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tAQ PARIS INTIME
ne se fait pas faute, un ouvrier en poésie très-soigneux et très-attentif. Plus attentif, Béranger lui-même ne Tétait pas. Golmance passe un mois, c'est lui qui nous Ta dit, à polir el à repolir une chanson. Il remet son ouvrage cent fois sur le métier, en pur disciple de Boilcau. Il n'entend pas raillerie sur la césure et fait cas des belles rimes. 11 a savamment discipliné ses refrains, qui viennent prendre leur rang, en miliciens consommés, à la queue des couplets, sans jamais se faire tirer l'oreille.
Quelquefois il arrive à ce Nadaud du ruisseau d'élever sa muse au-dessus de la crolte natale; les chansons qu'il rime ces jours-là ne sont pas ses filles les plus populaires, mais ce sont celles qu'il chérit le plus. Au rebours, il attache peu d'importance à ses Petits Agmanxy qui ont voyagé d'un pôle à l'autre de Paris. Lui en parler avec insistance, c'est l'humilier. — Tel Balzac n'aimait pas qu'on lui vantât beaucoup son Eugénie Grandet.
Daiilaj en proTÎncc.
D'après ce système, M. Octave Feuillet ne devrait pas non plus être satisfait quand il est question de Dalila, son succès le plus retentissant. On dira néanmoins, sans craindre de l'offenser, que Lafontaine a été jouer dimanche dernier h Orléans son rôle si éclatant d'André Roswein. Il s'agissait
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d'une bonne œuvre. C'était au bénéfice d'un vieux corné* dieo, Nestor, ancien pensionnaire de la Porte-Saint-Martin.
Le théâtre d'Orléans n'est pas, à ce qu'il paratt, merveilleusement équipé, et il a fallu se passer de certains accessoires considérés jusqu'ici comme indispensables à la représentation àeDalila.
Camioli n'avait pas de cravache.
André Roswein n'avait pas de pistolets.
Le carrosse dans lequel Sertorius doit apparaître au dernier tableau manquait absolument.
Enfin, il n'y avait pas d'actrice pour remplir le rôle eourt, mais non sans importance, de Mariette, la soubrette de la princesse Falconieri.
— Impossible de jouer sans soubrette, disait Lafontainc,
— Remplaçons-là par un domestique en livrée, rej^dait le régisseur. Justement j'ai une belle redingote grise...
— Pourquoi ne pas me proposer tout de suite de faire jouer le rôle de la soubrette par mon nègre ? reprenait Lafontaine, qui a la faiblesse d'avoir un valet de chambre noir.
— Tn ris ; mais cela vaudrait encore mieux que de rendre la location, — disait le bénéficiaire tremblant % l'idée que la représentation pouvait manquer.
Enfin on se procura une soubrette de hasard ; il fut phis aisé d'emprunter une cravache. De plus, Lafontaine déclara qu'en fait de pistolets, il se bornerait à s'armer du plus formidable étui de pipe que l'administration pourrait mettre à sa disposition.
Restait la difficulté de la voiture. Comment dire au pos-
lillon, — en le menaçaDt de son élui de pipe : a Arrête, ou je le brûle ! » s'il n'y a ni chevaux, ni postillon, ni carrosse?
— J'ai joué Dalila à Garpentras, suggéra le Gamioli de la bande, el voici comment nous nous tirions du dernier tableau. On avait une toile de fond qui représentait la mer. Sertorius arrivait en bateau. Roswein lui criait du rivage, en le menaçant de son pistolet ; a Aborde^ ou je te bnile f b Le vieillard obéissait à cette injonction, et venait prendre terre pour jouer sa dernière scène. Après quoi on le ¥0)1111 démarrer, toujours dans son embarcation.
— Et quel effet produisait cette fantaisie maritime ?
— Un très-grand effet, je vous jure : le public riait à gorge déployée.
Lafontaine aima mieux conserver le dénoûment de la terre fermeUidiqué par M. Feuillet, et l'on se borna à imiter le bruit crune voiture de poste roulant à la cantonade , tandis que Roswein menaçait, — toujours avec son étui, — un postillon imaginaire.
Le public d'Orléans a fort bien pris cette représentation un peu improvisée, et n'a pas marchandé ses bravos à Yéminent artiste parisien, qui s'était dérangé pour une bonne œuvre. /Néanmoins le succès de Lafontaine a été pnmé, en cette circonstance, par celui d'un musicien de ses amis qu'il avait amené de Paris pour jouer de l'orgue dans la coulisse, tandis que lui-même, par ordre de la princesse, s'asseoit devant un instrument muet.
Les honnêtes habitants d'Orléans ont bissé le morceau d'orgue. Que voulez-vous I la province raffole de musique. Ce n'est pas un crime.
La Dame aux Diamants.
J'ai à conter Thisloirc d'un collier de Diamants qui paro le cou très-blanc d'une princesse du demi-monde.
La manière dont on a recruté les brillants qui le composent est assez singulière. Pendant la dernière quinzaine de décembre, Tinfante qui le possède maintenant prit à part chacun de ses adorateurs, et lui tint à peu près ce langage : — Je ne veux pas de bonbons ; je ne veux pas de colifichets d'étagère ; je veux, pour mes étrennes, un diamant, ou rien.
Au jour lixé, les diamants dociles arrivent, un à un, chez la belle, — les uns à Tinsu des autres, bien .entendu.
Elle avait son collier en monnaie. Il ne s'agissait plus que de le faire monter. — Bagatelle! le premier bijoutier Tenu lui arrangera cela. Certainement; mais la difficulté, la voici : chacun a donné un diamant, — un seul ! s'il voit son cadeau changé en collier, — comme il est malheureusement avéré que les pierres précieuses ne font pas de petits, — il sera amené, à la vue de cet attroupement inattendu de brillants, à soupçonner que la belle, au lieu de lui être fidèle, embellit son existence d'un collier d'amoureux.
Elle a tourné assez adroitement la difficulté; elle a confié sous le sceau du plus grand secret, à chacun en particulier, que sa parure était du strass.
— Il n'y a qu'un seul diamant qui ne soit pas faux ; c'est
celui que tous m'ayez donné. Chat!... il faut être joailler pour s'y reconnaître, et mes bonnes amies n'en crèveroni pas moins de dépit en me voyant endiamantée.
Au bal de l'Opéra.
Quelquefois, — rarement, — on rencontre le désiniéressement au bal de l'Opéra, sous le costume d'une bumble Pierrette.
En Pierrette était M"' M..., des Délassements-Comiques, quand le comte D..., qui venait de gagner une douzaine de mille francs au club, lui offrit sans savoir pourquoi, avec cette prodigalité insouciante des joueurs heureux, un de ces petits chiffons de papier qui valent cinquante louis.
Miio M..., n'avait jamais eu tant d'argent à la fois en sa possession ; elle pensait que son trésor serait inépuisable..- Et pourtant, quarante-huit heures après, toute sa fortune consistait en trente-sept sous, dont une pièce de cinquante centimes douteuse.
— Qu'avait-elle fait des mille francs du comte D.,.t
Elle réfléchit un instant, puis fit son calcul, non sans peine, à quelques francs près.
Prêté à Arthur 600 fr.
Pour dégager mon linge de chez la blanchisseuse 37
Pour remettre une roulette au lit 3 50
Quatre Kvres de pralines 16
Deux costumes de 140 fi*, chaque 280
A-compte payés à ma bonne et à d'antres, pins 2 fr . de galette, . environ 45
Le tout formait une somme de 981 francs 50 centimes, que M"* M... s'étonna d'avoir dépensée si YÎle. — Je n'ai pourtant pas fait de folies, ajouta-t-elle ; je n'ai pas même acheté de homard*
L'enterrement de Rachel.
Avant tout, cette huitaine-ci appartient encore à la grande tragédienne. Les récits de sa vie et de sa mort défilent derrière son cercueil, et on les lit avec le même sentiment de piété curieuse qui, lundi dernier, jour des funérailles, a fait tort à la Bourse elle-même de quelques-uns de ses plus fidèles habitués, au profit du Père-Lachaisc. Ce jour-là, londi, il y avait tant de monde, place Royale, autour de la demeure traversée plutôt qu'habitée par Rachel vivant ses jours suprêmes ; une telle foule se pressait sur le terrain sacré, ouvert pour recevoir Rachel morte, que piesque personne n'a pu réellement et complètement assister aux fnnérailles^
J'admire les journaux qui ont su aire le dénombrement des spectateurs. La vérité, c'est que leur masse compacte ^'est dressée comme un mur devant le spectacle funèbre^ et
l'a masqué sur presque tous les points. On voyait des hommes et encore des hommes : péle-mélc des parents et tics curieux ; — les amis, et ce qui n>st pas tout à fait la même chose, les camarades de l'illustre défunte ; — ses fidèles de la veille et ses dévots du lendemain ; — des gamins, faisant trêve pour une heure à leur refrain favori ; Ohé ! les p'tits agneaux ! et le bataillon des tragiques édeniés, marmottant entre leurs gencives, en guise de prières des morts, la tirade favorite d'une tragédie quelconque de leur façon : un Aidrubal ou un Smerdisy que l'Odéon reçut il y a un demisiècle, et ne joua jamais. On voyait des chrétiens et des juifs; force artiste et force gens du monde; des voitures de deuil, des carrosses armoriés, des fiacres, des sergents de ville, des gendarmes. On né distinguait ni iîn, ni commencement, ni milieu, à cette légion en deuil recrutée partout. On était dans le cortège jusqu'au cou, et cependant on le cherchait... — a Ceci n'est pas le cortège, c'est tout le monde ; et moi je veux rejoindre le cortège. >» — C'est que, précisément, tout le monde formait le cortège de celle qui, de son vivant, fut l'admiration de tout le monde.
Il y a, au commencement du livre Je plus célèbre de Stendhal, la Chartreuse de Parme, un admirable profil de la journée de Waîerloo. Le héros du roman, Fabrice dcl ^oi^gû, galope en tout sens sur le champ de bataille labouré par les boulets dé canon, et cherche partout la bataille, et n'est jamais bien sûr de l'avoir trouvée. Il recueille ça et là des épisodes, môme des blessures, mais il voudrait sentir palpiter sous sa main le cœur de l'action, et son souhait ne se réalise pas. Tel, à peu près, aux funérailles de Rachel,
ee Waterloo du grand art tragique, pBut-étre à jamais disparu, plus d'un assistant a dû s'échelonner sur les flancs de la foule, sans parvenir à pénétrer plus avant.
