiser un agent de change, pensent-elles, et puis mourir !
Miss Sidonie a fait événement au banquet donné cette semaine, en l’honneur de Mesmer. Elle portait une robe élégante, couleur d’or pâle ; elle était constellée de pierreries. Los pythonisses les plus célèbres qui banquetaient, en ce jour solennel, dans la compagnie des plus fameux magnétiseurs, ont été éblouies, peut-être consternées de l’éclat de leur sœur en Mesmer. — Je crois avoir le don de la seconde vue comme un autre, puisque — c’est bien établi désormais — nous sommes tous sorciers. — Eh bien, il me semble que Mme Roger, le génie le plus éminent des temps modernes dans sa spécialité, l’oracle qu’on va consulter quand il s’agit de retrouver des chiens perdus, la dernière ressource des volés qui ne sont pas sur la trace de leurs voleurs, a dû faire des réflexions pénibles sur l’ingratitude des caniches.
Vertu, tu n’es qu’un mot ! disait Brutus expirant. A quoi m’a-t-il servi, devait se dire M»e Roger, tout en dînant, de rendre tant de quadrupèdes à leurs familles ? Il y a plus de profit à trouver un agent de change qu’à retrouver dix mille chiens I
Ni hommes ni femmes, mais tous disciples de Mesmer. Il y avait tant de convives pour fêter en un banquet la mémoire du fameux baquet, qu’aucun restaurant, aucun salon pour noces, voire pour nopces et festins, avec autant de p que vous voudrez, ne s’est trouvé assez grand pour le contenir. On s’ est séparé en deux camps. Les burgraves de la chose de leur côté, sous la conduite du baron Dupotet. La folâtre jeunesse, la fantaisie, l’entrain, la verve, le grand nombre et les prêtresses du dieu d’un autre côté, sous la présidence du marquis Duplanti, et chez un restaurateur de Batignolles.
Que de grands hommes, dans cette assemblée t D’abord Triât, le gvmnasiarque connu dans l’univers et dans mille autres lieux. L’habit moderne ne peut pas contenir M. Trial. 11 avait revêtu pour la circonstance un habit complet de velours noir. Un chapeau à la Henri IV ornait son chef puissant. C’était simple et beau.
Les plus fameux propagateurs du magnétisme dans les salons, MM. Marcillct, Regazzoni, brillaient par leur présence, sinon par leurs coiffures. Les lumières, intimidées de la réunion de tant d’astres, ont fait mine de s’éteindre.
— C’est l’œuvre des malins esprits, a dit une voix.
— C’est l’œuvre d’une loi physique, a repris une autre
voix qui avait trouvé la galanterie au fond de son verre. Les semblables se repoussent. Les yeux de ces dames chassent les autres flambeaux.
Les toasts et les discours n’ont pas manqué, bien entendu. On ferait, non pas un feuilleton, mais un volume, avec les mots d’esprit, les mots de cœur, les mots spirituels, les mots éloquents, les mots plats, les mots absurdes qui volaient dans l’air. Le président du banquet s’est montré ingénieux et galant; un M. Morin, docteur en droit, docteur ès lettres, qui n’est peut-être que bachelier dans l'art de boire, a médit du droit, des lettres, de Dieu et de Voltaire, dans l’intérêt mal entendu du magnétisme; M. Jules Lovy, le doyen des hommes d’esprit de la petite presse, a chanté une petite chanson toujours très-piquante, même après avoir beaucoup servi ; enfin, pour le bouquet, Henri Delaage a pris la parole, et son éloquence ardente a mis le feu à l’auditoire. Un homme de sang-froid qui serait entré sur ces entrefaites aurait demandé des pompiers.
M. Delaage a terminé en buvant à la fraternité magnétique. Il était temps que tout le monde se reposât. A force de tressaillir dans sa tombe, Mesmer n’en pouvait plus.
Ce qui étonnera bientôt, ce ne sera plus le merveilleux, mais l’absence de merveilleux. On dira par exemple trèssérieusement à M. Mirés, et comme la chose du monde la plus ordinaire : — « Comment, un esprit n’était pas venu vous prévenir que vous alliez faire avertir le Journal des Chemins de fer ! » — Le second mari d’une veuve, dont le premier était notoirement jaloux, sera tout surpris si son
prédécesseur ne vient pas Fui tirer les pieds, la nuit; et nous autres, chroniqueurs, nous enregistrerons, du plus grand sérieux, des faits tels que celui-ci :
« Aucune table n’a parlé cette semaine ; on s’étonne ; on s’inquiète. Le silence des tables est la leçon des peuples. »
Ou bien encore :
« On écrit de New- York qu’une femme, mère de trois enfants, demeurant dans la quatorzième rue, n° 27, ne compte pas encore un seul medium dans sa famille. »
Voyage au pays latin. — La Closerie des lilas.
10 juillet.
Avant de partir, il faut s’entendre sur une question préalable : le mot anglais shocking est-il naturalisé français, oui ou non ?
Si la réponse est oui, ne venez pas avec nous. S’il retourne non, on va, sans plus de formalités, vous signer votre passe-port pour un pays où nous avons fraîchement abordé pour la première fois.
Ce pays est logé à 99 lieues sud-sud-est de Londres ;
A 75 lieues sud-ouest de Bruxelles ;
A 225 lieues sud-ouest de Berlin ;
A 546 lieues sud-ouest de Saint-Pétersbourg ;
A une demi-cigarette sud-est du Luxembourg.
Je ne crois pas inutile d’ajouter. — excès de précision ne pouvant nuire en géographie, — que le Luxembourg dont il est question est ce jardin qui fleurit au pied des colonnes d’Hercule de la civilisation dramatique, vulgairement nommées péristyle de l’Odéon. Le Luxembourg est aux Tuileries ce que la rive gauche tout entière est à la rive droite, ce que le latin est au français, ce que la cravate blanche d’un professeur est à la cravate blanche d’un conducteur de cotillons, ce que le tartan de la grisette est aux cachemires du demi-monde.
Affligée du déménagement de M. T.-J., ci-git la rue de
Vaugirard.Nous la laissons derrière nous ; nous avons passé
l’Odéon, qui dort, pour deux mois encore, sur un oreiller
d’alexandrins; nous entrons bravement dans le Luxembourg.
Ici commence pour nous l’inconnu. Heureusement, une
bande de naturels du pays s’offre de bonne grâce à guider
les voyageurs venus des rives lointaines. Quoique le Luxem-
bourg ne soit pas tout à fait le désert, cependant il fait meilleur le traverser en caravane.
La belle humeur de nos conducteurs, qui sont des étudiants des deux sexes, hbrége la route. Nous sortons du jardin, et : — « Vous voici, nous disent-ils, à la frontière du royaume que vous avez désiré visiter. Cette entrée qui est devant vous, moins monumentale assurément, et moins illuminée que celle de Mabille, est la porte de la Closerie des lilas. Donnez vingt sous et on ouvrira ; ne donnez pas vos vingt sous et on vous ouvrira encore, car M. Bullier, qui règne ici, est le père de ses sujets, et plus d’un danse peut-
être joyeusement aux sons d’une musique enchanteresse, à qui ses opinions n’ont pas permis de payer le prix convenu. »
Dès l’abord, cette modération du monarque, cette reconnaissance de son peuple, n’est-ce pas plus beau, et plus touchant surtout que tous les cordons et tous les festons de gaz imaginables? A ces simples paroles, ne sentez-vous pas déjà que la civilisation est loin, puisqu’ici fleurissent l’hospitalité facile et la reconnaissance? Un contrôleur accessible à la pitié, cela ne se trouve qu’à la porte d’un bal de Mohicans 1
Ce peuple, par ses vertus, par ses vices, par son langage, par son costume, par sa danse, ne ressemble à rien de ce que les étrangers vont contempler, en de profanes pèlerinages, à Mabille, au Château des Fleurs, à Asnières ou à Musard. Ce n’est plus du demi-monde ; c’est un autre monde.
M me Beecher-Stowe, qui a eu le bon esprit de ne pas le dédaigner, a noté, dans ses Souvenirs agréables de Paris, un trait essentiel qui distingue les habitués de Mabille des naturels de la Closeric des lilas : — Au delà du Luxembourg, on danse bon jeu, bon argent ; allée des Veuves, la » danse serait tout à fait un vain mot, le bal un prétexte, si l’administration ne stipendiait le zèle de quelques Brididis. La Closerie des lilas appartient à M. Bullier aussi légitimement que la Closerie des Genêts a jamais appartenu à feu Frédéric Soulié. Ces deux closeries suffisent à la gloire de ces deux hommes; Le moins littéraire des deux, par ses amitiés, sinon par ses œuvres, n’est pas M. Bullier. Devenu,
d’ancien régisseur de la Chaumière, propriétaire, et, dit-on, millionnaire, il ouvre à deux battants les portes de son jardin, et môme celles de sa salle à manger privée à quelques écrivains qui ont plus de talent que de gants jaunes. S’ils n’ont pas du tout de gants jaunes, il est clair que je n’ai pas fait un éloge exorbitant de leur talent. C’est généralement la bande réaliste qui hante les ombrages du jardin Bullier.
Mais ce sont les écoles qui ont le privilège de fournir aux dames des cavaliers infatigables. L’une d’elles, tout en allumant un cigare qui la mécontentait, faisait en ces termes le panégyrique des disciples d’Esculape : — « Nous avons des danseurs régalias, fournis par l’école de médecine, et la régie nous fait fumer des drogues. »
Dieu merci I on ne manque pas de physiologies d’étudiants, quoique la mode en soit un peu passée ; je me dispenserai donc de m’occuper longtemps de ces messieurs. Mais ces dames méritent un examen plus soutenu. Voici quelques photographies sans retouches que je livre à la curiosité des amateurs.
N° i. — M"« Rose Blanche, vouée au blanc, et à l’air candide ; gracieux type d’ingénue ; — M m " Rose Chéri à dix-huit ans. Nota bene : La cigarette qu’elle tient constamment allumée entre ses lèvres est le phare qui avertit les navigateurs de ne pas trop se fier à cette ingénuité. Signes particuliers : un faible prononcé et malheureux pour le quadrille des Lanciers, dont les figures sont trop compliquées pour la danse fiévreuse du lieu. A dansé dix-sept fois, l’autre jour, avec le môme quidam.
N° 2. — M lle Amélie, dite la femme-poëte. Ne déclamez
pas devant elle le moindre alexandrin, ou elle vous inondera de scs larmes. C’est une sensitive qui frissonne au contact des rimes.
Une tirade d’Hugo lui donne des attaques de nerfs. Une tirade de Briffaut lui-même, si par hasard on en savait une, la remuerait de fond en comble. Poésie à part, elle a bon pied, bon œil et pas de préjugés.
Elle n’a pas le préjugé du chapeau. Pourquoi?... Parce que sa chevelure, orgueilleusement tordue sur sa tête, dit, comme Médée dans Corneille :
Moi, dis-je, et c'est assez,
Moi
Elle n’a pas abjuré cependant le culte des Grâces ; elle fait fine taille dans une ceinture en cuir verni, bouclée pardessus sa robe, qui ceignait naguère la tunique d’un lycéen. Cette ceinture est tout un poème que chacun est libre d’interpréter à sa façon. Était-ce un Joseph, ce lycéen, qui laissa derrière lui sa ceinture en guise de manteau ? ou bien était-ce ce lycéen « qui sort de sa coquille » dont nous parle, dans une de ses chansons, Béranger, ce Béranger populaire que la vie dispute depuis huit jours à l’immortalité?
N" 3. — M“* Annette, dite : Portez-arme. Ce surnom est motivé par l’agilité extraordinaire avec laquelle la susdite demoiselle fait l’exercice avec sa jambe droite, à la pastourelle. Elle manie cette jambe comme les hommes d’élite de la garde nationale seraient heureux de manier leurs fusils. C’est une vraie jambe de clown qui ferait honneur au Cirque.
Avec ce membre docile, elle porte arme bras, ou plutôt jambe-bras.
C’est beau ; malheureusement ce tour de force exige un déplacement de jupons qui a attiré la sollicitude de l’administration. L’art est toujours chaste, s’il faut en croire M. Théophile Gautier. L’art a ses licences, selon l’administration de la Closerie des lilas, mais cet écart-ci dépasse un peu les bornes qu’elle y met. D’un autre côté, interdire le fameux Porteï-armes ! eût été un vrai coup d'État devant lequel on a reculé. Un diplomate a dénoué assez ingénieusement la difficulté, et M lle Annette peut désormais, sans qu’on l’inquiète, dresser son pied au-dessus de sa tête, comme une baïonnette, moyennant certain complément intime de costume qu’eût approuvé M. de Larochefoucault, le sévère surveillant du ballet sous la Restauration.
Lundi soir, M IU Annette s’occupait beaucoup des élections. Elle en demandait des nouvelles à tout venant. — Est-ce pour porter arme en l’honneur des élus? lui demanda l’un de ses amis.
— Non, reprit-elle ; mais, depuis longtemps, je suis tourmentée du désir d’avoir un député dans ma manche, et je voudrais savoir si l’on n’aurait pas nommé, par hasard, un de mes amis.
— Qu’est-ce que tu veux faire d’un député ?
— Tiens I je veux qu’il propose une loi (M 11 * Annette croit encore à l’existence de l’initiative parlementaire) pour autoriser les femmes à monter sur l’impériale des omnibus. Quand je veux aller manger de la galette du Gymnase, j’en ai pour mes douze sous de voiture, — à six sous la place
dans l’intérieur, — six sous pour aller, six sous pour revenir. Ajoutez-y la galette, — au moins quatre sous, — et tout de suite, va pour la pièce de seize sous en une course 1 Au lieu que sur l’impériale c’est moitié prix ; j’irais, je reviendrais, j’aurais consommé, le tout pour mes cinquante centimes.
M 11 * Annette, dite : Portez-arme, a le type juif.
N° 4 et dernier. — M" e Fifine la balocheuse. C’est une blonde aux sourcils bruns, qui s’est lancée comme une cavale infatigable au milieu des orgies vulgaires du bal public et de l’estaminet.
— Reposez-vous, lui disait-on, sinon par pitié pour vous, puisque vous êtes de fer, au moins pour ce pauvre Arthur, qui s’exténue à vous suivre.
— Bah I répondit-elle, il aura bien le temps de se reposer quand il sera à l’hôpital.
Je m’arrête sur ce mot effrayant, qui est l’épilogue et l’expiation d’un grand nombre de ces existences désordonnées. Un peu plus tôt, un peu plus tard, le châtiment inexorable est au bout. On peut donc parler de leurs folies avec quelque indulgence. D’ailleurs, ces enfants perdus de la débauche, qui n’échappent guère, même ici-bas, à leur supplice, sont moins dangereux et moins coupables que les sirènes perfectionnées qui rongent à belles dents, non pas de la galette, mais des patrimoines entiers, ne croient à rien, pas même au plaisir, entraînent autrui à se noyer sans jamais s’exposer elles-mêmes, et placent enfin si habilement leur capital de vices, qu’il leur en revient du luxe, du bienêtre, des hommages, j’ai presque dit de la considération, jusqu’à leur dernier jour.
Au débotté. — M m ' de Svetchine. — Gustave Planche. — La taverne et le salon. — Histoire glorieuse pour le peintre Garneray.
S octobre.
Ce qui m’étonne le plus à Paris, après deux mois d'absence, ce n’est pas, comme disait cet impertinent doge de Gènes : « de m’y voir, b c’est d’avoir pu le quitter. On ne me demande guère de nouvelles des pays que j’ai parcourus, èt c’est moi qui arrête chaque passant de connaissance pour lui dire : « Quoi de nouveau ? quoi de nouveau ? b On a dévoré des kilomètres par beaucoup de centaines, on a gravi des montagnes très-hautes, on est, en fin de compte, beaucoup moins intéressant que ceux qui n’ont pas quitté l’asphalte parisien. Quand nous étions au sommet du pic du Midi, nous nous imaginions occuper, dans le monde, une position honnêtement élevée. Pas du tout I nous étions à je ne sais pas combien de centaines de mètres au-dessous du niveau de la mer parisienne.
Pour nous, une des grandes joies au débotté, c’est de faire sauter le cachet des lettres qui nous attendent chez le concierge, et de rompre la bande des journaux entassés dans un coin. Toute nouvelle, fùt-elle vieille de quinze jours, est fraîche quand on a une faim de naufragé.
Mais quel sombre paquet de lettres de faire-part bordées
de noir ! Que de convois funèbres à suivre pendant ce mois de septembre qui vient de finir ! Que de feuilles, que de rameaux tombés de l’arbre de la célébrité ! La mort continue à étèter les arts, la littérature, le monde : après Eugène Sue et Lerminier, c’est le peintre Gameray; c’est Gustave Planche, la critique faite homme ; c’est Daniel Manin, victime de sa dictature éphémère ; ce sont les plus belles manières et les meilleures traditions administratives qui s’éteignent en M. le comte de Lezay-Marnésia ; c’est le salon le plus spiritualiste de la haute société parisienne qui se ferme, au décès de M me de Svetchine ; enfin, c’est le marquis de Custine qui vient de mourir, bien peu de temps après son ami Lerminier.
M me de Svetchine était une grande dame russe, naturalisée parisienne par une longue habitude, et une femme supérieure dans la plus haute et la plus exquise acception du mot. Moins connue des flâneurs du boulevard que la princesse Bagration ou la princesse de Lievcn, ignorée des petits journaux, elle n’en exerça pas moins une sorte de royauté dans un cercle restreint, mais singulièrement épuré. Son hôtel de la rue Saint-Dominique était particulièrement hanté par les esprits les plus éminents du catholicisme : M. de Montalembert, M. de Falloux, le prince Albert de Broglie. Ce fut presque de chez elle, on peut le dire, que le père Lacordaire prit son essor vers les hautes régions de l’éloquence. L’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre, lui a adressé plusieurs lettres, sur des sujets de métaphysique, qui figurent dans la correspondance du célèbre écrivain. Le Voltaire delà diplomatie, M. doTallevrand,
lui rendit hommage, il y a quelque quarante ans. La foi et l'incrédulité s’entendaient pour reconnaître le rare mérite de M me de Svctchine.
Elle appartenait au rite romain, et sa chapelle particulière avait une réputation. Dans une certaine société on aimait à s’y marier à huis clos. C’était le dernier mot du bon ton catholique. Vous savez que le bon ton se mêle de tout ; de religion, de politique et de falbalas.
La politique n’était pas le fort de Mme de Svetchine; elle planait au-dessus des discussions, et dans les querelles des partis, ne voyait guère que des mêlées de vanités et d’intérêts. Si elle aimait à entendre parler le moins possible des affaires publiques en revanche elle s’inquiétait on ne peut plus des misères privées, et sa charité, bien des gens le savent, était aussi ardente que celle de la célèbre baronne de Krudner. U y a des analogies entre l’auteur de Valérie et M mo de Svetchine; il y a plus de différence encore.
M me do Svctchine^soignait les malades de ses mains de grande dame. Elle servait, en volontaire, dans l’héroïque armée des sœurs de Charité. Ses voisins de l’hôpital du Gros- Caillou sont là pour le dire. Lors do la conclusion du traité de Paris, dans sa joie de voir la fin d’une guerre si sanglante, elle adopta plus particulièrement un des pensionnaires de l’hospice, et donna à ce symbolique bonhomme le beau surnom de la Paix.
