CHAPITRE X
LES OKISlNAin.
Dans un des étabtissements de bains qui attirent tant d'étrangers sur les cotes de la Normandie, on voyait, cet été, une jeune femme charmante se promener en boitant au bras d'un cavalier jeune et beau qui boite comme elle. Voici Thistoire de ce couple estropié, qui a été contée diversement :
Le comte D..., gentilhomme polonais, recherchait en mariage une Anglaise qui habitait Paris et dont il était éperdument amoureux. Les bans étaient déjà publiés , lorsque la jeune fille, allant au bois , tomba de cheval et se cassa la jambe. L'amputation fut jugée nécessaire. A la vue de sa jambe de bois, miss D... se laissa aller à une sombre tristesse, et, dans son désespoir, déclara au comte qu'elle ne consentirait jamais à l'épouser, infirme comme elle était. Le fiancé ne négligea rien pour lui faire abandonner une pareille résolution ; mais ses efforts demeuraient inutiles, miss D... résistait à toutes ses prières.
Désolé, il prend un parti vraiment héroïque. H se rend chez l'un de nos grands chirurgiens :
— Monsieur, lui dit-il, j'ai recours à votre habileté si célèbre ; veuillez me couper cette jambe.
Le chirurgien examine la jambe qu'on lui pi^ sente , la trouve parfaitement saine, et répond :
— Votre demande me surprend ; vous n'a^^z aucun mal.
— C'est vrai. Monsieur; mais je ne vous en prie pas moins de me faire Tamputation.
Au comble de la surprise, le docteur croit avoir affaire à un fou et refuse nettement ses services.
Alors, portant la main à sa poche, le comte tire un pistolet, le décharge sur sa jambe et ajoute tran^ quillement:
—•Maintenant, Monsieur, vous voyez que j'ai besoin de votre ministère.
La jambe fîit coupée ; miss D. . . apprit cet acte de folie sublime, et, dès que le comte fut rétabli , leur mariage fat conclu.
Aujourd'hui, nul ne les voit passer sans admiration et sans attendrissement , et chacun les trouve beaux, malgré leurs jambes de.bois.
Un soir de février, aux avant*scëne d'un théâtre, s'assit une femme aux cheveux ardents, d'une phy-
sionomie irrégulière, étrange , mais singulièrement attrayante.
En la voyant arriver , un jeune homme , qui se trouvait aux fauteuils d'orchestre , donna un coup de coude à son voisin :
— Regarde cette femme.
— Eh bien!
— La trouves-tu jolie î
— Ma foi, non. Cependant, attends donc , il faudrait peut-être s'y prendre à deux fois pour la juger.
— Jolie ou non, elle est folle et elle a exercé sur ceux qui Tout approchée une influence irrésistible , inexplicable. Je ne te parlerai que d'un homme que je connais, le comte C. . .
— Celui qui a une jambe et un bras cassés 1
— Précisément. C'est à cette femme qu'il doit d'être ainsi estropié. H lui faisait la cour depuis quelque temps; elle semblait un jour écouter ses doux propos, lorsque se tournant vers lui par un mouvement brusque et le regardant bien en face :
— Vous ne m'aimez pas, lui dit-elle.
— Madame, quelle preuve vous donner du contraire î
— Faire ce que je vous demanderai.
— Parlez, je suis prêt.
— Eh bien ! vous voyez ce mur, il n'a guère plus de cinq pieds ; franchissez-le à cheval , et je croirai à votre amour.
Aussitôt le comte C. . . appelle son groom.
— Cours à rhôtel, fais seller mon cheval et reviens au plus vite.
Dix minutes après il était en selle , prenait du champ et s'élançait par dessus le mur.
Le cheval tomba la tête la première et se tua du coup. Le cavalier fut relevé évanoui, avec deux membres brisés et tout le corps couvert de contusions.
