‹ Paris; journal du siègeChapitre 29 sur 33 · DE PARIS A BORDEAUX · texte numérisé non relu

DE PARIS A BORDEAUX

Le lecteur bienveillant qui vient de traverser avec nous les jours du Siège veut-il nous suivre dans ce voyage à Bordeaux?

Dimanche 12 février, à neuf heures du matin, nous quittons cette rue de Berlin où nous avons tant souffert. Mille tourments agitent mon âme. Le froid est si vif que les vitres de la voiture sont gelées ; à peine convalescent, sortir de son lit pour monter en voiture ! Après un mois de maladie, aller siéger dans cette Assemblée, dans ce milieu enfiévré , furieux, au lieu d'achever la guèrison à Nice ou à Cannes... qui ferait cela, et comment puis-je y consentir?

Quelles pensées cruelles oppressent le cœur en traversant Paris? Les Prussiens oseront-ils entrer, défiler dans ces rues?... Quelle douleur de quitter Pans! Mais l'ennemi est dans nos murs...

A la gare d'Orléans, notre ami de la Croix d'Arcueil nous attend ; il prend sous son bras le convalescent et l'installe dans le coupé. Le train va partir; on s'aperçoit que l'indispensable, le manteau de voyage a été oublié; et, au même moment, voici la brave

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Limousine accourue à pied depuis la rue de Berlin et qui l'apporte juste à temps. — Je ne puis oublier ce trait d'une personne étrangère.

Le sifflet retentit. Adieu Paris, sublime Paris, notre cœur reste avec l'admirable peuple qui a relevé la gloire de la France !

En face des baïonnettes, des canons Krupp, il a voté pour ceux qui représentent la République, la guerre îusqu'à la dévrance.

Comment soutiendrons-nous la vue des Prussiens? Le territoire qui nous reste est étroit, il est bientôt franchi. Voici Ivry, Arcueil, Cachan, où les nôtres firent de si belles résistances. Nous dépassons l'enceinte, les fortifications, et là-bas, dans les champs, nous voyons grouiller des êtres verdâtres. Assurément, on a dû détacher des forts beaucoup de troupes pour les envoyer contre nos armées de province , car ici, ils ne sont pas nombreux. A Vitry, le convoi s'arrête, l'odieuse rencontre a lieu; pendant une heure, oui, toute une mortelle heure, nous entendons parler allemand à Vitry-le-Français. Des deux côtés du wagon se pressent de grands jeunes gens blonds en uniforme vert, coiffés d'un béret, des Bavarois, je crois. Ils demandent les passeports, les laissez-passer, pour y mettre leur visa. Ces figures, autrefois insignifiantes, ont maintenant une expression qui fait horreur.

Ce qu'il y a de cruel, ces soldats n'ont pas l'air fatigué, éprouvé, le moins du monde; bien reposés, bien vêtus, bien nourris, on dirait des touristes en voyage. Ou plutôt, n'est-ce pas nous qui sommes transportés tout à coup aux bords du Rhin, dans la Prusse rhénane?

La portière s'ouvre, un lieutenant grand, blondasse,

so.

met la main à la visière de sa toque et rend les passeports. L'identité constatée, nous repartons. Qui nous eût prédit jamais cette impression d'horreur à la vue des compatriotes de Mozart et de Beethoven, nous qui avons en Allemagne de si chères affections ?

De Vitry à Choisy-le-Roi, dévastations immenses, toits effondrés, murs noirs à demi écroulés, fenêtres arrachées, toutes les ruines accumulées par l'incendie, l'assaut, la tempête de fer et de feu. A Juvisy, sous les arbres, près de la gare, une foule de paysans, et, spectacle navrant, les Prussiens circulent tranquillement au milieu de la foule endimanchée. J'ai bien regardé, je n'ai pas vu un Français causant avec un Prussien. Le convoi marche si lentement que nous n'arriverons pas ce soir à Vierzon. A Etampes, patrie de Geoffroy Saint-Hilaire, des Prussiens, encore des Prussiens I

Voici les plaines de la Beauce... Ce n'est plus au grenier d'abondance qu'on pensera désormais. Sur une grande étendue, les champs sont couverts de corbeaux; ils planent en troupes innombrables dans le ciel; l'horizon en est tout noir; ils arrivent par masses profondes comme les colonnes ennemies et s'abattent sur ces terres... Il faut qu'un champ de bataille soit dans le voisiïiage, l'odeur des cadavres les attire, disais-je. Le convoi s'arrête, nous lisons le nom de la station : Toury. C'était le champ de bataille de Toury, où d'Aurelle de Paladines a remporté des victoires.

Partout les traces du campement, de la paille répandue dans les champs, dans les fossés; le gazon foulé, tassé ; les champs piétines et nulle part labourés. Pauvre France, tu payeras cinq milliards pour avoir une paix honteuse, et la moitié te suffirait pour avoir des armes, du blé et la victoire !

Prés d'Artenay , autre champ de bataille glorieux.

Villages complètement dévastés, maisons éventrées par les obus, fermes incendiées , murs des chemins vicinaux effondrés, gares noircies par les bivacs, crénelées, criblées de meurtrières.

Tout à coup apparaît un large fleuve... la Loire!... Oh! salut à la Loire* c'était la ligne de notre défense, la ligne de nos victoires, de Thonneur! Que de combats, que d'efforts héroïques l'ont illustrée... Cette pensée fait jaillir les larmes.

Nous ne descendons pas à Orléans, la terre brûle sous les pieds tant que les Prussiens la foulent encore. Le spectacle de la dévastation continue ; partout des barrières, des haies arrachées, pour livrer passage aux soldats, des ponts sautés. L'ennemi, qui a eu le temps de se fortifier, a crénelé chaque muraille, chaque pavillon... Et partout les terres nues, non ensemencées I

C'est là que mon mari fut frappé des vêtements sombres des Prussiens qui les aident à se cacher dans les bois comme des oiseaux de proie, tandis que nos soldats, avec leurs éclatantes couleurs rouge, bleu, brillent comme des oiseaux des tropiques.

Nous songions tout le long du chemin à l'Assemblée de Bordeaux. De quels éléments se composera-t-elle? Nous voyons en perspective la rue de Poitiers de 1849, les candidats officiels de 1852.