Je n’ai pas le loisir des longs discours et des portraits étudiés. Une figure a beau nous être sympathique, il n’en faut pas moins passer outre. Un dernier trait à ce rapide croquis d’après M® 8 de Svetchine: On parlait beaucoup chez
elle et devant elle, l’hiver dernier, du monde surnaturel et de M. Home, qui, soit dit en passant, est de retour à Paris. Crédule ou incrédule, chacun avait placé son mot. — Pour moi, dit, de l’air le plus-simple du monde, la maîtresse du logis, je suis en ces matières de l’avis d’un de mes auteurs favoris, saint Justin, qui dit...
Je vous passe ce que dit saint Justin, et je serais peut-être bien embarrassé pour le redire. Mais, rougissez et rougissons,. lecteurs et lectrices d’Alexandre Dumas. Nous étions déjà bien petits devant M me de Sévigné, qui, comme lecture de campagne, emportait le père Malcbranche aux Rochers. Saint Justin dame terriblement le pion au père Malebranche! Et dire qu’il y a des femmes très-élégantes, très à la mode, qui n’ont jamais lu que les Trois Mousquetaires , et môme pas tout entiers 1 — Je n’ai pas encore eu le temps de les finir, nous disait une de ces dames.
La littérature a fait de superbes obsèques à Gustave Planche. On a rendu au célèbre critique des fleurs pour des épines. C’est de bon goût autour d’une tombe. J’aurais voulu, toutefois, que la chronique s’étendît moins complaisamment sur l’existence de Mohican que la critique delà Revue des Deux- Mondes menait au milieu des civilisés. 11 vécut et mourut dans la Bohême jusqu’au cou, ce qui ne l’empêcha certes pas d’avoir du talent. Mais il faut dire très-haut que le talent ne perd rien à avoir un domicile et un tailleur. Il y a tant de gens qui s’imaginent qu’ils sont des génies parce qu’ils n’ont ni feu ni lieu, et s’attardent le soir à la taverne, entre deux choppcs.
Que si, au lieu de s’oublier au cabaret à absorber bière, absinthe, eau-de-vie, jusqu’au moment où le maître du café
congédiait ses habitués les plus entêtés, Planche eût passé ses soirées avec des gens bien élevés, il lui aurait fallu mettre quelquefois des gants, ce qui ne platt pas à tout le monde, si j’cn crois le grand nombre des mains nues ; mais sa réputation et ses œuvres ne s’en seraient pas plus mal portées. Ah ! certes, il lui aurait fallu renoncer à cette apostrophe que, sur le tard, il adressa plus d’une fois, me dit-on, au tonneau qu’il portait devant lui : « Allons, ma bedaine, il est temps de rentrer au logis ; » mais peut-être eût-il acquis, en échange, les qualités qui manquent à son style comme elles faisaient défaut à sa personne.
C’est triste de se promener de mort en mort dans un feuilleton pavé de tombes comme un cimetière. Je ne referai pas une nécrologie à propos de chacun des personnages célèbres enterrés sans nous ; mais le nom de Louis Gameray me rappelle une historiette que je demande la permission de conter.
En 183... il était à Rouen, et remplissait les fonctions de conservateur du musée de la ville ; fonctions pacifiques, s'il en fut. Mais notre peintre de marine n’était pas seulement un habile manieur de brosse, c’était un brave, qui avait ramé, dans son temps, sur les pontons anglais. Le danger le trouvait toujours prêt à faire face pour son compte et celui des autres.
Un soir, ou plutôt une nuit, il errait dans les rues de Rouen, seul avec son parapluie. Il entend crier: A l’aide! au secours ! à l’assassin ! En pareil cas, les bourgeois avisés, bien loin de se lancer au secours du misérable qui les invoque, vérifient leurs serrures, et poussent sur eux les
verrous oubliés. Garneray, n’écoutant que son courage, — et sourd aux conseils de son parapluie, instrument pacifique, qui lui murmurait à l’oreille les mots de prudence et de fuite, — vole où l’appelle la défense d’un opprimé.
Bientôt il se trouve en face d’une paire de combattants dont l’un ne combattait plus. Écrasé par le bâton d’un adversaire impitoyable, il lui restait à peine la force de crier. Fondre, le parapluie haut, sur le vainqueur, fut pour Garneray l’affaire d’un moment ; et si bien il s’escrima d’estoc et de taille que l’homme au bâton chercha son salut dans la fuite.
Remplacez par des épées ces armes bourgeoises, il y a des drames et des opéras qui commencent ainsi. Dans Marion Delorme , Didier saute par la fenêtre au secours de Saverny qu’on égorgeait dans la rue. Dans la Reine de Chypre, Gérard prête à Lusignan, lâchement assailli, le secours de son bras. 11 s’ensuit un duo, la fameuse romance : Triste exilé, et d’autres mélodies moins célèbres.
Garneray demanda, en prose et sans musique, pour qui il avait eu le plaisir de se couvrir de gloire.
— Je suis journaliste, répondit d’une voix mal assurée, et tout en tâtant ses blessures, le battu délivré. Je rédige à Rouen. Y Indiscret, petit journal pour vous servir, s’il en était capable. Un bourgeois de la ville a trouvé que je tenais trop bien les promesses de mon titre, et s’est aposté lâchement au coin de la rue pour répondre, par des coups de trique, à de légères plaisanteries.
— Votre nom, reprit Garneray.
— Auguste Lireux, répondit son protégé, qui n’avait pro-
bablement pas conscience alors des brillantes destinées promises à ce nom.
Voyez à quoi tient la destinée ! sans le parapluie de Garncrav, M. Lircux était peut-être moissonné dans sa fleur.
Il ne serait pas aujourd’hui une des têtes d’une de nos grandes compagnies financières.
11 n’aurait pas dirigé l’Odéon.
Il n’aurait pas été une des plus solides colonnes de ce petit temple élevé au rire qui s’appelle le Charivari.
Il n’aurait pas passé du Charivari au feuilleton dramatique du Constitutionnel, quand M. Véron ôta des mains du sage Rolle la férule des lundis.
Enfin, sans le parapluie de Louis Garneray, M. Auguste Lireux succombait trop tôt pour émettre certain mot, qui mérite d’être cité ici et de rester à jamais. Un auteur lui recommandait son livre : — Veuillez lire attentivement, monsieur le critique. — Pour qui me prenez-vous, monsieur l’auteur? Croyez-vous que nous ignorions notre métier ? Le plus saint des devoirs, pour un critique, c’est l’impartialité. Or, si je vous lisais, je courrais risque d’être influencé.
Un chapitre inédit des Mystères de Londres . — Le Pays des amours.
% 16 octobre.
La semaine n’a pas été prodigieusement gaie. Ni l’Inde
PAIUS INTIME
ni la Bourse ne donnent encore sujet de rire. L’affaire de M. le comte Migeon devant le tribunal correctionnel de Colmar n’amuse les uns qu’aux dépens des autres. La tragédie du pont de Waterloo, ce chapitre inédit des Mystères de Londres, que les journaux anglais ont mis en circulation, manque totalement de gaieté.
Jusqu’à présent, de cet horrible sac de nuit, bourré de morceaux d’homme et de morceaux d’habit, qui est tombé entre les mains de la justice anglaise, on n’a vu sortir qu’une vérité : c’est que les habits achetés tout faits dans les maisons de confection ne sauraient jamais être confondus avec ceux qu’un tailleur exécute exprès pour vous, sur votre mesure.
Un expert, commis à l’examen des lambeaux sanglants contenus dans le sac où un crime mystérieux s’est enveloppé, a reconnu sur-le-champ que la victime devait être un gentleman, jouissant d’un tailleur et nourri dans la sainte horreur des maisons de confection.
A cette déclaration, les susdites maisons se sont voilé la face. Cette déclaration est la ruine des illusions qu’elles cherchaient à entretenir chez leurs clients, et par suite, porte un vigoureux coup au commerce des habits tout faits. Naguère, les élégants de pacotille achetaient pour cent francs un costume complet à la Belle- Jardinière ou au Bon-Pasteur, et sur la foi du commis qui les avait servis, ils pouvaient se croire mis comme des princes. Cette naïve confiance a été tué par les misérables, deux fois assassins, que cherche la police anglaise.
J’ai mis assassins au pluriel, c’est trop de crimes pour un seul homme.
Un galanl homme, avant de se laisser aller à acheter un paletot tout fait, un bijou en imitation, devrait réfléchir aux conséquences possibles de son erreur. Tant que les boutons ornent ses manchettes, on n’ira pas les suspecter. La réputation du galant homme qui les porte leur prête la valeur qu’ils n’ont pas. Mais vienne ce galant homme à être volé, — cela peut arriver à tout le monde, — le voilà compromis aux yeux de son voleur.
De même, pour un paletot acheté dans les maisons de confection, s’il est porté par M. de C***, par un membre du Jockey-Club dont l’élégance est connue sur la place, personne ne devinera dans le monde l’humble origine de ce vêtement parvenu aux honneurs, je veux dire : aux épaules de M. de C”*. Mais qu’une voiture le renverse dans la rue, qu’une attaque d’apoplexie le foudroie, enfin qu’un malfaiteur l’assassine, comme cela vient de sc passer à Londres, sera-ce agréable pour l’ombre de M. de C”’ de lire le lendemain, > dans les journaux, un inventaire de son cadavre, avec la mention suivante :
« La victime est-elle un homme comme il faut? La blancheur de ses mains, la finesse de son linge, l’élégance de sa chaussure porteraient à le croire. Mais son paletot, visiblement acheté dans un magasin de confection au rabais, fait reconnaître en lui un de ces déclassés, comme il en pullule dans notre société, qui n’ont plus de quoi payer leur tailleur. »
Que de choses dans un menuet I disait un danseur célèbre. Que de choses dans un paletot I quand les circonstances et les hommes le font parler. Vous me direz que ce serait un
peu dur, s’il fallait, chaque fois qu’on se munit d’une redingote, songer qu’elle est peut-être destinée à nous servir de linceul. Je conviens que mes suppositions ne sont pas couleur de rose. Mais, je l’ai dit en commençant, la semaine est triste.
Bien entendu, aucun salon d’ouvert... Laissez-moi donc vous raconter une historiette que me rappelle une pièce d’Édouard Plouvier, dont le titre seul est connu encore : Le Pays des amours.
Où est-elle située, cette contrée dont Scudéry s’était fait le géographe, au beau temps de la galanterie? Comment y voyage-t-on : en chemin de fer, ou à petites journées ? L’un et l’autre mode de locomotion sont admis, je suppose. Il en faut pour tous les goûts : celui-ci désire des étapes fréquentes, des épisodes, en route, si c’est possible. Un léger accident même ne lui déplaît pas, s’il le fait reculer pour mieux sauter, lin tout cas, il veut avoir le temps de compter les roses des buissons et d’en cueillir quelques-unes. Tel autre, au contraire, veut partir et arriver; train expressissime, sans stations intermédiaires.
Quel que soit le meilleur système, j’ai bien envie de décider aujourd’hui que le pays des amours c’est le quartier latin, le pays de la jeunesse et des écoles.
Le hasard vient d’y faire découvrir un double roman de cœur dans un estaminet, — deux amours platoniques et purs, — dignes d’habiter des nuages plus célestes, — deux amours que la fumée de tabac n’a pas obscurcis, — depuis six ans que dure l’un, depuis huit ans que l’autre tient bon t
Connaissez-vous le café Beuglant ? Non ; je gage que vous ne le connaissez pas. Là fleurissent la pipe et le verre de bière ; la pipe et l'absinthe ; la pipe avec le petit verre de n’importe quoi. La pipe partout et toujours ; la pipe sans vergogne de l’étudiant, qui montre encore le bout de son tuyau, môme lorsque, par grand hasard, elle est au repos dans sa poche.
Le café Beuglant, comme son nom l’indique, n’est pas seulement un endroit de consommation, c’est aussi un lieu de régal pour le dilettantisme. On y boit en musique comme aux cafés-concerts des Champs-Élysées. Des chansons qui ont fait un beau chemin dans le monde des débraillés : Les Petits Agneaux, Glycère, ont pris naissance au café Beuglant.
Cet établissement, qui n’est pas sans importance, comme on le voit, se permet, à l’instar des Bouffes-Parisiens d’avoir domicile d’été et domicile d’hiver. Pendant l’hiver, c’est rue Mazarine. Pendant l’été, il transporte scs pénates sous une tente, dans la rue Contrescarpe, si je connais mon pays latin.
Là, le parterre n’est pas froid comme celui de nos grands théâtres où l’on a été obligé d’inventer la claque, — la claque dont on se plaint à tort, — la claque qui n’est autre chose que le fard indispensable à un public blasé et pâli, la Claque qui fait partie du matériel indispensable, et sans laquelle la salle paraîtrait sombre comme si l’on avait oublié d’éclairer la moitié des lustres.
Au café Beuglant, au contraire, le public est si disposé à s’enflammer, si phosphorique, que — pour éviter les incen-
dies, — l’autorité a dit défendre les étincelles. Sans métaphore, il est interdit d’applaudir ou de siffler, et de reprendre les refrains en chœur.
Quand un enthousiaste veut absolument témoigner son admiration à une des artistes, il achète un bouquet à la bouquetière do céans, qui la remet à la cantatrice. C’est oriental on ne peut plus. La fleur parle pour l’homme que le règlement condamne au silence.
La marchande de fleurs fait de très-bonnes affaires. C’est une jeune femme, une grande et belle personne, invariablement vêtue de noir, à la démarche fière, à l’œil, rêveur. Tandis qu’elle s’acquitte de son métier, on dirait qu’elle est ailleurs en esprit. Elle circule entre les tables d’étudiants, protégée contre les familiarités et les hardis propos par je ne sais quelle inviolabilité. Si par hasard un nouveau venu, peu au courant des habitudes de l’endroit, risque une fleurette à l’adresse de la majestueuse marchande de fleurs, elle répond par un regard si froid, si hautain, que le mauvais sujet, décontenancé, n’est pas tenté de revenir à la charge.
Tous les soirs, vers neuf heures, arrive un étudiant d’âge un peu mûr pour un étudiant, un homme de trente ans à peu près, qui s’assied dans le coin le plus solitaire du café. A peine installé, il appelle la bouquetière, échange un ou deux mots avec elle d’un air triste, et lui achète invariablement pour cinq francs de fleurs. Tantôt c’est le prix d’un seul bouquet, tantôt de deux ou trois, selon la saison. Il n’y prend pas garde, et place devant lui, sur sa table, son butinodorant. C’est à lui-même qu’il fait, chaque soir, cette coûteuse galanterie.
-- y-JT-
Il demande une bouteille de bière et allume sa pipe, puis reste comme enseveli dans ses pensées ; — sa pipe est un monument couleur de suie. Le fourneau, un peu démodé, de sa pipe, représente un bonnet à poil tel que le portaient les compagnies d'élite de la garde nationale avant le jour à jamais célèbre où cette coiffure, contraire à l’égalité républicaine, tomba devant un décret du gouvernement provisoire.
Ce bonnet à poil, sur cette pipe, équivaut presque à une date. Cette pipe est la première emplette et la première connaissance que fit en 1846, comme il débarquait à Paris pour y suivre les cours de droit, l’étudiant qui la fume encore aujourd’hui.
Il lui est resté fidèle. Malgré sa fragilité, elle ne l’a pas quitté. C’est beau. — N’ai-je pas dit que nous étions dans le pays des amours ?
La seconde connaissance qu’il fit sur le pavé parisien fut une jeune fleuriste. Il en tomba amoureux d’emblée. Ne pouvant l’acheter comme la pipe, il résolut de l’épouser. La famille et l’école de droit diraient ce qu’elles voudraient.
Mais l’obstacle vint du côté où il ne l’attendait pas, du côté de la petite fleuriste. Une tireuse de caries lui avait prédit qu’elle serait aimée d’un poêle homme d'État. Elle se gardait pour lui. Elle attendit impatiemment, mais vertueusement, que le poète demande se levât à l’horizon, — jusqu’en 1848 !
En ce temps-là régnait Lamartine. Voilà le poète homme d’État annoncé par la sorcière, pensa la jeune fille ; et de renvoyer plus loin que jamais le pauvre étudiant qui soupi-
rait toujours, s’il n’étudiait guère. On le plaignait ; on ne pouvait rien pour lui ; il n’était pas l’homme du destin.
La fleuriste écrivit lettres sur lettres à M. de Lamartine ; lui donna rendez-vous sur rendez-vous ; se ruina à l’attendre dans des fiacres à l’heure, au coin des rues solitaires. Comme bien vous pensez, le poète ne vint pas. La petite fleuriste fut traitée comme la France entière, qui avait rêvé un moment, elle aussi, d’épouser le grand poète homme d’État, et d’élrc heureuse et glorieuse avec lui... M. de Lamartine ne répondit ni à l’appel de la France, ni aux déclarations de la fleuriste.
II y a de cela huit ans : le pays s’est consolé ailleurs, mais la jeune fille est restée fidèle à son rêve. Elle est veuve de son rêve; elle en porte le deuil, — toute bouquetière qu’elle est du café Beuglant.
Lejeune étudiant de 1846 est devenu l’étudiant vieilli et attristé de 1857. Sa même pipe lui tient encore aux lèvres ; son même amour, si peu encouragé, n’a pas délogé de son cœur. Il n’a pas passé un seul examen. Il n’est pas à croire qu’il en passe jamais. Tout l’argent destiné aux inscriptions et aux frais d’examen s’en va en fleurs.
Encore une fois, n’est-ce pas là le pays des amours ?
Modes d’automne. — On a vu des princes épouser... des pianistes. — Arithmétique. — Deux mots d’un enfant.
23 octobre.
Nous avons déjà des modes d’automne très-caractérisées.
Les deux choses les plus en vogue sont la crise financière et les étoffes à carreaux pour robes, chapeaux et manteaux. Si l’argent manque, l’écossais abonde. Les deux modes se développent et fleurissent parallèlement, sans que la crise, en personne discrète, se permette de nuire ouvertement aux carreaux. Celle-là regarde les hommes, et ceux-ci sont le lot des femmes. Il y a notamment certains velours écossais à soixante francs le mètre. — Peuli 1 ce n’est pas la peine de s’en priver. On n’est pas encore assez ruiné pour cela.
Il y a commutation de peine, non-seulement dans l’affaire du capitaine Doineau , mais pour la bourse des maris et de leurs suppléants. Ils étaient condamnés naguère aux volants et aux falbalas à l’infini. La mode les tuait à coup de fanfreluches. Cette année, — attendu que les soies sont en baisse, — c’est la soie elle-même, et sans accessoires, qui qui devient homicide. Les femmes ont résolu de porter, en guise de robes, de la maçonnerie de soie, épaisse comme les murailles d’un vieux château fort.
Les marchands de nouveautés en profilent pour être aussi ruineux que les architectes.
DigitizeU by Googlç
Voilà la nouvelle, — la grande nouvelle dans l’empire des chiffons.
Par delà l’Allemagne, un prince jeune, riche et beau, presque un prince des contes de fées, est en train d'épouser, en guiso de bergère, une simple pianiste. Peut-être le roman, à l’heure où je parle, est-il déjà changé en un fait légal et religieux. En tout cas, il a le pas sur les autres historiettes dans tout salon russo-prussien.
M" e Sophie Dulken, pianiste distinguée, qui était ici l’hiver dernier, s’appelle ou va s’appeler désormais princesse de Rad...il, — un grand nom, d’origine polonaise, qu’un passage parisien a aussi l’honneur de porter.
Le prince voyageait en Russie, il y a trois ou quatre ans. Il arriva dans une ville, — mettons Nijni-Novogorod, — à l’époque de la foire. Une foire russe ne ressemble pas à la fête de Saint-Cloud. Le commerce n’y tourne pas dans un cercle étroit de pains d’épices et de mirlitons. C'est un festival industriel donnant lieu à des déplacements considérables et à des transactions sérieuses. Il vient, de tous les bouts de l’empire, plus de cent mille personnes à Novogorod pour assister à la foire. 11 y vient des artistes nomades qui donnent des concerts ou des spectacles pour charmer les loisirs des commerçants et des curieux.