Chose étrange ! cette femme fantasque et crueQe, qui avait si légèrement sacrifié la vie d'un homme i la satisfaction d'un absurde caprice, cette femme a veillé cinq semaines au chevet du comte et lui a prodigué toutes les preuves d'un violent amour.
Un habile homme, c'est M. P. . . , un vieillard de quatre-vingt-quatre ans » qui a su se créer l'existence la plus calme, la plus indépendante, je dirûs presque la plus heureuse, si le bonheur était de ce monde.
Il y a deux ou trois ans, M. P... , s'étant mis i réfléchir sur sa propre destinée , se tint à peu près ce langage :
— Mon cher ami , — M. P. . . n'a pas de roeilleur ami qile lui-même , — tu as passé quatre-vmgts ans: avec la meilleure volonté du monde, tu ne peux nier
que tes forces diininaent et que tu arrives au commencement de la fin: M. Fiourens lui-même , ce grand flatteur des vieilles gens , ne saurait te donlier im brevet de jeimesse. Tu as Tœil trouble , la jambe lourde etloreille dure. La promenade devient une fatigue ; Tart de la conversation, consistant surtout à écouter, tu n'es plus ce causeur aimable que j'ai connu ; le théâtre a perdu pour toi tout son charme , parce que tu vois et entends mal.
Cependant, il faut s'ennuyer le moins possible ; il faut absolument que tu te fasses, sinon aimer, au moins supporter de tes semblables. Tu as besoin de savoir les nouvelles du jour, de dîner en compagnie, de faire ta partie de whist. Comment t y prendras^ tu, cher ami, pour t'assurer ces joies douces, ce bonheur relatif qui t'est si nécessaire î
D me vient une idée : j'ai un capital de 550,000 francs, sauf erreur ; je suis seul ; j'ai bien des neveux, mais ils sont plus riches que moi et peuvent se passer de mon héritage ; d'ailleurs, je ne suis pas très-content d'eux. Plaçons notre capital on viager: j'aurai ime rente superbe dont îe ferai l'usage suivant :
D'abord, je choisirai parmi mes nombreuses connaissances dix familles dont la maison me sera toujours ouverte, où je serai^fêté, choyé, caressé, depuis le !•' janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre. — Pourquoi dix maisons? Il me senlble que sept suffiraient; tu en aurais une pour chaque jour de la semaine. —
A merveille ; mais il faut admettre qu'on peut se brouiller avec moi, qu on peut être en deuil, que l'on peut me déplaire. Je prends donc dix maisons: le choix me sera permis, et j'aurai du rechange." C'est une sage précaution contre les événements imprévus.
Or, pour me concilier l'aifection de ces dix famil^ les, voici le .procédé que j'emploierai. Tous les ans, au 1*' janvier, je ferai ma visite :
— Madame, dirai-je à la maîtresse de la maison, je vous prie de vouloir bien agréer mon offrande pour vos pauvres.
Et je lui offrirai deux billets de mille francs. Ainsi pourvues , ces dames feront face à toutes leurs charités de l'année. Si elles sont patronesses d'un concert, si on leur envoie quarante ou cinquante billets à placer parmi leurs parents et amis, elles pourront se dispenser d'importuner leurs visiteurs, et payeront avec mon argent l'impôt qu'elle» ont coutume de prélever sur lès personnes de leur société. Tout le monde s'en trouvera mieux ; les uns n'auront pas l'ennui d'offrir, les autres n'auront pas le chagrin d'accepter, et je profiterai de la satisfaction et de l'amabilité de tous.
Quand ime jeune fille se mariera, je lui offiiiui un bracelet, une broche, une parure, et j'aurai ses phia gracieux sourires et l'amitié de son nouveau mari. .
De plus, je donnerai de larges étrennes à toute la livrée : je n'oublierai ni le cocher, ni la cuisinière»
ni le valet de chambre, ni le portier, ni la bonne d'enfants.