Le froid redouble; comment se réchauffer? Point de nourriture ; rien dans les gares, des trombes de sauterelles dévorantes ont passé par là. A la Motte-Beuvron, nous demandons :

— Sommes-nous en France? Y a-t-il encore des Prussiens ici?

— Non, non, plus de Prussiens! s'écrie un chœur de voix.

On respire profondément,

Alors, mais alors seulement, nous avons pris une bouchée de pain, un verre de vin, on a bu à la France, à la République 1

La nuit arrive; à Vierzon, notre compagnon de voyage nous quitte pour se diriger vers les montagnes de l'Auvergne; nous avions tant besoin de son bras! Il revient nous dire que l'embranchement de Vierzon y fait affluer une telle masse de voyageurs qu'il est impossible d'y trouver un lit, même pour cinq cents francs. « Bordeaux continue! » Ce cri, des conducteurs nous fut une joyeuse surprise.

Notre bon garde national nous laisse sa couverture du bataillon de marche , en enveloppe son ami ; bientôt une pluie battante vient fouetter les vitres, à ma grande satisfaction, preuve que nous cinglons vers des régions tempérées.

A minuit, j'entends l'appel : « Châteauroux! >Que de souvenirs, de sentiments s'agitent en moi! nous traversons le Berri, que mon amie regrettée madame Fleury m'avait fait aimer. Est-ce ainsi que nous devions le connaître? Qui l'eût pressenti dans nos causeries il y a vingt ans, avec les chers exilés de La Châtre? En d'autres temps, quel plaisir de voyager en pays berrichon, même dans l'obscurité , rien que d'entendre ces noms de station. Où est celle qui nous a familiarisés avec ce pays si cher à son cœur ! Cette noble femme n'est revenue en Berri que pour y mourir.

Ici je noterai un trait qui peint la nature française. Nous avions faim, on peut le croire. L'invasion, les désastres se faisaient sentir même en ce pays cossu. Rien dans les gares. La foule se pressait au buffet de Châteauroux; sans quitter le coupé, je hasardai cette question : — Reste-t-il encore quelque chose? — Rien,

madame. — Hélas! nous sommes des affamés de Paris.

Ce mot eut un prodigieux succès; tout le monde se précipite vers notre compartiment, nous offrant du pain. Un jeune homme, d'une figure franche, nous tendait d'une main une bouteille de vin, de l'autre, dans un cornet de papier, un morceau de viande :

— Tenez, madame, prenez, c'est à moi.

J'ai beau refuser, remercier, il prie, insiste, répétant ce mot naïf : « Prenez, car c'est à fnoi, >

C'était à lui, il fallut accepter le ravitaillement.

A Limoges, au buffet, j'implore une tasse de bouillon : — Il tfy en a plus. — C'est pour un malade. — Alors, c'est différent.

On me remet un bol plein, que je rapporte, au milieu de la cohue des voyageurs. Dans une foule d'Allemands, aux mouvements gauches et brusques, Perrette et son pot au lait chaviraient au moindre pas.

Réconforté par cette boisson chaude, le voyageur fatigué s'endormit. L'aube parut. Je cherchai à démêler le paysage à travers les vitres ruisselantes de pluie ; je me disais : Pauvre chère France! te revoir, malgré tout, c'est du bonheur! Ce que j'ai tant souhaité, parcourir en tout sens ce pays bien-aimé, commence à s'accomplir... Dépouillée, saccagée, c'est toujours la terre de France. Rien ne peut plus nous en arracher.

Voici les bruyères de la Dordogne, des pins verts; la température s'adoucit sensiblement; nous approchons de Périgueux. Là^ on va changer de voiture. Le bras de notre compagnon de voyage nous manque ; j'appelle des hommes d'équipe pour venir à mon aide : € Ne bougez pas, madame, répliquent ces braves gens, nous allons attacher votre coupé au train de Bordeaux, cela fait qu'on ne dérangera pas votre malade. »

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Si les abords des grandes villes sont riches et beaux, les villages m'épouvantent partout par leur misérable aspect , avec leurs réduits pauvres , nus , aplatis comme au temps des Montaigne, des d'Aubigné, des Montesquieu. Nous sommes dans le pays de ces trois grands hommes.

Je ressentis un véritable éblouissement en voyant la Garonne ; après nos désastres, nos ruines, c'était l'image de l'opulence. Ici, du moins, les Prussiens ne mettront pas les pieds. Ce fleuve est une des gloires de la terre de France. Ces villas qui lui font une ceinture splendide , ces vaisseaux d'Amérique , du monde entier, qui vont et viennent, ou sont amarrés sur ces magnifiques quais, tout cela est superbe. Les richesses des deux Indes touchent ici, affluent dans la Gironde. Mais ce qui est plus précieux, les armes, les canons encombrent la place.

Bordeaux! quel souvenir ineffaçable j'en ai gardé! Pour moi, c'était le port après le naufrage, le ciel bleu, le soleil, la lumière après la nuit noire, car ce doux climat devait être la guérison. Enfin Bordeaux, c'était la ville républicaine, la continuation de la Défense nationale.

Je sens encore, après deux ans, ces bouffées d'air printanier, parfumé de je ne sais quelle odeur résineuse de pins ; on était au 13 février, la température faisait croire au mois de mai.

Dans la ville, partout des campements, des tentes de soldats. Devant l'Assemblée, un immense déploiement de troupes... Cela ne nous dit rien de bon. C'était la première séance.

La difficulté fut de se loger; après trois heures de recherches dans tous les hôtels et toutes les pensions, le cocher refuse de continuer ; il nous dépose sur le pavé, à

la porte d'une librairie, à six heures du soir. Exténué d'un voyage de trente-trois heures, mon mari s'abrite pourunmoment chez ce libraire étranger. Je le laisse au coin du feu et je recommence mes recherches infructueuses. Tout à coup une idée lumineuse me traverse l'esprit. Garibaldi est à Bordeaux! Sij'allais le trouver? Grâce à lui son ami ne passerait pas la nuit à la belle étoile.

Une foule immense stationnait devant l'hôtel de Nantes; je pénétre avec peine dans le vestibule et demande l'aide de camp. Il était au parloir; je le prie de prévenir le général que je désire le voir. En un clin d'œil il monte, redescend, me conduit, et me voici dans un immense salon éblouissant de lumières, devant Garibaldi.

