LES B0UR8E0IS
B en coûte parfois de satisfaire sa curiosité.
Deptds longues années un bon bourgeois du Ma* rais, retiré du commerce après avoir fait sa pelote, nourrissait ime ambition singulière. Il voulait à toute force voir les coulisses d'un théâtre. S'il avait eu le choix, il aurait demandé à pénétrer dans les coulisses de l'Opéra ; mais, au besoin, il se fut contenté de celles du Petii-Lazary.
Un soir, entre cûiq et six heures, il se trouva dans un café du boulevard du Temple à côté d'un garçon très-gai, ti*ès-bien rasé, qui buvait l'absinthe à merveille et contait la chronique scandaleuse d'un théâtre voisin en homme du métier et en témoin oculaire. M. Bourache était tout oreilles ; il considérait avec admiration cet heureux mortel, à qui il était donné de voir de près et d'entretenir familièrement des ingénues et des sauteuses. Enfin, ras-
semblant tout son courage, il osa adresser la parole à cet aimable inconnu :
— Pardon, Monsieur, n*aurais-je pas l'honneur de parler à un artiste dramatique 1
— Monsieur , je joue les traîtres au théâtre de
— Vraiment, Monsieur t Combien je bénis le hasard qui me met en relations avec vous !
— Vous êtes bien bon.
— Mon Dieu ! Monsieur, puisqu*aussi bien vous me permettez de lier conversation avec vons, il faut que je vous fasse une confidence.
— Pariez, Monsieur , dit le comédien en allumant une quinzième pipe. Je vous écoute avec recueillement.
-—•C'est drôle... j'hésite maintenant. J'ai peur que vous ne vous moquiez de moi.
— * Par exemple, je n'en ai pas la pensée. Veuiliess poursuivre ce récit qui m'intéresse.
— Allons, Monsieur, votre bienveillance m'en-courage. Tel que vous me voyez, j'ai soixante ans, une belle aisance, une fnnme excellente, des enfants établis ; j'ai l'air d'un homme heureux, n'est-il pas vndt Eh bien, non, je ne le suis pas ; j'ai une envie, un caprice , une manie qui me tourmente depuis bientôt quarante ans. J'aime les arts, Monsieur, j'aime les artistes, et tout ce qui touche au théâtre, en particulier, exerce sur moi ime séduction étrange. Je recherche la compagnie des gens intelligents
comme vous; je voudrais WTe avec vos pareils, comiaître les menus détails de votre poétique existence, être initié à vos petits mystères... Que vous devez avoir d aventures piquantes, de charmants seerets ! Ah ! tenez, je donnerais je jie sais qubt pour être conduit dans les coulisses !
-^Je ne sais quoi, ce n'est pas assez ; joignez-y seulement une demi-tasse et trois canettes, et je vous fais entrer dans les coulisses de mon théâtre.
— Vraiment !
— Foi de gentilhomme !
— Topez là !
— Marché conclu, et vous verrez d'aussi près que je vous vois, des femmes incomparables, des petites filles à croquer, vieux scélérat !
M. Bourache, charmé de cette familiarité, serra la main de l'acteur et se retira.
Le soir, il trouva son cicérone au rendez-vous ; U entra par une affreuse porte dans un horrible escalier, quile mena dans un hideux couloir ; ilpritposition, ouvrit les yeux et les oreilles ; il n'entendit que des propos assez vulgaires, le sifBet du machiniste, les trois coups du régisseur, et la respiration bruyante des danseuses essoufflées ; il vit des gens en blouse, des pompiers, des allumeurs de quinquets, de vieilles femmes, des trucs, des planches, des toiles, du papier peint^ les oripeaux des comparses et les joues fardées des actrices ; il fiit bousculé par les uns, berné par les autres ; il faillit trois ou quatre
ibis être écra^ par un décor. Mais il était an comble du bonheur ; il passa quatre heures délicieuses.
Enfin, comme il allait se retirer, il ^it de loin son introducteur, s'élança pour lui serrer la main, n'aperçut pas une large ouverture pmtiquée eoÊre deux planches, pour le passage du spectre, et tomba dans le troisième dessous.
Du fond de Tabîme sa voix suppliante se fait entendre ; on vient à son secours. Deux pompiers le hissent sur la scène ; il a le poignet foulé, les deux jambes écorchées, et la figure ensanglantée.
On le mpporta chez lui ; chemin faisant, plus sensible à la honte qu'à la douleur, il répétait :
— Jamais je n'oserai dire à ma femme où j ai attrapé ces horions-là.
