LE RONDE
On prenait le thé dans une maison du faubourg Saint-Germain. Le service, en porcelaine de Chine, était magnifique, et, si habitué que l'on fut dans cette noble compagnie aux choses belles et précieuses, chacun admirait ces tasses et ces soucoupes dont la pâte transparente était semée de fleurs bleues et de caractères bizarres.
— Monsieur le baron, dit ime dame à un jeime homme barbu, qid, sous les élégants dehors d'un dandy, cache un savant très-distingué, Monsieur le baron, vous qui savez le chinois, lisez et traduiseznous donc ces lignes hiéroglyphiques.
— ■ Madame la marquise, répondit le sinîste, je me vois dans l'impossibilité de vous satisfaire. — ■ Ah ! votre science est en défaut.
— Non, Madame; mais je respecte trop vos
oreilles pour vous expliquer ce qu'heureusement vous ne pouvez comprendre.
Le mattre de la iiiaison entendit ce dialogue, et, tirant le baron à Técart, lui dit :
— Votre discrétion m'inquiète ; quel mystère faite&-vous à la marquise ! Ces signes auraient-ils un sensî quel est-il t Faites-moi connaître la yérite.
— Vous le voulez absolument ?
— Je vous supplie de ne me rien dissimuler. Le baron parla un moment à Toreille de M. deX. . . ,
dont la figure exprima la surprise , puis le regret, puis rindignation, et qui, serrant enfin la main de n jeune et docte ami, lui dit :
— Je vous remercie mille fois ; aujourd'hui que ces pays de l'extrême Orient vont nous être ouverts par la force , des relations directes s'établiront probablement entre nous et les habitants du Céleste- Empire ; il est permis de supposer que dans quarante ou cinquante ans, la connaissance du chinois ne sera guère plus rare en France que celle de l'anglais ou de l'allemand. Admettez qu'un de mes descendants parle chinois comme vous, il lira ces caractères dont vous venez de me révéler la signification obscène. QueDe opinion aurait-il de moi? Si bellca que soient ces tasses , elles seront brisées demain, et pour vous prouver que j'accomplis gaîment ce sacrifice, je vous assure que je préfère le service que vous me rendez à celui que je vais détruire.
Le lendemain, M. de X. . . avait tenu parole, ses tasses volaient en éclat ; la curiosité de la marquise fut longtemps partagée par toutes les jolies femmes qui avaient porté à leurs lèvres la porcelaine condamnée ; le baron fut assailli de questions : mais il restj muet comme la tombe.
La comtesse X... est mariée depuis peu à un riche seigneur polonais, et aucun nuage n'a voilé encore le doux éclat de leur lune de miel.
Le 14 janvier pourtant, la jeune comtesse eut un gros chagrin, le premier, le plus sensible.
Elle avait entendu parler d'ime femme qui prédit l'avenir, une horrible vieDle édentée, qui lit la des^ tinée dans le marc de café et s agite sur son escabelle boiteuse comme la pythonisse sur son trépied. Ainsi que toutes ses charmantes compatriotes , la Comtesse a Timagination vive et aime le merveilleux.
Elle supplia son mari de la conduire chez la sytille : le comte, un sceptique, sans doute, se moqua de cette fantaisie ; on insista, il resta inflexible ; les wnportunités devinrent telles, qu'il finit par se lâcher, et les beaux yeux de sa femme versèrent leurs premières larmes depuis le jour fortuné du mariage.
Le lendemain , *en s'asseyant pour déjeuner , la
comtesse, qui avait oublié ses douleurs, vit à oôtë. de son assiette un joli écrin en maroquin rouge.
— Qu*est ceciî dit-elle, et ses yeux brillaient de curiosité.
Elle ouvrit l'écrin et y trouva un magnifique collier de perles.
Dans sa joie enfantine, elle se mit à battre des mains et sauta au cou de son mari.
Celui-ci alors :
— Chère Marie, dit-il, ces perles que vous voyez sont vos larmes d'hier, que j*ai recueillies et que je vous rapporte.