Il était assis ; sa belle figure sereine et calme s'éclaira tout à fait quand il me reconnut. Je lui dis qu'Edgar Quinet venait d'arriver, brisé de fatigue après une grave maladie ; depuis trois heures nous cherchions un abri. — Vous allez prendre ceci, répondit Garibaldi en désignant ce magnifique salon. — Et vous ? — Moi je pars. — Comment, vous partez ! où donc allez-vous? — Mais, chez moi, à Caprera. — A Caprera! Ah! nous sommes perdus! m'écriai-je... Cette idée cruelle : la lutte est finie ! m'apparut enfin.

— Si Garibaldi part, c'est qu'il n'y a plus de défense ! Vous nous avez donné la victoire ; sans vous l'ennemi serait partout, partout, à Lyon, à Mâcon, ici... Pourquoi nous quitter? — Je laisse mes fils, dit-il avec douceur. Si la France veut continuer la guerre, si elle a besoin de moi, Caprera n'est pas loin. — Garibaldi part! quel malheur ! Ah ! pourquoi ne vous ont-ils pas donné le commandement en chef ! Mon mari l'a demandé pour l'homme qui a eu l'inspiration du génie et qui marchait •

au canon. Le peuple de Paris vous a bien compris. Aussi comme il vous aime, comme il vous Ta prouvé par cette nomination éclatante! Le peaple se disait : Paris serait débloqué siGaribaldi était à la tête des armées.

Pour la défense nationale, pour la République, nous étions heureux de vous voir en France; mais personnellement combien nous étions fiers de cette belle page, la plus glorieuse de toutes dans votre vie, vous, en France, après Mentana!

Mes paroles semblaient lui faire du bien ; car son cœur était meurtri et je ne tardai pas à en apprendre la cause. Il revenait de l'Assemblée nationale qui avait refusé de l'entendre, lui, l'héroïque défenseur de la Bourgogne, du Charollais, de la Bresse, le représentant nommé par le suffrage universel!...

Je ne me permettrai pas de raconter sa conversation, mais je' puis répéter ce qu'il me dit en terminant :

— Si vous saviez avec quels pauvres moyens nous avons agi. Nous n'avions pas quatre mille hommes en commençant ; nous étions privés de tout, sans ressources, sans armes, sans munitions, sans vêtements... — Et malgré cela, vous avez été victorieux I...

Il me parla de la marche de Bourbaki : « Quelle chose extraordinaire ! s'écria-t-il. Jamais on n'a vu dans les annales humaines une opération, aussi extravagante. On n'en revient pas; c'est inouï... inexplicable. L'histoire ne voudra pas le croire !

— Et que pensez- vous de la situation ? — Je pense que si l'on peut sauver au moins la forme républicaine, rien n'est entièrement perdu. C'est là ce que j'auraïs voulu dire tout à l'heure à la Chambre, s'ils m'avaient laissé parler... mais ils m'ont empêché de dire un seul mot...

Ah! nous savons maintenant ce que sera cette Assemblée

Nous parlâmes de Bossak-Hauké, de ce jeune général polonais, tué à la bataille de Dijon. Que d'héroïsme ! Que de sacrifices ! — « Oui, dit Garibaldi, la démocratie perd en lui un colosse. >

Je lui demandai s'il avait reçu les manifestes d'Edgar Quinet, envoyés par ballon. Il répondit : « Je les a;i reçus. Quinet a été ma seule consolation. Mais où est-il ? Je veux aller le voir. — Il sera ici dans un moment. >

Le fils du plus ancien républicain d'Espagne, M. Orense , vint en pleurant lui faire ses adieux ; je m'éloignai, émue, consolée par cette entrevue comme d'une lumière dans nos ténèbres...

Quelle surprise pour mon mari, lorsque je lui annonçai que Garibaldi l'attendait à l'hôtel de Nantes!

Garibaldi allait partir, mais il eut encore une belle et importante conversation avec Edgar Quinet, sur l'expédition si malheureuse de l'armée de l'Est, sur les batailles de Châtillon-sur-Seine, de Dijon, sur la proposition de lui donnf^r le commandement en chef de l'armée de l'Est ; il répliqua : « Je ne ferai pas de fausse modestie, moi aussi j'ai demandé ce commandement en chef ; on ne m'a pas même répondu. >

Et parlant du monde de la réaction, il s'écria : « Ce sont des vipères ! »

Mon mari lui trouvait une figure excellente, un air à la fois robuste et charmant : — « Vous êtes mieux qu'à Genève *, lui dit-il ; les grandes actions vous ont rajeuni. »

1. Voyez Mémoires d^Exil. Bords du Léman, chapitre Garibaldi. 1870. 1 volume in-18. Le Chevalier, éditeur.

On vint l'avertir que sa voiture était là.

« Au revoir , bon et grand Garibaldi ! Vous reviendrez comme un libérateur de la France... »

Garibaldi m'interrompit : « Non , mais comme son fils- le plus dévoué. »

Il partit incognito. La foule continua à stationner jusqu'à minuit sous nos fenêtres, ignorant son départ et répétant le cri^: « Vive Garibaldi! »

Installés dans son salon, au coin de son feu, nous restâmes longtemps le cœur plein de sa présence et de ses paroles, qui adoucissaient pour un moment toutes les douleurs.

La journée s'acheva par le récit qu'un de ses amis nous fit du voyage de Garibaldi, de Caprera à Tours, son arrivée en France dans les premiers jours d'octobre :

« Nous eûmes toutes les peines du monde à atteindre Marseille, mais là une réception des plus splendides, des plus enthousiastes l'attendait. Jamais roi conquérant n'en reçut de semblable! cent mille personnes rassemblées sur le quai, la ville éclairée à giorno^ les acclamations frénétiques d'une foule ivre d'amour. Et cet enthousiasme indescriptible continua sur tout le chemin. Malgré la pluie, les populations accouraient, se précipitaient sur son passage. Les femmes soulevaient les enfants au-dessus de leurs tètes, afin que Garibaldi les bénît. Des municipalités envoyaient des télégrammes pour savoir l'heure à laquelle Garibaldi passerait : « Nous serons à la gare. Demande^ au général de répondre à notre salut. »

« A Givors , quatre mille ouvriers arrivent en députation; on leur dit : « Le général dort; de grâce! il esl fatigué. » Ils délèguent cinq des leurs qui déclarent, au

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nom de tous : « Nous travaillions huit heures par jour pour la République à fondre des canons ; maintenant nous travaillerons douze heures par jour, puisque Garibaldi vient au secours de la France. »

« On se disait : S'il reçoit des campagnes un tel accueQ, que sera-ce à Tours?