S'il y a un chien dans la maison, je lui apporte- Tai du sucre ; il me caressera comme tout le monde. Chacune de mes visites sera attendue avec impatience; je ne rencontrerai que des visages amis, et, comme dit Chénier, « ma bienvenue me rira dans tous les yeux. «
Voilà pour mes relations extérieures. Quant à ma propre maison, j'ai aussi d'impoitantes mesures à prendre.
J'ai quatre domestiques ; mais, si je ne laisse rien à mes neveux, je ne prétends pas non plus faire un testament en faveur de mes gens. Je ne veux p^s que personne puisse désirer ma mort; je veux, au contraire, que mon coHcher, mon valet de chambre, ma cuisinière et mon valet de pied unissent chaque jour leurs prières pour demander au ciel de prolonger ma \'ie. Plus je resterai sur cette terre, plus leur petit magot s'arrondira.
Tous les ans, j'augmenterai leurs gages de 200 francs. Quiconque quittera mon service sera payé de ses appointements échus et né recevra pas un sou de plus. Je leur ferai connaître toutes ces dispositions, et leur intérêt me garantit leur fidélité et leur dévouement.
Ainsi raisonna le spirituel vieillard, et, depuis trois ans, il a mis tn pratique son intelligent système de conduite*
Nous pourrions citer les dix familles où il esa reçu avec les plus tendres égards, où chacun le trouve aimable, malgré ses infirmités et ses manies. Chaque maîtresse de maison se dit :
— Mon Dieu ! si cet excellent M. P. . . venait à mourir, comment me déferais-je de mes billets de loterie! Comment foumirais-je aux frais des osor vres pies, qui me font tant d'honneur t n faudrait rayer mon nom sur les listes des dames patronesses. Que dirait M°^« de C. . . t Que penserait la femme du maire? Je serais perdue de réputation ! Seigneur, faites de longs jours à M. P. . . !
Ainsi pensent, ainsi s'expriment les gens qui , obligés d'offrir en souriant deux ou trois louis qu'ils aimeraient mieux garder, maudissent, dans le fond du cœur, les quêtes et les quêteuses.
Une cinquantaine de domestiques de l'un et Tautre sexe adressent au ciel les mêmes voeux. C'est un concert de voix suppliantes, auxquelles Dieu, jusqu'ici, veut bien prêter l'oreille, sans doute, parce qu'elles arrivent à lui en même temps que les actions de grâces des pauvres, indirectement secourus par les largesses de M. P. . .
Il n'y a peut-être pas un homme dont la santé intéresse tant de personnes, et qui soit entouré de soins plus inquiets et plus affectueux.
— iftfl —
M. X... est un jeune homme très-érudit, qui a donné son utile collaboration à un grand ouvrage, le Dictionnaire des Contemporains^ dont la maison Hachette a confié la haute direction à M. Vappereau.
Un jour, M. X. . . , après avoir travaillé toute la matinée dans sa chambre, vit un rayon de soleil descendre gaiement sur sa table. H se leva, ouvrit sa fenêtre, et, tenté par la beauté du ciel, résolut de faire une petite promenade. Toutefois, voulant mêler Futile à lagréable, il se munit d'un vieux bouquin, d'un carnet et d'un crayon, et se dirigea vers le jardin des Tuileries. Tout en marchant, il prenait des notes sur la biographie d'un savant allemand. De temps à autre , il détachait les yeux de son livre, et, les levant vers le ciel, aspirait l'air pur à pleins poumons, puis revenait à ses patientes recherches.
n allait au hasard et regardait peu à i^s pieds. Que peut-on craindre au miheu des Tuileries! Il faut être astrologue ou érudit pour y courir quelque risque.
M. X. . . venait de mouiller son crayon et se disposait à s'en servir, lorsqu'il^ perdit l'équilibre et tomba la tête la première. Avant qu'il se iut rendu compte de ce qui lui arrivait, il était étendu tout de «on long au fond du bassin, au milieu des poissons rouges, non moins étonnés que lui.
