PORTIERS ET LOCATAIRES
Les Mystères de Paris, de M. Eugène Sue, ont exercé sur les -mœurs contemporaines une influence déplorable. Depuis qu'ils ont lu ce livre, les portiers semblent avoir fait le serment de venger le père Pipelet et sa bonne Nastasie des insultes du peintre Cabrion, et l'on peut affirmer qu'aujourd'hui Q»brion et Pipelet ne foTd plus commerce d amitié; la race des portiers débonnaires a disparu; une génération de portiers taquins et malicieux lui a succédé.
Parlez au concierge, dit l'inscription du vestibule; mais parlez-lui respectueusement, c'est le conseil que je vous donne. Saluez le délégué, le représentant du propriétaire, dites-lui monsieur et souriez à madame son ^ouse; ne battez point son chien, payez exactement vos étrennes, ne rentrez pas après minuit, essuyez vos pieds au paillasson, prêtez vos
romans; si la bande de votre journal est froissée, ne supposez jamais qu'il a été lu ; quand vous mettrez le nez à l'intérieur de la loge, dites qu'elle flaire comme baume, et venez, de temps à autre, vous y asseoir sans façons.
Sinon, vous connaîtrez toutes les petites misères de la vie hmnaine et vous boirez chaque jour de pleins calices d'absinthe, de vinaigre et de fieL Vous sonnerez quatre fois, la nuit, les pieds dans la neige; quand vous descendrez l'escalier, un torchon, secoué à propos, vous couvrira de poussière et de duvet; sur le seuil, un coup de balai mouillé atteindra, par mégarde, votre pantalon blanc. Vous recevrez trop tard vos lettres d'invitations; quand vous serez sorti , vos amis monteront inutilement vos six étages; quand vous attendrez des visites, on répondra que vous n'y êtes pas; et, si vous voulez vous marier, on donnera sur votre compte les renseignements les plus précis et les plus détestables. Bonté du ciel ! à quels dangers s'exposent les locataires récalcitrants !
Que si de ton portier tu parles quelquefois, Fai.s que tu sois prudent et sobre en ton langage : Le trop parler de lui porte souvent dommage, Et longues sont les mains des portiers et des rois.
Ces Vers sont de Joachim du Bellay ; mais on a retouché l'épreuve. Nous les livrons à vos méditations avec l'anecdote suivante :
Trois jeunes gens^chevauchaient dans la vallée de Montmorency. Ds font partie d'un cercle élégant, institué à Paris pour encourager 1* l'industrie des jockeys, 2" le commerce des cigares, 3^ la mode des favoris roulés et des raies au milieu du front.
Au détour d'une allée de la forêt, grande fut la surprise de ces gentlemen. Ils virent venir à eux une nombreuse cavalcade. Une grande fille, longue coQune un jour sans pain et grêlée conmie une orange, galopait follement sur un âne plus beau que celui de Balaam ; sa main sèche et noire agitait une baguette d'osier, et ses cheveux rouges étaient épars sur ses maigres épaules. Autour d'elle se pressait un groupe d'amazones qui riaient du haut de leur tête et dont les robes mal faites flottaient au gré du vent et découvraient de gros pieds mal chaussés et des chevilles essentiellement roturières. Au. centre de cet escadron bmyant paradait d'un air triste un beau seigneur monté sur une haridelle poussive. Nos trois Parisiens se rangèrent au bord du chemin et braquèrent leurs binocles.
A leur aspect, le beau seigneur mélancolique rabattit son chapeau* sur ses yeux ; il donna un bon coup d'éperon à sa monture et se couvrit d'un nuage de poussière. Il était loin déjà, que les trois fashionables, ayant essuyé le verre de leurs lorgnons, suivent encore du regard sa course rapide. Us n'en pouvaient croire ni leurs yeux, ni leurs lorgnons. Ds avaient reconnu im de leurs amis, M. h comte de. . . ,
membre de leur club et un des hommes les plus élégants de Paris.
Le lendemain, en arrivant à leur cercle, ils allèrent droit au comte :
— Nous avons eu hier le plaisir de vous rencon^ trer.
— Ah ! tant pis !
— Vous vous trouviez, ma foi, en aimable compagnie ; mais pourquoi faisiez-vous si triste figure?
— Puisque vous m'avez pris en flagrant délit, je vais, quoi qu'il m'en coûte, vous dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
— Levez la main, prévenu.
