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CHAPITRE II

l'AIOUR IT LE lAllUGC.

Danton avait raison de dire : « De l'audace ! de Tandace ! toujours de Taudace ! »•

Depuis le commencement de l'Exposition des Beaux- Arts, on remarquait un visiteur assidu du Salon ; c'était un grand jeune homme brun, vêtu avec élégance, gracieux de sa personne et gftnté jusqu'aux coudes ; correctement coiflfi?, il mettait bien sa cravate et s'exprimait en bons termes.

Dès que les portes s'ouvraient, il parcourait les galeries et n'en sortait que chassé par les gardiens. A le voir arpenter tous les jours les salles immenses du Palais de l'Industrie, les uns se disaient : ** C'est un maniaque passionné pour la peinture ; « les autres : M C'est un agent de police ; •• quelques-uns : « C'est une enseigne de tailleur. « Tous se trompaient également : c'était tout simplement un brave garçon qui courait la dot.

Un matin, ayant tâté son gousset, il s'était tenu à peu près ce langage :

« Je nai plus que mille fi*ancs de patiimoine; je les vais consacrer aux soins de ma personne, à mes habits, à ma toilette ; déguisé en jeune premier, je me rendrai au Salon : il y a là une foulede veuves, de vieiDes filles, de petites pensionnaires plus ou moins désireuses de faire ou de renouveler répreu\^ du mariage. J'aurai bien du malheur et ne saurai pas tirer partie de mes avantages si je ne fais pas la conquête d'une de ces femmes altérées d'amour. Je serai tendre, mais prudent; une fois aimé, j'irai aux informations, et, si l'importance de la dot répond à l'honnêteté des sentiments, je me laisserai épouser. «

Cela dit, il fit visite à ses fournisseurs, multiplia les commandes et acheta un livret de l'Exposition. Muni dé cette brochure , il se mit pendant huit jours à parcourir les salles, examinant la place précise de chaque tableau, et notant au crayon, sur les marges de son livret : tel tableau, de M. tel, tel nuinéro, telle salle, telle rangée, etc. Pour faire cette étude consciencieuse, il avait un costume simple, un habit de travail ; une fois qu'il connut bien son Salon, il fit sa toilette de dandy, et sortit de chez lui armé en guerre.

Posté dans le coin d'une salle, et promenant sur la foule un regard scrutateur, il ressemblait au lion qui cherche sa proie. Quand une femme seule s'ar-

rctait devant une toile importante; quand deux femmes, l'une vieille, Tautre jeune, pai-aiseaient chercher un tableau, notre chasseur s'élançait, et, chapeau bas, le sourire aux lèvres, avec toutes les précautions d'une politesse minutieuse, il venait offrir ses services ;

— Oserai-je vous demander, Madame, quel tableau vous cherchez ainsi 1

Parfois, on négligeait de lui répondre ; d'autres fois, on paraissait charmé de sa courtoisie, et la conversation s'engageait :

— Mon Dieu ! Monsieur, je cherche ou nous cherchons le Duel de Pietrots de Gérôme, ou YEnlètement de la redoute à la bataille de la Moskotva, d'Armand Dumaresq.

— Souffrez, Mesdames, que je vous serve de cicérone ; je connais la place de ces tableaux, et je serais vraiment heureux de vous épargner de plus longues recherches.

n conduisait alors ses \dctimes devant le tableau qu elles désiraient voir ; et, tout en donnant nombre d'explications plus ou moins utiles, il décochait des œillades meurtrières et déployait méchamment tout^ les grâces de sa personne.

En général, il recueillait, pour prix de sa peine, un remercîment poli ou un aimable sourire. Ces témoignages de gratitude lui étaient sans doute fort agréables ; mais, si ses lèvres souriaient, son cœur murmurait : « Cela ne suffit pas! •»

Un moment après, il se disait :

« Du courage! je finirai bien par obtenir mieux, il est impossible que je ne rencontre pas une tante embarrassée de sa nièce ; je serai invité à leur faire visite ; je me charge du reste. »

Que de fois il eut besoin de se remonter ainâ le moral! que de fois il rentra chez lui les jambes lasses et le coeur triste !