Aussitôt, les bords du bassin se garnissent de
spectateurs : les nourrices cessent d'écouter les galants propos des grenadiers de la garde. La foule est émue : on croit à une tentative de suicide ; on regarde, on attend : » Il sortira, il ne sortira pas ! ' En effet, l'énidit ne semble pas pressé de sortir de l'eau ; il s'agite, il remue la ^^ase, il étend les hms. Que fait-il î que cherche-t-il ainsi? — Il nage à la poursuite de ses manuscrits.
Enfin il a ressaisi son livre et son crayon; alors il se décide à quitter les profondeurs de rabîme* et, comme un dieu païen , levant au-dessus des ondes sa tête humide et sa barbe limoneuse , il fend majestueusement la pkdne liquide et s'avance vers le rivage. Déjà il escalade le bord, il va mettre le pied sur la terre ferme ; il est sauvé ! Le peuple chante un h3rmne d'actions de grâces , et mille bras serreraient volontiers le jeune savant , s'il était moin:» mouillé.
Tout à coup il s'arrêta il se détourne, il i^vient sur ses pas. Que ,va-t-il se passer î N'a-t-il pas abandonné sa funeste résolution 1 1l marche droit au ba^ sin ; U ne s'y jette pas cette fois la tête la première, en homme que la douleur a rendu fou : il y entre tranquillement par les pieds et s'y enfonce comme un honune de cœur qui a. pris un parti décisif.
L'assistance frémit. Pendant une minute, qui pa* rut un siècle, on ne vit plus l'infortuné : il s'était plongé dans l'eau, il avait disparu dans un tourbillon de vase noire.
On songeait à avertir un gardien des Tuileries, et les lionnes d'enfants pleuraient à chaudes larmes , lorsque le savant se dressa une seconde fois au-dessus des eaux , pareil au géant Adamastor. Il tenait entre Tindex et le pouce un chiffon de papier souillt^ de boue : c'était une note très-importante qu'il venait de sauver du naufrage !
Avec le plus grand sang-froid (jamais ce mot ne fut plus juste) , il rassembla ses épaves , croisa son habit, et, traversant la foule attendrie, reprit lentement le chemin de sa maison.
D venait , probablement sans s'en douter, d'imiter un genre de distraction qui attira un moment l'attention sur M. Villemaîn, jeune encore, et ne nuisit pas à sa célébrité.
Vous avez sans doute entendu parler de la folie du comte de X... , un homme jeune, riche, marié à une femme aimable, réimissant toutes les conditions apparentes du bonheur. Il est aujourd'hui dans une maison de santé ; on le soigne, mais on a peu d'espoir de le guérir.
La dernière équipée qui a manifesté le dérangement de son esprit est assez bizarre pour être racontée :
Depuis deuK ou trois mois il avait une idée fixe :
il se croyût en butte à la haine des jésuites ; ce^ perfides religieux le poursuivaient , ils voulaient s'emparer de sa personne , le jeter dans un cachot infect et lui faire subir d'abominables tortures.
Un matin, il s'éveilla avec une pensée étrange ; il avait trouvé une admirable rose pour se défivrer de ses ennemis. Il bondit hors de son lit, s'habilla en toute hâte, et courut à la chambre de sa femme.
Évdllée en sursaut, la comtesse le vit avec eftoi entrer brusquement et fermer sur lui la porte à double tour, n s'avançait vers elle , le sourcil froncé, Tœil menaçant ; il tenait à la main un gros pinceau, et déposa trois pots sur une table. Quels pots f direzvous. — Attendez, vous allez l'apprendre.
— Allons, Madame, levez-vous !
— Que me voulez-vous, mon ami !
•— Vite, levez-vous, vous dis-je.
La comtesse hésitait; il s'élança sur elle, la jeta hors du lit, et , lui mettant le genou sur la poitrine :
— Ne faites pas un mouvement , dit-il , ou vous êtes morte.