— Voici ! J'ai un portier, Messieurs, et je sais par expérience ce qu'il faut craindre d'un portier ; je me suis longtemps révolté contre l'autorité de la loge ; mais aujourd'hui je baisse pavillon. J'ai eu trop de lettres en retard, trop d'amis* éconduits, trop de créanciers introduits, trop de secrets livrés ; j'ai résolu de prendre par la douceur la tyran subalterne, et je n'ai qu'à me louer de mon nouveau système de conduite. Seulement, comme toutes les choses de ce monde, ce système n'est point parfait et entraîne parfois de fâcheuses conséquences.
H y a deux jours, mon concierge a eu un fils ; j'ai consenti à être le parrain de ce cher enfant, croyant en être quitte pour une ou deux boîtes de bonbons. Mais, après avoir accepté mes dragées, ma commère m'a proposé VLXie partie à ânes» Je n'ai pu re-
fuser, nous avions loué des ânes à Montmorency, et vous m'avez rencontré. J'ai pris peu de plaisir à cette promenade, mais je suis au mieux avec mon portier. Mon marchand de chevaux s'impatiente et me menace de sa visite ; il n'a qu'à venir, il sera bien reçu 1 Pour entrer chez moi, il faudra qu'il foule aux pieds mon portier, sa femme, son chien et sa grande fille grêlée. En somme, vous pouvez rire, mais je suis content de moi.
Les vendeurs et les acheteurs foiment deux camps ennemis qui s'obsei-vent d*un œil jaloux et cher chent à se surprendre mutuellement. Le marchand dresse des embûches au consommateur , et tous les moyens sont bons pour vivre aux frais du paysan ; tout ce qu'on parvient à lui extorquer est de bomie prise.
Les relations ne sont pas plus amicales entre les locataires et les propriétaires. Enfermés comme en champ clos, entre les quatre murs d'une maison, ils se livrent sans bruit un combat à outrance, et l'avantage reste souvent au plus fort, quelquefois au plus lin.
A certaines époques, les hostilités deviennent générales et la bataille s'engage avec un acharnement particulier : ces dates sont le 15 janvier, le 15
avril, le 15 juillet et le 15 octobre. Comme nous approchons d'une de ces époques fatales, peut-être ne sera-t-:il pas sans intérêt pouf les locataires qui vont entrer en campagne, d'apprendre par quelle ruse ingénieuse un des leurs remporta une victoire éclatante sur un habile et redouté capitaine de l'ar- •mée propriétaire.
Ce victorieux se nomme L. . . L. . . ; c'est un sculpteur d'un certain mérite ; un jour de juin, dans l'atelier de Bénédict Masson, il nous cont€Ût lui-même ses hauts faits avec un orgueil que tous les locataires excuseront.
— Vers lai fin du mois de mars, disait-il, je me mis en quête d'un logement-, et dans la me de la Madeleine, dans une maison neuve et superbe, j'en découvris un qui me convenait à merveille. J'en demandai le prix ; le portier m'annonça un chiffre énorme ; j'aDai trouver le propriétaire qui ne voulut faire aucune concession.
Cependant l'appartement était de mon goût , çt j'avais résolu d'y habiter. En présence d'un loyer ^orme et d'un propriétaire ferme comme un roc, que faire ? Payer le prix demandé ? — Non, jamais. Entrer de vive force ? — Impraticable. — ^Restait une seule ressource, la ruse, et je l'employai.
Je donnai un punch ; j'y invitai tous les rapins de ma connaissance, et quand je les eus grisés convenablement, je leur adressai cette harangue à la façon deCatilina:
— - Messieurs, êtes-votis mes amis!
«— Oui, oui ! s'écrièrent-ils d'un commun aocord.
— C'est bien, mes enfants, votre çympathic me touche et m'encourage. Maintenant. aTez-voQs du cœur!
— Tout autre que L. . . l'éprouverait sur Theure.
— Je sais la suite et pourrais vous répondre* dans la langue du vieux Corneille; mais j'aime mieux parler en prose, c'est plus clair et ^os convenable au sujet.
Mes enfants, dans la rue de la Madeleine, j'ai trouvé un appartement magnifique, où j aurai beaucoup de plaisir à vous recevoir. Mais une difficulté se présente : on me demande deux mille cinq cents francs !
— C'est salé ! dit une voix.
