MAITRES ET DOMESTIQUES
Un de nos amis se trouvait au Havre. Sur le pont d'un bateau qui partait pour les États-Unis, il remarqua une jeune femme qui semblait fort soucieuse ; de loin elle salua de la main un des gros négociants du Havre , avec lequel se promenait notre ami, et qui, pour piquer la curiosité de son interlocuteur, jeta négligemment c^s mots :
— Pauvre petite femme !
— Cette dame est malheureuse ?
— Malheureuse, non ; mais à plaindre, oui. Ah ! c'est tout un roman que l'histoire de ce départ.
— Tout un roman ! Mon Dieu ! vous n'aurez pas la cruauté de me le raconter ; il fait si chaud !
— Pardon, et votre supplice va commencer sur l'heure.
La personne que vous voyez emportée à toute vapeur vers F Amérique, se nomme M"*Berthe L. . . , c est une Parisienne. Sçs meilleures amies ne luidow-
nent pas plus de vingt-sept ans ; vouan'avezpu juger de sa beauté ; mais je la connais depuis l'enfance, et je vous assure qu il y a peu de femmes plus séduisantes, j'ajouterai plus estimables. Elle est mariée depuis dix ans, et jamais sa conduite n'a donné lieu, je ne dis pas à un reproche, maisà un soupçon.
Seulement, un jour, elle lut un volume de vers publié par un contemporain. Je ne vous nomme pas l'auteur, il pourrait être de vos amis et je veux garder le droit de le maltraiter, car il est la cause unique des chagrins de M™« L. . . Expliquez-moi cette folie ! Après avoir dévoré plus de quatre mille vers, , la pauvre femme eut un accès de fièvre accompagnée de délire ; je parle un langage figuré ; elle prit une plume et se mit à composer des vers ! . . . et ïlon pas des vers à la lune et aux étoiles, mais bien de * bons vers, bien chauds et bien amoureux, à l'adresse du poète qui avait égaré sa raison ! Et, pour comble de malheur, cette femme qui avait jusqu'à ce jour repoussé les hommages des plus dévoués et des plus adroits ; cette femme honnête, cette femme vertueuse, appela sa femme de chambre, la mit dans sa confidence et la chargea d'aller porter la poétique missive.
Le bonheur voulut que le poète fat tout jeune, et, en ce moment-là, trcs-amoureux d'une blanchisseuse. Il reçut les vers de M"*® L. . . avec la plus froide indifférence, ne les lut même pas jusqu'au bout et se garda bien d'y répondre.
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M»« L... était donc sauvée, sauvée du danger de pécher; mais sa réputation restait toujours ai péril. La femme de chambre possédait son secret, et la fine mouche, sentant lavantage de sa position, en abusait cruellement.
Comment se montrer sévère envers une personne qui, d*un mot, pouvait la perdre! M™ L... était devenue la servante de sa servante et tremblait devant elle.
Elle s est longtemps résignée à cet humiliant esclavage ; mais enfin, n y pouvant plus tenir, elle a pris une résolution désespérée.
Parisienne de goût et de naissance, elle a quitté Paris, et va rejoindre son mari, qui depuis dix-huit mois habite New-York, et qui sera bien surpris de la voir venir.
<— Et la femme de chambre t Elle pourra écrire au mari, les lettres ptussent l'Atlantique.
^^ Sa midtresse lui a acheté un débit de tabac et de liqueurs sur le boulevard : elle croît pouvoir compter sur son silence.
M. X , un de nos chimistes les plus distingués, donnait à dîner à quelques parents. Vers le milieu du repas, la domestique, une grosse fille très-fraîche, mais assez laide, vint apporter un plat.
Quand elle ouvrit la porte, M. X , feignant de
continuer une conversation commencée , dit à ses convives :
— Oui, j*ai là dans ma chambre, sur mon bureau, une , bouteille, sur laqueUe j'ai écrit : Rhum, Eh bien ! le malheureux qui boirait seulement un demi* verre de ce prétendu rhum, aurait, deux heures plus tard» les entrailles brûlées comme par un fer rouge.
Ce disant, il considérait la servante ; il voulait faire une expérience.
Marguerite pâlit, se mit à trembler et laissa tom^ ber le plat qu'elle portait sur la tête d'un homme chauve qui poussa un cri de douleur : la sauce inonda la nappe et rejailUt sur trois robes et quatre habits noirs. Mais Marguerite n'en avait cure ; elle s'élança hors de la salle à manger et descendit l'escalier comme une folle.
Il pleuvait, elle n'y prit garde ; et nu-tete, les cheveux en désordre, haletante, éperdue, elle courut à travers la boue jusqu'à la caserne voisine.
— Pacot est-il ici ?
— Un peu, Mam'selle, que Pacot est ici. Qu'y a-t-il pour votre service ?
— Je veux le voir.
— Impossible ; que la consigne le défend ; que si cependant le sergent obtempère, c'est différent. Je vas savoir ça.