Dans une de ces soirées, le prince Rad...il vit et entendit M 1,e Dulken. Son talent le charma ; sa beauté le fascina... Elle a des cheveux noirs opulents sur une figure d’un blanc mat, des yeux sans défaut qui lui parurent tout un potime d’azur, — des yeux si longs et si profonds qu’une principauté s’y peut noyer à l’aise.
A la fin du concert, le prince fit demander un entretien à l’artiste qui s’était si puissamment emparée de lui.
— Que vous rapportent, bon an, mal an, vos pèlerinages artistiques ?
— A peu près cinq mille roubles (25,000 francs), Excellence, que je partage avec ma mère et ma petite sœur, — celle que vous venez d’entendre m’accompagner sur l’accordéon.
— Eh bien f venez avec moi toutes trois ; vous serez ma musique particulière, à dix mille roubles par an, à la seule condition de me suivre où ira ma fantaisie,- et de ne plus jouer que pour moi et mes amis.
Le marché fut conclu séance tenante. C’est avec le prince que M" e Dulkcn est venue à Paris. C’est sur son autorisation spéciale qu’elle a pu, donnant au contrat stipulé un coup de canif légitime, se faire entendre en public.
Ils continuèrent leur régime de voyages et de sonates. Enfin, un beau jour, comme elle venait d’exécuter magistralement V Invitation à la valse, de Weber, le prince a demandé l’artiste en mariage.
Il y a quelques mois, on a abusé de la simplicité de M. N..., pour lui faire épouser une jeune fille qui, si elle eût rempli les fonctions de vestale dans l’ancienne Rome, aurait fini comme Norma. Au lieu de l’enterrer vive, on l’a mariée à ce pauvre N...
Celui-ci, après trois mois de mariage, s’éveille un beau matin père de famille. Quoique dans ce temps-ci, on vive, on meure, et par conséquent on doive naître à la vapeur, il
s’étonne d’un bonheur si prompt, et va en chercher l’explication chez le docteur C*“.
— C'est pourtant bien clair, lui répond du plus grand sérieux le fameux médecin. Vous avez entendu dire, n’est-ce pas, que les enfants naissent pour l’ordinaire neuf mois au ‘ plus tôt après le mariage de leurs parents? Eh bien 1 le
compte y est chez vous ; seulement, vous n’avez pas su le faire. Trois mois que vous avez vécu avec M me X..., trois mois qu’elle a vécu avec vous, cela fait six. Ajoutez-v les trois mois que vous avez vécu ensemble, cela fait bien neuf, si l'arithmétique est une science certaine, et vous voilà en possession du chiffre voulu.
Je ne sais pas si le mari était convaincu, mais il ne trouva rien à répondre, et se retira en se grattant le nez.
Les plus jolis mots de la semaine ont été dits par un enfant. A peine éveillé, il réveillait sa mère, un de ces matins, pour lui poser cette grave question : — Qu’est-ce que Dieu ? a-t-il un nez, une bouche, des yeux comme nous ?
— Mon enfant, balbutia la mère à moitié endormie, Dieu, c’est tout, c’est le ciel, c’est l’immensité, c’est l’infini... c’est tout ce que tu ne peux pas comprendre.
— Alors, repartit l’enfant, Dieu est un Anglais ; car il y a des petits Anglais à ma pension, et je ne les comprends pas du tout.
Du même à sa tante : on la lui avait confiée à distraire.il l’emmène dans le jardin, et traçant sur le sable des traits un peu confus: — « Tu vas bien t’amuser, lui dit-il, je vais te montrer la prise de Malakoff: Voilà la tour... Voici les soldats: Français, Anglais, Sardes, — et Belges.
— Belges I
— Oh ! va, je sais bien qu’il n’y avait pas de Belges. Mais comme mon papa est de ce pays-là, c’est pour lui faire plaisir que j’on mots.
La semaine aux chevreuils. — Alexandre Dumas et Michel.
7 novembre.
Il y a de tout dans la semaine qui vient de finir : force petits événements incohérents qui ne forment pas un ensemble, qui ne constituent pas une physionomie, et l’on ne sait par quel bout attaquer cette huitaine indéfinissable.
Pour l’un, le fait dominant de la semaine, c’est l’avénement de M. Dupin, à de nouvelles grandeurs judiciaires. La semaine est politiquo de ce côté.
Toujours, M. Dupin a été un homme de bien de l’esprit. Il est admirablement fidèle à sa cocarde de Gaulois. Dernièrement, dans un entretien familier, quelqu’un ne lui reprochait-il pas d’avoir manqué d’imprudence un jour où il s’agissait de réprimer l’émeute?
— O justice des hommes I répliqua l’ ex-président de l’Assemblée législative, si j’avais eu seulement un soldat sous la main... un seul !,.. je l’envoyais se faire tuer.
Pour les femmes, le fait qui domine tous les autres c’est l’apparition, sur les trottoirs parisiens, des jupons en laine ,rouge rayé de noir, ou bleu rayé de noir, dont les femmes de la ville empruntent, dit-on, la mode à celles de la cour. Dans le même ordre d’idées, on signale quelques éclatantes tentatives de réaction contre la crinoline. Madame Doclie, notamment, s’est produite sur le boulevard dans le simple appareil d’une femme complètement brouillée avec les jupons empesés. Voilà le bulletin de la semaine selon les couturières.
Je demande à une troisième personne des nouvelles de la semaine. Elle me répond : « C’est la semaine aux chevreuils. Lundi, j’ai dîné en ville, dans l’intimité ; il s’agissait d’un quartier de chevreuil. Mardi, j’ai donné à déjeûner à quelques amis avec des côtelettes de chevreuil. Léopold, que j’avais invité, n’est pas venu ; il était allé tuer un chevreuil chez Gustave. Il promet de m’cn envoyer la moitié d’un. De mon côté, je suis engagé à chasser chez Arthur qui m’annonce des chevreuils à foison... Pardieu, vous pouvez compter sur un chevreuil de ma chasse. »
Va donc pour la semaine aux chevreuils*. On connaissait des semaines gaies, des semaines tristes, des semaines où tout Paris danse, d’autres où tout Paris se marie, d’autres encore où tout Paris va à l’enterrement, d’autres enfin où tout Paris est censé au spectacle. La semaine aux chevreuils va faire diversion sur le calendrier.
Profitons du moment pour enregistrer la nouvelle prouesse d’un restaurateur du boulevard. Un de ses habitués avait reçu d’un ami la moitié d’un chevreuil. Comme le consom-
niateur susdit n’a pas de ménage, il fait porter sa venaison chez le restaurateur en question. On inscrit un demi-chevreuil à son actif.
A quelques jours de là, se sentant en appétit de gibier, il demande deux côtelettes de son chevreuil. On les lui donne tendres et cuites à point. Jusque-là, rien de mieux. Mais le diner fini, arrive la carte à payer. — C’est une erreur, sans doute ; on lui a compté ses côtelettes un peu plus cher que s’il n’avait pas fourni la matière première.
— Garçon, faites corriger l’addition. On a oublié que j’avais ici un demi-chevreuil en pension, et l'on me fait payer mes côtelettes d’après le tarif ordinaire, et môme dix sous plus cher qu’elles ne sont marquées sur la carte de la maison.
— Examen de la note fait par le comptoir, le garçon revient :
— Non, monsieur, il n’v a pas d’erreur. C’est précisément parce que monsieur a fourni son chevreuil que ses côtelettes lui coûtent cinquante centimes en sus du prix ordinaire. C’est pour la garde de l’animal de monsieur.
X... qui ne se souciait pas de payer un loyer pour son animal, surtout au prix où les loyers sont maintenant, l’a envoyé chercher le lendemain. Mais on n’a remis à son domestique la coûteuse bôte que contre le payement de sept francs de vinaigre. Après cela, si ce chevreuil de malheur n’est pas bien mariné, il faudra qu’il dise pourquoi.
L’arithmétique, entre les mains d’un homme d’imagination, donne quelquefois des résultat» parfaitement inattendus. C’est ainsi que M. Alexandre Dumas père, — ce mil-
lionnaire de naissance, dont le nom est synonyme de gaspillage, — a pourtant trouvé moyen d’avoir un domestique qui, bon an, mal an, au lieu de lui coûter cinq cents ccus pour les gages, la nourriture, et cœtera, lui en rapporte mille.
Je vois d’ici se dresser l’oreille des ménagères.
Le calcul de Dumas est simple et irréfutable. Michel est à son service depuis dix années, je suppose. En dix ans, son maître a bien écrit cinquante mille lignes sur Michel — des lignes dans le genre de celles-ci :
Je sonnai Michel.
Michel entra.
— Michel !
— Monsieur t
— Es-tu prêt à sortir ?
— Toujours prêt à servir monsieur.
Bon serviteur.
— Il faut aller savoir des nouvelles de mon fils Alexandre.
— Il a encore son rhume ?
— Oui.
— J’y cours.
Et Michel courut.
Nous disons cinquante mille lignes de ce calibre en dix ans, soit cinq mille lignes par an. Nos chiffres sont plutôt • au-dessous qu’au-dessus de la vérité. Chaque ligne, en additionnant le produit :
De la première publication dans un journal,
De la publication en librairie,
Des reproductions,
Des traductions,
rapporte au moins vingt sous à l’auteur de Monte-Christo. C'est donc cinq mille francs par an qu’il tire de Michel, recette brute. C’est mille écus par an de revenus nets quo Michel, habillé, chaussé, blanchi, nourri et payé, met dans la poche de son maître.
Aussi Michel est-il inamovible. Alexandre Dumas reconnaît qu’il perdrait cinquante pour cent à le remplacer. Sa plume est habituée à causer avec lui, et cela marche ! Suivant son expression, il faut moins de temps pour écrire une page de dialogue avec Michel, que pour régler la même feuille de papier.
La Pologne à Paris. — Chez M. Veuillot. — Alexandre Dumas peint par lui-même. — A Compïègne.
6 décembre.
Quand les Bossuets du feuilleton s’écrient d’un ton lamentable : « La conversation se meurt, la conversation est morte; » ils oublient qu’au moment où s’éteignaient, en effet, les derniers foyers de la causerie parisienne, le vent, providentiel cette fois, des révolutions, en nous apportant les brillants débris de la Pologne, fournissait des matériaux pour entretenir sur notre autel le feu qui ne doit jamais s’éteindre. De même qu’en temps de famine il nous arrive des
blés de Russie ou d’Amérique, la fleur transplantée de la société polonaise est venue prêter à la nôtre éclat et parfum, quand pâlissait le flambeau de l’esprit français, quand sa bonne odeur, si célèbre dans l’Europe civilisée, allait s’évaporer.
Un poète parlant d’un poète, Philoxène Boyer, dans ses récentes conférences sur Adam Mickiewicz, a eu l’occasion d’apprécier les services rendus à la France, en échange de son hospitalité, par ce contingent de Polonais illustres. Il a parlé d’eux avec cette furia d’inspiration qui transfigure, dans ses bons moments, cet étrange professeur en un prophète de littérature. Les Polonais, en retour, viennent de lui envoyer une fort belle bague chevalière, où sont gravées les dates des trois soirées qu’il leur a consacrées, en la personne d’Adam Mickiewicz.
Les Czartoryski sont, en raison de l’autorité de leur nom, de l’importance de leur fortune, et de la splendeur des fêles pour lesquelles ils ouvrent à deux battants les portes de l’hôtel Lambert, les plus connus des représentants de la grande société polonaise. Leur nom seul en dit assez, et personne n’ignore quelle grande position cette illustre famille a prise à Paris depuis bien des années.
Moins accessible, et par conséquent plus nouveau à décrire, le salon de M me la comtesse Wonsowicz, nièce du dernier roi de Pologne, n’est pas moins important. A présent que la mort a mis pour toujours les scellés sur les lèvres de M m * Récamier et de M' ue Svelchine, c’est M me Wonsowicz qui reste, par excellence, la reine de la conversation.
L’admission chez elle est un honneur brigué — et quelquefois vainement — par les grands seigneurs les plus intelligents, et par les artistes les plus grands seigneurs. Il n'y a pas. en revanche, une idée élevée, séduisante, ou seulement neuve, à laquelle on ne dise, dès qu’elle frappe à la porte de ce sanctuaire : — Entrez, on vous discutera.
Un jour, c’est le père Hue qui y parle de la Chine. Le lendemain on fait cercle autour de M. Home, et, dans ce cercle enchanté, vous verrez les plus belles tètes de femmes auprès des plus beaux esprits, et les tètes susdites parlent quatre ou cinq langues sans se gêner, et elles traitent de omni re scibili, sans hésiter. — Voilà en quoi elles diffèrent surtout des beautés françaises, auprès desquelles vous avez le choix entre quatre chapitres au plus : valses, chiffons, sentiment, — ou pot-au-feu.
Ce n’est pas qu’on ne danse aussi sur les parquets polonais ; j’en promis à témoin le magnifique bal donné l’an dernier par M m « la comtesse Wosiska, où les danses nationales ont figuré avec un entrain et une élégance mémorables. Tous les charmes, on les possède dans ce coin du monde aimé de Dieu, aux armes réunies de Pologne et de France ; toutes les sciences, on les cultive excellemment, jusques et y compris celles de la mazurka et de la polka. Les jeunes hommes y sont sportsmen et chasseurs comme les comtes de Komar et de Branicki. Les grand’mères y ont les plus beaux cheveux blancs imaginables, parés d’une couronne de bonté égale au respect qui les entoure. Appuyée sur ses quatre fils et sur M me Potocka, sa fille; assez riche
pour avoir pu donner de nombreux millions à chacun de ses cinq enfants, M mo la comtesse douairière Branicka est une survivante des temps seigneuriaux.
Il faudrait consacrer non pas dc3 lignes, mais des pages à chacun de ces noms. Je n’en citerai plus qu’un, celui de la comtesse Rzéwuska, aujourd'hui M m c Jules Lacroix, qui a épousé l’éminent poète de Valéria et du Testament de César, comme sa sœur, M m * de Balzac, a épousé le romancier de la Comédie humaine.
Illustres par leur naissance, illustrées par leur mariage, ces dames se rattachent encore d’un autre côté ô la célébrité. Un de leurs frères, Henri Rzéwuski, est un des meilleurs écrivains de la Pologne moderne.
Le salon que préside M me J. Lacroix avec tant de distinction d’esprit et de manières, est spécialement un terrain d’union pour la noblesse du sang et celle de l’encre, si l’on peut ainsi parler. Un exemple en deux noms expliquera ma pensée. Le duc de Rauzan, gendre du duc de Duras, fils des comtes de Chastellux, coudoie chez elles Jules Janin, l’enfant de ses feuilletons.
Entrons chez M. Yeuillot, l’ennemi de Molière, et le directeur de Y Univers. Dans l’intérieur du célèbre polémiste catholique, il se parle une langue qui n’a cours nulle part ailleurs. Ainsi, l’autre jour, sa petite fdle était en pénitence.
— Qu’as-tu fait de mal ? lui demanda une tante.
— Hélas ! j’ai été gallicane reprend l’enfant.
Gallicane, dans la langue de céans, c’est le mot reçu pour désigner le superlatif de la mauvaise conduite.
La servante du logis elle-même, imbue des doctrines du journal catholique, frottée de son langage, et de plus, « forte en gueule » de naissance, a pris en grippe les rédacteurs du Journal des Débats, en général, et l’honorable M. Prévost- Paradol en particulier. — Elle disait un de ces matins à son boucher qui l’avait mal servie :
— Tenez 1 vous ne valez pas mieux que M. Très-sot- Paradoxe.
N’oubliez pas que c’est une servante — mal éduquée — qui parle.
M. Dumas père a eu, l’autre jour, une lueur de modestie excessive. Pendant cet accès, qui heureusement n’a pas eu de suite, il s’est apprécié lui-même, avec une excessive sévérité, dans cette phrase expressive et triviale :
— Allons, c’est fini ; je suis un vieux veau qui n’a jamais pu devenir bœuf.
J’aime bien aussi ce mot d’un avare de soixante-quinze ans, riche de 150,000 livres de rente, qui sollicitait une place du gouvernement : — « Si je ne l’obtiens . pas, il n’y a pas moyen de vivre ; il faudrait entamer mes revenus. » .
J’aime encore mieux le mot d’une vieille femme des environs de Compiègne. Fanatique de l’empereur et do l’empire, elle harcelait tous ceux de la cour qu’elle pouvait joindre, et les suppliait de lui faire voir Napoléon III, bien à son aise.
Une âme charitable compatit à un désir qui n’était rien moins que séditieux, et la plaça un beau jour, aux premières loges, sur le passage de l’empereur.
La bonne femme disait, dans l’ivresse de sa joie ; — A présent, il peut mourir : — je l’ai vu !
Le chapitre de la marchande à la toilette. — Amour et embonpoint.
H décembre.
Mon Dieu I comme il faut plaindre les femmes vouées à l’élégance, les martyres de la parure, les juives-errantes de la mode qui marchent, marchent toujours à la conquête d’une forme ou d’une étoffe nouvelle. Quelques-unes envient ces princesses de la soie, du' velours et des falbalas , d’autres se fâchent tout rouge contre leur devise : « Tout pour le luxe et par le luxe ; » — elles me font pitié, car elles souffrent cruellement, pour la plupart.
Oh ! qu’il faut souffrir quelquefois pour être la plus belle I Au prix de quels expédients, de quels abaissements, le camp des bourgeoises achète ses spleudeurs ! Elles luttent, à armes inégales, contre les dames aux camellias qui ont le genre masculin tout entier pour tributaire de leurs magnificences; elles n’ont qu’un mari à ruiner, — maigre chère! — Comment soutenir la concurrence? — quelquefois à force de ruses, d’artifices, et de petits stratagèmes humiliants pour celles qui les emploient.
J’ai mis par hasard la main sur une créature très-experte en ces matières, une marchande à la toilette. Elle avait dans son magasin une pyramide de robes entassées, robes d’occasion, quoiqu’elles fussent dans tout l’éclat de leur neuf. — « Vous voyez, nous dit la revendeuse, en nous montrant le tas splendide et à peine chiffonné ; c’était hier à M" e Julie X*", qui avait payé le tout quatre ou cinq mille francs, il y a à peine un mois. Nous avons fait affaire ce matin à six cents francs... Elle avait une dette de jeu à paver, et ses amies voulaient forcer Cellarius à ne plus la recevoir à ses bals tant qu’elle leur devrait. Elle a fait de l’argent avec ses nippes.*.. Demain, il ne me restera plus rien de tout ça. J’ai dans ma clientèle cinq ou six femmes du monde, — et des huppées, — qui sont à l’affût de ces occasions-là. Elles ne font pas les bégueules quand il s’agit d’une belle robe à bon marché, allez I Le diable l’aurait portée, elles la porteraient tout de même, après lui, s’il ne l’avait pas roussie. Julie n’est pas un diable, ce n’est qu’une bonne fille. Ses robes, un peu retouchées par-ci, un peu rafraîchies par-là, vont faire figure dans les salons du grand monde... Pauvre Julie ! Tenez, en voilà une bleu de ciel, qu’elle n’avait mise qu’une fois, — aussi une comtesse me l’a déjà retenue. »
Eh bien, je suppose que le bleu sied à ravir à celte comtesse, que la robe de Julie X**', savamment appropriée à sa nouvelle destination, ira, comme un gant fait sur mesure, à sa nouvelle propriétaire et lui procurera des triomphes. Ses rivales diront en la voyant : « — Comment fait-elle? Il n’y a que vingt mille francs de rente dans ce ménage-là,
nous le savons pertinemment, et cependant, depuis six semaines qu’elle est de retour, voilà six robes inédites qu’elle produit. » L’écho de ces propos, enchanteurs pour une femme forcenée d’élégance, viendra charmer les oreilles de la comtesse, — et cependant nous, qui sommes dans le secret de sa toilette, — comme nous la plaignons de tout notre cœur !
