SALMIS
r • M. X. . . dînait chez un des bons restaurateurs du boulevard. Pendant qu'il mangeait, il lui arriva un de ces petits malheurs qui sont si fréquents dans la vie : ils ne méritent .pas qu'on s'en afflige, mais ils nous mettent souvent dans l'embarras et nous eau* sent une vive contrariété. En découpant une aile de poulet, sa fourchette glissa sur l'émail de l'assiette et la sauce jaillit sur le pantalon d'un homme bien mis, mais fort irritable.
M. X... sentit le rouge lui monter aux oreilles. Le voisin grommelait, ses yeux lançaient la foudre.
M. X..., en homme de bonne compagnie, se tourna en souriant vers l'inconnu et lui présenta poliment ses excuses. Mais, M. d'Houdetot a eu raison de le dire: « L'homme sans éducation prend toujours la |)olitesse pour de la peur. « Voyant M. X. . . ex-
— SiO —
primer humblement ses regrets, le manant éleva la voix et manifesta bruyamment sa mauvsûse humeur.^ M. X. . . n'est pas un spadassin ; il se dit en luimême : «* Diable ! diable ! cela se gâte. ^ Plus, sa contenance était timide, plus son adversaire devenait insolent. Tout le restaurant était en émoi. A la fin, M. X. . . se redressa et| jouant à merveille le rôle du mouton enragé :
— Eh bien, s*écria-t-il d'une voix ferme, Monsieur, puisque vous me poussez à bout, je suis prêt à vous donner une réparation.
Le njanant s apaisa comme par enchantement et prit im ton plus doux.
— Voyons, voyons, Monsieur, n^prit X..., je vous offre une réparation, vous m'enténdei, et je Vous Toffi^ prompte, immédiate.
Serré de près, l'homme bien mift prit son chapéiii et s'esquiva. X. . . s'assit et Continua tratiqttillement son repas. Un voisin le voyant plus calme, lui adressa la parole :
— Monsieur, vous avea, ma foi, bien mis ce goujat à la raison ; mais, vous vous engagiez peut-être un peu légèrement dans une mauvaise afiaire.
— Oh! Monsieur, mon parti était bien pris, rétK)ndit X. . . d'un air résolu ; je n'aurais pas hésité à lui offrir la réparation que je lui devids : 8 fhmcs 00 Centimes de dégraissage, ce n'est pas une aflkirs !
. Une comtesse fusse qui h&bite Milan depuis plusieurs annéeè, se rendit» il y a quelque temps, ché2 on bijoutier, dans Tintention de faire quelques ém^ plettes.
Quand elle eut passé en revUe tôus les Jolis objets que contenait le magasin, elle déclara qu*aueun né lui plaisait.
— N'avez-vous pas autre chose? dit-elle.
— Pardon, Madame, j'ai encore une parutfe Superbe, une merveille hors de prix.
— Veuillez me montrer votre merveille.
«^ Cette parure a été déposée ici par une de nos plus grandes dames, qui a besoin d'argent; ellem^ft chargé de la vendre, en me défendant de dire de qu je la tiens.
La comtesse reprit, après un moment d'exa-» men :
— Vous êtes^vous vraiment engagé, Monsieur, à taire le nom de la personne qui vous a eohfié cette parure t Pour Tacheter, est-ce une condition essentielle d'ignorer de qui elle vient î
— Oui, Madame, telles sont mes instructions. -^ Eh bien ! j'achèterai la parure si je sais à qu
elle appartient ; sinon, non.
— Madame, je suis obligé de garder mon secret; mais je puis me rendre chez la personne qui me Ta confié, et prendre de nouveau ses ordres.
— C'est cela ; faîtes cette démarche , et Venez demain me trouver che2 moi.
Le lendemain, le bijoutier se présenta chez la comtesse ; il avait obtenu la permission de révéler le nom de la grande dame milanaise que la détresse obligeait à se défaire de se$ joyaux.
i — Eh bien, dit la comtesse, avez-vous le droit de parler!
— Oui, Madame ; la parure appartient à M™* la marquise X. . . .
-— p*est bien, notre marché est conclu.
Le bijoutier se retira après avoir reçu une somme trè&-considérable.
Dès qu'il fut sorti de l'hôtel, la comtesse fit atteler et se rendit chez la marquise X. : . .
— Madame la marquise, dit-elle en lui prenant les mains avec un geste plein de vivacité et de grâce, je suis instruite de vos embarras. Entre feoor mes de notre qualité, on peut, on doit se rendre service. Permettez-moi de vous rapporter cette parure dont vous .vouliez vous défaire, et consentez à la garder en souvenir de moi.