— - Trop salé, mes enfants, et j'ai fait mon prix : dix-huit cents francs ! pas im sou de plus, pas un sou de moins. Je ferai capituler le propriétaire; mais j'ai besoin de votre appui.
— Parlez, que faut-il faire ?
— Voici une liste de vos noms ; vous êtes trentetrois ; chacun de vous ira à son tour visiter l'appartement que je veux louer : quand on lui parlera de 2,500 fr. , U jettera des cris d'aigle ou de paon, au choix! Il fera des représentations énergiques au ccmcierge ; si l'air indigné ne réussit pas, il aura recours à l'ironie, au persiflage, à la plaisanterie fine et dédaigneuse, et fera avaler au gardien de
rimmeuble les sarcasmes les plus amers : il sera spirituel, mordant, impitoyable. H raillera la disposition du logis, se plaindra des cheminées, du parquet et du papier ; plus le portier paraîtra furieux, plus il redoublera de méchanceté et de mépris.
Le portier, désolé, désolera à son tour le propriétaire. Vous vous succéderez les uns aux autres à intervalles réguliers, et Pipelet ayant vu en quinze jours défiler ime procession de locataires d'humeur dénigrante et maussade, commencera à douter de la location d'im appartement tant de fois critiqué, et ira ébranler la confiance hautaine de M. Vautour. Alors, je me présenterai de nouveau ; vous aurez tous offert 15 ou 1,600 francs ; j'en offrirai 1,800, et Ton sera trop heureux d'accepter mes conditions.
Tel est mon plan ; pour l'exécuter, puis-je compter sur votre concours ?
Un hourrah accueillit ma péroraison, et le lendemain matin, Théophile B se présentait à la
maison de la rue de la Madeleine, faisait la moue, proposait 1,500 francs, et s'en allait en haussant les épaules. A quatre heures, visite de Raoul G. . . , et même pantomime ; mes amis se succédèrent ainsi jusqu'au quinzième jour.
Je me présentai alors, et je trouvai dans le concierge et dans le propriétaire des gens si abattus, si doux, si empressés, que j'eus presque pitié d'eux; toutefois, cet accès de sensibilité ne m'enjpêcha pas
de retenir sur-le-champ rappartement, dont je prendrai possession le 15 juillet.
Le "petit père Gris vient de donner congé de son logement !
— Grande nouvelle ! direz-vous, et pleine d'intérêt!
— Oui, grande nouvelle, et tout un quartier de Paris en est, depids deux jours, assez vivement ému.
Ah ! c'est que le père Gris n'est pas le premier venu ; il y a vingt-cinq ans et trois mois qu'il habite la même chambre au même étage de la même maison, n a vu passer de nombreuses générations de locataires ; il a vu la propriété de l'immeuble changei" quatre ou cinq fois de mains, et, pour qu'il se soit décidé à un déménagement si tardif , il faut que ses motifs soient bien sérieux.
Les voisins l'ont surnommé le petit père Gris, parce qu'on ne lui a jamais connu que des ^'^tements gris. Les jours de fête, il endosse pourtant certain habit à basques étroites, qui passe pour avoir été noir à l'époque de la révolution de Juillet; mais la tradition est souvent menteuse, et, à vrai dire, cet habit noir ressemble étonnamment à un habit gris. /
Depuis vingt ans, ce brave homme, ancien expéditionnaire aux finances, vit, en retraite, d'une très-modique pension. 11 a les habitudes les plus régulières et n'aime pas le changement : chaque jour, à la même heure, il sort de chez lui, salue tous ses voisins, va prendre l'air, et, tous les soirs, à la même heure, remonte à. sa chambrette jusqu'au lendemain.
C'est le modèle des locataires ; poli, discret, toujoui-s satisfait, il vit seul et ne fait point de bruit ; il n'a ni femme, ni chien, ni enfants ; les visiteurs n'usent point les marches de son escalier ; on ne sait pas où il mange ni s'il mange ; mais il paie son terme avec une exactitude scrupuleuse ; bref, personne n'aurait à se plaindre de lui, n'était son portier et la famille de son portier !
Econome par nécessité, il ne leur donne que de minces étrennes au jour de l'an et 8 francs par mois pour faire sa chambre.
— Huit francs par mois ! n'est-ce pas dégoûtante Je ne comprends pas le propiétaire de garder chez lui des meurt-de^faim comme ça. Ça veut faire le bourgeois et ça n'a pas le sou. Je vous demande un peu s'il ng pourrait pas, ce vieux claquedent, se sauver dans un hospice au lieu de traîner ses galoches dans notre maison ?