Nous sommes de ceux qui n'ont pu arriver ni jusqu'à la maison mortuaire, défendue par un infraochissable rempart humain, ni jusqu'au bord de la tombe ; mais personne n'a Yu mieux que nous l'ensemble de la mêlée funèbre, pour laquelle les allées du cimetière se sont trouvées des couloirs trop étroits, et qui brisait involontairement les clôtures sur son passage. Un commun sentiment d'horreur pour la boue, pour le froid, pour la cohue, nous avait réunis, dans la maison du gardien du cimetière, par hasard et sans pré- DHklitation, à quatre compagnons de in-udence assez curieusement assortis : c'étaient le violoniste Hauman ; un jeune banquier plusieurs fois millionnaire, M. B*** ; un autre financier moins important, et Henri Delaage, le mystique.
Des fenêtres de cet observatoire, situé tout contre le mur qui sépare la cité des morts juive de la nécropole chrétienne, Dous embrassions une scène dont le souvenir ne s'effiicera pas de notre esprit : le cimetière semblait peuplé de plus de vivants que de. morts, et, quand parut le char funèbre, ses roues n'étaient pas visibles, à peine ses chevaux ; on eût dit qu'il reposait en oscillant sur les épaules de la foule. 11 s'arrêta à quelques pas de la grille que le cercueil devait franchir à bras d'hommes pour pénétrer dans le champ de son étemel repos, et, en s'arrêlant, recula d'un demi-tour de roue. Ce mouvement faillit être fatal au premier rang qui marchait derrière 1q corbillard. Un homme &gc, que nous primes à distance pour le père de la tragédienne, et qu'A-
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Icxandre Dumas, mieu\ placé que nous pour ne pas se tromper, a dit être le baron Taylor, faillit être écrasé.
Quand le corps eut quitté la voiture, la foule s'élança derrière lui pour pénétrer dans le cimetière juif. Ce fut uif moment effrayant. Les femmes criaient, et quelques-unes furent renversées. Le petit garçon de W^^ Rachel glissa... un peu plus, le pauvre orphelin tombait dans la boue. La foule était tellement compacte que les tètes mêmes étaient à peines distinctes les unes des autres. Une seule me parut avoir conservé son individualité, c'était celle de M. Gochinat, le moins blond et le plus frisé des littérateurs. Ses dents blanches et son chapeau toujours luisant brillaient au-dessus de la foule touAillonnante, comme brille un éclair dans un ciel orageux.
A ce moment, la grille fut fermée. Au même instant pénétrait, à demi suffoquée, dans notre asile, Mms Amédinc Luther, la gracieuse ingénue blonde du Vaudeville, bellesœur de Rachel par son récent mariage avec M. Raphaël Félix. M. Béchard, Tauleur des Déclassés, l'avait tirée fort à propos de la bagarre.
Dès qu'elle fut remise, M»n« Luther-Félix voulut pénétref dans le cimetière, où sa place était marquée au premier rang, et, appelant par la fenêtre les agenu préposés à la garde de ta grille, invoquant ses habits de grand deuil, elle demanda que pour elle le passage fut ouvert. — Bien volontiers et bien justement on aurait fait fléchir la consigne en sa faveur, mais deux cents personnes peut-être eussent passé derrière elle. C'était là le danger, et Ton ne voulnt pas s'y exposer. M"* Luther se trouva privée d'assister aux
prières dites sur la tombe de sa belle-sœur, -r Môme après leur mort, les grandes artistes comme Rachel n'appartien* nent pas à leurs parents ; il y a le public entre eux et elles.
Un mot profond a circulé depuis la mort de M"^ Rachel, à l'adresse de M"« Ristori : — Quelle perte pour laRiatori I a-tron dit. Et, en effet, maintenant que Phèdre ne vit plus, les bravosMonnés à Mirrha perdent cette petite pointe, ce petit parfum d'opposition faite à la reine de la tragédie française qui platt toujours tant à Paris. De plus, voilà, par cette mort fatale, M"*® Ristori dans une position comparable à celle d'une femme entourée, adulée, à qui, sur ces entre* faites, il arrive de devenir veuve. Les trois quarts du temps, la disparition du mari, loin d'ajouter aux charmes de la femme et de multiplier autour d'elle les adorateurs, rend ceux-ci plus rares et ôte du piquant à ceux-là. Quoi I oserait-on soutenir qu'un bon mari fait partie des grâces d'une jolie femme ? Pourquoi pas ? Tout au moins est-on sûr, tant qu'il est en vie,^ de n'être pas exposé à épouser sa femme, et ce n'est pas un mince avantage. Quelle magnifique position I s'est-on dégoûté d'elle, on la lui laisse.
De même, supposez qu'il soit entré un peu de caprice dans l'engouement des Parisiens pour H°ie Ristori ; le public, dégrisé, avait, du vivant de M"« Rachel, la ressource de revenir à ses premières amours. A présent, s'il s'est trompé, s'il aimait moins, par hasard, la tragédienne d'outremonts qu'il ne s'est figuré qu'il l'aimait, quelle sera sa consolation à l'heure du retour au sang-froid ?
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Conseils h ud nez.
M"' Farguci) est, de l'aveu de lous, une élégante cl belle comédienne. Ses camarades qui Tcntourenl, dans les Faw^se< bonnes femmes, semblent résolues à faire avec elle assaut, au moins d'élégance. C'est très-bien. Je voudrais sculcmcnl que l'une d'entre elles, qui a le nez rouge, bannît résolument le rouge de ses toilettes. Rien de moins avantageux à porter que nez et rubans assortis. Il ne faut \\as non plus, quand on est doué d'un nez sanguin, porter une robe blanche et bleue, sous peine d'avoir Tair d'un drapeau aux trois couleurs nationales. Un nez rouge n'est pas péché mortel, — Marion Delorme avait le nez rouge, et, pour atténuer ses trop vives couleurs, passait des matinées entières les pieds dans l'eau bouillante, — seulement il s'agit de savoir s'habillera l'air de son nez.
Uu mot d*actrice.
L'actria* (|ui va prendre la parole appartient à la troupe respectable des Délassements-Comiques. Or on vient d'afficher à ce théâtre un ordre du jour interdisant aux demoiselles qui jouent dans la revue d'aller achever la soirée dans la salle, une fois qu'elle sont quittes de leurs rôles. Cette
nouvelle mesure devra être observée tant que ia revue actuelle se maintiendra sur Taffiche, et généralement toutes les fois qu'on aura joué « des rôles à jambes. % — C'est une précaution contre Fincendie. Il paraît que ces dames, apr{'S avoir d'abord usé et fibusé, sur la scène, de leurs costumes de nymphes, pour allumer force feux, rèvètaieni ensuite leurs robes de simples mortelles pour aller les attiser dans la salle. Cela faisait trop de besogne pour les pompiers.
— Malpeste ! s'est écriée une ingénue de céans en lisant l'ordonnance de couvre-feu ; voilà une consigne qui équivaut à une fièrc retenue sur nos appointements.
On a surnommé celte petite personne l'Âugustine Brohan du boulevard du Temple. C'est encore elle qui disait à une de ses camarades, qui racontait s'être trouvée mal en dînant : « — Pour la première fois, alors, tu t'es rendue justice. »
Leçon d*antbinélique.
An bal de l'Opéra, les amateurs se plaignent de ne plus trouver même à glaner des propos et des dominos de cet ordre-là. Cet hiver, malgré les bonnes intentions de l'administration, et quoique le beau sexe ne soit plus admis qu'en présentant au contrôle une carte d'invitation ou une pièce de quarante sous, le personnel féminin est encore en décadence.
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On mènera bientôt là les adolescents, pour lear faire prendre le vice «i horreur.
Samedi damier, un flâneur avise un domino solitaire, qui paraissait rêver dans un coin du foyer :
— A quoi penses-tu ? lui dit-il.
— Je pense, répond le domino d'une voix rauque, que nous sommes moins payés que les fiacres pour marcher la nuit.
Puis la hideuse voix de rogomme établit, comme la chose du monde la plus simple, le bilan suivant :
— Chaque bal me rapporte en moyenne vingt-cinq francs, dont il faut diminuer huit francs pour les frais : la location du costume ou du domino ; ma place dans une voiture pour venir; l'entrée, — quand on n'a pas d'invitation, — et le quart d'une paire de gants, puisque je mets mes gants quatre fois. Restent dix -sept francs de bénef net. Chien de métier! Un petit coupé fait davantage à trois francs l'heure.
— Mais aussi Ton vous fait souper au vin de Champagne...
— Belle avance I ça ne dispense môme pas de dîner le dimanche.
Le marquis malgré lai.
Rien n'égayé le faubourg Saint-Germain, en sa qualité de noble de bonne souche, comme les efforts que fait pour reluire la noblesse en imitation. Bien plus volontiers il ou-
vrirait les bras à la roture, avouant franchement qu'elle est chauve, n'ayant pas même les deux cheveux de la particule, qu'à ceux qui portent un faux toupet. Néanmoins, quand bourgeois ou bourgeoise a l'ambition de frayer avec les , gentilshommes, so revêtir au moins delà particule lui semble on déguisement nécessaire pour pénétrer dans la place. Ainsi, Mme q*** est devenue M»» de C***, quand, des rangs ^ la société constitutionnelle .bousculée et détrônée en février 1848, elle a émigré en plein faubourg. Son déménagement lui a réussi par exception. Mais cela tient à son mérite personnel, à sa fortune et aussi aux circonstances dans lesquelles elle l'a accompli. En révolution, on lie assez facilement connaissance, dans le monde aussi bien que sur la place publique, avec ceux qui arborent vos opinions. M" C**% devenue de C***, fit la toilette à sa politique aussi bien et plus efficacement qu'à son nom. Sur son passeport elle effaça le mot : orléaniste, inscrivit en grosses lettres celui-ci : légitimiste, et franchit, grâce à ce titre, la' frontière du faubourg Saint-Germain. Ceci se passait, ne Ponbliez pas, peu de temps après la naissance de feu la république.
Depuis lors, M"*« de C***, par son grand ton, par l'éclat de ses fêtes, s'est placée au premier rang de sa nouvelle société qui l'avait complètement adoptée. Tout allait au mieux pour son amour-propre. Mais aveuglé par tant de succès, voici qu'il vient de lui donner le pitoyable conseil de s'improviser marquise ou comtesse.
La voilà marquise depuis six semaines, pour la bonne année des rieurs.
Voilà, du même coup, son mari marquis, lui qui ne se souciait pas le moins du monde du marquisat.
Il vit dans ses terres,, en Bretagne, loin du monde et loin de sa femme. Il plantait là-bas ses choux, — ^façon de parler sans conséquence, puisqu'il s'agit d'un sage qui a deuxceDt mille livres de rente, quand un beau jour lui arrive ungnnd papier scellé d'un grand sceau de cire rouge. C'était soa marquisat sous enveloppe. Je ne sais plus quel souverain le créait marquis, à la requête de M"* de G*"^. On ne l'eût ai surpris ni mécontenté davantage, en le saluant nmmamouchi.
