A DÉ?AUT DE PRÉFACE
Nous sommes tombés d'accord, mon éditeur et moi, qu'en tête de ce défilé de feuilletons revenus de la bataiUe, il fallait quelques pages inédites oCi l'auteur donnerait au public les explications qu'il lui doit, en retour des sympathies peut-être sans précédents dont il s'est vu entouré.
Ce qui suit n'est pas le moins du monde, ne peut ni ne veut être une préface en forme. — Une préface est trop souvent le chemin qui mène l'impuissance au ridicule. Nous ne nous y aventurerons pas.
Mais supposez que vous ayez tiré un noyé du fond de la rivière. Ce serait assurément de sa part une fugue malséante si, à peine rendu à la vie, il en profitait pour s'esquiver au plus vite sans dire à son sauveur qui il
est, où il allait, comment il lui advint de se laisser choir en cet endroit malsain où il vient d'être repêché, — et surtout quelle route il va faire prendre à sa reconnaissance pour ne pas aboutir à Tingratitude.
Nous sommes ce noyé, quoiqu'il y ait dans notre histoire autre chose que de l'eau. Le public ne nous a pas tiré de l'abîme, mais il s'est associé si chaleureusement aux péripéties du sauvetage, que nous croyons lui devoir compte de notre vie.
Bien entendu, nous ne réveillons pas le souvenir des jours où un public européen s'est montré notre frère dans l'espoir que sa fraternité indulgente s'étendra désormais à toutes les platitudes qu'il nous serait trop commode de débiter. Rendu à la santé, nous rentrons sous la loi commune. On nous ferait injure en supposant que nous venons ici, déguisé en régisseur de théâtre, faire une annonce^ et réclamer, au nom de blessures guéries, une indulgence sans fin. Ce serait imiter ces emprunteurs impudents qui ont le front de harceler votre obligeance de demandes sans cesse renouvelées, et basent leur importunité d'aujourd'hui sur l'aumône qu'ils ont reçue hier : « Hier, vous m'avez bien donné, disent-ils ; vous ne me refuserez pas davantage aujourd'hui... » On leur répond, et l'on a grand' raison : « Passez votre chemin et laissez la place à d'autres. Notre charité n'a plus d'avances à vous faire. »
Nous ne nous exposerons pas à la justice humiliante d'un pareil refus, puisque nous ne demandons rien. Au contraire, nous venons ici mettre ordre a nos affaires.
reconnaître nos devoirs, mesurer notre dette, signer des engagements. De pauvres que nous étions, une souscription universelle de vœux et de prières, organisée à notre profit, nous a fait riche tout à coup, riche de santé et de contentement. Nous ne pouvions pas empocher le bénéfice et disparaître sans avoir même donné de reçu.
Un homme de génie s'engagerait à rembourser ses souscripteurs en chefs-d'œuvre. C'est, assurément, la meilleure monnaie ; mais il ne s'en frappe pas chez nous. Si jamais nous arrivons au talent, c'est que la reconnaissance nous aura donné le secret de la belle prose, de même que ce fut l'indignation, a dit Juvénal, qui lui souffla ses beaux vers.
Nous avons reçu un baptême qui doit nous laver de toutes pensées mauvaises. Nous rentrons dans la carrière, obligé à faire notre ordinaire d'un luxe de scnipules et de délicatesses. Les devoirs de chacun envers l'honneur sont grossis pour nous d'obligations particulières d'autant plus sacrées que personne n'est là pour en réclamer l'exécution.
Quelques-uns de mes amis m'ont, plus ou moins franchement, tenu à peu près ce langage : « Il ne faut pas vous dissimuler, mon très-cher, que si l'on s'est intéressé à vous dans les bons endroits, c'est en oubliant que vous étiez un journaliste, pour se souvenir seulement que vous vous étiez montré un homme. Dès que l'on remontait à la cause, ce n'était plus qu'un cri : — Mais aussi, qu'allait-il faire dans cette galère du
petit journalisme ? — A plus forte raison, si vous retournez maintenant à vos moutons enragés de la chronique, serez-vous tenu pour un incorrigible et un récidiviste. Que ne profitez-vous plutôt du gros lot de sympathies qui vous est échu pour obtenir quelque emploi de finances ou d'administration ? Sollicitez du moins... Peut-être vos blessures pourront vous tenir lieu des années de surnumérariat. »
Peut-être, en effet, aurais-je pu recueillir cette dernière marque de la bienveillance universelle. Mais c*est la seule qui ne m'ait pas tenté. J'aime mieux mon métier de journaliste ; j'en aime les labeurs méconnus, les périls, et jusqu'à la déconsidération injuste. C'est un failli qui lutte pour sa réhabilitation, et qui y parviendra à force de valoir mieux que sa renommée. Nous subissons, pour ainsi dire, nos jours de captivité, mais nous reverrons le Jourdain ; et s'il est nécessaire, pour que le culte de la liberté d'écrire soit restauré dans les esprits sur les ruines de l'adoration de l'autorité, s'il est bon pour notre cause d'avoir des confesseurs, je rends grâce au sort qui m'avait désigné pour entrer dans la lice.
Les causes qui ont fait de nous un journaliste subsistent entières. On ne naît guère journaliste, croyonsnous, on le devient parce qu'il faut être quelque chose, et très-souvent pour ne pas être telle ou telle autre chose. Étant mis dans une case à part un petit nombre de tempéraments hors concours, — et si étroite que soit la case, elle ne sera jamais pleine, — l'on peut
dire que la plupart des écrivains en activité de service auprès du public, tant journalistes qu'auteurs dramatiques, romanciers ou soi-disant poètes, ne sont pas aussi invinciblement attirés par la plume que Ton cherche quelquefois à le faire croire dans le chapitre trèsexagéré des vocations irrésistibles. Arrêtez le convoi des ouvriers de la plume, non point pour leur demander la bourse ou la vie, — la chose n'en vaudrait pas la peine, — mais^ au contraire, pouf remettre à chacun des coupons de 100 à 30,000 francs de rente, vous verrez combien continueront la route, au lieu de s'arrêter indéfiniment à la station de Capoue !
Ceci ne devrait jamais être vrai des poètes qui,' à moins de rimer de naissance et par ordre de la fatalité, sont sans excuse. Ceci est vrai surtout des journalistes, personnages mitoyens entre le monde et les arts, entre les affaires et la littérature. On est rarement journaliste sa vie durant. C'est tantôt un conmiencement, et tantôt une fin. Pour les uns, c'est un port qui les recueille à la suite d'une navigation orageuse ; pour les autres, c'est une espèce d'embarcadère, où ils attendent, en faisant de la gymnastique intellectuelle le long des colonnes, le passage du train pour lequel leur ambition a pris un billet.
Aussi le journalisme renouvelle-t-il incessamment son personnel. On demande : « — Un tel, où est-il ? — Parti pour la Bourse. — Et un tel ? — Envolé vers la poésie, n s'était endormi un beau soir faiseur d'entrefilets, il s'est réveiné un beau matin avec une paire
d'ailes. Un troisième s'est enrôlé dans le bataillon des dramaturges. Bref, des flancs du journalisme, comme des jupons de la mère Gigogne au théâtre Séraphin, s'échappe sans relâche une foule bigarrée: des colons pour l'Algérie, des mineurs pour la Californie, des pionniers de l'industrie..., que sais-je? Du cerveau du journalisme n'a-t-on pas vu sortir un restaurateur, sa fourchette à la main, comme naguère Pallas portait sa lance ! Un journaliste, c'est aussi parfois, selon les temps plus ou moins propices et les capacités individuelles, un préfet, un député, voire un ministre en herbe.
Ce que l'avenir fera de nous,, nous l'ignorons, mais nous dirons volontiers conmient nous nous sonmies trouvé induit en journalisme.
Vous rappelez-vous, dans cette fable admirable, les Animaux malades de la peste, le plaidoyer du baudet accusé « d'avoir fait tout le mal? » 11 prend la parole, le malheureux ! il se défend, il plaide les circonstances atténuantes : « la faim, l'occasion... »
La faim!... Dame ! tout le monde n'a pas dans son escarcelle trente mille bonnes raisons par an pour ne rien faire. Ce serait pourtant une dot particulièrement indispensable aux gens qui naissent sans autre vocation bien arrêtée que celle de tourner le dos à l'épicerie, quels que soient les noms dont elle se décore et les masques sous lesquels elle essaye de cacher son vilain visage. Quand on n'est ni de l'élite sacrée qui ne prend pas, après réflexion, pour instruments de son existence, la plume, le pinceau ou l'ébauchoir, mais que prennent
d'eux-mêmes et comme dMnstinct ces outils de son immortalité; — ni de la foule qui va droit aux gros sous sans s'inquiéter du reste, le plus sage assurément est de s'accouder sur son balcon, et de regarder couler le torrent. Mais quand on n'a pas de balcon... on se fait journaliste, — une manière de marcher sans embotter le pas derrière le premier venu.
L'oeccuionl... J'appartiens à une génération qui était en train d'en finir avec le collège quand la révolution de février donna son exeat au produit de la révolution de juillet. Notre cours de philosophie fut interrompu par cette saisissante leçon de logique. La philosophie ! la logique ! elles couraient les rues dans les instructives journées de 18i!i8, et nous tous qui avions alors dix-huit ans, nous puisâmes dans les enseignements violents de la place publique une expérience hâtive et désespérée des hommes et des choses, qui était à la sagesse lente* ment acquise des personnages mûrs ce que les fruits de serre sont à ceux du bon Dieu. En voyant tout chanceler, tout crouler autour de nous, trônes, serments, courages, dévouements, il s'opéra un singulier travail dans les âmes de cette jeunesse hier encore assujettie à une règle quasi-monacale, aujourd'hui lancée en plein tohubohu social. Quoi ! A peine six mois écoulés depuis le mois d'août dernier que Ton nous avait distribué en Sorbonne les lauriers universitaires, aux pieds de la statue de Louis-Philippe, déclaré très-bon et très-grand en latin aussi bien qu'en français, par les éloquences combinées de nos professeurs, et ces mêmes maîtres,
parfois moqués par nous, mais au fond révérés et dont la parole avait du retentissement, nous les vîmes s'empresser d'acclamer la République, de ces mêmes voix que rémotion entrecoupaient naguère quand ils nous parlaient des d'Orléans et de leurs vertus aux jours de distribution de prix! Il nous arriva d'en rencontrer menant, dans les manifestations républicaines du temps, des députations de nos anciens camarades, auxquels on n'interdisait plus la Marseillaise, au contraire ! Nous n'entendîmes pas dire qu'ils se fussent compromis par des regrets imprudents, eux, ces hommes féconds en conseils austères, nourris de la moelle de lion des moralistes anciens. Nous étions encore si bien des écoliers habitués à chercher le reflet des événements sur le visage de nos maîtres, que, dans le tableau général, ce fut surtout leur attitude qui nous frappa. « Et vous aussi! s'écrièrent quelques-uns de ces échappés de collège... Tu qtioque, 6 mon professeur de rhétorique! »
. De tout cela nos jeunesses se retirèrent flétries dans leurs racines. Parmi nos camarades, les uns se hâtèrent de conclure que les mots fidélité, vertu, devoir et sacrifice, dont on avait rebattu leurs oreilles, étaient des mots, rien que des mots; que les choses étaient mortes depuis longtemps, si jamais elles avaient existé; qu'il convenait de laisser ce bagage dans les poches de notre habit de lycéen, et le tout chez le fripier, et de travailler uniquement, dans l'avenir, à tirer son épingle du jeu, sans se compromettre jamais. Sur d'autres tem-
péraments, les défaillances dont février nous donnait le spectacle, firent au contraire l'eflFet que les Lacédéraoniens voulaient produire chez leurs enfants en leur montrant un ilote ivre.
Nous fîmes un vœu éternel de sobriété politique, par dégoût des lèvres que nous vo>ions boire à toutes les coupes. Contrairement aux principes alors en vigueur, le dévouement à outrance fut la base de la constitution individuelle à laquelle nous prêtâmes serment in petto^ nous déclarant traître si jamais nous servions dans un emploi quelconque , fût-ce le plus infime et le moins rétribué, un principe pour lequel nous ne serions pas décidé à nous sacrifier entièrement à toute réquisition.
Exagérations puériles ! me dira-t-on; et je ne dis pas non. Mais, à côté de Técole encombrée de disciples et si florissante dont la devise était : c Conservons nos places, qu'importe le reste? » il est peut-être bon que quelques fous aient joué à la vestale et fait mine d'entretenir le feu sacré du dévouement. D*ailleurs, d'un excès naît toujours l'excès contraire. C'est de règles On peut donc nous pardonner. Après les folies d'ornementations et de dorures du style rococo, est venu l'acajou, c'est-à-dire le pain sec et l'eau en matière d'ameublement. A la génération sublime sur les champs de bataille, mais tant soit peu hébétée en littérature, du premier empire, ont succédé les croisades du romantisme, et l'assaut du théâtre français, une Jérusalem nouvelle, par des enragés qui criaient : Ilemani
et Hugo le veut ! — C'était la revanche indirecte des idéologues.
Enfin nous avons vu, il y a dix ans à peine, la politique sortir à flots de tous les encriers, et le nom d'Alexandre Dumas sur les murs, non plus comme auteur des Compagnons de Jehu ou de Monte-Cristo^ mais en qualité de candidat à 1* Assemblée nationale. En ce temps-là, Paul Féval écrivait dans un journal à lui les comptes rendus des séances de la Chambre. Maintenant,
«... Jttsle retour des choses dMci-bas, »
le journalisme politique ne parie plus guère, fait encore moins parler de \\}i, et, dans son silence et grâce à cet effacement, la notoriété facile et le peu de bruit qu'on entend appartiennent à la légion qui raconte de quelle main la marquise de X... a ramassé un éventail qu'elle avait eu le malheur de laisser choir dans le salon de la comtesse K... Celui qui peut ajouter des renseignements sur la manière dont la marquise de X... taille ses ongles et sur le vernis qu'elle leur applique, passe pour le phénix des bien informés. V Indépendance belge voudrait l'arracher au Nord, ou vice versa ^ et M. de Villemessant lui fait des agaceries.
Nous sommes, on le sait, de ce bataillon qui n'est pas le vrai coupable de la frivolité de ses bavardages.
Nous en serons, tant qu'il plaira aux journaux de nous accueillir, à quelques-uns de nous parcourir, à
notre plume de trotter, — aux astres de ne pas changer.
L'n moment j'ai hésité à reprendre ma musette et le petit air, brusquement interrompu, sur lequel j'ajustais les cancans de la semaine. L'indulgence et la bonté m'avaient élevé un si beau piédestal pendant mes dangers, que je ne pouvais revenir à la vie et à mes occupations ordinaires sans cruellement déchoir. Si le pauvre puisatier d'ÉcuUy, fameux aussi dans son temps, était sorti du trou où l'intérêt universel était descendu lui tenir compagnie, peut-être il eût été humilié de revenir à ses anciens outils, lui dont le nom avait rempli toutes les bouches de la renommée.
Et alors il n'aurait survécu à son ensevelissement que pour mourir de faim.
Moi, je crois que je serais mort de honte si, en revoyant la collection des Courriers de Paris que j'ai donnés au Nord, puis au Figaro, dans le cours des trois années 1856, 1857, 1858, j'avais retrouvé la trace d'une seule bassesse.
11 m'eût semblé alors que j'avais escroqué les sympathies qu'on m'a données.
Grâce au ciel, j'ai pu, dans ce tas de vieux papiers, tout relire sans remords, — oui, tout, même les dix ou douze Ugnes malencontreuses et chèrement expiées qui ont fait le tour de l'Europe dans la voiture du scandale, et où il était question de bals et de jeunes officiers, de plateaux pris d'assaut et de robes déchirées par des éperons.
Je viens de relire, à six mois d'intervalle, et bien de sang-froid par conséquent, ces deux petits paragraphes qui n'ont été que trop cités et conunentés. — Dieu me préserve de souffler sur les cendres de querelles éteintes! — Il m'a semblé, en effet, que les paragraphes en question étaient répréhensibles... C'est du chiffonnage fait d'une main trop lourde.
Quant à l'innocence des intentions de l'auteur, elle ne saurait mieux être établie que par un procès-verbal minutieux de la naissance de cette douzaine de lignes funestes.
C'était le 3 mai dernier, le rédacteur qui signait Nemo dans le plus bruyant des petits journaux parisiens vint, à six heures du matin, s'établiir devant son écritoire, à laquelle il avait dit bonsoir la veille à minuit. — Le fait, assurément, n'a rien d'héroïque. Pourtant, il pourra surprendre ces entêtés aux yeux de qui. le journalisme gai est un nid à paresseux et une succursale de l'estaminet. Ces gens-ci croient et croiront toujours, j'en ai peur, que l'article qui les met en joie a été aussi facile à lancer qu'une bouffée de cigare. Provoquer le rire avec la plume, bagatelle ! La bonne du premier marmot venu en fera autant. Mettez-lui une plume aux mains; du bout des barbes elle caresse légèrement les narines de son enfant, — l'enfant rit,-^ la farce est jouée. 11 n'y a pas de quoi applaudir. La tâche du petit journal ou du feuilleton jaseur dont les grands permettent à certains jours les ébats à leurs pieds, ne vous paraît guère plus compliquée ni plus
méritoire, n'est-ce pas, lecteurs dédaigneux? La bonne de tout à rheure se servait des barbes de la plume ; e journalisme retourne Tinstrum'ent et promène sur le papier son bec noirci d'encre. Voilà toute la diflFérence qu'il y a entre eux.
Quoi qu'il en soit, ce Nemo matinal avait à remplir deux devoirs qui ne s'accordaient pas : Fun envers les imprimeurs du Figaro; qm attendaient, à heure fixe, la pâture promise; l'autre envers une personne qui partait par le premier train du chemin de fer de l'Est, et à laquelle il voulait porter son adieu. La fin de l'article fut donc écrite à la vapeur. Puis, l'article terminé, — cela s'appelait Échos de Paris, — il le relut d'un œil, l'autre interrogeant la pendule sans cesse. L'article, tel qu'il était alors, ne contenait rien du passage assassin qu'il recela plus tard. Mais l'auteur s'avisa de trouver qu'il manquait quelques centimètres à la longueur de ses Échos, et, en proie à cette fièvre du dernier moment qui a enfanté quelques chefs-d'œuvre tout étonnés d'eux-mêmes, et plus souvent des platitudes et des étourderies, il intercala, dans le compte rendu d'un bal-phénomène, que venait de donner un riche étranger, les premières lignes venues que lui dicta un conseiller perfide, — le hasard.
Cela coula de source» A défaut d'autre mérite, cette médiocre épigramme eut celui, très-grand pour un homme pressé, de naître d'elle-même sur le papier... Ce papier, — de hasard comme tout le reste, — je le vois encore... il était rose et sentait le musc, — c'était
la moitié d'une invitation de bal courtoisement adres* sée la veille à M. Nemo par une actrice des Folies-Dramatiques, qui aurait été sans doute bien aise d'avoir, dans son orchestre, les trompettes de la chronique.
Le hasard, — qui joua un si grand rôle en toute cette affaire, — aime apparemment les antithèses comme s'il avait été à Técole de M. Hugo, le grand poète, qui, lui, ne livre rien au hasard. Comment ce papier rose, qui sentait la coquetterie et les fêtes, se trouva là à portée pour recevoir les mots fatals ? le hasard seul le sait.
Tandis que sa main glissait, glissait sur la jolie petite feuille, le journaliste eut cependant un scrupule... Plût au ciel qu'il s'y fût arrêté !... 11 se disait, se condamnant d'avance lui-même, et cependant écrivant toujours : « Foin de cette plaisanterie usée et triviale ! Le vulgaire du fond ne le cède là qu'au médiocre de la forme. » Il faillit rester en route, se demandant si, en cherchant à gonfler son bouquet d'Échos, il ne risquait pas de le défigurer... « Bah ! pensa-t-il, au milieu de mes Échosy cela ne se verra pas trop, » et il persista dans sa rallonge.
L'article parut le 5 mai.
Le vendredi U mai, entre trois heures un quart et trois heures et demie, six hommes entraient avec des armes dans le bois du Vésinet.
A quatre heures, l'un deux était couché par terre. Ce n'était plus un vivant, ce n'était pas encore un mort.
Il faisait ce jour-là un temps à ne pas re^etter la vie, si Ton n'y aimait que le soleil. Le ciel était gris, la pluie tombait, la terre était laide.
Les yeux du moribond étaient clos, et déjà il ne dépendait presque plus de lui de les ouvrir. Les fameuses ombres de la mort dont, comme les autres, il avait tant de fois parlé par ouï-dire, quand elles lui paraissaient faire bien dans la phrase, il les voyait cette fois arriver pour tout de bon et s'amonceler sur sa tète.
En certaines parties, la vie lâchait piedavec une rapidité étrange. Ainsi, il semblait que la respiration allait manquer. La parole était partie. La pensée, au contraire, était présente, jvive, surexcitée. Elle galopait, comme quand on est en pointe de Champagne, et comme une pendule sans balancier. L'ouïe recueillait les moindres bruits, les paroles murmurées tout bas, le plus petit frémissement dans les arbres, avec une sorte d'acharnement, comme pour se prouver à elle-même de quoi elle était encore capable.
Les yeux s'ouvrirent une fois, par un suprême effort, et virent, comme dans un nuage, le décor et les personnages.
Puis, je crus bien que la mort allait se poser sur moi pour de bon. Cette pensée ne fit que paraître et disparaître, et ne devait jamais se représenter dans le cours d'une agonie de quinze jours, où je ne me suis pas douté un instant des inquiétudes, presque du désespoir des miens. — Pendant la minute oii l'âme crut qu'elle allait t[uitter le corps, elle lui laissa pour adieu un
ordre chrétien dont seul j'ai la confidence, et que j'aime à me rappeler, parce que c'est en lui que je me trouve le moins indigne des marques d'estime qui m'ont été prodiguées,
L*âme, persuadée qu'elle allait s'envoler, commanda au corps de tendre la main à l'homme qui venait de le frapper. Le corps se disposa à obéir. Il ne le put pas. La main n'eut pas la force de monter jusqu'à celle, bien proche pourtant, qui maintenant tenait un parapluie au-dessus de ma tête, après avoir dirigé une épée contre ma poitrine.
Il pleuvait toujours. Il y avait deux chances pour une de s'enrhumer près de moi; les pieds dans le sang, la tête sous l'eau.
— Vous avez eu tort, me dit la prudence alarmée d'un ami, de revenir, en n'importe quel langage, sur un pareil terrain. Vous risquez de réveiller des inimitiés qui peut-être ne sont que mal assoupies...
C'est mon ami qui a tort avec ses craintes. Il flatte notre importance au détriment du bon goût et du bon sens d'autrui. J'ai pu avoir des adversaires ; je ne me connais pas d'ennemis.
M"' CniveUi. — Épidémie de mariages ridicales. — Choix de commérages.
11 janvier.
Rien n'est changé dans le monde parisien ; il n'y a qu'une baronne de plus, depuis que M"^ Gruvelli est mariée. Seulement, le pauvre Opéra y a perdu sa prima-donna aux beaux bras; ce qui ne lui fait pas une belle jambe.
Oh ! que de paris engagés à propos de ce mariage ! et que de calembours lancés !...
Un de nos amis est abonné à un érésipôle du petit format qui paraît régulièrement tous les trois mois sur ses joues... « Cette maladie est votre santé, lui dit la médecine;
sif par malheur, vous veniez à en ôtre débarrassé, vous seriez perdu. » Tel esprit parisien semble avoir besoin de temps en temps d'une éruption de calembours. C'est laid, mais cela lui est salutaire apparemment comme à notre ami ses rougeurs.
— Pourquoi crier à la mésalliance, a dit l'un , quand le baron V... épouse la Gruvelli ? C'est au contraire un mariage de convenance s'il en fut ; l'époux doit sa fortune à la Seine ; l'épouse à la scène.
Et que deviendra, demandent les curieux aux augures, cette reine de théâtre qui échange aujourd'hui son diadème contre de simples armoiries de baronne?
Le mariage la rendra-l-il, un jour ou l'autre, au théâtre?
De quel air le monde va-t-il voir et accepter le cadeau que lui fait le mariage en la personne de cette transfuge de l'art?
Le monde a l'habitude de faire de drôles de mines quand on le prie d'é/^oi«er à son tour une de celles qu'il applaudissait la veille. II ne dit ni oui ^ ni non ; s'il n'ouvre guère les bras, il ne les ferme pas non plus, et les tient collés le long de son corps. Il regarde et il attend. Pour peu que les nouvelles venues joignent la force du chône à la souplesse du roseau; si elles savent unir les perfections d'un agneau sans tache à la modestie d'une Madeleine repentante ; si elles ont le bonheur d'être assez jolies, assez jeunes, assez élégantes pour plaire â tout le monde, et assez adroites pour arrêter leur beauté, leur jeunesse et leur élégance, au point juste où elles n'offusquent pas encore mesdames telles et telles, il n'est pas impossible qu'elles parviennent à se faire complète-
ment accepter dans le nouveau milieu où le sort les a placées.
Pour y réussir, il faut une macédoine de qualités qui semblent s'exclure. Une pareille entrée dans le monde est plus périlleuse qu'un premier début devant le parterre tumultueux d'une ville de garnison.
Oui; mais tout vaut mieux encore que de revenir au théftlre après avoir passé par le monde et le mariage. Rappelez-vous l'histoire récente encore et si lugubre de la rentrée de M"* Darcier à l'Opéra-Gomique ! Tous les habitués de ce théâtre l'aimaient; elle leur préféra le nom et la main d'un des lions de la finance parisienne. Au bout de dix-huit mois de vie bourgeoise, elle s'aperçut que l'art, les enivrements, voire les appointements de théâtre, forment les trois lés d'une tunique de Déjanire bien difficile â dépouiller ; elle accepta un rôle dans le Carillonneur de Bruges^ elle revola à son nid de fauvette, elle fit appel au succès, si fidèle naguère au rendez-vous qu'elle lui donnait, et qui no répondit plus à sa voix.
Voilà qui est triste : revenir â ses'premières amours, et se trouver trahie par elles I S'apercevoir que le notaire qui a dressé le contrat de mariage de la femme a déchiré en môme temps le contrat qu'avaient passé ensemble l'artiste et le public f
On fait circuler dans les salons â commérages toute une liste de mariages... amusants pour les indifférents.
C'est une fille de bonne maison que l'amour unit â un simple gendarme t
fî PARIS INTIME
C'est un valet de pied qai enlève la fille de son maître et écrit à celui-ci une lettre, datcîe de Cythère, pour lui demander son consentement et la dot 1
C'est enfin une demoiselle, de noblesse comme les deux précédentes, qui s'est afibléc d*un pierrot et Tépouse à la barbe des convenances !
D'autres nouvellistes préfèrent annoncer qu'un personnage, qui est en même temps homme politique et homme
d'esprit, M. X , est à la veille d'être nommé prince, avec
quatre cent mille francs de dotation annuelle.
— Prince de qui? Prince de quoi?
— Prince de ce qu'on voudra.
— En tout cas, il ne sera jamais le prince charmant de mes rêves... Il est trop sec et trop grand.
Là-dessus on rit et l'on tousse, car la grippe est partout, gr&ce à l'humidité, son cornac. Il est de bol air d'opposer À l'épidémie régnante un sirop pectoral de l'invention de M. le duc de Doudeauville. Ce remède ne fait pas seulement des cures, il a fait aussi un heureux dans la personne de M. Véron.
On prétend qu'en apprenant qu'un duc ne dédaignait pas d'aller sur les brisées de la p&lc Rcgnauld, M. Véron ne s'est pas senti d'aise. — Ce senties lettres de noblesse de la pharmacie, se serait- il écrié I
Je m'arrête ici pour me demander où finissent les indiscrétions permises, où commencent celles qu'un galant homme doit s'interdire? Il y a là une délicate question de frontières qu'aucun congrès ne réglera, et que le moindre feuilleton soulève.
Les causeurs de salon sont si agressifs, si impitoyables pour le quart d'heure, qu'à emboîter le pas derrière eux, comme c'est notre métier, l'on marche sur des charbons ardents.
De ces nouvelles à la main, qu'aucune main n'oserait tracer en entier, et dont nous transcrivons quelques-unes — les moins brûlantes — ce commencement d'année-ci fait uqe grande consommation. Telle la femme sauvage, dans les foires, se nourrit d'étoupes enflammées.
Nous qui n'avons pas le palais assuré contre l'incendie, nous ne répéteront pas le mot que l'on prête à un enfant du siècle, lequel possédait un hôtel, une Ariane et des dettes. Au moment de faire un déménagement complet, il s'écrie, ou l'on s'écrie pour lui :
*• Je le quitte ; je la quitte ; je m'acquitte.
Nous commenterons encore moins cette publication de mariage formulée par la malignité : u C'est la petite Pologne qui épouse la grande Bohême. » -r» Comprenne qui pourra.
0 Saumaises présents et futurs, voilà de la besogne pour vous, si vous tenez à découvrir quel mariage symbolise les épousailles de ce quartier perdu et de cette contrée de ha-> sardl
Mais vous ne serez jamais aussi empêchés que certain gentilhomme de notre connaissance, ambitieux ou je ne m'y connais pas, qui voudrait rentrer en jouissance d'un meuble qu'il a possédé sous Louis-Phîlippe. Ce meuble s'appelait un fauteuil de pair. Depuis, les noms, les modes, les formes et les usages ont changé. N' impolie; notre hommci
veut se rasseoir, voilà tout. Il s'apprêtait à le faire, mais sa femme, qui ne partage pas ses goûts et ne porte pas les mêmes couleurs que lui, a brusquement retiré le siège au moment où il allait l'occuper, ce qui a procuré à notre gentilhomme un patatras des plus retentissants.
Il est tombé sur le bord du Rubicon qu'il s'apprêtait à franchir. Pour cette traversée, il fallait s'habiller non en marin, mais en habit de grande cérémonie, dans la tenue d'un seigneur invité chez son souverain. Savez-vous où se fit cette belle toilette ? Dans une chambre à gros numéro^ attelée de deux chevaux, et montée sur quatre roues : dans un fiacre en un mot. Les glaces ne manquaient pas, non plus que les portières, à ce cabinet de toilette improvisé, qui cependant no devait guère être plus confortable que l'armoire où Victor Hugo enferme Gharles-Quint dans Hernani,
Croyez-vous que l'on soit si bien dans une armoire?
Assurément, il eût préféré, notre gentilhomme, s'attifer à son aise dans un cabinet de toilette. Mais sa femme faisait si bonne garde devant les armoires, à toutes les portes, dans tous les coins et recoins de l'hôtel, que force lut au mari de prendre un refuge à rhcurc, où il pût abriter son ambition entravée et de l'eau chaude, ses rêves de grandeur et son savon, ses palinodies, une chemise blanche et de la pommade à la violette.
Depuis ce jour, la comtesse (c'est une comtesse) qui a joué ce tour pendable à son mari, est une hérome aux yeux
de ceux qui préfèrent le parfum de lis à tout autre. Les félicitatioDS et les bouquets pleuvcnt chez elle. Les fleurs font queue à sa porte et monceau dans son salon. Ces pèlerinages odorants allaient si loin, et menaçaient dp durer si longtemps, que M. de***, père de la dame aux bouquets, fatigué de cette averse de fleurs, s* est cru en devoir de lui dire : « Ma fille, faites donc savoir à ceux qui vous envoient des serres entières que ce n'est ni votre jour de naissance, ni votre fête, a
La reine de l'hiver. — Le carnaval et les jours gras.
10 février.
Décidément, la reine de la saison est nommée. C'est cette beauté incomparable que l'Italie nous a envoyée, madame la comtesse de G***. L'Italienne à Paris, tel est le titre d'une symphonie que l'admiration chante du matin au soir, du soir au matin. C'est à qui vantera son profil, ses cheveux, ses yeux; et suprême consécration de sa royauté, voici maintenant qu'elle a des ennemies. Celles-ci, trop entendues pour essayer de remonter le courant de l'opinion publique, font semblant de faire chorus avec elle ; elles renchériraient sur elle, au besoin ! Puis un mais restrictif vient sournoise-
ineDt se poser sur leurs lèvres où s'épanouissait tout à Thcurc la louange; ce mais ne saurait être suspect dans une bouche toute disposée à célébrer l'idole^ comme on vient de le voir.
— Elle est divinement belle, c'est vrai. Mais quel dommage 1 avez-vous remarqué sa main?
-^ Elle tient à la fois de la Vénus antique et des vierges de Raphaël... On Tadorerait^ sans son pied qui vous rend à vous-même. C'est un terrible pied qui vous sauve en la perdant. Pour ma part, je trouve qu'une fois qu'on a découvert un pareil pied, on le lui voit au milieu du visage.
— C'est une vraie perfection, c'est une statue à se mettre à genoux devant. Pourquoi faut-il qu'une pareille statue soit muette, et que le divin sculpteur ait oublié d'y mettre une &me? Je crois qu'elle serait mieux à sa place sur un piédestal, dans un musée, que sur un fauteuil, dans un salou.
Les beautés médiocres, les beautés incomprises ou méconnues, ont de tout temps semé cette calomnie, que la beauté (tranchons le mot, faisons comme elles) était bête. Tels les poètes de cinquième ordre vont publiant, depuis que le monde existe, que la réputation et le succès sont aveugles. Le bruit en faveur, parmi les jalouses, à propos de la comtesse italienne, c'est qu'elle a fait un vœu à Sainte^ Néga^ pour parler comme les Corses de M. Mérimée* On va même jusqu'à proposer de la surnommer la comtesse Néga. Cette rumeur se fonde sur une conversation qu'elle a eue ou plutôt qu'elle n'a pas eue samedi dernier, à une brillante réunion, avec un très-grand personnage, étranger comme elle.
Il s'approcha courtoisement :
— Vous ne dansez pas, eomtesse, n'aimez-vous pas la valse?
— Non.
— Vous préférez peut-être les exercices en plein air, la campagne, les promenades ?
— Non.
— Vous n'aimez même pas monter à cheval ?
— Non.
— Vous aimez au moins la toilette; on dit que c'est le P4ss&*temp8 favori de toutes les femmes ?
— Oh ! non I
— Alors, vous n'aimez qu'à être admirée, et chacun comme moi s'emprosse de vous apporter son tribut...
— Oh ! pour cela I c'est ce qui m'ennuie le plus ; je ne puis supporter qu'on me fasse la cour.
Là l'entretien finit, faute de combattants.
Cependant le carnaval est parti pour l'autre monde. Il a fait la vie courte et bonne. Il est mort, comme il lui sied, dans force mascarades finales. Le bal de M">' Le Hon a été, entre autres, d'ane somptuosité rare.
Le triomphe y a été remporté sur toute la ligne par une jeune Hongroise et son costume, l'une portant l'autre. On
nomme cette victorieuse M'*" H Elle avait compris
qu'au lieu de se battre avec tant et de si charmantes rivales sur le terrain du velours, du brocard, de l'or et des diamants, il était à la fois plus facile et plus sûr d'arriver au but par un chemin détourné, de son invention. Le difBcile était de découvrir ce sentier magique, et le jour où M"* H... songea à se costumer en neige, elle e\\i pu pous-
ser vers le ciel le classique Eurêka d'Archimède. Par malheur, elle ne sait pas le grec, elle ne l'aime pas, et plus d'un le regrettera...
« Ah ! pour Tamoar da grec sonffrez qu'on vous embrasse. »
Représentez-vous une jeune fille sur laquelle il a neigé du cygne et du marabout... c'est la description la plus fidèle que je sache donner de ce costume. — Il n'est pas donné à tout le monde d'être couturière ! — Quand elle valsait, on eût dit des flocons soulevés par le vent.
Dans le voisinage de cette neige florissaient plusieurs bouquetières fleuries. Aimez-vous les bouquetières? jamais on n'en vit tant dans un seul salon ; un vrai club de bouquetières, une vraie corbeille de fleurs, et pour dessus de panier, une Anglaise blonde, pâle, poétique , rêveuse , M"'' S.,.., qui a des airs d'Ophélm à son service. Cette fois, c'était Ophélia effeuillant son bouquet. A côté d'elle, M"' T...bach. En regard de ces jeunes beautés, et sans doute pour l'amour de l'antithèse, une autre bouquetière , une comtesse qui flt jadis beaucoup parler d'elle, semblait se lamenter de n'avoir plus rien à effeuiller.
La belle Italienne était en étoile. Accourez, satellites !
La veille du bal de Mm« Le Hon, la cour et la ville dansaient costumés, chez Mn^» Tascher de la Pagerie. Cette soirée, très-brillante, n'a pas néanmoins réalisé toutes les promesses de son programme.
Il avait été question d'une certaine entrée de masques qui devait reproduire le tal^leau si connu des Moissonneurs
de Léopold Robert, charrette et boeufs compris. Mais il pa* ralt qu'au dernier moment les personnes qui avaient accepté par extraordinaire, et pour cette fois seulement, le rôle de bœufs, se sont ravisées, et ont voulu monter dans la charrette aussi... Ah dame! nous vivons dans un siècle d'égalité ! Tout le monde veut la même place, et tout le monde la meilleure au banquet des affaires, des plaisirs, des emplois. Faute d'attelage le divertissement a manqué. A défaut de cette pièce, Ton a servi des bouteilles géantes qui se sont ouvertes à point nommé, et il en est sorti des danseurs qui ont exécuté des pas de caractère.
— Avez- vous vu le bœuf gras?
Parlons mieux; cette année il faut dire avez-vous vu les bœufs gras ? L'édilité a pensé qu'abondance de bœufs ne pouvait nuire, et au lieu d'un colosse on en a promené six ; trois à pied, trois en voiture, traînés par d'autres quadru-^ pèdes. Où les privilèges vont-ils se nicher I Quoi, même parmi les élus de la race ruminante, des prolétaires à pied, des aristocrates en carrosse ! S'il s'est rencontré parmi eux un bœuf intelligent, en qui l'obésité n'ait pas étouffé le talent, voilà le texte d'un beau discours à mugir sur l'inégatité des conditions sociales f
On a remarqué que ces six bêtes curieuses portaient les noms les plus belliqueux : Sévastopol, Aima, Balaklava, Malakoff, que sais-je encore? le Sire de Franc-Boisy, pour brocher sur le tout. Les éleveurs, qui doivent poui tant être gens assez pacifiques par tempérament, ont eu là une singulière inspiration de piller la carte de Crimée pour baptiser leurs chefs-d'œuvre. On se serait attendu plutôt à
voir le bœuf Préliminaire, le bœuf Congrès, le bœuf Armittice, et ainsi de suite, même un baissier a, dit-on, voulu exploiter, dans l'iulérôt de ses spéculations, la tendance k la guerre que semblait révéler un pareil événement. Je mo hftto d'ajouter que l'interprétation a paru tirée.... par les cornes.
Si les masques diurnes ont fait radicalement défaut, en revanche les masques nocturnes ont fait rage. Il a été con<» staté que le soir du mardi gras, un tiers peut-dtre des por« tiers de Paris, attendaient costumés, dans leur loge, que la pendule sonnât l'heure des bals masqués. Arlequin tirait le cordon, et Pierrot vous criait d'essuyer vos pieds avant do monter l'escalier. Un de nos amis raconte à tout venant que vers neuf heures, sortant de chez lui pour se rendre en soirée, il lui est advenu de recevoir une lettre des mains d'un ours blanc. Cet ours blanc était sa concierge , ainsi galamment métamorphosée pour la circonstanœ.
0 Russe, fuando te lUfpictam/— L'assassinat de M">« de Gaamant- Laforee. — M. Chapot. — Henri Heine.
9S féTrier.
— Pour le coup, c'en est un !
— Que voulez-vous dire ?
— C*en est un, vous di&-je,
— Un qui ?
— Gommeni I vous ne devinez pas ? — Et mon interlocuteur, voyant décidément que je ne devinais pas, lança dans mon gilet (il était trop petit pour arriver à mon oreille), d'un air mystérieux, satisfait, et un peu dédaigneux pour ma cbétive intelligence, ces trois mots : « C'est un Russe ! »
Ceci se passait avant-hier soir, chez le comte B***, très* aimable attaché de l'ambassade d'Autriche, vrai type d'attaché d'ambassade, lequel, en dépit du carême, donnait un charmant petit bal. — Il est vrai que M. de B*** est garçon, et peut-être les bals où il n'y a pas de maîtresse de maison jouissent-ils d'une dispense? C'est un fait à éclaircir.— Quoi qu'il en soit, il y avait chez le comte beaucoup de gaieté, beaucoup d'élégance, beaucoup d'aristocratie tant étrangère qu'autochlhone, et bon nombre de jolies femmes très-con* nues.
Après une valse ardente, nous nous étions retiré dans l'embrasure d'une fenêtre où nous faisions halte à l'ombre, quand un gros, court, sautillant monsieur qu'oncques nous n'avions aperçu de notre vie, et qui semblait fort occupé à promener sur l'assemblée un lorgnon inquisitif, me fit l'honneur de m'adresser la parole dans les termes que j'ai fidèlement rapportés plus haut.
Il venait d* entendre nommer à côté de lui d'un nom vulgaire qui n'est pas Leblanc, mais qui ne vaut ni plus ni moins que Leblanc, un grand jeune homme aux traits allongés, à la mise élégante, aux allures tout à fait distinguées. Ce nom était en effet remarquable par son insignifiance au
milieu d'un congrès dansant qui ne réunissait guère que des noms illustres, sonores, ou connus.
— C'est un Russe, continua mon homme au lorgnon, qui vient à Paris et au bal sous un nom d'emprunt, comme on va au bal de l'opéra sous un masque. Les Russes, monsieur, pullulent à Paris. Je ne peux pas faire un pas sans en rencontrer des bandes. Ils sont ici sous le voile de l'incognito ; mais, avec un peu de perspicacité.
Le masque tombe, un Russe reste ; L'incognito s'évanouit.
' Les Athéniens de Saint-Pétersbourg sont des Parisiens transplantés à grands frais sur les bords de la Neva, où ils ont merveilleusement réussi, par une société d'acclimatation dont Pierre le Grand a été le fondateur. Mais ils aiment à venir se retremper sur le sol natal, aussi veillaient-ils aux frontières, prêts à envahir la France, ou plutôt Paris dont seul ils se soucient, — invasion pacifique, cette fois I — dès que le premier oiseau couleur de conférences aurait paru à l'horizon. Â peine l'oiseau en question signalé, ils s'envolaient derrière lui, et quelques-uns ont pu arriver assez à temps pour assister à la première représentation du Corsaire, C'est le petit nombre, malheureusement I Demain, au Vaudeville, ils seront au grand complet pour la rentrée de M""' Doche, qui a compté pas mal de partisans dans le Nord, qui n'attendait pour reparaître, elle aussi, sur la terre natale, sur son théâtre de prédilection, que le retour plus ou moins déguisé de ses amis les ennemis. Les voilà, la voici... Pour en revenir à ce Leblanc, je vous le garantis
Russe, très-Russe, et prince, qui plus est. Peu-être est-ce un nouveau Tuffîakin en bcrbc ? Je yais aller faire un tour du côté des gens ; je connais le valet de chambre du comte : j'obtiendrai qu'on me montre le paletot de ce M. Leblanc, dont la blancheur m'est suspecte. Je parie que son paletot est garni de fourrures ; et alors, c'est décidé ! vous êtes forcé de m'accorder qu'il est Russe ; un Russe est toujours trahi par ses fourrures.
Mon bavard partit pour sa chasse aux pelleteries, et, au bout de cinq minutes, il revenait plus allègre, plus triomphant et plus sautillant que jamais, confier — toujours à mon gilet — cette nouvelle importante :
— Il a des fournires superbes.
Il s'éloigna, prompt comme l'éclair. Il était pressé de faire le tour du salon, et de verser dans les gilets complaisants le récit de ses prouesses, et ses appréciations sur le caractère physique et moral des Russes.
Si j'ai rapporté exactement notre conversation, ou pour mieux dire, son monologue, c'est qu'il est l'expression trèsfidèle de sentiments et de rumeurs qui se font jour en maint endroit. Tout le monde avait vu le ))aron de Brunnow pas mal de jours avant son arrivée, et maintenant il n'est pas un pauvre homme ayant meilleure façon que son nom, en qui l'on ne soit prêt à reconnaître un grand seigneur russe débarqué en contrebande. Les Leblanc et consorts sont signalés ; les plus authentiques sont soupçonnés. Gela me rappelle Favenlurc de ce nez trop réel, dont les dimensions attirèrent l'attention des sergents de ville à la porte d'un bal paré.
3i PARIS INTIME
— Monsieur, ôtez votre nez ; on n'entre pas masqué.
— Mais c'est mon nez 1 Et voi)à trente-cinq ans que je serais bien aise de pouvoir le laisser au vestiaire.
Mais, c'est mon nom I répondent de leur côté les faux Russes ; et on ne les croit pas ; et on a raison de ne pas les croire, parce qu'en pareille matière le sentiment public, qui se trompe dans la forme, voit juste au fond.
Samedi dernier, M"**" la princesse Bagration avait chez elle, en l'honneur de M, de Brunnow, une matinée musicale très-brillante, où le chant, représenté cependant par MM. Roger, Orlandi, M^** Bcrgam, n*était qu'un prétexte. Le vrai programme de l'assemblée était celui-ci : rétablir, dans la causerie, les fils du télégraphe électrique et mondain, trop longtemps rompus entre les salons de Paris et ceux de Saint-Pétersbourg.
Dimanche, autre matinée chez M*"" de Mcyendorff. Lundi, troisième matinée chez la vicomtesse de G...
Parce qu'il y a des matinées musicales, n'allez pas conclure que la musique se couche de trop bonne heure pour qu'il y ait aussi des soirées musicales. Nous sommes conve«> nus ensemble que le carême était ici un temps où l'on se nourrit de poissons et de notes. Tant pis pour ceux que le poisson incommode ou que la musique ennuie 1 Ceux-là doivent faire carême en ne dînant pas en ville ^ et en ne mettant plus le pied dans aucun salon.
Mardi soir, c'est le jour de réception de la duchesse de la RochefoucauU-Liancourt. Mardi dernier, la fille de cette pauvre M™" de Caumont, dont vous savez le monstrueux assassinat, M""" do R... était chez M""" de la Rochefoucault,
plus yive, plus animée que jamais, déployant rcspril qu'elle a hérilé de sa mère ; le lendemain matin, un misérable palefrenier, un marchand ambulant d'abat-jours, qui depuis trois jours avait quitté les Champs-Elysées pour lo service de M"** de Caumont , assommait sa maîtresse , et cachait son cadavre 80U3 un tas de fumier.