Le jour où Etampes. inaugurait la statue de Greoffroy-Saint-Hilaire, un jeune savant (il est trèsconnu déjà, et je neveux point le nommer ici), arriva un peu tard au chemin de fer. Il s'était, sans doute, attardé devant quelque boutique iïetnpaUleurnaiU'
raliête ; il entra tout courant dans la gare, et se jeU^ dans le premier wagon où il aperçut une place libre.
Quand il eut repris haleine il essuya ses lunettes, fixa ses regards sur la campagne, puis les rapena timidement sur les personnes qui voyageaient avec lui. Ces messieurs étaient au nombre de sept et faisaient grand bruit. Tous jeunes, élégants, bien rasés, bien frisés, ils avaient les doigts chargés de bagues, et de lourdes breloques sonnaient sur leur côté. Ils fumaient d'excellents cigares, parlaient d a* ventures galantes, de chevaux, de pertes de jeu, de j30upers et de folles prodigalités.
. — Bien sur, pensa le savant, habitué à vivre dans la retraite, je suis ici avec sept de ces jeunes insenjBés qu'on nomme les viveurs de Paris. Mon Dieu ! se peut^il qu'on dépense pour son plaisir tant d'argent qu'on appliquerait si utilement au progrès de la science ! Oh ! ces fils de famille sont bien tous les mêmes : peu de cœur et point de cervelle !
Notre savant ne doutant pas qu'il eût pour compagnons de voyage au moins des membres du Jockey-Club, suivait le cours de ses méditations, lorsque le convoi s'arrêta. On était à Etampes. Le philosophe laissa descendre les sept représentants de la jeunesse dorée, et sortit lui-même de voiture sans .se presser. Il mit pied à terre et respira bruyamment comme pour chasser de sa poitrine l'air empesté par l'odeur de sept cigares de la Havane. U était en train d essuyer son chapeau avec la manche
dé ftôfi habit noir, lorsqu'il âe sentit eiApôigfié ptf quatre maiiis vigoureuses, et entendit ces mots pro* nonces d'une voix rude :
--« Allons, suivez-nous chez le commissaire.
— Moi! et pourquoi faire, mon Dieu !
*— Marchez, vous le saurez là-bas.
— Mais, Messieurs, permettez que je m'explique; il y a erreur évidemment. Je suis M. X. . . , du Jardin'^des-Plantes de Paris ', c'est moi qui ai empaillé la girafe.
— Fort bien, fort bien ; allez toujours.
— Un moment, Messieurs ! Tenez, je vois ià«bfls MM. les professeurs du Jardin-des-Plantes. Conduisez-moi vers eux, ils vous diront bien qui je suis.
n paraissait si sÛr de lui-même, si confiant, MS observations avaient un si grand air de naïve sbcé* rite, que les agents de police hésitèrent. Après a'ttre consultés, ils le lâchèrent en lui disant :
— Eh bien, soit ! pour l'instant, nous consentons à vous laisser aller, mais à une condition, c'est que pendant la cérémonie vous ne sortirez pas vos mains de vus poches. Si vous faites seulement mine de vous moucher, nous vous coffnms. Allez, nous avons l'oeil sur vous.
Le pauvre savant ne comprit rien à ce qui lui arrivait, enfonça ses mains dans ses poches jusqu'aux coudes» et se dirigea lentement vers les professeurs du Jardin-des-Plantes et les membres de l'Institut. D Idô salua et se plaça auprès d'eux, se garda&t biai
de retirer ces mains dç ses poches. On lui trouva l'air triste, et Ton remarqua deux sombres acolytes qui ne cessaient de darder sur lui leurs yeux vigilants.
n eut la patience de rester dans cette position jusqu'à la fin de la cérémonie. Alors seulement, il s'adressa aux personnages de sa connaissance et leur expliqua sa mésaventure. On en rit beaucoup, et on le déliva.
Les deux agents, convaincus par de puissants témoignages, reconnurent l'innocence du jeune savant, et lui dirent en manière d'excuses :
— Monsieur, voilà ce que c'est : vous avez voyagé avec une bande de filous qui nous avaient été signalés à Paris. Nous feommes venus avec vous de Paris ; nous vous avons vu monter dans le wagon où se trouvaient ces chevaliers d'industrie, et nous avons naturellement pensé que vous étiez de leur société. Si cela peut vous être agréable, nous vous apprendrons qu'ils sont maintenant sous oSef , et il ne nous reste plus qu'à vous prier de nous pardonner notre erreur. Il ne faut pas trop nou§ en vouloir, voye?-vous, Monsieur; car, pour la mine, rien parfois ne ressemble plus à un honnête homme qu't/w voleur à la tire.