En parlant ainsi , iT sortit de sa poche trois ou quatre petites cordes et se mit à lier les mains et les pieds de sa victime. La pauvre comtesse essayait en vain de résister ; son mari est d'une force athlétique: mais elle se prit à crier à l'aide.
En deux tours de mains, le comte eut achevé se^^ petits apprêts, et la comtesse gisait à terre, attendant dans une angoisse indicible ce qui allait arriver.
— iD7 — *
Le comte alors, avec un grand sang-froid, se dirigea vers la table où étaient placés les trois pots mystérieux ; il les ouvrit ; ils contenaient trois liquides, l'un noir, l'autre vert, le troisième rouge. n plongea son pinceau dans le premier liquide, et, s'agenouillant auprès de sa femme, se mit à Itii noircir tout le corps comme un pupitre de collégien ; cela fait, il prit du vert et en mit une couche épaisse sur la gracieuse figure dont il aimait, encore quelques jours auparavant» à contempler le frais incarnat; enfin, saisissant le troisième pot, il y trempa délicatement le bout de son pinceau, et, à la place de la bouche, au-dessus des deux yeux , au milieu du front , il traça des lignes rouges qui eussent fait envie au mieux tatoué des Caraïbes; vers les tempes, il dessina deux cornes.
Puis il se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et, considérant son oeuvre, se dit en souriant : « C'est bien! »
Pendant ce temps, les domestiques, attirés par les cris de la comtesse, cherchaient à ébranler la porte ; elle céda au moment où le comte venait de détacher le bourrelet d'une croisée.
— Ah! disait-il en riant aux éclats, quand les jésuites viendront ici et qu'ils trouveront le diable, je vois d'ici la figure qu'ils vont faire !
Le bourrelet qu'il venait de détacher était destiné à former une queue à son diable improvisé.
C'est à la suite de cet ajcte insensé qu'il a été transporté dans une maison de santé.
Quant à la pauvre comtesse, il a fallu des smns et des précautions sans nombre pour lui rendre sa couleur naturelle. Elle a eu une fièvre terrible ; son corps est, dit-«;i, guéri ; mais son esprit et son coeur auront longtemps encore à souffrir.
M. ft. . . avait pris son billet au chemin de fer de Lyon ; il était en avance d*un quart d'heure; il vit une fenune qui, par derrière, lui sembla jolie. Afin d avoir une certitude à ce sujet, il suivitycette fenune. Elle allait d'un bon pas, il marcha longtemps sans latteindre. Enfin, il la dépassa, la regarda en plein visage : elle était fort laide. Très-mécontent de la peine qu'il venait de prendre, M. B*.. revint en maugréant à l'embarcadère. Le convoi était parti; ce retard chagrina M. B. . . , mais il fut surtout sensible à la perte de sa place qu'il avait payée. . Depuis ce jour, il s'est juré d'être exact, trèsexact, trop exact ; pour n'être jamais en retard, il a résolu de retrancher une heure du. nombre des heures qu'il doit passer dans cette vallée de larmes. Un homme sage a toujours un billet de mille francs d'avance, qui attend dans son tiroir les besoins impré\nis ; M. B. . . a toujours une heure d'avance dans
1^ temps qu'il a à dépenser. H regarde sa mon tre quand vous lui donnez un rendez-vous pour six heures.
— Bien, répond-il, j'y serai à cinq.
Doit-il voyager par le chemin de fer, il arrive à la gare soixante-cinq minutes avant l'heure fixée pour son départ.
— • Je ne prendrai, dit-il, que le convoi de sept heures, mais je veux être en état de prendre celui de six heures.
Et il croque bravement le marmot pendant les trois mille six cents secondes- qui composent son heure excédante, son heure de prévision, son heure sacrifiée, et, durant cette longue attente, il regarde tout droit devant lui ou ferme les yeux, afin de ne pas être tenté parla\Tie d'une femme. Il se connaît et se défie de lui-même, cet homme sensible, mais prudent !