Un jour de février, M. D. . . , brave marchand de toiles, s'était donné congé. Débarrassé de sa femme et de ses commis, il se promenait à l'aventure, le nez au vent, un cigare entre les lèvres. Comme Tair est vif sur les boulevards, M. D... se dirigea vers le Palais-Royal.
Il avait quatorze fois arpenté la galerie d'Orléans et commençait son quinzième tour, lorsqu'il fut abordé par un homme jeune» qui portait un carton wus le bras :
— Je suis artiste, Monâieiu-, dit l'inconnu. Le iDarchand avait bien envie de répondre :
— Tant pis pour vous, mon cher ! ^ . Mais il se contenta d'incliner légèrement la tête
et fit mine d'écouter.
— Vous excuserez ma hardiesse, Monsieur, re-t prit rhomme au carton ; mais je vous trouve une figure si caractéristique , si grave à la fois et si sl^îrituelle, que je me sens pris d'un désir irrésistible.
— Lequel, Monsieur î
— Celui de faire votre portrait.
— Mon portrait ! quelle idée !
— Je vous le répète, on trouve très-rarement une physionomie aussi expressive, aussi accentuée, aussi remarquable que la vôtre. Vous ne vous en doutiez peut-être pas vous même ?
— Mon Dieu, non, répondit le marchand de toile» en se regardant du coin de l'œil dans une des glaces placées tout le long de la galerie pour la plus grande joie des Narcisses parisiens.
— Sérieusement, ajouta-t-il, vous auriez fantaisie de me tirer mon portrait î
— Je vous en prie, ne me refusez pas ce plaisir, ce service. Il y va des intérêts de l'art.
— Qu'à cela ne tienne ! Voyons, comment allonsnous nous y prendre î
— Rien de si simple : demain je me prét^enterai chez vou>i.
— Mais au moins je voudrais vous payer de voire peine ;,que pourrai-je bien vous donner ?
— Rien, vous dis-je, et je serai encore votre obligé.
— Non, non, je n'entends pas de cette oreille-là. Je veux vous payer.
— Vous y tenez ?
— Absolument.
— Eh bien, vous me donnerez un louis pour t<? princijie, A demain.
On se qidtta après force saluts aimables. Le lendemain, on sonna à la porte de M. D. . . D alla ouvrir lui-même. C'était le peintre ; mais au lieu de pinceaux, il tenait deux pistolets, qu'il braqua si^r la poitrine du marchand, en disant avec un grand cahne :
— Cher Monsieur, je sais exactement qui vous êtes ; vous devez aller à Rouen aujourd'hui même, dans deux heures, pour acheter des toiles. On n'entreprend pas un pareil voyage sans avoir de Taisent dans sa poche. Veuillez fouiller la vôtre et m'en oifrir le contenu. Sinon, je vous bi-ûle.
D. . . , plus mort que vif, posa sur une table son portefeuille et son porte-monnaie.
— C'est bien, dit le prétendu peintre ; maintenant je vois à votre cou une foit jolie chaîne qui tient, sans nul doute, à une aussi jolie montre ; je vois à vos- doigts une bague, à votre cravate une épingle d'un excellent goût. J'ai l'intention d'aller
aujourd'hui dans le monde ; je vous prie de me laisser tous ces atours.
Le marchand se dépouilla en tremblant :
— Enfin, soyez assez bon pour me conduire à votre secrétaire. Je veux encore vous faire un petit emprunt.
Le secrétaire fiit ouvert docilement, et le voleur, ayant mis un certain nombre de billets dans sa poche, souleva son chapeau, s'inclina, et, se dirigeant vers la porte, dit à sa victime :
. -^ Si vous vous avisez de me suivre ou de me faire suivre, j'ai un homme aposté au bas de votre escalier, qui se chargera de brûler la cervelle à qui de droit. *
Le pauvre D. . . fut si ému de cette terrible scène, qu'il se mit au lit et y resta tout un mois.
]Vlme Pinguet s'était dit :
— Qu'offrirai-je à mon mari, pour le jour de sa fête?
En femme prudente et bonne ménagère, M"® Pinguet ne songea ni aux bonbons ni aiix colifichets ; mais résolut d'acheter dans un maga^n de confection une belle et bonne robe de chambra, bien ouatéej d'un beau rouge, et capable de durer jusqu'à la con-' sommation des siècles.
• Elle fit son emplette, et M. Pinguet, à dix heures du matin, le jour de sa fête, essayait ce riche et majestueux vêtement.
— Ma bonne amie, dit-il, c'est un cadeau charmant, surtout je te félicite du choix que tu as fait de Tétoffe et de la couleur. La nuance est fort distinguée, et la cx)upe tout à fait élégante. Seulement. . .