« Nous arrivons à sept heures du matin, personne à la gare. A grand'peine on trouve un fiacre qui conduit Garibaldi à la division militaire. Les grilles fermées. Le factionnaire , à qui l'on dit : « C'est Garibaldi ! » se frotte les yeux : « Oui, je crois avoir entendu qu'on lui a préparé des appartements en ville. » On nous désigne un petit logis. Pas de clef. Au bout d'une heure, on pénètre dans une salle du rez-de-chaussée nue, les quatre murs vides; pas une chaise, pas un lit. Nous faisons fouiller partout, et, avec quelques morceaux de vieilles planches, on allume du feu; on trouve une chaise de paille pour asseoir Garibaldi.

« C'est alors qu'avec cette fine bonhomie ou ironie italienne, il dit : « Croyez-vous , mes amis, que nous « trouverons du pain à Tours? » Et il ajoute : « Que « voulez- vous! je n'ai jamais été bien vu par les gou- < vemements. Il est tout simple que celui-ci, pas plus « que les autres, ne me fasse pas bon accueil. »

Cependant on fait chercher de tous côtés les membres de la Délégation ; la plupart étaient en tournée, c'est ce qui explique le dénûment de cette réception. Enfin Garibaldi est conduit à la préfecture, où le préfet lui ofirit sa propre chambre.

Le hasard fit qu'au moment de l'arrivée de Garibaldi à Tours, Gambetta descendait, de son côté, en ballon à Amiens, venant de Paris.

Trente-six heures de fatigue réclamaient le repos ;

je ne respirai librement que lorsque je vis mon malade étendu dans un lit. Une jolie fille basque au costume pittoresque espagnol, fit flamber le feu de Garibaldi avec les bûches parfumées de résine qui se trouvaient dans la caisse. Son habillement d'opéracomique, ce salon splendide que nous habitions tout à coup après la petite chambre de la rue de Berlin ; le souper, servi sur un guéridon, après. nos famines de cinq mois, et^ par dessus tout, l'apparition lumineuse de Ganbaldi, — la plus grande. figure de notre temps, — toutes ces choses grandes et petites tournaient au fantastique... Mes yeux se fermaient de lassitude; je craignais, en les rouvrant, de me retrouver rue de Berlin ; les éclats d'obus n'allaient-ils pas nous réveiller en sursaut?..'. L'excès des émotions, joint à l'excès de la fatigue, produit ce trouble momentané, cette incertitude où l'on ne sait si l'on veille ou si l'on rêve.

Hélas! tout ce que nous entendîmes dès cette première soirée sur cette Assemblée ultra-réactionnaire, résolue à signer la paix à tout prix, nous fit entrevoir des douleurs si amères, tellement au-dessus des forces humaines, qu'il me fallut absolument un Credo pour pouvoir m' endormir. Je résumai ainsi mes articles de foi :

« La France s'est débarrassée du Bonaparte, elle triomphera aussi des autres ennemis intérieurs.

« Notre sublime Paris sauve l'honneur et la liberté.

« La France, aujourd'hui ruinée, possède encore la plus belle terre et la plus belle intelligence de nation qui soient sous les cieux. Avec ces deux capitaux, elle refera quand elle voudra sa fortune écroulée. »

Le lendemain, la vue ravissante de nos fenêtres : la belle Garonne bouillonnant comme de l'or fondu au

soleil du matin; ces vaisseaux en rade ou en partance ;' la douceur du climat bordelais, ^eurent une vraie puissance de pacification sur mon âme. Lq steamer Ville de Paris était là , il achevait de décharger sa cargaison de canons, de fusils, de munitions; cette formidable artillerie était rangée sur la place. La garde nationale bordelaise défilait aux cris mille fois répétés de «Vive la République! » devant Thôtel de M. Crémieux, qui venait d'écrire une très belle lettre. « Dans cette noble et patriotique ville de Bordeaux, il ne sera pas facile de bâcler une paix honteuse, se disait-on. »

Cet espoir fut dissipé dès la première séance de l'Assemblée, et déjà par son aspect extérieur. La place était couverte de soldats de ligne, de marins. A tous les coins de rue, des soldats; à tous les angles de place, un cordon de troupes.

— Pourquoi ce, déploiement militaire autour du Palais? Pourquoi la garde nationale est-elle remplacée par la ligne? — Pour protéger les députés contre les insultes. — Quelles insultes? — On a crié Vive la République ! sur leur passage.

Voilà le premier crime.

Dans l'intérieur de la salle dominaient, s'épanouissaient la fleur de la réaction monarchique, les ultra-rétrogrades des trois partis qui déchirent la France. Leurs dissidences dynastiques s'harmonisaient, se noyaient dans l'élément ultramontain qui leur donnait leur seule force de cohésion possible : la haine de la liberté. Au milieu de cette majorité royaliste, les républicains, h\ députation de Paris surtout, avaient l'air d'être prisonniers de guerre. Même avant toute discussion, leurs figures seules faisaient blêmir de rage le côté droit. Le calme, la convenance, la modération siégeaient à gauche. Les vociférations, les haineuses invectives,

la .surexcitation cérébrale, la tempête d'insultes s'élevaient à droite.

Les tribunes aussi étaient des nids de réaction remplis de hobereaux de province et de curés. Deux d'entre eux, naïfs campagnards, sans s'en douter, caractérisèrent parfaitement ces deux tempéraments si différents dé l'Assemblée. Ils ignoraient que les républicains siègent à la gauche du président; et, voyant le continuel vacarme du côté droit, où les plus forcenés poussaient des cris perçants, ils les appelaient tapageurs, enragés, fauteurs de guerre civile. D'autre part, ils admiraient, approuvaient aveuglément tout ce que disaient les députés républicains, parfaitement convaincus que c'étaient les légitimistes de l'extrême droite.

