‹ Paris intime H. de PèneChapitre 9 sur 17 · I* A 11 I S INTIME · texte numérisé non relu

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à correction, comme disent les comités de lecture. Les pieds gauches retournèrent pour quatre jours au magasin d’où ils sortaient, laissant derrière eux les pieds droits. La facture du cordonnier lit naturellement retraite avec les pieds gauches.

Puis vinrent tour à tour la paire de couturières, la paire de gantiers, toute la séquelle enlin. La même comédie se répéta, sinon avec la même symétrie, du moins avec le même succès. Les fournitures incomplètement reçues de chacun étaient complétées par celles de son confrère. Grâce à son stratagème, la belle était richement équipée des pieds à la tète, sans avoir affronté le quart d’heure de Rabelais.

Autant elle avait mis de soin à éviter que tous ces braves gens se rencontrassent chez, elle quand ils lui apportaient ses affaires à essayer, autant elle indiqua scrupuleusement à tous le même jour cl la même heure pour livrer le reste de leurs marchandises cl en recevoir le prix. Elle ne voulait pas qu’il y eût de jaloux.

Au jour dit, c’était mardi, à l’heure fixée, c’était midi, tous se présentèrent, exacts comme des soldats à l'appel, comme des chasseurs à la curée, comme des actionnaires à l’ouverture de la caisse qui leur a annoncé un dividende à toucher.

S’ils furent surpris de se trouver en si nombreuse compagnie, ils le furént plus encore, plus désagréablement surtout, en apprenant que leur débitrice avait, la veille du rendez-vous gémirai, pris la clef des champs. Le concierge leur remit de sa part une carte sur laquelle un crayon railleur avait griffonné à peu près ceci : « Je pars pour une

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croisière ; à mon retour, vous toucherez vos parts de prise, vous qui m’avez armée en guerre. »

K' voilà, quand l’argent a pris congé de certaines bourses peu scrupuleuses, comment l’adresse remplit son intérim.

l.e monsieur qui connaît tout ie monde. — Des larcins littéraires. — Les sermons an théâtre. — M. Ponsard et un agioteur converti par la Bourse. — M. Proudhon et une Madeleine repentante.

is juillet.

Pour le coup, c’est fait de nous, c’est fait do Paris, qui ne se relèvera pas d’un pareil départ : l’homme qui connaît tout le monde est parti. La nouvelle en est authentique, officielle •, nous voilà en deuil, jusqu’à l’automne prochain, de ce singulier personnage.

Nous avons reçu sa carte d’adieu, enrichie des trois fatales lettres qui veulent dire : Je m’en vais. La majorité, le troupeau sans initiative, formule ainsi son signal de départ : P. P. C., depuis que l’usage des cartes de visite règne sur le globe, depuis un temps immémorial. Le petit nombre, l’élite, notre homme en tète, ont accompli une heureuse réforme dans cette langue laconique que parlent au moins

une fois chaque année les pclils carrés île carton : au lieu de P. P. G., pour prendre congé, ils disent : P. D. A., pour dire adieu ; ce qui est bien autrement éloquent !

Les regrets que laisse une personne derrière elle sont d'autant plus vifs, d’autant mieux sentis, qu’elle a pris congé d’une façon plus distinguée. Aussi, l’éloignement des partisans du P. D. A. fait-il un bien autre vide dans Paris que celui des sectateurs routiniers du P. P. C.

Dis-moi comment tu quittes tes amis et connaissances, et je te dirai qui tu es... Le style, c’est l’homme.

Celui qui connaît tout le monde a semé cette semaine dans Paris deux ou trois milliers de cartes P. D. A. (s’il en a eu un si petit nombre à déposer, c’est que déjà beaucoup de ses connaissances avaient pris leur vol dans toutes les directions) ; et même, s’il s’est décidé à monter en chemin de fer, lui qui n’aime que Paris, c’est que le soin de sa réputation l’exigeait ; c’est qu’ici, le nombre des personnes à saluer diminuait pour lui trop sensiblement. 11 est allé chercher aux bain3 de mer et aux eaux... des prétextes à coups de chapeau. Souhaitons-lui, sur la plage qu’il va fréquenter, dans le voisinage des sources autour desquelles il va errer, toutes sortes d’occasions d’exercer sa bonne volonté et de ne pas laisser se rouiller son bras.