— Allons, bon ! Il y a un seulement !
— Ce n est rien, ma chère ; cette robe de chambre, de tous points parfaite, est seulement un peu longue. Tiens, regarde toi-même, elle me couvre la cheville ; à mon avis, elle ne devrait guëres des^ rendre que jusqu'au bas du mollet, et je voudrais qu'on en retranchât sept ou huit centimètres.
3jine pingtiet, très-contrariée, prit la robe de chambre, la jeta dans une armoire et promit de s'en occuper, f Quelques jours après le ciel se chargea de nuages, la chaleur devint accablante et Içs éclairs aimonçaient un violent orage. Vers le milieu de la nuit, jVImc Pinguet, réveillée par un roulement de tonnerre, i^luma la lampe, se leva et chercha à se distraire des effrayantes pensées que la tempête lui suggérait. Elle se souvint de la robe de chambre, la tira de sa cachette, la raccourcit de huit centimètres, l'accrocha au porte-manteau et alla se recoucher sans parler à personne du travail qu'elle venait de faire.
Le lendemain, la sœur de M. Pinguet, M'** Adolphine Pinguet, se leva avec l'intention bien arrêtée d'arranger la robe de chambre fraternelle. Dès qu'elle eut fait sa toilette, elle alla prendre ce vêtement, en coupa huit centimètres, ne dit mot de sa prévenance et attendit les compliments.
M. Pinguet , il y a trois jours, sentit quelque fraîcheur et s'enrhuma ; vers dix heures du soir, ridée lui vint de faire préparer sa robe de chambre. Il appela Anastasie, sa cuisinière, et lui dit :
— Allez porter sur4e-champ ma robe de chambre chez mon tailleur ; faites-lui remarquer qu'elle est beaucoup trop longue et priez-le d'en couper huit ou dix centimètres au moins.
Le tailleur fut bien un peu surpris ; mais l'ordre était précis ; il coupa dix centimètres d'étoffe, et rapporta le vêtement.
Hier, en se levant, M. Pinguet demanda sa robe de chambre, et fut bien étonné de voir qu'on lui apportait une jaquette.
Nous voulons tous nous grandir et monter sur des échasses. Depuis que l'égalité est reconnue par la loi, chacun s'efforce de grimper sur les épaules du prochain et de rétablir en fait les distinctions abolies pn droit,
Les portiers transformés en concierges , s'arrogent des privilèges qui seraient plus odieux s'ils étaient moins ridicules. Les boutiquiers s'intitulent négociants ; les maîtres de danse s'intitulent pro" fesseurs de danse, les coiffeurs ont des clercs,. les décrotteurs ont des clieiUs, les chiffonniers se disent Monsieur et Madame^ les coulissiers prennent le titre de banquiers, les idiots et les fainéants usut'pent la noble qualité d'hommes de lettres. La liste serait longue de ces abus de langage, qui trahissent un grand vice social ; je m'arrêterai aux codiens, aux cuisiniers, aux grooms, aux valets de pied, i tous les faquins qui se prélassent derrière les carrosses ou dorment sur les banquettes des antichambres. Il par^t que ces Messieurs ont imagée une jolie périphrase pour se qualifier dans les actes publics. Us se disent attaché au service de la maison de M. le duc, de M^ Idmarquise, de M. fe ba7'on ; il leur semble que ce titre est pompeux et leur donne comme un reflet de la noblesse de leurs maîtres.
La nouvelle loi sur les titres n'atteindra pas ces infiniment petites vanités ; mais elle met bien en peine les nobles de contrebande et les marquis de récente fonte, comme disait jadis Joachim du Bellay. On ne saurait décrire les angoisses de tous ces bourgeois gentilshommes ; ils s'efforcent de faire bonne contenance jusqu'à ce que la loi ait été promulguée, et ne rabattent rien encore de leurs prétentions;
mais leurs inquiétudes secrètes n'en sont que plus cruelles, et déjà ils ont eu à soufinr quelques petites ayanies assez désagréables.
Les B..., anciens quincailliers, ont acqxiis une fortune immense, et se sont conféré le titre de vicomte ; quand on prend du galon, l'on n en saurait trop prendre, et vraiment, lorsqu*on n a qu a tendre la main pour saisir la couronne ducale, c'est presque de la modestie que de se contenter de la couronne aux cinq fleurons. Au reste, ces braves gens n'ont encore trompé personne ; leur anoblissement est de trop récente date, et la peinture de leur écusson est si fraîche, que si vous la touchiez,vous lenlèveriez avec vos doigts.