Vers les derniers jours de l'Exposition, le découragement conmiençait à le gagner, il ne faisait plus guère sa tournée au Salon que pour l'acquit de sa conscience ; il n'avait plus son ardeur première ; sa parole devenait moins facile, et ses cheveux perdaient leur élégante frisure. Enfin, son bras fatigue allait lâcher la ligne, lorsqu'un joli poisson vint mordre à l'hameçon.

Une charmante petite orpheline tout fraîchement échappée de pension, exposait pour la première fois au soleil les grâces de ses dix-sept ans et de son demi-million.

Elle marchait sous la garde d'une vieille tante dont la bienveillante figtire était encadrée de beaux cheveux blonds, évidemment achetés chez le perruquier,

Pour r^rer des ans rirrépatabl« outrage.

A la vue de ces dames, le jeune honmiebrun frémit d'espérance. Il se présente, il parle : on l'é-

coûte ; il est galant, empressé, spirituel, flatte la tante, fascine la nièce, et, deux heures durant, dépense des trésors de gaîté et de courtoisie. Il a/a«7 ses /rais. Il va se marier! Pendant deux petites heures, il s*est montré prodigue d'esprit et d'amabilité; désormais il pourra faire des économies.

Deux fiancés'se promenaient sur les boxilevards. La femme, se sentant appétit, voulut manger quelques gâteaux. Le cavalier parut s'empresser de satisfaire ce désir. On entra chez un pâtissier. Mais, au lieu de laisser sa compagne choisir à sa fantaisie dans l'étalage les friandises qui pourraient lui convenir, il dirigea son doigt vers une rangée de gâteaux :

— Combien ceux-ci ?

— Quinze centimes, n passa outre.

— Et ceux-là!

— Dix centimes.

— Tenez, Louise, dit-il, prenez de ceux-ci. Louise croqua du bout des dents un seul de ces

gâteaux, et se déclara satisfaite. En vain son fiqjicé voulut la presser de manger davantage; elle résista, et il fallut sortir en déposant dix centimes sur le Comptoir.

Louise avait jugé le caractère de son futur époux; elle avait reconnu qu*il était avai*e, et, le soir merae, déclarait à sa famille qu'elle ne serait jamais sa femme.

M. Louis B. . . est un homme très-instruit et trèsspirituel; mais, il faut le reconnaître, il n est pas joli garçon.

Un jour, il y a plus d'un an de cela, il venait de faire visite à M"* C...; lorsqu'il ferma la porte, il entendit la jeune fille dire à sa mère :

— Oh ! maman, qu'il est donc laid !

M. B. . . garda ce mot au fond du cxEur et médita une bonne vengeance. Il continua à faire sa cour, se montra aimable, empressé, et n'épargna rien pour suppléer, par les grâces de son esprit, aux défauts de sa figure. Il fit si bien que M"*^ Herminie oublia ses préventions, se laissa attirer doucement vers lui, et finit par lui témoigner une vive sympathie, une véritable inclination.

C'est le moment qu'attendait M. B... Alors, il cessa brusquement ses visites, et M"® C. . . reçut un jour une lettre qui se terminait par ces mots :

«... Je renonce à l'espérance de vous épouser, Mademoiselle ; je reconnais la vérité que vous avez dite un jour, et j'avoue que je suis trop laid pour

prétendre , sans ridicule , à la main d'une jolie [emme. »»

A ^n tour, la dédaigneuse Herminie se sentit frappée au cœur. Elle tomba dans une tristesse sombre, elle pleura, elle perdit lappétit, et un jour, de son lit, elle écrivit à M. B. . . ce petit mot :

— Pardonnez-moi, et revenez, carj-'e nesuisplus iolie.