Je me plus à laisser ces bons curéâ dans leur divertissante méprise jusqu'à la fin de la séance. Quand ils furent éclairés, combien leur confusion s'accrut!

Je n'ajouterai plus un mot sur la réaction; elle se montra tout entière dès le premier jour.

Depuis le 13 février jusqu'au 1'"" mars, dans les réunions des bureaux, dans ses entretiens politiques avec ses collègues, Edgar Quinet s'appuyait sur les témoignages recueillis au ministère de la guerre ; il démontrait que la lutte était encore possible. Cette conviction était celle du général Chanzy et de tout le parti de la défense nationale. « On avait huit cent mille hommes sous les drapeaux, plus d'armes qu'il n'en fallait, onze cents pièces de canon, et le nombre allait doubler. Hier, c'était la Ville de Paris^ aujourd'hui, c'est le Washington qui nous en apporte d'Amérique. L'Espagne, le Mexique sont venus à bout de leurs envahisseurs, et la grande France ne pourrait se délivrer des siens ? Les ressources que la France peut créer encore sont innom-

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brables. Les cinq milliards d'indemnité que les Prussiens nous extorqueront suffiraient au delà à débarrasser le pays de Tinvasion, à guérir ses plaies. »

«Dans tous les cas, ajpu tait Edgar Quinet, si l'ennemi voit le désir passionné de traiter à tout prix, combien ses prétentions deviendront exorbitantes! L'Allemagne aussi est lasse de la guerre; si elle voyait la France décidée à ne pas passw sous les fourches caudines, elle rabattrait de ses exigences barbares. Voilà ce que la prudence commande, au lieu de la précipitation de ceux qui voudraient se jeter aux genoux du vainqueur et se livrer à merci. Eh quoi ! la paix à tout prix, sous prétexte que le paysan la veut?... Si l'on ne peut continuer la lutte à outrance, j'aimerais mieux dire au vainqueur : Ne me demandez' pas de ratifier l'assassinat de la France. »

La somme des sophismes amassés sous l'Empire s'est enrichie des'sophismes nés de Tlnvasion. Ceux qui voulaient renoncer à la lutte revendiquaient pour eux seuls le monopole du bon sens, de la sagesse . Un esprit pratique, c'était celui qui ne voulait plus se battre et qui consentait à donner aux Prussiens cinq milliards pour faire des économies. Un esprit lyrique, c'était celui qui disait : « Gardons nos cinq milliards pour chasser les Prussiens et relever les ruines de la France. »

Nous avons recueilli toute une collection d'idées et de mots dont onpourraitfaireleI>ec^îonnaeV^ deT Invasion,

Le raisonnement du parti de la paix se réduisait à ceci : « Pour assurer l'honneur, l'avenir, l'intégrité de la France, il faut céder une partie de son territoire. Pour empêcher la ruine financière , il faut ajouter une rançon de cinq milliards aux exactions prussiennes. AUons, point de' faiblesse, pas de faux patriotisme; signons les yeux fermés. »

J'hésite à parler de ce sinistre l*' mars, qui consacra le démembrement de la France. Qu'il me soit permis seulement, après l'exclusion systématique des républicains, des proscrits, de revendiquer pour eux Thonneur d'avoir combattu, de toutes les forces du patriotisme, la cession de TAlsace et de la Lorraine dans ce jour de deuil.

Edgar Quinet, inscrit le premier, monte à la tribune. Sa maladie l'avait réduit à une extrême faiblesse. Pourra-t-il se tenir debout?... Sa volonté seule le soutint. Il repousse le traité de paix, il ne le signera jamais *. Son principal argument, c'est qu'il ne reconnaît pas à l'Assemblée le droit de livrer des populations qui ne veulent pas être livrées.

«Jusqu'ici, les conquérants se contentaient de mettre la main sur un territoire, de s'en emparer par la force; ils le gardaient s'ils le pouvaient, c'était le droit de la guerre. Aujourd'hui, la Prusse prétend faire voter par le suffrage universel le rapt de l'Alsace et de la Lorraine, faire servir une Asemblée nationale à démembrer la nation, obliger la France à se mutiler ellemême Mais une Assemblée ne peut pas faire tout ce qu'elle veut. Cette terre d'Alsace et de Lorraine crie 4 « Je suis France, je veux rester France ! » Le suffrage universel ne peut consacrer la démence, les impiétés de la force. Je ne me sens pas le droit, s'écria-il, de dire à mes compatriotes d'Alsace et de Lorraine : Vous êtes Français comme moi, vous allez cesser de l'être, vous deviendrez Prussiens. Ces paroles seraient une iniquité^ une impossibilité. C'est la guerre à perpétuité que veut la Prusse. sous le masque de la paix. Or, c'est là ce que je ne signerai jamais.»

1. Voyez son discours. Appendice de la République, 1 volume. Dentu, éditeur.

Après la question de droit , il examine les prétextes stratégiques.

Une violente interruption de la majorité l'interrompit lorsqu'il montra « la France rentrée dans la liberté, portant en elle l'avenir du mondé sous l'égide de la République... >

Victor Hugo, après Edgar Quinet, monte à la tribune et consacre dans son langage le plus magnifique la protestation de l'avenir. Il est' cent fois interrompu par la colère, la haine d'une réaction systématiquement hostile au génie.

A son tour, Louis Blanc prononce un discours admirable de forme et de fond. Les trois orateurs concluent contre le traité de paix qui livre nos frères d'Alsace et de Lorraine..

Les trois proscrits du 2 décembre et le groupe républicain debout sur les ruines de la France, luttaient encore pour elle, personnifiant le droit, la justice,. le génie de l'avenir...

Tant qu'ils étaient à la tribune, je ne sais quel souffle d'espérance circulait dans l'enceinte... Tout n'est donc pas fini, puisque vous êtes là, nobles lutteurs? La patrie vit en vous !

Les cris enthousiastes qui accueillirent Gambetta sur la place du Palais avant la séance montraient qu'on acclamait en lui l'âme de la défense nationale, l'espoir de l'avenir. Le patriotisme français était encore prêt à tousf les sacrifices commandés pour le salut du pays.