Un plaisant, un mauvais plaiscmt, disent-ils, inventa mie fable pour s'amuser d'eux ; il parla un jour à Toreille d'un de leurs valets :
— Ah ça, mon brave Pierre, est-ce que vous continuez à nommer M. B. . . M. le vicomte et M"« B. . . M"* la vicomtesse î
— Oui, Monsieur, est-ce qu'il y aurait quelque inconvénient à le faire ?
— Quoi, ignorez- vous donc que l'on va publier ime loi contre les usurpateurs de titres, et vous savez, comme tout le monde, que les B... ne sont
pas plus vicomtes que vous, mon brave Pierre!
— On dit ça, Monsieur, c'est vrai ; mais je n'en sai3 pas plus long, moi.
— Eh bien, Pierre, je vous engage à ne point donner désormais à vos maîtres un titre qui ne leur appartient pas, car vous encourriez les peines portées par la loi ; elle ne pimira pas seulement les usurpateurs de noblesse, mais aussi ceux qui, par intérêt, faiblesse ou complaisance, les aideront à abuser la crédulité publique. Faites-y attention : vos maîtres seront mis en accusation, et vous serez considéré comme leur complice. Allez, faites votre profit de mon conseil, et avertissez tous vos camarades.
Pierre n'eut rien de si pressé que d'avertir tout le domestique de l'hôtel B... L'alarme fut à son comble; le cuisinier, les marmitons, la femme de chambre, la nourrice, les palefreniers, les laquais, les huissiers, le tigre et le portier, se voyant déjà traînés sur les bancs de la justice, décidèrent à Uunanimité qu'on cesserait à l'avenir de donner du vicomte et de la vicomtesse aux anciens quincailliers.
— Madame n'y est pas, répondit le portier aux visiteurs. ,
— Une personne demande à parler à Monsieur, disait le valet de chambre à son maître.
Les B... crurent d'abord à un oubli, aune distraction, et ne voulurent pas tancer trop vertement des domestiques d'ordinaire respectueux et bien dressés. Mais, au bout de deux joure, le doute né-
tàît plus permis ; tous ces croquants supprimaient à dessein les titres nobiliaires ; il y; avait concert entre eux, et rheure de sévir était venue.
Le soir même, M. B... avait fait maison nette, n voulait garder son cuisinier pour s'assurer ses jepas du lendemain ; mais le cuisinier voulut partir avec tous >ses camarades, et le lendemain, le vicomte, ayant lui-même attelé son phaëton, dut conduire la vicomtesse au restaurant. Après un déjeuner qui leur fit faire la grimace, ils se sont mis en quête de domestiques plus dociles ! ils les trouveront, n'en doutez pas, et ce n'est pas là ce qui m'inquiète. Pour im sou, les petits Savoyards vous appellent Thon prince et mon ambassadeur. Pour cinquante francs de gages par mois, on sera toujours vicomte, duc et marquis. . . inirà muros.
Ce pauvre L. . . , un peintre de talent, est bien mal payé de ses frais de galanterie.
Un marchand de tableaux (appelons-le Bernard), lui ayant fait vendre plusieurs toiles à bon prix, il se dit :
— Que pourrai-je bien faire pour reconnaître la complaisance de l'ami Bernard î Je ferai un cadeau âf sa femme.
Cette résolution prise, il se mit en quête d'un
objet digne d'être offert à M™« Bernard. Il découvrit chez un marchand de bric-à-brac un éventail très-Meux, assez use, mais fort beau encore et surtout fort précieux : il avait été peint par Boucher.
La politesse seule empêcha M™® Bernard de rire au nez de L. . . et de jeter son présent par la fenêtre ; mais quelqu'un lui en fit compliment et lui affirma que cette vieillerie avait une grande valeur. Un peu rassurée par ce témoignage, M™* Bernard prit son éventail pour aller au bal chez un négociant. Elle portait une robe de soie rose et des souliers verts ; tout le monde trouva sa toilette charmante ; mais quand M"« Popinot, M™* Ducomet et M"«* Camusat aperçurent le chef-d'œuvre de Boucher, efles jetèrent les hauts cris ;
— On m'a assuré, dit M"*« Bernard, que c était un objet très-cher.
— C'est tout simplement une horreur, ma chère ; on a voulu se moquer de vous.
En rentrant chez elle, M™« Bernard frémissait de colère ; elle écrivit à L. . .
« Monsieur, au jour de Tan, quand j'ai donné des étrennea à votre femme, je lui ai envoyé des bonbons frais : vous auriez pu me traiter avec la même politesse, et ne pas m'exposer au ridicule, en m'offrant l'éventail moisi de votre bisaïeule. Je vous renvoie cette relique de famille, et suis bien votre servante. "