Elle sentira de temps en temps le rouge lui monter à la joue en songeant aux antécédents de sa robe bleue. Si quelqu’un allait la reconnaître !... Justement, il y a à la manche droite une petite tache de vin de Champagne, — une tache entôtée comme la goutte de sang qui souille la main de lady Macbeth, après le meurtre : aucune benzine n’a pu en avoir raison. Celte tache imperceptible, son imagination, disons mieux, sa conscience la lui grossit démesurément. 11 lui semblera, par moments, que tout le monde la voit, la commente, et se dit : a Voilà une robe qui a soudé, qui a mené la vie folle, qui a été baptisée par le démon familier des cabinets particuliers. » — Oh ! celte tache, cette tache indiscrète, accusatrice, révélatrice!
La robe brûle les épaules de la pauvre femme, à la fois économe et dépensière, qui s’en est parée. Celle-ci, en effet, — une femme du monde, une honnête femme, qui ne manque pas une occasion de foudroyer, du haut do sa position régulière, les élégances impures, — voilà qu’elle s’est abaissée jusqu’à ramasser les miettes du festin des courtisanes, et elle rêve qu’on la voit dans celte posture humiliante!
Elle est sœur, elle est femme, elle est peut-être mère de famille; elle doit-être la joie, la sainteté, le conseil et la di-
gnité du foyer domestique, et elle se profane ! Ce ne peutêtre sans tourments et sans remords.
Ou bien, c’est que, par une longue habitude de ces petites manœuvres, elle a endormi chez elle le sens moral.
Pour engourdir la sensibilité physique, on a découvert le chloroforme. Il y a aussi des philtres pour tromper la sensibilité du cœur et la justesse de l’esprit; ce sont les sophismes en paroles et en actions.
Si ce n’est cette comtesse en question, c’est sa sœur qui, l’autre jour, a reçu, dans un de nos grands magasins de nouveautés, une leçon bien appliquée.
Où la morale va-t-elle se nicher 1
La dame, comme beaucoup de celles qui achètent sans frein, marchandait sans mesure.
— J’ai eu la même étoffe, disait-elle, chez -l’un de vos confrères, à quarante pour cent moins cher.
— C’est impossible, madame, et vous vous trompez assurément. L’étoffe nous coûte à nous plus que vous ne la voulez payer.
— Je suis pourtant sûre que chez X...
— Chez X... 1 Dans cette maison-là tous les rabais sont possibles, en effet ; mais vous n’ignorez pas qu’il a fait faillite trois fois, et galope en ce moment vers sa quatrième déconfiture... Chez X... I mais, alors, ce n’est plus une vente régulière, c’est une liquidation la veille d’une fermeture.
— Eh! que m’importe à moi? reprit la dame, faites faillite tant que vous voudrez, et vendez-moi meilleur marché.
Il y a encore, à ce qu’il paraît, des commerçants de la vieille roche ; il y en a au moins un, dans Paris, qui recule avec horreur au seul nom de faillite, comme s’il avait marché sur un serpent. Notre marchand de nouveautés, beau comme l’antique, se dressa de toute sa hauteur, et faisant signe au domestique du magasin :
— Pierre, dit-il, ouvrez à madame, elle n’a plus rien à voir ici.
Et voilà au prix de quel calice d’amertumes s’acquièrent certaines élégances !
On a fait un livre sur les manieurs d’argent, il y en aurait un autre non moins actuel à faire sur les coureuses de magasins. La femme qui, du matin au soir, se fait déplier des soieries, qui va de chez' l’un chez l’autre, essayant ici un manlelet, là un chapeau, peut le disputer, en somme, pour le cœur et pour l’esprit, aux agioteurs. Sondez son esprit, — ce ne sont que petits velours, paquets de rubans de toutes nuances, fleurs assorties aux rubans ; ouvrez son cœur, — vous ne le trouverez ni occupé par le devoir, ni assiégé par la passion, ni fidèle à un mari, ni livré à un amant... Sa modiste ne lui laisse pas le temps de songer aux billevesées du sentiment.
Naturellement, ces dames et ces messieurs : les modistes, les couturières, les confectionneurs de vêtements pour femmes, ont profité de la circonstance pour devenir des personnages dans l’État, des manières de ministres, ou plutôt encore, — car ils ont un caractère sacré, — de grands pontifes de l’élégance. On les aborde en saluant très-bas. On a l’air de s’estimer très-heureux de ce qu’ils daignent travail-
1er pour vous. Leur meurt-il un client notable, ils se font un devoir d’assister à ses funérailles dans un costume u’un goût nouveau, destiné à faire sensation. Une pratique importante se marie-t-elle, ils lui font l’honneur de se rendre à l’église dans une toilette à trente-six carats qu’il s’agit de lancer dans le monde. On parle de lanceuses à gages, et de mannequins à quarante sous l’heure loués par les couturières et les tailleurs pour promener sur leurs dos les chefsd’œuvre fraîchement sortis des ateliers en renom. On se trompe. Désormais, ces messieurs et ces dames sont de trop grands personnages pour confier à d’autres qu’à eux-mêmes le soin de faire valoir leurs inventions. A eux appartiennent d’abord cotte sainte mission. Quila remplirait mieuxqu’eux?... avec plus de conviction, du moins.
L’autre semaine, M ,ne la comtesse de F... mariait sa fille. Le matin même du grand jour, on lui remet une lettre. Elle était de la dame préposée à la confection dans la maison G***. Par ce billet, la comtesse était informée que cette dame comptait paraître au mariage de M"* de F*** dans une toilette de grand style qui ferait, ce jour-là, son premier début. Prière de réserver à l’enseigne ambulante de la maison G*** une place bien en vue, bien au large et digne de ses atours.
Le duc de***, qui a rempli des postes éminents sous la Restauration, et dont les services ont été particulièrement agréables au plus spirituel des monarques, — Louis XVIII, — a un fils officier de marine.
Pendant son dernier séjour à Paris, entre deux croisières, ce jeune homme, — dont le tempérament rappelle assez
celui d’un baril de poudre, — vil chaque jour à l’hôtel paternel une jeune fille ^le seize ans, blonde, gracieuse, avenante, de tous points accomplie, et cent fois plus charmante qu’il n’était nécessaire pour tourner la tète à un échappé de Thétis.
Elle n’avait qu’un défaut : c’était la fille de la femme de charge du logis, et elle-même y exerçait l’honnôle mais humble profession' de lingère.
Notre héros pensa d’abord qu’une lingère pouvait se prendre à l’abordage, comme une frégate. 11 en fut pour ses frais d’attaque. Repoussé avec perte, et complètement désemparé, il ne demandait plus qu’à se laisser remorquer jusqu’au mariage. Mais, avant d’arriver à ce port, il fallait doubler le cap des colères paternelles.
Pluie, tonnerre, éclairs. — Un beau jour, pourtant, le calme succède à la tempête. Le père déclare à son fils qu’il ne s’oppose plus à ce qu’il épouse l’objet de sa flamme. — On est de son temps ou on n’en est pas; nous vivons dans une époque de lumières et d’égalité ; déjà, au siècle dernier, la Nanine de M. de Voltaire, qui n’était, après tout, qu’une femme de chambre, n’a-t-elle pas épousé le comte d’Olban?... Bref, le duc consentait au mariage de son fils. Il exigeait seulement qu’il reprît la mer pour un an. Pendant ce temps, le marin réfléchirait aux conséquences d’un acte aussi sérieux que le mariage, et la nouvelle Nanine se formerait aux belles manières sous la direction du duc, son futur beau-père.
O le malin gentilhomme ! ô le Tallcyrand au petit pied ! Sous ses airs nouveaux de condescendance U masquait un
st
plan machiavélique. Il avait remarqué, chez la bru dont l’amour prétendait l’affubler, certaines dispositions à l’embonpoint. Il employa l’année qu’il avait devant lui à faire fructifier cette dangereuse tendance.
Scs complices, dans cet attentat à la beauté de la lingére, furent tous les farineux connus, depuis la pomme de terre jusqu’au racahout des Arabes. Il interdit sévèrement l’exercice à sa victime, sous prétexte qu’il était indigne d’une future duchesse de faire usage de ses pieds. Au bout de six mois de ce régime, la jeune fille avait engraissé de dix-huit livres. Au bout de l’année, elle était monstrueuse. C’était Alboni, moins la voix ; l’éléphant, sans le rossignol qu’il a avalé; un éléphant... lingère.
Sur ces entrefaites revient l’officier, plus épris que jamais, rêvant des vallées d’amour et de langueur. — Embrasse ta fiancée, lui dit ironiquement son père ; et il lui pousse dans les bras cette montagne de santé qu’il avait édifiée si perfidement à son intention. L’officier de marine, épouvanté, malgré sa bravoure, s’enfuit et court encore;
JAimBR - FÉVRIER - MARS - AVRIL
Visite d’élrennes an berger des Petits Agneaux.
Allons ! le jour de l’an est toujours un dieu invincible. Grâce à son intervention toute-puissante, on a rencontré, ces temps-ci, sur le boulevard, la fameuse Crise de 1857, la Crise financière elle-môme qui se promenait au bras du verbe acheter. On les a vus visiter de compagnie les magasins. Jour de l’an est vainqueur sur toute la ligne.
Cette année, comme toujours, le boulevard est envahi par les commerces en plein vent ; les trottoirs sont submergés par des flots de passants de toute catégorie portant des paquets de toutes les dimensions ; eh bien, la scène n’est pas complète, pourtant ; il nous manque un des éléments traditionnels du spectacle ; le ciment qui en reliait ensemble les éléments divers fait complètement- défaut, cette année, par extraordinaire : il n’y a pas de boue dans les rues ! La
chasse aux bonbons, aux cadeaux, aux visites, est faite par des bourgeois qui ne sont pas crottés. C’est la première fois que nous assistons à ce miracle.
Nous avons profité de cette clémence du ciel, favorable aux voyages de long cours, pour nous mettre à la recherche d’un grand homme, très-inconnu dans nos parages, qui n’en est pas moins une manière de souverain fort populaire en son pays. Cette célébrité s’appelle Charles Colmance. Ce roi est un simple ouvrier graveur, chansonnier dans ses moments perdus, qui, entre autres titres de gloire, est l’auteur des Petits Agneaux , cette fantaisie triviale sur l’air de laquelle on enterre, dans tous les théâtres, l’année qui vient de finir.
Ohé! les petits agneaaux! D’où vient ce cri qui n’appartient à aucune langue, vivante ou morte, connue des civilisés? Ohé! les petits agneaux! Comment ce bêlement sorti des tavernes populaires a-t-irretenti de la Bastille à la Madeleine? Comment s’esl-il naturalisé chez nous à tel point que les Variétés, — un théâtre fashionablc qui demeure à deux pas du Jockey’s-Club, — en a fait le mot d’ordre de l’année ? Et notez que ce titre singulier de sa revue, on l’a envié et disputé au théâtre des Variétés!
J’ai voulu connaître non-seulement la chanson qui a ainsi envoyé son refrain à la conquête de notre Paris, mais le père môme de la chanson. Il demeure au fond du faubourg du Temple, rue d’Angoulôme, autant qu’il m’en souvient, et tout contre le canal. On monte deux étages d’un escalier passablement obscur, on est chez le berger, modestement, mais fort proprement logé, des Petits Agneaux. C’est un
homme d’une cinquantaine d’années, portant moustache grise et royale, dont la physionomie a de l’accent sans dureté. Si l’on arrive avec une forte préméditation d’enthousiasme, rien ne s’oppose formellement à ce que l’on admire en lui Je type du barbe populaire. Si, au contraire, on s’est mis en route avec le parti pris de dénigrer, on peut, sans donner une entorse à la vérité, penser que le poète susdit ressemble à un portier, et hésiter s’il faut lui demander
— Gordon, ou chanson, s’il vous plaît?
Trêve d’irrévérences; cet homme est presque un dieu. 11 est aux plaisirs de la Courtille ce qu’un Molière est aux plaisirs d’une cour de Louis XIV. De plus, c’est un confrère à nous : il est, avec ses refrains, le chroniqueur du cabaret, de l’atelier et de la mansarde, comme nous tâchons d’être, en notre vile prose, celui des salons et du boulevard. Il s’empare, — et c’est là le secret de sa vogue, — de l’expression en faveur, du mot en circulation; il le ramasse n’importe où, se garde de le laver, et l’encadre de rimes assorties; puis il met le tout en musique et sert chaud, sans ménager les épices. Plus ça gratte le palais, plus c’est bon. Jugez-cn par les titres de quelques-unes de ses productions en faveur. Ce sont : Un Enfant terrible , ou Quel cochon cochon d’enfant! — Un Repas de famille, ou Ça vous coupe la gueule à quinze pas. — Le Petit Bleu . — Un Nez culotté. — Le Café des Pieds humides, etc.
Ce Charles Colmancc est aujourd’hui dans toute la maturité de son talent. J’ai dit talent, et je ne retire pas le mot. C’est même, à sa manière, en dépit des trivialités citées plus haut, et de beaucoup d’autres du môme genre dont il
ne se fait pas faute, un ouvrier en poésie très-spigneux et très-attentif. Plus attentif, Béranger lui-méme ne l’était pas. Colmancc passe un mois, c’est lui qui nous l’a dit, à polir et à repolir une chanson. Il remet son ouvrage cent fois sur le métier, en pur disciple de Boileau. Il n’entend pas-raillerie sur la césure et fait cas des belles rimes. 11 a savamment discipliné ses refrains, qui viennent prendre leur rang, en miliciens consommés, à la queue des couplets, sans jamais se faire tirer l'oreille.
Quelquefois il arrive à ce Nadaud du ruisseau d’élever sa muse au-dessus de la crotte natale ; les chansons qu’il rime ces jours-là ne sont pas ses filles les plus populaires, mais ce sont celles qu’il chérit le plus. Au rebours, il attache peu d’importance à ses Petits Agneaux, qui ont voyagé d’un pôle à l’autre de Paris. Lui en parler avec insistance, c’est l’humilier. — Tel Balzac n’aimait pas qu’on lui vantât beaucoup son Eugénie Grandet.
Dalila, en province.
D’après ce système, M. Octave Feuillet no devrait pas non plus être satisfait quand il est question de Dalila, son succès le plus retentissant. On dira néanmoins, sans craindre de l’offenser, que Lafontaine a été jouer dimanche dernier à Orléans son rôle si éclatant d’André Roswein. Il s’agissait
d’une bonne œuvre. C’était au bénéfice d’un vieux comédien, Nestor, ancien pensionnaire de la Porte-Saint-Martin.
Le théâtre d’Orléans n’est pas, à ce qu’il parait, merveilleusement équipé, et il a fallu se passer de certains accessoires considérés jusqu’ici comme indispensables à la représentation de Dalila.
Carnioli n’avait pas de cravache.
André Roswein n’avait pas de pistolets.
Le carrosse dans lequel Scrtorius doit apparaître au dernier tableau manquait absolument.
Enfin, il n’y avait pas d’actrice pour remplir le rôle court, mais non sans importance, de Mariette, la soubrette de la princesse Falconieri.
— Impossible de jouer sans soubrette, disait Lafontaine,
— Remplaçons-l;\ par un domestique en livrée, répondait le régisseur. Justement j’ai une belle redingote grise...
— Pourquoi ne pas me proposer tout de suite de faire jouer le rôle de la soubrette par mon nègre ? reprenait Lafontaine, qui a la faiblesse d’avoir un valet de chambre noir.
— ■ Tu ris ; mais cela vaudrait encore mieux que de rendre la location, — disait le bénéficiaire tremblant à l’idée que la représentation pouvait manquer.
Enfin on se procura une soubrette de hasard ; il fut plus aisé d’emprunter une cravache. De plus, Lafontaine déclara qu’en fait de pistolets, il se bornerait à s’armer du plus formidable étui de pipe que l'administration pourrait mettre à sa disposition.
Restait la difficulté de la voiture. Comment dire au pos-
tillon, — en le menaçant de son étui de pipe : a Arrête, ou je te brûle ! » s’il n’v a ni chevaux, ni postillon, ni carrosse?
— J’ai joué Dalila à Carpentras, suggéra le Carnioli de la bande, et voici comment nous nous tirions du dernier tableau. On avait une toile de fond qui représentait la mer. Sertorius arrivait en bateau. Roswein lui criait du rivage, en le menaçant de son pistolet ; « Aborde , ou je te brûle ! » Le vieillard obéissait à cette injonction, et venait prendre terre pour jouer sa dernière scène. Après quoi on le voyait démarrer, toujours dans son embarcation.
— Et quel effet produisait cette fantaisie maritime ?
— Un très-grand effet, je vous jure : le public riait à gorge déployée.
Lafontaine aima mieux conserver le dénoûment de la terre ferme indiqué par M. Feuillet, et l’on se borna à imiter le bruit d’une voiture de poste roulant à la cantonade , tandis que Roswein menaçait, — toujours avec son étui, — un postillon imaginaire.
Le public d’Orléans a fort bien pris cette représentation un peu improvisée, et n’a pas marchandé ses bravos û l’éminent artiste parisien, qui s’était dérangé pour une bonne œuvre. Néanmoins le succès de Lafontaine a été primé, en cette circonstance, par celui d’un musicien de ses amis qu’il avait amené de Paris pour jouer de l’orgue dans la coulisse, tandis que lui-méme, par ordre de la princesse, s’asseoit devant un instrument muet.
Les honnêtes habitants d’Orléans ont bissé le morceau d’orgue. Que voulez-vous ! la province raffole de musique. Ce n’est pas un crime.
La Dame aux Diamants.
J’ai à conter l’histoire d’un collier de Diamants qui pare le cou très-blanc d’une princesse du demi-monde.
La manière dont on a recruté les brillants qui le composent est assez singulière. Pendant la dernière quinzaine de décembre, l’infante qui le possède maintenant prit à part chacun de ses adorateurs, et lui tint à peu près ce langage : — Je ne veux pas de bonbons; je ne veux pas de colifichets d’étagère ; je veux, pour mes étrennes, un diamant, ou rien.
Au jour fixé, les diamants' dociles arrivent, un à un, chez la belle, — les uns à l’insu des autres, bien entendu.
Elle avait son collier en monnaie. Il' ne s’agissait plus que de le faire monter. — Bagatelle! le premier bijoutier venu lui arrangera cela. Certainement; mais la difficulté, la voici : chacun a donné un diamant, — un 3eul 1 s’il voit son cadeau changé en collier, — confine il est malheureusement avéré que les pierres précieuses ne font pas de petits, — il sera amené, à la vue de cet attroupement inattendu de brillants, à soupçonner que la belle, au lieu de lui être fidèle, embellit son existence d’un collier d’amoureux.
Elle a tourné assez adroitement la difficulté; elle a confié sous le sceau du plus grand secret, à chacun en particulier, que sa parure était du strass.
— Il n’y a qu’un seul diamant qui ne soit pas faux ; c’est
celui que vous m’avez donné. Chut!... il faut être joailler pour s’y reconnaître, et mes bonnes amies n’en crèveront pas*moins de dépit en me voyant cndiamantée.