N'est-ce pas là un trait de galanterie exquise, et, si la galanterie fut de tout temps une vertu française, les Polonais ne méritent-ils pas bien le nom de Français du Nord, qu'ils ont voulu prendre et que nous aimons à lem* donner 1
Dans un salon de la rue de l'Université, M. de X..., qui est plus noble que riche, jouait au lansquenet ; la chance ne le favorisait pas ; la maîtresse de la maison, une jeune et aimable femme, voyant qu'il suivait son jeu et s enfilait, tint contre lui avec l'intention évidente de lui faire regagner son argent. M. deX... regagna, en effet, ce qu'il avait perdu, et huit louis en plus.
n parut ne pas s'être aperçu du service qu'on
avait voulu lui rendre. Mais, deux jours après, M"»« de C... vit venir chez elle une pauvre femme entourée de trois enfants ; ils venaient la remercier du secours très-opportun qu'ils avaient reçu d'elle.
— Quel secours î oit M™* de C... fort surprise.
— Les huit louis, Madame, que M. de X. . . nous a remis de votre part.
Une femme qui mérite bien qu'on parle d'elle, et qui en sera ravie, c'est M™« *". J'allais écrire son nom; eDe m'en saurait gré, puisqu'elle cherche le scandale. Mais la prudence est mère de la sûreté. Enveloppons notre héroïne du discret maivteau de l'anonyme. Ce sera M"® X, si vous le voulez bien.
M™* X... est une femme jolie, une femme du inonde, une fenune d'une conduite irréprochable ; cependant, elle se permet de singulières équipées. Jugez de sa folie par un exemple :
Un soii-, elle alla au théâtre toute seule, en sortit seule et se rendit, à minuit, dans un des grands restaurants du boulevard. Elle s'approcha voilée du comptoir, et demanda d'une voix douce :
— N'avez-vous pas ici quelque souper de garçons?
On fut assez surpris de cette question, faite ipsus ^e personne dont les allures étaient modestes et
distinguées ; puis on lui indiqua un cabinet- de société où une douzaine • de joyeux compagnons venaient de se mettre à table.
Elle ouvrit la porte, salua gracieusement les convives, et leur demanda la permission de prendre place parmi eux. La requête fut accueillie comme elle devait l'être,* et M™« X... s'assit entre deux jeunes gens très-blonds et très-aimables, qui rivalisèrent de courtoisie et de prévenances. Elle soupa de bon appétit, conversa gaiment, et, vers deux heures du matin, appela le garçon, paya son écot, demanda une voiture et se retira.
Elle, avait été charmante, très-vive, très-spirituelle, mais si mesurée dans son langage, si digne dans son attitude, que pas un. Don Juan n'osa la traiter familièrement, malgré la bizarrerie de sa situation.
Quand elle quitta le restaurant, aucun de ces muguets ne songea à la suivre. On eût dit une châtelaine qui avait 'daigné s'amuser un quart d'heure parmi ses vassaux.
Le fait est que M"* X.. . appartient au meilleur monde; elle n'a pas trente ans, elle est pleine d'esprit, elle a une taille élégante, des mains et des yeux charmants, et sa vertu est au-dessus des soupçons.
— Ah ! vous nous la baillez bonne ! et que va-télle faire ainsi, après minuit, dans un cabinet particulier!
*— Elle va chercher un moyen de se séparer de son mari.
— Son mari l'aime donc bien î
— Pas du tout ; mais elle est riche, trbs-riche, et, s'il se séparait de sa femme, le pauvre diable serait presque réduit à la mendicité. M"« X. . . veut faire parler d'elle , exciter du scandale , se compromettre ; elle espère ainsi déterminer son époux à briser le lien qui les unit. Vain espoir ! De toutes les chaînes, la chaîne d*or est la plus solide ; elle plie, mais ne rompt pas.
M^^D. .,. et M"« L. B. . . sont peut-être les deux femmes les plus élégantes de la Chaussée-d'Antin. Elles sont riches toutes deux ; toutes deux, elles ont de bons maris bien laborieux, qui leur gagnent beaucoup d'argent. A moins de tenir la caisse, que peut faire une jolie femme chez un homme de fiîwmce t L'utile n'est point son fait ; elle songe à l'agréable. Monsieur se donne du mal, Madame prend du plaisir ; Monsieur reste tout le jour en robe de chambre, assis à son bureau ; Madame se couche «ur sa chaise longue, fait un tour au bois et médite sur les modes de demain.