Lorsqu'il reçoit ime invitation à une messe de mariage ou d'enterrement, il sait, comme vous et moi, que, dans le langage des billets de faire part, 0712^ heures signifier toujours midi ; mais, comme il obéit à son principe, il arrive une heure avant les autres, et le suisse le prend pour un provincial, ce qui, comme chacun sait, est une grande humiliation.
Cet homme exact mérite de ne pas mourir subitement, d'être averti une heure avant sa fin, et de retrouver, à ce terme fatal, pour se disposer au grand voyage, le bénéfice des soixante minutes
qu'il aura volontairement soustraites du total de sa vie.
M. X..., vieux garçon, a gagné dans le ochdmerce une fortune très-coniddérable ; il possède quatorze ou quinze millions, et ne dépense goist que douze à quinze cents francs par an. H est logé dans une chambrette, et son portier lui sert de domestique. Un jour, il lui donna un vieux diapeau râpé, gras, ignoble, avec lequel il n'osait plus sortir.
Le portier fit nettoyer cette affreuse coiffure et ae mit à la porter.
M. X... le vit un dimanche, paré de ses plus beaux atours.
— Tiens ! dit-il, quel est donc ce chapeau, père Âthanase!
— Dame ! Monsieur, c'est celui que tous m'avez donné.
— Vraiment !
— Oui, je l'ai fait réparer.
— Et cela t'a coûté t
— Vingt sous, Monsieur.
— Bah ! mais c'est qu'il est très-bien, ée chapeau ! Tiens , voici tes vingt sous , rends-moi mon chapeau.
M. X. .. est de la famille de cet autre avare, qui, %jBnt son domestique malade, lui dit :
— Pierre, je suis obligé de faire les courses à ta |iiace ; je prends tes souliers.
Vous savez qu'il existe à Paris une vingtaine d'hommes ingambes, dont l'unique profession est de eourir les mes à la recherche des nouvelles : ils por-* lent leur récolte aux journaux, qui, après avoir re-^ tondié leur prose incorrecte , l'insèrent sous la rubrique faits divers. C'est à eux que l'on doit le récit des incendies, des voitures brisées , des chevaux emportés, de tous les menus accidents de la vie extérieure.
Le vingt avril, l'un de ces braves limiers, en traversant le boulevard, fut renversé par un fiacre et tomba grièvement blessé. On le porta chez im ]^armacien : il paraissait en proie aux plus vives sooffirances, il pleurait. On l'ioterrogeait, tout en le pansant, et on prêtait la plus grande attention à ses moindres gestes. Le premier mot qu'il prononça, quand il recouvra l'usage de la parole, fut celui-ci : —Ah ! mon Dieu, qui est-ce qui racontera ce fait dicersf
Vous vofus souvenez de la belle Atalante, qpà vt voulait épouser qu'un homme assez agile pour nsn* porter sur elle le prix de la course. II a plu ainsi de tout temps à quelques jolies filles d'imposer à leon prétendants des épreuves singulières, parfois pénibles, parfois dangereuses» et- souvent humiliantes, n y a, dans SchiUer, une dame qui abuse bien delà longanimité de son adorateur, et vous n avez pas non plus oublié cette gentille damoiselle qui» jadis, jeta son gant dans 1 arène où luttaient des bêtes féroces, et dit à son chevalier :
*-* Messire, iriez-vous bien chercher mon gast!
— Pourquoi nont répondit le paladin.
-* Eh bien ! Messire, si vous l'osez, je vous ai« merai.
Le chevalier alors s'élança dans la lice, nqpporta le gant, non sans avoir couru le risque de sa vie, et, le {Mésentant à sa dame :
— Void votre gant, mais gardez votre amour; je méprise l'amour d'un cosur aussi dur que k vôtre.