Mme de C***, pardon : M»« la marquise de (T** était donc arrivée à son but, mais non pas d'emblée. Elle avait d'abord souhaité de faire emplette de son titre dans les États romains; mais, de ce côté, sa position de femme séparée de son mari avait nui à sa cause. Il fallut doue changer de plan et poursuivre l'affaire dans les États d'un prince laïque, où elle put enfin se conclure moyennant suffisantes finances; on dit cinquante et quelque mille francs.
Ce ne serait rien pour un piédestal ; c'est un peu cher pour un escabeau boiteux sur lequel la gloriole de la dame ne peut s'asseoir qu'en tremblant.
A qai la barbe 7
Aux bals masqués du Prado (rive gauche) la grande mode de l'année, parmi les étudiantes, c'est d'arriver en gamins,
en étudiants, voire en collégiens, avec la tunique, la ceinture de cuir et le képi sur Toreille.
Cette mode donne de la besogne aux contrôleurs, qui ont besoin de distinguer les sexes, pour savoir s'ils doivent réclamer le prix de l'entrée.
Dans les cas douteux, le cbef du contrôle passe la main sous le menton de l'être ambigu, et s'il sent le moindre soupçon de barbe, il faut s'exécuter. On est condamné d payer, sans appel. Ce mode d'épreuve a forcé quelques commères à bourse délier, bien qu'elles eussent réellement droit à la dispense. Mais la virilité de leur menton les accusait. Quelques adolescents, au contraire, ont passé en contrebande, grâce à leur peau satinée. «
Les jenx de la médecine et do hasard :
Un enfant avait avalé une pièce de cent sous. Grande terreur maternelle. Le médecin est mandé.
— Heu ! le cas est grave ; enfm, qu'il prenne la potion que je vais ordonner, et nous verrons demain.
Le lendemain, nouvelle visite de l'Esculape. — Eh bien I comment va notre malade? Le remède a-t-ll agi? .
— Il y a du mieux, docteur. Mon petit Ernest a déjà rendu trois livres dix sous.
Le Fils naturel et on critique sérieoi.
n parait qu'à la première représentation du Fïh naiurti^ à peu près tous tant que nous sommes, nous avons été les dupes d'un fluide invisible qui circulait dans la salle. La cri* tique est venue d'abord/qui a jeté de Teau dans le vin de notre enthousiasme. Puis vient le public à son tour, qui fait ses restrictions, tout en applaudissant. Quant à M Granier de Gassagnac, vous avez lu son article dans le Sommeil mun* cal, journal de MM. Escudier ; au lieu d'applaudir, il ferme ses poings et tombe à bras raccourcis sur l'auteur et sur ses admirateurs.
Cette critique de boxeur a surpris ceux qui ne sont pas au courant des habitudes de l'ancien rédacteur en chef du Constitutionnel. Elle est pourtant on ne peut plus naturelle de sa part. Il faut vous dire que M. Granier n'a peal être pas paru six fois depuis dix ans à la Comédie-Française, au Gymnase, au Vaudeville, ou dans n'importe quelle autre salle de spectacle. Ce qui lui platt à lui, ce sont les lutteurs, les boxeurs, les combats, -^ non pas de la passion contre le devoir ou la loi, — mais de l'homme contre l'homme. Il sait à peine les noms de Samson, de Provost, de Régnier ou de Brossant; mais parlez-lui du terrible Savoyard, de l'inviBcible Rabasson (de Nimes) I il sait par cœur leur répertoire de coups poing. — « Tel jour, vous dira-t-il sans jamais se tromper, Rabasson n* avait pas tous ses moyens, mais le Sa-
Toyard a donné son plus bel ut de poitrine. » M. Granier counait son personnel d'athlètes, comme M. Jules Lecomte possède M"« Rachel. Théodore de Banville n'est pas non plus mieux au courant des faits et gestes de tous les comédiens du boulevard, ses idoles.
On voit où H< Granier de Gassagnac a fait son stage avant de venir plaider contre M. Dumas fils, et contre tous, la cause du vrai du grand art dramatique dont il s'improvise le défenseur. Nous l'écouterions avec plus de confiance s'il venait nous parler du grand art de passer la jambe à son adversaire* Sur ce point et sur quelques autres de même famille, la supériorité de ses lumières serait incontestable. Il est connu, dans le monde un peu mêlé qui suit avec acharnement les représentations des athlètes, non point sous son vrai nom, mais sous le sobriquet familier de Gros-Chapeau. La configuration de sa forte tête, la forme de la coiffure que rédige pour lui son chapelier, lui ont valu cette appellation de la part des gamins de la place.
Us ignorent sans doute qu'ils ont affaire à un des dieux de la presse, égaré parmi des mortels Vulgaires par amour pour les beaux borions, et ils Tinterpellent avec irrévérence dans le courant des représentations.
— Ohé, Gros-Chapeau, qu'est-ce que tu penses de ce coup-là?
•^Voi*-lul Gros-Chapeau est si content qu'il se tré* tnousse sur son banc... Pas tant de fièvre, Gros-Chdpeaui
Certes rien de pareil ne se produit au Gymnase, et l'on comprend qu'un dilettante de cette force en matière de pugilat se soit grandement ennuyé au Fils naturel. Seule-
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ment son article ne peut faire autorité. C'est moins de It critique que la nostalgie de la barrière du Combat.
Rncore à propos du Fils natwreU
Le public a sifflé un de ces soirs.
Le propos qui l'avait révolté est celui-ci : — « Ma future est grasse, dit l'un des personnages de la pièce, et je ne m'en plains pas. Quand on aime bien une femme, plus il y en a...»
Ce n'est peut-être pas d'un goût exquis. Hais tel, que le mot scandalise cbez un auteur moderne, Tapplaudirait peut-être des deux mains si on le lui donnait poar du Molière. .
Quoi qu'il en soit, voici, sur ce texte, une glose en forme d'anecdote :
Au dernier bal masqué de la Porto-Saint- Martin, un hom; me de lettres, que nous appellerons Léon, avisa une petite personne piquante déguisée en diablotin, qu'il se sentit l'envie d'aimer un peu, beaucoup, passionnément aujourd'hui, — et pas du tout demain.
Le couple cause deux ou trois heures dans une loge, puis s'en va souper bras dessus bras dessous. Çà et là, le petit
diable avait montré non pas seulement des dents blanches, mais de Toriginalité, de la gaieté, presque de l'esprit. Seulement il parlait trop du Fils naturel de M. Dumas fils, dont il paraissait avoir fait une étude approfondie. Puis, sautant, comme un écureuil, d'un sujet à Tautre, il disait à Léon :
— Avec moi, tu ne feras jamais de folies. Je ne t'en laisserai jamais faire... Tu payeras la taxe, pas un sol de plus, foi d'honnête fille.
Léon ne comprenait pas. Mais que lui importait ?
Il était jour quand le diablotin et son cavalier arrivèrent & la porte de la maison où logeait le diablotin. La porte n'avait rien d'infernal. Au rez-de-chaussée, un épicier en gros était en train d'ouvrir ses magasins.
''— Entrons chez lui, dit la demoiselle. Il y a de grandes balances, d'énormes balances où je peux m'asseoir, —et où je veux me peser. Si tu as un cadeau à me faire, tu me donneras autant de fois vingt sous que je pèse de livres.
— Es-tu folle ? disait Léon.
— Pas du tout ! jo suis raisonnable comme M. Barômc. L'épicier matineux se prêta à la plaisanterie en homme
que les denrées coloniales n'ont pas rendu insensible aux humaines faiblesses. — On loge le diablotin dans un plateau , cl, en face, on compte des poids^ encore des poids, et toujours des poids. — La petite personne pesait deux cents livres.
—Tu dois être content, dit-elle à Léon, en sautant à terrej car, comme dit Dumas, « quand on aime bien, plus il y en a... »
— Plus on paye 1 acheva le jeune homme ayec un soupir, et il maudit m petto le théâtre réaliste et son influence suies mœurs.
Maintenant, si vous demandez comment une femme peut peser deux cents livres sans être Alboni, je vous dirai que rien ne m' tâtonne de la part d'une balance d'épicier. Alphonse Karr les a depuis longtemps dénoncés, et il a eu bien raison.
Autres pièces contestées.
Certain cabaretier vient d*épouser une femme jeimeel jolie, et Tcxpose en plein comptoir aux grosses galanteries des buveurs. Plus ceux-ci lui font la cour, et plus le mari se frotte les mains. Un compère le raillait de sa complaisance.
— Pas si niais qu'on en a Tair, répondit-il, j'ai mon idée. À qui donc, s'il yous plait, que ma femme repassenit les pièces de monnaie fausses ou douteuses qu'on nous glisse dans not' commerce, si les amoureux n'étaient pas là pour les recevoir les yeux fermés ?
Déclaration de faillite.
Ce qui manque à notre hiver, c'est une reine de la mode. M"* de Castiglione n'est pas remplacée. Après le coup de canon qui emporta M. de Turenne, on eut beau nommer des maréchaux de France, ce n'était jamais que la monnaie de ce grand homme.- Après la mort d'Alexandre, ses successeurs, à eux tous, ne purent porter le poids de son sceptre. Dans un ordre d'idées infiniment plus trivial, le curieux qui visite l'hôtel des Invalides est loin de se tenir pour satisfait, si arrivé à la cuisine, au lieu de l'admettre à contempler la marmite monstre où cuit le ragoût pour tous les pensionnaires de l'hôtel, on lui fait passer en revue soixante casseroles de dimension ordinaire, lesquelles remplacent provisoirement, — au dire du cicérone, — le Lé* Tiathan de la batterie de cuisine, absent pour cause d'étamage.
Ce n'est pas que nous manquions d'ambitieuses qui aspirent à occuper seules et sans partage le trône de la coquetterie. C'est même piquant d'assister à leurs petits manèges. Pour prouver leurs droits à la suprématie, elles imitent, en les outrant, la mise, les allures, la coififure de la belle madame de Castiglione. Je ne sais plus quel philosophe de l'antiquité, étant très-pâle, ses disciples se croyaient obligés de se rendre jaunes en avalant du cumin. De loin, avec un peu de distration, avec de mauvais yeux
OU de la bonne volonté, on pouvail les prendre pour \t maître ; de même les prétendantes en question, avec leur muraille de cheveux prétentieusement dressés sur le froot. parviennent quelquefois, — quel triomphe ! — à abuser de loin, au théâtre par exemple, quelque spectateur natf.
Un enfant terrible.
Un poète, un peu semblable à Polichinelle, disait l'autre jour, — avec force contorsions, — des vers à une comt^diennc très-spirituelle, flanquée de son fils un grand railleur de sept ans.
Le bambin regarda avec admiration le pantin débiter sa poésie ; puis se retournant vers sa mère :
— Achète-le-moi, lui dit-il. .
Chez le costumier.