Du reste, il est avéré que, quand notre original est à bout de connaissances, il s’en invente plutôt que de chômer ! Il a d’abord, pour agrandir son cercle, les connaissances de ses connaissances, et puis, quand la disette le presse trop, les étrangers eux-mémes.

Les temps sont durs, et c’était bien le moment pour lui,

pn effet, de lancer son significatif P. I). A. Il n’v a ici presque plus de femmes qu’un Parisien comme lui puisse s’enorgueillir de saluer au spectacle, — dans son avant-scène, — au bois de Boulogne, — dans sa voiture. Il n’y avait plus de ces rencontres après lesquelles on se penche vers l’oreille d’un ami en lui disant d’un ton confidentiel :

— C’est la petite M“® de C**\.. C’est la fameuse M me de L ’**, — vous savez, celle qui donne de si beaux bals, où il est si difficile d’être présenté... Sans me vanter, je suis quelque peu de ses amis ; comptez sur moi pour vous mener chez elle l’hiver prochain, si le cœur vous en dit.

Avant de partir, le monsieur qui connaît tout le monde a voulu faire la connaissance du Fils de la nuit, ce drame il vaisseau de la Porte... on a envie de dire : du port Saint- Martin, et je l’ai vu à la première représentation. Il n’a pas manqué non plus celle des Amours forcées, au Vaudeville.

Ce théâtre continue, depuis les Filles de marbre , à faire à sa façon, et en chansons ou en tirades, un cours de morale publique. Il distribue aux enfants du siècle ses leçons comme le Petit-Manteau-Bleu, si célèbre naguère, n’épargnait pas ses soupes aux pauvres de son quartier. Depuis les Filles de marbre, le répertoire du Vaudeville n’est plus qu’une soupe au Desgenais.

Il est encore dans les Amours forcées , ce personnage agaçant, dont la morale casse à chaque instant les vitres. Il n’est pas encore sous la remise.

Qu’ôn le mette donc à la porte, une fois pour toutes, ce cynique du foyer domestique, qui dit des injures A la fille de

marlirc on se vautrant sur son canapé, et qui veut empêcher la pluie d'or de tomber sur Danaé. Ote-toi desan soleil, Diogène manqué ! Aie pitié ; elle n'a pas pour longtemps à être belle, courtisée et riche ! Ou si le spectacle du vice opulent le donne la fièvre, reste dans ton tonneau, moralises-y à ton aise, et surtout n’accepte pas les miettes du dîner de la belle, décidé que tu es il lui payer ton éeot en injures.

Avant la représentation, cette pièce les Amours forcées avait fait grand bruit : ou plutôt, il avait été fait grand bruit autour d’un litre qu’elle portail d’abord, et sur lequel la censure a posé son éteignoir : le Bagne de l'amour. Ce titre, que la censure a confisqué, chacun le réclamait pour sien parmi les vivants, et je crois qu’il appartient en dernier ressort à un mort, il Balzac l’immortel !

Mais, c’est dans la république des lettres un tort, un ridicule, une mode, une manie de crier à tout bout de champ : Au voleur! au voleur! L’un se plaint qu’on lui a pris son idée, un autre qu’on a détourné un titre dont il était légitime propriétaire, un troisième qu’on lui a dérobé une métaphore pour laquelle il avait négligé de prendre un brevet jusqu’il ce jour. Les réclamations pleuvcnt dans les petits journaux trop complaisants qui remplissent, dans ces affaires, l’office de boites aux lettres. Toutes ces querelles sont mesquines, ridicules, et merveilleusement propres à achever de déconsidérer les écrivains qui y perdent leur temps et leur encre. Il semble voir des fourmis se disputer un In in d'herbe en temps de famine. D’ailleurs, elles ont ét j igécs depuis longtemps, ces querelles, et sans appel ; c’est il elles que s'applique le plus justement cet arrêt que

rendait La Fontaine contre le singe et le renard; le singe se plnint quoiqu’on ne lui ait rien pris — et pour cause ;

Mais toi, renard, as pris ce que l’on te demande.