Ainsi clabaudait depuis longtemps M"« Sophonisbe, une fort belle personne de dix-huit ans , fille de M. Hargneux, concierge de l'hôtel, et sa famille
n avait qu'une voix pour maudire et injurier le pauvre et innocent vieiflard.
Le père Gris n'est pas de son siëde. Il a connn les portiers d'autrefois, ces braves gens qui, logés dans un nid à rats, exerçaient l'humble profesàon de savetiers ou de tailleurs en vieux, couchaient dans une soupente pareilla à un tiroir, et faisaient cuire leur soupe aux choux sur un poêle portatif.
n ne sait pas quels personnages sont devenus MM. les concierges, représentants officiels de l'autorité du propriétaire et administrateurs de l'immeuble dont ils se bornaient jadis à balayer l'escalier. Il ignore que ces fonctionnaires aiment les aises et les jouissances de la vie ; il ne s'aperçœt pas que M. Hargneux parle politique et prend son café après chaque repas ; que Madame son épouse se lave les mains avec du savon napolitain et la figure avec du cold-cream ; que M"^ Sophonisbe a une montre et des bracelets et prétend aller au spectacle une fois au moins par semaine ; enfin, que M. Georges, qui eût été autrefois l'héritier présomptif du cordon paternel, met des gants, étitdie chez un huissier et fume le cigare de vingt-cinq centimes, comme le banquier du premier. ^
Le père Gris vit trop retiré pour observer les mœurs de ses contemporains. Toutefois, il avait vaguement entendu parler du luxe et des prétentions de la famille Hargneux, et depuis trois mois il s'était dit :
— Voyons, il faut faire comme tout le monde. Ces Hargneux, d'ailleurs, sont, après tout, de bonnes gens ; je serai heureux de leur faire plaisir ; le jour de Pâques, je leur réserve une jolie surprise.
Pendant tout le carême, il s'imposa un régime d'ascète ; il mangeait fort peu, il mangea moins encore ; im sou de lait, deux sous de pain et beaucoup de courage soutinrent sa faible machine jusqu'au samedi saint. Il était jaune et maigre, et son pantalon gris flottait sur ses jambes comme un drapeau sur sa hampe. Mais il était tout joyeux, il avait économisé vingt francs, et ne doutait point que cette somme, offerte à propos, ne lui conciliât, à jamais le respect et l'affection de la loge.
Le soir, il acheta un œuf de Pâques, un bel œuf en sucre couvert d'un papier doré, et, y ayant introduit sa pièce de vingt francs, il alla se coucher : toute la nuit il rêva du gracieux sourire que ne manquerait pas de lui adresser M*** Sophonisbe , quand elle aurait reçu et ouvert le présent de la poule aux œufs d'or.
Le lendemain, il attendit la jeune fille. Elle arriva vers dix heures avec son balai et sa mine la plus maussade.
— Je vais bien la dérider ! pensa le père Gris. Et, s'approchant d'elle, il lui dit d'une voix caressante :
— Mon enfant, voilà longtemps que je songe à
vous récompenser de vos bons services ; je choisis ce jour pour vous donner une petite preuve de ma satisfaction et de ma reconnaissance.
Tout en parlant, il glissait l'œuf dans la poche béante du tablier de Sophonisbe, et se détournait en souriant. Sophonisbe dit un merci bien sec, fit sa besogne et se retim. Elle n'eut même pas l'idée d'ouvrir l'œuf.
— Qu'est-ce qu'il veut que je fctôse de cette saleté-là 1 murmura-t-elle en descendant à la loge ; je donnerai ça à un Savoyard.
Elle jeta dédaigneusement le cadeau sur la table et n'y pensa plus. Mais M. Hargneux, un quart d'heure après, revint du café, et aperce^'ant l'œuf:
— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit- il en fronçant le sourcil.
— C'est ce grigou de père Gris qui m'a donné ça ce matin ; il fait ce qu'il peut, ce pauvre diable, il ne faut pas Itii en vouloir.
Machinalement M. Hargneux prit l'œuf, et, ra}'ant ouvert, y trouva la pièce de vingt francs.
— Vingt francs. C'est magnifique ! c est trop pour ma fille. Un père de famille doit. . .
n n'acheva pas sa phrase ; mais, prenant le louis d'or, il le mit dans son gousset, et l'ayant remplacé par une pièce de 10 fr. , alla faire une nouvelle visite à son voisin le limonadier.