Je n'ai plus à raconter ce drame, dont lu nouvelle a frappé d'horreur la société parisienne. C'est un pendant à Tassas* sinat commis, cet été, par le cocher Collignon, mais il a produit bien plus d*cflfot, parce que la victime de Collignon était une personne obscure, tandis t[tte tout le monde con^^ naît , ne fût-ce que de nom , la comtesse , -^ et non pas la duchesse, comme on Ta dit inexactement, -^ de Caumont* Laforce.
M"^* de Caumont-Laforce est la femme du sénateur de ce nom. Elle plaidait en séparation avec son mari au moment où elle est morte ; elle venait de repousser victorieusement quinze jours ou trois semaines auparavant, et de repousser eUe*mème« dans un mémoire rédigé par elle, ce qui est assez piquant pour une femme accusée de folie ^ la demande en interdiction que son mari avait formée devant les tribunaux. La cour d* appel venait de lui donner gain de cause, et on avait admiré la force et la lucidité de son argumentation.
A côté de vives lueurs, il y avait pourtant des ombres dans son espriti A certaines manies , à des étrangetés par trop accusées, on Teût dite atteinte d'aliénation. Mais son intelligence savait se redresser à point. La dernière fois que je Tai rencontrée, — C'était bien peu de jours avant sa fin tragique, — elle était à pied et portait un costume indescrip
iiblc qu'où n'osait regarder , de peur d'en rire. Elle était chaussée de certaines babouches rouges qui me reviennent en mémoire, et sur lesquelles le sang n'a pas dû se voir, si elle les portait encore dans la matinée du fatal mercredi.
Avez-vous remarqué qu'il y a des forfaits épidémiques comme certaines n^aladics, comme certains ridicules? Autour du grand Collignon sont venus se grouper cet été une foule de Collignons en miniature. Naguère nous passions par une série de mariages cxccnlriqucs qui sévissaient dans le ^ meilleur monde. Maintenant, c'est le fléau des domestiques qui frappe à coups redoublés. Le jour même de l'assassinat de M*"* de Caumont, je lisais dans un journal qu'à Pau une pauvre Anglaise avait été quasi étouffée par sa femme de chambre. Cette fois, les secours sont arrivés assez tôt pour arracher la victime au bourreau.
Ces monstres domestiques ont eu la même attitude et la même réponse quand on les a arrêtés à côté du cadavre de leurs maîtresses. « Oui, je l'ai tuée, mais elle me contrariait sans cesse. — Je l'ai tuée, parce que j'avais eu des raisons avec elle, a dit l'assassin de M"*' de Caumont. — Il m'a voulu tourmenter, il s'est fourré le doigt dans l'œil, » disait Collignon.
0 brutes sanguinaires !
De l'horrible au ridicule il n'y a qu'un pas en pareille matière. Quand les domestiques ne sont pas criminels, ils sont grotesques. La race des bons serviteurs a quasi disparu. Il faudra bientôt les ranger dans les espèces perdues, — comme les carlins qu'ils soignaient jadis.
Un de ces jours il faudra , pour réprimer les libertés des
Scapius iiiodcmcs, que le prt'fcl de police rende une lui sonipluaire qui leur interdise d'êlre plus élégauls que leurs maitrès quand ils se promènent pour leur connpte personnel^ ri d'avoir des cartes de visites qu'ils échangent avec leurs confrères les valets de chambre ; comme aussi il faudra une taxe qui règle le poids des paquets qu'un domestique ne peut refuser de porter.
L'autre jour, M. de '** voulait envoyer son valet de chambre porter un rouleau de musique rue Drouol.
— Honsicur n'y pense pas...
— Plaît-il?
— Monsieur ne pense pas à ce qu'il fait en m'envoyant faire une course avec un paquet à deux heures de l'aprèsmidi. Justement, c'est dans un quartier où je connais tous ces messieurs ! Longer le boulevard avec un paquet, c'est dégradant. Que monsieur me permette d'attendre à la tombée de la nuit, et, pour l'obliger, je porterai son paquet.
Cette engeance maudite et malheureusement nécessaire est, depuis une vingtaine d'années, comme grisée d'amourpropre. Un peu avant l'assassinat de M""^ de Caumont, un enfant de douze ans, groom chez son neveu le duc de la Force, s'est brûlé la cervelle à la suite de quelques observations qui l'avaient offensé.
L'enfant s'est tué, l'homme a tué : au fond de ces deux - crimes différents, c'est la même ivresse.
Deux morts notables ont marqué de noir la iK)Ii tique et la Httératurc : la mort de M. Chapot, celle de Henri Heine.
La perte de M. Chapot est vivement sentie par tous les royalistes , comme elle Ta été par le prince dont if avait la
confiance cl auprès duquel il est mort à Venise. Il ne nous appartient pas d'apprécier ici le vide qu'elle laisse dans les rangs d'un parti important et respectable. Mais le nombre et la qualité des assistants réunis au service dit à Saint- Germain-des-Prés, pour ce fils de ses œuvres, dont les manières n'étaient pas plus brillantes que le nom , est un fait social qui est à remarquer.
En sortant de Téglise, un légitimiste, disait : — M. le comte de Chambord a enterré notre pauvre ami ; c'est la première fols qu'on a vu une couronnée l'enterrement d'un chapeau.
Où le calembour va-t-il se nicher I
L'homme le plus spirituel peut-être du dix-neuvième siècle, Henri Heine, a vu le terme des longues souffrances qui, depuis plus de sept ans, le martyrisaient; il est mort dans la capitale de sa patrie d'adoption, et les Parisiens, même les gens de lettres, ont été rares derrière son cercueil. Pauvre Heine ! Je n'ai pas le courage de parler aujourd'hui de ses œuvres ; je les aime et les désapprouve trop pour cela. Il est mort comme il avait vécu, cherchant a dans l'essor de sa verve humoristique » une consolation et un refuge contre les angoisses. Hélas 1 pour l'impotent sur son lit de douleurf pour le moribond étendu sur sa dernière couche, c'est une triste consolatrice à avoir à son chevet, même quand on s'appelle Henri Heine ou Voltaire, que Vessor de sa verve humoristique. Il en est une autre pliTS efficace, à la portée de tous les esprits, riches ciU pauvres, dont il a eu le maU heur de ne pas vouloir.
Encore une fois, pauvre Heine ! Depuis qu'il était con-
damnd à vivre en compagnie d'une maladie désespérée, je me souvenais toujours qu'il avait écrit dans la préface de r Allemagne ; « La satisfaction corporelle est, avant tout, nécessaire à l'humanité. » Une pareille philosophie aux prises avec de pareilles souffrances, n'est-ce pas navrant ? Il a été bien puni d'avoir fait des satisfactions corporelles le pain quotidien de l'homme ; pendant près de huit années, il a vécu d*un pain de cendres.
Les reliques dn Congrès. — Le comte OrlofT. — Les émnles dn cocher CoUignon.
7 mars.
« Âimez-vous le Congrès ? On en a mis partout. » Le congrès est dans les bouches et au fond des cœurs. Le peuple reste attroupé des heures entières pour voir descendre de voiture les plénipotentiaires qui portent dans les pans de leurs redingotes (puisque c'est en redingotes que ces messieurs agitent la vie ou la mort de tant de milliers de soldats) la paix ou la guerre. La paix ou la guerre? N'ai-jc pas entendu, le soir de la mi-caréme, deux pierrots en partance pour le bal de l'Opéra, soutenir le pour et le contre
de cette grave question? L'un, — un pierrot blanc, — penchait pour la paix, et il semblait, à voir son aplomb, sps profondes connaissances, un Mettemich enfariné'; : Taulre, — un pierrot rouge comme une écrevisse cuite à point, — inclinait vers la guerre.
Dans les salons, on se dispute comme des reliques les moindres objets dérobés à la table des conférences. Vous savez que, le soir du premier jour de la réunion, il y avait grande réception à l'hôtel des Affaires étrangères ; les invités se sont précipités en mas&c vers la salle où l'Occident et l'Orient siègent autour du tapis vers traditionnel. Malgré la belle défense qu'ont faite les huissiers de service, le papier, l'encre, les plumes, les bâtons de cire à cacheter et jusqu'aux allumettes mises à la disposition de messieurs les membres du congrès, ont été pillés par des forbans des deux sexes (les femmes n'étaient pas les moins acharnées), dont quelques-uns portaient au cou pour cent mille francs do diamants, et volaient pour deux sous de fournitures de bureau. On a signalé un Anglais qui, pris en flagrant délit de rapt d'allumettes, aurait fièrement répondu à Thuissier on mettant sa proie dans sa poche et ses poings en garde : « Plutôt que de les rendre, je les brûle, et l'hôtel avec elles. »
Pour ma part, j'ai tenu entre mes doigts une quinzaine de feuilles de papier, sur lesquelles des mains de femmes avaient tracé pendant la razzia, et de leurs plus belles pattes de mouche, le mot qui, dans chaque langue, équivaut «^ celui de paix. Ces feuilles, où la voix publique avait écrit son vote, sont restées sur la table, où les plénipotentiaires
les ont retrouvées le lendemain, à l'ouverlurc de leur seconde séance.
Tandis que ses compagnes formulaient ainsi leurs vœux, une femme, une jeune fille, — des experts en écriture nomment mademoiselle L. H...., — dédiait aux représentants des puissances, et laissait aussi sur leur table, un rébm assez difficile à deviner pour occuper une heure ou deux un congrès moins grave que celui de Paris, si Tauteur n'avait eu soin d'en donner l'explication lui-même de l'autre côté de la page. Le rébus en question... (Enviez-moi !- Je Tai vu, de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu I), ea voici le facsimilé :
Ne cherchez pas l'explication de ce rébus, moins correct, assurément, que ceux du Monde illustré y à sa dernière page de chaque numéro. L'auteur, d'ailleurs, n'a pas voulu faire languir son monde, et il ou elle a écrit le mot en regard do l'énigme : Un prélat couché avec un gros point de côté (un près l'A couché et à côté un gros point).
Le lendemain le congrès a lu et il a ri. 0 bonheur ! c'est signe de désarmement, se disent les Athéniens de Paris.
Il est quelques esprits en France, dont l'opposition no signe jamais d'armistice avec le gouvernement présent, quoi qu'il soit. Ils désirent, ils regrettent et ils frondent.
— Voilà l'avenir qui danse, disait M. de Salvandy à un des plus beaux esprits de cette catégorie, en lui montrant
42 PARIS lifTIME
quelques quadrilles de jeunes filles et de tout jeunes gens qui venaient de s'improviser, en dépit du carême, chez madame de Gaux.
— J'aimerais mieux voir sauter le présent, répliqua son partenaire.
Les jours où M. Yillemain est en verve, aucun esprit ne s'entend mieux que lui à lancer le dard. Il est, pour cette spécialité, fort à la mode dans le meilleur monde, et^ quand il daigne y paraître, il se voit entouré d'une véritable cour de femmes, recrutée parmi les plus jeunes, les plus brillantes, les plus jolies. On n'en est pas encore à embrasser M. Yillemain pour l'amour du grec ; mais pour l'amour de M. Villemain, on se montre friand de grec, et le plus grec des portes grecs, Pindare, n'est plus effrayant pour personne, depuis que l'cx-minlstre de Louis-Philippe l'a pris sous sa protection.
Depuis longtemps M. Yillemain à entrepris sur le lyrique grec un grand travail de traduction et de critique qu'il fait de temps en temps connaître, par fragments, à ses amis. L'autre jour chez M. de Marcellus (et lui aussi, il sait du grec autant qu'homme de France î)^ M. Yillemain pinda^ risait une brillante assemblée, qui ne lui épargnait ni les oh! ni les ah 1 à tous les endroilsqui paraissaient plus beaux que les autres.
Nonobstant l'admiralion générale, il advint qu'une femme ^ s'endormit, comme magnétisée par Pindare. Del à le verbe pindariser, que je me suis permis d'inventer tout à l'heure, pour «primer l'action d'envoyer aux éditeurs le fluide somnifère. C'était assurément un crime de lèse-Pindare,
qu'un si intcmpesiif sommeil, mais, que voulez-vous 1 la bonne dame a peutrétre la fâcheuse habitude de dormir aux sermons, et nous sommes en carême 1
Ce sommeil n'était qu'un péché véniel, si nous le comparons au réveil. Elle dormait encore, quand le docte lecteur ferma son Pindare. Le brouhaha des applaudissements, les déplacements de chaises, les félicitations à qui de droit, la revanche que prenaient les mouchoirs de leur inaction, lui firent ouvrir à demi un œil et une oreille. — Après une pause, M. Yillemain reprend la lecture, non plus de Pin* dare, mais de je ne sais trop quelle épftrc à la Vierge, k ce nom vénéré, voilà la dormeuse qui se lève, tourne sa chaise pour en faire un prie-Dieu et débute par un signe de croix, à la stupéfaction, puis au rire de rassemblée. La malheureuse dame, dans le trouble d'un demi-sommeil, s'était crue à Téglise.
Ah çà ! faudra-t-il aussi un congrès pour mettre fin à la guerre que les cochers ont déclarée aux bourgeois. Toute la famille des cochers s'en môle; cochers de fiacre, cochers de remise, cochers bourgeoiSy tournent à la bête féroce. L'exemple de Collignon, — saint Collignon qu'ils révèrent comme un martyr de la bonne cause : la cause du pourboire I — l'assassinat tout frais de M"» de Caumont par son palefrenier, le toile général qui s'élève contre eux les exaltent jusqu'à la frénésie. Il n'est bruit que de méfaits commis par des individus appartenant à cetlc race brutale. Si cela continue, les successeurs de Carter et de Van-Amburgh exhiberont bientôt, au milieu des monstres qu'ils affrontent, armés d'une simple cravache, un ou deux cochers féroces, et le
public sera moins cffrayédc los voir tôtc à tôte avec un grand lion du Sahara. C'est quand ils entreront sans armes dans la cage de ces brutes que l'on frissonnera... Justement nous avions en ce moment au cirque une jeune femme, M^o Labarrère^ qui dépasse en audace'tous les dompteurs connus. Elle met sa t6tc, gracieuse et fragile, dans la gueule d'un lion fauve. . . oserait-elle la cacher un instant sous le carrick ù collets d'un énmle de Collignon?
Le comlp Orloff for nyer, — Longchamps. — l^es prédécesseurs de la crinoline.
22 iniirti.
En attondant mieux, voici los nouvelles dont il faut so nourrir: le Congrès, dans sa personnification la plus populaire, M. le comte Orloff, portait, mardi à la soirée du ministre de la justice, un habit marron à boutons d'or. Lo Congrès a été indisposé mercredi, en pleine séance, dans la personne de M. le baron de Brunow, et Ton a été lui quérir en diligence un flacon d'eau de Cologne.
Comme on contait l'incident devant un mauvais plaisant, que je vois encore adossé à la cheminée et parcourant d'un regard imperturbable l'assemblée en cercle autour de lui.
PARIS INTIME ii5
il a osé'soutenir que l'arrivée de ce flacon d'eau de Cologne annonçait symboliquement Taccession prochaine de In Pmssc aux conférences. — Se peut-il que l'on badine en un sujet aussi grave ! — Et il ajoutait, le plaisant en question, qu'il tenait de source authentique son interprétation, à savoir d'un jeune attaché d'ambassade turc, aussi habitué à épcler le langage des sélams que les dépêches chiffrées. Lire un message d'amour dans un bouquet, ou traduire en protocole un rouleau d'eau de Cologne, c'est à peu près tout un, en effet.
D ne faut pas une grande dose d'adresse pour faire avaler n'importe quoi à une bouche tout au large ouverte, et Paris qui contemple l'horizon, la mâchoire béante, est prêt à recevoir en pâture telle nouvelle qu'il plaira aux fabricants do lui donner. Une nouvelle ! par grâce, une nouvelle, pour une pauvre famille qui n'en a pas mangé une seule depuis huit jours ! Mes bons messieurs, ne nous refusez pas cette charité!... Paris n'est plus une ville ; c'est un immense point d'interrogation en disette de réponses, qui s'écrierait volontiers : a Ma couronne, ma couronne pour une réponse ( » à peu près comme Richard IH de Shakspeare offre son royaume pour un cheval.
Pour calmer ces fiévreuses impatiences, voici que depuis deux jours le ciel nous envoie des douches de neige. A peine les Parisiens ont-ils le loisir de s'en apercevoir. Ils bravent ce dernier caprice de l'hiver secouant, avant de le dépouiller, son manteau de frimas; ils font, — sous leurs parapluies, tout grelottants, les pieds dans la boue glacée du boulevard, comme de vrais Talleyrand bourgeois dont rien ne
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gèle la verve, — des mots de circonstance. — « C'est un cadeau du comte Orloff, dit Tun, en regardant tomber la neige; les petits cadeaux entretiennent l'amitié: je cours acheter de la rente. — Mon Dieu ! répond un autre, que vont dire nos amis les Russes qui concluaient la paix pour venir se chauffer à notre soleil, et boire nos vins sur place, si leur cinnat les suit ici ? Us n'ont plus besoin de nous ! Ils resteront chez eux, et le comte Orloff, furieux d'être obligé de remettre ses fourrures en plein mars comme à Saint-Pétersbourg, et d'avoir l'onglée, va tonner dans la conférence, ne fût-ce que pour se réchauffer... Hâtons-nous de vendre prudemment rentes et actions avant que personne ait, comme moi^ percé à jour à la situation. »
C'est aujourd'hui le premier jour de Longchamps ; avanthier, pour son début, il a été noyé dans la pluie et la neige; il était convalescent. Aujourd'hui... je n*ai pas encore de ses nouvelles.
Longchamps, quoi qu'on en dise, existe encore un peu ; il a des fidèles qui y vont le premier jour parce qu'ils n'y ont pas été la veille, et qui n'y manquent pas le troisième, parce qu'ils y ont été les deux premiers jours. Il suffit d'un rayon de soleil pour faire éclore cet empressement rigoureusement motivé. Si l'astre-roi n'a pas bien mérité de Longchamps cette année , en revanche, les nouvelles voitures de remise de la Compagnie impériale, qui ont fait hier leur première sortie, lui ont prêté l'éclat de leurs panneaux fraîchement peints et des gants de coton éblouissants de leurs cochers.
P&le ou brillant, Longchamps me remet en mémoire une phrase de la Bruyère: « L'on s'attend, au passage, récipro-
qucment dans unt promenade publique ; l'on y passe on revue Tun devant Tantre ; carrosses, chevaux, livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observé ; et selon le plus ou le moins de l'équipage, on en respecte les personnages ou on les dédaigne. »
Il est toujours question de la crinoline. Nos modes à grand étalage ont do moins ce mérite incontestable de fournir depuis longtemps un aliment inépuisable à la conversation. Leurs défenseurs égalent leurs détracteurs en nombre, en force, en ardeur, et je ne sais maintenant quand on cessera de rompre des lances en l'honneur de Dame Crinoline. — Je vous soutiens, dit Tun, que ma Dame susdite est la plus belle, la plus noble, la plus irréprochable qui soit oncques sortie de la mode. — Vous en avez menti par la gorgé, riposterautrC) etvoicimongantqucjevous jette en signededéfi. — Le gant est relevé, la bataille commence, on fait cercle autour des preux.
L'autre soir, à propos de ces joutes frivoles, un personnage âgé, — » dont j'admirais, sans le connaître, la parfaite distinction et la chevelure blonde qu'il doit à la nature ou paye à son coiffeur, — raconta une histoire assez hardie, en plein salon, à propos d'une mode du temps passé qui peut servir d'excuse aux plus extravagantes inventions des élégances d'aujourd'hui. Le conteur — jai appris depuis que c'était an prince de C**', — ne voila pas beaucoup son anec^ docte, fort innocente au fond, mais un peu sans façon dans la forme. Notfs raconterons d'après lui, en abrégeant, en jetant sur la nudité, qui sans cela s'offrirait à nos regards, le manteau du fils de Noé.
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C'ctail uuc di/.ainc d'années avant la révolution de 1789, la mode voulait que les femmes portassent par derrière, au bas de la taille, un paquet plus ou moins gros, auquel les bouches de la meilleure compagnie donnaient sans vergogne le nom le plus grossier. Sur ces entrefaites, — cette belle mode régnait depuis une quinzaine de jours, — arrive de Naples une femme charmante, une Parisienne voyageuse, M™« de Matignon, qui fut obligée daller sur-le-champ à Marly, où était la cour. Elle ne s'était arrêtée à Paris que pour y coucher; elle n'y avait vu que deux ou trois personnages trèsgraves, qui n'avaient pas songé à la mettre au fait des beaux caprices de la mode.
Voilà qu'ù Marly, où elle n'arrive que le soir, on la loge à côté de la duchesse d'Aumont et de la princessse d'Hénin. Une cloison très-mince et une porte condamnée séparaient seules son appartement de celui de ces dames. Quelle ne fut pas la surj^rise et presque Thorreur de la nouvelle venue, en entendant ses voisines prononcer, comme la chose du monde la plus simple, le mot le plus... cru et oser des comparaisons qui faisaient rougir jusqu'aux oreilles celle qui les écoutait sans le vouloir. — « Mais, mon cœur, il est affreux le vôtre, étroit, mesquin, tombant. Il est affreux, vousdis-je ; en voulez-vous voir un joli? Tenez, regardez le mien. — Ali I c'est vrai, » reprenait l'autre voix, avec l'accent d'une admiration bien sentie. — Cependant Vauditrice se scandalisait de plus en plus, et elle ne pardonna à ces dames leurs inconvenances qu'en faisant connaissance avec la vraie coupable.
Il ne faut pas raisonner avec la mode, elle est parce
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qu'elleesl, et la mode prCsenlc semble toujours la plus ridicule à SCS détracteurs, la plus admirable à ses champions^ et tous ont tort. Il n'en est pas de si belle ni de si laide qui ne puisse trouver dans Thistoire de ses devancières des torts ou des mérites au moins égaux aux siens. La mode dont le nom effaroucha lA^ de Matignon au débotté, ne franchit pas la Manche; mais, à peu de temps de là, les Anglaises curent Theareuse idée de porter (permettez-moi le mot, il est historique et il peint la chose) des ventres. L'un et l'autre usage se valaient bien, et lous deux dépassaient fort en exlrava- {;aoce les jupons tant critiqués de nos femmes. Je ne parle ftas des ([uasi-nudilés du Directoire : la société d'alors venait de voir tomber tant de létes, qu'elle était excusable de demander à voir autre chose.
La mode anglaise que je viens de rappeler, et dont je ne répéterai pas le nom malsonnanl, se recommande aux dames dans les cours où il y a des princesses enceintes; c'est une adroite manière de dissimuler la grossesse de celles-ci, si toutes autour d'elles épaississent artificiellement leurs tailles. Dangeau n'avait plus de dents, quand Louis XIV se plaignait des siennes ! Les déclamateurs ont beau médire des flatteurs et les appeler race funeste^ trouvez-moi donc une plus précieuse amitié que celle dont le corsage s'élargit en même temps que le vôtre, dont la m&cboire se dégarnit quand l'heure fatale sonne pour )a vôtre, qui est enrhumée quand vous toussez, ferme son estomac les jours où vous faites diète, et ne se permet la richesse qu'autant que vous êtes vous-même dans la prospérité. Le cœur humain, qui est généreux par accès et égoïste cinq jours sur sept, ne sentirait
presque plus ses misères, petites ou grandes, si tous les partageaient autour de lui. Donnez des compagnons de supplice à Tantale, et le voilà moitié^ moins puni.
La poix. — Si on eût laissé le temps à TAngle terre !... — Bals costumés. — La grande muraille de la Chine à Paris. — Toujours le comte Orloff.
6 avril
Voilà une radieuse huitaine 1 Soleil sans nuages au ciel, joie dans les cœurs, salve pacifique de cent un coups de canon qui ont de l'écho dans le cœur de toutes les mères, fenêtres pavoisées et illuminées, satisfaction pour tous Ica honnêtes gens, confondus coite fois en un seul parti I Pour écrire la chronique de cette heureuse huitaine, je ne voudrais pas employer l'instrument et le style qui me servent tous les jours; il ne faudrait pas une plume de fer, c'est trop belliqueux ; une plume d'oie, c'est trop niais. Quant à la plume d'aigle, c'est affaire au congrès de s'en procurer, ei à Ml Feuillet de Couches d'oser la ravir à l'oiseau de Jupiter^ On n'a peut-être pas assez admiré la valeur qu'a dû déployer M. Feuillet de Gonches dans son expédition contre le dan-
gereni porte-plumes qu'il s'agissait de dépouiller pour la eircoostance d'une fraction de son plumage; on n'a pas donné assez de détails sur ce hardi larcin accompli en l'honneur du congrès de Paris, et de son œuvre de pacification. Sans doute, s'il est permis en ces graves matières de se livrer à des conjectures toutes personnelles, up sac enveloppait la tèle de l'hôte ailé du Jardin des Plantes, ce qui le faisait ressembler à certains politiques de ma connaissance, lesquels ont des yeux pour ne pas voir: et c'est lui qui a payé de sa plus belle plume, sinon les frais de la guerre, du moins les frais de la paix.
Le Journal des Débats engageait spirituellement, l'autre jour, certains publicistes anglais qui commettent Tanachro-* nisme de faire chaque jour le dénombrement des forces que leur pays tenait prêtes, et de vanter les infaillibles mesures de guerre qui leur eussent assigné le plus beau rôle dans la campagne de 1856 si elle avait eu lieu, — le Journal des Débais engageait spirituellement ces vaillances qui ont oublié de régler leurs montres, à relire un roman français, intitulé Dne lieure trop tard.
Quoi qu'il en soit, l'Angleterre, qui, depuis près d'un siècle, était déjà en possession du privilège de fournir aux gens qui se respectent leurs objets de toilette et de dicter aux élégants les lois de leur élégance, enrichit en ce moment le vocabulaire à la mode de cette phrase hypothétique : a Si on lui en eût laissé le temps 1 »
Si on lui en eût laissé le temps, Paul se faisait aimer de Louise, mais, au premier mot d'amour, elle le mit à la porte, ce qui n'empêche pas Paul d'être un irrésistible conquérant,
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lo Tamerlan des cœurs, quand on lui en laisse le temps.
Si on lui en eût laissé h temps ^ ma fille aurait eu la chance d*épouser, comme tant d'autres qui ne la valent pas, un mari jeune, beau, riche et titré, dit une mère que le mariage de sa fille humilie. Mais son père était si pressé de la marier I Je regrette bien qu'on ne lui ait pas laissé le temps de choisir.
Si on en avait laissé le temps à feu M. de la Palisse, de paradoxale mémoire, il serait mort centenaire !
Si on en avait laissé le temps à M. Musard le flâneur, il aurait écrit maints chefs-d'œuvre in-folio.
Si on en avait laissé le temps à Oronte, l'homme au sOnnot du Misanthrope, il n'eût pas rimé quatorze vers bons à mettre an cabinet, mais un sonnet sans défaut, valant un long poëme, et digne de faire pendant à ceux de M. de Sainte-Beuve, alors Joseph Deîorme, et de M. Évaristc Boulay-Paty.
Si on en eftt laissé le temps à S. M. Soulouque P"", empereur très-puissant et très-noir, il n'aurait pas fui devant les rebelles de son empire; il se serait retiré noblement, paisiblement, avec une solennité tranquille.
Si on lui en eût laissé le temps, Robert Macaire faisait une bonne fin ; il mourait honnèle homme. Dès qu'il n'aurait plus eu besoin de braconner sur les terres de la spéculation, une fois sa fortune faite, il devenait vertueux, éligible, garde national, que sais-je encore? Peut-être marguillier de sa paroisse. Hais il fallait d'abord lui laisser le temps de vider, au profit de la sienne, les poches de ses conciloyens.
Si on lui en eût laissé le temps, Broothson, le coureur anglais, qui a été si cruellement distancé dimanche dernier au steeple-chase de la Marche par ses rivaux à quatre pattes,
Broothsoa gagnait la course. Ses concurrents ont cii Tinciyillté de ne pas lui laisser le temps d'arriver au but avant eux.
Si on en eût laissé le temps à M"* X***» nous l'aurions vue avoir vingt ans après en avoir eu quarante. Non pas qu'elle possédât les receltes merveilleuses d'un CagliostroW d'un Saint-Germain : son procédé à clic était des plus simples et h la portée de tout le monde. Elle se rajeunissait chaque année de deux ans, depuis que l'aiguille fatale s'était arrêtée pour elle sur le chiffre iO. Si elle avait vécu jusqu'à soixante ans, elle en aurait eu vingt à son compte. C'est grand dommage qu'elle soit morte trop tôt pour nous montrer ce curieux résultat.
Si on hU en laissait le temps, le ténor. X.«., qui ralentit tous les mouvements pour respirer entre chaque note, chanterait en mesure.
Si on m'en laissait le temps^ s'écrient les journalistes qui parlent patois, les femmes insoumises aux lois de l'orthographe, les mauvais débiteurs, les rêveurs et les incompris, je parlerais français, j'écrirais correctement, je payerais mes créanciers, j'agirais, je serais intelligible.
Le temps est un grand maître ! dit l'un ; à quoi Molic^re répond : « Le temps ne fait rien à l'affaire. » Ici c'est Molière qui a tort.
3faintenant, muse des plaisirs mondains, chante le bal costumé de M™o Pozzo di Borgo, qui mettait depuis deux mois les têtes à l'envers, en dépit du carême, en dépit du congrès, et qui a mis sur le flanc tant de vaillants danseurs.
Il faut donner la date précise de ce bal, un événement I
une de ces fêtes auxquelles on sp souvient, sa vie durant, d'avoir assisté, et dont les survivants disent à leurs neveux : J'y étais ! de môme, toute proportion gardée, que s'il s'agissait, entre militaires vieux et jeunes, de Marengo ou d'Austerlitz. C'est, mercredi soir, 2 avril, que l'hôtel aristocraticfue par excellence de la rue Saint-Dominique s'est ouvert aux invités de Mm» Pozzo di Borgo.
Que de démarches, que de sollicitations avaient précédé ce grand jour, que de requêtes présentées à M'"» Pozzo, pour obtenir d'elle l'inscription d'un nom sur ses listes! Presque toutes les tentatives de ce genre sont demeurées vaines, et leur échec a dû faire naître plus d'un ennemi, dans plus d'une vanité froissée. Mais ce que Mn>« Pozzo di Borgo redoute avant tout, pour son salon, c'est le pêlemêle, la confusion d'éléments hétérogènes. Pour notre parK nous ne saurions désapprouver cette consigne sévère qu'il lui plaît de maintenir; nous ne voyons pas pourquoi les gueux seuls auraient le privilège de s'aimer et de s'amuser entre eux, que leur reconnaît la chanson.
Tout le monde était costumé^ jusqu'aux gens qui portaient l'épéc, la poudre, l'habit à la française; jusqu'aux musiciens qui avaient revêtu des dominos.
Le costume le plus remarqué, le plus brillant, le plus hardi assurément , était celui de M. le duc de F*** J*** ; calqué sur ce fameux soleil de rayonnante mémoire, qui dansa dans les ballets de Versailles et qui s'appelle Louis XIV dans l'histoire. Perruque h rayons, cuirasse à rayons, étincclantc du feu des diamants et des pierreries, rien ne manquait ù cet astre sorti des estampes de la bibliothèque im-
pénale, qui avait, dit-on, pour huit cents francs de rayons. <»Cest à raddilion qu'on reconnaît, môme dans ses prodigalités de grand seigneur, notre siècle bourgeois; avec lui, on connaît toujours, plus ou moins exactement, la carto à payer de toutes les magnificences. — Le vrai soleil du bon Dieu luit à moins de frais.
A minuit et demi, une troupe de Bohémiens, qu'on attendait à onze heures, a fait son entrée. Mais peut-on compter sur ces fils de Bohême ? Vie errante est chose enivrante, ils s'étaient arrêtés un peu ici, un peu là, sur leur route, pour se faire admirer de leurs amis et connaissances qui n'allaient pas au bal ; finalement, ils sont arrivés le lendemain du jour pour lequel ils étaient invités, puisqu'il était plus de minuit quand avec eux a commencé le véritable succès de la fête.
II est vrai qu'à six heures du malin, elle durait encore... mais n'anticipons pas sur les événements, l'ordre est une des principales qualités d'un narrateur.
Ces Bohémiens des deux sexes , dont les costumes d'une pittoresque richesse relevaient les avantages naturels, ont dansé si bien un si charmant quadrille-ballet, qu'à la demande générale il a fallu l'exécuter une seconde fois. Us ont préalablement recommencé leur entrée, au son des tambours de basque, précédés du soleil.
Deux jours plus tard, autre bal costumé chez M™« de Meyendorff.
Les Bohémiens du fameux quadrille s'y retrouvaient, mais sous de nouveaux costumes. Plus d'un, peut-être, aurait volontiers endossé une seconde fois son déguisement à succès; mais la jalousie des uns profitant de l'économie des
autres y avait mis bon ordre. Je m'explique : les Bohémiens, qui sont gens entendus, malgré les apparences, n'avaient acheté que le droit de déflorer leurs nippes; le lendemain dq bal, le costumier en devenait, propriétaire. Or, il advint qu'au moment môme où ces beaux danseurs étaient si fort applaudis chez Mn»« Pokzo, quelques spectateurs avisés coururent à to.ute bride chez le costumier et retinrent leurs dépouilles pour le samedi suivant. Puis, riant sous cape de leur heureuse inspiration, ils se disaient : « A mon tour, samedi ; sera bien applaudi qui sera applaudi le dernier. »
L'avantage est resté finalement aux vrais, aux premiers, aux seuls Bohémiens. Dans leur empressement, leurs successeurs n'avaient pas songé à quels quolibets ils s'exposaient en revêtant la défroque de leurs rivaux. — « Je te. demande pardon, disait l'un, d'avoir taché notre manche; maintenant que je sais que c'est loi qui portes mes vieux habits, j'en prendra» plus de soin. » — «'Tu as voulu prouver, disait un autre , que tu n'étais pas plus gros que moi ; mais vraiment, ce n'était pas la peine de te mettre pour cela à la torture dans ma dépouille; par amitié pour toi, j'aurais certifié tout ce que lu aurais voulu sur la parité do nos tailles. » — Enfin, un troisième s'est acharné toute la soirée après sa copie, qu'il malmenait à peu près en ces termes : « Malheureux, ne danse pas tant! Songe à ton successeur, et écoule ton prédécesseur dévoré de remords. Je me repens d'avoir tant dansé mercredi, quand je vois un ami dans l'habit qui a tant dansé avec moi. Tu me fais de la peine, tu me fends l'âme, tu ne peux le douter du chagrin (pi'on éprouve quand on a fait de son camarade sa victime. »
La veille, M. le comte de Hatzfeld a donné un grand bal très-brillant, à Tliôtel de l'ambassade de Prusse. Cette soirée puisait un élément d'intérêt dans la présence simultanée de notabilités diverses, qui d'ordinaire ne se donnent pas rendez -vous dans les mêmes salons. La princesse Mathilde, reçue sur l'escalier de l'hôtel, selon l'étiquette, par M°" Hatzfeld, a fait une courte apparition. Le faubourg Saint-Germain garnissait tout un salon. Un médisant disait qu'il était là en cabinet particulier, comme chez le restaurateur. En fait d'hommes politiques, M. Guizot se croisait avec M. Walewski, M. Dumontavec M. Fould, M. de Montalembert avec M. Rouher. En étrangers, les membres du congrès accaparaient, comme toujours^ la plus grande part de l'attention. On se montrait encore les princes de Reuss, le maréchal Narvaez, M. Olozaga, lord et lady Clarendon, lady Cowley , M"** de Montijo, accompagnée d'une jeune Espagnole qui vient d'arriver en France, M"* de la Paniega, assez belle pour rivaliser avec les plus belles.
Mars à côté de Vénus I... Mentionnons encore parmi les invités les maréchaux Magnan, Canrobert, Baraguay-d'Hillicrs, Bosquet.
 propos de Vénus, saluons une pauvre dame qui ne lui ressemble guère avec ses cheveux gris, ses soixante ans, ses douze dents et ses trois mentons, et qui pourtant vient de se baptiser elle-même Vénus... par inadvertance.
Elle faisait une visite dans le faubourg Saint-Germain. On était sorti ; elle laisse sa carte. Au lieu de la corner selon l'usage, elle écrit au-dessous de son nom ces trois mots malencontreux : Venus en personne»
Le bal de l'ambassade de Prusse a mis on lumière une difficulté qui gène singulièrement les grands personnages étrangers revêtus ici d'un titre officiel. Us se trouvent en face d'une société parisienne divisée en deux camps bien distincts : ceux qui vont, ceux qui ne vont pas aux Tuileries, Des sympathies privées, d'anciens rapports politiques, dos affinités de famille, une mutuelle estime, rattachent à bon nombre de Parisiens récalcitrants les représentants des puissances amies de la France ; d'un antre côté, il est incontestable que leur milieu naturel et indispensable, c'est la cour auprès de laquelle ils sont accrédités. Us ne veulent pas manquer à leurs vieilles sympathies; ils ne veulent pas manquer davantage aux exigences de leur position. On a essayé, à force de courtoisie, de concilier ces deux devoirs ; mais il faudra, nous le croyons, renoncer à celui des deux qui n'est qu'un devoir volontaire, pour pouvoir exercer l'autre avec plus de liberté. Le faubourg Saint-Germain est décidé d'ailleurs à rendre la tâche plus facile en s'exilant lui-même de réceptions où il a senti qu'il pouvait ôtre un embarras.
Je viens de toucher là tout franchement une question qu'on n'aborde d'ordinaire qu'avec force précautions oratoires, quand on ose l'aborder. Ces petite^ difficultés sociales sont entourées, d'habitude, de voiles et d'ambages, de bandelettes, de circonlocutions et de périphrases qui les rendent beaucoup plus grosses qu'elles ne le sont en effet.
On colporte, en le commentant très-différemment, selon le terrain où poussent les commentaires, le mot d'un maître de maison invitant chez lui un membre du congrès :
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— J'espère, cher comte, que vous me ferez Thonneur de venir à mon bal ; vous y verrez la meilleure compagnie de Paris.
— Pour moi, la meilleure compagnie est celle que je vois aux Tuileries, aurait répondu le plénipotentiaire en question.
Vrai ou inventé à plaisir, j'ai rapporté ce petit entretien, parce qu'il est l'expression d'une situation qui occupe en ce moment tout notre monde de Parisiens de Paris et de Parisiens de l'étranger. La demande avait manqué de tact, la réponse avait le droit de lui donner unejeçon.
Il est plus que jamais question du comte Orloff, et la eausérie parlée ou imprimée se gêne de moins en moins pour se familiariser avec ce grand seigneur, si réservé et si peu prodigue de sa personne. Plus il devient populaire, moins il se montre, et l'on ne pourra pas l'accuser de s'être complu à l'excès dans les sympathies du monde parisien et l'en* gouement des badauds.
Mais, de même que sous le nom d'Hercule, la mythologie nous transmet l'histoire des exploits d'une bande d'Hercules^ de même que» pour le commun des martyrs, tout vaudeville qui réussit est de M* de Scribe ; tout roman amusant, d'Alexandre Dumas; tout bon mot, de M. de Talleyrand ; toute parole royale^ d'Henri IV; de même on nous redonne maintenant, sous le nom de M. le comte Orloff, une foule d'anecdotes que déjà nous connaissons, et qui circulent de nouveau avec une légère modification à leur passe-port. Si la spéculation l'osait, elle tiendrait assurément à la disposition des bourgeois vaniteux qui donnent des bals, un assorti-
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lycnt d'Orloffii, — j'entends une douzaine de gaillards à Tair martial, ù la tenue sévcrCi qui illustreraient, pour une j^ièce de vingt francs, les salons d'un tas de Raboulard frafchement dorés, et feraient ouvrir de grands yeux et de grandes bouches aux gobe-mouches de leurs amis. A défaut du comte Orloff, je ne jurerais pas qu'on ne voit pas figurer çà et là, dans ces réunions de troisième catégorie, des Russes de louage. Il m'est arrivé de me trouver, dans une assemblée de cet ordre où je m'étais fourvoyé, nez à nez avec tant de Russos plus vrais que nature, que j'ai suspecté leur authenticité. Au fait, il y a bien eu de faux Polonais à revendre quand la Pologne était à la mode ; maintenant que sa puissante voisine l'a détrônée, pourquoi pareille contrefaçon ne se renouvellerait-elle pas ? A la rigueur, les mêmes personnages qui ont été Polonais naguère pourraient se faire Russes aujourd'hui. Le premier venu muni d'une redingote à brandebourgs s'appelait alors M. N'importeki ; maintenant il n'a qu'à s'appeler M. N'importekoff, et Je tour est joué.
Sacs et i)aixheuiin$. — Bals chez M. de Morny et chez Méhéuiet-Bey. — Histoire d*une naufragée.
avril.
On a remis sur le tapis, à la faveur de ce soleil d'a\ril qui fait pousser les gazons et les mariages, une histoire
assez iu vraisemblable qui, née il y a quelipes mois, s'csl trouvée alors n'être pas viable. Il s'agit d'un jeune homme de grande naissance auquel on fait ëpouser la fille d'une modiste en renom, qui a conquis en quelques années dans son commerce une fortune Ircs-considérable. Depuis peu, elle a dit adieu, non sans regret, à ses chapeaux, à ses chiffons, à son art, à sa gloire ; — tel à peu près, sauf le sang qui coule au dénoùment, TOthcUo de Shakspeare dit adieu aux casques, aux panaches étincclants... Othello* s occupa^ tion's gone, La modiste en question aurait vieilli au champ d'honneur, elle y serait morte en combattant pour son magasin, si elle n'avait songé qu'à elle-même. C'est \k l'histoire de bien des parvenus, dont on a le tort de se moquer» quand ils cherchent à émigrer, de la boutique où ils ont travaillé, dans le monde qui les employait ; quand ils s'efforcent de gagner, à grand renfort d'avances faites, d'humiliations reçues, d'afifronts subis patiemment, une petite place parmi les oisifs qu'ils ont coiffés, chaussés, habillés, et avec lesquels ils traitaient naguère de puissance à puissance, derrière leur comptoir, — un trône de leur façon I La retraite pour eux, c'est une abdication, et ils le sentent, ce n'est pas le repos, c'est le commencement d'une lutte souvent plus pénible que celle où ils ont dompté la fortune.
En se retirant de la mêlée industrielle, ils se sacrifient pour leurs enfants, pour leurs filles surtout. Ils leur ont amassé une belle dot, il faut maintenant les mettre à même de profiter de leurs écus pour faire figure dans le monde. Comment épouseraient-elles des banquiers, des agents de change, qui sait? peut-être des marquis, si leurs mères
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restaient marchandes de modes I On les a élevées pour être duchesses au besoin ; elles n'ont jamais paru dans le magasin maternel ; elles ont été si bien façonnées ; elles ont si bien profité des leçons qu'on leur a données ; avec celte puissance d'assimilation particulière aux femmes, elles se sont tellement approprié l'élégance, la distinction dont on les a entourées, qu'épouser quelqu'un de leur classe, il semble désormais pour elles que ce soit déchoir. Une alliance qui ne consacre pas ce que l'éducation a fait d'elles, une alliance parmi leurs égaux devient une mésalliance.
Alors, il faut que les parents abandonnent leur œuvre commerciale pour achever leur tâche paternelle. Rarement ils osent aborder le taureau par les cornes, le grand monde par les salons de Paris. Us achètent une terre où ils se mettent à vivre noblement, invitant voisins et vassaux, tenant table ouverte du matin au soir, exerçant l'hospitalité comme des seigneurs du vieux temps, eux, les parvenus des temps nouveaux qui veulent gagner leurs éperons, et, au milieu de tout ce fracas, regrettant l'humble entre-sol où naquit^ il y a quelque vingt ans, leur prospérité ; compulsant, les larmes aux yeux, dans leurs rares moments de solitude, leurs livres de commerce, inutiles confidents de leurs opérations passées. Tels sont ces parvenus de comptoir, ces Poirier de la réalité, de la comédie et du roman, qui ont des sacs et qui veulent des parchemins pour leurs fillesi Le livre et le théâtre ont exploité de préférence le côté comique de leur ambition ; il n'en faut pas méconnaître le côt($ touchaut. Tous les Poirier qui donnent leur héritière à un marquis sans fortuné né rêvent pas que le premier enfadt â
naître du mariage sera la Pairie ou le Sénat, selon les temps, pour moQs Poirier lui-même. Et quand, au lieu d'un beaupiTc, l'espèce Poirier vous donne une belle-mère, il y n gros à parier que l'ambition personnelle n'est pour rien dans sa grandeur, et qu'ayant assez de bon sens pour comprendre qu'elle ne pouvait pas être sa petite-fille, suivant le mot célèbre du plus illustre des parvenus, elle eût mieux aimé cent fois régner dans sa spbère que de tenter une pénihlc escalade.
Ainsi a. fait cette modiste, illustre dans toute l'Europe, dont le génie demeurait boulevard des Capucines, et dont le nom seul est resté sur sa porte. On a raconté qu'elle avait pleuré en franchissant le seuil pour aller s'enfermer avec ses <»fants dans un somptueux château, Larmes de regret, un |ieu aussi larmes de remords. Elle se reprochait amèrement aoe tache au soleil de prospérité qu'elle léguait à ses successeurs; il lui manquait, et par sa faute, la cliente la plus importante dont modiste aujourd'hui puisse se vanter ep France. Quand W^^ de Mootijo, nouvelle venue à Paris, se présenta chez elle, elle était occupée de quelque grande dame plus connue d'elle; préoccupée de quelque conception importante, elle ne devina pas que bientôt une couronne se poserait sur le front gracieux qu on confiait à ses soins, et sans se déranger, avec ce sans-gène qu'on pardonne aux grands artistes dans leurs ateliers, et que leurs familiers respectent, elle délégua à un lieutenant l'honneur de la remplacer près de la belle étrangère qui depuis,..
L'histoire devait enregistrer celte page néfaste des an*nales d'une maison si justement célèbre.
La renommée s'occupe volonliers des faits et gestes de cette grande faiseuse dont la mode déplore la retraite. Les commérages lui ont choisi un gendre de très-illustre lignée, qui probablement sait à peine qu'on prononce son nom, car ce bruit circule dans un monde qui n'est pas le sien. Les bourgeois les plus onticliés de leurs préjugés contre la noblesse le colportent avec force doléance à haute voix sur la décadence de Taristocratie, et avec une joie muette qui dément leurs discours.
