SCÈNE V
LÉONESSA, GALÉAS.
LéoNESSA, grondant.
Insolents Milanais I
GAtéss.
Pardonnez-leur, général; ils ignoraient qni vous étiez.
LéoNESSA, toujouri colère.
Ils outrageaient non pas l’homme, mais le vieillard ; et d'ailleurs , en entrant dans ce palais ! j’avais à soulfrir assez sans être encore outragé ' par CM faquins de court... Savez-vous qu’il est ^ cruel pour moi de revoir ce palais de Milan, dans i lequel j’ai été entraîné par ruse et emprisonné penj dant sept années entières !... Savez-vous que sans j ce revers j’eusse été le plus grand capitaine de I mon siècle ! Et quand je me trouve dans ce pa— ! lais maudit, je vois s’enfuir ma gloire et ma renommée, et cela me fait mal.
gaiAas.
Pourquoi, excellence, vous êtes-vous chargé d’y revenir vous-même?
LéoNESSA, dont la colère augmente.
Parce que je l'ai voulu !... Je n’ai de compte à rendre qu’à Dieu !
11 SC promène avec agitation.
GAtéAS, d part.
Laissont-lc bien gronder d’abord. (Haut.) Hais, général, on ne peut pas répondre du sort des batailles.
LéoNEssA, marchant et grondant toujourt.
Je ne fus pas vaincu dans une noble bataille ; je fus trahi , déjoué , perdu par les infâmes machinations de je ne sais quel serpent de Bohême , qu’on appelait, je crois, Pâris.
. GALéAS.
Cet homme est mort, général.
LÉONESSA.
Oui, je le sais... on me l’a dit, et j’en ai fêté la
nouvelle. Sivei-voui ce que cet homme osa pour consommer ma ruine? S'habillant de mes habits, imitant ma voix et mes coutumes, il osa venir au milieu de la nuit dans un conseil où étaient assemblés mes officiers , et là , trompant tout ce monde, il donna deux jours trop tdt le signal de la bataille; et quand le bruit du combat me ré- I veilla dans ma tante, mon armée était en fuite, ' et je fus fait prisonnier. Oh ! c’est qu'alors ma ' tète n’était pas blanchie comme aujourd’hui ; les douleurs de la prison n’avaient pas sillonné mon visage, ce coup de hache ne m’avait pas brisé la ; jambe, et l’on pouvait me ressembler et m’imiter | dans l'ombre.
GXI.ÉSS,
Depuis deux mois, général, le corps de PIris, percé de coups de poignard, roule avec les eaux | du fleuve. Pàris ne vous imitera plus. Asseyonsnous et causons de l’objet qui vous amène.
LéoNESss, s’asseyant, à Galéas, qui i'astied prit
de lui.
Je vous écoute.
GAiéss.
Venise, excellence, veut donc absolument que la mort du prince Giovanni sanctionne pour ainsi dire notre traité d’alliance? I
liovESSA, s’emportant.
Venise doit vendre à ce prix. |
GALBAS, l'interrompant. I
Je ne la blime pas , général , je l'approuve ; et ! Venise . qui vous envoie pour recueillir ma réponse, veut que je lui donne , si je promets , une garantie pour l’exécution de ma promesse.
LéoVESSA. I
Venise , régent , veut qu’on ne puisse pas la : tromper. i
GALÉAS
Et si , pour garantie de cette promesse, je lui en faisais voir d’abord l’exécution ?
LÉoxissA, après uns eourts réflexion.
Je ne vous comprends pas, monseigneur.
GALÉAS, faisant un elfort pour es lever. |
Vous me comprendre!, général I... j
LÉo.vissA, r arrêtant.
Hais , dites-moi , si la mort du prince excitait ' une révolte , pour que Venise puisse empêcher ceux de Bergame de se joindre à ceux de Milan, comment lui livreriei-vous la citadelle de Bergame ? {
GALÉAS
Par la trahison convenue d’un de mes offlciers 1 ! Hais je pourrais peut-être éviter la révolte. Ve- j nise, une fois témoin secret do la mort du prince, : publierait à son de trompe notre traité d’alliance, ] et j’ai rendu le prince si inutile, si solitaire, que ' je pourrais , au besoin , en cachant quelques ! jours sa mort, y préparer adroitement tout le ' monde. I
LÉO.VSSSA.
Vous avez habilement tout prévu ; mais n’a-t-il ' pat toujours à ses cdtés une femme embarrassante qu’il appelle sa nourrice, et qui te nomme... j’oublie ton nom.
GALÉAS
Vous voulez dire Sara , que l’exil peut chasser dès demain.
LÉnVESSA.
Pourquoi ne l'avez-vout pat exilée plut têt?
GALÉAS
Sa présence m’a servi jusqu’à ce jour à empêcher le prince, s’abandonnant en enfant à tes caresses, d’avoir une seule pensée de crainte ou do défense 1
LÉoazssA.
Tout est bien combiné, mais rien ne me dit quand et comment vous ferez frapper le prince, et rien de positif encore ne m’assure que vous êtes bien décidé à le faire, que c’est votre intention formelle, et Venise veut une réponse positive et certaine.
GALÉAS
Des choses étranges se passeront cette nuit au palais; je vous en ferai, général, secrètement spectateur, et quand au point du jour vous quitterez Milan, vous irez raconter tout ce que vous aurez vu aux sénateurs de Venise , qui pourront alors, ainsi que vous, apprécier ma réponse... (5s levant.) Dès cet instant, général, examinez scrupuleusement !
11 monte à la porte du fond.
LÉoirissA , d part.
Que va-t-il faire?
GALÉAS, au fond.
Holà, messieurs! le régent vous appelle. (Il redescend la scène et revient auprès de Léonessa.) Vous aurez bonne mémoire, général ?
LÉONKSSA.
Je ne perdrai, monseigneur, ni un mot ni un «geste.