Cette semaine-ci peut s'intituler la revanche du carnaval. Ah 1 la grasse semaine ! Ohé I les p'tils agneaux, qu*est-c*
qui Va pas un peu casse, depuis huit jours, la Urelire où il enferme, pendant toute Tannée, ses économies de gaieté ?
L'afibire sérieuse de la semaine, c'a été le choix d'un costume. On dansait travesti, ici, là, ailleurs et un peu partout. C'était lundi, par exemple, chez M. Halphen, Mercredi, —coup double, — chez M"* Augustine Brohan et aux Frères • Provençaux, avec trois jeunes gens, MM. Léon et Lucien Thirion, et Théophile Allamand pour amphitryons.
Dans la journée on se retrouvait chez Moreau, le costumier par excellence, qui n'a pas voulu abandonner, à l'heure de la bataille des oripeaux, son successeur nouvellement installé, M"* Delphine Baron. C'est dans les salons de Moreau qu'on retrouvait ses amis et connaissances, ou bien qu'on renouvelait connaissance avec des camarades qu'on avait perdus de vue depuis dix ans.
— Tiens ! où ai-je donc vu ce grand maigre qui ôte son pantalon pour s'insérer dans une culotte d'incroyable?... Parbleu ! nous avons fait nos classes ensemble... c'est un Labadens... c'est Emile Bayan. — Emile me reconnais-tu, échalas ?
— Comme on se retrouve! répond l'échalas interpellé. On vient chercher un déguisement, on tombe sur un camarade... Veux-tu que je le serre dans mes bras?
— Indique-moi un costume, j'aime mieux ça.
— Toi mon gros Paul il faut te mettre un Templier.
On apporte le Templier conseillé, à moins que l'employé qui s'est chargé de la recherche dans les cartons et dans les armoires n'ait mis la main, chemin faisant, sur un cos-» tunic de chasse Louis XV, qu'il offre au client. Le client n'a
pas de raison pour tenir au Templier, il essaye d'enddaBer le costume de chasse.
— Aie I les manches sont trop étroites... Si quelqu'un bouge, ou si seulement on parle trop haut, je suis sûr qu'elles vont crever.
A grand peine, le gros Paul se débarrasse do la veste de chasse Louis XY; mais elle a donné dans l'œil au maigre Emile, qui met bas son incroyable et se jette sur le vêtement de chasse. A peine le vêtement est-il sur son dos qu'il cesse de lui plaire. Ainsi de suite. Le gros Paul, de son côté, semble destiné à épuiser le répertoire <los costumes disponibles, sans en trouver un seul où sa large poitrine puisse habiter à l'aise. Seigneurs et paysans, tout y passe; toutes les nations et toutes les classes. Nulle part un logement à sa taille. Cependant le maigre Emile admire tous les déguisements à mesure qu'ils défilent sur le dos de son trop puissant ami.
— Oh I le beau Turc I il est trop petit pour toi ; il m'ira comme un gant ; je le prends... A moi le Turc I... —Oh Ile beau paillasse 1 c'est dommage qu'il ne puisse pas t'aller; mais c'est mon af^ire, il enfonce le Turc dans mon estime... ^ Tiens, te voilà en paysan russe, maintenant au fait, c'est plus simple, ça attire moins l'attention ; c'est peut*ètre mieux. Après toi le paysan russe, quand tu te seras bien convaincu que tu ne penz pas y entrer.
Vous vous rappelez le fameux vers de cette comédie, Y Irrésolu, dont un seul vers a survécu :
J^aaraifl mieux fait Je croii d'éponser Gélimènt.
'Célimène, chez le costumier, c'est le costume du voisin, qui vous fait toutes sortes d'agaceries, qui vous parait riche de tous les charmes, jusqu'au moment où le voisin en lo rejetant, le met à votre disposition.
H y auraii peut-être matière à philosopher là dessus. Où la philopsohie va-t-^lle se nicher !
À peu près toute la jeunesse parisienne a passé par là, depuis huit jours, sans y entendre malice. Notez en passant, qu'il est expressément convenu, entre les gens comme il faut, que rien n'est plus désagréable, plus malpropre, plus impossible, que de louer, à tant la soirée, un costume de hasard porté la veille par on ne sait qui, et, l'avant-veille, on sait trop bien par qui. Ici pourtant, comme en d'autres matières plus graves encore, les faits démentent les paroles, et vous reconnaîtrez cette année-ci, sous le déguisement qui vous a fait honneur dans une autre occasion, tel de vos amis votre héritier, sans qu'il en convienne.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à un honnête homme sur ce terrain, c'est de tomber sur un costume dont le succès a marqué il y a un an. On le salue au passage de cette phrase peu consolante pour l'amour-propre du porteur actuel.
-"Ah I oui, je le reconnais; c'est cet habit qui allait si bien à Léopold Tannée dernière.
27â PARIS* INTIME
Chez M"* BrobiD.
Mercredi,- deux femmes du monde, toutes deux Anglaises, nous croyons le savoir, malgré les impénétrables dominos noirs qui les couvraient, ont assisté à la soirée* costumée et masquée qucMi^' Augusline Brohan donnait à ses amis. Yoili une curiosité que nous comprenons à merveille. Le salon de M'** Brohan est à la fois d'excellent ton et d'une grande vivacité d'allures. Le bel esprit et les bonnes manières y font bon ménage. Par suite, les libertés de paroles que le masque comporte savent, dans cette atmosphère de choix, s'arrêter au point juste où commencerait l'excès.
Un spirituel feuilletonniste a montré, en intriguant, tant qu'il lui a plu de garder l'incognito, ses concitoyens de la république des lettres, et même ses plus proches collègues en journalisme, que l'art de badiner ingénieusement der^ rière un faux nez et une barbe d'emprunt n'est pas aussi fossile que le croient les jeunes. On a beaucoup remarqué un invalide au nez d'argent, palpitant de réalisme, qui s'est transformé en roulier, dans la seconde partie de la soirée. Un juge en grande robe rougo, était tellement dans la vérité de son emploi, qu'à peine arrive il s'est endormi dans un coin, d'un si profond sommeil, que ni les turbulences de Nadar, déguisé en baby géant, ni les appels de pied d'Armand Barthel, costumé en maître d'armes, le plastron sur la poi-
trine, le fleuret passé dans la ceinlure, n'auraient pu parvenir à l'éveiller. Nadar, le seul Nadar, grand à lui seul comme deux Toumachons superposés, et qui semble toujours avoir grandi depuis la dernière fois qu'on Ta vu, a eu un suecès grand comme lui. Un des rédacteurs gras du Figaro faisait merveille à ses côtds, en nourrice garnie d'appas exorbitants, qui eussent singulièrement donné dans Fœil à Sgaoarelle du Médecin malgré lui.
Le marquis R*** de H*** était en Sévillan, le jeune Machino en Pierrot; le prince Narischkin, en domino; le comte Karoly, un grand seigneur hongrois, se drapait dans un opulent manteau de cour ; le comte de Tournon avait caché son nez dans une bouteille de cognac. J'en passe et des plus beaux.
J'ai h&te d'arriver à l'autre sexe : citons d*abord la maltresse de la maison, en Folie, et sa sœur Madeleine en nourrice russe, coiffée du cacos-chink national. La première si spirituelle, que c'est de l'in^pudence à elle d'être charmante pardessus le marché ; la seconde, si belle qu'être, en ou- ^re^une vive intelligence, c'est de sa part un cumul qui n'a }ias de nom. Puis l'escadron presque au complet des petites nièces de Molière; M"" Fix en marchande de violettes; M"* Dubois en laitière ; M"* Favarl en captive ; M"* Bonval en Espagnole ; W^^ Mantelli en paysanne romaine ; Mil* Édile Riquier en Italienne nuancée de Parisienne.
¥"• W*' était en duchesse de Chevreuse ; M'i« Falcon, sœur de la grande cantatrice, en marquise; M"* S*** femme du fameux forgeron de Gretna-Green, en marquise.
Une belle esclave mauresque, qui n'avait pas l'air d'avoir
274 PARIS INTIMB
pâli en esclavage; c'était M^^ Hugon. -* M** Ugalde, en Sévillane, représentait rOpéra<€omique, et Mii« Daroeron, en Cauchoise, l'Opéra.
Bal monstre.
Le bal des Provençaux, c'est une autre histoire. C'est le Leviathan lui-même substitué à la barque qui a porté jusqu'ici le carnaval et sa fortune. C'est bien le bal d'une époque qui a pris pour devise ce mot : Paroxysme.
Douze heures de festins, de musique de cliants et de danses ; une maison entière livrée k cinq cents invités ; une carte à payer de 30,000 francs pour les amphitryons; voil& brièvement le bilan de cette nuit sardanapalesque, qui a duré la moitié du jour suivant.
Dire par des noms propres qui était là, pêcher quelques individualités dans cette bacchanale immense... Point. En fait de femmes, mettez que toutes les célébrités de la galanterie et du demi^monde avait donné, sauf trois ou quatre étoiles de premier rang, qui avaient jugé de leur dignité de s'abstenir. Leur grandeur les attachait, ce jour là, à d'autres rivages, et personne n'a eu le loisir de regretter leur ab« sence.
En fait d'hommes, il y avait à peu près tout ce qui est
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jeune d'âge ou d'habitudes dans le monde de la Bourse. La littérature et les arts étaient représentés. La jeunesse du faubourg Saint-Germain airait envoyé une députation assez nombreuse. La compagnie, formée d'éléments hétérogènes» était excellente en hommes, prise dans son ensemble.
J'ai dit que je reculais devant les détails. Voici pourtant un mot que j'ai vu tomber des lèvres d'une bergère qui joue les rôles d'ingénue sur un de nos petits théâtres. On lui parlait d'une de ses camarades : -^ C'est qu'elle a l'air d'une sainte, disait-on, avec son costume tout blanc. Ne trouvez- vous pas?
-— Je trouve qu'elle a l'air d'une sainte qui n'a jamais dit d'autre prière que le Veni creator, répondit la petite personne.
Eh oui ; elle faisait des calembours en latin comme un femlleton des Débats. Elle aura vraisemblablement entendu (tire que cette langue bravait l'honnêteté dans les mots^ et cette circonstance a décidé son ingénuité à l'apprendre.
Eeeeiterum.i, Vatiillot^
J'admire fort M. Veuillot, même quand il nous appelle^ tious autres de la petite presse, des expulsés exerçant lé banditisme littéraire dans les maquis. Cet homme produit
des injures comme le rosier donne des roses; et il enchftssc si habilement les pavés qu'il vous lance, qu'on se préoccupe du mérite de l'arme, non du coup qu'elle pourra porter. Volontiers on lui dirait, il me semble : < Frappe, je ('écoute, » et on est tout prêt à lui pardonner la violence de ses procédés. C'est chez lui vice de tempérament et vice d'éducation. Il aime les rixes en homme qui est né à Bercy, sur le seuil d'un cabaret, et chez qui le grand écrivain n'a pas étouffé le fils du cabaretier.
