PAYSAGE BRESSAN
Et maintenant, je voudrais terminer par une invocation à. la Bresse... ô Bourg 1 chère ville natale, terre de r honnêteté, ô ma patrie ! . . .
Oui, ma patrie... Et moi aussi, je suis Bressane!
J'ai vu les bords de la Reyssouze, j'ai parcouru la forêt de Seillon, j'ai cueilli dés bruyères blanches sur les mêmes tertres où s'asseyait Edgar Quinet enfant. Les oiseaux chantaient encore pour célébrer le retour de Merlin dans la forêt de sa jeunesse. Et ce même jour, j'ai fait le pèlerinage de Certines *.
PaMonnez-moi ces détails intimes; je veux finir ce livre par un souvenir plein de douceur, il témoigne en même temps, que la tendresse de cœur, Tinstinct naturel, la source des sentiments vrais, n'existent plus guère que chez le peuple. '
Dans le monde cultivé, grande sécheresse, aridité de l'âme, strabisme d'esprit! Quant à la coterie élégante
1. Voyez Mémoires éCexil, Bruxelles^ Oberland, 1868, un vol. iii-18, et Mémoires d'exil /Bords du Léman, 1870, un vol. in-18, éditeur Le Chevalier.
qui ose s'intituler la société^ elle dépérit par une incurable ossification du cœur, et par le jésuitisme qui s'infiltre dans tous ses actes, gestes et paroles. Ah! voilà pourquoi nous avons été vaincus!
Ce qu'il y a de fidélité et de sensibilité chez les paysans, je l'ai éprouvé le 11 novembre 1871.
Mon mari, encore soufirant, ne put m*accompagner à Certines; j'y allai avec cette vraie compatriote bressane que nous appelons Notre-Dame des Fleurs.
Le chemin de fer nous conduit en cinq minutes à la station de la Vavrette.
— Le nom de cette forêt ?
— Seillon.
— Et là-bas?
— Le bois du Roi.
— Et ces hauteurs ?
— Le Revermont.
Nous descendons, nous nous dirigeons vers l'église du village. Je m'arrêtais à chaque pas pour embrasser avec amour ce paysage d'une douceur inexprimable. Il y a des sites qui expliquent certaines physionomies et même certaines existences. Une vie pure comme la lumière, la douceur du caractère, le rayonnement de l'esprit, la bonté infinie du cœur se révèlent dans cet horizon de Certines. 11 y a là une tranquille sérénité, un peu de mélancolie, beaucoup de lumière.
Des bouquets d'arbres ornent les ondulations du terrain ; une partie de ces arbres ont été plantés par Jérôme Quinet avant la naissance de son fils. Vieux noyers, cerisiers, pommiers, frênes, platanes, et surtout des acacias. Ces acacias se sont tellement ressemés, multipliés, qu'ils forment un grand bois entre les Lécbères et le Ver net.
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A mesure que j'approchais de Certines, la terre disparaissait sous mes pieds. Il me semblait que je planais sur ces prés, ces collines, ces bois, ces forêts. Et cependant c'est la terre vivante, non le passé écroulé que je retrouvais. Mon cœur, plus puissant que l'imagination, revoyait ce nid adorable de fleurs, de beaux ombrages... Mais la maison, de queï côté s'élevait-elle ?..
Personne sur la route; un facteur rural que j'interroge répond : « Il y a bien un ancien du pays qui pourrait vous renseigner sur la maison Quinet, mais il est à la foire de Bourg. >
J'avance dans un chemin bordé de haies vives ; au delà, j'aperçois tout à coup un tertre de pierres roulées. Si c'était là?...
Tout près, de vieux noyers ombragent une ferme délabrée... Une femme se tient sur la porte; sa figure est fine, expressive :
€ Pourriez-vous me dire où était située la maison Quinet?»
Elle me conduit droit à ce tas de pierres : « Voilà les fondements, ils sont encore intacts du côté du bois du Roi; mais la façade n'est plus reconnaissable que par le mouvement du terrain. »
Un plan de maison en verdure. . . hélas ! cela ressemble aussi aux tertres verts qui renferment des tombes.
Devant la cour, un superbe acacia, chargé au printemps de belles grappes blanches : « Il y a une sixaine d'années, nous en avons cueilli une bf anche pour l'envoyer à M. Quinet. Il faut le voir alors comme il est beau ! Le mois de mai est si plaisant ici, > me dit la fermière Antoinette.
Son mari revenait justement des champs avec ses vaches ; sa fille Françoise accourut aussi. Il n'y a pas de paroles pour dire l'attachement que ces excellentes gens
me témoignèrent pour M. Quinet ; ils ne l'avaient jamais vu, mais ils l'ont toujours connu et aimé par tradition. Ils habitent l'ancienne ferme où ils succèdent à la mère Buard; c'est d'elle qu'ils savent les moindres particularités sur la famille, sur la maison ; ils savent où est le- berceau d'Edgar Quinet.