Le sergent averti arriva en frisant sa moustache :
— C'est le fusilier Pacot que vous demandez, Mademoiselle t
— Oui, Monsieur, il faut que je lui parle sur-lechamp.
— Vous vous illusionnez, jernie fille : lentrée de la caserne est interdite au public , notamment au beau sexe, et Pacot est pom- le quart d'heure invisible.
La pauvre fille alors reprit, en sanglotant, le chemin de la maison de son maître. On la vit revenir couverte de boue et mouillée comme une soupe. EDe eut une attaque de nerfs et monta, non sans peine, à son grenier, où elle se coucha.
Elle passa une nuit afireuse ; mais le lendemain Pacot vint lui faire sa visite habitueUe.
— Te voilà ; tu n'es pas mort.
— Je ne le pense pas, dit finement le militaire.
— C'est que tu ne sais pas ce que tu as bu hier, mon pauvre Pacot ? un poison dont une gorgée brCde les boyaux comme une pelletée de braise. Dieu de Dieu ! faut-il que tu aies un rude estomac ! Mais, c'est égal, tu ne boiras plus de ce liquide-là. Tu peux être tranquille.
Pacot, qui va le mieux du monde, n'approuve pas du tout cette mesure de prudence. Marguerite, aujourd'hui sur pied, continue son service. Son maître, la croyant assez p\mie, ne l'a pas renvoyée; mais elle est toujours plongée dans une amère tristesse, et la dernière parole de Pacot retentit sans cesse à son oreille :
— Du moment qu*il n y a plus rien à boire par ici, je m'en vas.
Et, de fait, il n'est plus revenu.
« Magnétiser, c'est donner sa vie! me disait un grand-prêtre des sciences occultes. Ce n'est pas impunément que nous faisons des passes sur la figure d'un sujet, et nous perdons autant de forces vitales que nous lui envoyons de fluide salutaire. »»
M™« la comtesse de , était tourmentée par
des rhumatismes ; elle souffrait le martyre. Les médecins consulté» avaient essayé divers remèdes et finalement donné leur langue au chat. Ne sachant à quel saint se vouer, la comtesse entendit parler de cures merveilleuses opérées par le magnétisme. On lui conseilla de se faire magnétiser à grand courant, c'est le terme de l'art. Elle chargea sa femme de chambre de lui appliquer le traitement nouveau. Cette fille s'acquitta si bien de sa besogne, que le mal commençait à disparaître ; mais la pauvrette devenait maigre, pâle et valétudinaire. N'ayant que tout juste assez de vie pour elle-même, elle avait commis l'imprudence de faire cadeau de sa santé à sa maîtresse.
Comme elle dépérissait, la comtesse crut devoir la remplacer : elle prit une autre camériste, gail-
larde haute en couleur et large dépaules, et, la voyant fraîche et vigoureuse, elle se dit: «A la bonne heure ! en voici une qui peut bien dépenser son superflu pour m 'assurer le nécessaire ! «
La nouvelle femme de chambre entra ausdtôt en fonctions et ses services furent si utiles que la comtesse touchait à sa guérison. Un matin, M"« de
était étendue sur son fauteuil, les passes alkûent leur train ; de ses deux larges mains, la servante lui jetait avec prodigalité les effluves magnétiquies, lorsqu'un commissaire de police se présenta : .
— M™« la comtesse, dit-il, je viens vous danander l'autorisation de passer en revue tous les domestiques de votre maison.
— Faites, Monsieur.
— C'est fait, Madame ; et, se tournant vetB la robuste magnétiseuse :
— Joseph Richon, au nom de la loi, je vous ar-rêtel
Joseph Richon, inquiété par la police, avaU endossé la robe d'indienne et coiffé le bonnet brodé. C'était unforçatévadé ! .
Resté orphelin à l'âge de quinze ans, Julie» A^^'é était entré dans une maison de commerce de Paris. A vingt ans, il était devenu un actif et trës»btelligent
commis-voyageur. Etant parvenu à économiser quelques mille francs, il résolut d'aller tenter fortune dans un lointain pays, et, un beau jour, muni d'une pacotille d articles de Paris^ il s'embarqua pour le Brésil, oviU vendit très-avantageusement ses marchandises. C'était vers 1838. Le gouvernement brésilien, pour faciliter le défrichement d'immenses régions incultes, concédait les terrains à des conditions très-favorables. Julien R... obtint une de ces concessions, et se mit à- l'œuvre pour transformer mie terre inféconde en un domaine productif. Il réussit. Au bout de quelques années » il possédait, dans sa propriété, plus de six cents esclaves achetés aux bâtiments négriers.
Avec lui , les noirs africains gagnaient, en réalité, à la perte de leur liberté ; ils n'avaient point un noaître intéressé et cruel, mais un tuteur qui les considéra toujours comme des fermiers ou des travailleurs volontaires. R... leur procura les bienfaits de rinstruction; il les récompensa en les rendant propriétaires de parcelles de terrains qu'ils pouvaient cultiver à leur profit. Us eurent le droit de prendre femmes. Ils vivaient donc heureux , et leur nombre s augmentant à la suite de chaque mariage , le travail fut décuplé , et la production agricole et indus* trielle de Julien R. . . dépassa celle des plus impor* ^ tantes plantations du pays.