— ' Je ne puis, se dit-elle, être la providence de nia maison, j'en serai Tomement.'
Elle s'applique donc à faire sa toilette et son vi-
sage. Il faut que personne n'ait dès chapeaux plus mignons, des robes plus fraîches, une chevelure plus abondante, des lèvres mieux peintes. La lutte est engagée; les rivales s'élancent à la conquête des étoffes les plus nouvelles ; la ruse, la force, la corruption, tous les moyens sont bons pour s'emparer d'un magasin, pour mettre la main sur les couleurs et les dessins inédits. C'est un admirable steeplechase ! L'ardeur est telle que, ipom prendre la corde, on passerait volontiers sur le corps d'une amie. Arriver la première , dépasser, vaincre tout le monde, être la plus belle et la plus étonnante, on ne saurait acheter trop cher un pareil triomphe.
C'était plaisir de voir courir M™®»D. , . ef L. B. . . On pariait des sommes folles, on applaudissait, on criait, on trépignait, comme à la Marche ou à Chantilly ; presque toujours elles arrivaient ensemble au but de la course, ou n'avaient Tune sur l'autre que l'avantage d'une tête. Le turf était ravi, et le jury embarrassé.
Néanmoins, depuis quelque temps, M"* D... avait remporté plusieurs fois le prix, et M™* L. B..., séchant de jalousie, méditait une bonne revanche.
Elle apprend qu'avant huit jours sa rivale compte gagner une nouvelle victoire.
— M** D... a découvert, lui dit-on, une robe d'une nuance, d'une disposition jusqu'à ce jour inconnues, une nuance ravissante, mer\'eilleuse, indé-
finissable, un dessin de fée ! Elle profitera de voire jour pour venir vous faire admirer ce chef-d'œuvre de coquetterie i et vous humilier dans votre propre salon.
Aussitôt M™« L. B... fait atteler et se met en campagne. Elle fouille tous les magasins, visite les dessinateurs , monte chez les couturières. A force de démarches, d'intrigues, de prières, de promesses et de flatteries, elle arrache enfin le grand secret à une ouvrière infidèle; on lui nomme , elle cherche, elle trouve là maison d*où sort la précieuse étoffe ! Elle en achète quelques centaines de mètres, et .court chez son tapissier :
— Monsieur, lui dit-elle, vous voyez cette étoffe; je vous la laisse. Montez dans ma voiture, suivezmoi; venez prendre sur-le-champ la mesure démon boudoir et de mes meubles : tentures, rideaux, sièges, portières, canapé, il faut tout habiller de cette seule étoffe : je vous donne cinq jours ; arrangezvous en conséquence et comptez sur ma reconnaissance.
Le tapissier prit ses mesures, et, à l'heure dite, tout fut prêt.
Quand vint le jour de M"* L. B. .. (toute femme du monde donne un jour à ses amis, afin d'être débarrassée d'eux le reste de la semaine), elle attendait de pied ferme l'attaque de l'ennemi. A chaque coup de sonnette, elle frémissait d'aise et d'espérance. Enfin, on annonça M™« D... Elle arrivait la
tête haute, Toeil animé, la bouche souriante. Quand la porte s'ouvrit, elle s'arrêta involontairement sur le seuil, se mordit les lèvres et pâlit.
Je vous laisse à juger . de Tineffable joie de M"«L. B...
— Oh ! chère Madame, ditr-elle à sa rivale, la délicieuse robe!... Mais que vois-je? Suis-je folle? Il me semble que letoffe est presque la même que celle de ma chambre. Oh ! mon Dieu, la plaisante rencontre !
La visite de M™« D. . . ne fut pas longue. En se retirant, elle eut l'air d'emporter avec elle la housse de son fauteuil.
M""* L. B... triomphe; iflais attendons la fin.