Rebecca Sh... avait pris place daneupe diJigenee du chemin de fer de. . . Peu îniporte le upm dn che-
Inin de fer : il suffit de savoir que cette dame quittait Londres et se rendait en Ecosse.
La chaudière sifflait, la clochette donnait le signal du départ, et mistress Rebecca rendait grâce au hasard qui lui permettait d'occuper seule un wagon tout entier, lorsque la portière s'ouvrit brusquement, et un homme se jeta sur la banquette sans crier gare. Un moment, l'inconnu se tint baissé elle couvrit le visage avec ses mains ; il laissait le convoi sortir de la gare.
Dès qu'on fut en route, il se redressa et poussa un profond soupir. Mistress Rebecca s'était enfoncée dans le coin le plus éloigné de la diligence^ et attendait les événements , non sans une vague inquiétude.
Son compagnon de route ne lui donna pas le loisir des réflexions.
— Madame, lui dit-il sans préambule, voici des ciseaux, veuillez me couper les cheveux.
En parlant ainsi, il ôta son chapeau, baissa la tête, et montra une chevelure blonde, soyeuse et parfumée.
L'Anglaise fit un mouvement qui exprimait la surprise, la crainte et le dégoût.
— Allons, Madame, U n'y a pas un instant à perdre!
L'Anglaise continuait à garder le silence, mais die tremblait de tous ses membres.
— Je vous ai priée, je vous sijçplie, je vais voun
ordonner, Madame, de me rendre le service que je réclame.
Le blond jeime homme roulait des yeux trèsféroces. Mistress Rebecca crut sa dernière heure venue. Elle prit les ciseaiix, et d'une main mal assurée fit tomber d'abondantes boucles de cheveux blonds.
Quand elle eut terminé le travail, Tinconnu sortit de sa poche une petite glace et se regarda :
— Fort bien, Madame, vous avez une adresse merveilleuse et je vous prie d'agréer tous mes remercîments.
En même temps | il ramassait les cheveux coupés etles jetait sur la voie ; puis, reprenant la parole :
— Maintenant, Madame , que vous avez daigné pousser la complaisance jusqu'à me couper les cheveux, oserais-je vous demander encore une grâce t
Mistress Rebecca, toujours tremblante, ne répondit que par un signe de tête.
— • Je vous serais mille fois reconnaissant , reprit le courtois personnage, s'il vous plaisait de regarder un moment par la portière. Voyez,' Madame, la Caiopagne est ravissante, et c'est un véritable plaisir que j'ai le bonheur de vous procurer.
La pauvre femme se tourna vers la portière avec la docilité d'un automate et se mit à contempler le paysage.
Quelques secondes après, elle entendit une voix faible et chevrotante qtd lui disait :
— ]V{fl^4wîe peut maintenant se retourner. Eflç fit volte-face et se trouva en présence d'un bon vieUar4 fkux joues n4é^, aiuç cheveux bl^^cs, qui, à grami renfort de bésicle§ , U^ût dévotement uii gros livre assez semblable fi la S^nte-BiUe ; il détacha ses regards du texte sacré et les pron^en^ autour de lui avec une expression de douceur aqgélique (][ui fit courir un frisson dans les veines de mislaress Rebeçça.
Cependant un violent coup de sifflet annonça que l'on approchait 4e la première station.
L'inconnu reprit sa lecture et ses lèvres sçïpblèrent marmotter des patenôtres.
Pès que le convoi fut arrêté , un aj^ept de police i|epré|enta à la portière du w£^ou où mistress Rebeçça souffrait un si cruel martyre. L'argus lança uu regard scrutateur au vénér^^ble vieillard; mais lui, d'une voie douce :
— Ma bonne amie, tu fis bien nos deux billeti, ç'est-il pas vrai î
- r— Oui"; bêla la bonne amie , glacée par ]a terreur.
L'agefit de polic§| s'élpigu^, et le copvoi se remit en marche.