Aussi sa position dans les salons catholiques a-t-eUe toujours été difficile. Je me souviens qu'en 1844, — il y a qua* torze ans, — un vieux gentilhomme mort aujourd'hui, qui appartenait, lui aussi au parti catholique, disait en voyant poindre la célébrité de M. Veuillot : — a Ne firayez jamais avec lui d'égal en égal, vous qui vous appelez Palloux, Montalembert, et qui ôtcs hommes bien élevés avant tout. Il fout tenir ce vilain à distance, sinon vous en aurez des horions. •
C'était un ci-devant qui parlait ainsi ; aussi l'on riait un peu sous cape de ses idées arriérées sur la civilité puérile et honnête. Il était prophète, cependant. Un autre jour, 3 disait : a ce n'est pas Veuillot qu'il s'appelle de son vrai nom, mais Voyou. C'est un voyou de lettres. »
Je me rappelle encore un mot remarquable qui fut dil par un personnage singulier à un personnage célèbre au sujet de M. Lpuis Veuillot. Les deux interlocuteurs sont morts aujourd'hui. Le second était Donoso Cortès, marquis de Valdegamas. Le premier était Ganot» plus connu sous le nom de le Mapah, et fondateur d'une prétendue religion.
— Le bon Dieu ne serait plus tout -puissant, disait ce
mapah avec une lueur de bon sens, s'il avait besoin de la âavale de votre Yeuillot pour sa défense.
A Paris, je crois que le Veuillot est un breuva|;e sans inconvénient: on sait ce qu'il est bon d'en prendre et ce qu'il Eaut en laisser; mais il n'en est pas de même en province. Le pavillon catholique couvre toute sa marchandise, et certains esprits l'acceptent, fond et forme, de la meilleure foi du monde.
L'autre jour, quelques propriétaires; récemment revenus de leurs terres, se plaignaient, au cercle delà rue de Beaune, de ne plus pouvoir inviter à dîner les curés de leurs communes, dont la lecture assidue de l' Univers avait trop fortement épicé le langage pour qu'il fût possible de causer avec eux désormais sur un ton de modération convenable.
Petites fêtes de famille.
La chronique n'a pas le temps, et c'est dommage, de s'arrêter à peindre avec assez de détails les petites réunions, dites bals de famille, où l'on est éclairé par une paire de lampes, assistées de quelques bougies clairsemées ; où c'est une tante de bonne volonté qui tient le piano ; où c'est le père de famille qui a fait le punch, et avec quel soin, avec quel amour!... Il voudrait pouvoir signer chaque verre.
Ces petites fôles, les violettes du genre, cachées sous les combles au lieu de l'être sous l'herbe, ont pullulé, comme tous les ans. Le cousin Arthur a conduit le cotillon. Gomme l'on s'est amusé 1 Le petit Emile,— qui n'a jamais pu de sa vie obtenir môme une invitation pour l'hôtel de ville,— n'a cessé d'affirmer que cette soirée sans façon était cent fois plus de son goût que les pompes du grand monde^ et le re* posait des grands tra la la officiels et diplomatiques.
Le principal inconvénient du bal de famille, c'est que, comme l'avare Àchéron, il ne lâche pas facilement sa proie: Quand il vous tient, il vous tient bien. Vous avez pris votre paletot; vous voilà dans Tescalier; vous dites en vous-même. —Sauvé ! merci, mon Dieu, merci f — Pas du tout; le maître de la maison a'est aperçu de totre sortie, il vous rat* Irape par un pan de votre manteau. Vous ne pouvez comme un autre Joseph, le lui laisser entre les mains ; — c'était bon en Egypte, où les rhumes ne sont pas à craindre. Le bourreau en profite pour vous ramener sur le champ de bataille. — Quoi 1 partir sans avoir bu de mon punch I — sans avoir dansé avec ma fille Blodiel— sans atoir entendu le petit intermède que nous a promis Gondolieri, son maître de chant t
Ëtes-vouB jamais arrivé de bonne heure dans un bal de famille ? Avez^TOUS jamais assisté à la comédie ou plutôt à la tragédie des lampes? — Quatre-vingt-dix fois eut cent, en ces jours solennels, les carcels font les mauvaises téieà et refusent de s'allumer. Peut-être aussi les mèches sont-elleâ plus troublées que coupables; peut-être est-ce par modestie (ïue l'huile hésite ft monter au moment d'éclairer une asâem-
blée comme celle qui se prépare ? Quoi qu'il en soit, ni monsieur, ni madame, ni Mariette ne sont parvenus à vaincre la résistance du luminaire. Il y a alors dans le ménage un moment d'anxiété comparable aux angoisses du grand Yatel attendant la marée. Plutôt que de recevoir ses amis et connaissances à la douteuse lueur d'une douzaine de bon-* gies, le maltfe de céans se passerait au travers du corps les verres des lampes récalcitrantes, —ou bien serait capable de les avaler piles.
Les demoiselles de village de H. Gonrbet an bal.
n y a eu au faubourg Saint-Honoré, chez une femme fort élégante. M"' A..., une soirée costumée d'un goût original. Les invités, peu nombreux, une cinquantaine peut-être, tous amis de la maison, s'étaient donné le mot pour arriver ensemble et dans le même costume : les hommes en pierrots, les femmes en laitières. Seule de son espèce, une poissarde richement attifée menait la bande joyeuse.
Le costume des laitières mérite une courte description. Il était en grosse toile dite toile à torchon. Si M. Courbet avait vu l'étoffe, il en aurait retenu quelques coupons pour
ses demoiselles de village. Pour plus de réalisme, les laitières susdites ont fait leur entrée sabots aux pieds. Elles avaient leurs gants dans leurs poches, et ne les auraient mis qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire si leurs partenaires les pierrots avaient eu, eux aussi^ les mains nues. Gomme ces messieurs étaient scrupuleusement gantés, ces dames ont dansé toute la nuit sans gants.
Des pieds à la tète, c'était une mascarade d'autant plus piquante, que celte rusticité d'une nuit se déployait précisément dans un salon enivré, aux jours ordinaires, de satin, de dentelles et de diamants. On a dansé, jusqu'à sept heures du malin, des danses paysannesques mêlées à celles de la ville.
A propos de gants, vous vous, sou venez peut-être qu'il y a quinze ans à peu près^ dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, quelques femmes, qui avaient de beaux bras, de belles mains et une belle hardiesse, voulurent supprimer les gants au bal. On cria haro sur les novatrices. Elles avaient tenté de faire une révolution ; et elles ne réussirent qu'à soulever une émeute.
En ce temps-là, le vicomte Charles de Launay tenait le sceptre de la chronique, et il raconta cette réponse d'une jeune femme assez moqueuse ( probablement elle avait les mains rouges ) à ceux qui lui proposaient d'imiter la mode nouvelle : — « Je le veux bien, j'ôterais mes gants, mais à condition que toutes ces Carnes ôteront leurs peignes. » El} là-dessus, le vicomte d'ajouter ; — Le trait était mordant, car presque tout le monde a de véritables mains, tandis que les fausses nattes sont très-communes, surtout sur le front
dcsnrès-belles femmes^ qui ont rarement de beaux clicveux.
Les petits mystères de Paris.
Attiré par les séductions du carnaval, un Quimpérois Tient de venir à Paris, et il en a fait une bonne, chez un de nos principaux restaurateurs, à propos de poudre de riz.
La province a beau être- notre proche parente par les chemins de fer, c'est toujours une parente assez gauche. Elle ne parvient pas à attraper notre accent et à s'innoculer nos manies, — nos ridicules, si vous voulez.
Elle connaît à fond le Panthéon et le Yal-de-Grftce, et les Gobelins; quoi encore? tout ce que les Parisiens ne visitent jamais. Hais interrogez-la sur cette question capitale : du rôle de la poudre de riz dans la société moderne, elle n'en sait ni a ni b.
Elle ignore que la fille entretenue^ cette lutteuse qui porterait un monde à bras tendu, se sert de la poudre de riz comme Tathlëte antique se frottait d'huile avant le combat. Tout terrain étant une arènç pour elle, il lui faut toujours et partout sa poudre de riz sous la main : au théâtre, au bois, à uble, aussi bien que chez elle. Aussi la plupart do ces dames ont-elles une petite poudrière de poche, assez sem-
blable à une pomme d'api, où elles puisent de temp^ en temps une prise qu'elles étalent sur leurs visages.
Certains restaurateurs, formés aux beaux usages, font figurer dans le couvert la botte à poudre de riz à côté du sel et du poivre.
La première fois que notre enfant de Quimper se trouva en face de ce condiment d'un nouveau genre, il ne voulut pas avouer sa surprise et questionner le garçon. Non, sa dignité s'y opposait. Il appartient à cette classe de provinciaux vaniteux qui ont la prétention de connaître Paris comme s'ils l'avaient inventé. Il tourna, retourna, flaira la pomme à poudre, puis dit à sa compagne, -=- non moins Quimpéroise que lui : — C'est du sucre à la rose, •— un raffinement parisien. Nous en mettrons à dessert^ dans une salade d'oranges. Ce sera délicieux.
Ainsi fut dit, fut fait. Les deux provinciaux absorbèrent consciencieusement une salade d'oranges assaisonnée dans ces conditions nouvelles. Très-probablement elle leur parut détestable, mais ils auraient cru montrer le bout de l'oreille provinciale s'ils n'avaient fait semblant de la trouver excellente, et, même entre eux, ils s'étudient ft cacher leurs oreilles.
Pourtant, à peine avaient-ils achevé depuis cinq minutes chacun sa portion, qu'ils échangèrent des confidences. Tous deux avaient mal au coeur.
On sonna le garçon, qui, en rapprochant les demi*aveux que lui firent les consommateurs fourvoyés et les pièces de conviction visibles sur la table, démêla la vérité.
— Monsieur et madame se sont trompés, dit-il en
souriant dans sa cravate. Ils ont pris un objet de toilette pour...
-* Et qui vous dit que je ne connaissais pas l'usage de cette poudre ? reprit le provincial ? Cest une distraction, Yoilà tout. J'ai tant de choses dans la tête !... Laissez-nous, garçon.
La Quimpéroise, stupéfaite de Taplomb de son complicoi ne savait que penser.
— Est-ce vrai, demanda- t-elle, que tu sais à quoi sert cette maudite drogue à la rose ?
— Certes, répondit Thomme en se rengorgeant ; mais sortons, Tair nous fera du bien. Je l'expliquerai, en marchant, de quelle toilette le garçon a voulu parler.