Convaincus que la continuation de la guerre serait moins désastreuse que le démembrement de la France consenti par une Assemblée française, cent sept députés républicains votèrent contre le traité de paix, contre la cession de l'Alsace et de la Lorraine.

Hélas! tout fut inutile. A la même heure, dans ce jour

à jamais maudit du 1" mars 1871 , les Prussiens défilaient sous Tare de| triomphe de TEtoile.

L'occupation même partielle de notre sublime Paris, humilié par l'ennemi, cette pression préméditée fut le gantelet de fer qui força. bien des signatures... Assez, assez sur ce deuil, sur ces hontes ! . . .

On sort de la séance, étonné d'y avoir survécu.

Je ne veux pas omettre l'incident solennel, la grande page d'histoire, la leçon de justice éternelle qui marqua cette même séance. Un député alsacien s'étant écrié : « Napoléon III seul devait signer ce traité ! » ce fut le signal d'une explosion universelle.

La haine et le désespoir agitaient trop violemment l'Assemblée pour qu'elle ne cherchât pas une amère « satisfaction dans un acte de justicct Cette même majorité, si longtemps muette sous l'homme de Décembre, lui jetait maintenant l'insulte à la face. Elle hurlait, vociférait, criait à l'assassin ! Au milieu des imprécations les plus terribleSj elle finit par proposer la Déchéance, en face du passé , qui se dresse devant le pays : « L'Assemblée « nationale confirme la déchéance de Napoléon III et « de sa dynastie, déjà prononcée par le sufirage uni- « versel, et le déclare responsable de la ruine, de l'in- « vasion et du démembrement de la France. » '

Le chef du pouvoir exécutif de la République ajouta le mot décisif : « Les crimes. »

Et la Déchéance fut votée à I'unanimité moins^six membres.

Au milieu de si poignantes douleurs, du moins sur ce point la lumière s'est faite. Il est donc vrai que la justice arrive, quoique à pas lents!

PAYSAGES GHAROLLAIS

La France anéantie comme peuple, comme individu, comme territoire, le corps de la nation saigné à blanc, la terre dépouillée jusqu'à son dernier brin d'herbe, la fortune publique et privée engloutie, tarie dans sa source, voilà ce qu'on entrevoyait le 1" mars 1871. Pour sauver le moribond, quel remède? La liberté. Mais le mot seul de République aurait-il cette vertu, cette puissance du miracle?

Le miracle se fit. Sept mois après ce jour funèbre, nous voyagions dans le CharoUais, en wagon de premières, avec cinq paysans propriétaires d'embouches, coiffés de grands chapeaux de feutre, enveloppés de bonnes fourrures par dessus leurs blouses bleues. Leurs figures honnêtes, intelligentes et calmes, leur air d'aisance, leurs conversations sur les élections des conseils généraux, qui venaient d'avoir lieu, nous apprirent la rapide transformation républicaine du paysan français.

Tout ce que nous observâmes pendant notre séjour dans le CharoUais, en Bresse et plus tard en Bretagne, nous révéla dans les campagnes les puissants éléments d'une République rurale à la mode suisse, où le paysan

est conservateur, mais veut conserver la République maître chez lui, apte à devenir maire, conseiller général, pour surveiller ses propres intérêts.

Je les interrogeais sur les principales cultures du pays; leurs réponses dénotaient des connaissances supérieures à ce qu'on est accoutumé à attendre du paysan

français,

Avec quel intérêt je les écoutais! tout en regardant les prés couverts de givre, les vallées onduleuses, les collines boisées, la végétation aussi verte qu'au mois de juin.

Ces paysages charollais sont charmants de calme, de fraîcheur, et rappellent Paul Potter. Au loin, d'immenses pâturages où ruminent ces superbes bœufs, richesse du pays ; une petite rivière muette, fuyante, qui se dérobe, se creuse profondément comme pour occuper le moins de place au soleil, image du sort qu'on a fait au peuple jusqu'ici.

Quelquefois le méchant tombe dans le piège qu'il a dressé contre le juste. La loi qui devait fournir quatrevingt-six assemblées réactionnaires, locales, a créé des commissions départementales républicaines, des conseils généraux républicains, grâce à l'inspiration du génie français qui corrige les mesures rétrogrades en leur restituant un caractère de liberté.

Toutes nos rencontres, toutes nos conversations en plein champ avec les paysans nous fortifient dans la conviction que le paysan français va à la République. « Plus de roi ni d'empereur! » dit-il. Les campagnes redoutaient la misère, elles sont en pleine prospérité, et l'attribuent à la République. Elles sont guéries du bonapartisme. Les mobiles revenus de Sedan et de Metz ont contribué à cette révolution pacifique dans les villages. . Un vieux paysan que nous allâmes voir dans son

petit champ demandait : « Eh bien, monsieur, croyezvous que nous conserverons la République? Les élections ont été bonnes; elles seraient meilleures, mais le grand mal, voyez-vous,- c'est qu'on ne sait ni lire son bulletin ni l'écrire. Cela se pratique ainsi : il y a deux troncs, Tun pour le conseiller d'arrondissement, l'autre pour le conseiller général. On ne sait dans lequel il faut mettre le bulletin; alors le maire, qui se trouve là, vous dit : « Eh bien, Jean-Pierre, as-tu pris le bon bulletin? Mais non, c'est celui-ci qu'il te faut! » Il vous le tend ; vous n'osez pas le refuser. Voilà comment la chose s'arrange.

«Jusqu'ici, dans les campagnes, on disait : «Avec la « République, le commerce ne peut aller. » Maintenant, on voit bien que c'étaient les maîtres qui nous en faisaient accroire, parce qu'ils veulent leur Henri V, leur roi. Comment disent-ils que la République tue le commerce? Malgré la guerre, cela a repris très bien. »

« Monsieur, continua le paysan, ne voyons-nous pas l'exemple de la Suisse et de l'Amérique? Quoiqu'ils aient eu, en Amérique, une.guerre terrible à cause des esclaves, ils en sont sortis heureusement et ils continuent à être puissants.; tout .est chez eux en bon ordre. Voilà comment nous devons être. »

Nous écoutions avec surprise cette profession de foi qui atteste le progrés de l'esprit démocratique dans les campagnes.

Oui, tout cela nous a été dit dès les mois d'octobre et de novembre 1871 dans le CharoUais et en Bresse. Récemment en Bretagne, nous avons recueilli des témoignages encore plus significatifs.