— Vraiment, Madame, dit le faux patriarche, Yraimeut vous êtes une femme d esprit et une aimable personne. Vous m'avez rendu des services qu^ je l^'çubHerai de ma yi^. J^ yais desçeii4rç 4 ^ prochaine station ; je J^ yeux pv vous quitter s^^s vgwi
— Il» -^
exprimer toute ma gratitude . J'aimerais à vous dire mon nom ; mais il n'en est pas temps encore, Madame ; veuille; même, je vous prie, garder le silence sur cette petite aventure, et , dans quelques jours, rovLS entendrez parler de votre très-dévoué et trèsobligé serviteur.
Deux jours après, en effet, mlstress Rebecca eut des nouvelles de son ami ; elle lut dans un journal :
" Le caissier de la maison Jl. , . , J. . . et C* a pris la fuite ; il emporte une somme très-cons}dérable. tes ?Lgentâ, mis aussitôt à sa poursuite , ont perdu 8§ trace au cbemin de fer de. . . C'est un homme d^ tl-ente-deux ans, aux cheveux blonds et abondants, au teint coloré ; il a les façons d'un parfait gentleman* «
— C'est pourtant vrai ! se dit mistress Rebecça ; xnais avoir touché la tête d'un homme , moi ! oh ! 9hockingl les cheveux d'un voleur, shockinp! very shçcking I
Il faudr*^ beaucpup de temps et de savon de Na^ pies pour que mistress Hébecca n'ait plus horreur de ses mains.
ynç çoçiét^ de six hommes avait pris place 4ftns \jn wago^ du çheinin de fer du Havre. A peinç le
train fut-3 en marche, que chacun, smyant l'usage, tira son porte-cigares de sa poche et s'apprêta à fumer. L'un d'eux commençait à frotter son allumette, lorsqu'un jeune homme, qui s'était assis silencieusement au milieu de cette compagnie bruyante, se dressa comme un ressort, et arrêtant le bras du fumeur :
— Ciel ! que faites-vous, Monsieur î
— Vous le voyez, j'allume une allumette.
— Et pourquoi faire, grand Dieu t
— Pour fumer.
— - Oh ! ne fumez pas , de grâce , ne fumez pas ! Voyez ce sac que je tiens entre mes jambes , c'est de la poudre que je porte en contrebande à mon beau-frère.
— Diable ! dit le fumeur, vous avez bien fait de nous avertir.
A son exemple, ses cinq amis replacèrent bien vite leurs allumettes dans l'étui et leurs cigares au fond de leurs poches. H fallait voir leur bonne tenue, leur immobilité , leurs minutieuses précautions et leurs mines inquiètes. Us fermèrent soigneusement les portières.
— On ne sait pas ce qui peut arriver, disaientils ; une flammèche pourrait être lancée ici par le vent. Oh ! Monsieur, porter ainsi delà poudre, c'est une imprudence impardonnable ! . . .
Alapremière station, ces gens si paisibles mirent tous la tête hors des fenêtres pour appeler les agents
de la Compagnie. Un employé du chemin de fer sd présenta :
— Qu y a-t-îl donc, Messieurs?
— n y a que nous venons de courir les plus grands dangers, et vous nous voyez encore tout tremblants de peur. Figurez-vous que nous voyageons avec un original qui tient entre ses jambes un sac de poudre.
— Est-ce possible! dit l'employé ; Monsieur, votre conduite est inqualifiable. Je vais sur-le-champ dresser procès-verbal , et vous aurez à répondre à qui de droit de votre folie coupable. En vérité, c'est inouï!
Le surveillant était si indigné et sa langue tournait avec une telle rapidité, que le prévenu n avait pu placer encore un mot pour sa défense.
— Voyons, ajouta l'employé, voyons ce sac, et promptement, je vous prie.
— Le voici, Monsieur ; vous y trouverez des chemises, des mouchoirs et des chaussettes.
L'employé fit ouvrir le sac sans prêter Toreille aux déclarations de l'inconnu ; il n'y trouva que du linge:
— Etlapoudreî
— Il n'y en apas, il n'y en ajamais eu.
— Pourquoi avez-vous dit que ce sac en était plein!
T— C'est ce qtie vous auriez dû me demander d'abord, et je me serais fait un plaisir de vous répon*
— 8M — dre ; maintenaiit que vous voulez bien m^écouter, je ▼âis Toos donner l'expUcation de toute cette aSi^re- Td qae vous me voyez, je soufire cruellement quand on fîmieicoté demoi,rodeur du tabac me rend malade. Mais, comme je suis un homnie, et un homioe jeune, je ne pourrais sans ridicule déclarer que la fumée du dgare me fiiit mal. Ces Messieurs s apprêtaient i fumer, je n'ai pas voulu les prier, au nom de ma santé, de renoncer à cet innocent plaisir ; j*ai eu recours i la ruse, et leur ai parlé au nom de leur intérêt comme du mien ; JQ leur ai dit que mon 9ae était plein de poudre. Maintenant, je suis arrivé à destination : ces Messieurs peuvent fumer , si V0U> le leur permettez, et je leur demande pardon de les avoir si longtemps gênés.