On m'a conté, ces jours^â, une histoire qui a de l'analogie avec les précédentes, et qui est aussi vraie qu'étrange.^ •
11 y a quelques mois, vers minuit, un homme &i toilette de bal, ganté de blanc et le visage couvert d'un masque, se présenta chez une somnambule, et lui fit l'étonnante confidence que voici :
— Madame, vous voyez en moi im malheureux
fou d'amour et de colère. Je viens vous demander si vous ne pourriez pas m'indiquer un moyen de donner un coup d'épée à la femme que j'aime. La somnambule fit un geste de surprise. — Que ce début ne vous alarme point, Madame, reprit le visiteur ; quelques mote d'explication sont ici nécessaires, je le reconnais, et je vous prie de les entendre, patiemment.
MU« Albertine de X. . . appartient à ime des plus vieilles et des plus opulentes maisons du faubourg Scûnt*Germain. Elle a vingt et un ans ; elle est belle comme le jour ; je vous laisse à penser si on lui fait la cour.
Mcûs,« depuis trois ans, les prétendants les plus aimables, les plus nobles, les plus riches, ont été tons repoussés ; on les voyait se succéder auprès de la belle Albertme, papillonner un jour autour de sa calèche, puis causer dix minutes avec elle, et le lendemain ils évitaient ses regards et fuyaient sa miuson. Je m'étonnai de ces défaites successives, et je les attribuais déjà à quelque cause mystérieuse, lorsqu'un bruit singulier vint jusqu'à mes oreilles. M"« de X..., disait-on, ne veut accorder sa main qu'à l'homme qui lui donnera un coup d'épée dans un duel sans témoins.
Je pris rang parmi ses adorateurs, je lui fis une cour assidue, et, un soir que son père donnait un bal, je profitai d'une contredanse pour lui faire une déclaratiori en règle.
— Vous m'aimez, me répondit-^lle eii me regardant en plein visage, et vous aspirez k ma main i Je ne vous la refuserai pas, si vous sortez avec honneur d'une épreuve qu'il me plaira de vous ordonner.
'^ Parlez, Mademoiselle , je suis prêt.
•— Eh bien ! suivez-moi.
Nous quittâmes le salon, et, par une série de détours, nous arrivâmes dans une grande chambre carrée, d'un aspect sévère et guerrier. Des masques, des épées, des fleurets, des gants, tout un attirail de salle d'armes était suspendu aux murailles ; la pendule était surmontée d une statuette, représentant Bradamante, et, des deux cotés de la cheminée, je vis Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette.
M^^ Albertine de X. . . détacha deu^ épées de combat, m'en présenta une et se mit en garde.
— Je serai votre femme, me dit*elie, si vous parvenez à me toucher. Défendez-vous bien, surtout, parce que je suis de première force.
Nous croisâmes le fer, et, après deux ou trois froissements, mon épée volait à dix pas et je me trouvais désarmé. M^*® de X... me regardait avec un tranquille et dédaigneux sourire qui m'irrita.
— Ma revanche ! dis-je.
— Accordée ; dans huit jours , ici . à pareille heure.
Au jour dit, nous engageâmes de nouveau la
lutte ; je Ab de mon mieux, mais je fus blessé asi^ez griëvement.
J'étoufTais de honte et de rage, et, comment expliquer ce qui se passait en moit j'éprouvais tout à la fois un violent amour et une violente haine. Je demandai à mon maître d'armes une botte secrète, et M}^^ de X. . . m'admit à l'honneur d'un troisième assaut. ,
-^ Vous avez du courage, me dit-elle cette fois en fronçant le sourcil.
^^ Non , Mademoiselle , je n'ai que de l'amour.
— ' Allons, défendez-vous b^pn ; je ne vous épargnerai pas.
Elle était d'une beauté effrayante, dans sa toilette de bal, l'épée à la main : elle me désarma une fois encore, et, me posant la pointe de son arme sur la poitrine :
— Vous le voyez, me dit-elle d'un ton solennel, je puis vous tuer; je vous accorde la vie.
Je suis encore sous le coup de cette humiliante générosité, Madame, et je cherche partout un secret pour vaincre cette belle et terrible amazone.