« C'est une lamentation dans le pays, me disaient-ils, qu'une si belle maison ait été démolie! Avec les pierres, on a construit plus loin ces deux domaines que vous voyez là-bas. Ce qui en reste ici ne sont que les pierres et les briques.»
La mère et la fille m'aidèrent à recueillir des pierres noircies du foyer et un morceau verni d'une cheminée. Avec cette rapide intuition de femmes, elles comprenaient tout ce qui se passait en moi ; elles gémissaient comme des pleureuses antiques sur la disparition de cette démeure et de ceux qui l'habitaient.
Pour moi, je ne voulus pas me laisser allez aux regrets. Il est plus juste de jouir des bonheurs inespérés que la vie vous réserve ; je bénis le jour qui me ramène à Certines. Assise en plein air, sûr les ruines de la maison, en face des montagnes du Revermont et du charmant bois du Vernet, mon cœur reconstruisait toute cette habitation, le jardin rempli de rosiers, des rosiers grands comme des arbrisseaux.
En fouillant avec piété ces vestiges, nous retrouvâmes, parmi les buissons, des rosiers, des groseilliers, des plantes de jardin. Ces bonnes paysannes me conduisirent auprès d'un frêne qui ombrageait la fenêtre d'Edgar Quinet, vers le puits, enfin dans le verger derrière la maison, versdeux pommiers si vieux qu'ils ne donnent plus do fruits depuis deux ans.
En suivant les ondulations du terrain, je retrouvai la trace des allées et des bassins. De l'allée qui descend aux
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Léchéres, il reste quelques troncs de tilleuls et quelques chênes rabougris. Le plateau conserve l'aspect d'un jardin ; on n*a pu le convertir en prairie, malgré tout l'abandon d'un demi-siécle.
Je découvris la botasse^ ombragée de quatre saules et d'un beau frêne ; il y a peu de temps qu'on n'y puise plus d*eau. Je franchis à pied les Léchéres, l'hydre de Lerne *, aujourd'hui à sec. Depuis deux ans, l'eau n'y reparaît qu'à la fonte des neiges. Les étangs sont convertis en prairies, terres spongieuses, mais rendues à la culture. Françoise me dit : « Il y a deux ans, je coupais les foins dans l'eau et je les portais sur le plateau pour les sécher. >
Je parcourus le Jbois d'acacias ; l'allée tracée par mon beau-père subsiste encore. Il avait créé là un jardin botanique ; ces acacias sont devenus une forêt. La propriété s'étendait à une demi-heure de la maison. Hélaà ! tout a été vendu en 1836, la maison démolie.
Ah 1 si je pouvais la relever un jour, racheter ce coin de terre!.. Revenir ici chaque printemps serait un adoucissement aux âpres douleurt patriotiques.
Ce que j'éprouvai pendant cette journée, sacrée pour moi, ce n'est pas de l'attendrissement, mais une piété profonde pour tout ce qui me parlait des années qui ne sont plus. Je revoyais l'adolescent errant sous les grands rosiers, dans l'allée des tilleuls, pensif sous les platanes, sous les acacias en fleurs, penché à sa fenêtre ombragée par le frêne Je le revoyais enfant, récitant Athalie à la plus adorée des mères, puis transportant, avec son cousin Lucien, les instruments d'ingénieur et le niveau d'eau pour aider son père au dessèchement des Léchéres.'. .
1. Voyez Histoire de mes idées, tome X.~- L'Etat de siège. (Euvres complètes d^Ë. Quinet.
La pluie survint ; Texcellente famille nous fit entrer dans la pièce d'honneur ornée de ses vieux bahuts ; au milieu, la longue table en bois brun avec les bancs des deux côtés, où se, sont assises plusieurs générations de travailleurs.
Tous nous prîmes place sur ces bancs, tous, sauf une vieille voisine venue pour faire la veillée et qui ne voulut jamais quitter son rouet près de la porte. La mère Antoinette alluma un grand feu de broussailles et prépara le souper, qu'elle enrichit de matefins du pays ; le père servit un broc de vin dii Midi pour boire, dit-il, à la santé de M. Quinet.
Je passai avec ces bonnes gens une des meilleures heures de ma vie. Quels cœurs, quel bon sens dans leurs entretiens ! L'amour du Bressan pour son pays est si profond que, lorsqu'il repasse la Saône, il reconnaît, mêpae les yeux fermés, à certains parfums, le moment où il rentre sur le sol bressan.
On peut croire qu'il fut question non-seulement de la Bresse, mais de la République.
« Nous avons tous voté *pour le député républicain, M. Quinet a eu toutes les voix de Certines, » dit le père.
Il fut décidé que la mère et la fille verraient le lendemain à Bourg M. Quinet et lui demanderaient de revenir à Certines au mois de mai.
{ Nous nous quittâmes, après un toast à la Bresse, à la
^ France, à la République.
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