Au bal de l’Opéra.
Quelquefois, — rarement, — on rencontre le désintéressement au bal de l’Opéra, sous le costume d’une humblo pierretle.
Eu Pierrette était M lle M..., des Délassements-Comiques, quand le comte D..., qui venait de gagner une douzaine de mille francs au club, lui offrit sans savoir pourquoi, avec cette prodigalité insouciante des joueurs heureux, un de ces petits chiffons de papier qui valent cinquante louis.
MJ le M,.., n’avait jamais eu tant d’argent à la fois en sa possession; elle pensait que son trésor serait inépuisable... Et pourtant, quarante-huit heures après, toute sa fortune consistait en trente-sept sous, dont une pièce de cinquante centimes douteuse.
— Qu’avait-elle fait des mille francs du comte D...?
Elle réfléchit un instant, puis fit son calcul, non sans peine, à quelques francs près.
Prêté b Arthur 600 fr.
Pour dégager mon linge de chez la blanchisseuse 37
Pour remettre une roulette au lit...... 3 50
„ Quatre livres de pralines IG
Deux costumes de 140 fr. chaque 280
A-compte payés îi ma bonne et à d’autres, plus 2 fr. de galette, environ 45
Le tout formait une somme de 981 francs 50 centimes, que M" e M... s’étonna d’avoir dépensée si vite. — Je n’ai pourtant pas fait de folies, ajouta-t-elle ; je n’ai pas même acheté de homard.
L’enterrement de Rachel.
Avant tout, cette huitaine-ci appartient encore à la grande tragédienne. Les récits de sa vie et de sa mort défilent derrière son cercueil, et on les lit avec le même sentiment de piété curieuse qui, lundi dernier, jour des funérailles, a fait tort à la Bourse elle-même de quelques-uns de ses plus fidèles habitués, au profit du Père-Lachaise. Ce jour-là, lundi, il y avait tant de monde, place Royale, autour de la demeure traversée plutôt qu’habitée par Rachel vivant ses jours suprêmes ; une telle foule sc pressait sur le terrain sacré, ouvert pour recevoir Rachel morte, que presque personne n’a pu réellement et complètement assister aux funérailles.
J’admire les journaux qui ont su aire le dénombrement des spectateurs. La vérité, c’est que leur masse compacte S’est dressée comme un mur devant le spectacle funèbre, et
l’a masqué sur presque tous les points. On voyait des^ hommes et encore des hommes : pôle-méle des parents et des curieux ; — les amis, et ce qui n’est pas tout à fait la même chose, les camarades de l'illustre défunte ; — ses tidôles de la veille et ses dévots du lendemain ; — des gamins, faisant trêve pour une heure à leur refrain favori : Ohé ! les p’tits agneaux ! et le bataillon des tragiques édentés, marmottant entre leurs gencives, en guise de prières des morts, la tirade favorite d’une tragédie quelconque de leur façon : un Asdntbal ou un Smerdis, que l’Odéon reçut il y a un demisiècle, et ne joua jamais. On voyait des chrétiens et des juifs ; force artiste et force gens du monde; des voitures de deuil, des carrosses armoriés, des fiacres, des sergents de ville, des gendarmes. On ne distinguait ni fin, ni commencement, ni milieu, à cette légion en deuil recrutée partout. On était dans le cortège jusqu’au cou, et cependant on le cherchait... — a Ceci n’est pas le cortège, c’est tout le monde ; et moi je veux rejoindre le cortège. » — C’est que, précisément, tout le monde formait le cortège de celle qui, de son vivant, fut l’admiration de tout le monde.
11 y a, au commencement du livre le plus célèbre de Stendhal, la Chartreuse de Parme, un admirable profil de la journée de Waterloo. Le héros du roman, Fabrice dcl Dongo, galope en tout sens sur le champ de bataille labouré par les boulets de canon, et cherche partout la bataille, et n’est jamais bien sûr de l’avoir trouvée. Il recueille ça et là des épisodes, môme des blessures, mais il voudrait sentir palpiter sous sa main le cœur de l’action, et son souhait ne se réalise pas. Tel, à peu près, aux funérailles de Rachcl,
- -r~— ar «a
ce Waterloo du grand art tragique, peut-être à jamais disparu, plus d’un assistant a dû s’échelonner sur les lianes de la foule, sans parvenir à pénétrer plus avant.
Nous sommes de ceux qui n’ont pu arriver ni jusqu’à la maison mortuaire, défendue par un infranchissable rempart humain, ni jusqu’au bord de la tombe ; mais personne n’a vu mieux que nous l'ensemble de la mêlée funèbre, pour laquelle les allées du cimetière se sont trouvées des couloirstrop étroits, et qui brisait involontairement les clôtures sur son passage. Un commun sentiment d’horreur pour la boue, pour le froid, pour la cohue, nous avait réunis, dans la maison du gardien du cimetière, par hasard et sans préméditation, à quatre compagnons de prudence assez curieusement assortis : c’étaient le violoniste Hauman ; un jeune banquier plusieurs fois millionnaire, M. B***; un autre financier moins important, et Henri Delaage, le mystique.
Des fenêtres de cet observatoire, situé tout contre le mur qui sépare la cité des morts juive de la nécropole chrétienne, nous embrassions une scène dont le souvenir ne s'effacera pas de notre esprit : le cimetière semblait peuplé de plus de vivants que de morts, et, quand parut le char funèbre, scs roues n’étaient pas visibles, à peine ses chevaux ; on eût dit qu’il reposait en oscillant sur les épaules de la foule. 11 s’arrêta à quelques pas de la grille que le cercueil devait franchir à bras d’hommes pour pénétrer dans le champ de son éternel repos, et, en s’arrêtant, recula d’un demi-tour de roue. Ce mouvement faillit être fatal au premier rang qui marchait derrière le corbillard. Un homme âgé, que nous primes à distance pour le père de la tragédienne, et qu’A-
PAltlS INTIME
lexandre Dumas, mieux placé que nous pour ne pas se tromper, a dit être le baron Taylor, faillit être écrasé.
Quand le corps eut quitté la voiture, la foule s’élança derrière lui pour pénétrer dans le cimetière juif. Ce fut un moment effrayant. Les femmes criaient, et quelques-unes furent renversées. Le petit garçon de M lle Rachel glissa... un peu plus, le pauvre orphelin tombait dans la boue. La foule était tellement compacte que les têtes mêmes étaient à peines distinctes les unes des autres. Une seule me parut avoir conservé son individualité, c’était celle de M. Cochinat, le moins blond et le plus frisé des littérateurs. Ses dents blanches et son chapeau toujours luisant brillaient au-dessus de la foule tourbillonnante, comme brille un éclair dans un ciel orageux.
A ce moment, la grille fut fermée. Au même instant pénétrait, à demi suffoquée, dans notre asile, M rac Amédine Luther, la gracieuse ingénue blonde du Vaudeville, bellesœur de Rachel par son récent mariage avec M. Raphaël Félix. M. Béchard, l’auteur des Déclassés, l’avait tirée fort à propos de la bagarre.
Dès qu’elle fut remise, M me Luther-Félix voulut pénétrer dans le cimetière, où sa place était marquée au premier rang, et, appelant par la fenêtre les agents préposés à la garde de la grille, invoquant ses habits de grand deuil, elle demanda que pour elle le passage fut ouvert. — Bien volontiers et bien justement on aurait fait fléchir la consigne en sa faveur, mais deux cents personnes peut-être eussent passé derrière elle. C’était là le danger, et l’on ne voulut pas s’y exposer. M me Luther se trouva privée d’assister aux
prières dites sur la tombe de sa belle-sœur. — Même après leur mort, les grandes artistes comme Rachel n’appartiennent pas à leurs parents ; il y a le public entre eux et elles,
Un mot profond a circulé depuis la mort de M"° Rachel, à l’adresse de M me Ristori : — Quelle perte pour la Ristori ! a-l-on dit. Et, en effet, maintenant que Phèdre ne vit plus, les bravos donnés à Mirrha perdent cette petite pointe, co petit parfum d’opposition faite à la reine de la tragédie française qui plaît toujours tant à Paris. De plus, voilà, par cette mort fatale, M m « Ristori dans une position comparablo à celle d’une femme entourée, adulée, à qui, sur ces entrefaites, il arrive de devenir veuve. Les trois quarts du temps, la disparition du mari, loin d’ajouter aux charmes de , la femme et de multiplier autour d’elle les adorateurs, rend ceux-ci plus rares et ôte du piquant à ceux-là. Quoi ! oserait-on soutenir qu’un bon mari fait partie des grâces d’une jolie femme ? Pourquoi pas ? Tout au moins est-on sûr, tant qu’il est en vie, de n’êlre pas exposé à épouser sa femme, et ce n’est pas un mince avantage. Quelle magnifique position ! s’est-on dégoûté d’elle, on la lui laisse.
De môme, supposez qu’il soit entré un peu de caprice dans l’engouemeht des Parisiens pour M me Ristori ; le public, dégrisé, avait, du vivant de M"° Rachel, la ressource de revenir à ses premières amours. A présent, s’il s’est trompé, s’il aimait moins, par hasard, la tragédienne d’outremonts qu’il ne s’est figuré qu’il l’aimait, quelle sera sa consolation à l’heure du retour au sang-froid?
Conseils à un nez.
M ,,e Fargueil est, de l’aveu de tous, une élégante et belle comédienne. Scs camarades qui l’entourent, dans les Fausses bonnes femmes , semblent résolues à faire avec elle assaut, au moins d’élégance. C’est très-bien. Je voudrais seulement que l’une d’entre elles, qui a le nez rouge, bannit résolu- • ment le rouge de ses toilettes. Rien de moins avantageux à ’ porter que nez et rubans assortis. Il ne faut pas non pins, quand on est doué d’un nez sanguin, porter une robe blanche et bleue, sous peine d’avoir 1 air d’un drapeau aux trois couleurs nationales. Un nez rouge n’est pas péché mortel,
— Marion Delorme avait le nez rouge, v et, pour atténuer ses trop vives couleurs, passait des matinées entières les pieds dans l’eau bouillante, — seulement il s’agit de savoir s’habiller à l’air de son nez.
Un mot d’actrice.
L’actrice qui va prendre la parole appartient à la troupe respectable des Délassements-Comiques. Or on vient d’afficher à ce théâtre un ordre du jour interdisant aux demoiselles qui jouent dans la revue d’aller achever la soirée dans la salle, une fois qu’elle sont quittes de leurs rôles. Celle
nouvelle mesure devra être observée tant que la revue actuelle se maintiendra sur l’affiche, et généralement toutes les fois qu’on aura joué « des rôles à jambes. » — C’est une précaution contre l’incendie. Il paraît que ces dames, après avoir d’abord usé et abusé, sur la scène, de leurs costumes de nymphes, pour allumer force feux, revêtaient ensuite leurs robes de simples mortelles pour aller les attiser dans la salle. Cela faisait trop de besogne pour les pompiers.
— Malpeste ! s’est écriée une ingénue de céans en lisant l’ordonnance de couvre-feu ; voilà une consigne qui équivaut à une fière retenue sur nos appointements.
On a surnommé celte petite personne l’Augustine Brohan du boulevard du Temple. C’est encore elle qui disait à une de ses camarades, qui racontait s’être trouvée mal en dînant : « — Pour la première fois, alors, tu t’es rendue justice. »
Leçon d’arithmétique.
Au bal de l’Opéra, les amateurs se plaignent de ne plus trouver même à glaner des propos et des dominos de cet ordre-là. Cet hiver, malgré les bonnes intentions de l’administration, et quoique le beau sexe ne soit plus admis qu’en présentant au contrôle une carte d’invitation ou une pièce de quarante sous, le personnel féminin est encore en décadence.
On mènera bientôt là les adolescents, pour leur faire prendre le vice en horreur.
Samedi dernier, un flâneur avise un domino solitaire, qui paraissait rêver dans un coin du foyer :
— A quoi penses-lu? lui dit-il.
— Je pense, répond le domino d’une voix rauque, que nous sommes moins payés que les fiacres pour marcher la nuit.
Puis la hideuse voix de rogomme établit, comme la chose du monde la plus simple, le bilan suivant :
— Chaque bal me rapporte en moyenne vingt-cinq francs, dont il faut diminuer huit francs pour les frais : la location du costume ou du domino ; ma place dans une voiture pour venir; l’entrée, — quand on n’a pas d’invitation, — et le quart d’une paire de gants, puisque je mets mes gants quatre fois. Restent dix-sept francs de bénef net. Chien de métier! Un petit coupé fait davantage à trois francs l’heure.
— Mais aussi l’on vous fait souper au vin de Champagne...
— Belle avance ! ça ne dispense même pas de dîner le dimanche.
Le marquis malgré lui.
Rien n’égaye le faubourg Saint-Germain, en sa qualité de noble de bonne souche, comme les efforts que fait pour reluire la noblesse en imitation. Bien plus volontiers il ou-
vrirait les bras à la roture, avouant franchement qu’elle est chauve, n’ayant pas même les deux cheveux de la particule, qu’à ceux qui portent un faux toupet. Néanmoins, quand bourgeois ou bourgeoise a l’ambition de frayer avec les gentilshommes, se revêtir au moins delà particule lui semble un déguisement nécessaire pour pénétrer dans la place. Ainsi, M“> e C*** est devenue Mm® de C***, quand, des rangs de la société constitutionnelle bousculée et détrônée en février 1848, elle a émigré en plein faubourg. Son déménagement lui a réussi par exception. Mais cela tient à son mérite personnel, à sa fortune et aussi aux circonstances dans lesquelles elle l’a accompli. En révolution, on lie assez facilement connaissance, dans le monde aussi bien que sur la place publique, avec ceux qui arborent vos opinions. Mm» devenue de G***, fit la toilette à sa politique aussi bien et plus efficacement qu’à son nom. Sur son passeport elle effaça le mot : orléaniste, inscrivit en grosses lettres celui-ci : légitimiste, et franchit, grâce à ce titre, la frontière du faubourg Saint-Germain. Ceci se [tassait, ne l’oubliez pas, peu de temps après la naissance de feu la république.
Depuis lors, M œ0 de C***, par son grand ton, par l’éclat de ses fêtes, s’est placée au premier rang de sa nouvelle société qui l’avait complètement adoptée. Tout allait au mieux pour son amour-propre. Mais aveuglé par tant de succès, voici qu’il vient de lui donner le pitoyable conseil de s’improviser marquise ou comtesse.
La voilà marquise depuis six semaines, pour la bonne année des rieurs.
Voilà, du même coup, son mari marquis, lui qui ne se souciait pas le moins du monde du marquisat.
Il vit dans ses terres, en Bretagne, loin du monde et loin
de sa femme. Il plantait là-bas ses choux, — façon de parler
sans conséquence, puisqu’il s’agit d’un sage qui a deux cent
mille livres de rente, quand un beau jour lui arrive un grand
papier scellé d’un grand sceau de cire rouge. C’était son
marquisat sous enveloppe. Je ne sais plus quel souverain le
créait marquis, à la requête de M me de C**\ On ne l’eût ni
surpris ni mécontenté davantage, en le saluant mamamouebi. «
M ,ne de C***, pardon : M me la marquise de C”* était donc arrivée à son but, mais non pas d’emblée. Elle avait d’abord souhaité de faire emplette de son titre dans les États romains; mais, de ce côté, sa position de femme séparée de son mari avait nui à sa cause. Il fallut donc changer de plan et poursuivre l’affaire dans les États d’un prince laïque, où elle put enfin se conclure moyennant suffisantes finances; on dit cinquante et quelque mille francs.
Ce ne serait rien pour un piédestal ; c’est un peu cher pour un escabeau boiteux sur lequel la gloriole de la dame ne peut s’asseoir qu’en tremblant.
A qui la barbe ?
Aux bals masqués du Prado (rive gauche) la grande mode de l’année, parmi les étudiantes, c’est d’arriver en gamins,
en étudiants, voire en collégiens, avec la tunique, la ceinture de cuir et le képi sur l’oreille.
Celte mode donne de la besogn» aux contrôleurs, qui ont besoin de distinguer les sexes, pour savoir s’ils doivent réclamer le prix de l’entrée.
Dans les cas douteux, le chef du contrôle passe la main sous le menton de l’être ambigu, et s’il sent le moindre soupçon de barbe, il faut s'exécuter. On est condamné à payer, sans appel. Ce mode d’épreuve a forcé quelques commères à bourse délier, bien qu’elles eussent réellement droit la dispense. Mais la virilité de leur menton les accusait. Quelques adolescents, au contraire, ont passé en contrebande, grâce à leur peau satinée.
Les jeux de la médecine et du hasard:
Un enfant avait avalé •ne pièce de cent sous. Grande terreur maternelle. Le médecin est mandé.
— lieu ! le cas est grave ; enfin, qu’il prenne la potion que je vais ordonner, et nous verrons demain.
Le lendemain, nouvelle visite de l’Esculape.
— Eli bien ! comment va notre malade ? Le remède a-t-il agi ?
— Il y a du mieux, docteur. Mon petit Ernest a déjà rendu trois livres dix sous.
Le Fils naturel et un critique sérieux.
Il paraît qu’à la première représentation du Fils naturel, à peu près tous tant que nous sommes, nous avons été les dupes d’un fluide invisible qui circulait dans la salle. La critique est venue d’abord, qui a jeté de l’eau dans le vin de notre enthousiasme. Puis vient le public à son tour, qui fait ses restrictions, tout en applaudissant. Quant à M Granier de Cassagnac, vous avez lu son article dans le Sommeil musical, journal de MM. Escudier ; au lieu d’applaudir, il ferme ses poings et tombe à bras raccourcis sur l’auteur et sur ses admirateurs.
Cette critique de boxeur a surpris ceux qui ne sont pas au courant des habitudes de l’ancien rédacteur en chef du Constitutionnel. Elle est pourtant on ne peut plus naturelle de sa part. Il faut vous dire que M. Granier n’a peut être pas paru six fois depuis divans à la Comédie-Française, au Gymnase, au Vaudeville, ou dans n’importe quelle autre salle de spectacle. Ce qui lui plaît à lui, ce sont les lutteurs, les boxeurs, les combats, — non pas de la passion contre le devoir ou la loi, — mais de l’homme contre l’homme. Il sait à peine les noms de Samson, de Provost, de Régnier ou de Bressant; mais parlez-lui du terrible Savoyard, de l’invincible Rabasson (de Nimes) I il sait par cœur leur répertoire de coups poing. — « Tel jour, vous dira-t-il sans jamais se tromper, Rabasson n’avait pas tousses moyens, mais le Sa-
voy^rd a donné son plus bel ut de poitrine. » M. Granier connaît son personnel d’athlètes, comme M. Jules Lecomte possède M" e Rachel. Théodore de Banville n’est pas non plus mieux au courant des faits et gestes de tous les comédiens du boulevard, ses idoles.
On voit où M. Granier de Cassagnac a fait son stage avant de venir plaider contre M. Dumas fils, et contre tous, la cause du vrai du grand art dramatique dont il s’improvise le défenseur. Nous l’écouterions avec plus de confiance s’il venait nous parler du grand art de passer la jambe à son adversaire. Sur ce point et sur quelques autres de même famille, la supériorité de ses lumières serait incontestable. Il est connu, dans le monde un peu mêlé qui suit avec acharnement les représentations des athlètes, non point sous son vrai nom, mais sous le sobriquet familier de Gros-Chapeau. La configuration de sa forte tête, la forme de la coiffure que rédige pour lui son chapelier, lui ont valu cette appellation de la part des gamins de la place.