Le 4 mai, non loin du groupe qui représente Thésée vainqueur du Minotaure, une dizaine de personnes étaient assises, en cercle comme au Parnasse, et devisaient gaîment.
C'étaient neuf jeunes femmes autour d'un jeune honmie, Apollon au milieu des neuf Muses.
— Pourquoi, disaient les Muses, n avez-vous pas épousé la comtesse de X. . . I
— En effet, n'avait-elle pas toutes les qualités! Jeune, jolie, très-riche, très-pieuse, et surtout très* éprise de vous.
— • Est-ce que son titre de veuve vous eflrayaitî une veuve de vingt-deux ans !
— Vous étiez cependant fort engagé. Tout le monde était instruit de vos assiduités auprès d'elle ; elle ne faisait point mystère de l'amour que vous lui aviez inspiré. N'avait-on même pas puWié les bansi Certes, bien des hommes enviaient déjà votre bonheur.
— C'est vrai, répondit Apollon, jamais, peutêtre, je ne retrouverai une occasion plus belle.
— Alors, quel motif a donc pu vous détourner de l'autel quand vous vous en étiez approché de si près!
— Vous voulez que je parle franchement^
— Sans doute, nous vous en supplions.
— Eh bien ! la comtesse avait un défaut.
— Un défaut! nous ne lui en connaissons pas, nous qui, par métier, aurions intérêt à en découvrir.
— Elle avdt un grave défaut; vous dis-je, grave à mon point de vue.
— Et lequel , mon Dieu ! vous lassez notre curiosité.
— Ses bottines n'étaient jamais lacées !
Doiib la jolie pièce des Petites lâchetés, on voit
— '2 — une femme qui rougit d'avoir pour mari un commerçant.
La vie réelle offre cent exemples de vanités pareilles ; nous allons en citer un tout récent et trèsauthentique. Voyez comme Torgueil nous rend cruels.
Un jeune médecin a épousé une grande femme laide et sèche, dont la figure hautaine est semée de taches de rousseur ; elle appartient à une famille très-roturière, mais qui affiche, on ne sait pourquoi, de grandes prétentions à la noblesse. Elle a exigé que son mari renonçât à l'exercice de sa profes^on, qu'il ajoutât un cfe à son nom , et s'en allât , pour quelques années, habiter un pays voisin de la. France.
Il y a peu de jours, les deux époux se trouvaient dans une maison de campagne de la Seine-Inférieure. On était descendu dans le parc, et de jeunes personnes s'amusaient à courir dans les allées sinueuses. L'une d'elles fit un faux pas et se donna une entorse.
Aux cris de ses compagnes , tout le monde accourut. Le médecin , oubliant les ordres de sa femme, s'élança vers la jeune fille et s'apprêtait à lui donner ses soins, lorsqu'une voix aigre lui cria:
— Ernest, que faites-vous donc î
— Je veux porter secours à Mademoiselle.
— Quelle idée ! Laissez donc ce soin aux
médecins. Est - ce là votre métier, i)ar hasard ?
Le mari s'arrêta court.
Certes, voilà une petite lâcheté qui ne ressemble pas mal à une grande.
Vous connaissez le jeu du secrétaire on des petits pajners? On se réunit autour d'une table ; on distribue des billets blancs sur lesquels chacun écrit une question ; on les réunit ensuite dans une corbeille, on les mêle, on les tire au sort, et il s'agit de répondre à la question que le hasard vous donne à résoudre. C'est un passe-temps stupide, quand les joueurs manquent d'esprit ou quand Ds sont peu familiers entre eux; mais il peut devenir trèsamusant, quand tout le monde se connaît bien, qu'on peut parler librement, et qu'on a l'esprit prompt et délié.
Chez M"® la comtesse de C..., on posa cette question :
— Quelle différence y a-t-il entre Tamitié et l'amour î
La réponse, écrite par une main féminine, était ainsi conçue :
— La différence du jour à la nuit.
Tout le monde applaudit à cette réponse, mais le
— fa —
piquant de raffiEÛre, c*est que ]a dame fut toatétoDnée de son succès. Elle avait pensé une banalité et écrit un mot charmant; elle avait eu de Te^nt sans s'en douter.