Une fois dehors, il fit à sa compagne, la leçon suivante sur la poudre de riz :
— Usage qui nous vient des Romains... hum I hum I... ou plutôt, qui nous vient des Anglais, conime toutes les modes d'à présent ; mais les Anglais... hum 1 hum 1... Font emprunté aux Romains. Ces derniers, des gourmands finis, témoins LucuUus... hum ! hum 1,.. Âpicius et bien d'autres. Or, on a beau s'appeler LucuUus et avoir à son service particulier les trois frères provençaux du temps, il n'en est pas moins vrai qu'on n'a qu'un estomac, ce qui est bien peu. Ah ! si Testomac était comme le tonneau des Danaîdes, — antre invention ancienne, — aussitôt vidé que rempli, à la bonne heure, il y aurait du plaisir. Alors, ces goinfres de Romains ont inventé... hum I hum t... une poudre qui renvoie le premier service par la fenêtre, pour laisser la place libre au second... Comprends-tu?
— Quelle horreur I
— Mais non, mais non; c'est Sardanapale, c'est Parisien de la décadence en diable. — Aujourd'hui, nous ne savions pas la dose, mais je l'étudierai pour la prochaine fois.
Madame de Moacby.
Il y a eu, cette semaine, tant à Paris qu'au dehors, des morls qu'il faut absolument enregistrer : c'est d'abord celle de la veu\e du duc Henri deMouchy. Sa santé, déjà altérée par le chagrin, n'a pu résister à une violente attaque de grippe, bientôt renforcée d'une fluxion de poitrine,
La duchesse de Houchy était cousine de son mari. Elle l'tait tille du duc de Noailles et petite-tille de ce prince tic Poix qui, voulant un jour entrer aux Tuileries malgré la résistance d'un garde à pied, qui ne le reconnaissait pas, crut lever la consigne en se nommant:
— Je suis le prince de Poix, lui dit-il.
— Et quand vous seriez prince des haricots, vous ne passeriez pas davantage !
MU« de Noailles, plus tard duchesse de Mouchy, aimait à raconter cette anecdote. C'était d'ailleurs une personne remarquable et d'un tour d'esprit très-piquant. Nous parle-
rons tout à Theure des qualités de son cœur. Elle avait eu, dans sa jeunesse, la taille un peu de travers. En 4829, on la traitait dans une maison d'orihopëdie, en Lorraine. C'est à cette époque de sa vie que se rapporte le trait suivant. Elle était en route avec sa mère. Un accident de voiture les força de s'arrêter dans un petit village où on ne leur offrit à manger rien qui fût à leur gré. La femme de chambre troava pour elle-même du pain bis et un morceau de fromage, et se mit à fonctionner avec un appétit qui donna regret à ces dames de leur bégueulerie culinaire. Elles acceptèrent le pain bis, le fromage, et M^^ de Noailles consigna, du plus grand sérieux, la ligne suivante dans ses notes de \OYage :
c Le... 4829, j'ai mangé du fromage pour la première fois. »
Sarabande de tabatières.
Des cadeaux précieux, et en particulier de tabatières, Lablache, qui vient aussi de mourir, avait un vrai musée dont il a été souvent question. Il se plaignait devant nous, il y a quelques années, d'être obsédé, de temps en temps, par lia singulier cauchemar : c II y a des nuits, disait-il, où ces damnées tabatières me mettent au supplice. Je rêve non
pas qu'on me les vole, mais qu'elles s'envolent. Elles s'animent, elles marchent, elles sautent, elles dansent des sart* bandes autour de mon lit. Après le bal, les unes disfA» raissent dans le parquet, comme s'il était semé de trappes; les autres prennent leur essor vers les nuages. Moi, je me démène pour les rappeler, je sue sang et eau pour appeler du secours, et aucun son ne sort de ma liouche. »
Charles MàbUle.
Nous enterrons pêle-mêle, comme frappe la mort. Ud des trois frères qui ont donné au jardin Mabille la vie et leur nom, Charles Mabille, vient d'être emporté. Bien que créateur d'un établissement qui n'est pas tout à fait une pépinière de rosières, bien qu'ancien danseur à l'Opéra, c'était un homme de mœurs sérieuses, une bonne pâte de mari et de père de famille. Tout cela ne l'empêcha pas de faire voile, un jour, avec la plus fameuse aventurière de notre époque, Lola Montés elle-même, et l'histoire peu connue de cette association doit être la page la plus curiense (le la vie de Charles Mabille.
Lola, au printemps de 4850, était revenue à Paris, décidr*o ii cultiver exclusivement deux arts d'agrément : ^^ danse et la boxe. Elle prit un matlrc de pugilat, — j'ai on-
blié lequel, — et ua maître de danse : c'était Charles Mabille. Au bout de quelques leçons, quand elle se crut assez forte pour se relever, dans reslime des Parisiens, des échecs que ses talents avaient dëjà essuyés sur la scène de TOpéra et sur celle de la Porte-Saint-Martin, elle résolut de se produire dans une soirée donnée au jardin Mabille. On invita tous les connaisseurs, les habitués des clubs élégants, quelques artistes et le plus de feuillctonnistes que Ton put.
Devant ce cercle choisi, la ballerine s'attendait à aller aux nues ; il n*en fut rien. On rit môme un peu au nez de M5 prétentions; et, quand, suivant sa coutume, ello profita de l'entraînement d'un pas andalou pour casser les cordons de satin de ses souliers et en jeter les morceaux au public, eelui-ci ne se baissa pas pour les ramasser, et leva les épaules. La danseuse, indignée d'une pareille froideur, quitta la scène d'un bond, et planta là, pour retourner chez elle, la rage dans le cœur, les ignares qui la méconnalsnient.
£lle monte dans sa voiture, accompagnée d'une certaine lady Stantopine, vieille femme d'une catégorie singulière, qu'elle avait en ce temps-là attachée à sa personne; — L'horrible public I s'écrie Lola Montés, furieuse de son insuccès; les affreux magots 1 — Pas si affreux! ose reprendre la Stantopine: moi, j'ai remarqué dsois la foule plus d*une moustache soyeuse, plus d'un élégant cavalier ' qui fendent le bonheur d'une honnête femme.
Lola était moins que jamais d'humeur à supporter la contradiction ; elle riposta par un soufflet au plaidoyer de lady Stantopine en faveur des jeunes moustaches. Toute lady
Stantopine qu'elle était, celle-ci avait un boxeur pour père; elle s'en souvint, et répondit au soufOet par un coup de poing. Voilà la lutte engagée.
On était au rond-point des Champs-Elysées. Les deux champions font arrêter la voiture et descendent pour vider leur querelle de pied ferme. Cependant, au bruit du combat nocturne, la foule s'amasse^ la garde arrive, et emmèae Tune et l'autre amazone.
Le lendemain de ce combat le plus singulier du monde, Lola Montés, brouillée de nouveau avec Paris, persuadait i Charles Mabille de faire ses malles et de se mettre en route avec elle, pour aller donner des représentations dans les principales villes de l'Europe.
Us ne dépassèrent pas Bruxelles, où un brusque dénoûment rompit tout à coup leur entente.
La danseuse et son professeur étaient à l'hôtel et causaient tranquillement de leur plan de campagne, quand une visite inattendue vint les surprendre. C'était M. Âmault, directeur de l'Hippodrome de Paris. II accourait sur les traces de la belle fugitive pour mettre à ses pieds un engagement fabuleux : cinq cents francs par représentation ; plus un bénéfice par an, et rien à faire, une vraie sinécure à cheval I Pour que le public s'étouff&t aux portes de THippodrorne, il suffisait, dans la conviction de M. Âroault, d'annoncer que M°^*^ la comtesse de Lansfeld daignerait faire, en personne, un temps de galop dans l'arène.
C'était flatteur, ou M. Amault ne s'y connaît pas. Mais la comtesse a de singulières façons de remercier I Elle se leva, ou plutôt bondit hors de son siège, retroussa sa robe^
et tira de sa jarretière un poignard nu qu'elle brandit sur rinfortuné directeur de l'Hippodrome. D veut se dérober à sa fureur; elle le poursuit. Mabille, en cherchant à la contenir, reçoit de sa trop fougueuse élève un coup do poignard dans le bras, en guise d'honoraires.
Ainsi finit leur odyssée. Mentor, fourvoyé, se hftta de regagner ses pénales en jurant qu'on ne l'y prendrait plus.
Chute DOQ littéraire d'an poSte.
Le dernier cavalier qui monte Pégase a fait une chute heureusement sans gravité. M. Yiennet dtnaii che?. M. le comte de Laribo...; il arrive à la porte de l'hôtel dans un de ces chars numérotés que nous avons la bassesse d'appe* 1er des fiacres. Toujours impatient et fougueux, notre immortel se presse trop de mettre pied à terre, glisse et tombe sur le trottoir. On le relève, le front ensanglanté.
Séance tenante, et chez M. de Laribo... même, M. Yiennet dut se faire panser au lieu de dîner avec les autres convives. ' Comme je l'ai dit, le mal n'était pas sérieux; avec un peu d'arnica par-ci, de taffetas d'Angleterre par là, l'auteur de Michel Brémond ne se ressentit bientôt plus de son accident. Ce n'était pas, grâce au ciel, une de ces chutes irrémédiables comme celles de Clovis et d'Arbogastd C'était
presque un succès de se blesser si peu en lombant, surtout pour un poète dramatique 1
Je m'imagine que, pour remettre si vite M. Viennet sar pied, on aura eu recours, non-seulement aux remèdes que fournissait la pharmacie voisine, mais aussi à la plus puissante des médecines, quand il s'agit d'un hommes de lettres petit ou grand : la louange ! Pour le consoler de son accident, il y avait à lui dire, tout en le pansant ; « Les Promenades au Père-Lachaise sont un chef-d'œuvre; votre Philippide ne mourra point ; votre Siège de Damas figurera au temple de Mémoire. » Or, il faut qu'un homme de lettres soit bien tout à fait mort pour que le parfum de l'encens ne le fasse pas revenir à la vie. Fût-il tombé d'un quatrième étage; une voiture lui eût-elle passé sur le corps; eût-il une jambe brisée, les côtes enfoncées^ louez à outrance son livre, un de ses dramos, son dernier feuilleton, il frémira de plaisir, au milieu de ses tortures, s'il a la force de vous entendre. Le chirutgiep qui opère un homme de lettres pourrait employer la louange à jet continu, en guise de chloroforme. Qu'il répète à son client qu'il est le plus grand homme du siècle, pendant qu'il lui scie l'os, je gage que la douleur de l'opération, combattue par la douceur de l'éloge, cesse d'être insupportable.
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IntenreQtion des chais dans Tart dramatique.
MainlcnaDl, est-il temps de lâcher les chats?... Les chats en question, au nombre de cinq ou six, appartiennent à la direction du Vaudeville, et constituent, au dire des mauyaises langues, une ménagerie montée contre les auteurs ou les acteurs auxquels on veut faire pièce.