Cinq mois après ce dialogue, la somnambule vit revenir le visiteur nocturne, toujours masqué, toujours désolé. Il raconta la suite et la fin de ses aventures.
Une quatrième fois, M"** de X... avait permis qu'il croisât le fer avec elle, et, cette fois, il avait
été f&sez heureux pour la blesser légèrement an bras. Elle lui a\'ait alors tendu la main en disant :
— C'est bien ; je vous suis fiancée maintenant ; et je vous accepte pour époux.
— Et moi je refuse de prendre la main que vous m offrez; j*ai vouhi vous toucher; mon amour-propre était en jeu, m^s non mon amour. Celle que j'épouserai maniera Taiguille et non l'épée.
M"* Albertine'de X. . . est encore à marier. Avis aux amateurs !
Il y a deux ans, une jeune veuve, à qui son mari, un industriel de Moscou, avait, en mourant, laissé la bberté et une fortune considérable, M°*^ K... se trouvait à Bade. Elle avait de Télégance, de la beauté, de l'esprit même; mais du bon sens, point.
Elle était éprise d'un artiste français, qui, occupé sans doute d'autres amours, dédaignait la passion de la belle Moscovite. Elle-même fermait roreille aux doux propos de deux dandys, l'un Anglais, l'autre Italien, qui lui faisaient à l'envi une cour respectueuse et assidue.
Voyant qu'elle soupirait en vain pour notre compatriote, M"** K... éprouva un violent dépit, et, pour faire pièce à l'ingrat, résolut de donner ^
main à l'un de ces deux fats qui la poursuivaient. Seulement, lequel choisira-t-elle ? Ils se valent à un centime près : tous deux ont des habits bjen faits, tous deux sont blonds, tous deux sont bêtes.
Elle eût pu jeter en l'air une pièce d'or et les tirer à pile ou face ; eUe eut une autre idée.
— Messieurs,, leur dit-elle, 'vous m'offrez chaque jour de vous tuer, de vous battre à la carabine, au poignard, sfti canon, à la locomotive, à pied ou à cheval. Je n'approuve point ces sanglantes marques d'amour. Voici ce que j'ai à vous proposer pour vider votre différend.
Dans huit jours, à dix heures du matin t vous vous rendrez dans la campagne ; je vous y suivrai de près avec quelques amis. Vous vous placerez l'un et l'autre à l'extrémité d'un champ, et, au signal que je donnerai, vous partirez ensemble du même point à cloche-pied. Celui qui courra ainsi le plus longtemps, celui qui résistera le mieux à la fatigue et à la douleur, sera l'époux de mon choix. Cet arrangement vous convient-il ?
— A mer\'eille ! dirent les prétendants.
— Je vous donne huit jours pour vous préparer à cette solennelle épreuve.
L'Anglais se retira chez lui, et, pour se donner des forces, se mit à manger solidement, sortit peu et dormit beaucoup.
L'Italien, au contraire, passa huit jours à exercer sa jambe droite ; il gagnait un endroit écarté et
marchait sur un pied ; il montait son escalier, il faisait sa toilette, il fumait son cigare, il mangeait, toujours ^ur un pied.
Le jour venu, les deux rivaux descendirent en champ clos. Quel fut le vainqueur! L'Anglais, fiais et dispos î Non* Ce fut notre Italien ; il arriva avec la miiie pâle d'un homme exténué, mais il soutint plus vaillamment la lutte, à laquelle il s'était vaillamment préparé . *'
Cet hiver, aux Italiens, M"® K. . . et son nouvel époux assistaient à une représentation de Tamber^ lick, et firent rage des pieds et des mains quand le chanteur poussa son ut dièze incomparable. L'Italien est bien payé pour encourager les tours de force, dont il a tiré si bon parti ! S'étant un moment servi de sa terrible jambe droite, on dit qu'il faillit ébranler la salle, et, par prudence, il dut applaudir seulement du pied gauche.