Ne pourrait-on pas conclure, au contraire, que Taristocratie se tient en hausse, comme on dit, tant que Ton verra acheter si cher les places dans ses rangs, pour les filles de la bourgeoisie.
Celte pauvre aristocratie, dont on a prononcé tant de fois l'oraison funèbre, danse bien gaiement pour une morte.
Au milieu des bals et des réceptions qui font chaque nuit du sommeil de Paris une véritable antiphrase, et de ses rues élégantes un bazar de fêles, il est aisé de prendre Tune pour Tautre ; plus d'une fois il est arrivé à des cavaliers invités par M. B***, sur la renommée de leurs jambes, d'entrer chez M. C**'', qu'ils ne connaissent ni plus ni moins, mais qui n'avait pas songé à eux. Une pareille méprise est ordinairement sans conséquence, et l'on peut dire que les maîtres de maison habitués à recevoir, sont accoutumés à voir arriver chez eux tant d'inconnus^ que quelques-uns de plus ou de moins ne changent pas beaucoup la physionomie de leur salon. Pour les femmes, qu'on engage et qui se laissent engager moins légèrement, les élourderies de ce genre sont plus graves et plus rares.
n en est une que, ees jours-ci, une inconcevable maladresse de son cocher, une distraction plus surprenante en* core de sa part, ont mise dans une position assez désagréa* ble. Elle se rendait, ou plutôt elle voulait, elle croyait se rendre rue de Yarennes ; on la mena rue Saint-Dominique, dans un tout autre hôtel, dans un hôtel dont nous avons dernièrement raconté les merveilles à propos d'un bal costumé. Peu importe, dira-t-on peut-être ; la faute n'était pas bien terrible ; d'un hôtel à un autre il n'y a que la main, et de la rue de Yarennes à la rue Saint-Dominique, le chemin n'est ni long ni difficile, les communications sont ouvertes, les relations sont affables et de tous les jours. — Je vous demande pardon ; entre un hôtel de la rue de Yarennes et un hôtel de la rue Saint-Dominique, il peut y avoir le Rubicon.
L'hôtel de la rue de Yarennes où la dame en question se proposait de descendre appartient à une grande dame du monde officiel : l'hôtel de la rue Saint-Dominique où son cocher la déposa est d'une toute autre catégorie. La visiteuse dépaysée traverse un premier salon sans s'apercevoir de son erreur, et pénètre dans une pièce où^ s'adrcssant à la maltresse de la maison, sans la reconnaître, elle lui dit :
— Voulez-vous être assez bonne pour me dire où est Mbm B***, je la cherche pour la saluer?
— M"* B*** ne va pas chez moi, répondit M"»» ***, à la grande stupéfaction de son interlocutrice, qui se croyait chez M«e B"*.
Ses yeux se dessillèrent, elle reconnut qu'elle ne connais-
sait poi'^onne, et que lo parti le plus sage était une prompte retraite. Mais Qlle avait renvoyé sa voiture, Elle était dans ce salon brillamment rempli, aussi seule que si elle eût fait naufrage sur une côte inhospitalière, en robe de bal, avee des fleurs et des diamants sur la tête. Pas une voile & Tbo^ rizon pour se rembarquer, puisqu'elle avait brûlé ses vaisseaux, je veux dire : congédié son cocher, Elle était assez embarrassée d'elle-môme ; trois hommes qui se trouvaient là vinrent heureusement à son secours, et la tirèrent do> peine.
Ils causaient tous trois dans un coin du petit salon \ c'éi tait un diplomate qui s'est honorablement et adroitentent immortalisé en attachant son nom à celui de Chateaubriand, et en l'inscrivant sur le socle d*un chef-d'œuvre de sculpture retrouvé dans les entrailles du sol grec; ce diplomate sera académicien demain, et aurait dû l'être hier; c'éttfit encore un de ses confrères en diplomatie ai\iourd'hui retiré de la carrière; eniin, un membre de la famille royale des fmanciors d'Europe. Ils dirent à la belle naufragée où elle ^tait, l'assurèrent que les habiianls de cette contrée incon^ nue n'étaient pas anthropophages, — elle éLiit presque (Honnée maintenant de les entendre parler la même langue qu'elle, — lui offrirent quelques fruits du pays, qu'on passait sur des plateaux, et mirent ù sa disposition les moyens de regagner sa terre natale ou de poursuivre sian voyage, à son choix.
Libre sans rançon, elle accepta la voiture galamment offerte de M. de R'**, après quelques minutes do route, elle était arrivée à destination, chezM'ne jj***^ rue de Yareones,
OÙ elle a conté, tout émue, les aventures de son voyage k travers un monde nouveau pour elle.
Vin
L*artde ramasser son chapean. — H ne faut pas joner avec l'eau. — Un banquier à In mer. « Exposition universelle agricole.
ejoin.
Il y a quelque part dans Dickens, le spirituel conteur anglais, une page bien amusante, et surtout bien instructive, où il est traité de la manière dont un homme grave qui a eu le malheur d'être décoiffé par le vent dans la rue, doit ffy prendre pour ramasser son chapeau sous les yeux de ses concitoyens.
Belle malice Idira-t-on. Il n'y a qu'àcourir après le castor errant, le rattraper le plus promptement possible, se baisser vers lui, le relever prestement de la main, et s'en recoiffer en ayant soin d'assurer sa position de façon à défier désormais l'autan de vous faire saluer malgré vous.
Ah bien oui I vous n'y êtes pas, mais pas du tout. Dickens voua prouvera sans peine qu'un pareil système pèche par la base, et ne répond à aucune des nécessités de la situation fausse à laquelle il s'agit de remédier.
Quelle est, en effet, après cette petite mésaventure, la
pensée qui natt dans le cerveau, exposé aux intempéries de l'air, d'un homme grave, lequel, évidemment, ne peut se dispenser d'être chauve, la calvitie étant un des attributs de sa gravité? Sa première pensée n'est ni pour son chapeau, ni pour l'épée de Damoclèsdu rhume suspendue sur sa télé; la voici, sa première pensée : — Sauvons d'abord ma respectabilité ! Évitons de prèler à rire aux passants, en m'élançant imprudemment. Prenons garde, en courant, de faire aboyer les chiens, crier les petits garçons, sourire les hommes et bavarder les femmes. Montrons, par notre sang-froid que nous dominons les circonstances. Que nous toussions demain, que notre chapeau soit bossue par le pavé ou mouillé par le ruisseau, peu importe, si nous pouvons dire : a Tout est perdu, fors notre dignité. ))
Uniquement soucieux de se montrer au-dessus de Tépreuve que le ciel lui a envoyée, notre homme commence par regarder à droite, à gauche, non point en quête diî chapeau volage, mais pour observer les physionomies de l'assistance. Sur le visage des autres, il faut qu'il compose le sien; s'il voit des sourires voltiger autour des lèvres, luimême sourira; si chacun a gardé son sérieux, il se contentera de montrer le plus beau sang-froid. Au besoin, il pourrait fredonner, pour mieux témoigner de l'égalité d'ânio avec laquelle il a reçu le coup qui l'a frappé. Son front est serein, sa démarche aussi calme, aussi naturelle, aussi aisée, que s'il se promenait chez lui en robe de chambre. G* est en flftnant, pour ainsi dire, qu'il se dirige vers le point où gît son couvre- chef.
Ces lenteurs diplomatiques ont pour but de conjurer un
grand péril. Il est possible que le vent, non content de son premier exploit, s'acharae sur le feutre, et le fasse rouler, rouler grand train sur le sol, au moment même où son propriétaire s'apprêtait à le saisir, et alors, s'il n'a pas pris ses précautions selon la formule que nous indiquons, voilà l'homme sérieux compromis, le voilà qui s'enfonce jusqu'au cou dans l'ablmc du ridicule, au milieu des ricanements de l'assemblée, voilà que ce n'est plus seulement son chapeau qui lui échappe, à son nez, à sa barbe, mais que sa dignité s'envole avec lui. Il prête d'autant plus à rire qu'il était plus magistral avant l'accident, et les éléments de sa majesté : son ventre d'alderman orné de breloques, ses lunettes d'or, son front olympien passent du sublime au grotesque , — pour un coup de vent élourdiment supporté.
Celui que nous proposons pour modèle a eu le temps de calculer toutes les chances, il a prévu ce traître élan qui^ au moment où un rapprochement décisif allait s'opérer, met une nouvelle distance entre la coiffure et son maître décoiffé. Ce n'est qu'à bon escient qu'il étendra la main vers sa proie, — une main bien ferme, bien décidée intérieurement, tout indifférente en apparence! — Si d'aventure cette proie mobile lui échappait, il pourrait encore faire bon visage à sa nouvelle infortune, rire de bon cœur des enfantillages de ce farceur de vent, se mettre à la tête des rieurs, les mettre de son côté, si bien que la moquerie n'eût plus personne à frapper, personne en face d'elle.
Cette leçon de tactique n'est pas seulement applicable dans le cas spécial que nous venons de présenter; tous ceux qui poursuivent un but incertain peuvent se souvenir avec
avantage do l'iiypocrisie que requiert la recherche inlelli* ^ciiic d'un chapeau. Ce chapeau, c'est le symbole poétique de l'espérance dont nous sommes tour à tour, tous tant que nous sommes, coi£fés et décoiffés, et qui nous échappe ca* pricicusement au moment où nous croyons remettre la main sur elle.
Exemples :
Vous sollicitez la main d'une héritière que je me plais à supposer jeune et belle. On vous répond à peu près Oui ; quelque écervelé se jettera aveuglément sur celte parole favorable, et restera tout décontenancé s'il advient que Oui se sauve par une porte de retraite qu'il avait eu soin de laisser ouverte. Au contraire, l'homme prudent, en présence de ce Oui, aura fait son incrédule avec les uns, son renchéri avec les autres, et si par hasard Oui était un masque qui cachait la figure de Non, le prétendant avisé peut, quoique éconduit, faire bon visage, et aller jusqu'à soutenir que Non lui va tout aussi bien que Oui.
S'agit-il non plus d'une fiancée, mais d'un emploi avau* tageux? Il est souvent habile de persuader à ses protecteurs que c'est par désœuvrement et non par besoin que l'on cherche à obtenir une place : — Mon Dieu 1 ce quQ je veux avant tout, c'est m'occupor, c'est luer le temps. Si vous m'en donnez les moyens, je vous en saurai un gré infmi ; si vous me refusez votre appui, je ne vous en serai pas moins reconnaissant. — Celui qui tient ce langage est peut* ôlre un pauvre diable à qui la rafale de la misère a enlevé toute ressource. Mais il lui reste un habit noir, débris des temps meilleurs, et il le respecte. Sa dignité do genileman
est sauvc^ si son estomac est vide. En s'adrcssant à la compassion, il eût obtenu peut-être quelque position plus infime qui Teûl dt^classé ; en traitant d'égal à (?gal avec les puissants, il a tout autant de chances d'arriver à un poste éminent.
Mais les conseils de Dickens sont surtout d'un f;rand se^ cours aux fonctionnaires qu'une bourrasque politique a dépouillés des fonctions qui les coiffaient si bien , et qui cherchent à ressaisir, celui-ci sa toque, celui-là son chapeau â cornes. Ils ont les yeux du public sur eux , ils ont leur dignité à sauvegarder. 11 faut qu'on ne les voie pas courir après les fugitifs, mais que ceux-ci aient l'air d'être revenus à eux. Le nec plus ulirà de l'habileté, c'est de se montrer tièdes à la poursuite des objets si ardemment désirés, et d'animer ceux-ci en apparence de l'empressement que soimême on éprouve en réalité.
C'est la loque, c'est le chapeau à cornes qui est censé parler ainsi : — Je voudrais reprendre une place sur ton front; je brûle du désir de nous retrouver ensemble; je sèche loin de toi. — A quoi Tex-dignitaire répond :— 'Mais tu as changé de cocarde! — Pour lever cette objection, la toque ou le chapeau entrent dans des considérations qu'il ne nous appartient pas d'aborder. — Finalement, l'hésitation de l'homme est vaincue, il se décide, il consent à étendre la main, et se recoiffe triomphalement»
S'il l'eût étendue trop tôt, et sans cette petite comédie préalable, vous savez à quel danger il s'exposait I 11 risquait fort de rester encore quelque temps tête nue, et de perdre^ du même coup manqué, sa considération.
ii PAHIS INTIME
Ce ii'ebl pab précisément une liisloire eu l'air que nous venons de conter là ; elle est à la fois Tbistoire de plusieurs, et celle d'uo seul en particulier. Maintenant mettons le si- ^et à ce fragment du chapitre des chapeaux rctrouv<* par Molière dans un Ârislotc que seul il a possédé, et plus récemment allongé de quelques feuillets par Dickens.
Aussi bien, il ne s'agit pas de rire aujourd'hui ; Paris est triste et ému, mais d'une tristesse et d'une émotion qui n'appartiennent qu'à lui et qui ne l'empêchent pas de vaquer à ses plaisirs accoutumés. Les spectacles, un peu abandonnés pendant deux jours de soleil et de chaleur, qu'il a fallu bien vile jwyer par un lendemain diluvien, regorgeaient de monde hier soir, et vers minuit, aux abords des thé&tres, on aurait volontiers mis l'épée à la main pour se disputer les voilures qui opéraient le sauvetage des femmes. Hier, Tiuondation était partout : en miniature dans les rues, en récils terrifiants dans les journaux. La Bourse baisse, l'eau monte.
A l'époque où nous voici arrivés, il serait beaucoup moins question dans nos chroniques des indigènes que des provinciaux ou des étrangers en visite chez nous, si Tétat des voies de communication n'ajournait arrivées et départs. Tous les projets sont suspendus, et les gens du monde s'assoient les bras croisés sur leurs malles toutes prêtes à partir, attendant qu'il plaise aux flots de laisser la place libre. Ce sont h\ les petites misères du fléau qui ravage tant de départements.
On n'a vraiment pas assez peur de l'eau. On dit sans cesse : « Il ne faut pas jouer avec le feu, » et c'est une nouveauté
PARIS INTJMF 7.J
(le (lire : « Il ne faut par jouer avec l'eau. » Nous assurons DOS propriétés contre le feu, nous ne songeons pas à les assurer contre les inondations. Cependant, de combien Tenncmie du feu n'est-elle pas le plus terrible des'élémenlsî Contre Teau, quel secours? Nous sommes familiers avec nos fleuves et nos rivières à l'apparence bénigne ; ils nous servent de passe-temps, si nous sommes canotiers ou nageurs ; de boisson, si nous sommes sobres^ malades, ou pauvres comme les buvjurs d'eau d'Henry Murgcr. Malgré de trop fréquents exemples, il nous semble invraisemblable que celte eau si douce et si limpide, qui né demande, ce semble, qu'à dormir tranquille dans son lit, se révolte jamais contre les rivages qu'elle caresse. Un beau jour pourtant elle sort de ses limites, on entend un clapotement sinistre, elle couvre les champs, elle bat les maisons en brèche, elle roule des débris et des cadavres, elle sème l'épouvante, la désolation, la famine. Pour tout dire en un mot, elle recommence un commencement de déluge.
Puis, elle rentre dans son empire chargée de son affreux butin, comme un conquérant qui rapporte dans sa capitale les dépouilles^ sanglantes des peuples qu'il a désolés. Quelques années se passent sans qu'elle renouvelle ses exploits ; on les oublie, et le pêcheur confiant bâtit tranquillement sa hutte à côté du fleuve qui fait semblant de ne plus songer à mal. Il est plus imprudent mille fois, ce pécheur, que le marin qui creuse sur l'infini liquide les sillons du commerce et du voyage. Cependant, depuis (pie le monde existe et depuis qu'il y a des poêles, a-t-ou assez célébré le cœur trois fois d'airain des audacieux qui, sur des planches jointes, ai-
74 PAKIS INTIME
frontent l'eau salée? La mer est moins coupable qu'on ne le croit ; nos fleUves sont des tartufes. Le fabuliste Ta dit avec raibon : « Défiez-vous de l'eau qui dort. » Péril connu d'avance est à moitié détourné. Certes, le chasseur qui va chercher un lion dans sa tanière est moins exposé que le promeneur inoffeusif et désarmé qui, au détour d'une allée du bois de Boulogne, se trouverait face à face avec le fauve souverain du désert.
Au milieu du bruit de tant de d('sastres collectifs, on a entendu encore le cri de détresse qui annonçait un naufrage individuel d'une toute autre nature : Un banquier à la merl Celui-ci était un homme aimable, qui comptait beaucoup d'amis aux jours de sa fragile opulence, et qui en retrouve quelques-uns, il faut le dire à son éloge et à leur honneur, à présent que le glas de ^a faillite sonnant à ses oreilles l'a tiré de ses rêves dorés. Il aimait les arts, et à ses moments perdus les cultivait, lui-môme, presque avec le talent d'un artiste de profession. L'exposition universelle de Tannée dernière avait deux ou trois toiles agréables signées de son nom. Pourtant le préserve le ciel de se trouver, comme le héros de V Honneur et V Argent de M. Ponsard, obligé de de» mander le pain de ses jours à ce pinceau, si facilement fêt quand il n*est qu'un passe-temps, qui fait connaissance avec la critique en devenant outil 1
Les ruines inattendues, comme les morts subites, ont le privilège de faire ('clore des banalités même sur les lèvres des gens qui d'ordinaire se piquent d'esprit. Parmi ces banalités renouvelées de M. de la Palisse, qui ne sont ni neuves ni consolantes, il n'en est guère dont on ait abusé davantagcf
PARIfi INTIJIB 75
que celle qui commence par ces mots sacramentels : Quand on pense que,,.
Litanies qu'il a fallu entendre pendant huit jours^ apn s la mort de ce regrettable Adolphe Adam :
Qmnà on pense que je lui ai serré la main I
Quand on pense qu'il était à TOpéra quelques heures avant de mourir !
Quand on pense que son feuilleton avait paru le. mardi, p\ et leste, comme à Vordinaîrc !
Quand on pense qu'avant de se coucher, pour ne plus se lever, il avait écrit quelques lignes de musique !
Quand on pense que je lui ai entendu faire un calembour à minuit, et que le matin il était mort !
Il serait facile de prolonger iniléfiniment cette kyrielle d'exclamations qui toutes expriment une vérité hardie : « c'est qu'un quart d'heure avant sa mort, il était encore en vie, » et rien de plus.
A présent, voici les litanies que suggère le désastre financer de M. Henri Placîc.
Quand on pense que nous chassions chez lui cet automne, et quelle chasse ! la plus belle de France, je crois.
Quand on pense qu'il venait de commanditer pour une somme considérable ce nouveau théâtre qui s'est appelé d'abord théâtre du Peuple, qui s'appelle aujourd'hui théâtre du Prince-Impérial, et qui se trouve ainsi avoir été baptisé deux fois avant sa naissance 1
Quand on pense qu'il était à Marseille, à la veille de s'embarquer pour l'Orient avec une suite de quinze personnes et
un traitcmcnl d'ambassadeur extraordinaire, quand la faiale nouvelle lui est parvenue I
Quand on pense qu'il était homme à se trouver pauvre avec cent" mille francs de rente !
Quand on pense aux dîners qu'il nous donnait !
Quand on pense que je lui aurais confid volontiers tous mes petits capitaux sans un reçu, sans rien, contre la seule promesse de les admettre dans ses entreprises, que j'aurais C'Il' môme trop content qu'il voulût bien les accepter.
Eh bien ! bonnes gens, M. Place, un quart d'heure avant sa ruine, était, se croyait, ou du moins était cru riche, voilà tout, voilà la belle nouvelle que vous nous apprenez. Co qui serait plus intéressant à examiner, c'est de ces trois positions si différentes : être, se croire, être cru riche, laquelle était la sienne? La question sera résolue dans un avenir prochain.
Les faiseurs de litanies ont encore dans les inondations un vaste champ ouvert à leurs niaiseries :
Quand on pense que, les trois quarts de l'année, l'Allier est un fleuve sec comme le Mançanaris, auquel les bonnes Ames feraient volontiers l'aumône d'un verre d'eau, et que maintenant il prend une telle revanche que Vichy a disparu sous l'eau !
Quand on pense que la Seine elle-même, un fleuve parisien, civilisé, d'humour paisible, égoïste et ami de son repos, à ce qu'il sembluil, comme un habitué du l)Oulevanl des Italiens, se met à imiter les fleuves de province !
Quand on peme que cet hiver nous avions une tempête à l'Opéra dans le Corsaire, et le déluge lui-même à l'Ambigu,
dans \c Paradis perdu; nous applaudissions, noiis nç nous doutions guère que, si prochainement, la nature allait imiter les jeux de la scène d'une façon si formidable I...
Comme, en ce moment même nous jouissons d'un concours agricole dans le palais de Vindustrie, voilà encore une belle occasion pour les badauds de revenir à leur locution favorite. Aussi, de s'écrier :
— Quand on pense qvi*k la place où est couché maintenant ce taureau charnu, qui ressemble à un éléphant, s'élevait naguère la vitrine de M. Froment-Meurice!...
Le succès populaire de l'exposition appartient, sans contestation possible, aux spécimens de la petite race suisse do rOberland. Leurs sonnettes, à la perte desquelles on assure qu'elles ne survivraient pas; le ranz des vaches, leur mélodie favorite, qui faisait pleurer J.-J. Rousseau, et qu'Arnal appelle la Marseillaise des bestiaux , les entourent d'une sorte d'auréole poétique, mélodique et sentimentale. On se presse autour de ces animaux comme aux expositions de |)einture autour des tableaux de M. Biard, comme l'an dernier devant les épaalettes en diamants de M. le duc do Brunswick. C'est la môme curiosité sympathique, ce sont les mêmes curieux.
On raconte que chaque matin, des dépulalions de ménagères se disputent le lait des vaches mélomanes. On ajoute que celles-ci seraient certainement malades de honte, si elles savaient quel liquide odieusement frelaté la spéculation des enfants de l'Helvétie ne craint pas de débiter, à la faveur de la réputation de leurs laitières.
Qu'il s'agisse d'agriculture, d'industrie ou d'art, les spec-
tateurs des expositions forment toujours pour moi la partie la plus attrayante du spectacle. Quelle que soit la nature de Texposition, sur dix mille visiteurs, la proportion est tou^ jours la même: on en compte un millier à peine qui peuvent examiner, avec quelque compétence, les Ctres ou les objets en face desquels ils se trouvent. Les autres, à part un petit nombre, qui vient comme nous, pour voir ses semblables regarder, errent d'un bout à l'autre des salles, s'arrêtent ici plutôt que là, blâmant cela, louant ceci, en vertu d'un instinct qui leur suggère parfois les plus singuliers jugements. Ils marchent, ils parlent, ils se fatiguent les jambes et la voix, ils s'ennuient à bouche ouverte ; mais pour rien au monde, ils ne conviendraient, en rentrant au logis, que l'exposition ne les a pas vivement intéressés.
Ils croient eux-mêmes avoir passé une journée amusante autant qu'instructive, et, vous le savez, c'est la foi qui sauve.
Souscriptions en faveur des inondés.
is jain.
Les souscriptions sont l'épilogue de la tragédie des inondations, et chacun, selon ses moyens, au delà ou en deçà de ses moyens, joue son rôle dans l'épilogue.
On lit dans les journaux les noms des souscripteurs, et l'abonné cherche le sien, imprim<^ tout vif, à côté du chiffre de ses libéralités, sur aa feuille d'adoption. Dans nos meilleurs sentiments, dans nos plus louables actions, il faut toujours que perce le bout d'or(;ille des faiblesses humaines! Quelle douce satisfaction pour B***, si son offrande .dépasse celle de son voisin C***! C***, qui l'écrase de l'éclat de ses livrées, du luxe de ses équipages, qui le bat en élégance au bois de Boulogne, il Ta donc battu à son tour en générosité, à rex[>osilion publique des souscriptions en faveur des inondés!... Mais, ô revers! ô fortune ennemie! rimprimeur a défiguré le nom de B***! le prote imbécile n'a pas su rétablir son orthographe altérée*—' A quoi bon avoir souscrit pour une pareille somme, s'écrie alors B'**, dans le premier élan de sa douleur, si je n'en ai pas le bénéfice?
B*** pourrait réclamer, quelques-uns l'ont fait, et l'on oe peut pas accuser la charité de ceux-là d'être timide. B**', qui sait mieux son monde, se contentera de maudire en secret son involontaire incognito. Mais je ne conseille [MIS aux pauvres inondés de se laisser envahir de nouveau par le flot destructeur; désormais B***, si mal récompensé de ses sacrifices, ne serait plus an nombre de leurs bienfaiteurs.
Les marchands ont généralement tâché de faire, comme on dit, d'une pierre deux coups, et de venir en même temps en aide aux victimes du Rhône et de la Loire, et à leur intéressant commerce. Si on les laissait faire, ils joindraient volontiers à leur envoi un prospectus, lequel rappellerait
au public que M. X***. telle rue, tel numéro, qui se signale par son zèle charitable, n'est pas moins recommandable par ses cotonnades, sa ganterie, sa mercerie et ses robes, — haute nouveauté, occasion unique ! — qu'il vend à trente pour cent au-dessous de leur valeur réelle! Un si bon cœur, et de la batiste pur fil!... Comment ne se promettrait-on pas, à la lecture d'une annonce ainsi conçue,, de rendre visite au magasin où l'on pratique ces sentiments généreux, le culte du bon marché et les saines doctrines en matière de tissus?
Un des phis impardonnables méfaits de la typographie, c'a été d'attribuer à M. Giroud la souscription de M. Giroux. Qu'on le sache, et qu'on se le disel c'est M. Alphonse Giroux, ci-devant rue du Coq-Saint-Honoré, et maintenant rue Neuve-des-Capucines, au coin du boulevard, à la place où s'élevait naguère l'hôtel des affaires étrangères; c'est M. Alphonse Giroux, marchand de couleurs, marchand de tableaux, marchand de jouets d'enfants, marchand de bronzes, marchand d'objets d'art, marchand de curiosités, d'étagères, etc., etc.. qui a versé la somme de... pour soulager les infortunes de tant de pauvres inondés. M. Giroux (et non Giroud), frappé au cœur par tant d'épouvantables désastres, cherche une consolation dans l'exercice de son commerce complexe qu'il a l'honneur de rappeler à ses ciienls ordinaires, et à messieurs les étrangers.
Mirabeau disait au sténographe du Moniteur qui, en proie à un accès de civisme égalitaire, l'avait désigné, dans ses comptes rendus, sous le nom de Riquetti : a Savez-vous qu'avec votre Riquetti vous avez dérouté l'Europe pendant
doux jours? » Volonliers, l'honorable commerçant en question aurait dit de môme : « Savez-vous qu'avec votre D malencontreux vous avez intrigua l'univers et la ville pendant quarante-huit heures, et que ma rectification était indispensable au repos public? »
Quelquefois Tamour-propre, comme l'intérôt, a su adcol- Icment tirer son épingle du jeu des souscriptions. N'est-ce pas un jeu, en effet, pour ceux qui ne sortent leur argent de leur poche que dans l'espoir d'un gain qui leur sourit? J'en connais qui ont profité de l'occasion pour s'afficher sous un nom moins roturier que celui de leurs pères. On s'appelle Petit, je suppose, on a une villa de quatre arpents à Chaville près Paris, on adresse quelques lignes escortant un ou deux billets de banque à un journal, et on signe le tout : Petit de Ghaville. Aussitôt une infime minorité do niais, trois fois niais, vous appellera d'elle-même M. Petit de Chaville, gros comme le bras, bien convaincue que cette appellation vous est légitimement duo, puisque le journal vous l'a accordée. Bientôt ce groupe de niais fait la boule de neige; il se grossit des sceptiques, qui ne demandent pas mieux que de vous baptiser Chaville ou Montmorency, si la chose peut vous faire plaisir ; des faibles qui ont besoin de votre patronage et qui croient l'acquérir par cette complaisance ; des moutons de Panurge qui font chorus h tous les refrains. Vous voilà bien et dûment reconnu pour un Petit do Chaville; puis, un beau jour, Chaville laisse Petit on route et continue son chemin tout seul.
L'histoire est connue ; la recelte est du domaine public, et combien n'a-t-ello pas fait de gentilshommes! Mais il
faut une occasion pour la mettre en pratique. Les listes d'une œuvre de bienfaisance, le livre d'or de la charité ouvert au public, offrent le plus favorable terrain du monde pour y semer une graine de noblesse improvisée. — A cheval donné, dit le proverbe, on ne regarde pas à la bnde ; i\ cavalier qui donne, on n'examine pas trop sévèrement les éperons.
Snr les laes et sur le lac. ^ Bal à ThAtel de ville.
to joîll.
Il faut avoir le courage de s'avouer franchement ses défauts; reconnaissons-le donc : nous manquions de lacs. Tout près de nous, la petite Suisse avait les lacs de Genève, de Luceme, de Constance et le reste ; l'Italie était fière de son lac de G6me, marqué sur. la carte des amoureux; Albion, la perfide Albion, qu'il est difficile de prendre au dépourvu, parlait orgueilleusement de ses lacs,
Albion, pour mieux nous humilier sans doute, a même empoissonné quelque temps ses lacs de poètes lakistcs.
Les gens qui avaient beaucoup voyagé, ceux qui, dans leur jeunesse, avaient eu un prix de géographie, nous écra-
salent avec le lac Ladoga et le lac Onega, le lac Wener et le lac Wetter.
Nous leur répondions par le Lac de M. de Lamartine. C'était beau assurément, mais un peu sec.
Et dire que maintenant on marchande un abonnement de Yingt francs à un homme qui, pendant trente ans, a fourni un lac à la France 1 Quelle ingratitude 1...
Mais, à propos d'ingratitude, vous me trouvez peut-être bien oublieux , bien dépourvu d'égards à Tendroit du lac d'Enghien ? Point ; Je sais ce qui lui est dû : W^^ Ozj a pris sa retraite sur ses bords, c'est là un titre sérieux I Quelques oiseaux du demi-monde mêlés à un certain nombre de pigeons de la volière de la Bourse^ quelques tourtereaux de la seconde catégorie ont des nids tout contre ce lac, et lui content volontiers, au temps chaud, leurs opérations de cœur et de finances. .
Je sais tout cela ; et c'est précisément sa eeinture dorée qui a nui au lac d'Enghien. Il n'appartenait plus ni à Paris, ni à la France, c'était une colonie de camélias.
Maintenant , nous avons un lac avec lequel nous nous sentons de force à lutter contre l'univers. Le lac du bois de Boulogne n'est pas grand ; mais , vous savez l'histoire de David et de Goliath. Il fera parler de lui dans l'histoire, vous verrez, vous verrez! Petit lac est en train de devenir grand dans les cbroniqueSi
D'abord, il a pour lui d'être un personnage semi-officiel, comme le Constitutionnel * 11 est né à la cour, et il y est très en faveur. Des promeneurs indiscrets ont compté que le soir du bal de l'hdtel de ville ^ il ne s'était décidé que
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forl tard à céder à M. Haussmaii les iiivilés dont la municipalité s'honorait le plus.
Avez-vous vu, connaissez-vous au moins de réputation certain tableau qui est un des meilleurs morceaux de récolc française moderne : le Soir de M. Gleyre, Tami de Paul Delaroclie? Autant qu'il m'en souvient, il fait maintenant partie de la galerie du Luxembourg. C'est, en peinture, une inspiration analogue à celle qui dicta la musique du Lac à Niedermayer : une inspiration unique, un chef-d'œuvre auquel son auteur n'a pas donné de frère. Le sujet que retrace la toile est, de plus, analogue à celui de la romance : sur une onde digne de baigner les pieds d'Elvire, glisse une barque éclairée par les rayons mélancoliques de la lune. Deux promeneurs sont assis, la main dans la main ; ils ne se parlent plus, mais on sent qu'il y a là deux àmcs eu train de se laisser aller ù la dérive, et d'échanger leurs rêves . dans d'éloquentes pressions. Je n'ai plus bien présente l'ordonnance de la composition : il y a des musiciens , placés je ne sais comment, qui accompagnent les mélodies que chante le paysage. Les deux acteurs principaux de la ocènc entendent tout sans rien écouter.
S'ils parlaient , ce serait pour dire avec le poëlc : k 0 temps ! suspends (on vol!,.. Le moment présent est si doux, si calme, si rafraîchissant pour l'âme et pour le corps ! On voudrait prendre le temps par les ailes, et l'étendre captif à côté de son languissant bonheur... » Qui de nous n*a éprouvé, au moins une fois dans sa vie, cette béatitude qui naît, dans certains soirs d'été, de Taccord du monde intérieur que nous portons en nous avec la [)nix du monde extérieur ?
Tels , par une belle soirée de la semaine derniiTc, voguaient sur la surface argentée du lac du bois de Boulogne des rêveurs en gants paille, et des rêveuses à sept volants; ils' montaient « le beau navire aux grands mâts pavoises » dont parle la chanson, et ne songeaient pas encore à lui dire adieu, quoiqu'il fût plus de dix heures.
Dix heures, c'est Theure fatale. Passé dix heures, la consigne force les marins du lac à ne plus détacher leurs embarcations du rivage. Vainement, las de la terre ferme, les sollicitcrcz-vous de vous recevoir sur leur bord. Ils sont aussi inflexibles que le vieux nocher Caron, si une ombre l'avait sollicité de violer son mandat.
Il y avait brillante compagnie sur l'esquif qui voguait toujours... Ah I si je pouvais, si je voulais nommer I... il y avait un duc qui porte un illustre nom. II y avait la duchesse sa femme, qui est en même tempi princesse...
Il y avait un jeune diplomate français... Et il y avait deux autres personnages encore. La conversation, animée d'abord, s'était peu à peu presque éteinte. On écoutait le calme bourdonnant du soir, si Ton peut ainsi parler, quand tout à coup une voix rompit le silence animé de la nature ; une voix forte, une voix de commandement, et un peu railleuse. Cette voix, sans se gêner, appela trois fois le duc d'un nom que la familiarité seule autorise avec lui.
— Qui va là ? répondit avec quelque surprise le personnage si brusquement interpellé.
On lui répondit par un éclat de rire.
Puis, ce singulier dialogue ftit interrompu ua uiomeul. Au bout de cinq minutes, la môme voix qui semblait partir du bord , reprit sur le même ton : Louise 1 Louise 1 Louise !
Cette fois, c'était à la duchesse que l'on s'adressait. J'ai changé son nom de baptême , je vous en préviens. Mais la voix Tariiculait bien franchement tel qu'il est.
Pour le coup, ceci déplut fort an duc. S'entendre appeler très-haut, en public, par un nom d'intimité, c'est désagréable, rien de plus. Entendre une voix qu'on ne reconnaît pas pour celle d'un ami, prononcer si hardiment c«lui de votre femme, c'est impatientant, pour le moins.
Duc ou bourgeois, tout homme dans cette position aurait pris le même parti : il aurait hélé opiniâtrement l'inconnu en ne lui épargnant pas, à tout hasard, les qualifications désagréables, pour épancher sa bile.
La voix se mit à rire de nouveau, mais plus fort que la première fois. Il était clair que sa gaieté augmentait en raison de la mauvaise humeur de son auditeur malgré lui.
Et puis, le silence. Comme on prêtait attentivement l'oreille à bord du beau navire, on entendit démarrer une barque, on distingua le bruit des rames qui frappaient Teau en cadence ; bientôt on s'aperçut que la barque marchait vers sa sœur, et on attendit l'ennemi de pied ferme.
La seconde barque portait un équipage plus illustre encore que celui de la première.
Il y avait, en tout, quatre personnes : une femme et trois hommes.
On n'a reconnu ni elle ni eux.
Un coup (le vent éteignit en ec moment la lanterne qui jusqu'ici a favorisé de sa lumière nos petites indiscrétions.
Oo peut seulement affirmer que personne à bord de la seconde barque n'était l'ennemi attendu par les mécontents que portait la première.
U n'y avait pas le moindre corsaire à châtier.
On se reconnut vite, on s'expliqua, on rit, tous ensemble cette fois et de bon coeur.
La semaine a été féconde en petits incidents amenés par les grands spectacles du baptême dont il a été parlé partout. Vous savez avec quelle ardeur Parisiens et étrangers de passage ici se sont disputé les billets d'invitation pour le bal monstre de l'hôtel de ville. Au dernier moment, presque tous les solliciteurs ont été récompensés de leur persistance aux dépens les uns des autres ; on a envoyé une carte à tous ceux qui avaient quelques droits à l'admission, et ils se sont foulés à qui mieux mieux le jour de la fête. Malgré les précautions que prend sagement Tadministratisn municipale pour éviter que les billets soient détournés avant d'arriver an destinataire, ou prêtés sans scrupule au premier venu, il va eu, ce qui est inévitable, quelques plaisantes rencontres.
Un homme connu, que je ne nommerai pas, aperçoit derrière un groupe épais un visage de connaissance. Il se penche pour le regarder plus attentivement, mais la foule ondoie tant et si bien qu'il ne peut le retrouver de quelque temps.
Il n'y pensHii plus, quand, en descendant Tescalier qui mène à la cour de Louis XIV, il se trouva nez à nez avec
co visage qu'il avait cm rcconnaîlrc, lequel n'était autre que le visage de son valet de chambre.
Sa tenue, comme de raison, était irréprochable, car Pierre est un valet de bonne maison. II n'avait eu, pour ôtre en grande tenue de bal, qu'à s'habiller eu noir comme tous les jours.
Pierre, un peu embarrassé, essaya d'esquiver le regard de son maître, lequel se plut à lui dire le plus naturellement du monde :
— Vous amusez-vous, Pierre ?
— Monsieur... bulbutia le laquais, plus embarrassé de cette question que de la mercuriale à voix basse à laquelle
• il s'était préparé en apercevant M. X...
— Vous vous amusez, n'est-ce pas? EU bien, tant mieux! Seulement, ne vous éternisez pas ; je rentrerai de bonne heure, et j'ai besoin de vous pour me déshabiller.
Là-dessus, ces deux habits noirs d'un rang inégal se quittèrent. L'un salua respectueusement l'autre, qui ne lui rendit pas son salut, et quelques passants purent trouver l'un bien débonnaire de ne pas réclamer de Vautre la réponse à sa politesse.
On a remarqué, autour d'un buftet^ deux ou trois petits jeunes gens, sans doute les Eliaoins d'un magasin de nouveautés que quelque invité avait eu le tort de favoriser de ses billets; ils ont absorbé une quantité de glaces vraiment prodigieuse. Peut-être avaient-ils fait le pari d'en avaler un nombre égal au chiffre total des mètres de calicot qu'ils avaient débités dans l'après-midi. Puisse celte débauche de rafraîchissements leur avoir été légère !
Jusque-là, c'était bien; l'hospitalité prodigue de M. lo préfet de la Seine ne mesure pas les glaces à ses invités. Mais ces petits messieurs avaient une funeste habitude : ils mangeaieut leurs friandises le chapeau sur la léle. Ils ne pouvaient comprendre comment étant donnés trois objels à tenir :
Une soucoupe,
Une cuiller,
Un chapeau, deux mains pouvaient suffire à la besogne. — Donnez-nous trois mains, répondaient-ils, enchantés de leur argument, h Thuissicr qui les rappelait au sentiment des convenances; nous ne iiemandons pas mieux que d'ôter nos chapeaux; mais, où les poser pendant que nous mangeons? nous sommes forcés de les accrocher à cette patôre naturelle: notre léte.
Et, malgré les efforts d'un huissier admirable de patience, ils persistèrent à manger leurs glaces, couverts comme des grands d'Espagne. Par exemple, quand ils se reposaient, dans les cnlr'actes, ils montraient poliment leurs jolies po» liles l^tes nues.
De Tair s'il voas pi ait ? — Ce qui ressemble le plas à la maoTaise compagnie... c'est la bonne. — La question des intérims. — Histoire de se nipper.
i Juillet .
Causons dehors, s'il vous platt, causons en plein air. Aussi bien, tout ce qu'il y a de vie parisienne à Parig, commence désormais au boulevard de la Madeleine pour aboutir à l'extrémité du bois de Boulogne. Depuis doux jours, Paris a chaud : il s'en étonne, il s'en irrite déjà, et perd un peu la tôle.
Asseyons-nous aux Champs-Elysées, et causons tranquillement, comme des gens qui avant tout ne veulent pas s'échauffer. La grande nouveauté des Champs-Elysées et du bois de Boulogne, c'est que, bon gré mal gré, on y admire en ce moment une douzaine d'équipages hors ligne dont personne ne connaît les propriétaires.
Ceci est tout à fait humiliant et vexant. Étant donnée une voiture remarquable, l'amour-propre y peut trouver son compte de trois manières :
Si l'on est propriétaire.
Si Ton y monte à côté du propriétaire,
Si l'on salue, au passage, le propriétaire qui s'y carre.
Un homme qui tire son chapeau à un attelage à quatre
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eh^Tâux est immédiatemeDt et par cela même placé bien audessas de la foule qui Tcntoure. Songez donct un bomme qui a parmi ses relations des attelages de vingt mille francs 1 La foule s'écarte avec respect de co mortel privilé^Jé, fût-ce un simple pii^ton.
Mais, fftt-on soi-même assis dans une voiture fort recommandable, on perd sur-le-champ cinquante pour cent de sa valeur, quand, à la question qui naît sur les lèvres tout natorellemcnt en face d'un équipage éclatant :
— A qui cela?
On répond piètrement :
— Je no sais pas.
Mais, que sais-tu donc, Parisien manqué, et que vas-tu faire chaque jour au bois de Boulogne, si tu ne sais pas cela? Depuis cette fée, marraine de Cendrillon, patronne {les carrossiers diligents, qui tirait d'une citrouille un carrosse tout entier armé de ses chevaux et de ses laquais, ces poèmes à quatre roues ne sortent plus de terre à l'improviste; on en sait l'origine, on en suit les progrès, on en nomme l'auteur sous peine de passer pour un gentleman sans éducation!...
A qui donc alors cette calèche dont voici le signalement : quatre chevaux noirs comme du jais, deux postillons en chapeau gris et casaque bleue; deux valets de pied en grande livrée?
A qui?... That i$ the question,
— Ce n'est à personne, puisque ce n'est pas à quelqu'un de nos amis, répond la ooterie des exclusif.
Eo effet, auxy^ux do M»* de B... et de M"* de G..., les
roinos de colto colorie, on n'esl pas quelqu'un, fûl-on grand artisle, générai, ministre, millionnaire ou simplement homme d'esprit, si l'on ne fait pas partie de leur société.
Ce petit monde dédaigneux, ou plutôt ce qui reste ici de lui présentement a pris sous sa protection le théâtre des Bouffes-Parisiens. Celui-ci a sa résidence d'hiver et sa résidence d'été, comme s'il possédait un portefeuille bourré d'actions du Mobilier. Naturellement il a abandonné maintenant le passage Choiseul pour les Champs-Elysées, et, grâce à cette heureuse position, il est moins délaissé que ses confrères que leur grandeur attache aux pavés de la ville. On est parti de chez soi avec l'intention d'aller s'asseoir dehors; et, sans qu'on sache comment ni pourquoi, il arrive qu'on se trouve installé dans une salle de spectacle qui n'esl pas plua fraîche que les autres, au contraire. Mais, si l'on étouffe, on a la consolation do se dire qu'on est aux Champs- Elysées, et il paraît que cela soulage.
Seuls, les Bouffes-Parisiens et le Cirque, leur voisin, trouveront à glaner dans les soirées d'été qui se préparent peutêtre; lui seul, parmi nos théâtres lyriques, peul, au temps chaud, lutter avec avantage contre les cafés chantants qui l'entourent. Il en est presque un lui-même, et il n'est qu'à moitié un cpectacle :
« Je suis oiseaa, voyez mes ailes ; Je suis souris, vivent les rats! m
Tel qu'il est, il reçoit parfois très-bonne compagnie, à côté de la plus mauvaise, et les provinciaux qui ne sont pas
ù la hauteur de nos belles manières, et qui s'imaginenl que le sans-façon et le débraillé sont encore choses de mauvais ton, sont exposés par là à tomber dans de singulières méprises.
L'autre jour, pendant la représentation, voici qu'on entend des voix d'hommes et de femmes riant, parlant haut, chantant presque dans les couloirs; on les voit et on les entend essayer successivement à grand bruit toutes les places vacantes. Enfin la compagnie, qui était nombreuse, se case dans deux loges Vune à côté de l'autre, où son arrivée fait rctourner toute la salle. Les hommes ont l'air d'avoir plus que bien dîné, et se renvoient, pour amuser ces dames, des lazzis, qui arrivent presque aussi distinctement que ceux de la scène à Foreille des spectateurs. Les femmes rient de leurs folies et ont l'air de les encourager pbitôt que de leur imposer silence.
A coup sûr, parmi les spectateurs, lu plupart provinciaux et étrangers, pour qui ces deux loges étaient devenues le point de mire des lorgnettes, l'opinion avait été tout d'abord bien axée sur cetto bniyante société : « Ce sont dos nymphes au vin de Champagne, suivies d'une escorte de bohèmes viveurs! » — Ali bien oui I II y avait là trois femmes et
quatre jeunes gens de la meilleure compagnie de Paris, trois .
« femmes dignes de tout respect, qui n'ont d'autre tort que
d'avoir adopté la mode du sans-façon, en même temps que
celle de la crinoline.
Le sans-façon rapproche, mais la crinolino éloigne. Y a-l-il compensation?
On rencontre en ce moment sur les trottoirs de la vie pa-
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risienne beaucoup plus d'hommes mariés que de femmesap> partenant à la catégorie des femmes légitimes.
Ces dames se sont envolées vers les champs, elles pro* mènent leurs robes blanches dans quelqu'une de ces élégantes villas qui fourmillent à quinze lieues de rayon autour de Paris. Ces messieurs restent ici jusqu'à la saison des vacances et des chasses.
Une fois par semaine au plus, ils vont rendre visite à ces dames, du samedi soir au dimanche soir, ou au lundi ma* tin, et la plupart se plaignent alors grandement des occupations qui les retiennent au rivage. D'où il résulte que nos environs sont, six jours sur sept, à peu près exclusivement peuplés de veuves dont les maris ne se sont jamais si bien portes, tandis qu'on salue sur le boulevard des Italiens bon nombre de veufs dont les femmes sont fraîches comme un matin de printemps.
De cette situation natt une question que j'appellerai la question des intérims.