Étant donnée la scène la plus pathétique du monde, vous savez qu'il suffit de Tapparition d'un chat sur les planches pour tourner V.émotion de la salle en hilarité. Même, plus la situation est poignante, plus le fou rire est intense. Jugez donc, quand c'est non plus un animal isolé, mais une famille entière qui fait irruption sur le théâtre, s'il y a de quoi faire vider les arçons aux comédiens et à l'auteur qu'ils interprètent I
Or, on conte que quand M. de Beaufort est mécontent d'un de ses pensionnaires ou de ses vaudevillistes, il le condamne à l'intermède du chat ou même des chats.
Quoi qu'il en soit, à l'une des dernières représentations du Pamphlétairey au moment où Lafontaine disait de sa voix la plus pathétique, à la grande dame qui le protège : <c Si TOUS ne venez à mon secours, je suis perdu, » la salle est partie d|un éclat de rire homérique. En effet, il y avait un
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magnifique chat, un chai formidable^ presque un diminutif de tigre, entre les jambes de l'acteur.
La Marche.
La poussière, une dame verte, une voiture à six chevaax^ voilà ce qu'il y a eu de plus remarqué dimanche, avant, pendant et après les courses de la Marche.
L'attelage à six, d'une beauté renversante, était mené par M. Maxence de Damas.
La dame verte, — et verte elle était depuis les brode* quins jusqu'au chapeau, et elle portait gants verts et oiùbrelle verte, -^ a été baptisée, tout d'une voix, la Cigale. Klle n'a, ce jour-là, demandé à la fourmi que son attention. C'est la seule chose que celle-ci prête quelquefois.
La poussière a dépassé toutes les espérances. Les élégances retour de la Marche sont quasi ensevelies, à l'instar de Pompcî, et il faut les déterrer à coups de brosse, sinon à coups de pioche.
A quoi sert la galette du Gymnase.
Alexandre Dumas a fait jouer à Marseille les Gardes fo^ restiers. Il avait d'abord débarqué à la Canebière avec le manuscrit d'une Jane Eyre, tirée du roman anglais de ce nom. Mais celte héroïne n'était pas complètement vierge ; elle avait fait parler d'elle à Bruxelles ; et comme les Marseillais voulaient un drame tout à fait neuf, il leur a improvisé ses Forestiers.
Le refus essuyé par sa Jane, qu'on voulait faire passer pour vierge, et qui n'était que veuve, me rappelle une mésaventure analogue et plus grave, arrivée, il y a six ou sept ans, au théâtre du Gymnase, Le directeur avait reçu et distribué un vaudeville de M. Saint^Hilaire, Blanclie et BlanehetUf qui devait passer dans quelques jours. On comptait sur un succès. A l'une des dernières répétitions, l'acteur Landrol, qui jouait dans la pièce, eut faim» et fit venir un morceau de cette fameuse galette, qui est la filleule du théâtre. On la lui apporte dans un morceau de papier imprimé, qu'il se met à lire machinalement. Surprise! le chiffon de papier contenait un fragment du rôle de Landrol. Le pièce avait-elle donc paru en librairie 7 -*- Pressé de questions par M. Monligny, l'auteur dut avouer que nonseulement sa Blanche *et Blanchette avait été imprimée, mais même qu'elle avait été jouée à la Renaissance une dizaine de fois.
Le Gymnase, averti par ce singulier hasard, ferma sa porte à la fausse primeur qu'il avait accueillie, et celle-ci dégringola jusqu'aux Folies-Dramatiques, où elle a eu plus de cent représentations.
Signor Tamberlick.
Le ténor Tamberlick, qui vient de débuter cette semaine à Paris, a beaucoup chanté en Russie, et il était en grande faveur près du feu czar.
Des fameux artistes italiens qui subsistent, Tamberlick et Ronconi sont ceux que Nicolas admettait à sa faveur la pins intime. Rien n'amusait l'empereur comme quand, au milieu de leurs rôles les plus pathétiques, le ténor ou le baryton intercalait quelque pasquinadeà son intention, et ils ne s'en faisaient pas faute, connaissant le goût du maître. Celui-ci aimait à voir percer, à travers le masque tragique, le bout d'oreille du cabotin. Rien ne divertissait ce potentat comme Othello tirant un peu îa langue, par ordre, à côté du cadavre de Desdemone, ou Manrico du Trovatore faisant un léger pied de nez, au milieu des grands élans de son quatrième acte. Mario, plus sérieux que ses confrères et n'assaisonnant pas d'une grimace les situations dramatiques, amusait beaucoup moins le czar.
Les deux ténors sont amis intimes, ce qui fait leur éloge à tous deux. Tamberlick est aussi très^lié avec Roger, qui en ce moment fanatise Vienne, n'en déplaise à nos froideurs. Personne n*aime Paris plus que Tamberlick, et c'est précisément à cause de ce grand amour qu'il a tant hésité à s'y faire entendre : — « C'est là, disait^il, que je compte me retirer quand j'aurai quitté le théâtre ; et je ne veux pas risquer d'y échouer, de peur de gâter le plaisir que j'aurais plus tard à y vivre. » Quand enfin il s'est décidé à paraître à la salle Yenladour, il a donné ordre aux ouvriers qui lui bâtissent un hôtel aux Champs-Elysées d'interrompre les travaux, pour ne les reprendre que quand il saurait à quoi s'en tenir sur le jugement des Parisiens. S'il avait échoué, on ne continuait pas l'hôtel ; il renonçait à habiter la ville témoin de son fiasco.
M. de Lamartine.
Un quidam, plus enthousiaste des Méditations que de la souscription, a dit l'autre jour :
— Lamartine n'est plus une lyre, c'est un tirelire.
Le mot est joli. Mais que prouve-t-il contre la souscrip-^ tien?
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Le lendemain de la mort.
Mercredi, a été terminé le premier acte d'un drame posthume, — drame en six parties, — que les commissairespriscurs intitulent, dans le français amphibologique de leur catalogue : Vente après décès de mademoiselle Rachel,.,. Eh quoi t la vendre encore après sa mort ! N'a-t-elle pas assez vendu au public son talent, sa personne, son gi^nîc, son âme et sa vie ?
La scène se passe au n° 9 de la place Royale, dans le grand appartement splendîde et ennuyeux où la tragédienne n'eut pas le loisir de s'installer. Elle y passa tout juste le temps nécessaire pour fournir au propriétaire de la maison l'occasion d'augmenter notablement le loyer d'un appartement désormais historique. Quelle bonne affaire pour ce propriétaire aimé des dieux que la mort de notre plus grande artiste 1 De ce qu'il louait à elle 4,000 fr., il demande maintenant 6,000, pas un sou de moins.
Décadence des murènes.
L'Académie est une place forte, et n'y entre pas qui veut. Il y a des jours et des heures, des circonstances où l'on y
pénètre, en observant certaines formalités. Quand la mort a fait un vide dans les rangs de la garnison du Capitole littéraire, son successeur dit un mol d'ordre, et on lui ouvre la poterne.
Ces jours-ci, ce cas a failli se présenter ; un peu plus un académicien était emporté par une mot terrible : M. Flourens a pensé être dévoré par des murènes, poissons anthropophages, comme chacun sait.
Il visitait, avec la pétulance naturelle à son jeune âge, la maison renouvelée de PompcTa, que la fantaisie archéologique d'un prince a fait construire aux Champs-Elysées. Il tombe la tète la première dans le vivarium ou vivier, peuplé de ces dangereuses murènes. Au bon temps où les gourmets de Rome leur faisaient jeter tous les jours un ou deux esclaves à manger, aussi tranquillement que nous émiettons du pain à un cygne, celles-ci n'auraient certainement fait qu'une bouchée du maladroit académicien, et cette nourriture littéraire leur aurait peut-être donné un grand prix.
Mais tout est dégénéré de nos jours, même l'appétit des murènes. L'immortel put sortir du vivariurrij mouillé, enrhumé, mais intact. Il est bien prouvé désormais que le christianisme nous a gâté jusqu'à la férocité des murènes, à moins que celles-ci ne soient tout bonnement de bourgeoises carpes qui s'anoblissent à leur aise en attendant la promulgation de la loi sur l'usurpation des titres.
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M. Carlier, ancien préfet de police.
M. Carlier fut un assez grand personnage à son heure pour qu'on doive lui donner quelques lignes au lendemain de sa mort. On l'appela, pendant ses deux années de règne à la préfecture, le Pierre l'Ermite de la république honnête et modérée. Il la conduisait en effet journellement à la croisade contre le socialisme, avec plus d'honnêteté que de modération. C'était un tempérament méridional né par hasard dans le département de l'Yonne, il avait l'ardeur des gens du Midi, leur visage, presque leur accent, et, comme eux, ne diminuait rien de ses prouesses quand il les racontait lui-môme. Il aimait son rôle de Croquemitaine des rouges, et l'aurait plutôt joué en charge que mollement. C'est lui qui disait: — Partout où trois républicains sont assemblés, je suis sûr qu'il y a deux de mes hommes. »
Outre sa campagne célèbre contre les arbres de la liberté, M. Carlier en dirigea une contre le fouet des cochers de iiacre. En temps de révolution^ toutes les licences prennent leur essort. L'un laisse pousser sa barbe d'une façon démesurée, l'autre ses ongles ou sa chevelure. Quelquefois ce sont les basques d'habits qui prennent des proportions formidables. Messieurs les cochers avaient allongé leur fouet sans raison, et non sans danger pour les passants. On leur enjoignit de faire rentrer leurs mèches dans le devoir, lis
obéirent non sans murmurer. — Une caricature du moment représente le préfet de police tombé dans la Seine et près de se noyer. Sur le bord, un cocher de fiacre fait mine de repécher avec son fouet le malheureux magistrat. Mais le fouet se trouve trop court. Le préfet périra victime de son ordonnance.
Jeune homme, il avait commencé, sans succès, par s'occuper d'a&ires. On n'a pas oublié, au Havre, la maison Guillou, Garlier et Beniard. De ces trois associés, un seul survit aujourd'hui, c'est M. Guillou, secrétaire du cercle des Chemins de fer. Carlier, peu propre à cette époque aux travaux de cabinet, faisait le dehors. Jamais d'ailleurs il ne fut grand clerc, c'est pourquoi je ne crois pas qu'il ait laissé des mémoires à l'instar de Gisquet, son devancier et son maître. C'est sous celui-ci qu'il débuta dans la police. Au mois de juin 1832, Carlier alors chef de la police municipale, fut envoyé à Nantes, avec cinq ou six auxiliaires, pour dépister M"* la duchesse de Berry, que le gouvernement savait en France sans pouvoir mettre la main sur elle. Carlier eut le bonheur d'échouer complètement dans cette mission. La besogne resta tout entière pour le traître Deutz.
Pas d'argent, pas de Suisse.