Le 30 mai, on me montrait au théâtre' un jeune homme blond, trës-pâle, d'une Hgure déUcate et pourtant énergique ; auprès de cet élégant cavalier une femme était assise, moins jeune que lui, mais fort belle , brune comme ime Andalouse, ayant de grands yeux qui rayonnaient et de larges touffes de cheveux noirs ; un mince collier de poil^ follets bordant ses joues pâles, donnait à sa physionomie un caractère d'étrangeté qui n'excluait pas la grâce.

— Cette femme, me dit-on, est une comtesse italienne, et son cavalier est ]un jeune Français qui achevait ses études, il y a quatre ans à peine ; il se nrit à voyager presqu'au sortir du collège, visita l'Itahe, et fit un long séjour dans chaque ville de ce heau pays. .. Il y a un an, il habitait Florence. La comtesse X. . . avait agréé l'hommage de son amour. Cette dame était séparée de son mari, qui, depuis longtemps, ne lui témoignait qu'une injurieuse in-

différence ; mais, moins jaloux de sa femme qu'irrité contre Thomme qui avait su plaire à la beDe délaissée, ce dédaigneux époux provoqua notre jeune compatriote. Un duel eut lieu : Tamant fut blessé au bras et garda le lit six semaines.

Quand il fut debout, nouvelle provocation, nouveau combat, nouvelle blessure ; huit fois de suite ces deux hommes se trouvèrent en présence, et huit fois le Français fut atteint par l'épée de son adversaire. Une neuvième rencontre, la dernière, peutêtre, était inévitable, lorsque Timplacable Italien a succombé à une attaque d'apoplexie. Les deux amoureux, aujourd'hui maries, sont venus à Paris, et je ne crois pas qu'il y ait en deçà ou au delà des Alpes un couple qui excite à l'heure qu'il est, plus d'intérêt et de cuiiosité.

Une jeune personne blonde, délicate, légèrement vaporeuse, ce qu'on nonmie en argot de romancier une organisation poétique, une nature de sensitive, a épousé, il y a un an, un jeune savant, un savant spécial, un entomologiste.

Pendant un mois ou deux, M. X... fut presque amoureux de sa fenrnie, oublia un moment ses insectes, et fut un mari aimable et empressé ; mais peu à peu il revint à ses vieilles habitudes ; il reprit ses bouquins et s'enferma dans son cabinet ; il re-

prit ses épingles, ses boîtes et ses filets, et se mit à courir la campagne à la chasse des papillons.

Pendant ce temps, Madame restait au logis, triste et rêveuse. Il y a huit mois qu'elle pleurait dans son isolement, et son docte époux ne semblait pas s'apercevoir de sa tristesse.

Dimanche matin, elle sortit et alla à la messe. Son mari, resté seul en compagnie de sauterelles et de scarabées, eut faim vers onze heures et demanda son déjeuner.

Quant il entra dans la salle à manger, il vit dans son assiette un gros œuf, sur lequel était juchée une jolie petite hirondelle. Il s'approcha et prit, sous l'aile de l'oiseau, un petit billet où il lut ces mots :

- Le froid m'éloigne. «

n devint pensif et déjeuna sans appétit. Mais, à force de réflexions, il finit par comprendre que, par cette fine allégorie, on avait voulu, sans doute, lui donner un premier avertissement. Sa conscience lui reprocha mille torts, et il résolut de s'amender.

Quand sa femme rentra, il la pria de passer dans son cabinet, et là, sans mot dire, hii montra du doigt le foyer de la cheminée encombré de boîtes rouges, de filets, de livres et de manuscrits ; puis, prenant une allumette :

— Ma chère Amélie, le froid vous éloigne ; veuillez vous-même mettre le feu à tout cela, et j 'espère qufB la chaleur vous retiendra près de moi.

M^* X. . . , ravie de tant de déhcatesse et de dé-

vouement, ne voulut pas que son mari accomplît un pareil sacrifice, et, satisfaite de cette preuve d'amour, retira elle-mçrae de la cheminée tout Tattirail scientifique du plus galant des entomologistes.

Et la lune de miel a reparu dans le ciel devenu sans nuages.