Quand un ministre prend un congé, et c'est ce qui se voit tous les ans à pareille époque, il ne s'éloigne pas sans laisser son portefeuille à un remplaçant provisoire. Pas plus lard qu'hier, le Moniteur nous apprenait que M. Baroûhe était chargé de l'intérim du ministère dos affaires étrangères, pendant l'absence de M. le comte Walewski.
Mais ce que la feuille officielle ne nous apprend pas, ce qu'elle ne peut nous apprendre, c'est comment seront remplis les intérims dans les ménages ,
Auprès de M^e A...?
Auprès de M. A...?
PARIS INTIMK. 95
Le mieux, assurément, est qH'sl n'y soil pas pourvu; mais, vous le savez, le mieux n'est pas toujours le vrai. Admettons, pour aujourd'hui, quoique la campagne soit mauvaise conseillère, que le portefeuille de M. A... ne court aucun risque. Il n'a pu le laisser à personne, attendu que c'est là un portefeuille d'affaires très-particulières et non pas étrangères. Personne ne l'usurpera en son absence?... Soit! Mais pendant que M*** A... prend son congé, c'est notre devoir de la prévenir que l'intérim ne chôme guère.
Les maris qui ont devant eux un ou deux mois de la vie de garçon à dépenser à Paris sont facilement rcconnaissablés. Au physique, ils ont dix ans de moins que la veille de leur faux célibat, le chapeau sur l'oreille, une badine légère et tout à fait jeune homme à la main, un lorgnon vainqueur à Vœil. Us donnent volontiers le bras aux petits jeunes gens, et les étonnent par leur jeunesse» Au moral, un mot les peindra : leur célibat d'occasion prend le mors aux dents au moindre prétexte coiffé d'un chapeau bleu, blanc, rose ou lilas. Ils courent comme un cheval de Franconi qui, par une métamorphose subite, deviendrait un libre et sauvage habitant de la plaine. Un pareil coursier échappé abuserait assurément de son indépendance pour se prouver à lui-même qu'il ne tourne plus dans le cirque
Tels les maris délivrés du bercail battent les buissons comme de vrais enfants prodiguesi Qui donne à diner ? — Eux. Qui organise les parties f — Eux, toujours eux. Ils trouvent succulentes toutes les cuisines de restaurateurs, et s'agenouillent devant les beautés frelatées pour qui les vrais jeunes gens n'ont plus un regard. Ce que c'est que
d'avoir une bonne cave à soi, à sa disposilion^ tous les
jours !
Il y avait une fois une Armide de plâtre qui avait pris
dans ses lacs un de ces Rcnauds de bonne volonté. Cet une
fois pourrait bien signifier hier. Renaud, par malheur ou
par bonheur, n'était pas encore un scélérat endurci. La
faim, l'occasion, l'herbe tendre l'avaient poussé à tondre
d'un pré, maintes fois fauché par autrui, la largeur de sa
langue, et il avait des remords. Il ne s'asseyait pas une
fois au festin coupable sans voir surgir en face de lui
l'ombre de Banco» je veux dire : le fantôme du contrat qu'il
« assassinait de coups de canif. Las de celte lutte avec sa
conscience, effrayé peut-être des représailles auxquelles il
ouvrait la porte du domicile conjugal, il sortit un beau jour,
et par une bonne résolution, du logis extra-conjugal pour
n'y plus rentrer.
Qui fut surpris? Ce fut la demoiselle abandonnée. Elle avait fait fond sur la constance de ce mari, garçon par la grâce de la villégiature, et voici quel était son plan : rester à Paris tant qu'il y resterait lui-même, mettre le temps et sii bienveillance à profit pour s'organiser un joli petit trousseau tout neuf, lequel on irait étaler à Bade à l'époque où le galant serait rappelé dans ses terres par l'ouverture des chasses.
Mais voilà que ces projets avortent par le brusque départ dont nous avons parlé. Le protecteur n'est plus là, le trousseau commandé reste sur les bras de la petite personne, cl il est un peu lourd. Conuncnt se tirer de ce mauvais pas ?
Au lieu de partir dans d(Mix mois, elle part, elle est par-
tic sur-le-chanip, partie sans bourse délier, et cependant avec toutes ses nippes composant m\ bagage qui, pour une demoiselle toute seule, est aussi considérable que celui de M. de Morny pour un ambassadeur.
Elle jouit pourtant d*un crédit médiocre auprès de ses divers fournisseurs. Mais elle s'est avisée d'un tour assez original pour ajourner leur payement à son retour.
Elle avait un cordonnier, elle en a pris deux ; une couturière, elle en a pris une seconde ; une lingère, un gantier, un bijoutier; elle leur a adjoint une autre lingùre, un autre gantier, un autre bijoutier. Elle avait commandé bijoux, jçanls, linge, robes, chapeaux et chaussures, un trousseau, enfin, au compte de M. A...; quand M. A... ne s'est plus trouvé là pour acquitter la facture, elle a fait chez de nouveaux marchands une seconde commande pareille à la première.
C'était doubler sa dette, dira-t-on ? A coup sur; mais en la doublant, — elle Tesciuivait.
Le premier cordonnier vint pour essayer ses chaussures. II y en avait huit paires, si vous voulez tout savoir. Il se trouva que les huit pieds droits gênaient la dame et avaient besoin d'une savante retouche. L'artiste emporta les pieds droits, laissa les pieds gauches, et naturellement ne parla pas de sa note, qu'il se promit de rapporter à quatre jours de là, en livrant sa fourniture complète.
Après lui, ce fut le tour de son confrère en saint-crépin. Lui aussi, tant souliers que brode([uins, avait été chargé de confectionner huit paires de chaussures. Les pieds droits allaient bien, les gauches laissaient à désirer et furent reçus
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à correction, comme disent les comités de lecture. Les pieds gauches retournèrent pour quatre jours au magasin d'où ils sortaient, laissant derrière eux les pieds droits. La facture du cordonnier fit naturellement retraite avec les pieds gauches.
Puis vinrent tour à tour la paire de couturières, la paire de gantiers, toute la si^quellc enfin. La même comédie se répéta, sinon avec la même symétrie, du moins avec le môme succès. Les fournitures incomplètement reçues de chacun étaient complétées par celles de son c-onfrère. Grâce à son stratagème, la belle était richement équipée des pieds à la lèlc, sans avoir affronté le quart d'heure de Rabelais. Autant elle avait mis de soin à éviter que tous ces braves gens se rencontrassent chez elle quand ils lui apportaient ses affaires à essayer, autant elle indiqua scrupuleusement H tous le môme jour et la môme heure pour livrer le reste de leurs marchandises et en recevoir le prix. Elle ne voulait pas qu'il y eût de jaloux.
Au jour dit, c'était mardi, à Thcure fixée, c'était midi, tous se présentèrent, exacts comme des soldats à l'appel, comme des chasseurs k la curée, comme des actionnaires à l'ouverture de la caisse qui leur a annoncé un dividende à toucher.
S'ils furent surpris de se trouver en si nombreuse compagnie, ils le furent plus encore, plus désagréablement surtout, en apprenant que leur débitrice avait, la veille du rendez-vous général, pris la clef des champs. Le concierge leur remit de sa part une carte sur laquelle un crayon railleur avait griffonné à peu près ceci : « Je pars pour une
croisière ; à mon retour, vous toucherez vos parts de prise, vous qui m'avez armée en guerre. »
Et voilà, quand Targcnt a pris congé de certaines bourses peu scrupuleuses, comment l'adresse remplit son intérim.
Ij6 monsieur qoi connaît tout le monde, — Des larcins littéraires. — Les sermons an théâtre. — M. Ponsard et un agioteur converti p<ir la Bourse. — M. Proodhon et nne Madeleine repentante.
18 joiUeC.
Pour le coup, c'est fait de nous, c'est fait de Paris, qui ne se relèvera pas d'un pareil départ : l'homme qui connaît tout le monde est parti. La nouvelle en est authentique, officielle*, nous voilà en deuil, jusqu'à l'automne prochaiu, de ce singulier personnage.
Nous avons reçu sa carte d'adien, enrichie des trois fatales lettres qui veulent dire : Je m'en vais. La majorité, le troupeau sans initiative, formule ainsi son signal de départ : P. P. C, depuis que l'usage des cartes de visite règne sur le globe, depuis un temps immémorial. Le petit nombre, l'élite, notre homme en tète, ont accompli une heureuse réforme dans cette langue laconique que parlent au moins
une fois chaque année les petits carres de carton : au lieu de P. P. C, pour prendre cong(?, ils disent: P. D. A., pour dire adieu ; ce qui est bien autrement éloquent !
Les regrets que laisse une personne derrière elle sont d'autant plus vifs, d'autartt mieux sentis, qu'elle a pris congé d'une façon plus distinguée. Aussi, Téloignement des partisans du P. D. A. fait-il un bien îiutre vide dans Paris que celui des sectateurs routiniers du P. P. C.
Dis-moi comment tu quilles tes amis et connaissances, et je te dirai qui tu es... Le style, c'est Tliomme.
Celui qui connaît tout le monde a semé cette semaine dans Paris deux ou trois milliers de caries P. D. A. (s'il en a eu un si petit nombre à déposer, c'est que déjà beaucoup de ses connaissances avaient pris leur vol dans toutes les directions) ; et mc^me, s'il s'est décidé à monter en chemin de fer, lui qui n'aime que Paris, c'est que le soin de sa réputation l'exigeait ; c'est qu'ici, le nombre des personnes à saluer diminuait pour lui trop sensiblement. Il est allé chercher aux bains de mer et aux eaux... des prétextes à coups de chapeau. Souhaitons-lui, sur la plage qu'il va fréquenter, dans le voisinage des sources autour desquelles il va errer, toutes sortes d'occasions d'exercer sa bonne volonté et de no ])as laisser se rouiller son bras.
Du reste, il est avéré que, quand notre original est à bout de connaissances, il s'en invente plutôt que de chômer î II a d'abord, pour agrandir son cercle, les connaissances de ses connaissances, et puis, quand la disette le presse trop, les étrangers eux-mêmes.
Les temps sont durs, et c'était bien le moment pour lui,
PARIS INTIME lOi
on cffft, (le lancer son significatif P. D. A. Il n'y a ici presque plus de femmes qu'un Parisien comme lui puisse s'enorgueillir de saluer au spectacle, — dans son avant-scène, — au bois de Boulogne, — dans sa voilure. Il n'y avait plus de ces rencontres après lesquelles on se penche vers Toreille d'un ami en lui disant d'un ton confidentiel :
— C'est la petite Mme de C*"... C'est la fameuse M"* de L"', — vous savez, celle qui donne de si beaux bals, où il est si difficile d'être présenté... Sans me vanter, je suis quelque peu de ses amis ; comptez sur moi pour vous mener chez elle l'hiver prochain, si le cœur vous en dit.
Avant de partir, le monsieur qui connaît tout le monde a voulu faire la connaissance du Fils de la nuit, ce drame à vaisseau de la Porte... on a envie de dire : du port Saint- Martin, et je l'ai vu à la première représentation. Il n'a pas manqué non plus celle des Amours forcées, au Vaudeville.
Ce théâtre continue, depuis les Filles de marbre, à faire à sa façon, et en chansons ou en tirades, un cours de morale publique. Il distribue aux enfants du siècle ses leçons comme le Petit-Manteau-Bleu, si célèbre naguère, n'épargnait pas ses soupes aux pauvres de son quartier. Depuis les Filles de marbre, le répertoire du Vaudeville n'est plus qu'une soupe au Desgenais.
n est encore dans les Amours forcées, ce personnage agaçant, dont la morale casse à chaque instant les vitres. Il n'est pas encore sous la remise.
Qu'on le mette donc à la porte, une fois pour toutes, ce cynique du foyer domestique, qui dit des injures à la fille de
marbre'oii se vautrant sur son canapé, et qui veut empôclïer la pluie d'or de tomber sur Danaé.Otc-^loi de son soleil, Diogène manqué 1 Aie pillé ; elle n'a pas pour longtemps à ôlro belle, courtisée et riche ! Ou si le spectacle du vice opulent te donne la iit-vrc, reste dans ton tonneau, moraliscs-y à ton aise, et surtout n'accepte pas les miettes du dîner de la belle, décidé que tu es à lui payer ton écol en injures.
Avant la représentation, cette pi^ce let Amours forcées avait fait grand bruit ; ou plutôt, il avait été fait grand bruit autour d'un litre qu'elle portail d'abord, et sur lequel la censure a posé son éleignoir : le Bagne de V amour. Ce litre, que la censure a confisqué, chacun le réclamait pour sien parmi les vivants, et je crois qu'il appartient en dernier ressort à un mort, à Balzac l'immortel !
Mais, c'est dans la république des lettres un tort, un ridicule, une mode, une manie de crier à tout bout de champ : Au voleur 1 au voleur ! L'un se plaint qu'où lui a pris son idée, un autre qu'on a détourné un titre dont il était légitime propriétaire, un troisième qa'on lui a dérobé une métaphore })our laquelle il avait négligé de prendre un brevet jusqu'à ce jour. Les réclamations pleuvent dans les petits journaux trop complaisants qui remplissent, dans ces affaires, l'office de bottes aux lettres. Toutes ces querelles sont mesquines, ridicules, et merveilleusement propres à achever do déconsidérer les écrivains qui y perdent leur temps et leur encre. Il semble voir dos fourmis se disputer un brin d'herbe en temps de famine. D'ailleurs, elles ont et'' j'igées depuis longtemps, ces querelles, et sans appel ; c'(*sl i\ elles que s'applique le plus .justement cet arrôl que
rendait La Fontaine contre le singe el le renard ; le singe se plnint quoiqu'on ne lui ait rien pris — > et pour cause ;
Hais toi, renard, as pris ce que l'on te demande.
L'on se rappelle encore involontairement, en face de ces larcins dont 1^ victimes j client les hauts cris, cette épi^ gramme de collège :
Ami, Ton m'a volé. — Qneje plains ton malheurt —Tons mes vers mannscrits. — Qneje plains le volear !
Notes qi:e, la plupart du temps, ceux qui pleurent si bruyamment sur le rapt de leur moindre idée, et courent aprôs elle comme après une fille de condition, ce sont les fruits secs do la littérature, ceux qui n'ont jamais jeté sur le papier que des titres, mais qui ont leur bissac plein d'inventions sans pareilles, s'il faut les en croire sur leur parole. Ils gardent leur gloire en poche, oubliant, comme disait Fabbë Delille, qu'il n'en est pas des réputations comme des olives, et que les pochetées ne sont pas les meilleures.
Ma foi, si leApick-pocketsWilérstÏTe^ n'avaient pas d'autres victimes à détrousser que ces messieurs, je suis sûr qu'ils donneraient leur démission de scélérats. Il y aurait plus de profit pour eux à être honnêtes gens.
Nous venons de dire un mot des sermons que le théâtre nous prodigue; opèrent «ils du moins des conversions? A-t-on oui dire que les auteura qui écrivent présentement les grandes pièces du Vaudeville, fussent assaillis de poulets
sur papier roso griffonnés par des Madeleines "grâce à eux repentantes, — « Monsieur l'auteur des Filles de marbrv^ je descendsT, corrigée par vos leçons, de mon piédestal ; je vends chevaux, voitures, tableaux, bijoux, vaisselle, j'en abandonne le prix aux pauvres, et je no trafiquerai plus désormais de ce que le bon Dieu m'a donné. »* — « Monsieur l'auteur des Amours forcées^ je rends à Maurice, — à mon forçat, comme vous l'appelez, — sa liberté le lendemain du jour où j'ai assisté à votre comédie, et comme, après tout, je ne l'ai pas marqué au fer rouge, j'espère qu'il pourra faire son chemin dans le monde, à présent que le voilà libéré du bagne de mon amour. »
Non ; ces messieurs les auteurs n'ont reçu aucune communication de ce genre. S'ils en avaient reçu, il est permis de supposer qu'ils ne nous en auraient pas fait mystère.
Mais, à tout Ponsard tout honneur I A lui il était réservé de recevoir d'un lecteur de la Bourse , une lettre aussi flatteuse que les certificats accordés par la Faculté et par les patients aux débitants de moutarde blanche : — « Monsieur le pharmacien, votre remède m'a guéri d'un mal d'estomac qui me tenait depuis vingt ans, et je digère maintenant comme père et mère. Envoyez-m'en bien vite un autre paquet, je vous prie. » — « Monsieur Ponsard, votre comédie m'a débarrassé d'une fièvre de spéculation qui me bnilait depuis longues années, et que je croyais incurable. Vous m'avez ouvert les yeux à des clartés nouvelles : je vois, je croiff, je sais, et je n'ai plus une seule action, plus un seul de ces chiffons trompeurs qui sèment de primes le bord du précipice. J'ai tout vendu, au hasard, à n'importe
quel cours. Me voilà quasi ruiné, grùce î\ vous. Merci, mon sauveur! »
Une pareille conversion ne semble-t-elle pas imitée du s>-stème de ce philosophe populaire qui se jeta dans la rivière, un jour de pluie, de peur d'être mouillé? Il se noya, mais il ne fui pas enrhumé.
Ce sauvetage d'un spéculateur par M. Ponsard rappelle encore l'histoire de cette vieille femme qui brûlait dans sa maison incendiée, quand un homme généreux vint Tarracher aux flammes. Elle avait ses vêtements en feu; son sauveur la jette dans une mare pour l'éteindre, et la noie. Cette mare, grossie par les pluies, avait six pieds de profondeur.
Aussi M. Ponsard, qui a bon cœur, n'a pu s'applaudir qu'à moitié d'une cure qui coûtait si cher à son client, et il a reçu l'expression de sa gratitude avec un embarras beaucoup plus amusant que la comédie de la Bourse, L'opérateur a été effrayé de son opération, et il semble craindre maintenant que les agioteurs n'élèvent un bûcher expiatoire, où ils brûleront actions, coupons de rentes, eux-mêmes, aux pieds de la statue de M. Ponsard. Heureusement, rien n'est perdu encore : le grand prêtre de V Honneur et V Argent exhorte ses fidèles à la patience, dans une lettre qui doit être considérée par eux comme un manifeste.
Une autre correspondance curieuse, et qui fait à plus juste titre encore le tour de l'Europe sur l'aile des journaux, c'est celle de M. Proudlion avec une écuyère de l'Hippodrome. La demoiselle s'était senti un caprice pour la vertu... n II arrive un âge, a dit M. 0. Feuillet, dans Ré-
(hm/jUan, où les honnrtcs femmes sont teni(^es par le mal. En revanche, les autres ont leurs crises de vertu. Mais se perdre est plus facile que se sauver, et ces caprices d'honnêlet(? ne sont guère que des comédies qu'on se joue à soimême pour se divertir un moment. On se met sur le visage un masque de vertu, pour savoir quelle mine cela vous fait, et l'on s'en tient là. »
Telle la demoiselle en question de l'Hippodrome , un jour où Mondor n'allait pas à la campagne, et où Arthur était en activité de service auprès d'une tante, s'est avisée de prendre le père Proudhon pour directeur et do lui demander l'adresse de la vertu. — a La vertu, où est-ce ça, s'il vous plaît? Ça perchc-t-il, ça vole-t-il? Qu'est-ce que ça mange? » — A quoi M. Proudhon a répondu gravement : La vertu est la santé de l'âme ; le Ivsl\ ail , la chasteté et la mortification sont les médecins qui vous rendront celte santé perdue.
Vous voyez d'ici l'amusement et l'étonnement des lecteurs. Quoi I lui aussi, M. Proudhon, l'auteur des Contra^ dictions économiques, la terreur et l'amusement de notre Athènes répuhlicainc de 1848, amené à dire son mot sur la rédemption des pécheresses I... Pascal, il est vrai, nous a bien laissé un fragment sur l'amour... Et M. Proudhon, interrogé comme un des sept sages de Grèce par une vierge folle, a répondu avec conscience et bonhomie. Là-dessus quelques clairvoyants se mettent à soupçonner l'impitoyable sophiste, l'ogre socialiste, d'être tout simplement un excellent homme, un peu naïf à ses heures, comme tous les grands travailleurs.
PAHIS INTIME 107
n fallait au moins de la bonne volontr pour traitoi sérieusement les velléilés de conversion d'une demoiselle qui, après avoir fait un cours de morale et d'équitation mêlées à THippodrome, n'a pas trouvé dans les principes (^u'on y enseigne de préser\-alif contre l'ennui, et se met à avoir du vide dans rànie. Je vais vous dire tout de suite ce qui m'empêche de croire aux bonnes intentions de cette fille, pour laquelle M. Proudhon s'est mis en frais de prose et de prône. Si elle n'avait pas voulu plaisanter, s'il n'y avait pas au moins un alliage de raillerie dans son repentir, elle lui eût donné une direction moins excentrique. Ce n'est pas à la porte de M. Proudhon qu'elle eût frappé, mais tout simplement à la porte de son curé. Une La Yallièrc bourgeoise, fût-elle élève de l'Hippodrome, ne peut prendre les bras de M. Proudhon pour le couvent des Carmélites qu'après un 9ouper prolongé et pour soutenir quelque folle gageure.
Je crois que les électeurs facétieux qui naguère portaient Abd-el-Kader à la présidence de la république française étaient tout juste aussi sincèrement républicains que M"° Madeleine ***, qui a élu pour son guide spirituel M. Proudhon, est sincèrement convertie à la vertu.
De l'allumette chimique. — Les effets et les causes.
36 sepienibic.
J'ai lu ou rêvé, mais je crois bien avoir lu que l'allumette chimique venait d'être bannie des États de Parme. C'est là une mesure qui nous paraît éminemment prudente et paternelle. Le céleste empereur de la Chine, fermant de son mieux les portes de l'Empire du Milieu à l'opium qui hébète ses sujets, n'était pas plus sage.
L'allumette chimique est un des plus abominables engins que la civilisation ait produits. Elle n'a pas de longs états de service, et déjà la liste de ses méfaits est considérable. Grâce à elle, chacun de nous porte l'incendie dans sa poche. La malveillance et Tétourderie sont armées grâce à elle.
Je redoute moins un volcan sérieux qui fait éruption de loin en loin, et qui se tient à peu près tranquille pendant des siècles, quand il a dévoré une ville, que je ne déteste ce fléau permanent, toujours disposé à faire explosion , toujours prêt à brûler l'humanité à petit feu et en détail.
Si vous suivez M. Alphonse Karr dans la croisade qu'il s'est mis à prêcher contre le tabac, il faut en même temps lever Tétcndard contre l'allumette chimique allemande.
PARIS liNTIME 109
L'Allemagne a mal mérité du monde en Tinvcnlant; elle a travaillé à la conflagration universelle.
Remontez des effets aux causes ; vous verrez que si les allumettes ne font pas les fumeurs, du moins elles contribuent à les faire. C'est de l'allumette que procèdent en droite ligne l'amadou chimique et toutes les autres préparations inflammables dont nous bourrons imprudemment nos vêtements, pour avoir toujours du feu sous la main. Supprimez ces provisions de feu portatif, le fumeur sera forcé de s'abstenir la moitié du temps. Il n'a pas toujours là un confrère dans l'exercice de ses fonctions, auquel emprunter une étincelle; les prétresses qui desservent les bureaux de tabac ne sont que des vestales imparfaites qui laissent s'éteindre le feu sacré depuis minuit jusqu'au matin. Bref, si nous n'avions pas dans nos poches l'occasion qui fait le fumeur, nous fumerions moins, ce qui est déjà un acheminement à l'extinction radicale de cette mauvaise habitude.
Yoici une proportion : l'allumette chimique est aux briquets et aux pierres à feu qu'elle a détrônd's ce que les chemins de fer sont .aux diligences et aux pataches. Il y avait, relativement, bien peu de voyageurs avant l'invention des machines Grampton; il y aurait bien moins de cigares de brûlés, sans la découverte des allumettes chimiques.
Grime plus grave ; l'une d'elles a failli faire tout récemment d'une des reines de Paris un paquet de cendres.
L'allumette était par terre ; la dame mit le pied sur elle sans s'en apercevoir. L'allumette prit feu ; le feu prit à la
110 PARIS INTIVi:
robe de la dame» robe de gaze eu de mousseline, justement, et traînante ainsi que la mode Vordoniie. En moins de temps qu'il ae nous en faut pour lrae« un naoi, la flamme entoura la pauvre femiae et monta jusqu'à son eou. Si elle avait eu un peu moins de présence d'esio-il, 91 les secours eussent été un peu moins prompis, un affreux homicide s'aoeomplissait par le fait d'une allumeUe oubliée.
Il s'en est fallu de l'épaisseur d'un des eheveux de la dame» qui sont les plus fins, les plus beaux, les plus blonds et les phis soyeux du monde, que la fin tragique de M** de Vaines eût un pendant dans les annales parisiennes.
Vous rappelez^^vous celte bjstoire et ee deuil? M^" de Vaines était peui^tre la plus jolie , la plus ebismaate et Is phts jeune dans nne société oà tout le mmàe avait vingt ans, de la gràee et de L'élégance. Elle était par^nAe de M. Guiaot, ou tout au moÂas alliée à la famille de Vénineat historien. Un soir d'automne, il y a de cela six ou sept ans, elle aehevait sa toilette devant sa cheminée, ponr se nnidre à un petit bal. On était à la campagne, ei la soirée avait été frokie. Comme elle attachait son bouquet de corsage» te flamme du foyer mordit le bas de sa robe et ne lAcba pkas sa proie qu'après l'avoir dévorée. M""' de Vaines véeui quelques heures, le temps néeeesaire pour sonffrir comme un martyr et mourir comme un ange.
Le feu qui dort et qui couve son explosion n'est pas moins terrible. Vous l'avez vu : une allumette, un félu» un rien que les gamius dédaignent de ramasser, et que le setr» à la sortie du spectacle, ils donnent gratis à Earpagon ^unad on
PARIB INTIMK lit
ami lui a offert, le spectacle d*abord, le ci^re ensuite ; un petit édal de bois grossièremenl taillé, rouge ou bleu d'un bout, a été sur le point d'avoir raison d*uue de nos plus grandes dames dont le port, le nom. la beauté sont si imposants, et quasi royaux.
n est permis aux petites causes de produire de grands effets ; par exemple, on tolère que M. Scribe pacifie l'Europe avec son Verre d'eau, mais c'est à condition que les grands effets produits par ces petites causes seront satisfaisants. Je ne connais rien de plus lamentable qu'une catastrophe pu» biique ou priTée dont l'auteur est un atome imperceptible. Le sort qui frappe semble alors railler en même temps ses Tictimes.
XÏV
V** la comidsM de Ftti-JamM n mieux.— Us Trais pauTrM de Paris.
3 octobre.
C'est si rare, une bonne nouvelle 1 Quand on en tient une, il faut se h&ter d'en faire part à ses amis et connaissances. Annonçons donc bien vite, et surtout sans phrases, que la société parisienne est rassurée maintenant sur les suites de l'accident arrivé à M"** la comtesse de Pitz-James. Les médecins comptent qu'elle en sera quitte pour d'affreuses souffrances héroïquement supportées ; ils espèrent même que le
Ht PARIS INTIME
feu n'aura pas l'indignité de laisser des traces de son passage sur la peau de la belle et vaillante patricienne.
Je veux écrire, sous la dictée des échos qui entourent la noble comtesse, quelle est la grandeur de son courage au milieu des tortures. Il y a un privilège que les révolutions n'ont pu enlever à notre aristocratie française, et dont le temps ne la dépouillera jamais : celui de savoir souffrir. Chateaubriand disait des Bourbons ses maîtres : a Cette raco sait admirablement mourir : il y a huit cents ans, il est vrai, qu'elle apprend la mort. » Eh bien , notre noblesse, qui a suivi longuement l'école des souffrances, les sait aujourd'hui par cœur ; elles n'ont plus rien .sur quoi elle hésite. Son âme est endurcie au malheur comme la main du batelier à Texercice de la rame. On voit sourire une comtesse au milieu de souffrances à renverser un porte-faix.
Couchez sur ce lit de douleurs une bourgeoise, une grisette ou une dame aux camélias, vous ne verrez plus l'Ame se raidir de même contre le corps. La première ira de soupirs en évanouissements, et d'évanouissements en soupirs ; la seconde, tour à tour, mouillera de larmes ses rires et essuiera ses pleurs avec des éclats de gaieté ; la troisième ne poussera qu'un cri, du matin au soir et du soir au matin.
Telle sa peu stoïque aïeule. M"** Dubarry, faisait une scène à l'échafaud avant d'y monter.
II ne faut pas leur en vouloir pour ces inégalités de leur courage : celle-ci n'a appris qu'à effeuiller des roses, et son éducation ne s'étend pas jusqu'à la connaissance des épines. Celle-là, la grisette, a supporté plus d'un mauvais jour : après la vraie grande dame., c'est elle qui montrera le plus
d'énergie. Il ne lui manque, pour ôlre h la même hauteur, qu'un peu plus de dignité et des traditions recueillies dans le passé de sa race. La bourgeoise, enfin, est faible comme une enfant née d'hier, contemporaine de la vapeur, des berlines moelleuses et des sofas capitonnés. Elle est fille de l'indastrie et du confortable ; elle n'a pas dans son héritage de vieilles cuirasses faussées et des tronçons d'épée; il ne lui coule pas dans les veines le sang de ces hardies amazones d'autrefois, qu'on voit chevaucher, panache en tête dans l'histoire. Autant qu'il lui est permis de remonter dans ses annales domestiques, elle y trouve des receltes pour mettre le pot-au-feu, et non pas pour lutter contre la douleur.
Les Italiens ont commencé leur saison par Cenerentola. C'eût été bien choisir si l'on savait encore interpréter cette divine musique. Mais cn(re les mains des chanteurs italiens d'aujourd'hui, même les meilleurs, les partitions du maître nous font l'effet de ruines sublimes, abandonnées des hommes, où l'on verrait errer les chats laissés par M. Verdi dans la gorge des artistes.
Cette première soirée rappelle toujours un peu la première composition qu'on fait au collège le lendemain de la rentrée des classes : — Ëcoliers et professeurs, artistes et public, tout le monde est animé des meilleures intentions, mais le feu sacré ne flambe pas encore. — Les amis ei compatriotes des chanteurs, qui étaient nombreux dans la salle, battaient en vain le briquet avec leur enthousiasme méridional si prompt à s'allumer; l'étincelle avait peine à se communiquer.
lli IPARtg INTIME
Maintenant, que le pain soit cher, que les loyers soient hors de prix, cela ne doit pas nuire au Théâtre-Italien. Nous ne sommes pas Parisiens pour nous préoccuper du pain quotidien. Ici, la question vitale, au moins pour les petits jeunes gens de Torchestre, c'est celle du gant quotidien. Tant qu'il n'y aura pas de disette de peaux de chevreaux, nous aurons au moins de quoi satisfaire nos pre« migres nécessités.
J'ai toujours haussé les épaules à ce vers de M. Ponsard que Laferrière disait de son Tplus dramatique accent dans r Honneur et l'Argent :
Moi qui D*ai pas dîné, pour acheter des gants I
Eh ! ami Georges, tu n'es pas trop à plaindre, si les gants te vont bien, si tu ne les as pas déchirés en les mettant, et si les boutons sont solides à leur poste. C'est là ressentie], quand on a vingt-cinq ans et l'habitude du monde. C'est tout simple, ne pas dtner pour acheter des gants. Cela se fait tous les jours; c'est le régime de bien des gens qm se gardent d'en parler. On achète des gants, on se fait coiffer, et puis l'on se rend au bal à jeun, en sautant sur la pointe des pavés. Le bal vous fera souper aux truffes et au vin de Champagne, entre une duchesse et un millionnaire dont vous serez l'égal tant que dure la nuit. Voilà ce que rapporte une paire de gants de 3 francs 40 sous. Ce n'est pas déjà un si mauvais placement I et celui qui a troqué son médiocre dtner à table d'hôte contre cette paire de gants qui le transporte en paradis pour quelques heures, ne doit pas larmoyer sur le marché qu'il a fait.
En revanche, nous nous apitoierions de tout notre cœur sur son malheureux sort, s'il venait nous dire en vers d« M. Ponsard, ou même eahumhie prose : — « Je sors de ta> b]e;j'ai dtné abondamment, bourgeoisement, bêtement à ma pension, et je n'ai plus un sou pour acheter des gants, et ma cousine dansera avec un autre que moi ce cotillon qu'elle m'avait promis depuis quinze jours... » Yoilà vraiment une infortune considérable et attendrissante!
Yoilà les vrais pauvres de Paris, dont l'Ambigu vient d'être bien inspiré en mettant les angoisses en drame, et le nom sur son affiche. Les Pauvres de PariSy c'est Paris tout entier. Ce Paris magnifique, aux boulevards éblouissants, au luxe sans rival, qui porte une ceinture de ma^anns et de bazars qui brillent le soir comme des diamants ; ce Paris où les femmes ne vont plus à pied pour cause de crinoline et de dédain pour le sol d'où elles sont sorties, où la spéculation compte les millions par centaines; ce Paris luisant, chamarré, bariolé, doré, étincelant, est pauvre malgré tout cela, ou plutôt à cause de tout cela. Otez une petite élite de deux ou trois cents privilégiés, les autres, — et je ne parie que des heureux du monde ou les soi-disant heureux— jouent du matin au soir cette triste comédie : luxe et indigence. De ces pauvres-lft, il y en a qui ont cinquante mille livre de rente, et qui sont à plaindre cependant, parce que leurs cinquante mille livres de rente les obligent à en dépenser soixante-dix ou quatre-vingt mille. H y a des familles qui occupent un appartement de six mille francs, qui donnent à danser tous les quinze jours, et dans ces soirées vous verrez quelquefois le maître de la maison refuser obs-
lioémcnt de faire un qualrième au whist, parce que son gousset et ses tiroirs sont vides.
Ce n*est pas un tableau de fantaisie ; on pourrait citer des noms, si ce n'était une cruaul'é infâme de soulever les voiles qui cachent ces blessures secrètes. Un soir, un père de famille donnait un bal ; à deux heures du matin il s'est jeté par la fenêtre. On a parlé tout haut d'un accès de fièvre chaude, et tout bas d'une ruine subite. Ni Tune ni l'autre de ces suppositions n'était vraie ; il s'est tué parce qu'il avait perdu une misérable somme, chez lui, dans son salon doré, et que ni lui, ni les siens, ni ses domestiques, ne pouvaient acquitter sur-le-champ, en réunissant leurs ressources, celte ridicule dette d'honneur.
Ailleurs, c'est le rôti qui est supprimé pour permettre à la mère et à sa fille d'aller dans le monde chaque soir avec des toilettes nouvelles; en même temps le cheval du fils de la maison mange le dessert. On n'achète plus de livres, on ne s'abonne même plus au journal ; la cuisinière ne va plus guère chez le boucher, à peine chez le boulanger. Gomme nos amis ne voient ni le vide de notre esprit, ni le vide de notre estomac, c'est sur ceux-ci que l'on économise, et l'on paraît à l'Opéra, au bois de Boulogne, aux ciiux, aux bains de mer, sur le même pied que les gens qui ont deux fois plus de fortune que vous.
Nous connaissons un de ces intérieurs que l'élégance et la gêne habitent de compte à demi en faisant le moins mauvais ménage qu'elles peuvent, où le proverbe : charité bien ordonnée commence par soi-même, a reçu une application assez ingénieuse. La maîtresse du logis a deux filles; et ces
trois daines passent leur temps à organiser, avec une aclivite menreillense, de petites loteries de société au profit de pauvres que je n'ai pas besoin de désigner plus clairement, après ce qui précède. La loterie de charité est chez elles en permanence. Leurs amis sont prévenus, et dès que Ton voit arriver ces dames en visite, on comprend qu'il faut prendre des billets ou donner des lots. Elles-mêmes placent là toutes leurs vieilles nippes hors de service, leurs écrans fanés, leurs éventails hors d'âge, leurs porcelaines ébréchées. Dès qu'elles sont seules, entre elles, elles travaillent, et quelquefois nuit et jour, à de petits ouvrages qui figureront à l'étalage de la loterie, et qui, sortis des mains de ces demoiselles, forcent les jeunes gens à prendre tous les billets qui restent^ sous peine d'être coupables de lèsegalanterie.
Les bénéfices de cette spéculation ne sont pas gros, d'autant plus que, le jour du tirage, il faut donner du thé, des petits gâteaux, éclairer le salon. Cependant, fréquemment répétée, intelligemment menée, la petite loterie clandestine non-seulement fait ses frais, mais encore paye les cigares de Fan, les gants, les fleurs et les voitures des autres.
Yoilà les pauvres dont Paris a le triste monopole; voilà le paupérisme dont aucun rapport officiel ne pourra jamais sonder les plaies ni calculer la profondeur. Il est partout, et il n'est nulle part; il se cache dans les cendres d'un foyer où l'on ne met jamais de bois que quand il y a là un étranger. C'est l'hôte inconnu de plus d'un intérieur où ni TOUS ni moi ne le soupçonnons ; il a remplacé le grillon joyeux qui chantait sa chanson tandis que la famille bour-
geoise d'autrefois, te pieds sur ses chenets modestes, mtis bien chauds, digérait tranquillement, loin des rêves d'ambilion, un repas abondant. Maintenant, prêtes Foreille : tous entendrez en duo les voix discordantes du iuxe et de Tin* digence.
Et puis, quand les besoins sont si pressants et les tentalions si grandes, étonnons-nous après cela qu'un caissier de chemin de fer vole des millions, ou qu'un braconnier de k coulisse empoche quelques paquets de billets de banque. L'étalage de la société actuelle est provoquant comme celui d'un changeur.
Vous rappeles-vous cette anecdote bien connue? Voltaire était dans une société où chacun tour à tour contait son histoire de voleurs. Quand ce ftit à lui de prendre la parole : a Messieurs, dil-il, il était une fois un fermier général... h On se mit à rire, et on ne lui demanda pas la suite de son conte.
Eh bien, nous n'avons plus de fermiers généraux; mais si nous nous mettions à raconter des histoires de voleurs, nous en aurions pour longtemps.
Recette pour améliorer les enlèvements.
iToetobre.
C'est une grande étourderie de la part de la jeune femme
qui cammel une £aule de nature à défrayer la chronique parisieiuie» de ne pas bien choisir sa saison. Il est tel mois où la femme la phis en vue peut déserter la maiaoa conjugale sans qu'on ail le loisir de s'occuper d'elle plua de vingtquatre heures. U est telle autre époque de l'année où une simple élépnte ne peut di^rattre dans le gouffre de perdition sans mettre le feu à une traînée de commentaires où les oisifs renouvellent sans cesse la poudre.
Une Parisienne joUe, petite^ mignonne et gracieuse» vient de dire indûment adieu aux pénatea domestiques, fille aimait trop les volants i
Recette pour métamoniAioaeren peu de temps une femme coome il faut en femme perdue. Mettez ensemble quelques grains de beauté et une loite dose de coquetterie, peu de revenus et beaucoup de dépenses. Le résultat est infaillible* La femme peut se tenir un peu plus un peu moins de temps drtxmt snr la pente, sekw sa force ou son adresse ; elle finira tot^jours assez promptement par rouler dan& le bas^fond*
Il y en a qui, en ce péril extrénw, trouvent moyen de se faire enlever. L'enlèvement, c'est au moins une chute dé* gttisée, qui joue à l'essor vers les hantes cimes de la poésie et de l'amoiur.
Elle a été enlevée, celle dont la malheureuse hîatoiie est a^|onrd'bùs la pAture des entretiens ajSunés de scandale. Et voyei où mène rirréfleûon, et comme il faut consulter, même dans ses foJies, à défaut de son cœur, à défaut de sa raison, ce dernier ami ^- qui ne nous abandonne jamais et qui s'appelle le calendriers^ aVant de s'embarquer pour un si hardi voyagci
lîO PARIS INTIME
Si M*"" de X.... était montée dans la berline fatale la veille (fc quelque grande bataille, au printemps, àTépoque où la mêlée mondaine est si animée qu'on n*a pas un moment pour relever ceux qui sont par terre, depuis longtemps il ne serait plus question d'elle en dehors du cercle, intéressé à la discrétion, de sa famille et de ses vrais amis. Elle a levé l'ancre en automne, l'imprudente ! dans les jours inféconds où les violons dorment comme des marmotes au fond des étuis, où la causerie languit et cherche sa pAture, armée d'une curiosité aux dents longues. En cet ^n^re chien et loup de la vie parisienne qui succède à la saison des eaux et précède la saison d'hiver, il ne fait pas bon rencontrer la chronique embusquée et guettant un scandale au passage ; elle s'acharne après sa proie, elle la tourne, elle la retourne, elle la montre au public sous toutes ses faces, jusqu'à ce que le dieu des épaves lui envoie un autre butin.
Si nous étions femme, si nous avions par malheur arrêté le détestable projet de faire rouler notre carrosse dans l'ornière des enlèvements, du moins nous aurions eu la sagesse de dire l'irrémissible : fouette cocher, au printemps dernier, la veille du baF de M"* Pozzo di Borgo, par exemple, qui mettait toutes les cervelles en l'air, ou d'attendre jusqu'au printemps prochain une occasion pareille.
Quand on sort d'un salon, on ne va généralement pas choisir le moment où les regards inoccupés sont prêts à fondre sur vous, où les oreilles qui n'ont rien à faire com[>tcront vos pas. Au contraire, on s'esquive discrètement quand le whist, la musique, la conversation ou la danse favorisent votre retraite.
Au milieu de certains silences, le bruit d'une porte ou d'une portière qui se ferme résowie comme un coup de tonnerre. C'est un coup de tonnerre durable, si la portière est celle de la berline aux enlèvements.
Donc, voilà la moralité de Tbistoire : Au rebours des militaires, les femmes comme il faut qui veulent s'échapper du camp doivent déserter en temps de guerre, au milieu des préparatifs de la bataille. En temps de paix, leur désertion est une faute capitale.
Mort de II>"« la comtesse de Fitz-James.
24 octobre.
L'événement de la semaine parisienne, c'est la mort lamentable de M™' la comtesse Charles de Fitz-James. Le feu ne pardonne pas. On croyait sa victime sauvée, on le disait, je l'avais écrit il y a une quinzaine de jours. Elle est morte avant-hier, après un mois de souffrances, de la mort qui emporta naguère la princesse de Léon, et plus récemment M«>« Maurice de Vaines.
Elle a marché sur une allumette chimique, et un mois après elle était morte. Aujourd'hui môme le senice funèbre a lieu à Marly, où, depuis quelques années. M"* de Fitz- James vivait retirée dans un délicieux ermitage.
C'est là que la mort est Teaue la prendre^ au milieu de ses fleurs, au milieu de ses eaCaata^ sous la protection d'un mari au eœur loyal et militaire comme son nom. Mn>« de Fitz-Jame^ était née M"*" de Poilly. La mort plane depuis quelque temps sur cette fan»Ue; il n'y a pas encore on an qu'elle a emporté V infortunée princesse Woronzoff^ bellesoeur de M"''' de Fitz-James par son mariage avec M. de Poilly.
Depuis dimanche soir, les médecins, qui n'avaient jamais partagé la confiance à laquelle on s'était trop facilement abandonné dans le monde, désespéraient de la vie de M°^* de Filz-James. Cette belle créature ravagée par la flamme s'empoisonnait elle-même par une sorte de suicide involontaire. Son sang — de ce sang si beau, si pur, qui lui donnait une carnation incomparable, le feu avait fait du venin;— au lieu de s'épancfaer au dehors, son sang gâté rentrait des plaies du dos à l'intérieur du corps, et le tuait. C'est là riiorrible explication qu'on m'a donnée de cette fin navrante.
Il y avait dans la beauté de W^ de Fitz-James quelque chose de ai fort, de si triomphaat, de si assuré contre tous les risques, que chez les iodifférests, chez ceux qui l'avaient aperçue une fois par hasard, sa mort causa une stupeur mêlée d'effiroi» Ua monument admiré la veUle s'écroolerait subitement qu'on n'en ressentirait pas une eommotioa plus profonde. A côté de cet arc de triomphe en pierres de taJUe, que sont dos cbétives maisons de plâtre et de boiat A eôté de cette comXesse à la jeunesse si puissante qu'elle semblait devoir durer toujours, de quoi ont l'aii née beautés bourgeoises qui n'ont vingt ana qu'un jjOUK? Qui vivra,
quand elle mairt, qaand sa Tie était à la mem du moindre aeddentî
Voilà ce que se demande le public avec alarmes autour de ce tombeau qui va être scellé dans quelques heures. Nous n'essayerons pas, nous n'oserions pas essayer de peindre ce qui se passe dans fâme des parents et des amis de la pauvre trépassée.
Elle avait des amis véritables, car elle était bonne et gaie autant que belle. Elle représentait parmi nous une race de femmes qui bientôt aura disparu, laissant la place à de mignonnes poupées qui ont des nerfs, des vapeurs, des caprices, jamais de passions, des petits visages pâles ou roses, selon la mode, tristes ou gais, selon le vent qui souffle, sans couleur et sans caractère à eux. M«* de Fitz-James avait l'ampleur physique desportaits du dix-septième siècle, comme elle avait Ténergie morale des femmes d'un autre âge. Elle était gentilhomme autant que femme. Quand on la voyait de près, quand on avait l'honneur de causer avec elle, sa nature si vaillamment trempée vous faisait mieux comprendre l'héroïsme mêlé de belle humeur que nos pères et nos mères ont montré au pied de Téchaféud, au milieu des buissons de la Vendée, derrière les verrous de la prison, ou au sein des misères de l'émigration; héroïsme sans phrases et sans emphase, héroïsme bonhomme, si l'on peut parler ainsi. Ses forces étaient grandes, aussi de rudes épreuves lui ontelles été envoyées... Je parle de la noblesse française, et je parle de M»* de PitzJames.
Quand elle était dans un bal, nos jeunes gens, espèce diminuée, en paraissaient plus petits. C'est précisément à un
bal que nous la vîmes pour la première fois, il y a quelque huit ou dix ans. Elle était en blanc, mise avec richesse et simplicité, mise selon son goût, au moins autant que selon la mode d'alors, car elle était de ces reines qui regardent la mode en face et osent lui dire son fait quand cette autre souveraine franchit les limites du beau, du vrai et du bien en manière d'atours. La mode a ses sujets humbles et soumis et ses grands vassaux quasi indépendants. Mm« de Filz-James était de ceux-ci : son élégance était à elle, assortie à sa personne, et dominait un peu le qu^endira-t-on. Quand elle s'éprenait d'une forme ou d'une couleur, elle lui restait obstinément fidèle pendant une, quelquefois deux saisons. Elle se faisait faire à la fois — rare et courageuse magnificence dont les femmes qui me lisent comprendront la portée, — plusieurs chapeaux ou plusieurs robes pareilles.