Ils ignorent sans doute qu’ils ont affaire à un des dieux de la presse, égaré parmi des mortels vulgaires par amour pour les beaux horions, et ils l’interpellent avec irrévérence dans , le courant des représentations.
— Ohé, Gros-Chapeau, qu’est-ce que tu penses de ce coup-là?
— Vois-tu I Gros-Chapeau est si content qu’il se trémousse sur son banc... Pas tant de fièvre, Gros-Chapeau.
Certes rien de pareil ne se produit au Gymnase, et l’on comprend qu’un dilettante de cette force en matière de pugilat se soit grandement ennuyé au Fils naturel. Seule-
l’AIUS INTIME
ment son article ne peut faire autorité. C’est moins de la critique que la nostalgie de la barrière du Combat.
Encore à propos du Fils naturel.
Le public a sifflé un de ces soirs.
Le propos qui l’avait révolté est celui-ci : — « Ma future est grasse, dit l’un des personnages de la pièce, et je ne m’en plains pas. Quand on aime bien une femme, plus il y en a...»
Ce n’est peut-être pas d’un goût exquis. Mais tel, que le mot scandalise chez un auteur moderne, l’applaudirait peut-être des deux mains si on le lui donnait pour du Molière.
Quoi qu’il en soit, voici, sur ce texte, une glose en forme d’anecdote :
Au dernier bal masqué de la Portc-Sainl-Martin, un homme de lettres, que nous appellerons Léon, avisa une petite personne piquante déguisée en diablotin, qu’il se sentit l’envie d’aimer un peu, beaucoup, passionnément aujourd’hui, — et pas du tout demain.
Le couple cause deux ou trois heures dans une loge, puis s’en va souper bras dessus bras dessous. Çà et là, le petit
diable avait montré non pas seulement des dents blanches, mais de l’originalité, de la gaieté, presque de l’esprit. Seulement il parlait trop du Fils naturel de M. Dumas fils, dont il paraissait avoir fait une étude approfondie. Puis, sautant, comme un écureuil, d’un sujet à l’autre, il disait à Léon :
— Avec moi, tu ne feras jamais de folies. Je ne t’en laisserai jamais faire... Tu payeras la taxe, pas un sol de plus, foi d’honnéte fille.
Léon ne comprenait pas. Mais que lui importait?
11 était jour quand le diablotin et son cavalier arrivèrent à la porte de la maison où logeait le diablotin. La porte n’avait rien d’infernal. Au rez-de-chaussée, un épicier en gros était en train d’ouvrir ses magasins.
— Entrons chez lui, dit la demoiselle. Il y a de grandes balances, d’énormes balances où je peux m’asseoir, — et où je veux me peser. Si tu as un cadeau à me faire, tu me donneras autant de fois vingt sous que je pèse de livres.
— Es-tu folle ? disait Léon.
— Pas du tout I je suis raisonnable comme M. Barème.
L’épicier malineux se prêta à la plaisanterie en homme
que les denrées coloniales n’ont pas rendu insensible aux humaines faiblesses. — On loge le diablotin dans un plateau, cl, en face, on compte des poids, encore des poids, et toujours des poids. — La petite personne pesait deux cents livres.
— Tu dois être content, dit-elle à -Léon, en sautant à terre, car, comme dit Dumas, « quand on aime bien, plus il y en a... »
Déclaration de faillite.
Ce qui manque à notre hiver, c’est une reine de la mode. M me de Castiglione n’est pas remplacée. Après le coup de canon qui emporta M. de Turenne, on eut beau nommer des maréchaux de France, ce n’était jamais que la monnaie de ce grand homme. Après la mort d’Alexandre, ses successeurs, à eux tous, ne purent porter le poids de son sceptre. Dans un ordre d’idées infiniment plus trivial, le * curieux qui visite l’hôtel des Invalides est loin de se tenir pour satisfait, si arrivé à la cuisine, au lieu de l’admettre à contempler la marmite monstre où cuit le ragoût pour tous les pensionnaires de l’hôtel, on lui fait passer en revue soixante casseroles de dimension ordinaire, lesquelles remplacent provisoirement, — au dire du cicérone, — le Léviathan delà batterie de cuisine, absent pou r cause d’étamage.
Ce n’est pas que nous manquions d’ambitieuses qui aspirent à occuper seules et sans partage le trône de la coquetterie. C’est même piquant d’assister à leurs petits manèges. Pour prouver leurs droits à la suprématie, elles imitent, en les outrant, la mise, les allures, la coiffure de la belle madame de Castiglione. Je ne sais plus quel philosophe de l’antiquité, étant très-pâle, ses disciples se croyaient obligés de se rendre jaunes en avalant du cumin. De loin, avec un peu de distration, avec de mauvais yeux
ou de la bonne volonté, on pouvait les prendre pour le maître; de même les prétendantes en question, avec leur muraille de cheveux prétentieusement dressés sur le front, parviennent quelquefois, — quel triomphe ! — à abuser de loin, au théâtre par exemple, quelque spectateur naïf.
Un enfant terrible.
Un poêle, un peu semblable à Polichinelle, disait l’antre jour, — avec force contorsions, — des vers à une comédienne très-spirituelle, flanquée de son fils un grand railleur de sept ans.
Le bambin regarda avec admiration le pantin débiter sa poésie; puis se retournant vers sa mère :
— Achèlc-le-moi, lui dit-il.
Chez le costumier.
Celte semaine-ci peut s’intituler la revanche du carnaval. Ah ! la grasse semaine ! Ohé ! les p’tits agneaux, qu'est-c’
qui n’a pas un peu cassé, depuis huit jours, la tirelire où il enferme, pendant toute l’année, ses économies de gaieté ?
L'affaire sérieuse de la semaine, c’a été le choix d’un costume. On dansait travesti, ici, là, ailleurs et un peu partout. C’était lundi, par exemple, chez M. Halphen, Mercredi, — coup double, — chez M*>$ Augustine Brohan et aux Frères ■ Provençaux, avec trois jeunes gens, MM. Léon et Lucien Thirion. et Théophile Allamand pour amphitryons.
Dans la journée on se retrouvait chez Moreau, le costumier par excellence, qui n’a pas voulu abandonner, à l’heure de la bataille des oripeaux, son successeur nouvellement installé, M me Delphine Baron. C’est dans les salons de Moreau qu’on retrouvait scs amis et connaissances, ou bien qu’on renouvelait connaissance avec des camarades qu’on avait perdus de vue depuis dix ans.
— Tiens ! où ai-je donc vu ce grand maigre qui ôte son pantalon pour s’insérer dans une culotte d’incroyable?... Parbleu ! nous avons fait nos classes ensemble... c’est un Labadens... c’est Émile Bayan. — Émile me reconnais-tu, échalas ?
— Comme on se retrouve! répond l’échalas interpellé. On- vient chercher un déguisement, on tombe sur un camarade... Veux-tu que je te serre dans mes bras?
— Indique-moi un costume, j’aime mieux ça.
— Toi mon gros Paul il faut te mettre un Templier.
On apporte le Templier conseillé, à moins que l’employé qui s’est chargé de la recherche dans les cartons et dans les armoires n’ait mis la main, chemin faisant, sur un costume de chasse Louis XV, qu’il offre au client. Le client n’a
as.
pas de raison pour tenir au Templier, il essaye d’endosser le costume de chasse.
— Aïe ! les manches sont trop étroites... Si quelqu’un bouge, ou si seulement on parle trop haut, je suis sûr qu’elles vont crever.
A grand peine, le gros Paul se débarrasse de la veste de chasse Louis XV; mais elle a donné dans l’œil au maigre Émile, qui met bas son incroyable et se jette sur le vêtement de chasse. A peine le vêtement est-il sur son dos qu’il cesse de lui plaire. Ainsi de suite. Le gros Paul, de son côté, semble destiné à épuiser le répertoire des costumes disponibles, sans en trouver un seul où sa large poitrine puisse habiter à l’aise. Seigneurs et paysans, tout y passe ; toutes les nations et toutes les classes. Nulle part un logement il sa taille. Cependant le maigre Émile admire tous les -déguisements à mesure qu’ils défilent sur le dos de son trop puissant ami.
— Oh 1 le beau Turc ! il est trop petit pour toi ; il m’ira comme un gant ; je le prends... A moi le Turc !... — Oh I le beau paillasse I c’est dommage qu’il ne puisse pas t’aller; mais c’est mon affaire, il enfonce le Turc 'dans mon estime... — Tiens, te voilà en paysan russe, maintenant au fait, c’est plus simple, ça attire moins l’attention ; c’est peut-être mieux. Après toi le paysan russe, quand tu te seras bien convaincu que tu ne peux pas y entrer.
Vous vous rappelez le fameux vers de cette comédie, Y Irrésolu, dont un seul vers a survécu :
J’aurais mieux fait je crois d’épouser Célimène.
Célimène, chez le costumier, c’est le costume du voisin, qui vous fait toutes sortes d’agaceries, qui vous paraît riche do tous les charmes, jusqu’au moment où le voisin en le rejetant, le met à votre disposition.
11 y aurait peut-être matière à philosopher là dessus. Où la philopsohie va-t-elle se nicher!
A peu près toute la jeunesse parisienne a passé par là, depuis huit jours, sans y entendre malice. Notez en passant, qu’il est expressément convenu, entre lès gens comme il faut, que rien n’est plus désagréable, plus malpropre, plus impossible, que de louer, à tant la soirée, un costume do hasard porté la veille par on ne sait qui, et, l’avant-veille, on sait trop bien par qui. Ici pourtant, comme en d’autres matières plus graves encore, les faits démentent les paroles, et vous reconnaîtrez cette année-ci, sous le déguisement qui vous a fait honneur dans une autre occasion, tel de vos amis votre héritier, sans qu’il en convienne.
Le plus grand malheur qui puisse arrivér à un honnête homme sur ce terrain, c’est de tomber sur un costume dont le succès a marqué il y a un an. On le salue au passage de cette phrase peu consolante pour l’amour-propre du porteur actuel.
— Ah 1 oui, je le reconnais; c’est cet habit qui allait si bien à Léopold l’année dernière.
PAKIS INTIME
Chez M 11 * Prohan.
Mercredi, deux femmes du monde, toutes deux Anglaises, nous croyons le savoir, malgré les impénétrables dominos noirs qui les couvraient, ont assisté à la soirée costumée et masquée qucM ||e Augustine Brolian donnait à ses amis. Voilà une curiosité que nous comprenons à merveille. Le salon de M lle Brolian est à la fois d’excellent ton et d’une grande vivacité d’allures. Le bel esprit et les bonnes manières y font bon ménage. Par suite, les libertés de paroles que le masque comporte savent, dans celte atmosphère de choix, s’arrêter au point juste où commencerait l’excès.
Un spirituel feuilletonniste a montré, en intriguant, tant qu’il lui a plu de garder l’incognito, ses concitoyens de la république des lettres, et même ses plus proches collègues en journalisme, que l’art de badiner ingénieusement derrière un faux nez et une barbe d'emprunt n’est pas aussi fossile que le croient les jeunes. On a beaucoup remarqué un invalide au nez d’argent, palpitant de réalisme, qui s’est transformé en roulier, dans la seconde partie de la soirée. Un juge en grande robe rouge, était tellement dans la vérité de son emploi, qu’à peine arrivé il s’est endormi dans un coin, d’un si profond sommeil, que ni les turbulences de Nadar, déguisé en baby géant, ni les appels de pied d’Armand Barlhct, costumé en maître d’armes, le plastron sur la poi-
trine, le fleuret passé dans la ceinture, n’auraient pu parvenir à l’éveiller. Nadar, le seul Nadar, grand à lui seul comme deux Tournachons superposés, et qui semble toujours avoir grandi depuis la dernière fois qu’on l'a vu, a eu un succès grand comme lui. Un des rédacteurs gras du Figaro faisait merveille à ses côtés, en nourrice garnie d’appas exorbitants, qui eussent singulièrement donné dans l’œil à Sganarellc du Médecin malgré lui.
Le marquis R*'‘ de M”" était en Sévillan, le jeune Machino en Pierrot; le prince Nariscltkin, en domino; le comte Karolv, un grand seigneur hongrois, se drapait dans un opulent manteau de cour ; le comte de Tournon avait caché son nez dans une bouteille de cognac. J’en passe et des plus beaux.
J’ai hôte d’arriver à l’autre sexe : citons d’abord la maîtresse de la maison, en Folie, et sa sœur Madeleine en nourrice russe, coiffée du cacos-chink national. La première si spirituelle, que c’est de l’impudence à elle d’ôtre charmante pardessus le marché; la seconde, si belle qu’être, en outre,une vive intelligence, c’est de sa part un cumul qui n’a pas de nom. Puis l’escadron presque au complet des petites nièces de Molière ; M"' 1 Fix eu marchande de violettes; M ,l€ Dubois en laitière ; M"' Favart en captive ; M ,lc Bornai en Espagnole; M lle Mantelli en paysanne romaine; M* le Édile Riquier en Italienne nuancée de Parisienne.
M ,ne W*** était en duchesse de Chevreusc; M 1 * 0 Falcon, sœur de la grande cantatrice, en marquise; M ,ne S”* femme du fameux forgeron de Gretna-Green, en marquise.
Une belle esclave mauresque, qui n’avait pas l’air d’avoir
pati en esclavage; c’était M*i« llugon. — 51“' Ugalde, en Sévillane, représentait l’Opéra-Comique, et MO® Dameron, en Cauchoise, l’Opéra.
Bal monstre.
Le bal des Provençaux, c’est une autre histoire. C’est le Leviathan lui-môme substitué à la barque qui a porté jusqu’ici le carnaval et sa fortune. C’est bien le bal d’une époque qui a pris pour devise ce mot : Paroxysme.
Douze heures de festins, de musique de chants et de danses ; une maison entière livrée à cinq cents invités ; une carte à payer de 30,000 francs pour les amphitryons ; voilà brièvement le bilan de cette nuit sardanapalesquc, qui a duré la moitié du jour suivant.
Dire par des noms propres qui était là, pêcher quelques individualités dans cette bacchanale immense... Point. En fait de femmes, mettez que toutes les célébrités de la galanterie et du demi-monde avait donné, sauf trois ou quatre étoiles de premier rang, qui avaient jugé de leur dignité de s’abstenir. Leur grandeur les attachait, ce jour là, à d’autres rivages, et personne n’a eu le loisir de regretter leur absence.
En fait d’hommes, il y avait à peu près tout ce qui est
jeune d’âge ou d’habitudes dans le inonde de la Bourse. La littérature et les arts étaient représentés. La jeunesse du faubourg Saint-Germain avait envoyé une députation assez nombreuse. La compagnie, formée d’éléments hétérogènes, était excellente en hommes, prise dans son ensemble.
J’ai dit que je reculais devant les détails. Voici pourtant un mot que j’ai vu tomber des lèvres d’une bergère qui joue les rôles d’ingénue sur un de nos petits théâtres. On lui parlait d’une de ses camarades : — C’est qu’elle a l’air d’une sainte, disait-on, avec son costume tout blanc. Ne trouvez-vous pas?
— Je trouve qu’elle a l’air d’une sainte qui n’a jamais dit d’autre prière que le Veni creator , répondit la petite personne.
Eh oui ; elle faisait des calembours en latin comme un feuilleton des Débats. Elle aura vraisemblablement entendu dire que cette langue bravait l’honnêteté dans les mots, et cette circonstance a décidé son ingénuité à l’apprendre.
Ecce iterum.. . Veuillot.
J’admire fort M. Veuillot, môme quand il nous appelle, nous autres de la petite presse, des expulsés exerçant le banditisme littéraire dans les maquis. Cet homme produit
des injures comme le rosier donne des roses; et il enchâsse si habilement les pavés qu’il vous lance, qu’on se préoccupe du mérite de l’arme, non du coup qu’elle pourra porter. Volontiers on lui dirait, il me semble : « Frappe, je t’écoute, » et on est tout prêt à lui pardonner la violence de ses procédés, C’est chez lui vice de tempérament et vice d’éducation. Il aime les rixes en homme qui est né à Bercy, sur le seuil d’un cabaret, et chez qui le grand écrivain n’a pas étouffé le fils du cabarelier.
Aussi sa position dans les salons catholiques a-t-elle toujours été difficile. Je me souviens qu’en 1844, — il y a quatorze ans, — un vieux gentilhomme mort aujourd’hui, qui appartenait, lui aussi au parti catholique, disait en voyant poindre la célébrité de M. Veuillot : — « Ne frayez jamais avec lui d’égal en égal, vous qui vous appelez Falloux, Montalembert, et qui êtes hommes bien élevés avant tout. Il faut tenir ce vilain à distance, sinon vous en aurez des horions. »
C’était un ci-devant qui parlait ainsi ; aussi l’on riait un peu sous cape de ses idées arriérées sur la civilité puérile et honnête. Il était prophète, cependant. Un autre jour, il disait: « ce n’est pas Veuillot qu’il s’appelle de son vrai nom, mais Voyou. C’est un voyou de lettres. »
Je me rappelle encore un mot remarquable qui fut dit par un personnage singulier à un personnage célèbre au sujet de M. Louis Veuillot. Les deux interlocuteurs sont morts aujourd’hui. Le second était Donoso Cortès, marquis de Valdegamas. Le premier était Ganot, plus connu sous le nom de le Mapah, et fondateur d’une prétendue religion.
— Le bon Dieu ne serait plus tout -puissant, disait ce
mapah avec une lueur de bon sens, s’il avait besoin de la savate de votre Veuillot pour sa défense.
A Paris, je crois que le Veuillot est un breuvage sans inconvénient: on sait ce qu’il est bon d’en prendre et ce qu’il faut en laisser; mais il n’en est pas de môme en province. Le pavillon catholique couvre toute sa marchandise, et certains esprits l’acceptent, fond et forme, de la meilleure foi du monde.
L’autre jour, quelques propriétaires; récemment revenus de leurs terres, se plaignaient, au cercle delà rue de Beaunc, de ne plus pouvoir inviter à dîner les curés de leurs communes, dont la lecture assidue de Y Univers avait trop fortement épicé le langage pour qu’il fût possible de causer avec eux désormais sur un ton de modération convenable.
Petites fêtes de famille.
La chronique n’a pas le temps, et c’est dommage, de s’arrêter à peindre avec assez de détails les petites réunions, dites bals de famille, où l’on est éclairé par une paire de lampes, assistées de quelques bougies clairsemées; où c’est une tante de bonne volonté qui tient le piano ; où c’est le père de famille qui a fait le punch, et avec quel soin, avec quel amour !... Il voudrait pouvoir signer chaque verre.
Ces petites fêtes, les violettes du genre, cachées sous les combles au lieu de l’ôtre sous l’herbe, ont pullulé, comme tous les ans. Le cousin Arthur a conduit le cotillon. Comme l’on s’est amusé ! Le petit Émile, — qui n’a jamais pu de sa vie obtenir même une invitation pour l’hôtel de ville, — n’a cessé d’affirmer que cette soirée sans façon était cent fois jdus de son goût que les pompes du grand monde, et le reposait des grands ha la la officiels et diplomatiques.
Le principal inconvénient du bal de famille, c’est que, comme l’avare Achéron, il ne lèche pas facilement sa proie : Quand il vous tient, il vous tient bien. Vous avez pris votre paletot; vous voilà dans l’escalier; vous dites en vous-même.
— Sauvé 1 merci, mon Dieu, merci 1 — Pas du tout; le maître de la maison s’est aperçu de votre sortie, il vous rattrape par un pan de votre manteau. Vous ne pouvez comme un autre Joseph, le lui laisser entre les mains ; — c’était bon en Égypte, où les rhumes ne sont pas à craindre. Le bourreau en profite pour vous ramener sur le champ de bataille.