R. . . avait en grande affection un nègre du Congo nommé Joachim. Il 1 avait acheté fort jeune» et avait
veillé à son éducation. Le négrillon étant devenu un homme fort intelligent et très-dévoué, Julien en avait fait un intendant qui administrait par&itement ses propriétés.
Lorsqu'il n'eut plus qu'à jouir, paisiblement de son immense fortune, Julien fut pris du regret de la patrie absente. Il vendit ses belles plantations et partit pour la France, aprës avoir affranchi son intendant Joachim et lui avoir donné un terrain, une somme d'argent et tous les moyens d'entreprendre une exploitation agricole pour son propre compte.
Arrivé à Paris il y a trois ans, le planteur voulut vivre gaiement et réparer le temps perdu pour le plaisir. '
Il vécut si gaiement que sa foitline diminua vite. Alors il fréquenta la Bourse.
Ses opérations, d'abord heureuses, finirent par. être désastreuses.
Un beau matin, il se leva ruiné à plates coutures; c'est à peine si la vente de son mobilier et de ses bijoux lui produisit dix mille francs.
Sa pensée se tourna vers le Brésil : ** Allons, c'est à refaire ! « se dit-il.
Il prit une plume et écrivit à Joachim, lui expliqua sa situation et lui demanda s'il avait encore chance de recommencer sa fortune.
En attendant la réponse de son ancien intendant, il résolut de vivre le plus modestement possible pour ne pas entamer le petit capital qui lui resteût, et
alla demeurer dans une chambrette, au cinquième étage d'une maison de la rue Saint- Antoine.
Quelques mois s'écoulèrent ainsi; ne recevant pas de réponse de Joacbim, notre homme commençait à s'inquiéter.
Dans son désespoir, il réunit toutes les valeurs qui lui restaient, et prit la résolution de jouer à la Bourse un coup désespéré.
• Quinze jours plus tard, il ne possédait plus une obole.
Vers deux heures de laprès-midi, ses voisins le virent rentrer chez lui, et remarquèrent ses traits bouleversés.
^ Un quart-d'heure après, ime forte odeur de charbon se répandit dans la maison.
Les voisins vinrent frapper à la porte de R. . . , et conune on ne leur répondait pas, ils la brisèrent.
En ce moment, un nègre montait l'escalier.
C'était Joachim.
Julien R... commençait à subir l'influence des émanations carboniques. Mais quelques soins suffirent pour lui faire reprendre connaissance. Son premier regard, lorsqu'il rouvrit les yeux, tomba sur Joachim, qui lui dit :
— Me voilà, bon maitre, ne vous désolez plus ; je suis riche, grâce à vous ; tenez I . . .
Et, ouvrant sa valise, il étala à ses yeux plus de trois cent mille francs en or et en billets de banque.
Lorsque M. R. . . fut sur pied, le nègre lui proposa
ou de lui laisser la somme qu'il apportait,, ou de k suivre au Brésil pour devenir son associé.
— Je pars avec toi, répondit M. R...
Les deux amis sont aujourd'hui en route pour le Brésil, qui se trouve, Dieu merci, à quelque distance de la Bourse.
Nicolas, valet de caambre de M. N..., un magistrat haut placé, a servi vingt-cinq ou vingt-six ans sans reproches. Sa femme est entrée en condition chez ses maîtres, et ses enfants sont les enfants de la maison. Ce pauvre Nicolas, il y a quatre mois, ne s'avisa-t-il pas de voler son maître et de perdre en un jour une réputation acquise par vdngt-cinq ans de probité !
M. N... se vit obligé de porter plainte en police correctionnelle contre Nicolas, et le fit condanmer à trois mois de prison ; mais, pendant ce temps, il garda chez lui la femme et les enfants de son domestique infidèle, et, au bout de trois mois, il alla lui* même chercher le prisonnier, et lui dit tout simplement :
— Mon bon ami, reviens chez moi ; je te garde à mon service ; mais je te préviens que maintenant tu en aurais pour deux ans : il y aurait récidive.
Et ce fut tout. Nicolas est rentré en place.
Une personne de notre connaissance nous faisait un jour ce récit :
<« Je dînais dans un château peu éloigné de Paris, chez un très-riche Hollandais. A la droite de la maîtresse de la maison, je remarquai un vieillard dont la douce physionomie avait une singulière expression de noblesse et de modestie. Je me trouvais auprès de mon hôte. Vers le milieu du repas , je Tinterrogeai, il me dit :
« — Cet homme est notre ancien domestique ; il y a maintenant quatre-vingt-quatre ans qu'il est entré dans notre maison. Le jour oii il a accompli sa centième année, j*ai réuni mafemme et mes enfants, et nous avons décidé en commim que, désormais, Joseph prendrait place à notre table et serait considéré conmie membre d'une famille qu'il a servie et aimée depuis près d'un siècle. »