C'est donc dans un bal que nous la vîmes pour la piemière fois avec l'émotion que cause à un débutant de moins de vingt ans, perdu dans la foule des habits noirs, une femme dont la beauté, le nom et le renom sont éclatants. Adossé contre une porte, nous observions curieusement, presque avec jalousie, les hommes qui s'approchaient d'elle tour à tour pour l'inviter à danser, s'asseoir près d'elle ou la saluer. Avec un mouvement de joie enfantine, nous jugeâmes que pas un d'eux n'était digne d'elle, et comme tout homme a été Chérubin, moins ses succès et son ruban, ne fûtce que pendant vingt minutes, nous rèv&mes qu'on nous présentait à la belle comtesse, et qu'après avoir valsé avec nous, elle ne voulait plus valser qu'avec nous de toute la
soirdc. Oh ! le beau rêve que lit là cet c^chappé de collège qui ne songeait à rien de plus, je vous jure, qu'à se faire aeoorder un premier prix de danse par cette imposante inconnue.
Ce soir-là, précisément, on dansait en petit comité chez une femme qui était quelque peu parente à M"** de Fitz- James, une autre beauté célèbre que le choléra a emportée il Y a trois ans, et en vingt-quatre heures, en plein épanoaissement d'une jeunesse dont on avait oublié le commencement et dont personne ne pouvait prévoir la 6n. Nous n'osâmes pas réclamer de son obligeance l'honneur d'être présenté à M"*' la comtesse de Fitz-James. Nous attendions avec espoir et crainte, tout ensemble, que le dieu du cotillon^ qui mélange à son gré les couples et les danseurs, mit sa taille dans notre bras droit. Le dieu ne itianqua pas sa misnon ; mais, il nous en souvient, nous étions si intimidé pendant le tour de valse qu'il nous procura, que nous ne dansâmes pas en mesure... Notre illustre professeur Gellarius aurait bien souffert s'il avait été présent !
Qu'on ne me blâme pas de mêler au sacré de cette mort le profane de mes réminiscences. Qu'on ne m'accuse pas d'irrévérence, si je parle de chiffons, de violons, et d'une églogue de salon jouée dans le silence de mon cœur, tandis qu'à quelques pas, par le chemin de fer, de la ville où j'écris, la morte est peut-être encore étendue sur sa dernière couche mortelle. A côté de la chambre où gtt le cadavre de Juliette, Shakspeare fait jaser les musiciens qui avaient été commandés pour ses noces. Dans la vie d'une femme, tout est matière à chiffons, même le deuil le plus sérieux ; dans
iS6 PARIS INTIME
la mort la plue tragique et la plus sainte d'une femme qui a brillé dans le monde, on entend encore Fécho lointain des chansons et des fêtes que la drconstance change en accents funèbres.
La dernière fois que nous avons vu M"** de Filz- James, c'était chez elle, à Marly. La veille, elle s'était brûlé le doigt avec de la cire à cacheter. Maintenant qu'elle est morte d'une autre brûlure, je me rappelle cette circonstance podrile. Ce fut un point noir ce jour-là dans sa belle humear ordinaire. Ce n'était ni un avertissement, ni une prédestination ; tout le monde s'est brûlé le doigt maintes fois, et cela ne tire pas autrement à conséquence. Les brûlures mortelles ne sont pas pour tout le monde ; elles sont l'apanage des grandes beautés et des grandes dames. C'est pour elles qu'un inquisiteur invisible se donne la peine d'allumer le bûcher qui les consume vivantes, phénix qui ne renaîtront pas, comme si leur supériorité n'était pas orthodoxe.
Polonais et Polonaises. — Le demi-monde et le monde et demi. — M. Alfred de Vigny ^tComplègne et rarchevécbé de Cambrai. — • I^e cbâteaa d'OfTemont et la maniaise de Brlnvllliers, mystification historigue par If. C*** d'O*^*.
81 octolkre.
Je ne dis pas que je n'estime pas les Polonais, mais je fais infiniment plus de cas des Polonaises.
Un Polonais n'est qu'un homme comme un autre , plus disposé peut-être que tout antre k porter une redingote boutonnée jusqu'au menton, garnie de brandebourgs et d'une double rangée de boutons en forme d'olives. Une Polonaise est une fée.
Elles ont sur les Parisiennes deux avantages considérables : elles savent, tandis qu'il est devenu de bon ton pour les Parisiennes d'ignorer; elles osent, tandis que les Parisiennes craignent.
Une Polonaise osera très^bien accepter un souper d'hommes dans n'importe quel cabaret doré du bouleVard ou du Palai»» Royal. Seule de son bord, elle tiendra tête à cinq ou six convives du sexe masculin dont aucun ne s'abstient de lui ^re la cour, parmi lesquels elle ne compte ni père, ni mari, ai frère. Nos femmes du monde ne soupent guère dans ces eondilions-là ; on n'est cependant pas du demi -monde pom* avoir plus de hardiesse qu'elles, et Je serais tenté de créer, en faveur de ces princesses aux allures dégagées, une omivelle catégorie : le monde et demi. C'est le monde, plus nne fraction.
Une de ces brillantes personnes fait en ce moment la pluie et le beau temps dans un cercle d'élite. Et précisément, elle vient d'inventer, dans le cours d'un de ces soupers dont je parie, un mets fantastique, un plat des Mille et une Nuits, aaquel il est question de donner son nom, et que je ne puis nommer par conséquent. Prenez seulement que T est la première lettre du mot, od dominent d'ailleurs les K les plus authentiques.
Pour goûter du plat en question, il ne faut pas précisé-
iîS PARIS INTIME
ment avoir envio, comme Harpagon, de faire grande chère avec peu d'argent. C'est un petit article de trois cents francs sur l'addition du restaurateur.
Le chiffre est historique. Il a été savouré pour la première fois cette semaine à l'issue d'un festin de Balthazar en petit comité. Vers le milieu de la séance spirituelle, gastronomique et galante, elle dit : « Voulez-vous qu'on vous serve un plat de mon invention? » La motion, comme bien vous pensez, fut aussitôt acceptée à l'unanimité par la curiosité, la galanterie et la gourmandise, et M*""" T^** entama une conférence mystérieuse avec le Yatel de l'endroit.
En attendant que la surprise fît son entrée triomphale, on n'épargnait ni les questions ni les suppositions. La dame ripostait : « Mon Dieu, ce plat ne mérite pas de vous occuper, vous verrez qu'il s'agit tout simplement de pattes de poulet. »
On vécut à peu près trois quarts d'heure sur ce renseignement, qui tout d'abord fut trouvé exact quand apparut la merveille culinaire. Le plat était entièrement couvert de pattes de poulet posées, deux par deux, en sautoir, comme les bâtons derrière l'écu d'un maréchal de France.
Mais quel fumet se répandit aussitôt dans le salon t Si LucuUus mérite sa réputation classique, ses mânes en tressaillirent. Ohl les heureuses pattes de poulet 1 sur quelle litière richement embaumée elles reposaient !
Si je possédais la recette de ce brouet on ne peut moins lacédémonien, je la publierais à l'adresse des gastronomes cousus d'or. Malheureusement, mes informations ne vont pas jusque-là. Les convives eux-mêmes, s'ils savent ce qu'ils
ont payé, n'ont pas su analyser leurs délices. C'était, dans Vordre succulent, aussi compliqué que l'est, dans le igenre nauséabond, le thé de M">' Gibou et de M"« Pochel. C'était la quintessence de toutes les délicatesses de la table fondues dans un chef-d'œuvre harmonieux. On affirme que les gibiers connus les plus rares étaient représentés là par leurs ailes, on n'affirme pas qu'il n'y eût pas de langues d'oiseaux-mouches.
Ecoutons maintenant les récits des revenants de Cornpiêgne.
Vous savez que la littérature «avait été invitée à courre le cerf dans la personne de M. de Y..., un des plus brillants représentants des lettres modernes, une célébrité que personne ne conteste.
Yers la fin de la semaine derrière, le poète abordait le plus grand personnage du ch&teau et lui tenait à peu près ce discours;
— Sire, aucun pouvoir jusqu'à présent n'a rien fait pour moi, et je n'ai rien demandé à aucun des pouvoirs qui se sont succédé devant moi. Aujourd'hui je requiers une grâce de Votre Majesté, et je la supplie de me l'accorder.
Les témoins de la scène attendaient bouche béante que le poCte formulât sa supplique. L'empereur l'invita à s'expliquer sans réticences.
— Eh bien, sire, poursuivit M. de V..., j»demandeà être choisi pour apprendre à lire au prince impérial.
On me mande que cette pétition inattendue a produit beaucoup d'effet à Compiègne. Mais je ne saurais dire si r honneur que brigue l'illustre romancier lui va être accordé.
ProTisoirement il n'a encore obtemi que le surnom de Mm^ sieur de Cambrai dans quelques salons.
Vous vous rappelez que Tilluslre précepteur du duc de* Bourgogne était archevêque de Cambrai. C'est grand dommage que des romans et des drames éloquents ne mènent pas directemeilt à la mitre.
Non liin de Compîègne est un cliàteau dont il est question dans riûstoire de la célèbre empoisonneuse du dix-septième siècle, la marquise de Brinvilliers. Oflfemont, c'est le nom de ce domaine, appartient aujourd'hui à un homme d'esprit, M. G'** d'O***, qui vient de* faire, d'une manière fort piquante, les honneurs de sa propriété à des visiteurs venus de Compiègne.
Prévoyant une descente de curieux, il s'était préparé à les recevoir convenablement. Quelques courses intelligentes au quai de la Ferraille el chez les marchands de bric-à-brac le mirent en possession d'une très-jolie collection' d'objets pouvant avoir appartenu à la marquise de Brinvilliers, et tout à fait capables de lui avoir servi pour ses opérations homicides. Quelques investigations dans les histoires les plus détaillées de la célèbre marquise le mirent à même d'accompagner de récits palpitants l'exhibition de ses emplettes rouillées.
Il compléta ses acquisitions par l'achat d'une cassette non moins historique, destinée à contenir les reliques de lagrande empoisonneuse.
Le tout fut déposé à Offemont dans l'armoire la plus dramatique que l'on put trouver. Un maçon adroit mura l'ar-
VAH18 INTIME Vèi
uMOirtt ei iringt-quatie heure» apr^ tous auriez )ttré qu'elle a'anmit pas été ou^wie dqm» deui aièdesw
Le bruit se répand que M. G*** d'O*** a déeoatert chez lui, au fond d'une mystérieuse caebeile, doBi le hazard a rérélé fexîatenee , ei derrière ime maçonierie hypocrite noircie par le tedipa, nn coire aux armes de la marquise de BHsTiUierai rempli d'instruments qui lui <mt appartenu^ et peut-être de papiers du plus haut intérêt, des ddbuments inédits I les imaginations se mettent en canpegpei les eurioailésae donnent rendez-YOUS à MfemonL On part. On arrife dies le lâgnenr du lieu» impatient de ^oir et d'entendre comme s'il s'agifleait de ta préfère représentation d'un mé* lodnme inédit du meillenr temps.
Le malne de In maîsen reçoit les mteursaveenaefignre de circonrtaaee. ii se garde bien d'insister snr ^importance de 80 découverte, qn'on a beaneom> eaagérée dan» le jpays, dit41» ei invite même les dames à lamser eesmesaiomslEÛre senUrinveniaire do mystérieux coffre!^ Ils anroni d'aiUenrs teirt le temps dTy donner un coup d'œil tont à fbeiire, plus tardy i loisir» après s^ètre promenés, si on le vent absoluoKniy ei ^ on y pense encore» La chose ne mérite pas qu'on s^en oceape. «-*Et pnisy aîonte le cb&teiain avec nn sonrirO} il règne peal-étre encore antour de tenl cela une humeur cmpeiaonnante, eoomae disait M^ de Sévigné, à laquelle il préfère ne pas ezposer ses hôtes*
I>e pareils c^acoitrs^ c'était de Thnile artistement jetée sor le fètt. Les plos impatients se lèvent et somment M^ C**^ if (y* de les mener voir les joujou» meurtriers de la Briavilliecs^
1J2 PAKIS INTIME
Une daine regretta de ne pas avoir apporté le volume des causes célèbres où il est question de cette Brinvillicrs. Heureusement, l'érudition de leur guide devait remplacer avec -avantage le bouquin absent.
Le précieux coffret fut ouvert non sans maints commentaires sur sa physionomie à la fois élégante et sinistre. Il sentait en même temps (on Tavait bien choisi) la femme et le brigand.
On vit apparaître des fioles, des cornues, des alambics revêtus d'une vénérable poussière; — toute une collectioc de masques de verre. L'un d'eux était cassé : c'était peutêtre celui qui tomba du visage de Sainte-Croix, le complice de la Brinvillicrs^ taudis qu'il composait un poison violent dont les vapeurs meurtrières le suffoquèrent sur-le-champ. 11 y avait quelques parchemins, — sur lesquels étaient tracées des formules cabalistiques; deux ou trois soufflets; — un chapelet, car M""*" de Brinvillicrs cachait ses crimes sous l'apparence d'une dévotion ardente. Il y avait une foule d'instruments d'autant plus intéressants qu'il était impossible de s'en expliquer l'usage. Il n'y avait naturellement pas le bâton avec lequel la marquise tenta un si singulier suicide dans sa prison, et qui excitait chez une. autre marquise, M""* de Sévigné, une non moins singulière gaieté.
— Voici une tourtière, disait le savant démonstrateur en ces richesses historiques... rappelez vos souvenirs : cet ustensile, qui n'a rien de terrible en lui-même, a ici une signification "affreuse. C'est dans des tourtes de pigeonneaux que M""' de Brinvillicrs s'est plu maintes fois à semer la fameuse poudre de succession qui fit des hécatombes de
victimes. Cette tourtière, mère des tourtes aux pigeonneaux, a peut-être quatre ou cinq assassinats sur la conscience... Voyez ce bol 1 Est-ce qu'il a l'air naïf et bienfaisant qu'affectent ordinairement ses pareils? C'est dans ce bol, je ne crains pas de l'affirmer, que M"' de Brinvilliers présenta ici même, en ce château d'Offemont, à son propre père, le lieutenant civil d'Aubrai, le bouillon fatal qui mit fin aux jours de ce vieillard — qui devait avoir des cheveux blancs.
On se passa le bol de main en main. II était humide; un dcmi-littdrateur dit hardiment qu'il suait le crime.
Après une pareille séance, on avait besoin de prendre Tair. La compagnie quitta la galerie et se répandit dans le parc, tandis que le maître du logis, blasé sur les émotions de ce spectacle, rangeait le coffret avec l'assistance de sou valet de chambre.
Soit hasard, soit défiance de leur pari, il advint que deux honunes restèrent en arrière de leurs compagnons de promenade, et écoutèrent, à travers une porte, l'entretien familier du maître et du serviteur, qui se croyaient seuls.
— Ça m'a fatigué de leur jouer cette scène-là, mais je me suis bien diverti, disait le maître à son vieux domestique de confiance. Au moins, — dis-moi franchement ton avis, Jean, — ai-jebien rempli mon rôle? Je crains d'eu avoir trop dit...
Le faiÂX peat qaelqaefois n'être pas vraisemblable.
Jean affirma à M. C*** d'O'** qu'il était trop modeste
134 FAHIS INTIME
et qu'il s'était divineroent scquilté de sa petite comédie ; mais les auditeors caché» n'écoataient plus, ils ensavûent asaez; iU reioignirem le reste de lal>aBde et les éclairèrent sur la myslificatioD dont ils menaient d'être victines.
£d gens de bonne compagnie, le» mystifiés rirent les premiers d'eux-mêmes et d'excellent cœur. Maïs je ne jurerais pas qu'à la première occasion ils ne rendront pas au mystificateur la monnaie de sa pièce.
Mariage de H* Ponsard et de rAcadémt« française. — Les salons oU Ton canse.
S déeemlH'e.
On a doue assisté au marâ|e de M. Ponsard avec l'Aca* demie, mariage de raison et sans entraînement du c6té de Vépousée. EUe avait pris M« Ponsard pour n'en pas choisir un autre, et non parce qu'il lui avait tourné la tète. — « Tout porte à croire, disait un fantaisiste en sortant de la séance, que les nouveaux époux n'auront pas beaucoup d'enfants, ce dont je suis fort aise pour la littérature de mon pays* »
M. Ponsard a débité son compliment avec un petit accent ipeni* en droite ligne d« Dauphiaé qui nTt pas paru
PARIS INTIMB 195
ra?ir sa compttgne, H qui paraissait a^eer les nerfs du pa« letot marron de M. Guizol. Qui me dira comment un simple paletot marron, très-simple, trop simple peut-être pour une si auguste cérémonie^ peut s'y prendre pour exprimer tant de dioses? Du collet à la base, cet éloquent vêtement de l'éminent historien faisait l'effet d'une protestation à deux raiif^ de boutons.
Il disait : » Je m'ennuie; je voudrais bien m'en aller; faime mieux la pluie que U discours de M. Ponsard. » Quoique de temps en temps l'ex-ministre de Louis>Philippe le rappelât ft Tordre, il bAillait affreusement, ce paletot I
D est clair que l'auteur de Vlfiitaire de la eMlùaHon n'était pas le moins du monde complice des incivilités de ceUe redingote mai élevée. Il les regrettait, et vous verrez qu'à la prochaine solennité académique il paraîtra revêtu de l'habit de gala à palmes vertes. Au fait, et c'est la mo« ndité de l'histoire, messieurs les académiciens ont grand tort d'introduire sur leur dos dans le sanctuaire les premiers habits venus, des habits profanes. Un avocat, sans sa robe, risquerait de ne pas retrouver son chemin dans la lolle des Pas-Perdus, et le fil de sa plaidoirie devant le prétoire. L'habit académique, tout comme la robe, guide, soutient, relève; il connaît sa roule et ses devoirs, il sait qu'il n'est pas venu au monde pour s'amuser ; on peut lui parler de M. Baour-Lormian et de sa tragédie d'Omo^ti, sur un ton traînant, sans s'exposer à ce qu'il vous dise des choses dés-» agréables. On peut l'asseoir à côté de M. Briffaut sans qu'il ait Pair de mettre en doule le moins du monde cette hono*
13t> PARIS INTIME
rable existence. Demandez donc celte foi aveugle à un habit de hasard et pour tout faire, qui a pu coudoyer la veille sur le boulevard un libre penseur I
Il y avait quatre académiciens en costume : le marié ou récipiendaire et la trinilé du bureau : MM. de Pongerville, Yillemain, Nisard. M. Yiennet rayonnait ; il avait vingt ans et du beau drap noir tout neuf sur le dos. Il a été, par sa contenance, la seule torche de cette froide séance d'hyménée. Il lui semblait que ce jour-là la France renouvelait avec la tragédie et l'alexandrin classique un contrat indissoluble. On dit qu'il avait mis dans sa poche le manuscrit d*Arbogaste^ avec lequel Omasis échangeait des sourires de satisfaction du haut des cieux, sa demeure dernière, quand M. Ponsard ou M. Nisard faisaient semblant de parler de la tragédie avec les égards dus aux vivants.
Je crois qu'on aurait agi sagement en engageant pour la circonstance quelques moi tels doués par la nature d'un physi~ que d'immortels, et en leur confiant le soin de garnir les fauteuils vides de l'Académie française. Il y avait tant et tant d'absents de toute nature, qu'il n'y avait pas certainement vingt présents. C'est un fâcheux conlre-tcmps pour les étrangers qui viennent dans l'espérance de contempler M. 6e Lamartine, M. de Vigny, M. de Musset, et auxquels on montre M. Patin. Les provinciaux qui se dérangeaient naguère pour venir entendre Duprez, et auxquels un changement d'affiche offrait M. Marié, n'étaient pas plus désappointés. Quand les premiers rôles font défaut, pour une raison ou pour une autre, ne vaudrait-il pas mieux n'en rien dire au public et produire hardiment leurs doublures,
sans le prévenir qu'il y a substitution de personnes ? Los trois quarts des gens n'y verraient que du feu. D'ailleurs, lequel est le vrai plaisir : voir M. de Lamartine ou pouvoir dire qu'on Va vu ?
On a beaucoup remarqué les compliments par lesquels débute la réponse de M. Nisard ; en voici la substance : « Mon gendre, vous êtes légèrement provincial, et même tant soit peu lourdaud. On voit que vous êtes resté jusqu'à l'âge de trente-cinq ans dans votre coin à planter vos choux, loin de Paris et des belles façons. Vos bottes sont outrageusement carrées^ votre langue n'est pas des plus affilées. Je ne vous cacherai pas que c'est ^cette rusticité même qui nous a plu en vous. La famille où vous entrez aujourd'hui a vu dans votre candeur (le mot y est) un gage de sécurité pour l'avenir, etc.. »
Malgré ses finesses, ses réticences et ses félicitations à double entente, M. Nisard a obtenu beaucoup moins de succès qu'un simple factionnaire, qui, un peu avant l'ouverture de la séance, voulait absolument chasser de son siège académique M. le malf chai Vaillant, ministre de la guerre et membre de l'Institut, qu'il prenait pour un intrus.
n paraissait invraisemblable à ce brave homme qu'un maréchal de France se fût dérangé pour venir entendre deux pékins comme MM. Ponsard et Nisard.
La partie féminine de l'assemblée avait été généralement recrutée de manière à ne donner de distractions à personne. Célimène-Plessy était là pourtant ; mais depuis l'insuccès de son rôle et de sa toilette à la première représentation des Pauvres d'esprit^ elle a pris le mauvais parti de bouder
Vélégjnce. Vraiment, c'est pitié de lui voir jouer ce jeu-là et de compter ce qu'elle y perd I
J'ai assisté (honneur, s'il vous platt, au courage nud* heureux !) aux deux premières représentations de la comédie de M. Léon Laya. Le jeudi, M™* Plessy portait une robe blanche très-chargée de rubans couleur de bavaroise au chocolat manquéc. Ni le public ni l'auteur ne trouvèrent lanuance de leur goût. Le samedi, M"* Plessy ne remit pas la malencontreuse toilette, mais affubla son dépit d'un four" reau jadis blanc, maintenant gris, né bien avant la crinoline, trop court et trop étroit, le long duquel deux ou trois nœuds de rubans jadis blancs, éomme la robe, couraient éplorés l'un derrière l'autre. Hélas! quelle consternation dans la salle à l'aspect de cet ajustement lugubre avec préméditation ! M"»e Doche, qui était ce soir-là dans une loge, n'en revenait pas. — « Est-ce qu'une femme qui veut se venger ne doit pas commencer par se faire la plus belle possible? » disait-elle, en héroïne qui a joué trois cents fois la Dame aux camélias.
Bst-ce la faute de la saison ? est-ce celle de M. Ronsard, poète à peu près aussi sympathique que Boileau à la phis belle moitié du genre humain? Aucune des belles dames, si empressées le jour de la réception de M. le duc de Broglie, ne parait hier la salle de l'Institut.
M. Emile Augier, l'autre maître de l'école du bon sens, l'ami de M. Ponsard, tout près qu'il est de s'asseoir dans le ppemier fauteuil vide parmi les quarante, était fort piètrement situé dans une tribune haute. M. Ponsard est-il donc d'avis qu'il ne faut pas se gêner avec ses amis, et que qaî aime bien assoit mal ?
PARIg INTIME id9
De rAcadémie, je paase à un salon qui est à quelques titres un couloir de l'Académie, celui de Mi°« Virginie An* celot, Tauteur de Marie, la veuve de Tauteur de Louis IX, MB« Ancelot a repris ses soirées du mardi, où Ton trouve du thé, des gens d'esprit, la maîtresse de la maison et sa fille M"** Lacbaud en tête, de beaux oiseaux gazouillant dans une belle volière avec un naturel et un laisser-aller que les gens d'esprit feraient bien d'imiter quelquefois.
C'est une chose de plus en plus rare, un salon où Ton cause, et les trois où quatre qui restent encore, sentant probablement qu'ils sont les derniers de leur espèce, ont trop souvent (bien entendu, ce qui suit ne regarde pas les mardis exquis de M"** Ancelot) quelque chose de raide et de gaindé qui gène précisément l'essor de la causerie dont ils sont le suprême asile. On parle et l'on se dit tout bas, ou même on se dit tout haut : — Ah ! ici du moins l'on cause encore 1 quelle douce chose que la causerie I comme nous causons, comme vous causez, comme ils causent !
Grftce à cette préoccupalion, les gens les plus simples deviennent prétentieux sans le savoir; plus d'un homme d'esprit, troublé par le désir de faire un mot en entrant, a l'étourderie de laisser son esprit avec son manteau dans l'antichambre, et rarement il arrive que, pour compenser, un homme vulgaire ait la chance de se parer des dépouilles de l'homme d'esprit.
Les femmes, les jeunes surtout, sont plus contraintes encore que les hommes. Que faire, quand on ne danse pas? Que dire à un homme trop âgé ou trop vieux pour vous faire la cour, ou pour donner la réplique en fait de commérages
OU de chiffons? On ne sait plus même comment s'habiller pour CCS soirées dépaysées. Les falbalas ne soffl pas invités à ces petits raouts intellectuels.
De vrais jeunes gens, on n'en voit pas l'ombre dans ces salons méritants. C'est honteux pour les jeunes gens, et c'est fâcheux pour les salons. En revanche, il y pullule une race de petits bons hommes qui frétillent sur le seuil de la carrière des lettres^ tenant à la main un rouleau de papier noué d'une faveur rose, lequel recèle inévitablement un proverbe. Quand ils ont été bien sages, bien dociles, bien obéissants pendant quatre ou cinq soirées de suite ; quand ils ont fait circuler les tasses de thé, le sucre, les petits gâteaux sans rien répandre sur le tapis et sans tacher les meubles ni les robes, on leur permet, en récompense, de dénouer la jolie faveur rose et de régaler l'assistance de leur prose musquée. Pendant une heure, le petit jeune homme, qui doit bléser pour être complet, prête son organe au dialogue d'une marquise et d'un chevalier de paravent... Horreur! Qu'on nous ramène au club, qu'on nous parle chevaux , chiens, harnais, ventes du Tattersall et prouesses de jockeys ; qu'on nous fasse promener de magasins de nouveautés en salons de modistes avec la femme d'un agent de change à notre bras; qu'on nous demande notre avis sur des coupes, notre sentiment en matière de nuances, notre décision en fait de coiffures ; nous nous résignerons à tout plutôt que d'endurer ces grimaces de Te^rit I
M"« Piecolomini. — M™« Octobre. — Comment on dine à Paris.
IS décembre.
Od va nous faire une réputation d'iconoclastes, à nous antres Parisiens. La scène de l'Opéra est encore jonchée des débris de la statue de la Médori, et nous sommes en train maintenant de substituer un modeste tabouret au piédestal sur lequel Italiens et Anglais avaient hissé M"* Piecolomini.
La prudente Jenny Lind, qui n'a jamais voulu venir brûler ses lauriers aux chandelles de Paris, s'applaudira de plus en plus de son invincible antipathie pour le public français, lequel est un ogre faisant une bouchée des virtuoses en renom.
Nous n'en aurons pas moins le courage de déclarer que M*ie Maria Piecolomini n'a obtenu dans la Traviata qu'un demi-succès et ne méritait pas davantage. Avec la meilleure envie du monde de fêter cette jeune et intéressante renommée, il est impossible, il serait injuste d'oublier que nous possédons, sur nos différentes scènes lyriques vingt cantatrices dont les moindres sont ses égales pour la voix, la méthode et le style. Quant au talent de M"' Piecolomini tragédienne, il me paraît inférieur à son mérite musical.
142 PARlg INTIME
On avait vanté son agonie au dernier acte de la Traviata à tel point que Mn»« Doche ne devait plus oser mourir désormais, et que la grande Âdriennc Lecouvreur, à bord de la cangue où son médecin l'exile, devait s'avouer vaincue dans Tart des beaux trépas. Nous avons entendu Yioletta Valéry rendre l'ftme en toussant, et nous nous sommes étonnés de la quantité de poutres que le dilettantisme anglais peut contenir dans son œil.
Il n'y aurait qu'un moyen de laisser M"* Piccolomini en possession du haut rang où l'ont placée ses triomphes passés, ce serait de lui faire un succès de naissance^ sous le patronage de Taristocralie. Malheureusement, si l'égalité existe quelque part en France, c'est dans le domaine de l'art. Personne ne demande & un artiste d'où il vient, maisoù il est arrivé. En peinture, en musique, en littérature, on ne natt pas comte ou marquis, et le premier venu seraprinee s'il a ses parchemins dans son cerveau. Môme, plus bas l'artiste est né, plus on sympathise avec ses grandeurs acquises. Ce sont les seuls parvenus qu'on ne ridiculise jamais. Poultler, tonnelier avant d'être ténor à l'Opéra, intéresse plus ce mondelà qu'une ci-devant comtesse changée en héroïne de théâtre. J'ajoute que les portes des salons interdits aux barbares s'ouvriront plus volontiers devant l'ex-lonnelier que devant la comédienne à blason ; on serait fort embarrassé avec la seconde : on craindrait également de manquer de respect à ses aïeux et d'en témoigner à sa profession en sa personne.
Notre grand monde, à tort ou à raison, ne réclamera pas M^** Piccolomini pour une des siennes, etc'est du parterre qu'il lui faut obtenir de nouvelles lettres de noblesse. Je crois qu'il
PAH18 INTIME ié3
eâl été pins sage et plu» ayanlageux, non pas pour le Tbéft- Ire-Iialien, mais ponr elle, qu'elle débutât dans qd tout an* lrer6ie que eelm de la Traviata: dans la Fille du Régiment^ dans Norina de Don Pasguale, rôles plus appropriés à setf neyensetarec lesquels le public est ôéj^ familiarisé. Où a vevlo frapper im trop grand coup. L'attention est éreillée, *le bureau de loeation ne désemplit pas, )a salle se loue, les abonnés reviennent; à la bonne heure. Mais^ pour le succès durable de M"* Pieeolomini,' pour établir entre elle et noos Bi lien moms fragile que celui de la enrionté, û eKt iiietti ?a]« procéder antremenl^ s'esemrer dans une psrti-* lie» moins conteslable, et gagner peu k peu cette faveur des htbitués de la salle Veniadoar que Fon n'était pas de t»l)e i emporter, en vn soir, de haute lutte/
Mn« Piccolomini ne ressemble à aucune autre corné- <fiiwiey à aacaiie antre cantatrice. Ce ft^est pas asaez, mom c^est beaneoop/ Son ingénuité ne sent pas le Cofservatoire le >M»ns du monde. Son assurance, qni est imperturbable, est Mlle de son ingénuité. Elle joue à la poupée avec la passion, et avec la mort de très-bonne foi^ semMe-t-tl, et sans se douter qu'il y a antre chose à en faire, fille est a«jonrd^h» la Travto/a, elle serait demain ÎAtereiia Bargia^ an besoin, sans souiller le moins du monde sa robe d'inné^ eence. Malgré le funèbre renom qu'elle s'est aeqnis dans le liHneia troisième actede \»])&me aux camélias itaKeane, c'est aae nature gaie, vive et âccorte. On n'a pas phos envie de croire à sa mort qu'à celle de Lo»ieon dans le Malade imagiMire, quand son papa Argan a voulu la fouetter : « Attendez, ^e sma morte^ -^ Holàl qu'est-ce là? Louisonl
U4 PAHIS INTIME
Louisont Ah! mon Dieu ! Ahl Louison 1 Àhl ma tille t Oh ! malheureux! ma pauvre fille est mortel... — Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait. »
Elle n'est pas morte tout à fait, elle ne tousse pas pour de bon, M"« Piccolomini. C'est pour éviter le fouet que meurt Louison : c'est pour ne pas aller à sa pension que M"' Piccolomini a l'air de contrefaire la poitrinaire. C'est pour faire dire à sa mère alarftiée : « Oh ciel I envoyer en classe une enfant si enrhumée ! » et puis, par là-dessus, on embrasse cette bonne maman, en lui avouant sa petite ruse d'écolier mutin. Celte toux-là ne ressemble pas plus à la toux sèche, ardente, éloquente, racontant toute une vie dépensée en folles nuits, à la toux de la Dame aux camélias, en un mot, que la pièce du signor Piave, réchauffée des sons de la musique de Verdi, ne ressemble au drame essentiellement parisien et contemporain d'Alexandre Dumas fils.
Le soir de la première représentation, il n'y a eu qu'un seul bouquet jeté sur la scène. C'était au premier acte, après le brindisi. C'est une traviata bien connue qui Fa lancé. Mais on dit qu'elle agissait en vertu d'ordres supérieurs qui donnent une signification et un prix particuliers à son paquet de lilas blancs.
On dit que son bras non moins blanc était dirigé dans cet enthousiasme par un fanatique qui est lord, beaucoup de fois millionnaire, et présent, en personne ou en pensée, partout où M"« Piccolomini porte ses pas.
On dit que du chef de ce grand seigneur, M"« Piccolomini pourrait bien, un jour où l'autre, devenir milady.
PARIS INTIME Mb
Ce iord, Irès-charmanl, très-honorable, Irès-raisonnablc d'ailleurs, n'a qu'un petit défaut. Ce petit défaut est une grande folie. Une fois par an, quelquefois deux, dans les années de fécondité, il se croit enceinte,
11 se met alors au lit pour quinze jours, fait choix d'un accoucheur et d'une garde, commande une layette chez la lingère en renom. En un mot, il prend toutes les mesures que réclame son état intéressant.
La famille du jeune lord, qui ne souhaite pas son mariage avec la cantatrice en question, pourrait bien profiter de l'étrange monomanie de lord X*** pour lui enlever la libre disposition de lui-même. On lui interdira alors tout naturellement Thymen projeté, sous prétexte qu'un homme qui accouche une fois par an n'a pas besoin de femme pour perpétuer sa race.
Quoique les bals de l'Opéra ne doivent commencer qu'eu janvier, ne croyez pas que l'archet de la Folie (vieux style) soit complètement inactif; il travaille pour le compte d'un mamamouchi, dont il est fait^en ce moment grand bruit dans le monde au-dessous du demi, et qui aime à s'entourer de houris, de péris et autres sylphides. Ce seigneur semble avoir été tiré des Mille et une Nuits, tout exprès pour la satisfaction des aimées parisiennes en général, et de certaine sultane favorite en particulier, dont il fit la rencontre au dernier bal de charité donné dans la salle de l'Opéra.
La demoiselle était venue avec une triste broche en stras à son corsage; elle est revenue avec une triomphante rivière de diamants de quatorze mille francs au cou et un mamamouchi en laisse.
Pour plaire à sadéité, il n*est pas de féeries que celui-ci ne s'efforce de rOaliscr. Une fête orientale avait évé commandée chez Tun des principaux restaurateurs parisiens, métamorphosé pour la circonstance en palais de la volupté. Un lumbago qui afflige le sultan de la sultane a fait ajourner le gala, qu'entravent aussi quelques difficultés d'organisation.
L'héroïne de ces magnificences est, du reste, vouée aux aventures romanesques et aux conquêtes éclatantes. Elle a déjà illustré trois noms, successivement portés par elle : sous le premier, elle tournait la tête à un roi, des États duquel elle fut bannie; mais trompant la vigilance des concierges de la fnontière, elle rentra sous des habits d'homme. Sous son second nom, elle a sauvé, en Espagne, la vie d'un ni* nistre que pourchassait l'émeute. Enfin, pour sa troisième incarnation, la voici pagode d*un grand seigneur idolâtre.
On assure que cette créature, née sous une si fantastique étoile, ne sait ni lire ni écrire, quoiqu'elle ait para avec avantage sur plusieurs de nos théfttres. Au fait, qu'aurait* elle pu trouver dans les livres, qui ne fût incolore à côté de sa vie?
Son protecteur ne se contente pas de donner des rivières de diamants et des fêtes ; malgré son embonpoint qui est dé< raisonnable, en dépit du lumbago qui l'afflige, il fait eneore des mots passablement spirituels.
On lui présente M"« 0***, ex-célébrité d'un de nos théft-» très de genre, où elle cultivait la spécialité des rôles déshabillés. Le vieillard, malgré des avertissements réitérés^ persiste à estropier le nom de cette beauté. Il 8* entête à l'appeler M"*'' Octobre.
PARIS INTIMB 147
— Ce n'est pas Octobre, c'est 0*** ; combien de fo» fiiudra-t-il le répéter ?
— Je pensais que ce devait être Octobre, riposta le malicieux poussab, ayant cm remarquer que cette estimable dame n'était plus au printemps de sa vie.
J'ai fait cette semaine une découverte, c'est que les Parisiens ont grand tort de se plaindre du renchérissement des objets de consommation. Que leur importe, à eux qui ne mangent pas, — vous en verrez les preuves tout à l'heure? Il faut laisser ces doléances à la provmce, qui boit, mange et n'a rien d'autre à faire que ses quatre repas par jour.
Mais nous, les Parisiens de la décadence, le prix de la viande de bœuf ne nous regarde pas, non plus que celui de la volaille. Pareils aux dieux qui se nourrissent d'encens, nous ne consommons plus que l'ambroisie du plaisir. Cijoint, en forme de pièces à l'appui, quelques notes trouvées dans un coin, chez Favre, restaurateur, boulevard des Italiens, 40, et textuellement copiées, qui sont livrées aux méditations du lecteur.
Voici comment se décompose l'addition d'un repas de ô8 francs :
Voitnrc 10 F.
Argent prêté 60
Quatre jeux de cartes 8
Autre repas^ dont le prix est de six francs, et dont voici le détail :
Voiture 5 F.
Ean de Cologne l
ii8 PARIS INTIME
Autre :
Loge d'Opéra 72 -
Denx sirops 1 F. 50
Total 73 F. 50
Sur une autre addition montant à quarante francs, il y a d'abord un article de trente et un francs, ainsi motivé : piano et musique. Restent neuf francs pour le vin, le pain, le potage, viande, légumes, dessert. C'est beaucoup, mais on devait être nombreux ce jour-là, car en tête de la note il y a ces mots pompeux : grand salon rouge.
Il serait facile de citer bien des feuillets de ce genre détiachés des mémoires d'un restaurateur parisien ; mais en voilà assez pour expliquer la décadence de la cuisine parisienne aux étrangers qui s'en étonnent, et qui ne s'en consolent pas.
Elle n'existe plus, parce que les Parisiens ne mangent plus, et c'est la dame aux Camélias qui a éteint tant de fourneaux historiques.
PreDOQs garde, nn Joarnal belge nous regarde. —Inconvénient d*ane loddité exoessiTe. — M. Dumas fils médecin des Ames. — Le Persan cl Feronkh-Kban. — M"* Brohan an Figaro.
93 Janvier.
— Avez- VOUS vu Feroukh-Khan ?
— Étiez -vous à la première représenlalion de Rigo^ letto?
— Irez-vous à la première représenlalion de la Question (Targent ?
Oh I rhomme heureux , celui qui à ces trois questions peut répondre : — J'ai vu, j'y étais, j'y serai ! Il est le vainqueur, il est le César de la semaine, et partout les récils qu'il lui plaira d'improviser auront plus de succès que des sonnets sans défaut et surtout que de longs poèmes. Il est la chronique vivante; il parle : on l'écoute, on l'admire comme si tous les oracles n'élaient pas envolés.
On aime beaucoup celte chronique qui va de salon en salon , colportant sa gerbe de nouvelles. On aime la personne du chroniqueur, à condition que ce sera un homme de loisir, un amateur qui chronique de vive voix et pour son
bon plaisir, et n'ait jamais mis la plume à la main , si ce n'est pour écrire à sot fermier ou répondre à une invitation à dtner. Au contraire, la visite du chroniqueur à l'encre et à la plume effarouche toujours un peu. On craint d'ouvrir sa porte à un loup affamé qui est venu chercher sa proie dans votre intérieur. S'il ne s'approvisionnait jamais qu'aux dépens du voisin, à la bonne heure; on l'y aiderait. Hais, le malheur, se dit chacun, c'est jque mon tour peut venir; — et de se barricader de son mieux contre les entreprises de dame Chronique.
Il faut bien cependant qu'elle ait du bon, puisque toute la littérature parisienne, ou peu s'en faut, s'est mise à enlever le toit des maisons , comme un seul diable boiteux , pour en voir et décrire les dedans. Unp&té dont a on ôté la croûte n'est pas plus exposé aux regards des indiscrets que ne l'est notre vie à tous.
C'est terrible, il faut en convenir, pour la pudeur de ce pâté ; mais, s'il est sans reproche, il doit être sans peur. La curiosité publique tournera à sa gloire.
Je prétends que la chronique aux cent yeux travaille dans rinlérèt de la morale. Sur le bord d'une faute, il peut arriver qu'on s'arrête, en disant prudemment :—- Prenons garde, prenons garde, un journal belge nous regarde I
Il y a en ce moment, aux environs de Paris, un phénomène bien plus dangereux que le chroniqueur le mieux renseigné pour les personnes qui ont quelque chose à cacher. Celui-ci est un voyant qui lit au fond des cœurs, à la lueur de je ne sais quelles mystérieuses clartés.
C'est Alexis. Vous le contiaissez certainement de nom.
PARIS INTIME 15i
Trèt-proiiftblement, vous avez éxé le consulter du temps qu'il était le eonmambule de M, Marcillet, le médecin mai* gnétisettr. Depuis tantôt un an, Alexis est malade, et vit, ou plutôt languit retiré à la campagne chez une des dévotes du magnétisme, Mme de S***.
n n'a plus les joues rondes qui faisaient de lui le plus joufflu des somnambules, et qui contrastaient avec la maigreur de M. Marcillet, le don Quichotte des magnétiseurs. Le corps d'Alexis n'est plus que Tombre d'un corps. L'enveloppe matérielle qui gène l'essor de notre âme va sans eesse s' amoindrissant chez lui. Elle est maintenant diaphane; à II avers elle la vérité se montre à lui sans restrictions el uns voiles.
Elle ne lui apparaît plus, comme jadis, obscurcie par les brunes du sommeil magnétique. Elle l'éclairait un instant, pois elle se cachait comme la lune derrière les nuages cliasiés par les vents sur un ciel incertain. Il ne la rattrapait qu'en tâtonnant péniblement. Maintenant elle est sa compape assidue, elle marche tout près de lui ; ils sont toujours edte à côte.
L'homme est trop faible pour voyager longtemps en pa« reille société. Aussi elle le brise. C'est l'histoire du pot de terre et du pot de fer.
Mais il fait avec elle, à ses risques et périls, d'inénarra*bles excursions dans le domaine de la métaphysique, où nous ne les suivrons pas.
Dans la vie de tous les jours, cette dangereuse compagne, la Vérité, qui le possède plus qu'il ne l'a possède, lui joue toutes sortes de mauvais tours.
Exemple : Une des amies de M™* de S**' vienl en visite chez elle l'autre jour. Elle parle de retourner dîner à Paris, on la presse de rester à la campagne... « Ce serait bien volontiers, dit-elle, que j'accepterais, mais mon mari m'attend. — Non, madame, r(îpond gravement Alexis, vous savez bien que votre mari ne vous attend pas. Il dtne au club ; vous l'avez prévenu que vous passeriez la journée chez votre amie M"" de S***, et que vous ne reviendriez que fort tard dans la soirée. Quelqu'un vous attend cependant, c'est M. de X'**, votre amant (la vérité n'y va pas par quatre chemins) , qui a commandé pour vous deux un joli dîner fin aux Frères provençaux, cabinet 24. »
Alexis savait certainement le menu de ce petit festin ; mais satisfait d'avoir confondu une épouse criminelle, il voulut bien laisser à son estomac le plaisir de la surprise.
On ne peut plus aller chez M"* de S**' sans être dans des transes continuelles. Au moindre mensonge, fût-il involontaire, la Vérité, parlant par la bouche d'Alexis, vous cloue sur votre fauteuil. Quand la maîtresse de la maison vous demande des nouvelles de votre santé, n'allez pas répondre : « Très-bien, merci ; » machinalement, à rétourdie. Si vous êtes seulement enrhumé, Alexis, pour rétablir les faits, comptera les mouchoirs que vous avez dans votre poche, et ceux que vous avez déjà consommés dans la matinée.
Une autre fois, débarque dans la maison de M"^^ de S*** , où l'ex-somnambule a creusé son puits, un de ces Parisiens qui ont la manie de toujours paraître accablés d'affaires et qui, dans leurs. heures de loisir, ont dix lettres à expédier.
Ce quidam est à peine à la campagne qu'il réclame du papier, des plumes, un cabinet retiré. Il espère qu'on le croira occupé des plus graves intérêts et publics et privés. Après une retraite d'une longueur convenable, il descend dans le salon d'un air absorbé, et chacun de lui dire :
— Pauvre M. X**' ! que de tracas ! et quelle force de tète t jamais un instant de repos 1 Ëtes-vous bien fatigué ?
— De quoi voulez-vous que monsieur soit fatigué ? riposte l'incorrigible Alexis ; il vient de faire un gentil petit somme, qu'il n'a interrompu que pour tourner très-adroitement une belle cocotte en papier, digne des plus habiles faiseurs de la chambre des députés d'autrefois.
Ce serait long et monotone d'énumérer tous les méfaits que cette maladie de véracité fait commettre à l'hôte de !■• S"*. Quelle infirmité, qu'un pareil don ! Il n'y a plus d'amis, il n'y a plus de serviteurs possibles autour de celui que l'on ne peut plus tromper.
C'est triste, mais c'est ainsi. Depuis qu'elle loge Alexis, dont la clairvoyance s'exerce indifféremment sur les plus hautes questions et sur les moindres détails, M™* S*** ne peut plus être volée par sa cuisinière, et partant elle n'a pins de cuisinière.
Quand Alexis écrit, Alexis trouve cependant un éditeur, ce qui est très- honorable pour la corporation des éditeurs t 11 est allé en trouver un, son manuscrit sous le bras, et il lui a tenu à peu près ce langage :
— Voici un ouvrage qui n'aura présentement aucun succès, je vous le certifie ; mais c'est la fortune de vos enfants et petits*enfanls.
154 PARIS INTIMS
L'éditeur a imprimé I
Si j'avais Thonneur de m'appefer Alexandre Dumas fils ; si j'étais arrivé au faite de la célébrité par des échelons qui s'appellent la Dame aux caméliat^ JHane de Lys, le Demi" Monde ; si j'étais à la veille de faire représenter la Queition d'argent, je me donnerais à tous les Alexis du monde, pour qu'ils me prophétisent le sort de mon nouvel ouvrage.