Cette image d'une République rurale à la façon du canton de Vaud nous revint par mille indices, entre autres à Vaux-de-Barier. Le chemin grimpe entre deux

haies vives ; à droite et à gauche , de grands prés où ruminent les troupeaux de bœufs blancs comme le lait. Je me croyais sur les grands plateaux suisses qui couronnent les hautes montagnes ; une bise âpre complétait rillusion des alpages. Un peu plus loin s'élève une ferme où l'on battait le blé à la mécanique. Dans ce chemin creux, nous croisons un petit marchand de journaux. Voyons ce que ce peut-être? Des feuilles démocratiques de l'Allier, qu'il vendait à plusieurs famiUes de paysans. Nous atteignîmes le sommet où l'horizon se découvre ; les montagnes s'étageaient en croupes bleues , les- unes dans la direction du Maçonnais, les autres vers la grande cité lyonnaise, ce puissant foyer d'une démocratie à l'américaine qui exercera son attraction sur les villes environnantes.

Je me voyais avec l'ancien proscrit sur terre de France, une terre renouvelée !

Un autre jour, j'ai entendu, dans les prés de Saint- Symphorien, de petits bouviers chanter la. Marseillaise et le Chant des Girondins, tout en conduisant la charrue ou pressant Fattelage de leur aiguillon. La Marseillaise j dans les sillons du jCharollais, chantée par de petits laboureurs! On chante aussi le Chant de Garibaldi. Le héros italien est très populaire dans ce pays.

Les paysans charoUais, et surtout les paysans de Bresse, ont un culte pour Garibaldi ; ils savent que c'est par lui qu'a été empêchée l'invasion de la Bresse et du CharoUais, qui eussent été saccagés sans lui. Dans ces campagnes, l'histoire tourne déjà à la légende.

Un de ces riches paysans francs-tireurs, qui a servi par moment de secrétaire à Garibaldi, 'nous raconta la mort du général Bossak-Hauké ; c'est lui qui a trouvé son cadavre dans un buisson, avec sept mobiles

LA FRANCE RÉPIJBUGAINE 375

de la Côte-d'Or, fusillés. Il avait reçu plusieurs balles ; sa physionomie était calme et souriante; l'ennemi Tavait dépouillé de ses armes, de ses lettres et de ses bagues.

« Les troupes garibaldiennes se battaient comme des dieux o\i comme des fous, disait ce paysan. Ils balayaient la place et faisaient fuir les Poméraniens, les vrais Prussiens. A la bataille de Dijon, il n'en resta pas trente d'un régiment J'étais là; j'ai vu le drapeau que Ricciotti apporta à son père.

« Pendant tout le combat, je tenais la limette de Garibaldi, qui observait les phases de la bataille, répétant : € Cela va bien, cela va bien ! »

< Oui, c'est lui qui nous a préservés ; sans lui, les Prussiens seraient venus cantonner ici. »

Heureux de pouvoir envoyer à Garibaldi un témoignage qui adoucît les blessures que fait l'ingratitude, Edgar Quinet écrivit ce même jour à un de ses amis it^-liens :

Que la France et Fltalie restent unies, malgré tant d^ennemis qui veulent les diviser. Je rends grâce au!ï Italiens qui sont venus nous tendre la main à Theure suprême du danger. Leur sang mêlé au nôtre a cimenté une alliance qui ne doit pas finir. Je vous écris d'un point de France où j'entends chaque jour bénir votre grand Garibaldi. Tout le peuple chérit et vénère le sauveur qui a garanti ces provinces de Tinvasion.

Un matin, je cheminais avec une paysanne, dans la direction du château de Corcelles, dont elle me racontait les tragiques aventures. La conversation s'engagea sur la Corne d'Arthus, monticule élevé qui domine le fond du paysage. Edgar Quinet, adolescent, y allait lire Shakspeare.

— D'où vient ce no m Corne d'Arthus ? — C'est peut-

être à cause des grosses pierres qui s'y trouvent, répondit-elle judicieusement.

En effet, en Suisse, on désigne ainsi les pics Wetterhorn, Schrekhom.

Cette paysanne, parfaitement au courant des événements, maudissait Tauteur de nos ruines et savait que la République veut le bien du peuple.

« Il ne faudra pas l'accuser si les choses ne vont pas si vite. Le mal fait par l'empire, pendant vingt ans, ne peut être guéri en un clin d'œil. Bonaparte a fait la guerre et c'est nous qui payons cinq milliards aux Prussiens. Chacun y mettra du sien. Mais quand tout sera payé, l'argent n'ira plus dans la poche des princes; il sera pour le profit de tout le monde. »

Plus loin, deux hommes labourent la terre, à la lisière d'un bois :

— Que semez-vous ? — Du blé. — L'année est-elle bonne? — Pas tant; l'hiver a été trop rude. — Ce sont les Prussiens qui nous ont fait ce rude hiver -r- Vous dites bien. — Et la République n^a-t-elle pas ramené un superbe été? Il faut aimer la République, et cela ira toujours de mieux en mieux. — C'est bien ce qui se dit dans les .campagnes, répliquèrent mes deux paysans.

Se mêler au peuple, causer avec lui, éveiller son intérêt sur des questions auxquelles jamais il n'avait pensé, n'est-ce pas un puissant moyen d'éducation? Chaque âme droite, patriotique, peut se faire n^issionnaire de l'idée républicaine. Initiation toute de bienveillance et si facile !

Le peuple des campagnes n'est pas du tout ce que pensent les belles dames de la ville, et les paysannes non plus ne 5ont « ni si laides, ni si sottes, » qu'on veut bien l'écrire et le dire.

Le despotisme, le cléricalisme, les enlaidissent, les hébètent; mais au rayonnement de la sympathie, à la clarté de la liberté, les intelligences et les physionomies s^épanouissent. On est surpris de la finesse d'esprit et du sentiment qui se révèlent.

Pour le peuple .comme pour la famille, mauvais système que la terreur. L'éducation morale par là menace, la défiance , décourage les faibles, exaspère les forts. On s'endurcit aux reproches continus, on finit par croire le bien impossible à atteindre. Mais si une main amie vous guide, vous élève et constate le progrès, la confiance en soi grandit, on arrive au but. La vie n'est-elle pas une gravitation éternelle vers la perfection? Ce qui soutient, c'est la bienveillance.