Ce disant , l'inconnu sortit du wagon , et le train continua sa course vers le Havre.
Bien peu de genà sftvent ne pas abuser du Tau* torité qu'ils possèdent : plus cette autorité est subalterne, plus elle se montre d ordinaira impérieuse, et les plus petits tyrans ^nt au»si le^ plus cruels.
Dernièrement, un employé supérieur d'une adininiçtration industrielle, çpnçut Vidée d' we petite vexation ingénieuse. Il donna, i touç les ewplQyéS dçs^
bureaux Tordre de couper leujs moustaches dans les vingt-quati'e heures.
Parmi les victimes de cette réforme mattendue, se trouve un jeune homme qui a une très belle barbe et de très-longues moustaches. Cette barbe et surtout ces moustaches ont touché le coeur d'une jeune personne, qu'il est sur le point d'épouser et qui lui apporte une dot de 60,000 francs. •
Après avoir lu la circulaire de son chef, Gustave R. . . se tint à peu près ce langage :
— Diable ! diable ! diable ! voici qui rume toutes mes espérances. Si je coupe ma barbe, je montre nécessairement le bas de mon visage, et le bas de mon visage est fort laid ; donc, si je coupe ma barbe, je vais déplaire à ma fiancée, et c'en est fait de mon mariage. D'autre part, je n*ai pour toutes ressources que mes appointements de 2, 400 fr. ; je ne puis donner ma démission. Comment m'y prendre ?
Il y réfléchit longtemps et ne fit pas beaucoup de besogne ce jour-là. A quatre heures et demie, !l sortit de son bureau ; il avait la figure plus calme. Il se pendit en voiture chez un des j^us adroits coiffeurs de Paris, et lui dit ;
— Je vous apporte 600 francs. Pouvez-vous en échange me fournir une barbe postiche, qui ait exactement la couleur et la forme de celle que vous me' voyez.au menton et que je vais vous prier de me couper à l'instant? Il faut que ce changement de déooraitiaB échappe à touij les yeux , mxttm i deux
beaux yeux, très-clairvoyants, dont je suis amou* reux.
Le coiffeur déclara que rien n*était sifacDe : il rasa la beDe barbe et fit tomber les longues moustaches; puis il pria son client de revenir le lendemdn.
Le lendemain, Gustave revint: le coiffeur lui remit, dans une boîte, une touffe de barbe d'un beau blond cendré et une paire de moustaches toutes cirées, qu'on pouvait sans peine mettre ou enlever, suivant les circonstances.
Pour fabriquer ces ornements postiches, l'artiste s'était servi de la dépouille de Gustave, qui rentra ainsi en possession de sa propre barbe et de ses pro^ près moustaches.
Quand Gustave R. . . se rend à son bureau, il est rasé conune un acteur. Quand il va voir sa fiancée, il s'applique sa barbe postiche.
Jusqu'ici, tout va pour le nneux. Le chef est satis^ fait ; la fiancée ne Test pas moins, et le jour du mariage approche. Mais le pauvre garçon n'est pas sans • inquiétude. Il a un futur beau-frère, âgé de six ou sept ans, très-familier, très-taquin, et aimant à toucher à tout.
— Pourvu que ce gamin-là, se dit Gustave à chaque visite, n'ai pas la fantaisie de me tirer la moustache ! Je serais perdu !
Il le tient donc à distance, lui fait froide mine, et le petit drôle le trouve depuis quelques jours moins aiipable que pai* le passé. Mai^ Gustave pense qp/^
lorsque le mariage sera conclu, il sera toujours temps de reconquérir les bonnes grâces de cet enfant terrible.
Un de nos anas déjeunait cet hiver chez un homme riche, qui possède au milieu de Paris un jardin magnifique. Après le repas, on ouvrit la porte de la salle à manger et Ton descendit dans le jardin pour fumer. un cigare. L'herbe était verte et touffue comme au printemps, et les fleurs étaient nombreuses, vivaces, pleines de fraîcheur et d'éclat.