Etienne B... est de Bordeaux; depuis son enfance, ses parents, qui sont marchands de vins, le destinaient au commerce ; mais il eut la fantaisie de se faire militaire, et vint à Paris pour se préparer aux examens de Saint-Cyr. Il se logea dans le quartier Latin, travailla peu, s'amusa beaucoup, et, le jour des examens venu, il fut refusé sans hésitation.

Son âge ne lui permettant plus de se présenter au concours de Tannée suivante, il songeait à s'engager ; mais sa famille alarmée jeta les hauts cris et le rappela à Bordeaux. Il fut bientôt décidé qu'il renoncerait à la carrière des armes et retournerait à Paris pour représenter la maison paternelle et pia* cer les vins du Médoc.

Etienne fut ravi de cet arrangement.

— - J'irai, se disait-il, reprendre ma chambre cheï M"® Loustalot, je reverrai mes bons camarades de la Montagne-Sainte-Geneviève, et cette pauvre finette qui a tant pleuré le jour de mon départ. Je

-Savais sur-le-champ écrire deux lettres pour annoncer mon retour.

Quand les deux lettres arrivèrent à Paris, Etienne faisait ses malles, gai comme \m pinson, et écoutait avec une impatience mal dissimulée les dernières instructions de sa famille.

Voici la lettre que reçut M™« Loustalot :

" Chère, bien chère amie, j'arrive; je compte sur un bon accueil. Je vais avoir de l'argent maintenant ; mon père m*a associé à son commerce ; plus de misère, plus de soucis ; noces et festins ! Nous ne nous séparerons plus, nous serons heureux; qui saîtî peut-être qu'un jour mon père consentira à notre ;narii^e. Je ne désespère plus de rien, si je suis toujours aimé comme j'aime. Adieu, mille baisers. «

M™« Loustalot faillit tomber à la renverse, et sa joie se traduisit par ime pantomime d'une folle vivar cité; elle se regarda dans sa glace, éclata de rire et se mit à valser en murmurant :

— n me semblait bien aussi que ce garçon-là m'aimait. S'il ne me l'a pas montré jusqu'à ce jour, c'est qu'il était retenu parle respect. PauvreÉtienne ! il a fallu qu'il fut loin de moi pour oser m'ouvrir son cœur. Touchante timidité ! aimable discrétion ! Oui, oui, nous vivrons désormais ensemble; tu ne me quitteras plus. Et son père, peut-être, nous mariera, son père qui est si riche !. . .

Après cet impétueux monologue. M*"® Loustalot agita vivement sa sonnette ; un garçon

d'hôtel se présenta, elle lui parla très-longuement. Pendant ce temps, M"® Ninette lisait ceci : « Je reviens à Paris : je prendrai mon ancienne chambre. Mon père me fait ime pension très-mince, il faudra que je vive avec ime stricte économie, et je devrai même me refuser certaines dépenses que je me permettais Tan dernier. «

Pas le moindre mot d'amour ! pas une épithète caressante ! pas même un adieu poli ! La pauvre Ninette se mit à pleurer à chaudes larmes, et puis, passant de la tristesse à la colère, elle s'écria, en froissant la maudite lettre :

— Que veut-il dire ? Il parle d'économie ! De quelles dépenses s'agit-il ici? lui ai-je jamais de-, mandé un souî Pour se brouiller avec moi, quelles raisons va-t-il chercher? L'imbécile me la paiera.

Ce disant, Ninette mit son chapeau, et, descendant son escalier d'un pas rapide, courut chez un de ses voisins, un marchand de bric-à-brac. Depuis longtemps, de sa fenêtre, elle avait remarqué à l'étalage de l'Auvergnat, le portrait d'un beau jeune homme au teint rose, bien peigné, et portant les moustaches en croc. Elle acheta cette affreuse croûte, et, remontant chez elle, l'accrocha, sans plus tarder, à la place du portrait d'Etienne.

— Au moins, quand il reviendra, se dit-elle, il saura ce que cela veut dire.