L’on se rappelle encore involontairement, en face de ces larcins dont les victimes jettent les liants cris, cette dpigrammc de collège :

Ami, l’on m’a volé. — Que je plains ton malheur I • — Tous mes vers manuscrits. — Que je plains le voleur!

Notez que, la plupart du temps, ceux qui pleurent si bruyamment sur le rapt de leur moindre idée, et courent après elle comme après une fil'c de condition, ce sont les fruits secs do la littérature, ceux qui n’ont jamais jeté sur le papier que des titres, mais qui ont leur bissac plein d’inventions sans pareilles, s’il faut les en croire sur leur parole. Ils gardent leur gloire en poche, oubliant, comme disait l’abbé Delille, qu’il n’en est pas des réputations comme des olives, et que les poebetées ne sont pas les meilleures.

Ma foi, si \cspick pockcts littéraires n’avaient pas d’antres victimes ft détrousser que ces messieurs, je suis sûr qu’ils donneraient leur démission de scélérats. Il y aurait plus de profit pour eux à être honnêtes gens.

Nous venons de dire un mot des sermons que le théfttre nous prodigue, opèrent -ils du moins des conversions? A-t-on ouï dire que les auteurs qui écrivent présentement les grandes pièces du Vaudeville, fussent assaillis de poulets

sur papier rose griffonnés par des Madeleines grâce à eux repentantes, — « Monsieur l’auteur des Filles de marbre , je descends, corrigée par vos leçons, de mon piédestal ; je vends chevaux, voitures, tableaux, bijoux, vaisselle, j’en abandonne le prix aux pauvres, et je ne trafiquerai plus désormais de ce que le bon Dieu m’a donné. » — « Monsieur l’auteur des Amours forcées, je rends à Maurice, — à mon forçat, comme vous l’appelez, — sa liberté le lendemain du jour où j’ai assisté à votre comédie, et comme, après tout, je ne l’ai pas marqué au fer rouge, j’espère qu’il pourra faire son chemin dans le monde, à présent que le voilà libéré du bagne de mon amour. »•

Non ; ces messieurs les auteurs n’ont reçu aucune communication de ce genre. S’ils en avaient reçu, il est permis de supposer qu’ils ne nous en auraient pas fait mystère.

Mais, à tout Ponsard tout honneur 1 A lui il était réservé de recevoir d’un lecteur de la Bourse, une lettre aussi flatteuse que les certificats accordés par la Faculté et par les patients aux débitants de moutarde blanche : — « Monsieur le pharmacien, votre remède m’a guéri d’un mal d’estomac qui me tenait depuis vingt ans, et je digère maintenant comme père et mère. Envoyez-m’cn bien vite un autre paquet, je vous prie. » — « Monsieur Ponsard, votre comédie m’a débarrassé d’une fièvre de spéculation qui me brûlait depuis longues années, et que je croyais incurable. Vous m’avez ouvert les yeux à des clartés nouvelles : je vois, je crois, je sais, et je n’ai plus une seule action, pHis un seul de ces chiffons trompeurs qui sèment de primes le bord du précipice. J’ai tout vendu, au hasard, à n’importe

quel cours. Me voilà quasi ruiné, grâce à vous. Merci, mon sauveur! »

Une pareille conversion ne semble-t-elle pas imitée du système de ce philosophe populaire qui se jeta dans la rivière, un jour de pluie, de peur d’être mouillé? Il se noya, mais il ne fut pas enrhumé.

Ce sauvetage d’un spéculateur par M. Ponsard rappelle encore l’histoire de celte vieille femme qui brûlait dans sa maison incendiée, quand un homme généreux vint l’arracher aux tlammes. Elle avait scs vêtements en feu; son sauveur la jette dans une mare pour l’éteindre, et la noie. Celte mare, grossie par les pluies, avait six pieds de profondeur.