La Queition d'argent n'aura le succès du Demi^Monde qu'à la condition de lui ôtre de beaucoup supérieure. Or, il 'n'est pas aisé de mener à bien ce crescendo indispensable.
M. Dumas fils ne gaspille ni son intelligence, ni les fruits de son intelligence. Il donne, chaque année, une piôce longuement, laborieusement étudiée. C'est en môme temps pour lui un lingot d'or et un lingot de gloire.
De plus, l'auteur de la Dame aux camélias veut sincère* ment ôtre un moraliste. Cette prétention pourra surprendre ses admirateurs lointains, qui mettent sa célébrité dans le môme panier avec la réputation peu orthodoxe de Marguerite Gautier.
En dépit des saillies qui jaillissent de ses lèvres, c'est un esprit aux tendances sérieuses et élevées. L'autre jour, sur la couverture d'une petite brochure sortie, il y a qudques années, du cœur du plus aimable des mystiques eontemporains, je lisais l'annonce do l'ouvrage que voici :
Les Bienfaits du christianisme, par Alexandre Dumas fils et Henri Delaage.
L'ouvrage n'a jamais paru. Il a été remplacé par la Dame ofêx catnélias, qui a ouvert sa voie définitive à l'auteur en herbe des Bienfaits du christianisme.
PARIS INTIME iS5
Dans cette ^oie un peu plus profane, il lui arrive néanmoins de faire des conversions. Ces joursFCi on lui remet une lettre et un paquet. Le tout lui était envoyé par une de , ces malheureuses créatures que les romans de Rétif de la Bretonne vont volontiers ramasser sur les trottoirs, et que l'on ne nomme pas dans une langue honnête.
Cette fille disait, dans son épttre, écrite en bons terme», qu'elle avait résolu de changer de vie, et priait qu'on la soutint dans sa tentative de métamorphose. Si elle sV dr^sait à M. Aleiandre Dumas fils, c^est que c'était après la lecture d'un roman de lui qu'elle avait senti des idées honnêtes se réveiller dans son cœur.
Le paquet qui accompagnait cette lettre contenait un manuscrit. IHimas II« eut la curiosité de le feuilleter et tomba de son haut en y trouvant un style pur, des idées élevées, des peintures non-seulement décentes, mais chastes et quasi virginales. En un mot, c'est un roman dont la mère permettrait la lecture à sa fille, qui a été écrit an fond d'un mire habité par la plus abominable perdition. G*est un lis qui a fleuri au milieu d'un tas de fumier.
Je n'ai pas vu Feroukh-Khan, je l'avoue, et il a négligé de me mettre» par une note écrite, au courant de ses petites habitudes ; mais j'ai déjà constaté un premier résultat de ion ambassade i elle a foit une victime<
A la première représentation de Rigokiio sur la scène de notre Opéra italien, lundi dernier, on s'abordait en disant s « — Qu'a donc le Persan? Il penche tristement la tète comme un arbuste qui va mourir. Il a enfoncé son bonnet d^astrakan sur ses yeux^ oonrnie s'il voulait tirer un épais
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rideau entre les dislractioDs extérieures et les soucis qui le rongent. Qu*a donc le Persan? »
Ce qu'a notre Persan? Il a... qu'il n*est plus le Persan, le Persan de Paris, le Persan du balcon des Italiens, seul de son espèce, et par conséquent tenant en chef et sans jjartage l'emploi de Persan, comme Mario tient l'emploi de ténor. Jusqu'à l'arrivée de Feroukh-Khan, Paris n'avait jamais vu qu'un Persan ; il en connaissait un autre, de nom : Saadi. et puis c'était tout. Maintenant c'est bien autre chose I et notre Persan détrôné n'est plus ni le Persan, ni même le premier des Persans : c'est un Persan tout court.
Et puis, étonnez- vous de sa douleur 1
Comme on calomnie volontiers le malheur, certains insinuent que ce deuil a une cause encore plus sérieuse. Le Persan parisien aurait commis naguère quelques légèretés là-bas, du côté d'ispahan, et la présence de ses compatnotes à Paris le mettrait dans ses petits souliers.
Qui l'aurait cru? C'est une demoiselle qui relève M. Àbout du poste difficile de chroniqueur au Figaro. La demoiselle, il est vrai, est une maîtresse femme, Mil» Àugustine Brobau. Ce n'est pas d'hier qu'on la sait mariée avec l'esprit, et aucun nuage n'est venu encore troubler leur lune de miel.
Elle joue gros jeu, et peut-être elle risque son bonheur en s'aventurant dans ce couloir aux chroniqueurs où ont brillé tour à tour MM. Yillemot et About. Ses amis lui conseillent de rester chez elle. Figaro l'attend dehors, et prétend qu'elle a accepté son rendez-vous.
C'est demain que doit paraître la première lettre de Suzanne à Figaro. Une première lettre, c'est si grave, si com-
promettant quelqaefois ! On a vu des existences de femme dépendre tout entières d'une première lettre I La main doit trembler quand on récrit ; et, après qu'elle est écrite, on viendrait à apprendre que le feu a pris à la botte aux lettres qui l'avait reçue, — peut-être, à part soi, Ton n'en serait pas fâché, et Ton prendrait ce feu pour un pertissement céleste.
Le feu est tombé précisément l'autre jour, — d'où ? on ne le sait, — sur une boite aux lettres de la rue de la Paix, celle qui est adossée à la caserne des pompiers, et, a leur barbe, il a consumé sournoisement, sans éclater, un certain nombre d'épitres. Espérons qu'il a choisi intclligemment ses victimes, et qu'épargnant les enveloppes chargées de billets de banque, de billets de spectacle, d'invitations de dîner ou de serments d'amour, il a anéanti plus d'une réclamation de créancier, plus d'une dénonciation anonyme, plus d'un message de brouille et de rupture entre deux cœurs faits pour s'entendre.
Bien que ce soit un tour pendable à jouer au public que lie jeter une allumette dans une botte aux lettres, je suis étonné qu'on ne l'exécute pas plus souvent. Combien de foi», en effet, n'arrive-t-il pas que l'on regrette l'épltre écrite, cachetée, livrée à la gueule de bois ou de bronze, qui, comme l'avare Achéron, ne lâ^he point sa proie ? Alors, fie pouvant faire ouvrir la porte, on est tenté de brûler la maison.
Plutôt la mort de l'univers que la vie de la lettre fatale,
Qu'on a eu la bassesse d'écrire à M. X... pour solliciter sa protection! On méprise ce M. X..., qui n'est qu'un intri-
gant^ et cependant, dans un moment de faiblesse, on l'a prié d'agréer l'assurance de sa considération la plus respectueuse.
Plutôt Tembrasement du inonde que l'arriTée entre les mains de M"** A... (oeUe qu'on adore) de Tépttre maladroite,
Qu'on a eu la sottise de lui adresser, et où l'amour chancelle sur les échasses de la cérémonie.
Oui, périsse l'univers, se dit-on quelquefois, que m'importe? pourvu que ne parvienne pas à sa destination la lettre où j'ai invité mon tailleur à venir toucher le montant de sa facture : la lettre où j'ai demandé la main de M"*Pamêla, une rousse ! la lettre où j'accusais mon meilleur ami; la lettre où j'ai donné l'ordre à mon agent de change de me mettre imprudemment à la hausse ; la lettre où je me posais en républicain intraitable ; la lettre, la lettre enfin oii j'ai abusé de la patience de mes lecteurs*
M»« la priaceiM de Listsn* — Bal des cuisinier», aU Jardin d'Hi? er •* Un valet de (Siambre qui a An pied de maître. — Mot sanglant d'an haatseignear^
30 ianrier.
G^est plus qu'une vie, c'est une royauté qui s'est éteinte en la personne de U^^ la princesse de Lieven. Je voudrais tâcher d'expliquer de quels éléments était fait son sceptre^
PARIS INTIMS 159
Eïe régnait, c'est un fait, sar le plus difficile à gouverner de tout les petits peuples, un petit peuple de grands personnages, et jusqu'au dernier jour elle a porté sans faiblir son rôle de souveraine.
D'autres naissent peintre, pofite, musicien ; elle était née ambassadeur de Russie à Paris. Ce poste éminent fut pour la princ/'sse un emploi inamovible et comme une seconde nature. M. de Kisséleff la traitait en collègue, et lors de son arrivée à Pans, une de ses premières visites fut poor elle. La mort pouvait seule déplacer M"* de Lieven, et comme elle aimait Timporlance diplomatique qui lui seyait si bien, olle avait grand'peur de la mort. Pourtant on rapporte que, dès qu'elle la vit de près, son courage se releva d'une fiiçon admirable, et qu'elle disait, en personne habituée à être bien renseignée sur toutes choses : -— Je me sens maintenant une grande euriosité de la mort.
La société parisienne proprement dite, celle qui ne va à la eour et aux ambassades que les jours où il y a foule, et pour danser sans arrière-pensée, celle qui, en fait de protocoles, ne connaît que les invitations de bal, a toi]gounvu de loin et mal, et sans la comprendre, la femme supérieure qui vient de mourir. D'ailleurs, bien qu'un long séjour parmi nous l'eût, à certains égards, naturalisée Française, une Française du dix-neuvième siècle, partagée entre les soins de sa coquetterie et ceux de son ménage, est la femme la moins apte ft goûter, pour elle-même et ches autrui, une existence où l'Europe politique forme votre coterie, et où l'esprit et la beauté, la distinction et le charme ne sont plus que leii moyens, au lieu d'être le but.
En revanche, deux générations successives d'hommes d'Etat parisiens ont été heureux d'être admis à former la cour de M"' de Lieven. M. de Morny, dans les derniers temps, ne passait guère de journée sans se présenter chez la princesse, où son intimité ne diminua ni celle de M. Guizot, ni celle de M. Berryer ou de M. le duc de Noailles. L'hôtel de cette vraie grande dame était, a-t-on dit, un terrain neutre ; je n'aime pas ce mot : c'était plutôt un rendezvous sympathique, auquel étaient attirés irrésistiblement les premiers parmi les vainqueurs d'aujourd'hui et les vaincus d'hier.
Comme ces généraux habiles qui tombent successivement aveQ toutes leurs ressources réunies sur chacun des corps d'une armée ennemie, M"" de Lieven ne fut si puissante qu'en concentrant avec opiniâtreté ses moyens d'action. Dons physiques et avantages sociaux, supériorités intellectuelles, elle massa toutes ses ressources pour conquérir la présidence d'une sorte de congrès permanent où Ton pèserait les destinées du monde en prenant une tasse de thé. Une pareille ambition, chez une femme surtout, et à Paris plus qu'ailleurs, est extrêmement dangereuse. Pour si peu qu'on dévie de la ligne du succès, on tombe dans le gouffre du ridicule.
Mais la princesse de Lieven était un esprit assez remarquable pour friser le précipice sans que le pied lui gliss&t. Même après que la révolution de 1848 eut réduit à TéUt d'ombres quelques-uns des hommes politiques qui avaient jeté le plus grand éclat autour d'elle, elle resta presque tout entière debout après leur chute, et sut, sans les aban-
donner, rallier à elle leurs successeurs. Il lui fallait la politique vivante et agis^nte ; les systèmes en ruine étaient loin de suffire à l'activité de son esprit.
Où elle excellait, c'était à connaître le fort et îe faible de ses amis ; c'est pourquoi les liens qui les attachaient à elle n'ont pu être rompus que par la main fatale qui dénoue toute chose ici-bas.
On a remarqué que les grandes dames étrangères, et surtout celles qui nous arrivent du Nord, savaient bien mieux que les Parisiennes attirer et retenir nos célébrités. Il est juste d'ajouter que les Parisiennes se donnent rarement la peine de s'occuper des grands hommes qui passent à une ttste distance de leurs falbalas. Elles ne se retournent pas plus pour voir M. Alexandre Dumas que pour contempler le Panthéon.
Au contraire, les Polonaises et les Russes, les Anglaises aussi quelquefois, feraient des lieues à pied pour se rencontrer avec les hommes ()ui sont des monuments publics dans les lettres, dans les arts, dans la politique française. Quand elles ont pu acclimater pêle-mélc chez elles hommes d'Etat, poètes, voire vaudevillistes célèbres, tous gens dont un Guide bien fait devrait donner le signalement et l'adresse, elles triomphent 1... N'allez pas croire que je raille cette curiosité, flatteuse pour ceux qui en sont l'objet, honorable pour celles qui l'exercent.
M«e de Ueven régularisa ce besoin de connaître des personnages intéressants, qui la tourmentait comme la plupart de ses compatriotes. Elle fit son choix. Elle eut sa ménagerie
d'hommes politiques comme, au siècle dernier, une femme avait sa ménagerie d'hommes littéraires.
L'influence qu'exerça M»« de Lieven sera jugée par l'histoire. C'est à elle qu'il appartient de déclarer en dernier ressort si, de ce salon dont on a tant parlé, il est sorti, aux jours solennels, des élans féconds, des initiatives généreuses. Aujourd'hui, fce qu'il nous est permis de constater, c'est le vide considérable que laisse la fermeture d*un salon qui était sans rival. Nous ne parlons ni du dueil ni des regrets de la famille. 11 faut que la publicité laisse aux grands comme aux petits le privilège de boire leurs larmes à huis clos.
Par une coïncidence qui a été remarquée, à l'heure même où l'âme de la princesse de Lieven quittait la diplomatie de ce monde, on dansait pour la première fois au ministère des affaires étrangères. Les Persans faisaient fureur, le quadrille des Lanciers faisait florès.
Le plus grand bal de la semaine dernière a éié donné, devinez par qui? Je vous le donne en* cent, Je vous le donne en 'mille : — par la corporation des cuisiniers dos restaurants de Paris.
La fête a eu pour théâtre ce palais des fées qui s'appelle le Jardin d'hiver^ et qu'un mauvais génie doit avoir enguignonné à son berceau, puisque, malgré ses magnificences, il fait plus souvent faillite que fortune. Quarante commissaires avaient été choisis parmi les chefs des fourneaux les plus renommés. Par leurs soins, quatre mille billets ont été placés, au profit des orphelins de la cuisinante sooiété.
On dit merveille de cette réunion. Elle éudt truffée de jo*
PARIS INTIMK 168
lies femmes, ot de oordons bleus déguisés en princesses pour la ciroonstence. Il y avait des diamants, et pas la plus légère odeur d'oignons. Ni Tail ni sa commère ciboulette Q^avaient été invités.
Six cents voitures stationnaient aux portes. On ne dit pas le nombre de rôtis qui ont été manqué» ce jour^là, par des artistes plus préoccupés de leur toilette que du dtner de leurs maîtres.
J'eutends souvent dire : — Les domestiques s'en vont! Non pas, s'il vous plaît ; les domestiques arrivent. Ce sont les maîtres qui s'en vont.
L'autre Jour, se présente chez un de nos amis un aspirant aax fonctions de valet de cbambre. De part et d'autre, on parait d'abord se convenir. Restait à approfondir la question du salaire.
— Quelles sont vos prétentions?
— J'ai toujours gagné 1,200 francs, et monsieur ne vou* drait pas me donner moins.
-* Au contraire, je suis décidé à vous donner beaucoup moins.
«-* Monsieur n'a donc pas vu...
— Quoi?
^ Mon pied,
— Ah çà, quelle est cette plaisanterie?
— Ce n'est pas une plaisanterie; monsieur peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur mon individu ; j'ai un pied de maître, ce qui me permet de remplir les fonctions les plus délicates et les plus intimes auprès de ceux que je sers. Je puis porter leurs chaussures neuves pendant un jour
OU deux, el les forcer sans les déformer. Pas un de mes maîtres n'a jamais souffert du pied. Aussi Tun d'eux me disait-il un jour : — « J'ai une maîtresse qui me coûte par mois autant que tu me coûtes par an^ et certes je te dois plus de bonheur qu'à elle. »
Eh bien, notre ami eut la petitesse de ne pas arrêter immédiatement ce valet de chambre, que dis-je ! ce bienfaiteur à douze cents francs.
La scène qui suit a pour théâtre le salon d'un homme d'esprit riche et célèbre, qui avait eu l'honneur de recevoir à dîner un très-grand personnage.
— Mon cher, dit le grand personnage au maître de la maison, tout en dégustant sa tasse de café, faites-moi donc le plaisir de me dire le nom de ce monsieur qui, pendant le dîner, s'est tenu immobile, derrière ma chaise.
— Ce monsieur, répondit en souriant l'amphitryon, c'était Joseph, mon valet de chambre.
— Eh bien, reprit le grand personnage, il est très-distingué, M. Joseph ; pourquoi ne pas l'avoir engagé à se mettre à table avec nous? il y aurait été tout aussi à sa place que M. X., ce banquier mal élevé avec lequel vous m'avez fait dîner.
Le maître de la maison ne répondit rien et cessa de sonrire.
Vadsme est enrhumée. — La liste de M"»« de B... — Une fortune dans une idée. — Une jolie femme coiffée ayec ses bas. ^ Un mot de l'auteur de la Question d'argent sur sa pièce. — A bas les marqois I — Mot d'un cocher à propos de TOdéon. —^Sainte Economie.
13 février.
Que de rhumes et de grippes sont venus passer la première quinzaine de février à Paris, et comme ils font carnaval à nos dépens ! La vilaine invasion, les hôtes incommodes ! Les uns hantent les salles de spectacle, et toussent ou éternuent au plus bel endroit, au moment juste où la tirade donne son ut de poitrine. Les autres nous entreprennent si bien, avec l'aide de leur collaboratrice, la fièvre, qne la plus jolie femme est forcée parfois de se consacrer à eux tout entière, pendant quarante-huit heures de retraite et de tisane.
Il arrive aussi certains jours que les Parisiennes jouent des tours admirables au rhume qui croyait les tenir. Cet état, — c'est l'étal de Parisienne que je veux dire, et non l'état d'enrhumée, — comporte d'admirables facultés. Le matin, étendue, languissante, brisée, quasi morte, elle jure qu'elle ne saurait bouger pour un empire, qu'elle ne quittera sa robe de chambre et sa chaise longue que pour se blottir, à huit heures, sous ses couvertures. Le soir vient, et l'honnête rhume, plein de confiance dans cette parole, lui laisse peutêtre un moment de répit pour aller faire visite à la voisine.
On met les instants à profit ; la moribonde de tout à Theure a secoué son linceul ; la voilà qui s'habille et qui met une belle robe bien décolletée ; la voilà qui s'est fait poser quelques fleurs par sa femme de chambre, et qui, d'une main sûre, règle elle-même les ondes de sa chevelure. En un clin d'oeil, elle est prête, elle s'envole chez Mne Duchàtel, si c'est vendredi ; chez Mi"» la marquise de Portes, si c'est lundi. Et, quand messire rhume se présente, il n'y a plus pcrBonne au rendez-vous.
Si le salon de M*"*" Ridgway n'existait pas, au beau milieu du faubourg Saint-Germain, il faudrait l'inventer. M*"* Ridgway est une Américaine énormément riche, qui a obtenu, depuis déjà pas mal d'hivers, ses lettres de naturalisation dans le faubourg, et qui le reçoit en princesse. Ses bals sont fréquents et magnifiques. Avant-hier, elle en don* nait encore uq. On aime beaucoup, dans le meilleur de nos mondes, ces opulentes maisons étrangères qui, en s'installant ici, ont commencé par offrir leurs clefs sur un plat d!or à deux ou trois duchesses, en leur disant : — Ouvrez, fermez les portes, vous êtes chez vous.
Il y a des indigènes très-bien posées pour qui c'est presque une profession de patronner et de remplir les salons des étrangers nouveaux venus. C'est chez ceux-ci qu'elles font des politesses à leurs amis. Ce sont elles qui reçoivent, qui connaissept tout le monde, qu'on salue, qu'(m remercie. Ce sont, ainsi que le disait une femme d'esprit ferrée sur son histoire de France, de véritables mairesses du palais. Cependant, la souveraine erre, comme perdue dans ses salons, sans y trouver à qui parier. A peine si ses
domestiques obéissent à ses ordres. H lui faut se résigner à son rôle de reine fainéante, personnage muet.
Au bout de deux ou trois réceptions, le premier ministre a^ efface peu à peu, s'il a du tact, et la maîtresse de maison £ût ses affiiires elle-même, pour peu qu'elle ait d'adresse.
Je suis surpris que des spéculateurs nntelligents n'aient pas eu l'idée de tenter de marier, eux aussi, les étrangers de distinction à la belle société parisienne.
L'institution dont je parle serait, pour les étrangers, un phare sur un écueil. On irait trouver cet établissement^ de bienfaisance, plus utile que tant d'autres qui usurpent ce beau nom, et, après avoir établi nettement ses titres "A la considération publique, on exposerait ses prétentions.
De même que Ton dit à son tapissier : — Il me faut bois doré, acajou ou palissandre, sous quinze jours, on dirait au cKrecteur de l'agence en question :
-- Je vais donner un petit bai : deux cent cinquante k trois cents personnes ; la plus vraie, la plus vieille, la plus boudeuse noblesse* À tout prix, il faut qu'un de mes invités au moins soit revenu de Frohsdoff ou de Venise, dans le cours de la dernière huitaine. Quelques fusionnistes bien renseignés sur le coup de Jamac qui vient d*ôtre porté à la fusion sont de rigueur. N'oubliez pas les académiciens ! Mais gardez- vous de pretidre parmi les plus vieux immortels ; je serais désolé de voir s'éteindt-e dans moti salon une de ces lampes sans huile.
Autre commande :
— Pour un grand bal, huit cents à mille personnes. Ne pas craindre de mêler left aristocraties; Mon hospitalité en-
icnd ouvrir les bras à tout ce qui brille. Je ne m'arrôle pas aux nuances politiques ou autres. Seulement, qu'on voie rayonner autour de toutes les têtes une auréole de beauté, de richesse ou de célébrité. N'oubliez pas qu'il me faut un total imposant de décorations pour les invités mâles. En moyenne, deux croix par léte. Faites votre calcul là-dessus. Je double votre prime si vous me procurez un officier général retour de Crimée,
On a à déplorer la mort d'un homme qui jouait un rôle important dans les coulisses du plus grand de nos théâtres, et dans les coulisses plus vastes encore de l'élégance parisieqac. Je veux parler de Léger, coiffeur de l'Opéra, et le premier de nos artistes capillaires pour dames, après l'illustre Félix.
Impossible de se ressembler moins que ces deux sultans du peigne. Félix, qui a l'honneur de coiffer l'impératrice, en habit de cour et l'épéc au côté, se présente avec les allures Unes et réservées d'un diplomate. Léger faisait irruption chez ses clientes, comme un torrent ou un poStc romantique contemporain d'Aniony,
11 commençait par bouleverser la tête confiée à ses soins. Il y faisait le chaos^ puis, dans une attitude pensive, attendait l'inspiration. On eût dit d'une sibylle sur son trépied, se recueillant jusqu'à ce que le die^i l'envahisse. Bientôt il saisissait le peigne d'une main fiévreuse ; il en jouait, les tempes moites d'inspiration, comme naguère Paganini jouait du violon. Un monde naissait sous son peigne. Quelques minutes d'accès de fièvre, et l'oracle était rendu.
Il avait do ces fantaisies bizarres qui n'appartiennent qu'aux
grands hommes, et qu'on aime à redire après eux. Il lui arriva un jour de coiffer une d»*. nos belles dames avec la paire de bas de soie qu'elle s'apprêtait à chausser.
Elle avait dispose pour sa coiffure des rubans et des fleurs.
Léger rejeta loin de lui ces vils hochets : — « Donnezmoi vos bas, madame. » La dame obéit, sans comprendre ; mais elle était habituée aux caprices de son coiffeur, et croyait en lui. Sa foi la sauva. Elle panit ce soir-là, dans le monde, avec un chef-d'œuvre incompréhensible sur la léte.
Cette triomphante mascarade eût été complète, s'il s'était rencontré un cordonnier capable d'habiller les pieds avec les rubans et les fleurs bannis de la tête. Mais quoi ! les hommes de génie sont rares.
Le lendemain de celte coiffure sans lendemain, l'héroïne de la veille recevait trois petits billets à elle écrits par trois amies intimes, qui la suppliaient de prêter, pour une heure, ce je ne sais quoi mystérieux et ravissant, qui avait eu tant de succès, et qu'on voulait absolument copier.
Que répondre? Avouer le secret de l'édifice, c'était encourir un assez gros ridicule. D'ailleurs, on n'aurait pas cru cette trop invraisemblable vérité. Il fut répondu, faute d'une meilleure défaite, que le phénix demandé s'était envolé, et cette réponse valut à son auteur trois ennemies intimes, en place de trois amies d'enfance, et si dévouées I... une question de coiffure était seule capable de blesser de pareils cœurs.
Celte mode des coiffeurs n'est revenue que depuis quel-
170 PAHIS INTIME
qucs années, en même temps que tous les luxes, un moment assoupis, ont eu ce formidable réveil de lion qui effraye les sages. Sous le règne de Louis-Philippe, un peu plus de simplicité gouvernail les mœurs, et il me semble qu'il était de' meilleur ton de se coiffer soi-même, ou par le ministère d'une femme de chambre.
Les maris épris et les amants jaloux doivent rf'grettcr ce temps-là. Vous vous rappelez certains vers de Corneille dans la tragi-comédie de Psyché; c'est l'Amour qui parie à sa belle :
Les rayons du soleil vous Ijuisent trop souvent ; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ; Dès qu'il les flatte, ]*en murmure.
Qu'eût dit Gupidon, s'il avait vu la chevelure de Psyché à la merci d'un tiers, qui, s'appelàt-il Léger^ est toujours un être plus matériel que Zéphyre T
Voici un mot en retard d'une semaine. En sortant de la première représentation de sa pièce, la Quettion à^argeiU, Alexandre Dumas fils disait : « Celle-ci, du moinS) ne sera pas travestie en opéra italien* »
L'Odéon nous a donné la première représentation d'une idylle en trois actes et en vers, le Tasse à Sorrenie^ la dernière œuvre de M. le marquis de Belloy, un très-bel esprit, un noble cœur. Très-peu savent parler en vers comme lui. Son succès a été grand, en dépit d'acteurs qui n*ont pas perdu leur temps, s'ils ont passé leur jeunesse dans un conservatoire de charabia ; artistes dignes de ces esprits avan-
eés du parterre qui ont protesté, après la chute du rideau, quand on est venu annoncer que la pièce représentée était de M. le marquis de Belloy I
Ces messieurs ne veulent, pas que Ton soit marquis. C'est leur manquer que d'être marquis. L'acteur chargé de TannoDce aurait dû dire :
-* Messieurs, la pièce que nous avons eu l'honneur d'é* corcher devant vous est (sauf votre respect) de M. le inar« quis de Belloy.
De cette façon, toutes les convenances et toutes los vérii6& auraient été observées.
 propos de l'Odéon, je viens d'entendre pour la première fois un mot qui, par malheur, est peut-être nouveau pour moi seul ; mais, vieux ou nouf, il est toujours drôle.
Un bourgeois arrête une voiture de remise sur le bou« levard :
— Cocher! à l'Odéon, et vivement ; il y aura un bon pourboire I
— Chut ! mon bourgeois, fait l'automédon. Ne parlez donc pas si haut ; mon cheval n'aurait qu'à vous entendre.
Excepté dans les parages qu'habite l'Odéon, il était déjà avéré qu'une femme qui n'a pas douze mille francs par an (c'est le minimum) à mettre à sa toilette, ne peut plus aller dans le monde sur un pied respectable. Mais jusqu'à piésent on avait cru que les pauvres femmes qui ne dépensent que cinq à six mille francs chez la couturière et la modiste pouvaient encore sortir le matin, pour faire leurs visites ou leurs courses, sans être exposées à de poignantes humiliations. Point ! il faut renoncer à cette illusion.
\12 PARIR INTIME
Une de ces pauvres femmes se présente Taulre jour chez sa modiste, la première, la plus célèbre de Paris et du monde entier. Il faisait froid, et la dame dit à la grande artiste, tout en lui demandant un& coiffure : — 11 fait froid.
— Je crois bien, repartit Tartiste en toisant sa cliente d'un air dédaigneux, je crois bien que vous d^ez avoir froid, vous n'êtes pas couverte. Est-ce qu'on sort de ce temps-ci sans un manteau de fourrures?
— C'est que, pour en avoir un un peu bien, il faut mettre trois mille francs...
— Eh bien ! répliqua la modiste de plus en plus dédaigneuse, et avec un ton qui ne peut se rendre.
Il y avait dëths cet eh bien ! un discours, un long chapitre, un poème dont le sens ne pouvait pas échapper à la malheureuse, surprise par sa modiste en flagrant délit d*économie.
Elle partit, la tête basse, en disant ; — Je verrai, je reviendrai... Et elle ne reviendra pas; et elle a vu qu'il fallait renoncer à entrer dans certains magasins quand on n'est qu'une simple femme comme il faut, réduite à porter encore, après quelques années, les cachemires de sa corbeille de mariage.
La dame comprit tout cela et ne pleura pas, ce qui est bien beau de sa part.
Le royaame des financiers. — La prose de M. Mirés et la caisine de M. MiUaud. — Beau trait de Sa Majesté T Argent.— Histoire d*an collier.
*7 féfrier.
Heureux les financiers I la royauté de cette semaine leur appartient. L'un a régalé les lecteurs d'un excellent morceau de critique dramatique sur la comédie à la mode. L'autre a réuni autour d'une table somptueuse un régim^t d'hommes de lettres !
Le feuilleton de M. Mirés, sur la Question d*argent, a fait événement. Le dîner de M. Millaud, qui a été suivi de trois ou quatre soupers, a dû provoquer quelques accidents.
M. Millaud, qui fut naguère l'associé de son confrère ennemi d'aujourd'hui, et qui, partant, cannait l'homme, disait, après avoir lu son épttre à M. Alexandre Dumas fils:'
— Si Mirés se ruine un jour , je lui confie la critique théfttrale à la Presse.
Turcaret, tombé du faite de ses richesses, n'était pas homme à se relever roi d'un feuilleton. Il faut convenir, quoiqu'il soit réputé de bon goût d'être très-irrespeclueux, voire même impoli avec les millions, que ces millionsci ont montré de l'esprit et du tact.
M. Millaud a déployé une très-large hospitalité, dans
itt.
son hôtel doré de la place Saint-Georges. A la bonne heure ; voilà le financier en son palais. C'est un des grands torts de la nouvelle comt^die de M. Dumas de ne jamais mon'rer chez lui M. Jean Giraud. Il a six millions, et on ne lui connaît pas de domicile. Je ne sais pas le compte des millions de M. Millaud , mais tout le monde connaît son adresse, tout le monde, avec quelques protections, a pu visiter l'intérieur qu'habite son opulence.
Même après ce qui a été publié sur Fagape Hltéraire de dimanche dernier, et quoiqu'on ait énuméré les convives, ceux qui étaient Venus, ceux aussi qui avaient décliné V honneur, le plaisir ; quoiqu'on ait compté les mets, les entremets, les vins, les petits pains, les couverts et jusqu'aux cure-dents ; malgré tant de détails abondants et surabondants déjà donnés, il y àurut encore beaucoup à dire sur cette séance de gastronomie et de littérature mêlées. Mais il est malaisé d'exprimer librement sa pensée. Si l'on se permet de critiquer l'esprit ou rordonnance de la fête, on aura l'air d'un estomac ingrat qui rembourse en mauvais compUmenls les trufiPes qu'on lui a servies, ou d'un rancunier qui se venge de ce qu'on ne lui a pas passé le plat. Si, au contraire, on admire, vos louanges ne tireront pas plus à conséquence que les applaudissements de la claque au théâtre. — Il a la digestion polie, pensera le lecteur.
M. Millaud a certainement fait de son mieux pour recevoir ses hôteSy et il est permis de douter ((u'il soit récompensé en ce monde.
Beaucoup de mots destinés à devenir historiques ont
oécessairement circulé, dans une soirée qui réunissait, entre les iragucttes magiques d'un même cadre, tant de personnages importants, tant de grands hommes habitu(fs à se mouvoir dans des sphères différentes : l'auteur des Méditations, par exemple, et le rédacteur en chef du Figaro; un duc de Saint-Simon et le Courbet de la littérature, M. Champfleury I
Toici deux de ces mots ; -* ils ne sont pas moins dignes d'être enregistrés que les toasts portés par n'importe quel Méry ou autre baron Taylor.
Passait M. Millaud dans un petit salon de jeu, apportant^ un sourire à Tun, un mot aimable à Tautre ; veiU IsQt en maître de maison attentif, au plaisir et au bien-être de chacun.
-» Ohé ! Millaud, fait une voix bien connue, on meurt de soif, chez vous,
•—Mon Dieu, mon cher... hélas I messieurs, vous aunit^)n laissé manquer de quelque chose? rc^pond Tarn* pbltryon ; je vais vous envoyer des glaces, des sirops, du punch.
— Vos glaces, reprend la même voix bien connue, ne m'inspirent qu'une médiocre estime. Faites-nous plutôt passer de l'argent sur les plateaux. On l'empochera, et on ira boire ailleurs.
Même salon, mêmes situations, mêmes personnages :
M. Millaud : — Toujours à l'écarté, messieurs? On fait cependant d'excellente musique là-bas.
La voix de tout à l'heure : ^ Est-ce que Lamartine a chanté quelque chose ? ^
L'absence des Dumas a été remarquée. Le plus sage des deux avait emmené ce jour-là son père à la chasse. On ne dit pas ce qu'ils ont tué ; mais je crois savoir ce que l'auteur de la Qiiestion d'argent avait voulu sauver.
Tous les millionnaires ne mènent pas la fortune au galop. C'est le train de la nouvelle école. Certains opulents de la vieille roche ne négligent ni les plus petites économies, ni les moindres profits.
Voici ce qui s'est passé récemment chez Tun d'eux, dont le nom aristocratique est apostille d'un titre.
Un jeune homme de bonne famille, mais doué de fort maigres revenus, se trouvait dans son cabinet, en visite du matin. Tout en causant d'une affaire qui les intéressait tous deux, le riche comme le pauvre, ce dernier jouait machinalement avec une pièce de dix francs, qu'il transporta entre ses doigts, par mégarde, de la poche de son gilet dans celle de son pantalon. Or, au fond de la poche de son pantalon, il y avait un petit trou juste de taille à laisser passer une pièce de dix francs, et cette pièce de dix francs constituait, pour trois jours encore, toute la fortune de ce fils de famille.
Vous devinez ce qui arriva : la pièce d'or n'eut rien de plus pressé que de profiter du défaut de clôture de sa nouvelle prison. Elle quitta l'étourdi, qui ne se doutait de rien, et tomba, sans bruit, sur le tapis du millionnaire.
L'autre s'aperçut qu'il avait perdu sa compagne, un quart d'heure seulement après être sorti de l'hôtel, en entrant chez un marchand de cigares. Il rappela ses souvenirs et revint sur ses. pas. Une certaine fausse honte le fit hésiter sur le
seuil de rhonimc riche. — Avoir rebroussé chemin pour une pareille misère, ne pas en faire largesse au valet de chambre qui se sera baissé pour la prendre, c'est humiliant, pensait-il. — Néanmoins, l'aiguillon du besoin le poussant, il rentra chez le millionnaire, et lui demanda si l'on n'avait pas aperçu une pièce d'or à terre, devant le feu.
— Oui, répondit le millionnaire ; à peine aviez-vous tourné le dos, que j'ai ramassé dix francs en or. Mais à moi aussi, il y a deux jours, pareille mésaventure était arrivée, à cette même place... J'ai retrouvé ma pièce ; on fera chercher la vôtre.
Ce disant, le riche souriait agréablement. Le pauvre s'enfuit, et court encore. C'était lui qui rougissait.
Cette scène, dont pourrait faire son profit un de nos auteurs comiques à Taffùt des beaux traits de Sa Majesté l'Argent, me rappelle une histoire de collier perdu qui date d'un des derniers bals de l'hôtel de ville.
n n'y a pas de mêlée dansante qui ne fasse des victimes. Tantôt c'est un volant de dentelles qui succombe, tantôt un Dœud de rubans qui rend l'âme. D'autres fois, sinistre plus grave, un bracelet s'égrenant vient joncher le sol de ses débris. Le lendemain, il y a toujours des épaves sur le champ de bataille.
Un de ces lendemains-là, inspection faite des appartements de réception de l'hôtel de ville, on remit ù Min« Haussmann une si magnifique rivière de diamants, restée intacte sous un fauteuil, qu'en la voyant, elle resta éblouie.
Cette rivière valait une fortune. — • Combien celle qui l'a
178 PABIS INTIME
poniue doil ôtre inquièle I pensa-t-elle. Certes on ne lardera pas à en venir demander des nouvelles.
Et, comme la femme de notre préfet était curieuse de sa* voir le nom de la privilégiée à qui appartenait ce phénix des colliers, elle voulut qu'on la tint au courant de Taf* faire.
Un jour, deux jours se passent; aucune réclamation n'arrive. Encore deux jours, et Ton n'entend parler de rien ni de personne. Mm» Haussmann se décide alors à voir un,dc nos bijoutiers en renom, lui raconte l'histoire, lui montre le collier. — On ne vend pas tous les jours des parures de celle importance ; il doil être facile à un homme du métier de savoir lequel de ses confrères a vendu celle-ci, ou Ta montée, si ce sont des diamants de famille. Par le marchand, on arrivera aisément au propriétaire, si étrangement indifférent, de ces magnificences.
Cependant, le bijoutier appelé en consultation souriait. — Cette parure est en stras, fit-il, et si madame la baronne veut se montrer charitable, elle se gardera bien de la faire rendre à qui de droit, quand même quelque circoostance révélerait le nom de la dame.
Un hasard a permis de connaître le nom de la dame au collier. C'est une femme d'une grande fortune, dont l'élégance est citée. En effet, il faut être riche pour se permettre de porter du stras. Il ne peut faire illusion que sur un cou capable de diamants.
Mais l'œil du bijoutier est impitoyable. Même au milieu (lu vrai, il discerne le faux. Un de nos plus riches marrhands de diamants, Jtf. Halphen, donne un bal costume'
dimanche prochain ; eh bien, l'on prétend que, les bijoux seulement suspects n'osant franchir le seuil de sa porte, il y aura moins de diamants chez lui que partout ailleurs. Assemblée peu nombreuse, mais choisie ; la fine fleur de la bonne compagnie, en fait de brillants.
Onison fhnèbre du carnaval. — Les déguisements en vogue. — Bal de M. Hirès. — M. de Lamartine et an mettre à danser. — Le bal de M. Halphen.
i7 février.
Parier maintenant du carnaval, c'est rédiger Taffiche du spectacle d'hier, et une pareille affiche ressemble fort à une oraison funèbre. Donc, tâchons de trouver des vertus au défont. Cherchons bien.
n a beaucoup aimé les mascarades. Il serait mort d'une indigestion de déguisements, s'il n'av2\it préféré en vivre jusqu'au jour fatal où la Parque, de mythologique et inexorable mémoire, a fait jouer ses grands ciseaux.
Pour tout dire en un mol, la corporation des costumiers ne parle de rien moins que de faire élever à ses frais un magnifique mausolée en l'honneur du carnaval de 1857»
Il faut signaler, pour rinslruclion des races futures, les modes de ce carnaval historique. Eh bien, parmi les déguisements les plus en vogue, on a remarqué que bon nombre d'hommes comme il faut s'amusaient à revêtir le sans^ftne des gens communs, tandis que ceux-ci se croyaient méconnaissables sous un masque de fausse distinction.
Les premiers ont conjugué avec une facilité et un succès humiliants le verbe s'encanailler. Quant aux seconds, oh ! le bon billet qu'ils avaient pour circuler incognito ! — s Je vous connais, beaux masques. Toi que voici en marquis do Garabas, on t'a vu ramasser des primes et des bouts de cigare sous le péristyle de la Bourse. Toi que voilà en gants jaunes immaculés, on sait par cœur la chronique de tes mains noires. »
On prête à un parvenu, toujours signalé et toujours évité, malgré le soin avec lequel il se déguise en grand seigneur, ce mot mélancolique : « Il est plus facile de gagner des millions que de se les faire pardonner. »
Je ne sais pas jusqu'à quel point il est aisé de saisir la fortune au collet, môme en logeant son bras dans une manche assez large pour ne pas gêner les mouvements ; mais j'affirme que toutes les portes ne s'ouvrent pas d'elles-mémej pour laisser passer M. X. et sa fortune.
Il y a des seuils qu'il franchirait peut-être plus aisément, ayant un moins riche bagage. Il y a des personnes qui mettraient plus volontiers les pieds chez lui, si moins d'or s'y relevait en bosse. Pour ne pas être millionnaire, on n'esl pas nécessairement parfait. Il entre un peu d'envie dans Fcxtrème réserve du monde à Tégard de certains enrichis, tout
en faisant la part de scrupules plus sérieux et plus honorables pour le monde.
Rn quittant le bal d'un de nos traitants, un inyité qu'on ne saurait accuser de dissimulation disait au maître de la maison : « — Votre soirée a été charmante. Si j'avais su que tout se dût passer aussi convenablement, j'aurais amené ma femme, s
Yous voyez qu'à jouer le rôle de millionnaire, on n'est pas toujours sur des roses.
Et pourquoi ces épines, pourquoi cette défiance? On ne redouterait pas de saturnales, si la scène n'était pas chez un homme assez riche pour qu'on le puisse croire enivré d'or. À ce point de vue, l'opulence, loin de pouvoir se passer de considération, en aurait besoin plus que personne... On se contente d'arriver à une petite maison de campagne, ornée de quatre ou cinq arpents de jardins, par une porte bâtarde : mais une grille magnifique et une large avenue sont de rigueur devant le château qu'entoure un parc de cent arpents. De même, les gens qui ne sont pas à genoux devant le veau d'or seraient moins exigeants sur le chapitre des informations préalables, s'il s'agissait d'entrer chez un simple mortel, et non pas chez un millionnaire.
M. Mirés a donné dimanche un bal auquel la meilleure et la plus sévère société n'aurait rien pu trouver à redire. Si la finance veut décidément faire son chemin dans la bonne compagnie , voilà une soirée qui avance ses affaires. Au rebours, le banquet donné par M. Millaud, huit jours plus t6t, avait des allures excentriques tant soit peu effarouchantes pour le public pudibond.
Chez M. Mirés, c'étail un bal, pareil à tous les bals excessivement somptueux. Il n'y avait pas seulement des bougies, des musiciens et des rafraîchissements à profusion, mais une assemblée presque digne des murailles, du buffet et des laquais. Ne vous y trompez point: oeci est un éloge, et n'est pas du tout une raillerie. La grande difficulté, dans les nuisons où le luxe n'est pas héréditaire, ou tout au moins organisé de longue date, c'est de recruter un corps d'invités qui ne fasse pas tache au milieu des magnificences dont on l'encadre, et que n'éclipse pas le bataillon des domestiques. .
L'hôtel qu'occupe M. Mirés dans la rue Neuves*de9*Mathurins n'est pas très-vaate. On s'en contenterait pourtant sans être un Socrate, On l'avait agrandi pour la circonstance, en construisant sur le jardin une annexe de la salle de bal.
Les deux personnages qui ont le plus attiré l'attention sont : d'abord M. de Lamartine, puis un maître à danser chargé de veiller à l'exécution correcte du quadrille des lanciers. La présence de ce professeur de grâces et de danses de caractère me semble une innovation assez heureuse introduite dans l'économie ordinaire des bals. L'amour-propre des danseurs ne doit pas s'en formaliser. Les plus grands acteurs, les plus sûrs d'eux-mêmes souffrent parfaitement le soufQeur dans sa niche, et Galus Graochus, si j'ai bonne mémoire, ne parlait pas en public sans avoir près de lui un joueur de flûte chargé de veiller à la Justesse des intonations de l'orateur. D'après cela, un valseur peut bien supporter sans humiliation qu'on le rappelle à la mesure.
M. de Lamartine semblait plus à l'aise que chez M. Millaud. Dans cette dernière maison, il avait été l'objet d'une
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cariosité presque indiscrète» La foule se pressait pour le considérer, à peu près comme à Texposition universelle devant la vitrine où étaient exposés les diamants de la couronne et les panires de rimpératrice. S'il y avait eu quelques sergents de ville pour maintenir Tordre et empêcher de stationner, la ressemblance aurait été complète.
Aussi, ce soir-là, le chantre d'Blvire avait Tair, suivant la jolie expression d'une femme, « d'un lévrier en peine. » Quelques élégants de la Bourse, peu habitués à se trouver eu face d'un poète, commentaient celui-ci des pieds à la tête. Son faui-col, assez capricieux, il faut en convenir^ les ébahissait, et sa chaussure a été déclarée renversante.
Tous vous rappelez, vous qui n'êtes pas des profanes, le temps où M. de Lamartine était à la fois le plus grand de nos poètes et le plus poétiquement beau des jeunes gens. On ne parlait pas seulement de ses vers, on parlait de ses pieds. Lui-même, dans son Voyage en Orient, a raconté, avec quelque complaisance, que lady Esther Stanhope en avait admiré la cambrure. La célèbre nièce de Pitt lui dissdt: « n y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l'eau y passe sans vous mouiller. » — Hélas ! hélas ! le cordonnier de M. de Lamartine prétend, pour mettre sa responsabilité à couvert, qn'à partir du jour où il a eu reçu les compliments de lady Stanho])e, ce pied a perdu la tête. Il a voulu se faire plus fin qu'il n'était, il a exigé qu'on le comprim&t outre mesure dans un soulier despotique ; il a si bien ou plutôt si mal compris ses intérêts, qu'il est maintenant malade, déformé, réduit à prendre ses invalides dans de flasques pantoufles.
Interrogez n^imporle quel costumier, il vous dira que le bal de M. Halphen a été encore plus beau que celui des affaires étrangères. On devine sans peine quel est celui des deux qui a rapporté à ces messieurs les plus gros bénéfices, Si M. Walewski est ministre, si set invitations s'adressent à une société imposante, M. Halphen est un des princes du commerce des diamants, il a réuni chez lui ses pairs, les amis de ses pairs, un monde immensément riche, dont les fortunes s'accroissent chaque jour, en raison des a&ires courantes, qui n'est pas écrasé par les frais de représentation quotidienne, et peut, sans remords faire des folies pour une nuit de bal. Naturellement, chez M. Halphen, c'était un meeting de diamants éblouissants. On cite certaine Marie- Antoinette tellement comblée de parures qu'elle ne se serait pas retournée pour regarder le fameux collier qui tenta la femme de Louis^KYI, la reine de France !