Le surlendemain, le Bordelais débarquait à Paris, n prit un fiacre, et se fit conduire chez Ninette. Il

trouva une femme fjpoîde et railleuse, qui lui répondit du bout des lèvres et lui montra du doigt le portrait du beau jeune homme frisé.

.Etienne ne demanda pas d'autre explication, et, reprenant son fiacre, se fit conduire à l'hôtel. M*"* Loustalot était aux aguets ; quand elle le vit, elle s'élança à sa rencontre, souriante, empressée, plus tendre qu'une sœuV, plus attentive qu'une mère. De pudiques rougeurs lui montaient au visage ; elle était mise avec un soin qui ne lui était pas habituel. Elle prit elle-même le carton à chapeau du voyageur et monta l'escalier avec lui. Arrivé au premier étage, Etienne mettait déjà le pied sur les marches du second, mais M™« Loustalot, d'une voix douce :

— Ici, c'est ici.

— Conmient ici, au premier î

— Oui, j'ai tout disposé pour que vous vous trouviez bien.

— Je m'y trouverai bien, sans nul doute, Madame; mais ma bourse...

— Vous ne payerez pas plus cher que l'an dernier.

•—L'an dernier j'étais au sixième, et je payais vingt francs par mois.

— Ce sera le prix du premier cette année-ci. Le Bordelais, au comble de la surprise, entra

dans la chambre ; le garçon le salua avec un respect inaccoutumé ; tout le mobilier avait un air de

propreté flamande ; des fleurs ornaient la cheminée.

— Ah ! çà, qu'est-ce que tout cela signifie ! Il paraît que les chambres sont pour rien cette année. Vingt francs par mois pour ce logement princier ! jVlme Loustalot perdrait-elle le sentiment deTarithmétique?

n réfléchit longtemps, se fatigua de réfléchir et laissa les choses aller leur train. Les jours suivants, M"* Loustalot continua d être aimable, généreuse, pleine de grâce et de coquetterie : tout l'hôtel était aux petits soins pour Etienne, et son bonheur eût été conJplet, si le souvenir de Ninette ne lui fat souvent revenu à l'esprit.

Mais les chagrins de ce genre n*ont qu'un temps, et Ninette fut bientôt oubliée.

Mme Loustalot redoublait de prévenances, et le Bordelais, comme le sage d'Horace, avait fini par ne plus s'étonner de rien. Il vécut ainsi près d'un an.

Il y a trois jours, il fut rudement éveillé de ce long et doux sommeil.

Il entra le soir chez M"® Loustalot, et lui dit:

— M"® Loustalot, je vous annonce que je me marie.

L'hôtesse devint pâle, se dressa comme un ressqrt, et, roulant des yeux terribles, lui dit :

— Traître , infâme , escroc , vous figurez-vous que pour vingt francs par mois je vous aurais logé au premier étage, que je vous aurais entouré de

soins et d'égards, fêté, caressé, choyé, dorloté, si...

— Siî...

— Si je n'avais cru à votre parole.

— QueDe parole?

jVfme Loustalot montra la lettre qu'elle avait reçue de Bordeaux.

Etienne comprit enfin la mauvaise humeur de sa maîtresse et les amabilités de son hôtesse. Jl avait adressé à l'une la lettre qu'il écrivait à l'autre; il sort aujourd'hui de cet imbroglio avec des regrets et des dettes, M"* Loustalot veut lui faire un procès et met opposition à son mariage.

Vers quatre heures de l'après-midi, M. R., chef de division d'im ministère, quitta son bureau ; une affaire l'appelait dans le quartier Saint-Denis. Il traversait la rue de Richelieu, lorsqu'il se croisa avec 8a femme ; elle était en voiture ; elle s'engagea dans la rue des Filles-Saint-Thomas et prit la direction de la Bourse.