— Quoi ! partir sans avoir bu de mon punch 1 — sans avoir dansé avec ma fille Elodie t — sans avoir entendu le petit intermède que nous a promis Gondolieri, son maître de chatit !
Êtes-vous jamais arrivé de bonne heure dans un bal de famille ? Avez-vous jamais assisté à la comédie ou plutôt à la tragédie des lampes? — Quatre-vingt-dix fois sur cent, en ces jours solennels, les carcels font les mauvaises têtes et refusent de s’allumer. Peut-être aussi les mèches sont-elles plus troublées que coupables; peut-être est-ce par modestie que l’huile hésite à monter au moment d’éclairer une assem-
bide comme celle qui se prépare? Quoi qu’il en soit, ni monsieur, ni madame, ni Mariette ne sont parvenus à vaincre la résistance du luminaire. Il y a alors dans le ménage un moment d’anxiété comparable aux angoisses du grand Vatel attendant la marée. Plutôt que de recevoir ses amis et connaissances à la douteuse lueur d’une douzaine de bougies, le maître de céans se passerait au travers du corps les verres des lampes récalcitrantes, — ou bien serait capable de les avaler pilés.
Les demoiselles de village de M. Courbet au bal.
Il y a eu au faubourg Saint-Honoré, chez une femme fort élégante, M me A..., une soirée costumée d’un goût original. Les invités, peu nombreux, une cinquantaine peut-être, tous amis de la maison, s’étaient donné le mot pour arriver ensemble et dans le même costume : les hommes en pierrots, les femmes en laitières. Seule de son espèce, une poissarde richement attifée menait la bande joyeuse.
Le costume des laitières mérite une courte description. Il était en grosse toile dite toile à torchon. Si M. Courbet avait vu l’étoffe, il en aurait retenu quelques coupons pour
ses demoiselles de village. Pour plus de réalisme, les laitières susdites ont fait leur entrée sabots aux pieds. Elles avaient leurs gants dans leurs poches, et ne les auraient mis qu’à la dernière extrémité, c’est-à-dire si leurs partenaires les pierrots avaient eu, eux aussi, les mains nues.
Comme ces messieurs étaient scrupuleusement gantés, ces dames ont dansé toute la nuit sans gants.
Des pieds à la tète, c’était une mascarade d’autant plus piquante, que cette rusticité d’une nuit se déployait précisément dans un salon enivré, aux jours ordinaires, de satin, de dentelles et de diamants. On a dansé, jusqu’à sept heures du matin, des danses paysannesques mêlées à celles de la ville. »
A propos de gants, vous vous souvenez peut-être qu’il y a quinze ans à peu près, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, quelques femmes, qui avaient de beaux bras, de belles mains et une belle hardiesse, voulurent supprimer les gants au bal. On cria haro sur 'les novatrices. Elles avaient tenté de faire une révolution ; et elles ne réussirent qu’à soulever une émeute.
En ce temps-là, le vicomte Charles de Launay tenait le sceptre de la chronique, et il raconta cette réponse d’une jeune femme assez moqueuse ( probablement elle avait les mains rouges ) à ceux qui lui proposaient d’imiter la mode nouvelle : — «Je le veux bien, j’ôterais mes gants, mais à condition que toutes ces dames ôteront leurs peignes. » Et, là-dessus, le vicomte d’ajouter ; — Le trait était mordant, car presque tout le monde a de véritables mains, tandis que les fausses nattes sont très-communes, surtout sur le front
des très-belles femmes, qui ont rarement de beaux cheveux.
Les petits mystères de Paris.
Attiré par les séductions du carnaval, un Quimpérois vient de venir à Paris, et il en a fait une bonne, chez un de nos principaux restaurateurs, à propos de poudre de riz.
La province a beau être notre proche parente par les chemins de fer, c’est toujours une parente assez gauche. Elle ne parvient pas à attraper notre accent et à s’innoculer nos manies, — nos ridicules, si vous voulez.
Elle connaît à fond le Panthéon et le Val-de-Grâce, et les Gobelins ; quoi encore? tout ce que les Parisiens ne visitent jamais. Mais interrogcz-la sur cette question capitale : du rôle de la poudre de riz dans la société moderne, elle n'en sait ni a ni b.
Elle ignore que la fille entretenue, cette lutteuse qui porterait un monde à bras tendu, se sert de la poudre de riz comme l’athlète antique se frottait d’huile avant le combat. Tout terrain étant une arène pour elle, il lui faut toujours et partout sa poudre de riz sous la main : au théâtre, au bois, à table, aussi bien que chez elle. Aussi la plupart do ces dames ont-elles une petite poudrière de poche, assez sem-
blable à une pomme d’api, où elles puisent de temps en ' temps une prise qu’elles étalent sur leurs visages.
Certains restaurateurs, formés aux beaux usages, font figurer dans le couvert la boite à poudre de riz à côté du sel et du poi v re.
La première fois que notre enfant de Quimper se trouva en face de ce condiment d’un nouveau genre, il ne voulut pas avouer sa surprise et questionner le garçon. Non, sa dignité s’y opposait. Il appartient à cette classe de provinciaux vaniteux qui ont la prétention de connaître Paris comme s’ils l’avaient inventé. Il tourna, retourna, flaira la pomme à poudre, puis dit à sa compagne, — non moins Quimpéroise que lui : — C’est du sucre à la rose, — un raffinement parisien. Nous en mettrons à dessert, dans une salade d’oranges. Ce sera délicieux.
Ainsi fut dit, fut fait. Les deux provinciaux absorbèrent consciencieusement une salade d’oranges assaisonnée dans ces conditions nouvelles. Très-probablement elle leur parut détestable, mais ils auraient cru montrer le bout de l’oreille provinciale s’ils n’avaient fait semblant de la trouver excellente, et, même entre eux, ils s’étudient à cacher leurs oreilles.
Pourtant, à peine avaient-ils achevé depuis cinq minutes chacun sa portion, qu’ils échangèrent des confidenoes. Tous deux avaient mal au cœur.
On sonna le garçon, qui, en rapprochant les demi-aveux que lui firent les consommateurs fourvoyés et les pièces de conviction visibles sur la table, démêla la vérité.
— Monsieur et madame se sont trompés, dit-il en
souriant dans sa cravate. Ils ont pris un objet de toilette pour...
• — Et qui vous dit que je ne connaissais pas l’usage de
cette poudre ? reprit le provincial ? C’est une distraction, voilà tout. J’ai tant de choses dans la tête !... Laissez-nous, garçon.
La Quimpéroise, stupéfaite de l’aplomb de son complice, ne savait que penser.
— Est-ce vrai, demanda-t-elle, que tu sais à quoi sert cette maudite di ogue à la rose ?
— Certes, répondit l’homme en se rengorgeant ; mais sortons, l’air nous fera du bien. Je t’expliquerai, en marchant, de quelle toilette le garçon a voulu parler.
Une fois dehors, il fit à sa compagne, la leçon suivante sur la poudre de riz :
— Usage qui nous vient des Romains... hum ! hum !... ou plutôt, qui nous vient des Anglais, comme toutes les modes d’à présent ; mais les Anglais... hum ! hum !... l’ont emprunté aux Romains. Ces derniers, des gourmands finis, té-r moins Lucullus... hum ! hum !,.. Apicius et bien d’autres. Or, on a beau s’appeler Lucullus et avoir à son service particulier les trois frères provençaux du temps, il n’en est pas moins vrai qu’on n’a qu’un estomac, ce qui est bien peu. Ah ! si l’estomac était comme le tonneau des Danaïdes, — autre invention ancienne, — aussitôt vidé que rempli, à la bonne heure, il y aurait du plaisir. Alors, ces goinfres de Romains ont inventé... hum ! liuml... une poudre qui renvoie le premier service par la fenêtre, pour laisser la place libre au second... Comprends-tu?
— Quelle horreur !
— Mais non, mais non; c’est Sardanapale, c’est Parisien de la décadence en diable. — Aujourd’hui, nous ne savions pas la dose, mais je l’étudierai pour la prochaine fois.
Madame de Mouchy.
Il y a eu, cette semaine, tant à Paris qu’au dehors, des morts qu’il faut absolument enregistrer : c’est d’abord celle de la veuve du duc Henri de Mouchy. Sa santé, déjà altérée par le chagrin, n’a pu résister à une violente attaque de grippe, bientôt renforcée d’une fluxion de poitrine,
La duchesse de Mouchy était cousine de son mari. Elle était (illé du duc de Noailles et petite-fille de ce prince de Poix qui, voulant un jour entrer aux Tuileries malgré la résistance d’un garde à pied, qui ne le reconnaissait pas, crut lever la consigne en se nommant:
— Je suis le prince de Poix, lui dit-il.
— Et quand vous seriez prince des haricots, vous ne [lasseriez pas davantage !
M**« de Noailles, plus tard duchesse de Mouchy, aimait à raconter cette anecdote. C’était d’ailleurs une personne remarquable et d’un tour d’esprit trés-piquant. Nous parlc-
rons tout à l’heure des qualités de son cœur. Elle avait eu, dans sa jeunesse, la taille un peu de travers. En 1829, on la traitait dans une maison d’orihopédie, en Lorraine. C’est à cette époque de sa vie que se rapporte le trait suivant. Elle était en route avec sa mère. Un accident de voiture les força de s’arrêter dans un petit village où on ne leur offrit ù manger rien qui fût à leur gré. La femme de chambre trouva pour elle-même du pain bis et un morceau de fromage, et se mit à fonctionner avec un appétit qui donna regret ù ces dames de leur bégueulerie culinaire. Elles acceptèrent le pain bis, le fromage, et M lle de Noaillcs consigna, du plus grand sérieux, la ligne suivante dans ses notes de voyage :
« Le... 1829, j’ai mangé du fromage pour la première fois. »
Sarabande de tabatières.
Des cadeaux précieux, et en particulier de tabatières, Lablache, qui vient aussi de mourir, avait un vrai musée dont il a été souvent question. Il se plaignait devant nous, il y a quelques années, d’être obsédé, de temps en temps, par un singulier cauchemar : «,11 y a des nuits, disait-il, où ces damnées tabatières me mettent au supplice. Je rêve non
pas qu’on me les vole, mais qu’elles s’envolent. Elles s’animent, elles marchent, elles sautent, elles dansent des sarabandes autour de mon lit. Après le bal, les unes disparaissent dans le parquet, comme s’il était semé de trappes; les autres prennent leur essor vers les nuages. Moi, je me démène pour les rappeler, je sue sang et eau pour appeler du secours, et aucun son ne sort de ma bouche. »
Charles Mabille.
Nous enterrons péle-méle, comme frappe la mort. Un des trois frères qui ont donné au jardin Mabille la vie et leur nom, Charles Mabille, vient d’étre emporté. Bien que créateur d’un établissement qui n’est pas tout à fait une pépinière de rosières, bien qu’ancien danseur à l’Opéra, c’était un homme de mœurs sérieuses, une bonne pète de mari et de père de famille. Tout cela ne l’empêcha pas de faire voile, un jour, avec la plus fameuse aventurière de notre époque, Lola Montés elle-même, et l’histoire peu connue' de cette association doit être la page la plus curieuse de la vie de Charles Mabille.
Lola, nu printemps de i 8.’i(>, était revenue à Paris, décidée ii cultiver exclusivement dpux arts d’agrément : la danse et la boxe. Elle prit un maître de pugilat, — j’ai ou-
blié lequel, — et un maître de danse : c’était Charles Mabille. Au bout de quelques leçons, quand elle se crut assez forte pour se relever, dans l’estime des Parisiens, des échecs que ses talents avaient déjà essuyés sur la scène de l’Opéra et sur celle de la Porte-Saint-Martin, elle résolut de se produire dans une soirée donnée au jardin Mabille. On invita tous les connaisseurs , les habitués des clubs élégants , quelques artistes et le plus de feuilletonnistes que l’on put.
Devant ce cercle choisi, la ballerine s’attendait à aller aux nues ; il n’en fut rien. On rit même un peu au nez de ses prétentions; et, quand, suivant sa coutume, elle profita de l’entrainement d’un pas andalou pour casser les cordons de satin de ses souliers et en jeter les morceaux au public, celui-ci ne se baissa pas pour les ramasser, et leva les épaules. La danseuse , indignée d’une pareille froideur, quitta la scène d’un bond, et planta là, pour retourner chez elle, la rage dans le cœur, les ignares qui la méconnaissaient.
Elle monte dans sa voiture, accompagnée d’une certaine lady Stantopine, Vieille femme d’une catégorie singulière, qu’elle avait en ce temps-là attachée à sa personne; — L’horrible public! s’écrie Lola Montés, furieuse de son insuccès; les affreux magots! — Pas si affreux! ose reprendre la Stantopine: moi, j’ai remarqué dans la foule plus d’une moustache soyeuse, plus d’un élégant cavalier qui feraient le bonheur d’une honnête femme.
Lola était moins que jamais d’humeur à supporter la contradiction ; elle riposta par un soufflet au plaidoyer de lady Stantopine en faveur des jeunes moustaches. Toute lady
Stantopine qu’elle était, celle-ci avait un boxeur pour père ; elle s’en souvint, et répondit au souftlet par un coup de poing. Voili la lutte engagée.
On était au rond-point des Champs-Elysées. Les deux champions font arrêter la voiture et descendent pour vider leur querelle de pied ferme. Cependant, au bruit du combat nocturne, la foule s’amasse, la garde arrive, et emmène l’une et l’autre amazone.
Le lendemain de ce combat le plus singulier du monde, Lola Montés, brouillée de nouveau avec Paris, persuadait ’ù Charles Mabille de faire ses malles et de se mettre en route avec elle, pour aller donner des représentations dans les principales villes de l’Europe.
Ils ne dépassèrent pas Bruxelles, où un brusque dénoùment rompit tout h coup leur entente.
La danseuse et son professeur étaient à l’hôtel et causaient tranquillement de leur plan de campagne, quand une visite inattendue vint les surprendre. C’était M. Arnault, directeur de l’Hippodrome de Paris. Il accourait sur les traces de la belle fugitive pour mettre à ses pieds un engagement fabuleux : cinq cents francs par représentation ; plus un bénéfice par an, et rien à faire, une vraie sinécure à cheval! Pour que le public s’étouffât aux portes de l’Hippodrome, , il suffisait, dans la conviction de M. Arnault, d’annoncer que M me la comtesse de Lunsfeld daignerait faire, en personne, un temps de galop dans l’arène.
C’était flatteur, ou M. Arnault ne s’v connaît pas. Mais la comtesse a de singulières façons de remercier! Elle se leva, ou plutôt bondit hors de son siège, retroussa sa robe,
et lira de sa jarretière un poignard nu qu’elle brandit sur l’infortuné directeur de l’Hippodrome. U veut se dérober à sa fureur ; elle le poursuit. Mabille, en cherchant à la contenir, reçoit de sa trop fougueuse élève un coup de poignard dans le bras, en guise d’honoraires.
Ainsi finit leur odyssée. Mentor, fourvoyé, se hâta de regagner ses pénates en jurant qu’on ne l’y prendrait plus.
Chute non littéraire d’un poëte.
Le dernier cavalier qui monte Pégase a fait une chute heureusement sans gravité. M. Yiennet dînait cher. M. le comte de Laribo...; il arrive à la porte de l’hôtel dans un de ces chars numérotés que nous avons la bassesse d’appeler des fiacres. Toujours impatient et fougueux, nôtre immortel se presse trop de mettre pied à terre, glisse et tombe sur le trottoir. On le relève, le front ensanglanté.
Séance tenante, et chez M. de Laribo... même, M. Viennct dut se faire panser au lieu de dîner avec les autres convives. Comme je l’ai dit* le mal n’était pas sérieux] avec un peu d’arnica par-ci, de taffetas d’Angleterre par là, l’auteur de Michel Brémond ne se ressentit bientôt plus de son accident. Ce n’était pas, grâce au ciel, une de ces chutes irrémédiables comme celles de Clovis et d 'Arbogaste. C’était
presque un succès de se blesser si peu en tombant, surtout pour un poète dramatique!
Je m’imagine que, pour remettre si vite M. Viennet sur pied, on aura eu recours, non-seulement aux remèdes que fournissait la pharmacie voisine, mais aussi à la plus puissante des médecines, quand il s’agit d’un hommes de lettres petit ou grand : la louange 1 Pour le consoler de son accident, il y avait à lui dire, tout en le pansant ; « Les Promenades au Père-Lachaise sont un chef-d’œuvre ; votre Philippide ne mourra point ; votre Siège de Damas figurera au temple de Mémoire. » Or, il faut qu’un homme de lettres soit bien tout à fait mort pour que le parfum de l’encens ne le fasse pas revenir à la vie. Fût-il tombé d’un quatrième étage; une voiture lui eût-elle passé sur le corps; eût-il une jambe brisée, les côtes enfoncées, louez à outrance son livre, un de scs drames, son dernier feuilleton, il frémira de plaisir, au milieu de ses tortures, s’il a la force de vous entendre. Le chirurgien qui opère un homme de lettres pourrait employer la louange à jet continu, en guise de chloroforme. Qu’il répète à son client qu’il est le plus grand homme du siècle, pendant qu’il lui scie l’os, je gage que la douleur de l’opération, combattue par la douceur de l'éJoge, cesse d’ètre insupportable.
Intervention des chais dans l’art dramatique.
Maintenant, est-il temps de lâcher les chats?... Les chats en question, au nombre de cinq ou six, appartiennent à la direction du Vaudeville, et constituent, au dire des mauvaises langues, une ménagerie montée contre les auteurs ou les acteurs auxquels on veut faire pièce.
Étant donnée la scène la plus pathétique du monde, vous savez qu’il suffit de l’apparition d’un chat sur les planches pour tourner l’émotion de la salle en hilarité. Même, plus la situation est poignante, plus le fou rire est intense. Jugez donc, quand c’est non plus un animal isolé, mais une famille entière qui fait irruption sur le théâtre, s'il y a de quoi faire vider les arçons aux comédiens et à l’auteur qu’ils interprètent I
Or, on conte que quand M. de Beaufort est mécontent d’un de ses pensionnaires ou de ses vaudevillistes, il le condamne à l’intermède du chat ou môme des chats.
Quoi qu’il en soit, à l’une des dernières représentations du Pamphlétaire, au moment où Lafontaine disait de sa voix la plus pathétique, à la grande dame qui le protège : « Si vous ne venez à mon secours, je suis perdu, » la salle est partie d’un éclat de rire homérique. En effet, il y avait un
magnifique chat, un chat formidable, presque un diminutif de tigre, entre les jambes de l’acteur.
La Marche.
La poussière, une dame verte, une voiture à six chevaux, voilà ce qu’il y a eu de plus remarqué dimanche, avant, pendant et après les courses de la Marche.
L'attelage à six, d’une beauté renversante, était mené par M. Maxence de Damas.
La dame verte, — et verte elle était depuis les brodequins jusqu’au chapeau, et elle portait gants verts et ombrelle verte, — a été baptisée, tout d’une voix, la Cigale. Elle n’a, ce jour-là, demandé à la fourmi que son attention. C’est la seule chose que celle-ci prête quelquefois.
La poussière a dépassé toutes les espérances. Les élégances retour de la Marche sont quasi ensevelies, à l’instar de Pompe!, et il faut les déterrer à coups de brosse, sinon à coups de pioche.
A quoi sert la galette du Gymnase.