— Je n'en puis croire mes yeux, dit notre ami ; en vérité , Monsieur , il y a de la magie dans votre fait.
— Non, mais il y a de l'habileté, je dois l'avouer; les moyens que j'emploie sont très-naturels , mais peu de personnes les connaissent. J'use d'un engrais particulier, je fume mon terrain avec des cheveux.
— Avec des cheveux î
— Oui, avec des cheveux ; je ne me charge pas de vous faire ici l'analyse chimique de nos cheveux, mais vous savez du moins , comme moi, qu'il entre dans leur composition une grande quantité de matière animale ; c'est ce suc gras et nourrissant qui me donne une verdure magnifique et de beUes fleurs à
une époque de l'année où tous les jardins sont dépouillés. Je me suis arrangé avec plusieurs coiffeurs qui me vendent les cheveux de leurs clients. Quel est votre coiffeur?
— Eh bien ! mon chelr, vous avez contribué, sans vous en douter, à la prospérité de mon jardin : B..est au nombre de mes fournisseurs.
Un mot d'un grand compositeur étranger, qui n'est guère moins connu pour son économie que pour son talent. Ses compatriotes lui élevaient une statue sur une de leurs places publiques. Le maestro, voyant les préparatifs de l'inauguration, s*approcha des ouvriers qui construisaient le piédesrtal, et leur dit:
— Combien pensez- vous que cette statue doive coûtera la ville?
— Environ dix mille écus romains, Kxcellence.
— Eh bien ! qu'on m'en donne seulement la moitié, et je monterai en personne sur ce piédestal!
Le jour, aux Tuileries, une belle et forte jeune
femme, assise dans VeWée des Feuillants, regardait avec complaisance jouer ses quatre enfants, tous ronds, frais et dodus, tous rayonnants de bonne santé et de bonne humeur.
Une autre jeune femme, pâle comme un soir d automne et mince comme une guêpe, s'approcha de notre vigoureuse ménagère.
— Comment faites-vous, dit-elle, pour avoir de si beaux enfants!
— Mon Dieu ! Madame, je ne sais pas si ce secret m'est particulier ; mais je les ai nourris et soignés seule tous les quatre, et pas un d'eux n'a été sevré avant d'avoir dit de lui-même et prononcé d'une voix intelligible :
'^ Maman, Vautre!
— Hélas! en ces choses-là, Madame , reprit la femme pâle, chacun fait ce qu'il peut et non ce qu'il veut.
Et elle s'éloigna d'un air triste.
On disait à une femme d'esprit : M""« la baronne de M. . . orflF.
— Madame, vous veillez trop ; vos yeux se fatiguent.
— La fatigue n'est pour rien dans cette affaire ; j'ai un défaut dans les yeux. Mes amis disent que
j'ai un œil plus grand que l'autre ; mes ennemis disent quSe j'ai un œil plus petit que l'autre. Vous saisissez la nuance !
M. G. D... est poitrinaire ; sa faiblesse extrême ne lui permet pas, depuis quelque temps, de sortir de sa chambre : il a conscience de son état et se sent mourir.
L'autrç jour, reconduisant jusqu'à sa porte un ami qui était venu le voir :
— Mon cher ami, si je ne vous rends pas votre visite, dit-il avec un triste sourire, vous pourrez dire que c'est un manque de savoir vivre !
Un gros homme très-gourmand faisait sa toilette devant un de ses amis qui était venu le voir de bon matin. Il se rasait; tout à coup il s'arrête, et interpellant son ami :
— Vois ! mes cheveux sont encore tout noirs et mes favoris sont déjà blancs. Fais-moi le plaisir de me dire d'où cela vient ?
— Mon cher, c'est sans doute que tes mâchoires ont plus travaillé que ta tête !
M. D. . . , à tort ou à raison, n'aime pas les médecins, et ne manque jamais une occasion de lancer quelque brocard contre la Faculté et ses suppôts.
On lui dit l'autre jour :
— Vous ne savez pas IX... (Ici le nom d'un médecin*.} X. . . est au lit ; il se soigne lui-même.
— Le malheureux ! s'écria-t-il, il veut donc se suicider î
M. X. de X. . . est un homme très-connu ; il a joué un rôle politique assez brillant. Aujourd'hui dans la retraite, il se sauve de l'oubli par ses bons mots. n a deux fils qui lui ont donné peu de satisfaction et il dit à leur sujet :
— Je donnerais volontiers mon aîné... pour n'avoir pas le cadet.