Il y a du bruit dans Landemeau^
Pour la poignée de main qu'une cantatrice distinguée,
M"'*' Marcolini, s'est permis de donner à une marquise chez qui elle chante souvent. La fçmme du monde a écrit à l'artiste pour lui reprocher durement cette familiarité. L'artiste répond : « Si vous me payiez pour faire de la musique chez vous, j'aurais eu tort; mais, comme ma main est parfaite* ment vierge de votre argent, vous me devez la vôtre. Pas d'argent, pas de... cérémonie entre nous. »
Millions et morale.
Hélas I que j'en ai vu mourir de ces jeunes caisses auxquelles, selon les prospectus, étaient réservés de si longs jours et de si gros dividendes. Hélas 1 que l'on en a vu de gérants s'enfuir vers la frontière à tire-d'ailes, comme uue bande d'hirondelles que chasse l'automne.
Le public les poursuit de ses m^ddictions. C'étaient ses divinités hier, ce ne sont plus aujourd'hui que d'infâmes Robert-Macaire, tous également dignes de la corde.
Le plus récent voyage pour cause de brouille avec la fortune, c'est celui d'un écrivain de quelque notoriété que Tappât du gain avait tiré des eaux de la littérature. H est allé rejoindre MM. Prost, Dehorter, Poussincau et consorts. A son tour, il émigré. — Joseph Prudhomme, un de ses actionnaires préférés, demande sa tôte> et fulmine un éloquent
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réquisitotre contre les gAcbeun de prose qui, au lieu de continuer tranquillement leur mélier> se sont improvisés grands prêtres du veau d'or. Il oublie, cet excellent Pnid* homme, qu'il y a tout juste un an^ il s'élevait, avec la même éloquence qui le caractérise, contre Tentétement stupide des folliculaires qui aimaient mieux gagner péniblement leur vie à la pointe de la plume que de la cbanger pour le crayon magique du boursier* .
De grâce, monsieur Prudbomme, un peu de pitié aujourd'hui pour les malheureux que la fièvre du gain a enlevés à leur oisiveté ou à leurs occupations ordinaires, — bientôt à la stricte probité, et que leurs revers exilent a^jourd'bui. Certes, ils sont coupables, à nos yeux, comme aux vôtres ; — aux vôtres de n'avoir pas gagné, aux nôtres de s'être mis . au jeu. Ils vous avaient promis dnquante, soixante, qUo saisje ? quatre-vingts pour cent de votre argent, vous vous êtes h&té de l'apporter sans vous inquiéter de la moralité de l'entreprise. Les bénéfices seuls vous importaient. La montagne en travail de dividendes accouche d'une faillite. Tant pis pour vous t Nous ne nous apitoierons pas sur votre sort ; qu'alliez-vous faire dans cette galère?
L'usurier, que les lois traquent comme une bête malfaisante, ne tire pas de l'argent qu'il aventure entre les mains des mineurs d'ai;issi gros intérêts que ceux dont on leurrait les badauds à la quatrième page des journaux. Gela aurait dû donner à réfléchir aux badauds. Cela sentait mauvais l'usure, et les nez honnêtes auraient dû s'enfuir* Au con-^ traire, plus les promesses qu'on leur faisait étaient exorbitantes, plus ils allaient à l'hameçon» Bh bien, je ne vois pas
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en quoi la moralité du poisson mérite ici d'être mise audessus de celle du pécheur. Celui-ci a du moins sur ses victimes la supériorité d*un certain savoir-faire.
Il a joué les capitaux qu'il avait amorcés ; mais ceux-ci savaient bien, en se laissant prendre, et môme en se disputant à qui serait pris le premier, quel rôle leur était réservé. Seulement, ils entendaient être toujours sur noir quand sortirait la noire, et sur rouge toutes les fois que ce serait le tour de la rouge. Celui qui tenait les dés s'est tout simplement tronipd ; il n*a pas deviné les secrets du destin. C'est faute d'avoir pu être un devin que les trois quarts du temps on Taccuse d'être un malhonnête homme.
En matière de spéculations surtout, la roche Tarpéienae est près du Capitole. C'est pourquoi, à mon point de vue, il faut également se défendre de trop exalter les triomphat eurs et d insulter trop durement aux vaincus. La plupart de Ceux-là ne sont pas pétris d'une plus noble argile que ceuxci. Si l'on décomposait les prospérités financières qui semblent on ne peut plus tranquillement assises, de combien d'ocueils évités, de combien d'angoisses rentrées, et de quelles crises traversées ne les trouverait-on pas faites 7 A certains jours où il leur fallait absolument calme et confiance dans la ville, supposez un gamin battant le rappel sur un méchant tambour de deux sous, et cela pendant les mois orageux qui suivirent la révolution de février; la ville, qui avait alors l'oreille tendue aux moindres bruits de la rue, se levait, la confiance était de nouveau effarouchée, et tel qui jetait les fondements d'une grande position, qiii jouit au* jourd'hui de la considération générale, tombait peut-être au
plus bas de l'échelle et de Teslime publique, — parce qa'un enfant avait battu le rappel sur un tambour de deux sous!
Celui qui a laissé sa raison au fond des pots en un jour de saturnales populaires est certainement moins coupable que l'irrogne ramassé au cabaret en un jour d'abstinence. ' Le premier peut se rejeter sur la contagion de l'exeniplc. Puis, supposez qu'il y ait des lois sur l'ivrognerie, comment les appliquer dans toute leur rigueur en un jour où les juges cax-mémes se seraient permis une petite pointe de gaieté ? Eh bien I de môme, s'il n'y avait pas eu dans l'air une certaine soif épidémique de richesses qui nous a tous plus ou moins pris à la gorge, messieurs tels ou tels n'auraient pas noyé dans la coupe fatale leur bon sens et leur honneur. Sommes-nous sans péché, pour leur jeter la pierre sans miséricorde.
Je demande qu'il soit ouvert, au profit de ces malheureux, une souscription d'indulgences, et que chacun apporte son offrande. Quand ils semblaient riches^ nous aimions, au contraire, à voir le théâtre et le journal lever sur leurs épaules le fouet sanglant de la satire. Maintenant, il faut s'armer de pitié pour tous ceux que l'on n'aura pas pris en flagrant délit d'improbilé. Laissons la justice faire son œuvre, sans y ajouter d'intempestives rigueurs de langage. Vous verrez que la plupart des catastrophes s'expliqueront par l'enivrement universel, et par l'aveuglement individuel. J'en prends un, dans le nombre de ces déportés de la spéculation, un M# Poussineau (drôle de nom t) qui dirigeait, je crois, la Société de crédit maritime. Il était sourd ; il fit trai-
ter sa surdité par Télectricité. Non-seulement l'infirmité attaquée ne se rendit pas, mais je crois que Télectricité attaqua le cerveau. Voilà un homme bien armé pour la lutte avec la fortune I Et croyez-vous que les actionnaires qui marchaient derrière lui n'étaient pas ruinés d'avance, sans la moindre trattrise de sa part?
Madame de Bovary.
Nous sommes dans un moment d'aveux et d'expiations. Une dame du meilleur monde vient de confesser à son mari un passif exorbitant de six cent mille francs, -» un abtme creusé par elle en peu d'années derrière sa crinoline ! C'est un roman financier qui rappelle en grand celui de Madame Bovary, Heureusement cela finit, non pas par de l'arsenic, mais par une entrée au couvent.
Six cent mille francs! On ne parle guère d'autre cboee parmi les femmes que de cet immense édifice de dettes élevé par l'une d'elles en l'honneur de ses ruineuses fantaisies. Il lui a fallu à la fois une légèreté extraordinaire et une force sans pareille pour rouler jusqu'à ce jour son rocher à l'insu de son mari. Celui-ci aimait, dit-on, l'épouse coupable ; il l'aime, malgré ses fautes, et ne serait pas éloigné de pardonner quelque jour à son repentir. En alten-
dant, il garde, de l'aveu de tous, dans la situation délicate et difficile que lui a faite l'imprudence de sa femme, l'attitude du plus galant homme. Loin qu'il laisse rien de sa dignité dans les négociations épineuses qui accompagnent l'apurement de certains comptes fantastiques, il semble, au contraire, que celle-ci y acquière un nouveau lustre.
On cite une anecdote relative à cette liquidation : — Parmi les créanciers de M"* de *** figufait, pour une somme de 60,000 francs prêtée sur parole, un homme de son monde. M. de *** se rend chez lui, et lui annonce son intention de le rembourser. Le créancier ignorait que Mme de *** eût fait des aveux complets. Pour ne pas la compromettre, il nie le prêt.
À quelques jours de là, sachant que sa débitrice avait fait une confession générale, il se rend, au contraire, chez le mari et réclame les 60,000 francs qu'il avait refusés d'abord.
— Mais, répond spirituellement celui-ci, quel jour doisje vous croire? Ou vous avez menti l'autre fois, ou bien vous mentez aujourd'hui. Je gagnerais 60,000 francs à croire que vous avez dit la vérité dans notre première conversation et que vous l'altérez dans la seconde.
Mbm de *** assistait au grand bal costumé qui a eu lieu chez un ministre le lundi de Pâques ; et, la fièvre la poussant, jamais elle ne montra plus de gaieté et d'entrain. D'après les bruits qui avaient couru dans le monde, elle espérait rencontrer à ce bal celui qui, après Dieu, mène la France ; elle avait résolu de l'aborder et de lui confier, sous le masqué, les angoisses de sa situation. Elle se trompa,
prit un domino pour un autre et ouvrit à un simple invité, à un inconnu, les douloureux mystères de son cœur. Quand elle s'aperçut de sa méprise, il était trop tard; elle ne pouvait reprendre les paroles lâchées.
C'est peu de jours après ce pénible incident qu'elle se décida à déchirer aux yeux de son mari le voile dont die couvrait ses erreurs. .
S'en va-t-en mer le premier des Damas.
II compte partir dans deux mois, nous le tenons de sa bouche, pour son voyage sur les côtes de la Méditerranée • en attendant, il donnait à dîner, lundi dernier, à une douzaine de personnes, parmi lesquelles figurait le capitaine qui doit commander le petit navire qui a déjà tant vogué dans les chroniques. L'illustre auteur de Monte-Cristo avait fait lui-même la cuisine de main de maître.
Tous les convives, en entrant, ont été requis de dépouiller leur habit noir et de revêtir en échange une veste blanche offerte par le maître de la maison. « — J'ai tant de fois remporté ma veste au théâtre, depuis quelque temps disait-il, que ma garde-robe est supérieurement montée. >
Remporter sa veste, on sait ce que cela veut dire en argot
de coulisses... Ce n'est pas da tout synonyme de remporter un succès. •
Vous voyez que le plus grand des Dumas sait tout et même quelquefois la vérité sur lui-même. Il a été charmant pendant toute cette soirée, il a déployé son entrain des meilleurs jours. Il disait, en sa qualité de père prodigue :
— Âmusons-nous ; mon fils n'y est pas.