Il venait de quitter la loge, quand sa femme, en
grande toilette, revint de la messe. Du premier coup d'œil, elle vit l'œuf de Pâques,
— Sophol cria- 1- elle à sa fille qui se peignait dans rarrière-boutique, Sopho, d'où vient cet œufî
— C'est le père Gris qui nous a déposé cette ordure. %
— Faudra lui reporter ça, ma fille ; on ne fait pas des cadeaux de ce genre-là à des gens comme nous.
En même temps, elle ouvrit l'œuf :
• — Dix fitmcs ! C'est-il Dieu possible l Dix francs . Sopho n en sait rien. . . cinq francs, c'est bien assez pour elle. Faut d'ailleurs qu'elle prenne sa part des charges de la maison.
Elle introduisit les cinq francs dans l'œuf et courut lacer le corset de sa fille. Alors arriva M. Georges : lui aussi vit le cadeau du père Gris.
— Peste ! ma sœur, on te soigne, dit-il.
— Tu trouves ça merveilleux, toi? un œuf de six sous, et rien dedans !
— Rien dedans ! voyons ; ce serait bien extraordinaire.
Il ouvre l'œuf.
— Cinq francs ! Elle ne les a pas vus. Détournons adroitement cette sonuue : ce sera pour mes pauvres.
Il prit la pièce de cinq francs, et lui substituant en toute bâte une pièce de vingt sou$ ;
—Tu ne Tas donc pas ouvert 1 s'écria-t-il ; tiens, voici vingt sous que j'y* trouve.
lVfm« Hargneux, à ces mots, comprit que M. Georges volait sa sœur ; mais, conune elle n avait pas elle-même la conscience nette, elle garda le silence.
— Vingt sous ! dit la belle Sophonisbe ; fameuse aubaine ! Parbleu, je te les donne volontiers ; tu achèteras quatre cigares, ou plutôt, non, attendsmoi, je vais les rendre à ce porte-guenilles, pour lui apprendre à vivre.
Elle grimpa lestement les six étages, frappa à la porte du père Gris, qui sourit en la voyant.
— Tenez, dit^lle en jetant les vingt sous sur une commode, voici votre or. Je n'ai pas besoin qu'on me fasse l'aumône , et vingt sous pourraient vous feire faute. Vous en aurez là pour cinq ou six jours de nourriture ; je ne veux pas vous afiamer, mon brave homme.
Le père Gris fat si surpris, si blessé, que le rouge lui monta au front : il ne put dire un mot, et, se laissant tomber sur une chaise* sentit des larmes lui venir aux yeux. Sophonisbe avait disparu.
Le vieillard, revenu à lui, prit une plume, et, d'une main tremblante d'indignation , signa son congé et descendit pour le remettre au concierge, sans demander, sans donner aucune explication.
Deux jours après, Sophonisbe frappait encore à la porte du père Gris :
— Pardon, Monsieur, disait-elle en baissant la tête, mille pardons. Je me suis bien trompée sur votre compte, et je sais tout aujourd'hui. Il y a eu hier soir une scène chez nous ; mon père, ma mère, mon frère, se sont disputés. Mon père avait trop bu, ma mère avait acheté de la pommade, mon frère portait un lorgnon. Dans leur querelle, ils ont lâché certains mots qui m'ont fait comprendre qu'ils avaient trouvé de l'argent dans votre œuf de Pâques. Combien y aviez-vous donc mis ?
— Peu vous importe, Mademoiselle.
— Je vous en prie, dites-le moi ; je suis si fâchée de ma conduite à votre égard.
— Calculez les dépenses de vos chers parents, et •vous saurez la folie que j'avais faite. Laissez-moi,
je vous prie ; je n'ai rien de plus à vous dire. Le 15, je vous quitte, et vous n'entendrez plus parler de moi.
Pendant douze jours, la famille Hargneux ne cessa d'agiter la sonnette du pauvre vieillard : on le conjurait de retirer son congé ; on lui faisait mille protestations de respect et d'amour. Mais il est resté inflexible, et, hier matin, im commissionnaire emportait sur une petite voiture à bras le simple mo« bilier de cet homme antique.
Toutes les commères connaissent le vilain tour que les Hargneux ont joué au petit père Gris, et leur aventure est la fable du quartier.