Je n'ai pas ouï dire qu'aucun des invités eût songé à remplacer sa tête par un diamant gigantesque. Cette distracUon m'a surpris de leur part.
Premil-re représentation de la Fiammina, — Notre belle Jeanesse.— Le steeple-chose de l'amonr.
93 maif.
Hier soir, la Comédie-Française est accouchée d'une pièce
depuis loD(;temp6 annoncée wlaFUmmina. La mère et l'enfont se portent bien.
Le père est un nouveau venu dans la carrière des lettres, M. Mario Ucbard. Il s'appelait naguère, au théâtre, le mari de M>°« Madeleine Brohan. Il s'appelle aujourd'hui l'auteur de la Fiammina.
Une des choses qui me plaisent le plus dans son œuvre remarquable, c'est qu'il y a parmi ses personnages nn vrai jeune homme, un cœur de vingt ans, ce qui devient rare... Hélas 1 personne n'a plus vingt ans.
Yoici & quoi rêvent les jeunes gens du jour :
— Mon cher, disait un fils de famille & un sien confrère, nous manquons tous deux d'argent. Nous en manquerons tant, que nous aurons le bonheur de conserver chacun notre père, car l'argent appelle l'argent, et sans le premier capital, il y a peu, ou plutôt il n'y a point de bénéfices & espérer.
— Tu parles comme un livre, fit le camarade.
— Tu admettras encore, reprit le préopinant, qu'ayant à nous deux deux pères, qui selon toute vraisemblance ne sont pas appelés à mourir le même jour, l'un de nous héritera plus tôt que l'autre.
— C'est admis.
~ Eh bien ! j'ai conçu un plan qui nous fera hériter tous deux en même temps, et dans le plus bref délai, c'est-àdire à la mort de ton père, s'il succombe le premier, & la mort du mien, si c'est lui qui est le plus tôt enlevé.
— Ta veux rire, et la plaisanterie e»t d'un goût douteux...
— Non, je veux hériter ; et l'aflEiiire est très-bonne. C'est
bien simple. Nous passonl entre nous un petit acte par lequel le premier appelé à jouir de la succession paternelle s'engage à compter à l'autre une certaine prime, deux cent mille francs, par exemple, ou plus forte somme, si tu veux. Ce sera la fiche de consolation de celui qui aura encore à attendre son héritage. Au premier abord, des esprits superficiels pourraient trouver notre arrangement immoral ; mais réfléchis bien : après tout, nous ne tuons personne... que la pauvreté, le plus tôt possible.
L'ami refusa de jouer avec son ami cette singulière par* tie. II jeta même les hauts cris. Mais n'admirez pas trop sa piété filiale : celui-ci était le fils du plus vieux, du plus mal constitué des deux pères.
Il se croyait sûr de gagner la partie, sans la jouer... je veux dire de perdre .le premier l'auteur de ses jours.
On aime à voir berner ces petits messieurs : aussi l'on profite de ce que nous sommes en carême, le temps des commérages par excellence, pour raconter, dans les meilleurs endroits, la mystification dont un jeune homme d'un bel avenir a été victime.
Au dernier bal masqué de l'Opéra, un domino vint à lui, et tout d'abord lui avoua sa flamme. L'autre de se rengorger dans sa cravate blanche et d'entraîner au fond de sa loge le domino qui faisait preuve de tant de goût dans ses choix.
De propos en propos, — j'abrège mon récit plus encore que la douceur de la situation ne pressa la course du temps pour le couple amoureux, — advint l'heure du souper. Où souper ? « Pas au restaurant, dit la belle, chez moi. »
Le cavalier accepte cette proposition. Sa conquête prend à ses yeux des proportions fantastiques. Un domino qui veut donner à souper au lieu de se faire donner 1 c'est le monde renversé. — « C'est au moins une duchesse, ^pensait-il ; elle a sa petite maison, comme les grands seigneurs libertins du dernier siècle. »
Appartement splendide, souper délicat, laquais en grande livrée, voilà la tenue du palais d'Armide où notre Renaud se laisse très-volontiers entraîner. On soupe. Pour dessert, les gens se retirent, et Tamoureux peint sa flanune dans des termes de plus en plus vifs.
Gomme il devenait par trop pressant, la dame, — j'ai oublié de dire que, son masque ôté, elle était apparue belle entre toutes les belles, mais inconnue entre toutes les ineonnues, la dame se lève de table et s'échappe. Il se lève, il la poursuit. La pièce était grande, c'était un terrain bien choisi pour un steeple-chose amoureux. La biche était agile; le chasseur semblait infatigable. Un cheval de race ne franchit pas mieux les haies qu'il n'enjambait les remparts de chaises derrière lesquels la vertu pourchassée s'abritait à là hâte.
Le récit de cette course, tel qu'il amuse les salons, est assaisonné de certains détails que nous nous garderons de reproduire. Nos lectrices n'ont peut-être pas d'éventail sous la . main pour rire en toute sûreté de conscience et en cachette.
Le chasseur, à la fin lassé, s'avoue vaincu et demande grâce. On fait mieux, on lui accorde un rendez-vous à trois jours de là. Heure est prise. Pour se faire reconnaître, il dira au domestique : a Je suis le monsieur de la chasse. »
S'il fut exact, on le devine. Une soubrette se présente à son coup de sonnette. — « Montrez patte blanche, ou Ton n'ouvre point. — Je suis le monsieur de la chasse, — Aldki, entrez, c'est vous que l'on attend.
Il entre, il traverse un premier salon... on le guide dans un second où il faisait nuit noire; Son introducteur lui désigne un fauteuil placé juste devant une petite lucarne. — a Regardez, monsieur, et ne faites pas de bruit, pour ne pas déranger les autres spectateurs. »
Autant de paroles, autant d'énigmes. L'obscurité qui régnait dans la pièce ne contribuait pas peu à le désorienter. Le galant s'assoit en tâtonnant, et regarde par la lucarne qui lui a été indiquée. 0 ciel 1 quelle vue s'offre à lui! Dans le somptueux salon (sur-le-champ il l'a reconnu) où lui-même avait fourni l'autre soir une course si brillante, ud autre chasseur s'élançait, dans le même appareil que lui, sur les traces de la même proie séduisante et fugitive. Il se lève, il gagne la porte, non sans renverser quelques chaises, non sans provoquer de nombreux chut 1 articulés par des bouches invisibles. Il rattrape le serviteur qui l'avait assis dans sa stalle, et lui délie la langue moyennant un double louis :
— Ah ! monsieur, lui dit celui-ci, nous avons là une piètre séance; il y avait bien plus de monde pour vous voir
, courir que pour le monsieur d'aujourd'hui.
C'est encore un jouvenceau du siècle, un de ces esprits pratiques et positifs de naissance, que le ciel confonde I qui émettait l'autre jour cette gracieuse et poétique utopie :
— Il ne doit y avoir, dans un État bien policé, que des actionnaires, des factionnaires et des fonctionnaires.
On le hua, et Ton fit bien.
Voici un joli mot qu'an de nos amis, qui est sorcier, ou à peu près, a fait, dans un salon, sur deux de nos financiers. On causait de MM. Mirés et Millaud, on pesait leurs mérites.
— M. Mirés a du savoir-faire, dit D*"^. M. Millaud a du faire-savoir.
An printemps. — Piris h Habille. — Carême cbeTalin.
Au printemps et pendant Tétë, la cbronique la plus cérémonieuse est forcée d'ôter ses gants. H faut de toute nécessité que Tbistoriographe du public suive le public où il va. Or, le public aime beaucoup... Mabille. Ce n'est pas une raison pour qu'il soit beaucoup pardonné au public.
On a été curieux de connaître Tavis de deux illustrations da lieu, MM. Brididi et Gbicard, sur le quadrille des Lanciers, qui, après avoir fait florès dans les salons, s'est implanté au bal Mabille.
— Ça n'est pas démesurément rigolo, a répondu M. Brididi avec un laconisme antique.
La réponse de M. Gbicard est plus personnelle.
— Je ne le danse que dans les saFons, a-t-il dit;' ici tout l'effet est pour les dames.
Elles sont bien singulières, ce% dames, le ne parle pas de celles qui daignent danser; ce sont généralement les plus laides et les plus mal mises, mais telles qu'elles sont, ellei vivent puisqu'elles gigottent. Mais les autres, celles qui se promènent, celles qui sont assises, les p&les, les voilées, les sérieuses, qui ne savent pas pourquoi elles ne sont pas gaies, et les rieuses, qui ne sauraient pas dire pourquoi elles ne sont pas tristes, les vraies reines de Mabille, celles qui ont une cour et un budget, on se demande où sont les armes avec lesquelles elles séduisent, et surtout les charmes avec lesquels elles amusent. Leur grâce, la plupart du temps, est en dépôt chez la couturière et chez la modiste, qui leur en donne pour 10,000 francs par mois. Leur esprit n'existe pas, même à dose homœopathique. Quant à leur beauté, elle n'est généralement consacrée par la vogue que qu^pd elle a disparu avec leur jeunesse éphémère.
Un programme qui ne varie jamais règle l'ordre de la marche des soirées à Mabille. La demoiselle arrive, entre neuf heures et demie et dix heures, au bras d'un ami, choisi généralement parmi les plus jeunes et les mieux tournés de son entourage. Elle fait un tour avec lui, puis on se sépare. La demoiselle s'assoit sur un fauteuil, seule ou à côté d'une amie sans importance. Le monsieur va exécuter son cavalier seul dans les groupes des deux sexes, semant sur son chemin les poignées dé main et les , banalités.
Quatre-vingt-dix fols sur cent, avant de lâcher Arthur, Adèle lui dit :
— Arthur, soyez sage.
La reeomniaiidalion ne tire pat à conséquence, et cependant, elle est inévitable ; elle est d'étiquette et de tradition, I Arthur, loyei sage » fait partie de la fête ; il y est de fondation, comme l'orchestre de Pilodo, le sergent de ville qui surveille rentrée, et le bureau des cannes.
Un entretien varié n'est pas de rigueur. Écoutes une conversation ou écoutez un mot, c'est toujours la même chose. Une biche, comme on dit désormais sans scrupule, et une biche se ressemblent comme buffîeterie et buffleterie dans le mémo ré^ment. Seulement, la peau des biches coûte bien fks cher de blanchissage que celle des buffleteries.
Voici le fond de cette histoire universelle, que RoUin n'a pas écrite : *-> « Les hommes n'ont pas de cœur : Henry m'a refusé un mantelet de dentelles,., — Edgard I Oh 1 par exemple ; il n'a jamais été que mon ami, Je l'aime comme ami. Il a voulu être mon amant, il a mis des diamants à mes pieds ; c'est comme s'il eût chanté F^mim mrmbk sur un air du Tr<n>aton„* «- Louise a dit hier, à souper, qu'elle me tuerait à cause de Léon, et elle m'a jeté la salière au nez* Jacques voulait en demander raison à Rodolphe... a
Habille finit de bonne heuroi comme on sait* Musarda avec ses fêtes de nuit du samedi^ complète Mabilie. Celles qui n'ont pas rencontré la fortune aux Champs-Elysées tout Qounr après elle me Baas^du-Remparté
Lliôtel Musard est la Bourse des spéculations de cœur, Mabilie^ où l'on travaille en plein air, en est le passage del'Opéraw
L'autre jour, ^ Musard, un joueur voulait se faire aimer fin courant'
— Nous n'opérons qu'an comptant, lui fîit-il répondu du haut d'une expérience ftgée de dix-huit printemps. Les hommes sont trop allumettes chimiques pour que l'on se fie à eux. Ils prennent, ils s'éteignent, et bonsoir.
Notez que Fauteur de cette comparaison profonde étudie pour le ihéfttre, el va prochainement débuter dans les ingénues.
Le plus grand défaut de Mabille, c'est d'exiger de tout entrant le dépôt de sa canne au vestiaire. Une canne est une amie donnée par la nature, et vendue souvent très^cher par Verdier ou Boissier, qu'on n'aime pas à abandonner aux soins du premier venu. On s'ennuie sans elle, elle doit s'ennuyer sans vous, au bureau, au milieu d'une forêt de sœurs qui lui sont inconnues.
On -comprend que l'entrée de la Bourse leur soit interdite. Un huissier frappé par la baisse pourrait être toité de riposter avec sa canne. Il s'ensuivrait des mêlées regrettables où le trois pour cent lui-même pourrait bien laisser quelque chose de sa dignité.
Mais, pourquoi un honnête jonc, qui aime à badiner après l'heure des affaires, ne peut-il obtenir de passer la soirée dans un de ces rianu séjours chers à Vénus : Mabille, le Château des Fleurs?
 cette question, la garde qui veille aux barrières de Mabille, et saisit les cannes récalcitrantes au collet, a répondu de la façon suivante :
— « Parmi les dames, émules de M"* Rigolelte, qui dan- •sent en folâtrant, ou folâtrent en dansant, quelques-unes sont
sous la conduite de tuteurs jaloux, qui seraient capables de
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lear donner, devant tout le monde, de la férule sur les
épaules. Ce système peut avoir du bon, dans le silence du cabinet ; mais il attristerait cet asile. Dans Fintérêt commun, on s'est décidé à vexer chacun en le désarmant. »
 une pareille raison, il faut rendre en effet les armes, à moins qu'on ne jouisse d'une infirmité qui vous mette au* dessus des lois. A Mabille, les boiteux sont rois ; ils gardent seuls leur sceptre.
Saluons en passant une reine du lieu nouvellement élevée sur le pavois, qui porte avec éclat un surnom héroïque. La comtesse de Sévastopol a des ynux dont T artillerie foudroie, et défendue par un triple rempart d'indifférence, de coquetterie, — de vertu aussi, disent les croyants, elle est quasi iuvulnérable. Ce n'est pas tout ; cette comtesse a de l'esprit comme dix vaudevillistes qui en auraient, et elle tire àl)oulets rouges sur ses amis, sur ses ennemis, sur le connu et l'inconnu.
Le hasard l'avait assise auprès d'un couple bourgeois ébloui et fourvoyé, qui, en passant Allée des Veuves, s'était dît qu'après tout, le g»z luisait pour tout le monde, et était entré le plus bravement qu'il avait pu dans l'antre des sirênes.
La dame était dans un état on ne peut plus intéressant.
— En voil& une, dit la comtesse, en la regardant fixement, qui a élé terriblement augmentée par son propriétaire.
Que diable, aussi, les bons bourgeois vont^ils faire dans celte galère ? Il en tombe chaque soir quelques-uns à Habille, au Château des Fleurs. On les reconnaît à leurs allures effarées. La lumière, la musique, les ont fascinés, •
comme le miroir attire Tallouette; ils vieuieal offrir à boai portant leurs plumages ternes aux quolibets du deoii* monde.
Les honnêtes gens qui vivent régulièrement devraient bien rester chez eux, et ne pas témoigner cette curioiiié malsaine des choses et des personnes qu'ils défendent i leurs iils. Chacun chez soi, la dignité sera mieux gardée.
Les réunions du printemps se poursuivent à Ghanlilly, mais la chaleur leur fait du tort. Les chevaux sont mous,. le terrain est dur, les spectateurs sont moins nombreux qu'on ne les voit d'ordinaire 4 cette époque de l'année. Les coiu^ ses deLongchamps,quiont été inaugurée avec tant d'édat, ce printemps, sufiisent apparemment aux appétits turfisUt du plus grand nombre des Parisiens. L'élite sacrée des sport»men s'est quasi présentée seule sur la pelouse de Chantilly* Elle brave le soleil comme naguère elle affrontait les ondées.
La chaleur dont nous jouissons est éminemment favoraUe aux jockeys et aux gentlemen ridera qui ont du poids à per** dre, au moyen d'une transpiration intelligente. Ces martyn de l'amour du turf sont au moins aussi incompréhensiblei qu'admirables, Passe encore pour les jockeys ; les privations de l'entratnement font partie de l'état qui est leur gagnepain. Mais les gentlemen qui font de l'art pour l'art t Quels artistes enragés I
Connaissez-vous le régime de ce carême chevalin, comme on l'appelle ? Le carême catholique le plus austère est bien moins rigoureux. Non-seulement il faut manger peu à dîner, faire semblant de déjeuner, s'abstenir de ceci, s'interdire cela, mais il faut marcher comme un vrai Juif-firraut, sous
PAAI8 IHftlIt IM
le poids de circonstances aggravantes telles que la multiplidté des paletots, des gilets, des pantalons. Fait-on halte, c'est ponr s'asseoir devant un grand feu. Se eouche-t-on, c'est sous trois ou quatre couvertures.
L'homme qui se soumet à ce régime fond, à raison d'une livre et demie de graisse par jour, ou bien son embonpoint est terriblement entêté.
Mais il n'y a pas de grenier, il n'y a pas de souterrain, il n'y a pas de prison, il n'y a pas de bagne où la vie ne soit plus douce que ces alternatives de fatigues et de privations.
C'est pourtant à cette vie que se condamnent une semaine quelques-uns des enfants gâtés de la fortune.
Un ami entre chez l'un d'eux, en train de se liquéfier sur son lit, sous ses couvertures et son édredon, la fenêtre ouverte, au grand soleil de midi, la cheminée pleine d'un feu ardent.
— Bonjour et adieu. On meurt dans ta serre chaude. Ne te rends pas malade, au moins.
— Je ne peux pas me rendre malade.
— Tu es parbleu bien heureux.
— Au contraire, et c'est ce qui me désole. Mon entraînement ne sera jamais complet. Imagine-toi que j'ai un estomac de zinc, et que toutes les purgations y perdent leur latin...
Le pauvre homme I
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Noas sommes tons sorciers. — Histoire de la belle Sidonie et d*on agent de change. ~ Banquet en l'honnear de Mesmer.
M mai.
Sî TexacUtude est la politesse des comètes, celle qu'on nous a promise pour le mois de juin n'a plus beaucoup de temps devant elle. Cependant, à mesure que Téchéance approche, on n'en parle plus guère. La comète a été escomptée, comme on dit en Bourse.
Je me suis imaginé, et voilà pourquoi j'en reparle, qu'elle nous était expédiée avec mission de brûler tous les sorciers qui pullulent sur le pavé de Paris. II est certain qu'il y a débordement de sorciers, et abus de merveilleux. Surtout depuis que M. Dunglas Home est revenu, le surnaturel dont il fait son ordinaire a traversé l'Océan dans sa poche, et Ton ne peut plus entrer dans un salon sans se cogner le nez contre un miracle.
L'incroyable est le menu quotidien de notre scepticisme.
Exemple : la belle Sidonie est une actrice de province qui s'ennuya, un beau jour, de mettre du fard sur sa peau, et du Clairviile sur son esprit naturel. Elle vint à Paris, comédienne pour son compte personnel, à ses heures, avec son boudoir pour théftlre, et sa propre fantaisie pour auteur des
jeux de l'amour et du hasard où il pourrait lui plaire de tenir les cartes.
Organisation fine et nerveuse, tète impressionnable, elle aimait le magnétisme et ses étranges prouesses. Elle avait du fluide dans les yeux. Elle se mit à magnétiser son prochain. Un soir qu'on s'était réuni pour souper, elle magnétisa un agent de change.
On interroge l'agent de change en manière de plaisanterie. On surprise I il est lucide, lucide-superfin, extralucide.
~ Agent de change, que vois-tu ?
— Je vois... dans l'escalier dérobé... un homme... qui se déchausse. — Il ôte ses souliers pour marcher sans bruit. — Il emporte... un panier d'argenterie... qu'il vient de voler.
Les sceptiques rient; les croyants s'élancent dans la direction indiquée. Triomphe des croyants I ils reviennent tenant au collet un coquin qui ne portait pas de chaussures, mais qui emportait, en couverts et en vaisselle plate, la valeur de deux boutiques de cordonnier. L'épreuve était décisive. Miss Sidonie crut à la lucidité du sujet ; le sujet crut à la supériorité du fluide de son magnétiseur. Ils s'associèrent.
Quel peut être le but d'une association entre une jeune femme et un financier? — Les encroûtés, les arriérés, les embourbés de Gytlière et de Paphos hésiteront seuls à répondre : gagner de l'argent.
Us en gagnèrent. Ils viennent de se partager un bénéfice de 500,000 francs, promptement réalisé. Ils opèrent à la
lumière du flambeau magnétique qui ne luit pas pour le commun des spéculateurs. Les autres tâtonnent dans les ténèbres, eux marchent droit, à coup sûr. Chacun d'eux a palpé deux cent cinquante mille francs d'argent mignon pour sa part.
Depuis que le bruit de cette belle victoire du magnétisme sur la fortune commence à se répandre, savez-vous à quoi rêvent les jeunes filles, quel est l'idéal caressé par les Parisiennes de la mansarde et de la boutique qui veulent les unes monter, les autres descendre jusqu'au premier étage, toutes s'enrichir et s'élever, et s'enivrer de dentelles et de cachemires ?
Magnétiser un agent de change, pensent*>elles, et puis mourir !
Miss Sidonie a fait événement au banquet donné cette semaine, en Thonneur de Mesmer. Elle portait une robe élégante, couleur d'or p&le ; elle était constellée de pierreries. Les pylhonisses les plus célèbres qui banquetaient, en ce jour solennel, dans la compagnie des plus fameux magnétiseurs, ont été éblouies, peut-être consternées de l'éclat de leur sœur en Mesmer. — Je crois avoir le don de la seconde vue comme un autre, puisque — c'est bien établi désormais — nous sommes tous sorciers. — Eh bien, il me semble que Mn« Roger, le génie le plus éminent des temps modernes dans sa spécialité, l'oracle qu'on va consulter quand il s'agit de retrouver des chiens perdus, la dernière ressource des volés qui ne sont pas sur la trace de leurs voleurs, a dû faire des réflexions pénibles sur l'ingratitude des caniches.
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Vertu, ta n'es qu'un mot 1 disait Brulus expirant. A quoi m'a-t-il servi, devait se dire M*o Roger, tout en dtnant, de rendre tant de quadrupèdes à leurs familles 7 II y a plus de profit à trouver un agent de change qu'à retrouver dix mille chiens t
Ni hommes ni femmes, mais tous disciples de Mesmer. Il 1^ avait tant de convives pour fôter en un banquet la mémoire du fameux baquet, qu'aucun restaurant, aucun salon pour noces, voire pour nopceê et festins, avec autant de p que vous voudrez, ne s'est trouvé assez grand pour le contenir. On s^est séparé en deux camps. Les burgraves de la chose de leur côté, sous la conduite du baron Dupotet. La folâtre jeunesse, la fantaisie, Tentrain, la verve, le grand nombre et les prétresses du dieu d'un autre côté, sous la présidence du marquis Duplanti, et chez un restaurateur de
Que de grands hommes, dans cette assemblée I D'abord Triât, le gymnasiarque connu dans l'univers et dans mille antres lieux. L'habit moderne ne peut pas contenir M. Triât. Il avait revêtu pour la circonstance un habit complet de velours noir. Un chapeau à la Henri lY ornait son chef puissant. C'était simple et beau.
Les plus fameux propagateurs du magnétisme dans les salons, MM. Marcillet, Regazzoni, brillaient par leur présence, sinon par leurs coiffures. Les lumières, intimidées de la réunion de tant d'astres, ont fait mine de s'éteindre.
— C'est l'œuvre des malins esprits, a dit une voix.
— C'est l'œuvre d'une loi physique, a repris une autre
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voix qui avait trouvé la galanterie au fond de son verre. Les semblables se repoussent. Les yeux de ces daines chassent les autres flambeaux.
Les loasts et les discours n'ont pas manqué, bien entendu. On ferait, non pas un feuilleton, msus un volume, avec les mots d'esprit, les mois de cœur, les mots spirituels., les mots éloquents, les mots plats, les mots absurdes qui volaicml dans l'air. Le président du banquet s'est montré ingénieux et galant; un M. Morin, docteur en droit, docteur es lettres, qui n'est peut-être que bachelier dans l'art de boire, a médit du droit, des lettres, de Dieu et de Yoltairey dans l'intérêt mal entendu du magnétisme ; M. Jules Lovy, le doyen des hommes d'esprit de la petite presse, a chanté une petite chanson toujours très-piquante, même après avoir beaucoup servi ; enfin, pour le bouquet, Henri Delaage a pris la parole, et son éloquence ardente a mis le feu à l'auditoire. Un homme de sang-froid qui serait entré sur ces entrefaites aurait demandé des pompiers.
M. Delaage a terminé en buvant à la fraternité magnétique. Il était temps que tout le monde se reposât. A force de tressaillir dans sa tombe, Mesmer n'en pouvait plus.
Ce qui étonnera bientôt, ce ne sera plus le merveilleux, mais l'absence de merveilleux. On dira par exemple trèssérieusement à M. Mirés, et comme la chose du monde la plus ordinaire : — a Gomment, un esprit n'était pas venu vous prévenir que vous alliez faire avertir le Journal des Chemins de fer / » — Le second mari d'une veuve, dont le premier était notoirement jaloux, sera tout surpris si son
PARIS INTIME ÎOl
prédécesseur ne vient pas lui tirer les pieds, la nuit ; et nous autres, chroniqueurs, nous enregistrerons, du plus grand sérieux, des faits tels que celui-ci :
c Aucune table n'a parlé cette semaine ; on s'étonne ; on s'inquiète. Le silence des tables est la leçon des peuples. »
On bien encore :
^ <0n écrit de New- York qu'une femme, mère de trois enfiants, demeurant dans la quatorzième rue, n"" 27, ne compte pas encore un seul médium dans sa famille. »
Voyage au pays latin. ~Xa Glo^erie des lilas.
10 JDiUet.
ÂTant de partir, il faut s'entendre sur une question préalable : le mot anglais shocking est-il naturalisé français, oui on non?
Si la réponse est oui, ne venez pas avec nous. S'il reloume non, on va, sans plus de formalités, vous signer votre passe-port pour un pays où nous avons fraîchement abordé pour la première fois.
Ce pays est logé à 99 lieues sud-sud-est de Londres ;
A 75 lieues sud-ouest de Bruxelles ;
A 225 lieues sud-ouest de Berlin ;
A 546 lieues sud-ouest de Saint-Pétersbourg ;
f02 PARIS IlfTIIfS
A une demi-cigarette ftud-est du Luxembourg*
Je ne crois pas inutile d'ajouter, — excès de précision ne pouvant nuire en géographie, *^ que le Luxembourg dont il est question est ce jardin qui fleurit au pied des colonnes d'Hercule de la civilisation dramatique, vulgairement nommées péristyle de TOdéon. Le Luxembourg est aux Tuileries ce que la rive gauche tout entière est à la rive droite, ce que le latin est au français, ce que la cravate blanche d'an professeur est à la cravate blanche d'un conducteur de cotillons, ce que le tartan de la grisette est aux cachemires du demi-monde.
Affligée du déménagement de M. J.-J., d-git la rue de Vaugirard.Nous la laissons derrière nous ; nous avons passé rOdéon, qui dort, pour deux mois encore, sur un oreiller d'alexandrins ; nous entrons bravement dans le Luxembourg. Ici commence pour nous l'inconnu. Heureusement, une bande de naturels du pays s'offre de bonne grâce à guider les voyageurs venus des rives lointaines. Quoique le Luxembourg ne soit pas tout à fait le désert, cependant il fait meilleur le traverser en caravane.
La belle humeur de nos conducteurs, qui sont des éni«> diants des deux sexes, abrège la route. Nous sortons du jardin, et : •— « Vous voici, nous disentrils, à la frontière du royaume que vous avez désiré visiter* Cette entrée qui est devant vous, moins monumentale assurément, et moins illominée que celle de Mabille, est la porte de la Gloserie des lilas. Donnez vingt sous et on ouvrira ; ne donnez pas vos vingt sous et on vous ouvrira encore, car ' M. Bullier, qui règne ici, est le père de ses sujets, et plus d'un danse peuu
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ôfiro joyeusement aux sons d'une musique enchanteresse, à qui tes opinions n'ont pas pennis de payer le prix eon* venu. »
Dès l'abord, cette modération du monarque, cette reconnaissance de son peuple, n'est-ce pas plus beau, et plus touchant surtout que tous les cordons et tous les festons de gai imaginables? À ces simples paroles, ne sentez-vous pas déjà que la civilisation est loin, puisqu'ici fleurissent l'hospitalité facile et la reconnaissance? Un contrôleur accessible à la pitié, cela ne se trouve qu'à la porte d\in bai de MohicansI
Ce peuple, par ses vertus, par ses vices, par son langage, par son costume, par sa danse, ne ressemble à rien de ce que les étrangers vont contempler, en de profanes pèleri- Bsges, à Mabille, au Château des Fleurs, à Asnières ou à Musard. Ce n'est plus du demi-monde ; c'est un autre monde.
M** Beecher-Stowe, qui a eu le bon esprit de ne pas le dédaigner, a noté, dans ses Souvenirs agréables de Paris, ua trait essentiel qui distingue les habitués de Mabille des naturels de la Gloserie des lilas : — Au delà du Luxembourg, on danse bon jeu, bon argent ; allée des Veuves, la danse serait tout à fait un vain mot, le bal un prétexte, si l'administration ne stipendiait le zèle de quelques Brididis* La Gloserie des lilas appartient à M; Bullicr aussi légitimement que la Gloserie des Genêts a jamais appartenu à feu Frédéric Soulié. Ces deux closeries suffisent à là gloire de C6S deux hommes. Le moins littéraire des deux, par «es amitiés, ^on par ses œuvres, n'est pas M. Bullier. Devenu,
d'ancien régisseur de la Chaumière, propriétaire, et, dit-on, millionnaire, il ouvre à deux battants les portes de son jardin, et môme celles de sa salle à manger privée à quelques écrivains qui ont plus de talent que de gants jaunes. S'ils n'ont pas du tout de gants jaunes, il est clair que je n'ai pas fait un éloge exorbitant de leur talent. C'est généralement la bande réaliste qui hante les ombrages du jardin BuUier.
Mais ce sont les écoles qui ont le privilège de fournir aux dames des cavaliers infatigables. L'une d'elles, tout en allumant un cigare qui la mécontentait, faisait en ces termes le panégyrique des disciples d'Esculape : — a Nous avons des danseurs régalias, fournis par l'école de médecine, et la régie nous fait fumer des drogues. »
Dieu merci ! on ne manque pas de physiologies d'étn« diants, quoique la mode en soit un peu passée ; je me dispenserai donc de m'occuper longtemps de ces messieurs. Mais ces dames méritent un examen plus soutenu. Yoicî quelques photographies sans retouches que je livre à la curiosité des amateurs.
N"* 1. — M"« Rose Blanche, vouée au blanc, et à l'air candide ; gracieux type d'ingénue ; — M"*" Rose Chéri à dix-huit ans. Nota bene : La cigarette qu'elle tient constamment allumée entre ses lèvres est le phare qui avertit les navigateurs de ne pas trop se fier à cette ingénuité. Signes particuliers: un faible prononcé et malheureux pour le quadrille des Lanciers, dont les figures sont trop compliquées pour la daijse fiévreuse du lieu. A dansé dix-sept fois, l'autre jour, avec le même quidam.
N"" 2. -^ M"* Amélie, dite la femme-poëte. Ne déclamez
pas devant elle le moindre alexandrin, ou elle vous inondera de ses larmes. C'est une sensitive qui frissonne au contact des rimes.
' Une tirade d'Hugo lui donne des attaques de nerfs. Une tirade de Briffant lui-niômc, si par hasard on en savait une, la remuerait de fond en comble. Poésie à part, elle a bon pied, bon œil et pas de préjugés.
Elle n'a pas le préjugé du chapeau. Pourquoi?... Parce que sa chevelure, orgueilleusement tordue sur sa tête, dit, conune Médée dans Corneille :
Moi
Moi, dis-j«, et c'est assez
Elle n'a pas abjuré cependant le culte des Grâces ; elle Élit fine taille dans une ceinture en cuir verni, bouclée pardessus sa robe, qui ceignait naguère la tunique d'un lycéen. Cette eeinture est tout un poème que chacun est libre d'interpréter à sa façon. Était-ce un Joseph, ce lycéen, qui laissa derrière lui sa ceinture en guise de manteau ? ou bien était-ce ce lycéen a qui sort de sa coquille » dont nous parle, dans une de ses chansons, Béranger, ce Béranger populaire que la vie dispute depuis huit jours à l'immortalité ?
N"* 3. — M"* Annette, dite : Portez-arme. Ce surnom est motivé par l'agilité extraordinaire avec laquelle la susdite demoiselle fait l'exerdce avec sa jambe droite, à la pastourelle. Elle manie cette jambe comme les hommes d'élite de la garde nationale seraient heureux de manier leurs fusils. Cest une vraie jambe de clown qui ferait honneur au Cirque.
Avec ce membre docile, elle porte arme bras, ou plutôt jambe-bras.
C'est beau ; malheureusement ce tour de force exige uu déplacement de jupons qui a attiré la sollicitude de l'administration. L'art est toujours chaste, s'il faut en croire M. Théophile Gautier. L'art a ses licences, selon l'administration de la Gloserie des lilas, mais cet écart-ci dépasse un peu les bornes qu'elle y met. D'un autre côté, inteniUre le fameux Porte%-arme9 ! eût été un vrai coup d'État devant lequel on a reculé. Un diplomate a dénoué aases ingénieasèment la difficulté, et M"' Annette peut désormais, sans qu'on l'inquiète, dresser son pied au-dessus de sa tête, comme une baïonnette, moyennant certain complément intime de costume qu'eût approuvé M. de Larochefoucault, le sévère surveillant du ballet sous la Restauration.
Lundi soir, M^^* Ànnette s'occupait beaucoup des élections. Elle en demandait des nouvelles à tout venant. — Est^e pour porter arme en l'honneur des élus? lui demanda l'un de ses amis.
•- Non, reprit-elle ; mais, depuis longtemps, je suis tourmentée du désir d'avoir un député dans ma manche, et je voudrais savoir si l'on n'aurait pas nommé, par hasard, un de mes amis.
— Qu'est-ce que tu veux faire d'un député ?
— Tiens I je veux qu'il propose une loi (W^^ Annette croit encore à l'existence de l'initiative parlementaire) pour autoriser les femmes à monter sur l'impériale des omnibus. Quand je veux aller manger de la galette du Gymnase^ j'en ai pour mes douze sous de voiture^ •— à six sous la place
(lans Tintérieur, — six sous pour aller, six sous pour revenir. Ajoutez-y la galette, — au moins quatre sous, — et tout de suite, va pour la pièce de seize sous en une coursé t Au lieu que sur Timpériale c'est moitié prix ; j'irais, je reviendrais, j'aurais consommé, le tout pour mes cinquante centimes.
W^' Ânnette, dite : Portez-arme, a le type juif.
N* 4 et dernier. — M"* Fifine la balocheuse. C'est une blonde aux sourcils bruns, qui s'est lancée comme une cavale infatigable au milieu des orgies vulgaires du bal public et de Testaminet.
— Reposez-vous, lui disait-on, sinon par pitié pour vous, puisque vous êtes de fer, au moins pour ce pauvre Arthur, qui s'exténue à vous suivre.
— Bah I répondit-elle, il aura bien le temps de se reposer quand il sera à l'hôpital.
Je m'arrête suroe mot effrayant, qui est l'épilogue et l'ex* piation d'un grand nombre de ces existences désordonnées. Un peu plus tôt, un peu plus tard, le châtiment inexorable est an bout. On peut donc parler de leurs folies avec quelque indulgence. lyailleurs, ces enfants perdus de la débauche, qui n'échappent guère, même ici-bas, à leur supplice, sont moins dangereux et moins coupables que les sirènes perfectionnées qui rongent à belles dents, non pas de la galette, mais des patrimomes entiers, ne croient à rien, pas même au plaisir, entraînent autrui à se noyer sans jamais s'exposer elles-mêmes, et placent enfin si habilement leur capital de vices, qu'il leur en revient du luxe, du bienêtre, des hommages, j'ai presque dit de la considération, jusqu'à leur dernier jour.
Aa débotté. — ll">* de Svetchine. — GasUve PlaDche. — La taTerne et le stlon. ~ Histoire gloriease poar le peintre Garneray.
t octobre.
Ce qui m'étonne le plus à Paris, après deux mois d'absence, ce n'est pas, comme disait cet impertinent doge de Gênes : « de m'y voir, » c'est d'avoir pu le quitter. On ne me demande guère de nouvelles des pays que j'ai parcourus, et c'est moi qui arrête chaque passant de connaissance pour lui dire : a Quoi de nouveau? quoi de nouveau? » On a dévoré des kilomètres par beaucoup de centaines, on a gravi des montagnes très-hautes, on est, en fin de compte, beaucoup moins intéressant que ceux qui n'ont pas quitté l'asphallc parisien. Quand nous étions au sommet du pic du Midi, nous nous imaginions occuper, dans le monde, une position honnêtement élevée. Pas du tout 1 nous étions à je ne sais pas combien de centaines de mètres au-dessous da niveau de la mer parisienne.
Pour nous, une des grandes joies au débotté, c'est de faire sauter le cachet des lettres qui nous attendent chez le concierge, et de rompre la bande des journaux entassés dans un coin. Toute nouvelle, fût-elle vieille de quinze jours, est fraîche quand on a une faim de naufragé.
Mais quel sombre paquet de lettres de faire-part bordées
de noir I Que de convois funèbres à suivre pendant ce mois de septembre qui vient de finir I Que de feuilles, que de rameaux tombés de Tarbre de la célébrité 1 La mort continue à ététer les arts, la littérature,' le monde : après Eugène Sue et Lerminier, c'est le peintre Gameray ; c'est Gustave Planche, la critique faite homme ; c'est Daniel Manin, victime de sa dictature éphémère ; ce sont les plus belles manières et les meilleures traditions administratives qui s'éteignent en M. le comte de Lezay-Mamésia ; c'est le salon le plus spiritualiste de la haute société parisienne qui se ferme, au décès de Mm* de Svetchine ; enfin, c'est le marquis de Gustine qui vient de mourir, bien peu de temps après son ami Lerminier.
M"* de Svetchine était une grande dame russe, naturalisée parisienne par une longue habitude, et une femme supérieure dans la plus haute et la plus exquise acception du mot. Moins connue des fl&neurs du boulevard que la princesse Bagration ou la princesse de Lieven, ignorée des petits journaux, elle n'en exerça pas moins une sorte de royauté dans un ccrde restreint, mais singulièrement épuré. Son hôtel de la rue Saint-Dominique était particulièrement hanté par les esprits les plus éminenls du catholicisme : M. de Montalembert, M. de Palloux, le prince Albert de Broglie. Ce fut presque de chez elle, on peut le dire, que le père Lacordaire prit son essor vers les hautes régions de l'éloquence. L'auteur des Soirées de Saint^Péiersbourg, Joseph de Maistre, lui a adressé plusieurs lettres, sur des sujets de métaphysique, qui figurent dans la correspondance du célèbre écrivain. Le Voltaire de la diplomatie, M. de Talleyrand,
is.
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lui rendit hommage, il y a quelque quarante ans. La foi et rincréclulité s'entendaient pour reconnaître le rare mérite de M"« de Svetchine.
Elle appartenait au rite romain, et sa chapelle partico* Hère avait une réputation. Dans une certaine société on aimait à s'y marier à huis clos. C'était le dernier mot du bon ton catholique. Vous savez que le bon ton se mêle de tout ; de religion, de politique et de falbalas.
La politique n'était pas le fort de U^* de Svetchine; elle planait au-dessus des discussions, et dans les querelles des partis, ne voyait guère que des mêlées de vanités et d'intérêts. Si elle aimait à entendre parler le moins possible des affaires publiques en revanche elle s'inquiétait on ne peut plus des misères privées, et sa charité, bien des gens le savent, était aussi ardente que celle de la célèbre baronne de Krudner. Il y a des analogies entre l'auteur de Valérie et Mm^ de Svetchine; il y a plus de différence encore.
M™* de Svetchine soignait les malades de ses mains de grande dame. Elle servait, en volontaire, dans l'héroïque armée des sœurs de Charité. Ses voisins de l'hôpital du Gros- Caillou sont là pour le dire. Lors de la conclusion du traité de Paris, dans sa joie de voir la fin d'une guerre si sanglante, elle adopta plus particulièrement un des pensionnaires de l'hospice, et donna à ce symbolique bonhonune le beau surnom de la Paix.
Je n'ai pas le loisir des longs discours et des portraits étudiés. Une figure a beau nous être sympathique, il n'en faut pas moins passer outre. Un dernier trait à ce rapide croquis d'après Mn« de Svetchine : On parlait beaucoup chez «
elle et devant elle, rhiyer dernier, du monde Bumaturel et de M. Home, qui, soit dit en passant, est de retour à Paris. Crédule ou incrédule, chacun avait placé son mot. — Pour moi, dit, de Tair le plus simple du monde, la maltresse du logis, je suis en ces matières de Tavis d'un de mes auteurs favoris, saint Justin, qui dit...
Je vous passe ce que dit saint Justin, et je serais peut-être bien embarrassé pour le redire. Mais, rougissez et rougissons, lecteurs et lectrices d'Alexandre Dumas. Nous étions dcjà bien petits devant M""* de Sévigné, qui, comme lecture de campagne, emportait le père Malebranche aux Rochers. Saint Justin dame terriblement le pion au père Malebranche I Et dire qu'il y a des femmes très-élégantes, très à la mode, qui n'ont jamais lu que les Trois Moitsquetaircs, et môme pas tout entiers 1 — Je n'ai pas encore eu le temps de les finir, nous disait une de ces dames.
La littérature a fait de superbes obsèques à Gustave Planche. On a rendu au célèbre critique des fleurs pour des épines. C'est de bon goût autour d'une tombe. J'aurais voulu, toutefois, que la chronique s'étendit moins complaisamment sur l'existence de Mohican que lacritique de la Revue desDeux- MondesmeQaii au milieu des civilisés. 11 vécut et mourut dans la Bohême jusqu'au cou, ce qui ne l'empêcha certes pas d'avoir du talent. Mais il faut dire très-haut que le talent ne perd lieff à avoir un domicile et un tailleur. II y a tant de gens qui s'imaginent qu'ils sont des génies parce qu'ils n'ont ni feu ni lien, et s'attardent le soir à la taverne, entre deux choppes.
Que si, au lieu de s'oublier au cabaret à absorber bière, absinthe, eau-de*vic, jusqu'au moment où le maître du café
congédiait ses habitués les plus entêtés, Planche eût passé ses soirées avec des gens bien élevés, il lui aurait falhi mettre quelcpiefois des gants, ce qui ne platt pas à tout le monde, si j'en crois le grand nombre des mains nues ; mais sa réputation et ses œuvres ne s'en senûent pas plus mal portées. Ah f certes, il lui aurait fallu renoncer à cette apostrophe que, sur le tard, il adressa plus d'une fois, me dit-on, au tonneau qu'il portait devant lui : « Allons, ma bedaine, il est temps de rentrer au logis ; » mais peut-être eût-il acquis, en échange, les qualités qui manquent à son style comme elles faisaient défaut à sa personne.
C'est triste de se promener de mort en mort dans on feuilleton pavé de tombes comme un cimetière. Je ne referai pas une nécrologie à propos de chacun des personnages célèbres enterrés sans nous ; mais le nom de Louis Gameray me rappelle une historiette que je demande la permission de conter.
En i83... il était à Rouen, et remplissait les fonctions de conservateur du musée de la ville ; fonctions paci6ques«s'il en fut. Mais notre peintre de marine n'était pas seul«neni . un habile manieur de brosse, c'était un brave, qui avait ramé, dans son temps, sur les pontons anglais. Le danger le trouvait toujours prél à faire face pour son compte et cdai des autres.
Un soir, ou plutôt une nuit, il errait dans les rues de Rouen, seul avec son parapluie. Il entend crier: A l'aide I au secours ! ji l'assassin ! En pareil cas, les bourgeois avisés, bien loin de se lancer au secours du misérable qui les invoque, vérifient leurs serrures, et poussent sur eux les
rerrous oubliés. Garneray, n'écoutant que son courage, — et sourd aux conseils de son parapluie, instrument pacifique, qui lui murmurait à l'oreille les mots de prudence et de fuite, — yole où l'appelle la défense d'un opprimé.
Bientôt il se trouve en face d'une paire de combattants dont l'un ne combattait plus. Écrasé par le bâton d'un ad- Tersaire^ impitoyable, il lui restait à peine la force de crier. Fondre, le parapluie haut, sur le vainqueur, fut pour Garneray l'affaire d'un moment ; et si bien il s'escrima d'estoc et de taille que l'homme au bâton chercha son salut dans la fuite.
Remplacez par des épées ces armes bourgeoises, il y a des drames et des opéras qui commencent ainsi. Dans Marion Delorme^ Didier saute par la fenêtre au secours de Savemy qu'on égorgeait dans la rue. Dans la Reine de Chypre^ Gérard prête à Lusignan, lâchement assailli, le secours de son bras. 11 s'ensuit un duo, la fameuse romance : Triste exilé^ et d'autres mélodies moins célèbres.
Gameray demanda, en prose et sans musique, pour qui il avait eu le plaisir de se couvrir de gloire.
— Je suis journaliste, répondit d'une voix mal assurée, et tout en tâtant ses blessures, le battu délivré. Je rédige à Rouen Y Indiscret, ipeiii journal pour vous servir, s'il en était capable. Un bourgeois de la ville a trouvé que je tenais trop bien les promesses de mon titre, et s'est aposté lâchement au coin de la rue pour répondre, par des coups de trique, à de légères plaisanteric-s.
— Votre nom, reprit Garneray.
— Auguste Lireux, répondit son protégé, qui. n'avait pro-
bablemenl pas conscience alors des brillantes destinées pro» mises à ce nom.
Voyez à quoi tient la destinée 1 sans le parapluie de Gar» neray, M. Lireux était peut-être moissonné dans sa fleur.
Il ne serait pas aujourd'hui une des têtes d'une de nos grandes compagnies financières.
Il n'aurait pas dirigé TOdéon.
Il n'aurait pas été une des plus solides colonnes de ce petit temple élevé au rire qui s'appelle le Charivari.
Il n'aurait pas passé du Charivari au feuilleton dsamatique du Constitutionnel y quand M. Yéron ôta des mains du sage Rolle la férule des lundis.
Enfin, sans le parapluie de Louis Gameray, M. Auguste Lireux succombait trop tôt pour émettre certain mot, qui mérite d'être cité ici et de rester à jamais. Un auteur lui recommandait son livre : — Veuillez lire attentivement, monsieur le critique. — Pour qui me prenei-vous, monsieur l'auteur ? Croyez-vous que nous ignorions notre métier ? Le plus saint des devoirs, pour un critique, c'est l'impartialité. Or, si je vous lisais, je courrais risque d'être influencé.