— Où va Emestine î

C'est la première question qu'un m^ri puisse s'adresser quand il rencontre sa femme à l'improviste. M. R. . , n'est point jaloux ; mais M^'R. . . est jeune, et, si philosophe qu'on soit, peut-on se défendre d'une certaine inquiétude quand on est obligé, par sa position, à laisser trop de liberté de des personnes

qu'on voudrait toujours avoir sous les yeux, — pour les admirer, bien entendu,

M. R. . . continua sa route ; mais, chemin faisant, il était préoccupé ; pour la première fois de sa vie, il comprit les maris qui font suivre leurs femmes, et il résolut de faire suivre la sienne.

Le lendemain il avsdt fait ses conventions avec un digne homme qui lui vendit cher sa complaisance, et un espion était attaché aux pas d'Emestine.

A l'heure du rapport, M. R. . . attend impatiemment les nouvelles du jour. L'espion arrive et dit:

— Tous les jours M"« R. . . se rend dans la me Montmartre ; sa voiture s arrête à l'angle de la rue Brongniart, le long du trottoir. Quelques instants après, un beau jeune homme, dont les cheveux et les favoris blonds sont taillés et brossés d'après la mode anglaise, monte dans le coupé, s'asseoit une ou deux minutes, et remet à M"® R... des morceau.^ de papier blanc. Cela fait. Ton se sépare.

A ce récit, le pauvre chef de division se sent froii au cœur et son imagitiation entre en campagne.

— Puis-j.e maintenant douter de mon malheur! Ces courses secrètes, ce jeune homme blond, ces morbeaux de» papier blanc, c'est clair comme le jour. Oh ! mais j'y pense ; comment mon traitement de 12, 000 francs peut-il suffire au train qu'on mène ici? L'autre jour, j'ai trop négligé une découverte précieuse : Emestine m'avait dit que sa robe de soie bleue lui coûtait 250 fr. , et j'ai su qu'on n'en poo-

vait avoir de pareille à moinsde 500 fr. Mon Dieu ! quels honteux mystères vais-je donc apprenére? J'en frémis d'avance! Mais n'importe, je ne reculerai pas ; j'en aurai le cœur net.

Après ce monologue, M. R... était fort pâle et aeâ mains se crispaient convulsivement. Il s'efforça de contenir sa colère, et, se tournant vers son émissaire:

— n s'agit maintenant de savoir quel est le jeune homme aux favoris blonds. Je vous attends demain soir ici, à la même heure.

Le lendemain, l'émissaire était exact au rendezvous.

— Eh bien?

— Eh bien, Monsieur, c'est M. X. . . , courtier de Bourse, rue Taitbout, n*. . . On le voit chez lui tous les matins jusqu'à midi. •

M. R... passa une nuit cruelle. Que faire î Aller voirie courtier. Fort bien; mais que lui direî Fal- Wt-il l'appeler en duel, ou, sans préambule, lui casser la tête d'un coup de pistolet 1 Le pauvre homme n'avait pas encore bien pris son parti lorsque le jour vint.

Il s'habilla, et s'achemina vers la nie Taitbout. Plusieurs fois il fut sur le point de revenir sur ses pas; mais enfin il était arrivé au domicile de l'agent ^t tenait la sonnette ; il la secoua résolument, et fut introduit. L'agent le salua comme on salue un homnie que l'on ne connaît pas.

— Monsieur, dit le chef de division avec une

dignité dédaigneuse, ma présence ne doit point vous étosner.

— Elle ne m'étonne pas à coup sûr, Moifâieur; mais veuillez être assez bon pour me rappeler votre nom.

— Je ne pensais pas, Monsieur, que cela fut nécessaire. Je suis M. R...

— Ah! fort bien, Monsieur; j'ai l'honneur de connaître M™® R. . . , et depuis deux mois nous avons été bien heureux !

Vous vous figurez la mine stupéfaite que fit M. R. . . ; l'agent se tirait les favoris et regardait trop attentivement le bout de sa botte vernie pour s'apercevoir de la grimace de son visiteur; il continua ainsi :

— Oui, nous avons eu un bonheur incroyable. Figurez-vous que depuis deux mois nous avons joué à la baisse, et nous n'avons cessé de gagner. Je vous assure qu'entre mes mains les petites économies de M™® R. . . lui ont bien profité. Aussi je n'ai pas de cliente plus fidèle ; chaque jour elle vient en voiture jusqu'à la rue Montmartre, j'arrive, je reçois ses ordres, et elle s'en retourne avec de nouveaux profits. Et notez qu'elle ne sait pas le premier mot des opérations de la Bourse. C'est un bonheur insolent.