Alexandre Dumas a fait jouer à Marseille les Gardes forestiers. Il avait d’abord débarqué à la Canebière avec le manuscrit d’une Jane Eyre, tirée du roman anglais de ce nom. Mais cette héroïne n’était pas complètement vierge; elle avait fait parler d’elle à Bruxelles ; et comme les Marseillais voulaient un drame tout à fait neuf, il leur a improvisé ses Forestiers.
Le refus essuyé par sa Jane, qu’on voulait faire passer pour vierge, et qui n’était que veuve, me rappelle une mésaventure analogue et plus grave, arrivée, il y a six ou sept ans, au théâtre du Gymnase. Le directeur avait reçu et distribué un vaudeville de M. Saint-Hilaire, Blanche et Blanchette, qui devait passer dans quelques jours. On comptait sur un succès. A l’une des dernières répétitions, l’acteur Landrol, qui jouait dans la pièce, eut faim, et lit venir un morceau de cette fameuse galette, qui est la filleule du théâtre. On la lui apporte dans un morceau de papier imprimé, qu’il se met à lire machinalement. Surprise I le chiffon de papier contenait un fragment du rôle de Landrol. Le pièce avait-elle donc paru en librairie ? — Pressé de questions par M. Monligny, l’auteur dut avouer que nonseulement sa Blanche et Blanchette avait été imprimée, mais même qu’elle avait été jouée à la Renaissance une dizaine de fois.
Le Gymnase, averti par ce singulier hasard, ferma sa porte à la fausse primeur qu’il avait accueillie, et celle-ci dégringola jusqu'aux Folies-Dramatiques, où elle a eu plus de cent représentations.
Signor Tamberlick.
Le ténor Tamberlick, qui vient de débuter cette semaine à Paris, a beaucoup chanté en Russie, et il était en grande faveur près du feu czar.
Des fameux artistes italiens qui subsistent, Tamberlick et Ronconi sont ceux que Nicolas admettait à sa fave,ur la plus intime. Rien n’amusait l’empereur comme quand, au milieu de leurs rôles les plus pathétiques, le ténor ou le baryton intercalait quelque pasquinadeà son intention, et ils ne s’en faisaient pas faute, connaissant le goût du maître. Celui-ci aimait à voir percer, à travers le masque tragique, le bout d’oreille du cabotin. Rien ne divertissait ce potentat comme Othello tirant un peu la langue, par ordre, à côté du cadavre de Desdemone, ou Manrico du Trovatore faisant un léger pied de nez, au milieu des grands élans de son quatrième acte. Mario, plus sérieux que ses confrères et n’assaisonnant pas d’une grimace les situations dramatiques, amusait beaucoup moins le czar.
Les deux ténors sont amis intimes, ce qui fait leur éloge à tous deux. Tamberlick est aussi très-lié avec Roger, qui en ce moment fanatise Vienne, n’en déplaise à nos froideurs. Personne n’aime Paris plus que Tamberlick, et c’est précisément à cause de ce grand amour qu’il a tant hésité à s’y faire entendre : — « C’est là, disait-il, que je compte me retirer quand j’aurai quitté le théâtre ; et je ne veux pas risquer d’y échouer, de peur de gâter le plaisir que j’aurais plus lard à y vivre. » Quand enfin il s’est décidé à paraître à la salle Ventadour, il a donné ordre aux ouvriers qui lui bâtissent un hôtel aux Champs-Élysées d’interrompre les travaux, pour ne les reprendre que quand il saurait à quoi s’en tenir sur le jugement des Parisiens. S’il avait échoué, on ne continuait pas l’hôtel ; il renonçait à habiter la ville témoin de son fiasco.
M. de Lamartine. -
Un quidam, plus enthousiaste des Méditations que de la souscription, a dit l’autre jour :
— Lamartine n’est plus une lyre, c’est un tirelire.
Le mot est joli. Mais que prouve-t-il contre la souscription?
Le lendemain de la mort.
Mercredi, a été terminé le premier acte d’un drame posthume, — drame en six parties, — que les commissairespriseurs intitulent, dans le français amphibologique de leur catalogue : Vente après décès de mademoiselle Rachel.... Eh quoi 1 la vendre encore après sa mort ! N’a-t-elle pas assez vendu au public son talent, sa personne, son génie, son âme et sa vie ?
La scène sc passe au n° 9 de la place Royale, dans le grand appartement splendide et ennuyeux où la tragédienne n’eut pas le loisir de s’installer. Elle y passa tout juste le temps nécessaire pour fournir au propriétaire de la maison l’occasion d’augmenter notablement le loyer d’un appartement désormais historique. Quelle bonne affaire pour ce propriétaire aimé des dieux que la mort de notre plus grande artiste ! De ce qu’il louait à elle 4,000 fr., il demande maintenant 6,000, pas un sou de moins.
Décadence des murènes.
L’Académie est une place forte, et n’y entre pas qui veut. 11 y a des jours et des heures, des circonstances où l’on y
pénètre, en observant certaines formalités. Quand la mort a fait un vide dans les rangs de la garnison du Capitole littéraire, son successeur dit un mot d’ordre, et on lui ouvre la poterne.
Ces jours-ci, ce cas a failli se présenter ; un peu plus un académicien était emporté par une mot terrible : M. Flourens a pensé être dévoré par des murènes, poissons anthropophages, comme chacun sait.
Il visitait, avec la pétulance naturelle à son jeune fige, la maison renouvelée de Pompeïa, que la fantaisie archéologique d’un prince a fait construire aux Champs-Élysées. Il tombe la tète la première dans le vivarium ou vivier, peuplé de ces dangereuses murènes. Au bon temps où les gourmets de Rome leur faisaient jeter tous les jours un ou deux esclaves à manger, aussi tranquillement que nous émiettons du pain à un cygne, celles-ci n’auraient certainement fait qu’une bouchée du maladroit académicien, et cette nourriture littéraire leur aurait peut-être donné un grand prix.
Mais tout est dégénéré de nos jours, même l’appétit des murènes. L’immortel put sortir du vivarium, mouillé, enrhumé, mais intact. Il est bien prouvé désormais que le christianisme nous a gâté jusqu’à la férocité des murènes, à moins que celles-ci ne soient tout bonnement de bourgeoises carpes qui s’anoblissent à leur aise en attendant la promulgation de la loi sur l’usurpation des titres.
M. Carlier, ancien préfet de police.
M. Carlier fut un assez grand personnage â son heure pour qu’on doive lui donner quelques lignes au lendemain de sa mort. On l’appela, pendant ses deux années de règne à la préfecture, le Pierre l’Ermite de la république honnête et modérée. Il la conduisait en effet journellement à la croisade contre le socialisme, avec plus d’honnêteté que» de modération. C’était un tempérament méridional né par hasard dans le département de l’Yonne. Il avait l’ardeur des gens du Midi, leur visage, presque leur accent, et, comme eux, ne diminuait rien de ses prouesses quand il les racontait lui-même. Il aimait son rôle de Croquemitaine des rouges, cl l’aurait plutôt joué en charge que mollement. C’est lui qui disait: — Partout où trois républicains sont assemblés, je suis sûr qu’il y a deux de mes hommes. »
Outre sa campagne célèbre contre les arbres de la liberté, M. Carlier en dirigea une contre le fouet des cochers de fiacre. En temps de révolution, toutes les licences prennent leur essort. L’un laisse pousser sa barbe d’une façon démesurée, l’autre ses ongles ou sa chevelure. Quelquefois ce sont les basques d’habits qui prennent des proportions formidables. Messieurs les cochers avaient allongé leur fouet sans raison, et non sans danger pour les passants. On leur enjoignit de faire rentrer leurs mèches dans le devoir. Ils
Digilized by
rARIS INTIME
obéirent non sans murmurer. — Une caricature du moment représente le préfet de police tombé dans la Seine et. près de se noyer. Sur le bord, un cocher de fiacre fait mine de repêcher avec son fouet le malheureux magistrat. Mais le fouet se trouve trop court. Le préfet périra victime de son ordonnance.
Jeune homme, il avait commencé, sans succès, par s’occuper d’affaires. On n’a pas oublié, au Havre, la maison Guillou, Carlier et Bernard. De ces trois associés, un seul survit aujourd’hui, c’est M. Guillou, secrétaire du cercle des Chemins de fer. Carlier, peu propre à cette époque aux travaux de cabinet, faisait le dehors. Jamais d’ailleurs il ne fut grand clerc, c’est pourquoi je ne crois pas qu’il ait laissé des mémoires à l’instar de Gisquet, son devancier et son maître. C’est sous celui-ci qu'il débuta dans la police. Au mois de juin 1832, Carlier alors chef de la police municipale, fut envoyé à Nantes, avec cinq ou six auxiliaires, pour * dépister M me la duchesse de Berry, que le gouvernement savait en France sans pouvoir mettre la main sur elle. Carlier eut le bonheur d’échouer complètement dans cette mission. La besogne resta tout entière pour le traître Deutz.
Pas d’argent, pas de Suisse.
11 y a du bruit dans Landerneau,
9 Pour la poignée de main qu’une cantatrice distinguée,
M m,! Marcolini, s’est permis de donner à une marquise chez qui el,le chante souvent. La femme du monde a écrit à l’artiste pour lui reprocher durement cette familiarité. L’artiste répond : « Si vous me payiez pour faire de la musique chez vous, j’aurais eu tort ; mais, comme ma main est parfaitement vierge de votre argent, vous me devez la vôtre. Pas d’argent, pas de... cérémonie entre nous. »
Millions et morale.
Hélas 1 que j’en ai vu mourir de ces jeunes caisses auxquelles, selon les prospectus, étaient réservés de si longs jours et de si gros dividendes. Hélas ! que l’on en a vu de * gérants s’enfuir vers la frontière à tire-d’ailes, comme une bande d’hirondelles que chasse l’automne.
Le public les poursuit de ses malédictions. C’étaient ses divinités hier, ce ne sont plus aujourd’hui que d’infâmes Robcrt-Macaire, tous également dignes de la corde.
Le plus récent voyage pour cause de brouille avec la fortune, c’est celui d’un écrivain de quelque notoriété que l’appât du gain avait tiré des eaux de la littérature. Il est allé rejoindre MM. Prost, Dehorter, Poussineau et consorts. À son tour, il émigre. — Joseph Prudhommc, un de ses actionnaires préférés, demande sa tête, et fulmine un éloquent
réquisitoire contre les gâcheurs de prose qui, au lieu de continuer tranquillement leur métier, se sont improvisés grands prêtres du veau d’or. Il oublie, cet excellent Prudhomme, .qu’il y a tout juste un an, il s’élevait, avec la même éloquence qui le caractérise, contre l’entêtement stupide des folliculaires qui aimaient mieux gagner péniblement leur vie à la pointe de la plume que de la changer pour le crayon magique du boursier.
De grâce, monsieur Prudhomme, un peu de pitié aujourd’hui pour les malheureux que la fièvre du gain a enlevés â leur oisiveté ou à leurs occupations ordinaires, — bientôt à la stricte probité, et que leurs revers exilent aujourd’hui. Certes, ils sont coupables, à nos yeux, comme aux vôtres ; — aux vôtres de n’avoir pas gagné, aux nôtres de s’être mis au jeu. Us vous avaient promis cinquante, soixante, que saisje ? quatre-vingts pour cent de votre argent, vous vous êtes hâté de l’apporter sans vous inquiéter de la moralité de l’entreprise. Les bénéfices seuls vous importaient. La montagne en travail de dividendes accouche d’une faillite. Tant pis pour vous ! Nous ne nous apitoierons pas sur votre sort ; qu’alliez-vous faire dans cette galère ?
L’usurier^ que les lois traquent comme une bête malfaisante, ne tire pas de l’argent qu’il aventure entre les mains des mineurs d’aussi gros intérêts que ceux dont on leurrait les badauds à la quatrième page des journaux. Cela aurait dû donner à réfléchir aux badauds. Cela sentait mauvais l’usure, et les nez honnêtes auraient <jû s’enfuir. Au contraire, plus les promesses qu’on leur faisait étaient exorbitantes, plus ils allaienbà l’hameçon. Eh bien ( je ne vois pas
en quoi la moralité du poisson mérite ici d’être mise audessus de celle du pêcheur. Celui-ci a du moins sur ses victimes la supériorité d’un certain savoir-faire.
Il a joué les capitaux qu’il avait amorcés ; mais ceux-ci savaient bien, en se laissant prendre, et même en se disputant à qui serait pris le premier, quel rôle leur était réservé. Seulement, ils entendaient être toujours sur noir quand sortirait la noire, et sur rouge toutes les fois que ce serait le tour de la rouge. Celui qui tenait les dés s’est tout simplement trompé ; il n’a pas deviné les secrets du destin. C’est faute d’avoir pu être un devin que les trois quarts du temps on l’accuse d’être un malhonnête homme.
En matière de spéculations surtout, la roche Tarpéienne est près du Capitole. C’est pourquoi, à mon point de vue, il faut également se défendre de trop exalter les triomphateurs et d .nsulter trop durement aux vaincus. La plupart de ceux-là ne sont pas pétris d’une plus noble argile que ceuxci. Si l’on décomposait les prospérités financières qui semblent on ne peut plus tranquillement assises, de combien d’écueils évités, de combien d’angoisses rentrées, et de quelles crises traversées ne les trouverait-on pas faites ? A certains jours où il leur fallait absolument calme et confiance dans la ville, supposez un gamin battant le rappel sur un méchant tambour de deux sous, et cela pendant les mois orageux qui suivirent la révolution de février; la ville, qui avait alors l’oreille tendue aux moindres bruits de la rue, se levait, la confiance était de nouveau effarouchée, et tel qui jetait les fondements d’une grande position, qui jouit aujourd’hui de la considération générale, tombait peut-être au
plus bas de l’échelle et de l’estime publique, — parce qu’un enfant avait battu le rappel sur un tambour de deux sous !
Celui qui a laissé sa raison au fond des pots en un jour de saturnales populaires est certainement moins coupable que l’ivrogne ramassé au cabaret en un jour d’abstinence.
Le premier peut se rejeter sur la contagion de l’exemple. Puis, supposez qu’il y ait des lois sur l’ivrognerie, comment les appliquer dans toute leur rigueur en un jour où les juges eux-mêmes se seraient permis une petite pointe de gaieté ? Eh bien ! de même, s’il n’v avait pas eu dans l’air une certaine soif épidémique de richesses qui nous a tous plus ou moins pris à la gorge, messieurs tels ou tels n’auraient pas . noyé dans la coupe fatale leur bon sons et leur honneur. Sommes-nous sans péché, pour leur jeter la pierre sans miséricorde.
Je demande qu’il soit ouvert, au profit de ces malheureux, une souscription d’indulgences, et que chacun apporte son offrande. Quand ils semblaient riches, nous aimions, au contraire, à voir le théâtre et le journal lever sur leurs épaules le fouet sanglant de la satire. Maintenant, i! faut s’armer de pitié pour tous ceux que l’on n’aura pas pris en flagrant délit d’improbité. Laissons la justice faire son œuvre, sans y ajouter d’intempestives rigueurs de langage. Vous verrez que la plupart des catastrophes s’expliqueront par l’enivrement universel, et par l’aveuglement individuel. J’en prends un, dans le nombre de ces déportés de la spéculation, un M. Poussincau (drôle de nom !) qui dirigeait, je crois, la Société de crédit maritime.il était sourd ; il fittrai-
ter sa surdité par l’électricité. Non-seulement l’infirmité attaquée ne se rendit pas, mais je crois que l’électricité attaqua le cerveau. Voilà un homme bien armé pour la lutte avec la fortune ! Et croyez-vous que les actionnaires qui marchaient derrière lui n’étaient pas ruinés d’avance, sans la moindre traîtrise de sa part?
Madame de Bovary.
Nous sommes dans un moment d’aveux et d’expiations. Une dame du meilleur monde vient de confesser à son mari un passif exorbitant de six cent mille francs, — un abîme creusé par elle en peu d’années derrière sa crinoline ! C’est un roman financier qui rappelle en grand celui de Madame Bovary. Heureusement cela finit, non pas par de l’arsenic, mais par une entrée au couvent.
Six cent mille francs! On ne parle guère d’autre chose parmi les femmes que de cet immense édifice de dettes élevé par l’une d’elles en l’honneur de ses ruineuses fantaisies. Il lui a fallu à la fois une légèreté extraordinaire et une force sans pareille pour rouler jusqu’à ce jour son rocher à l’insu de son mari. Celui-ci aimait, dit-on, l’épouse coupable ; il l’aime, malgré ses fautes, et ne serait pas éloigné de pardonner quelque jour à son repentir. En atten-
dant, il garde, de l’aveu de tous, dans la situation délicate et difficile que lui a faite l’imprudence de sa femme, l’attitude du plus galant homme. Loin qu’il laisse rien de sa dignité dans les négociations épineuses qui accompagnent l’apurement de certains comptes fantastiques, il semble, au contraire, que celle-ci y acquière un nouveau lustre.
On cite une anecdote relative à cette liquidation : — Parmi les créanciers de M me de *** figurait, pour une somme de 60,000 francs prêtée sur parole, un homme de son monde. M. de "* se rend chez lui, et lui annonce son intention de le rembourser. Le créancier ignorait que Mme de *** eût fait des aveux complets. Pour ne pas la compromettre, il nie le prêt.
A quelques jours de là, sachant que sa débitrice avait fait une confession générale, il se rend, au contraire, chez le mari et réclame les 60,000 francs qu’il avait refusés d’abord.
— Mais, répond spirituellement celui-ci, quel jour doisje vous croire?. Ou vous avez menti l’autre fois, ou bien vous mentez aujourd’hui. Je gagnerais 60,000 francs à croire que vous avez dit la vérité dans notre première conversation et que vous l’altérez dans la seconde.
Mme de *** assistait au grand bal costumé qui a eu lieu chez un ministre le lundi de Pâques ; et, la fièvre la poussant, jamais elle ne montra plus de gaieté et d’entrain. D’après les bruits qui avaient couru dans le monde, elle espérait rencontrer à ce bal celui qui, après Dieu, mène la France; elle avait résolu de l’aborder et de lui confier, sous le masque, les angoisses de sa situation. Elle se trompa,
prit un domino pour un autre et ouvrit à un simple invité, à un inconnu, les douloureux mystères de son cœur. Quand elle s’aperçut de sa méprise, il était trop tard; elle ne pouvait reprendre les paroles lâchées.
C’est peu de jours après ce pénible incident qu'elle se décida à déchirer aux yeux de son mari le voile dont elle couvrait ses erreurs.
S’en va-t-cn mer le premier des Dumas.
Il compte partir dans deux mois, nous le tenons de sa bouche, pour son voyage sur les côtes de la Méditerranée • en attendant, il donnait à dîner, lundi dernier, à une douzaine de personnes, parmi lesquelles figurait le capitaine qui doit commander le petit navire qui a déjà tant vogué dans les chroniques. L’illustre auteur de Monte-Cristo avait fait lui-méme la cuisine de main de maitre.
Tous les convives, en entrant, ont été requis de dépouiller leur habit noir et de revêtir en échange une veste blanche offerte par le maitre de la maison. « — J’ai tant de fois remporté ma veste au théâtre, depuis quelque temps disait-il, que ma garde-robe est supérieurement montée. » Remporter sa veste, on sait ce que cela veut dire en argot
de coulisses... Ce n’est pas du tout synonyme de remporter un succès.
Vous voyez que le plus grand des Dumas sait tout et môme quelquefois la vérité sur lui-méme. Il a été charmant pendant toute cette soirée, il a déployé son entrain des meilleurs jours. Il disait, en sa qualité de père prodigue :
— Amusons-nous ; mon fils n’y est pas.