Un chapitre inédit des Mystères âe Londres.^ Le Pays des amours»
16 octobre.
La semaine n'a pas été prodigieusement gaie. Ni l'Inde
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ni la Boaree ne donnent encore sujet de rire. L'affûre de M. le comte Migeon devant le tribunal correctionnel de Golmar n'amuse les uns qu'aux dépens des autres. La trâgddic du pont de Waterloo, ce chapitre inédit des Mystères de Londres f que les journaux anglais ont mis en circulation, manque totalement de gaieté.
Jusqu'à présent, de cet horrible sac de nuit, bourré de morceaux d'homme et de morceaux d'habit, qui est tombé entre les mains de la justice anglaise, on n'a vu sortir qu'une vérité : c'est que les habits achetés tout faits dans les maisons de confection ne sauraient jamais être confondus avec ceux qu'un tailleur exécute exprès pour vous, sur votre mesure. Un expert, commis à l'examen des lambeaux sanglants contenus dans le sac où un crime mystérieux s'est enveloppe*, a reconnu sur-le-champ que la victime devait être un gentleman^ jouissant d'un tailleur et nourri dans la sainte horreur des maisons de confection.
A cette déclaration, les susdites maisons se sont voilé la lace* Cette déclaration est la ruine des illusions qu'elles cherchaient, à entretenir chez leurs clients, et par suite, porte un vigoureux coup au commerce des habits tout faits. Naguère, les élégants de pacotille achetaient pour cent francs on costume complet à IdiBelle-Jardinière ou slvl Bon-Pas teur, et sur la foi du commis qui les avait servis, ils pouvaient se croire mis comme des princes. Cette naïve confiance a été tué par les misérables, deux fois assassins, que cherche la police anglaise.
J'ai mis assassins au pluriel, c'est trop de crimes pour un teol hommes
Un galant homme, avant de se laisser aller à acheter no paletot tout fait, un bijou en imitation, devrait réfléchir aux conséquences possibles de son erreur. Tant que les boutons ornent ses manchettes, on n'ira pas les suspecter. La réputation du galant homme qui les porte leur prête la yaleor qu'ils n*ont pas. Mais vienne ce galant homme à être volé, — cela peut arriver à tout le monde, — le voilà compromis aux yeux de son voleur.
De même, pour un paletot acheté dans les maisons de confection, s'il est porté par M. de C**', par un membre dn Jockey-Club dont l'élégance est connue sur la place, personne ne devinera dans le monde l'humble origine de ce vêtement parvenu aux honneurs, je veux dire : aux épaules de M. de G***. Mais qu'une voiture le renverse dans la rue, qu'une attaque d'apoplexie le foudroie, enfin qu'un malfaiteur l'assassine, comme cela vient de se passer à Londres, sera-ec agréable pour l'ombre de M. de G*** de lire le lendemain, dans les journaux, un inventaire de son cadavre, avec la mention suivante :
« La victime est-elle un homme comme il faut? La blancheur de ses mains, la finesse de son linge, l'élégance de sa chaussure porteraient à le croire. Mais son paletot, visiblement acheté dans un magasin de confection au rabais, fait reconnaître en lui un de ces déclassés, comme il en pullule dans notre société, qui n'ont plus de quoi paver leur tailleur. »
Que de choses dans un menuell disait un danseur célèbre. Que de choses dans un paletot ! quand les circonstances et les hommes le font parler. Vous me direz que ce serait un
pca dur, s'il fallait, chaque fois qu'on se munit d'une redingote, songer qu'elle est peut-être destinée à nous senir de linceul. Je conviens que mes suppositions ne ^nt pas couleur de rose. Mais, je l'ai dit en commençant, la semaine est triste.
Bien entendu, aucun salon d'ouvert... Laissez-moi donc , vous raconter une historiette que me rappelle une pièce d'Edouard Plouvier, dont le titre seul est connu encore : Le Pays des amours.
Où est-elle située, cette contrée dont Scudéry s'était fait le géographe, au beau temps de la galanterie? Gomment y voyagc-t-on : en chemin de fer, ou à petites journées? L'un Cl l'autre mode de locomotion sont admis, je suppose. Il en faut pour tous les goûts : celui-ci désire des étapes fréquentes, des épisodes, en route, si c'est possible. Un léger accident môme ne lui déplaît pas, s'il le fait reculer pour mieux sauter. En tout cas, il veut avoir le temps de compter les roses des buissons et d'en cueillir quelques-unes. Tel autre, au contraire, veut partir et arriver ; train expressis* iiine, sans stations intermédiaires.
Quel que soit le meilleur système, j'ai bien envie de décider aujourd'hui que le pays des amours c'est le quartier latin, le pays de la jeunesse et des écoles.
Le hasard vient d'y faire découvrir un double roman do cœur dans un estaminet, — deux amours platoniques et purs, — dignes d'habiter des nuages plus célestes, — deux amours que la fumée de tabac n'a pas obscurcis, ^ depub six ans que dure l'un, depuis huit cns que l'autre tient bon I
Connaissez-vous le café Beuglant? Non; je gage que vous ne le connaissez pas. Là fleurissent la pipe et le verre de bière; la pipe et Tabsinthe; la pipe avec le petit verre de n'importe quoi. La pipe partout et toujours ; la pipe sans vergogne de l'étudiknt, qui montre encore le bout de son tuyau, même lorsque, par grand hasard, elle est au repos dans sa poche.
Le café Beuglant, comme son nom l'indique, n*est pas seulement un endroit de consommation, c'est aussi un lieu de régal pour le dilettantisme. On y boit en musique comme aux cafés-concerts des Champs-Elysées. Des chansons qui ont fait un beau chemin dans le monde des débraillés : Les Petits Agneaux, Glycère, ont pris naissance au café Beuglant.
Cet établissement^ qui n'est pas sans importance, comme on le voit, se permet, à Tinstar des BoufiFes-Parisiens d*avoir domicile d'été et domicile d'hiver. Pendant l'hiver, c'est rue Mazarine. Pendant Tété, il transporte ses pénates sous une tente, dans la rue Contrescarpe, si je connais mon pays latin.
Là, le parterre n'est pas froid comme celui de nos grands thfetres où Ton a été obligé d'inventer la claque, — la claque dont on se plaint à tort, — la claque qui n'est autre chose que le fard indispensable à un public blasé et pâli^ la claque qui fait partie du matériel indispensable, et sans la* quelle la salle paraîtrait sombre comme si l'on avait oublié d'éclairer la moitié des lustres.
Au café Beuglant, au contraire, le public est si disposé à s'enflammer, si phospliorique, que — pour éviter les incen*
dies, — raulorité a dû défendre les étincelles. Sans roéta^ phore, il est interdit d'applaudir ou de siffler, et de reprendre les refrains en chœur.
Quand un enthousiaste veut absolument témoigner son admiration à une des artistes, il achète un bouquet à la bou« quelière de céans, qui la remet à la cantatrice. C'est oriental on ne peut plus. La fleur parle pour Thomme que le règle* ment condamne au silence.
La marchande de fleurs fait de très-bonnes affaires. C'est une jeune femme, une grande et belle personn*e, invariablement Têtue de noir, à la démarche fière, à Tœil rêveur. Tandis qu'elle s'acquitte de son métier, on dirait qu'elle est ailleurs en esprit. Elle circule entre les tables d'étudiants, protégée contre les familiarités et les hardis propos par je ne sais quelle inyiolabilité. Si par hasard un nouveau venu, peu au courant des habitudes de l'endroit, risque une fleu* rette à l'adresse de la majestueuse marchande de fleurs, elle répond par un regard si froid^ si hautain, que le mauvais sujet, décontenancé, n'est pas tenté de revenir à la charge.
Tous les soirs, vers neuf heures, arrive un étudiant d'âge un peu mûr pour un étudiant, un homme de trente ans à peu près, qui s'assied dans le coin le plus solitaire du café, À peine installé, il appelle la bouquetière, échange un ou deux mots avec elle d'un air triste, et lui achète invariablement pour cinq francs de fleurs. Tantôt c'est le prix d'un seul bouquet^ tantôt de deux ou trois, selon la saison. Il n'y prend pas garde, et place devant lui, sur sa table, son bu- Unodorant. C'est à. lui-même qu'il fait, chaque soir, celte eoùteuse galanterie.
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Il demande une bouteille de bière et allume sa pipe, puis reste comme enseveli dans ses pensées ; — sa pipe est un monument couleur de suie. Le fourneau, un peu démodé, de sa pipe, représente un bonnet à poil tel que le portaient les compagnies d'élite de la garde nationale avant le jour à jamais célèbre où cette coiffure, contraire à l'égalité républicaine, tomba devant un décret du gouvernement provisoire.
Ce bonnet à poil, sur cette pipe, équivaut presque à une date. Cette pipe est la première emplette et la première connaissance que lit en 1846, comme il débarquait à Paris pour y suivre les cours de droit, T étudiant qui la fume encore aujourd'hui.
Il lui est resté fidèle. Malgré sa fragilité, elle ne l'a pas quitté. C'est beau. — N'ai-je pas dit que nous étions dans le pays des amours ?
La seconde connaissance qu'il fit sur le pavé parisien fut une jeune fleuriste. Il en tomba amoureux d'emblée. Ne pouvant l'acheter comme la pipe, il résolut de l'épouser. La famille et l'école de droit diraient cejqu'elles voudraient.
Mais l'obstacle vint du côté où il ne l'attendait pas, du côté de la petite fleuriste. Une tireuse de cartes lui avait prédit qu'elle serait aimée d'un poète homme d'État. Elle se gardait pour lui. Elle attendit impatiemment, mais vertueusement, que le poète demandé se levât à l'horizon, — jusqu'en 1848 !
En ce tcmp£-là régnait Lamartine. Voilà le poète homme d'État annoncé par la sorcière, pensa la jeune fille ; et de renvoyer plus loin que jamais le i»auvre étudiant qui soupi-
rait toujours, s'il n'étudiait guère. On le plaignait ; on ne pouvait rien pour lui ; il n'était pas l'homme du destin.
La fleuriste écrivit lettres sur lettres à M. de Lamartine ; lui donna rendez-vous sur rendez-vous *; se ruina à l'attendre dans des fiacres à T heure, au coin des rues solitaires. Comme bien vous pensez, le poète ne vint pas. La petite fleuriste fut traitée comme la France entière, qui avait rêvé un moment, elle aussi, d'épouser le grand poète homme d'État, et d'être heureuse et glorieuse avec lui... M. de Lamartine ne répondit ni à l'appel de la France, ni aux déclarations de la fleuriste.
Il y a de cela huit ans : le pays s'est consolé ailleurs, mais la jeune fille est restée fidèle à son rêve. EIl^ est veuve de son rêve ; elle en porte le deuil, — toute bouquetière qu'elle est du café Beuglant.
Le jeune étudiant de 1846 est devenu l'étudiant vieilli et attristé de 1857. Sa même pipe lui tient encore aux lèvres ; son même amour, si peu encouragé, n'a pas délogé de son cœur. Il n'a pas passé un seul examen. Il n'est pas à croire qu'il en passe jamais. Tout l'argent destiné aux inscriptions et aux frais d'examen s'en va en fleurs.
Encore une fois, n'est-ce pas là le pays des amours ?
Modes d'automne. — On a vu des princes épouser... des pianistes. — Arithmétique. — Deux mots d'un enfant.
95 oetobre.
Nous avons ddjà des modes d'automne très-caractéris(?e5.
Les deux choses les plus en vogue sont la crise financière et les étoffes à carreaux pour robes, chapeaux et manteaux. Si l'argent manque, l'écossais abonde. Les deux modes se développent et fleurissent parallèlement, sans que la crise, en personne 'discrète, se permette de nuire ouvertement aux carreaux. Celle-là regarde les hommes, et ceux-ci sont le lot des femmes. Il y a notamment certains velours écossais à soixante francs le mètre. — Peuh ! ce n*esl pas la peine de s'en priver. On n'est pas encore assez ruiné pour cela.
Il y a commutation de peine, non-seulement dans l'affaire du capitaine Doineau, mais pour la bourse des maris et do leurs suppléants. Us étaient condamnés naguère aux volants et aux falbalas à l'infini. La mode les tuait à coup de fanfreluches. Cette année, — attendu que les soies sont en baisse, — c'est la soie elle-même, et sans accessoires, qui qui devient homicide. Les femmes ont résolu de porter, en guise de robes, de la maçonnerie de soie, épaisse comme les murailles d'un vieux château fort.
Les marchands de nouveautés en profitent pour être aussi ruineux que les architectes.
Yoilâ la nonveile, — la grande nouvelle dans l'empire des chiffons.
Par delà T Allemagne, un prince jeune, riche et beau, presque un prince des contes de fées, est en train d'épouser^ en guise de bergère, une simple pianiste. Peut-ôtrc le roman, à Theure où je parle, est-il déjà changé en un fait légal et religieux. En tout cas, il a le pas sur les autres his^ toriettes dans tout salon russo-prussien.
M"* Sophie Dulken, pianiste distinguée, qui était ici l'hiver dernier, s'appelle ou va s'appeler désormais princesse de Rad...il, — un grand nom, d'origine polonaise, qu'un passage parisien a aussi l'honneur de porter.
Le prince voyageait en Russie, il y a trois ou quatre ans. Il arriva dans une ville, — mettons Nijni-Novogorod, — à l'époque de la foire. Une foire russe ne ressemble pas à la fêle de Saiijt-Gloud. Le commerce n'y tourne pas dans un cercle étroit de pains d'épices et de mirlitons. C'est un festival industriel donnant lieu à des déplacements considérables et à des transactions sérieuses. Il vient, de tous les bouts de l'empire, plus de cent mille personnes à Novogorod pour assister à la foire. Il y vient des artistes nomades qui donnent des concerts ou des spectacles pour charmer les loisirs des commerçants et des curieux.
Dans une de ces soirées, le prince Rad...il vit et entendit H^'« Dulken. Son talent le charma ; sa beauté le fascina... Elle a des cheveux noirs opulents sur une figure d'un blanc mat, des yeux sans défaut qui lui parurent tout un poème d'azur, — des yeux si longs et si profonds qu'une principauté s'y peut noyer à l'aise.
A la fin du concerti le prince fit demander un entretien h Tarliste qui s'était si puissamment emparée de lui.
— Que vous rapportent, bon an, mal an, vos pèlerinages artistiques ?
— A peu près cinq mille roubles (25,000 francs), Excellence, que je partage avec ma mère et ma petite sœur, — celle que vous venez d'entendre m'accompagner sur Taccordéon.
— Eh bien ! venez avec moi toutes trois ; vous serez ma mu»que particulière, à dix mille roubles par an, à la seule condition de me suivre où ira ma fantaisie, et de ne plus jouer que pour moi et mes amis.
Le marché fut conclu séance tenante. C'est avec le prince que M"* Dulken est venue à Paris. C'est sur son autorisation spéciale qu'elle a pu, donnant au contrat stipulé ua coup de canif légitime, se faire entendre en public.
Ils continuèrent leur régime de voyages et de sonates. Enfin, un beau jour, comme elle venait d'exéc\iter magistralement V Invitation à la valse, de Weber, le prince a demandé Tartiste en mariage.
II y a quelques mois, on a abusé de la simplicité de M. N..., pour lui faire épouser une jeune fille qui, si elle eût rempli les fonctions de vestale dans Tanciennc Rome, aurait fini comme Norma. Au lieu de l'enterrer vive, on l'a mariée à ce pauvre N...
Celui-ci, après trois mois de mariage, s'éveille un beau matin père de famille. Quoique dans ce temp&-ci, on vive, on meure, et par conséquent on doive naître à la vapeur, il
s'étonne d'un bonheur si prompt, et Ta en chercher TexpUcation chez le docteur C***.
— C'est pourtant bien clair, lui répond du plus grand sérieux le fameux médecin. Vous ayez entendu dire, n'est-ce pas, qne les enfants naissent pour l'ordinaire neuf mois au plus tôt après le mariage de leurs parents? Eh bien 1 le compte y est chez vous ; seulement, tous n'avez pas su le faire. Trois mois que vous avez vécu avec M"* X..., trois mois qu'elle a vécu avec vous, cela fait six. Ajoutez-y les trois mois que vous avez vécu ensemble, cela fait bien neuf, si l'arithmétique est une science certaine, et vous voilà en possession du chiffre voulu.
Je ne sais pas si le mari était convaincu, mais il ne trouva rien à répondre, et se retira en se grattant le nez.
Les plus jolis mots de la semaine ont été dits par un entant. A peine éveillé, il réveillait sa mère, un de ces matins, pour lui poser cette grave question: — Qu'est-ce que Dieu ? a-t-il un nez, une bouche, des yeux comme nous ?
— Mon enfant, balbutia la mère à moitié endormie. Dieu, c'est tout, c'est le ciel, c'est l'immensité^ c'est Tinfini... c'est tout ce que tu ne peux pas comprendre.
— Alors, repartit l'enfant. Dieu est un Anglais ; car il y a des petits Anglais à ma pension, et je ne les comprends pas du tout.
Du même à sa tante: on la lui avait confiée à distraire.il l'emmène dans le jardin, et traçant sur le sable des traits an peu confus: — « Tu vas bien t'amuser, lui dit-il, je vais te montrer la prise de Malakoff: Voilà la tour... Voici les soldats: Français, Anglais, S:irdcs, — et Belges.
— Belges I
— Oh I va, je sais bien qu'il n'y avait pas de Belges. Mais comme mon papa est de ce pays-là, c'est pour lui faire plaisir que j'en mets.
La semaine anz chevreuils. — Alexandre Dumas et Michel.
7 Bovembre.
H y a de tout dans la semaine qui vient de finir : force petits événements incohérents qui ne forment pas un ensemble, qui ne constituent pas une physionomie, et Ton ne sait par quel bout attaquer cette huitaine indéfinissable.
Pour l'un, le fait dominant de la semaine, c'est l'avénement de M. Dupin, à de nouvelles grandeurs judiciaires. La semaine est politique de ce côté.
Toujours, M. Dupin a été un homme de bien de Tespriu n est admirablement fidèle à sa cocarde de Gaulois. Dernièrement, dans un entretien familier, quelqu'un ne lui reprochait-il pas d'avoir manqué d'imprudence un jour où il s'agissait de réprimer l'émeute?
— 0 justice des hommes ! répliqua l'ex-président de l'Assemblée législative, si j'avais eu seulement un soldat sous la main... un seul !,.. je l'envoyais se faire tuer.
Pour les femmes, le fait qui domine tous les autres, c'est rapparîtioD, sur les trottoirs parisiens, des jupons en laine rouge rayé de noir, ou bleu rayé de noir, dont les femmes de la ville empruntent, ditpon, la mode à celles de la cour. Dans le même ordre d'idées, on signale quelques éclatantes tentatives de réaction contre la crinoline. Madame Docho, notamment, s'est produite sur le boulevard dans le simple appareil d'une femme complètement brouillée avec les jupons empesés. Voilà le bulletin de la semaine selon les couturières.
Je demande à une troisième personne des nouvelles de la semaine. Elle me répond : « C'est la semaine aux chevreuils. Lundi, j'ai dîné en ville, dans l'intimité ; il s'agissait d'un quartier de chevreuil. Mardi, j'ai donné à déjeûner à queN ques amis avec des côtelettes de chevreuil. Léopold, que j'avais invité, n'est pas venu; il était allé tuer un chevreuil chez GustavCi D promet de m'en envoyer la moitié d'un4 De mon côté, je suis engagé à chasser chez Arthur qui m'annonce des chevreuils à foison... Pardieu, vous pouvez compter sur un chevreuil de ma chasse. »
Ta donc pour la semaine aux chevreuils. On connaissait des semaines gaies, des semaines tristes, des semaines où t(nit Paris danse, d'autres où tout Paris se marie, d'autres encore où tout Paris va à l'enterrement, d'autres enfin où tout Paris est censé au spectacle. La semaine aux chevreuils Ta faire diversion sur le calendrier.
Profitons du moment pour enregistrer la nouvelle prouesse d*un restaurateur du boulevard. Un de ses habitués avait reçu d'un ami la moitié d'un chevreuil. Comme le Consom-
mateur susdil n'a pas de ménage, il fait porter sa venaison chez le restaurateur en question. On inscrit un demi-chevreuil à son actif.
A quelques jours de là, se sentant en appétit de gibier, il demande deux côtelettes de son chevreuil. On les lui donne tendres et cuites à point. Jusque-là, rien de mieux. Mais le dîner fini, arrive la carte à payer. — C'est une erreur, sans doute ; on lui a compté ses côtelettes un peu plus cher que s'il n'avait pas fourni la matière première.
— Garçon, faites corriger l'addition. On a oublié que j'avais ici un demi-clievreuil en pension, et l'on me fait payer mes côtelettes d'après le tarif ordinaire, et même dix sous plus cher qu'elles ne sont marquées sur la carte de la maison.
— Examen de la note fait par le comptoir, le garçon revient :
— Non, monsieur, il n'y a pas d'erreur. C'est précisément parce que monsieur a fourni son chevreuil que ses côtelettes lui coûtent cinquante centimes en sus du prix ordinaire. C'est pour la garde de l'animal de monsieur.
X... qui ne se souciait pas de payer un loyer pour son animal, surtout au prix où les loyers sont maintenant, l'a envoyé chercher le lendemain. Mais on n'a remis à son domestique la coûteuse bète que contre le payement de sept francs de vinaigre. Après cela, si ce chevreuil de malheur n'est pas bien mariné, il faudra qu'il dise pourquoi.
L'arithmétique, entre les mains d'un homme d'imagination, donne quelquefois des résultats parfaitement inattendus. C'est ainsi que M. Alexandre Dumas père, •— ce mil-
lionnaire de naissance^ dont le nom est synonyme de gaspillage, — a pourtant trouvé moyen d'avoir un domestique qui, bon an, mal an, au lieu de lui coûter cinq cents ccus pour les gages, la nourriture, et ccetera, lui en rapporte mille.
Je vois d'ici se dresser Toreille des ménagères.
Le calcul de Dumas est simple et irréfutable. Michel est à son service depuis dix années, je suppose. En dix ans, son maître a bien écrit cinquante mille lignes sur Michel — des lignes dans le genre de celles-ci :
Je sonnai Michel.
Michel entra.
— Michel !
— " Monsieur I
^ Es-tu prêt à sortir ?
— Toujours prêt à senir monsieur.
Bon serviteur.
*-!! faut aller savoir des nouvelles de mon fils Alexandre.
— U a encore son rhume ?
— Oui.
— J'y cours.
Et Michel courut.
)^ous disons cinquante mille lignes de ce calibre en dix ans, soit cinq mille lignes par an. Nos chiffres sont plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Chaque ligne, en additionnant le produit :
De la première publication dans un journal,
De la publication en librairie,
Des reproductions,
Des traductions, rapporte au moins vingt sous à l'auteur de Monte-Christo. C'est donc cinq mille francs par an qu'il lire de Michel, recette brute. C'est mille écus par an de revenus nets que Michel, habillé, chaussé, blanchi, nourri et payé, met dans la poche de son maître.
Aussi Michel est-il inamovible. Alexandre Dumas reconnaît qu'il perdrait cinquante pour cent à le remplacer. Sa plume est habituée à causer avec lui, et cela marche ! Suivant son expression, il faut moins de temps pour écrire une page de dialogue avec Michel, que pour régler la même feuille de papier.
La Pologne à t^aris. — Ghe^ M. Venillot. — Alexaudre Damas peint par lui-même. — A Compiègne.
6 décembre.
Quand les Bossuets du feuilleton s'écrient d'un ton lamentable : (( La conversation se meurt, la conversation est morte ; » ils oublient qu'au moment où s'éteignaient, en effet, les derniers foyers de la causerie parisienne, le vent, providentiel cette fois, des révolutions, en nous apportant les brillants débris de la Pologne, fournissait des matériaux pour entretenir sur noire autel le feu qui ne doit jamais s'éteindre. De môme qu'en temps de famine il nous arrive des
blés de Russie ou d'Amérique, la fleur transplantée de la société polonaise est venue prêter à la nôtre éclat et parfum, quand pâlissait le flambeau 'de Tesprit français, quand sa bonne odeur, si célèbre dans TEurope civilisée, allait s'évaporer.
Un poète parlant d'un poète, Philoxùne Boyer, dans ses récentes conférences sur Adam Mickiewicz, a eu l'occasion d'apprécier les services rendus à la France, en échange de son hospitalité, par ce contingent de Polonais illustres. Il a parlé d'eux avec cette funa d'inspiration qui transfigure, dans ses bons moments, cet étrange professeur en un prophète de littérature. Les Polonais, en retour, viennent de lui envoyer une fort belle bague chevalière, où sont gravées les dates des trois soirées qu'il leur a consacrées, en la personne d'Adam Mickiewicz.
Les Czartoryski sont, en raison de l'autorité de leur nom, de l'importance de leur fortune, et de la splendeur des fêtes I>our lesquelles ils ouvrent à deux battants les portes de l'hôtel Lambert, les plus connus des représentants de la gnmde société polonaise. Leur nom seul en dit assez, et personne n'ignore quelle grande position cette illustre famille a prise à Paris depuis bien des années.
Moins accessible, et par conséquent plus nouveau à décrire, le salon de M«»e la comtesse Wonsowicz, nièce du dernier roi de Pologne, n'est pas moins important. A présent que la mort a mis pour toujours les scellés sur les lèvres de M»« Récamier et de M"** Svetchine, c'est M""' Wonsowicz qui reste, par excellence, la reine de la conversation.
L'admission chez elle est un honneur hri^é — et quelquefois vainement — par les grands seigneurs les plus intelligents, et par les artistes les plus grands seigneurs. I) n'y a pas. en revanche, une idée élevée, séduisante, ou seulement neuve, à laquelle on ne dise, dès qu'elle frappe à la porte de ce sanctuaire : — Entrez, on vous discutera.
Un jour, c'est le père Hue qui y parle de la Chine. Le lendemain on fait cercle autour de M. Home, et, dans ce cercle enchanté, vous verrez les plus belles tètes de femmes auprès des plus beaux esprits, et les tètes susdites parlent quatre ou cinq langues sans se gêner, et elles traitent de omni re scibilif sans hésiter. — Voilà en quoi elles dififcTcnl surtout des beautés françaises^ auprès desquelles vous avez le choix entre quatre chapitres au plus : valses, chiffons, sentiment, — ou pot-au-feu.
Ce n'est pas qu'on ne danse aussi sur les parquets polonais ; j'en prends à témoin le magnifique bal donné Van dernier par M™« la comtesse Wosiska, où les danses nationales ont figuré avec un entrain et une élégance mémorables. Tous les charmes, on les possède dans ce coin du monde aimé de Dieu, aux armes réunies de Pologne et de France ; toutes les sciences, on les cultive excellemment, jusques et y compris celles de la mazurka et de la polka. Les jeunes hommes y sont sporlsmen et chasseurs comme les comtes de Komar et de Branîcki. Les grand'mères y ont les plus beaux cheveux blancs imaginables, parés d'une couronne de bonté égale au respect qui les entoure. Appuyée sur ses quatre fils et sur M''' Polocka, sa fille ; assez riche
pour avoir pu donner de nombreux millions à chacun de ses cinq enfants, M"« la comtesse douairière Branicka est une surrivante des temps seigneuriaux.
n faudrait consacrer non pas des lignes, mais des pages à chacun de ces noms. Je n'en citerai plus qu'un, celui de la comtesse Rzéwuska, aujourd'hui M»® Jules Lacroix, qui a (épousé réminent poète de Valéria et du Testament de Césary comme sa sœur, M>°' de Balzac, a épousé le romancier de la Comédie humaine, *
Illustres par leur naissance, illustrées par leur mariage, CCS dames se rattachent encore d'un autre côté ^. la célébrité. Un de leurs frères, Henri Rzéwuski, est un des meilleurs écrivains de la Pologne moderne.
Le salon que préside Mm« J. Lacroix avec tant de distinction d'esprit et de manières, est spécialement un terrain d'union pour la noblesse du sang et celle de l'encre, si l'on peut ainsi parler. Un exemple en deux noms expliquera ma pensée. Le duc de Rauzan, gendre du duc de Duras, fils des comtes de Ghastellux, coudoie chez elles Jules Janin, l'enfant de ses feuilletons.
Entrons chez H. Yeuillot, l'ennemi de Molière, et le directeur de V Univers. Dans l'intérieur du célèbre polémiste catholique, il se parle une langue qui n'a cours nulle part ailleurs. Ainsi, l'autre jour, sa petite fille était en pénitence.
— Qu'as-tu fait de mal ? lui demanda une tante.
— Hélas I j'ai été gallicane reprend l'enfant. Gallicane, dans la langue de céans, c'est le mot reçu pour
ddâgner le superlatif de la mauvaise conduite.
La servanle du logis elle-même, imbue des doctrines du journal catholique, frottée de son langage, et de plus/ « forte en gueule » de naissance, a pris en grippe les rédacteurs du Journal des Débats, en général, et l'honorable M. Prévosl- Pacadol en particulier. — Elle disait un de ces matios à son boucher qui l'avait mal servie :
— Tenez I vous ne valez pas mieux que M. Très-sot^ Paradoxe.
N'oubliez pas que c'est une servante — mal édtiquée — qui parle.
M. Dumas père a eu, l'autre jour, une lueur de modestie excessive. Pendant cet accès, qui heureusement n'a pas eu de suite, il s'est apprécié lui-même, avec une excessive sévérité, dans cette phrase expressive et triviale :
— Allons, c'est fini ; je suis un vieux veau qui n'a jamais pu devenir bœuf.
J'aime bien aussi ce mot d'un avare de soixanle-quinze ans, riche de 150,000 livres de rente, qui sollicitait une place du gouvernement : — « Si je ne l'obtiens pas, il n'y a pas moyen de vivre ; il faudrait entamer mes revenus, n
J'aime encore mieux le mot d'une vieille femme des environs de Compiègne. Fanatique de l'empereur et de l'empire, elle harcelait tous ceux de la cour qu'elle pouvait joindre, et les suppliait de lui faire voir Napoléon III, bien à son aise.
Une âme charitable compatit à un désir qui n'était rien moins que séditieux, et la plaça un beau jour, aux premières loges, sur le passage de l'empereur.
La bonne femme disait, dans Tivresse de sa joie ; — A présent, il peut mourir ; — je Tai vu !
Le chapitre de la marchande à la toilette. — Amour et embonpoint.
a décembre.
Mon Dieu f comme il faut plaindre les femmes vouëes à l'élégance, les martyres de la parure, les juives-errantes de la mode qui marchent, marchent toujours à la conquête d'une forme ou d'une étoffe nouvelle. Quelques-unes envient ces princesses de la soie, du~ velours et des falbalas, d'autres se fftchent tout rouge contre leur devise : « Tout pour le luxe et par le luxe ; » — elles me font pitié, car elles souffrent cruellement, pour la plupart.
Oh I qu'il faut souffrir quelquefois pour être la plus belle I Au prix de quels expédients, de quels abaissements, le camp des bourgeoises achète ses splendeurs I Elles luttent, à armes inégales, contre les dames aux camellias qui ont le genre masculin tout entier pour tributaire de leurs magnificences; elles n'ont qu'un mari à ruiner, — maigre chère! —Comment soutenir la concurrence? — quelquefois à force de ruses, d'artifices, et de petits stratagèmes humiliants pour celles qui les emploient.
J*ai mis par hasard la main sur une créature trèsr-experte en ces matières, une marchande à la toilette. Elle avait dans son magasin une pyramide de robes entassées, robes d'occasion, quoiqu'elles fussent dans tout Téclat de leur neuf. — a Vous voyez, nous dit la revendeuse, en nous montrant le tas splendide et à peine chiffonné ; c'était hier à M"e Julie X***, qui avait payé le tout quatre ou cinq mille francs, il y a à peine un mois. Nous avons fait affûre ce matin à six cents francs... Elle avait une dette de jeu à payer, et ses amies voulaient forcer Cellarius à ne plus la recevoir à ses bals tant qu'elle leur devrait. Elle a fait de l'argent avec ses nippes... Demain, il ne me restera plus rien de toat ça. J'ai dans ma cFientèle cinq ou six femmes du monde, — et des huppées, —qui sont à l'affût de ces occasions-là. Elles ne font pas les bégueules quand il s'agit d'une belle robe à bon marché, allez! Le diable l'aurait portée, elles la porteraient tout de même, après lui, s'il ne l'avait pas roussie. Julie n'est pas un diable, ce n'est qu'une bonne fille. Ses robes, un peu retouchées par-ci, un peu rafraîchies par-là, vont faire 6gure dans les salons du grand monde... Pauvre Julie ! Tenez, en voilà une bleu de ciel, qu'elle n'avait mise qu'une fois, — aussi unexomtesse me l'a déjà retenue. »
Eh bien, je suppose que le bleu sied à ravir à cette comtesse, que la robe de Julie X***, savamment appropriée à sa nouvelle destination, ira, comme un gant fait sur mesiu^, à sa nouvelle propriétaire et lui procurera des triomphes. Ses rivales diront en la voyant : a — Comment fait-elle? Il n'y a que vingt mille francs de rente dans ce ménage-là.
nous le saTons pertinemment, et cependant, depuis six semaines qu'elle est de retour, voilà six robes inédites qu'elle produit. 2» L'écho de ces propos, enchanteurs pour une femme forcenée d'élégance, viendra charmer les oreilles de la comtesse, — et cependant nous, qui sommes dans le secret de sa toilette, — comme nous la plaignons de tout notre cœur!
Elle sentira de temps en temps le rouge lui monter à la joue en songeant aux antécédents de sa robe bleue. Si quelqu'un allait la reconnaître !... Justement, il y a à la manche droile une petite tache de vin de Champagne, — une tache entêtée comme la goutte de sang qui souille la main de lady Macbeth, après le meurtre : aucune benzine n'a pu en avoir raison. Celte tache imperceptible, son imagination, disons mieux, sa conscience la lui grossit démesurément. 11 lui semblera, par moments, que tout le monde la voit, la commente, et se dit : « Voilà une robe qui a soudé, qui a mené la vie folle, qui a été baptisée par le démon familier des cabinets particuliers. » — Oh I cette tache, cette tache indiscrète, accusatrice, révélatrice!
La robe brûle les épaules de la pauvre femme, à la fois économe et dépensière, qui s'en est parée. Celle-ci, en effet, — une femme du monde, une honnête femme, qui ne manque pas nne occasion de foudroyer, du haut de sa position régulière, les élégances impures, — voilà qu'elle s'est abaissée jusqu'à ramasser les miettes du festin des courtisanes, et elle rêve qu'on la voit dans cette posture humiliante!
Elle est sœur, elle est femme, elle est peut-être mère de famille; elle doit-être la joie, la sainteté, le conseil et la di -
gnité du foyer domestique, et elle se profane ! Ce ne peutêtre sans tounnents et sans remords.
Ou bien, c'est que, par une longue habitude de ces petites manœuvres, elle a endormi chez elle le sens moral.
Pour engourdir la sensibilité physique, on a découvert le chloroforme. Il y a aussi des philtres pour tromper la sensibilité du cœur et la justesse de Tesprit; ce sont lessophismes en paroles et en actions.
Si ce n'est cette comtesse en question, c'est sa sœur qui, l'autre jour, a reçu, dans un de nos grands magasins de nouveautés, une leçon bien appliquée.
Où la morale va-lrelle se nicher!
La dame, comme beaucoup de celles qui achètent sans frein, marchandait sans mesure.
— J'ai eu la même étoffe, disait-elle, chez l'un de vos confrères, à quarante pour cent moins cher.
— C'est impossible, madame, et vous vous trompez assurément. L'étofifc nous coûte à nous plus que vous ne la voulez payer.
— Je suis pourtant sûre que chez X...
— Chez X... I Dans cette maison-là tous les rabais soni possibles, en effet ; mais vous n'ignorez pas qu'il a fait faillite trois fois, et galope en ce moment vers sa quatrième déconfiture... Chez X... I mais, alors, ce n'est plus une vente régulière, c'est une liquidation la veille d'une fermeture.
— Eh! que m'importe à moi? reprit la dame, faites faillite tant que vous voudrez, et vendez- moi meilleur marché.
il y a encore, à ce qu'il parait, des commerçants de la vieilie roche ; il y en a au moins un, dans Paris, qui recule avec horreur au seul nom de faillite, comme s'il avait marché sur un serpent. Notre marchand de nouveautés, beau comme l'antique, se dressa de toute sa hauteur, et faisant signe au domestique du magasin :
— Pierre, dit-il, ouvrez à madame, elle n*a plus rien à voir ici.
Et voilà au prix de quel calice d'amertumes s'acquièrent certaines élégances I
On a fait un livre sur les manieurs d'argent, il y en aurait un autre non moins actuel à faire sur les coureuses de magasins. La femme qui, du matin au soir, se {ait déplier des soieries, qui va de chez l'un chez l'autre, essayant ici un mantelet, là un chapeau, peut le disputer, en somme, pour le cœur et pour l'esprit, aux agioteurs. Sondez son esprit, — ce ne sont que petits velours, paquets de rubans de toutes nuances, fleurs assorties aux rubans ; ouvrez son cœur, — vous ne le trouverez ni occupé par le devoir, m assiégé par la passion, ni fidèle à un mari, ni livré à un amant... Sa modiste ne lui laisse pas le temps de songer aux billevesées du sentiment.
Naturellement, ces dames et ces messieurs : les modistes, les couturières, les confectionneurs de vêtements pour femmes, ont profité de la circonstance pour, devenir des personnages dans l'État, des manières de ministres, ou plutôt encore, — car ils ont un caractère sacré, — de grands pontifes de l'élégance. On les aborde en saluant très-bas. On a l'air de s'estimer très-heureux de ce qu'ils daignent travail-
1er pour vous. Leur meurt-il un client notable, ils se font un devoir d'assister à ses funérailles dans un costume a'un goût nouveau, destiué à faire sensation. Une pratique importante se marie-t-elle, ils lui font Thonneur de se rendre à l'église dans une toilellc à trente-six carats qu'il s*agit de lancer dans le monde. On parle de lanceuses à gages, et de mannequins à quarante sous l'heure loués par les couturières et les tailleurs pour promener sur leurs dos les chefsd'œuvre fraîchement sortis des ateliers en renom. On se trompe. Désormais, ces messieurs et ces dames sont de trop grands personnages pour confier à d'autres qu'à eux-mêmes le soin de faire valoir leurs inventions. A eux appartiennent d'abord cette sainte mission. Qui la remplirait mieux qu'eux t.. . avec plus de conviction, du moins.
L'autre semaine, M"^ la comtesse de F... mariait sa fille. Le matin même du grand jour, on lui remet une lettre. Elle était de la dame préposée à la confection dans la maison G***. Par ce billet, la comtesse était informée que celle dame comptait paraître au mariage de M"« de F*^* dans une toilette de grand style qui ferait, ce jour-là, son premier début. Prière de résener à l'enseigne ambulante de la maison G*** une place bien en vue, bien au large et digne de ses atours.
Le duc de***, qui a rempli des postes émincnts sous la Restauration, et dont les services ont été particulièreroeol agréables au plus spirituel des monarques, — Louis XYIII, — a un fils officier de marine.
Pendant son dernier séjour à Paris, entre deux croisières, ce jeune homme, — dont le tempérament rappelle asseï
celui d'un baril de poudre, — vil chaque jour à l'hôtel palemel une jeune fille de seize ans, blonde, gracieuse, avenante, de tous points accomplie, et cent fois plus charmante qu'il n'était nécessaire pour tourner la tête à un échappé de Thélis.
Elle n'avait qu'un défaut : c'était la fille de la femme de charge du logis, et elle-même y exerçait l'honnête mais humble profession de lingère.
Notre héros pensa d'abord qu'une lingère pouvait se prendre à l'abordage, comme une frégate. 11 en fut pour ses frais d'attaque. Repoussé avec perte, et complètement désemparé, Il ne demandait plus qu'à se laisser remorquer jusqu'au mariage. Mais, avant d'arriver à ce port, 11 fallait doubler le cap des colères paternelles.
Pluie, tonnerre, éclairs. — Un beau jour, pourtant, le calme succède à la tempête. Le père déclare à son fils qu'il ne s'oppose plus à ce qu'il épouse l'objet de sa flamme. — On est de son temps ou on n'en est pas; nous vivons dans one époque de lumières et d'égalité ; déjà, au siècle dernier, la Nanine de M. de Voltaire, qui n'était, après tout, qu'une femme de chambre, n'a-t-elle pas épousé le comte d'Olban?... Bref, le duc consentait au mariage de son fils. Il exigeait seulement qu'il reprît la mer pour un an. Pendant ce temps, le marin réfléchirait aux conséquences d'un acte aussi sérieux que le mariage, et la nouvelle Nanine se formerait aux belles manières sous la direction du duc, soa futur beau-père.
0 le malin gentilhomme ! ô le Talleyrand au petit pied t Sous ses airs nouveaux de condescendance il masquait un
Si
plan machiavélique. Il avait remarqué, chez la bru dont Tamour prétendait l'affubler, certaines dispositions à rembODpolnt. Il employa Tannée qu*il avait devant lui à faire fructifier cette dangereuse tendance.
Ses complices, dans cet attentat à la beauté de la lin^^cre, furent tous les farineux connus, depuis la pomme de terre jusqu'au racahout des Arabes. Il interdit sévèrement Fexercice à sa victime, sous prétexte qu'il était indigne d'une future duchesse de faire usage de ses pieds. Au bout de six mois de ce régime, la jeune fille avait engraissé de dix-huit livres. Au bout de l'année, elle était monstrueuse. C'était Alboni, moins la voix ; l'éléphant, sans le rossignol qu'il a avalé; un éléphant... Hngère.
Sur ces entrefaites revient l'officier, plus épris que jamais, rêvant des vallées d'amour et de langueur. — Embrasse la fiancée, lui dit ironiquement son père ; et il lui pousse dans les bras cette montagne de santé qu'il avait édifiée si perfidement à son intention. L'officier de marine, épouvanti?, malgré sa bravoure, s'enfuit et court encore*
jiunra — Hmm — nsu— avril
^Visite d*élrennes aa berger des Petits Agneaux,
Allons I le jour de Tan est toujours un dieu inyincible. Grftcé' à son intervenlion toute-puissante, on a rencontré, ces temps-ci, sur le boulevard, la fameuse Crise de 1857, la Crise financière elle-même qui se promenait au bras du verbe acheter. On les a vus visiter de compagnie les magasins. Jour de Tan est vainqueur sur toute la ligne.
Cette année, comme toujours, le boulevard est envahi par les commerces en plein vent ; les trottoirs sont submergés par des floLs de passants de toute catégorie portant des paquets de toutes les dimensions ; eh bien, la scène n'est pas complète, pourtant ; il nous manque un des éléments traditionnels du spectacle ; le ciment qui en reliait ensemble les éléments divers fait complètement défaut, cette année, par extraordinaire : il n'y a pas de bouc dans les rues I La
chasse aux bonbons, aux cadeaux, aux visites, est fiaite ptr des bourgeois qui ne sont pas crottés. C'est la première fois que nous assistons à ce miracle.
Nous avons profité de cette clémence du ciel, favorable aux voyages de long cours, pour nous mettre à la recherche d'un grand homme, très-inconnu dans nos parages, qui n'en est pas moins une manière de souverain fort populaire en son pays. Cette célébrité s'appelle Charles Colmance. Ce roi est un simple ouvrier graveur, chansonnier dans ses moments perdus, qui, entre autres titres de gloire, est l'auteur des Petits Agneaux,- cette fantaisie triviale sur l'air de laquelle on enterre, dans tous les théâtres, l'année qui vient de finir.
Ohé! les petits agneaaux! D'où vient ce cri qui n'appartient à aucune langue, vivante ou morte, connue des civilisés? Ohé! les petits agneaux! Comment ce bêlement sorti des tavernes populaires a-t-il retenti de la Bastille à la Madeleine? Comment s'est-il naturalisé chez nous à tel point que les Variétés, — un théâtre fashionable qui demeure à deux pas du Jockey's-Club, — en a fait le mot d'ordre de l'année? Et notez que ce titre singulier de sa revue, on Va envié et disputé au théâtre des Variétés !
J'ai voulu connaître non-seulement la chanson qui a ainsi envoyé son refrain à la conquête de noire Paris, mais le père même de la chanson. Il demeure au fond du faubourg du Temple, rue d'Angoulême, autant qu'il m'en souvient, el tout contre le canal. On monte deux étages d'un escalier passablement obscur, on est chez le berger, modestement, mais fort proprement logé, des Petits Agneaux. C'est un
PARIS INTIME 2i5
homme d'une cinquantaine d'années, portant moustache grise et royale, dont la physionomie a de l'accent sans dureté. Si l'on arrive avec une forte préméditation d'enthousiasme, rien ne s'oppose formellement à ce que Ton admire en lui le type du barbe populaire. Si, au contraire, on s'est mis en route avec le parti pris de dénigrer, on peut, sans donner une entorse à la vérité^ penser que le poète susdit ressemble à un portier, et hésiter s'il faut lui demander :
— Cordon, ou chanson, s'il vous plaît?
Trêve d'irrévérences ; cet homme est presque un dieu. Il est aux plaisirs de la Gourtille ce qu'un Molière est aux plaisirs d'une cour de Louis XIV. De plus, c'est un confrère à nous : il est, avec ses refrains, le chroniqueur du cabaret, de l'atelier et de la mansarde, comme nous tâchons d'être, en notre vile prose, celui des salons et du boulevard. Il s'empare, — et c'est là le secret de sa vogue, — de l'expression en faveur, du mot en circulation; il le ramasse n'importe où, se garde de le laver, et l'encadre de rimes assorties; puis il met le tout en musique et sert chaud, sans ménager les épices. Plus ça gratte le palais, plus c'est bon. Jugez-en par les titres de quelques-unes de ses productions en faveur. Ce sont ; Un Enfant terrible, ou Quel cochon cochon à* enfant ! — Un Repas de famille, ou Ça vous coupe la gueule à quinze pas, — Le Petit Bleu. — Un Nez culotté, — Le Café des Pieds humides, etc.
Ce Charles Colmance est aujourd'hui dans toute la maturité de son talent. J'ai dit talent, et je ne retire pas le mot. C'est même, à sa manière, en dépit des trivialités citées plus haut, et de beaucoup d'autres du mêmcjgenre dont il