— Ah ! c'est bien le cas de dire : « Aux ijinocerds les mains pleines ! »» dit en riant M. R. . . , qui respira fortement, comme un homme débarrassé d'un grand poids.

L'agent de change rit aussi, par politesse, mais

ne comprit pas Tintention que le mari rassuré mettait dans sa phrase.

M. R... sortit, la figure joyeuse, et se rendit à son ministère. Jamais ses subordonnés ne l'avaient connu si aimable que ce jour-là.

Le prince ***, avec une bonté infatigable, fournissait aux dépenses d'une danseuse. Lourde charge ! mws il est riche, comme doit l'être tout seigneur étranger.

— Ma chère, dit le prince à la ballerine, aprèsdemain je qidtte Paris. Je voudrais vous faire un petit cadeau. Que puis-je vous offrir 1

On se rendit chez un bijoutier.

— Quel est le prix de ces boucles d'oreilles ?

— 4,500 francs.

— Diable ! dit le prince, c'est un peu cher.

— Impossible d'en rien rabattre.

— Alors, nous verrons. . . nous verrons.

Ce disant, le Polonais ouvrait la porte pour se retirer. La danseuse, se penchant alors à loreille du bijoutier :

— Mettez-moi cela de côté ; je repasserai. Le lendemain, elle arrive de bonne heure :

— On a trouvé le bijou trop cher de mille francs;

mais on reviendra. Voici mille francs ; vous fen» marché pour 3,500.

Elle venait de quitter le magasin, quand le prince y entra à son tour.

— Eh bien, dit-il, avez- vous réfléchi? Êtes-vous aujourd'hui plus raisonnable 1 Voulez-vous me donner les boucles d'oreilles pour 3,500 francs.

— Mon Dieu ! Monsieur, il faut bien en passer par où vous voulez. Prenez-les à ce prix-là, mais je me ruinerais à de pareils marchés.

Le prince paie et emporte le bijou. Arrivé chez lui, il examine son emplette.

— C'est charmant ! dit-il; c'est trop beau, ma foi, pour une sauteuse. Tout bien considéré, je rentre en Pologne, je vais faire ee cadeau à ma femme.

La danseuse, ne voyant rien venir, se rend chez le bijoutier.

— Eh bien ! les boucles d'oreilles î

— Elles sont vendues, Madame ; vendues à la personne qui vous accompagnait hier.

Elle courtà l'hôtel du Louvre, où logeait le noble étranger. Elle trouve son domestique occupé à fermer une malle ; les boucles d'oreilles étaient encore - sur une table.

— Qu'est-ce que ce charmant bijou î ditr-elle

— Madame, c'est un cadeau que le prince *** emporte à la princesse ***, sa femme. Donnez, je vous prie, que je l'enferme, l'heure presse.

Le soir même, le gentilhomme était sur la route

de Varsovie, et M^*« B. . . ne gardera que cette satisfaction d avoir contribué pour mille francs à la parure d'iine princesse polonaise.

M. C... est un mari jaloux; tous les loisirs que loi laissent les clients de son étude sont employés à la lecture de la Physiologie du Mariage, Il croit en Balzac et le considère comme Toracle de la sagesse conjugale ; dans sa naïveté, il ne s'aperçoit pas que le grand Honoré, par un simple jeu d'esprit, s'est amusé à décrire un pays qu'il n'avait jamais vu, le mariage. Ainsi, de bonnes gens lisent avec curiosité ce que dit de leur ville natale un écrivain touriste qui en a lorgné une fois les murs par la portière ' d'un wagon de chemin de fer.