Aussi M. Ponsard, qui a bon cœur, n’a pu s'applaudir qu’à moitié d’une cure qui coûtait si cher à son client, et il a reçu l’expression de sa gratitude avec un embarras beaucoup plus amusant que la comédie de la Bourse. L’opérateur a été effrayé de son opération, et il semble craindre maintenant que les agioteurs n’élèvent un bûcher expiatoire, où ils brûleront actions, coupons de rentes, eux-mêmes, aux pieds de la statue de M. Ponsard. Heureusement, rien n’est perdu encore : le grand prêtre de l'Honneur et l' Argent exhorte ses fidèles à la patience, dans une lettre qui doit être considérée par eux comme un manifeste.

Une autre correspondance curieuse, et qui fait à plus juste litre encore le tour do l’Europe sur l’aile des journaux, c’est celle de M. Proudhon avec une écuyère de l’Hippodrome. La demoiselle s’était senti un caprice pour la vertu... « Il arrive un âge, a dit M. O. Feuillet, dans /fé-

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( Ifiii/ilioii , où les honnêtes femmes sont tentées par le mal. 1 n revanche, les autres ont leurs crises de vertu. Mais se perdre est plus facile que se sauver, cl ces caprices d'honnêteté ne sont guère que des comédies qu’on se joue à soimème pour se divertir un moment. On se met sur le visage un masque de vertu, pour savoir quelle mine cela vous fait, et l'on s’en lient là. »

Telle la demoiselle en question de l’Hippodrome, un jour où Mondor n’allait pas à la campagne, et où Arthur £lait en activité de service auprès d’une tante, s’est avisée de prendre le père Proudhon pour directeur et de lui demander l'adresse de la vertu. — « La vertu, où est-ce ça, s’il vous plaît? Ça perelic-l-il, ça volc-t-il ? Ou’est-cc que ça mange? » — A quoi M. Proudhon a répondu gravement : La vertu est la santé de l'Ame; le travail, la chasteté et la mortification sont les médecins qui vous rendront cette santé perdue.

Vous voyez d’ici l’amusement et l’étonnement des lecteurs*. Quoi ! lui aussi, M. Proudhon, l’auteur des Contradictions économiques, la terreur et l’amusement de notre Athènes républicaine do 1848, amené à dire son mot sur la rédemption des pécheresses I. . Pascal, il est vrai, nous a bien laissé un fragment sur l’amour... F.t M. Proudhon, interrogé comme un des sept sages de Grèce par une vierge folle, a répondu avec conscience et bonhomie. Là-dessus quelques clairvoyants se mettent à soupçonner l’impitoyable sophiste, l'ogre socialiste, d’ôlrc tout simplement un excellent homme, un peu naïf à ses heures, comme tous les grands travailleurs.

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Il fallait au moins do la bonne volonté pour trflitei sérieusement les velléités de conversion d’une demoiselle qui, après avoir fait un cours de morale et d’équitation mêlées à l’Hippodrome, n’a pas trouvé clans les principes qu’on y enseigne de préservatif contre l’ennui, et se met à avoir du vide dans Pâme. Je vais vous dire tout de suite ce qui m'empêche de croire aux bonnes intentions de celte tille, pour laquelle M. Proudbon s'est mis en frais de prose et de prône. Si elle n’avait pas voulu plaisanter, s’il n’y avait pas au moins un alliage de raillerie dans son repentir, elle lui eût donné une direction moins excentrique. Ce n’est pas à la porte de M. Proudbon qu’elle eut frappé, mais tout simplement à la porte de son curé. Une La Yallière bourgeoise, lut-elle élève de l’Hippodrome, ne peut prendre les bras de M. Proudbon pour le couvent des Carmélites qu'après un souper prolongé cl pour soutenir quelque folle gageure.

Je crois que les électeurs facétieux qui naguère portaient Abd-el-Kader à la présidence de la république française étaient tout juste aussi sincèrement républicains que M" c Madeleine qui a élu pour son guide spirituel M. Proudbon, * est sincèrement convertie à la vertu.

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