Voilà ce que nous disions dans les ravissants bois

. de Moléron ; les sentiers y circulent sur le bord d'une

éminence, d'où Ton entrevoit, à travers les branches^, la

vallée profonde, la rivière, les forêts qui couronnent

les hauteurs.

Le dimanche nous rencontrions les paysannes qui vont à la ville en voiture, vêtues de belles robes de' soie. Toutes les riches marchandises accumulées dans les magasins sont pour les femmes des métayers, des grangers. Elles ne se refusent rien en habits cossus, en succulents dîners ; c'est, me dit-on, dans les fermes qu'on fait les plus fins repas.

Mais le bien-être, est-ce tout ? Il faut que la République répande les bienfaits de l'éducation dans les campagneset la fasse marcher de front avec le progrès matériel.

Dans les pays libres, l'instruction du peuple est la première préoccupation de l'Etat, la plus grosse dépense du budget. Quand destinerons-nous aux

écoles laïques , aux bibliothèques communales , ces millions si libéralement prodigués au clergé et au militarisme? Pauvre peuple! il fait une révolution pour mettre à sa tête des hommes de liberté ; ceux-ci se hâtent de livrer renseignement aux obscurantins.

La Réaction ne veut pas nos écoles laïques , nos bibliothèques communales ; elle dit : « Lire, écrire, compter, passe encore ; mais pas de géographie ni d'histoire pour le peuple, c'est dangereux; il en résulterait un accroissement de déclassés. »

Qu'ils en prennent leur parti, le flot démocratique monte partout ; il s'élève et finit par submerger l'ancienne couche de la bourgeoisie, de la même manière que celle-ci remplaça la noblesse en 1789. Loi historique, développement régulier de la nature que rien ne peut arrêter et que la République accélère pacifiquement chaque jour.

N'est-ce pas un symbole que ces ruines demi-châteaux, demi-chaumières, aujourd'hui habitées par des familles de paysans qui deviennent de plus en plus maîtres de la terre, et remplacent les seigneurs émigrés de leurs anciens domaines ?

En écrivant ceci, je songe à lin lieu charmant, Maupré, vrai paysage écossais : un antique manoir à tourelles sur une éminence ; un peu plus bas, un petit lac, tout ombragé de peupliers et de trembles ; au fond, la forêt qui entoure et couronne le château aujourd'hui converti en ferme.

Où sont les châtelains de toutes ces tours féodales ? A Paris sans doute, ou à la plus grande ville prochaine. Leur histoire à tous est la même : élevés chez les jésuites, enrôlés pour le pape, spéculateurs à la Bourse, souvent ruinés par des danseuses.

Cet insolent oisif, étendu dans son panier, traîné par ses superbes chevaux, je le vois passer devant le bûcheron ployé en deux sous sa forte ramée. Ah I je sais son nom : c'est un défenseur de la religion, de la propriété, de la famille. L'autre, c'est le travailleur de la campagne ou de la ville, qui paie de la sueur de son front les cinq milliards aux Prussiens.

Il n'est pourtant pas possible que le vieux monde continue à accaparer tout seul sa place au soleil. Qu'il y conserve sa part de ruines, soit. Mais plus de privilèges, justice pour tous, lumière pour tous ! Place aux déshérités ! A eux l'instruction, l'école, les bienfaits de la civilisation, et un peu de bien-être. Plus de rouerie, d'habiletés mensongères qui consistent à donner des mots, à refuser les choses.

Depuis quatre-vingts ans, le peuple iiomme à grand prix des mandataires chargés de plaider pour ses droits ; ceux-ci luttent vainement pour arracher aux législateurs leurs consentements auxjustes réclamations du peuple. Quand donc l'esprit d'équité animera-t-il la classe dirigeante ? On aurait beau légiférer pendant des siècles ; des assemblées succéderaient à des assemblées, des constitutions violées remplaceraient des chartes" octroyées; et toujours le peuple, nu et misérable, sera pour les riches un sujet de menace et d'épouvante, si les privilégiés de la fortune restent sourds à la revendication de la justice.

Cela ne peut pourtant se passer ainsi jusqu'à la consommation des temps. Ah ! n'étouffez pas la voix de la justice, de la pitié: Ne prétendez pas arrêter le fle uve de vie ; craignez son irruption violente qui changera la coniSguration des anciens rivages.

La France démocratique, républicaine, s'élance en

avant"; la Réaction se pétrifie de plus en plus dans le passé monacal. Qui l'emportera, du fleuve ou des blocs de pierre amassés qui l'irritent, le brisent, le font écumer, mais n'arrêtent pas sa course éternelle ? Ces obstacles, ces roches immobiles causent les rapides, les tourbillons où s'engloutissent les téméraires qui les bravent.

Oui, la France est en mouvement, elle ne s'arrêtera plus ; l'esprit républicain éclate sur tous les points du territoire. La France a -compris où est sa vraie force, son unique salut. Elle a vu ses frontières arrachées , sa puissance militaire brisée, sa suprématie politique détruite, ses richesses récoltées par l'étranger... Pour se refaire, elle a un capital, la liberté ; un domaine inviolable, la République. Ce sont là ses frontières morales agrandies.

La France a ressaisi la vie, le travail, par la République. Il n'y a pas de peuple plus' travailleur que le Français ; pour lui, travailler, c'est vivre.

Le paysan, l'ouvrier, relèvent le pays par le travail que féconde la liberté.

Quant à la Réaction, elle n'a plus un seul sentiment en harmonie avec le pays.

Là liberté est décentralisée, elle rayonne à la circonférence. Tout ce qu'on nous débitait pendant le siège de Paris, sur l'hostilité du paysan, pure calomnie.

Le paysan ne veut plus de roi. Axiome qui nous revient de partout, avec un ensemble admirable. L'industrie ne demande que la paix et la République. Les hommes d'afiaires sont républicains. Six fois dans un an, les élections ont manifesté les sentiments républicains de la province.

Ma conclusion , c'est que le peuple des campagnes fait écho au peuple de Paris. La vitalité de la France défie ses ennemis. Nous garderons la République.

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