M. C... a cent fois médité l'jE'^^ai sur la police,

les importants chapitres des Souricières, de la Cbr-

respofndance, des Espions» du Budget, de VArt de

rentrer chez soi, etc. , etc. Il sait par coeur toutes

les ruses de la stratégie conjugale. H flaire l'amant

comme un chien de chasse flaire le lièvre ; il se défie

de la belle-mère, des amies de pension et des amies

intimes, de la femme de chambre et du médecin.

Balzac a parlé de tous ces perturbateurs de la pcdx

Au ménage ; mais il ne dit mot du baigneur, et cet

oubli du maître vient d'être fatal au disciple.

Au mois de juin, en faisant sa ronde autour de

sa femme, M. C... remarqua ou crut remajrquer qu elle était courtisée par Emmanuel V..., un séducteur de profession. Aussitôt, il quitte Paris, enlève sa femme et court à Trouville.

Depuis trois ou quatre jours, M™« C... prenait assidûment les bains de mer. Revêtue de ce disgracieux uniforme de laine noire qui enlaidit les plus beUes, les cheveux couverts de Taffreuse coiffe de toile cirée, elle se livitdt aux mains calleuses d'un baigneur qui la soutenait contre le choc des petites vagues, et s'efforçait de lui apprendre Tart de la natation,

A chaque bain, le défiant mari s'asseyait ou se promenait sur la grève ; il eût bien voulu entrer dans leau, quand le baigneur portait sa femme un peu loin du bord ; mais un ordre précis du médecin l'attachait au rivage.

Un jour, M™® C..., s'étant jetée à la mer, s'abandonna aux soins du baigneur, qui la saisit sans mot dire et l'entraîna à une distance de deux ou trois cents pas.

Là, le triton ouvrit les bras ; M™« C... s'étendit mollement sur l'eau, essaya de remuer en mesure les bras et les jambes, barbotta un moment, fit blanchir l'écume autour d'elle et se laissa couler. Son protecteur alors la reprenant au milieu du corps, lui maintint la tête hors de leau, et, afin de lui ordonner la manœuvre, ouvrit la bouche pour la première fois.

Air son de cette voix, M"<* C... interrompit le ffiouvement commencé, et regarda son baigneur.

C'était bien le costume, c'était bien la barbe de Baptiste , mais ce n'était pas Baptiste. M">« C. . . , en prolongeant son examen, reconnut parfaitement Emmanuel Y. . . , son admirateur, et poussa un cri d* effroi trè&-sincère.

— Au nom du ciel, Madame, ne faites point de bruit ; votre mari nous regarde.

— Lâchez, lâchez-moi, Monsieur, votre impudence n'a point de nom. Lâchez-moi, vous dis-je, et vous éloignez au plus vite.

Ce disant, elle s'agitait, criait, repoussait son baigneur. Alors le mari, d'une voix de stentor, du haut de la plage :

— Charlotte! voyons, du courage, que diable! lusse-toi faire, ou tu n'apprendras jamais rien.

La situation était si plaisante, que Charlotte, après s'être défendue comme un dragon, ne put ; s empêcher de rire ; or, chacun sait que l'on est désarmé quand on a ri. Emmanuel, encouragé par le mari, devient impitoyable aux frayeurs de la femme, n la retient, il la serre, il la dirige, il lui impose sa I volonté ; à trois cents pas, on dirait qu'il gourmande une élëve indocile. Quand il se tourne vers le rivage, sa physionomie est sévère, mais ses lèvres prononcent gravement de douces et flatteuses paroles ; veut-il être plus aimable et plus pressant encore, il tourne le dos à M. C... et permet à son

visage de sourire à Taise et d'être librement gracieux. Puis on le voit se retourner brusquement, en homme qui lutte contre une résistance obstinée et qui fait consciencieusement son devoir. Alors on entend les cris de M. C. . . qui, se faisant un portevcix de ses mains, répète de toute la force de ses poumons :

— Charlotte, Qiarlotte ! Encore une fois, laissetoi donc faire !

On dit que Charlotte, après une certaine révolte, B*est adoucie et résignée.

La femme ne doit-elle pas obéissance à son mari!

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