PREMIÈRE PARTIE
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La Lanterne de Rochefort. — Les réunions publiques. — “Victor ! Noir assassiné, ses funérailles. — Autorisation de poursuites contre Rochefort.
Ce drame lugubre de l’envahissement de la France du Nord, et de la reddition de Paris, ne se peut expliquer sans revenir un peu en arrière.
Bonaparte vieillissait. Presque tombé en enfance, ce tyran caduc se trouvait isolé au milieu d’une génération nouvelle, qui le haïssait pour ses crimes et pour son infamie.
La splendide Lanterne de Rochefort rayonnait, de ses rayons évelllait la conscience publique si longtemps engourdie.
Les périodes compassées des avocats qui nous gouverngnt ‘aujourd'hui, et vivaient alors si grassement de l'Empire comme ils vivent aujourd'hui de la République, ne suffisaient plus à l’indignation des Français.
On s'arrachait la Lanterne, et on ne lisait plus guère les discours de Jules Favre, de l'opposition constitutionnelle, ardente ennemie en apparence des institutions impériales,
mais en réalité leur meilleur soutien, puisqu'elle les consacraïit, les faisait entrer dans la légalité en les discutant.
En même temps que Rochefort, suivant son tempérament spirituel et caustique, harcelait Bonaparte par des attaques personnelles incessantes et terribles, d’autres, voués à l'ac-
| tion, essayaient de le renverser par la lutte ouverte.
Agir, constamment agir, telle était leur politique.
Le tyran, s'imaginant stupidement que son peuple l'adorait, et voulant couronner l'édifice impérnl, préparer l'avénement de son fils, octroyait des libertés, rendait en partie la liberté de la presse et le droit de réunion. |
Transformer chaque réunion publique, malgré l’inter-
diction formelle édictée par la loi, en une tribune d'attaques |
| violentes, passionnées contre l'Empire ; condamnés à la
prison, à l'amende, reÿekir à la charge avec plus d’ardeur
encore ; habituer le. peuple parisien, rendu si docile par
vingt. msi deslavige : à releter ‘la tête, à voir mettre en fuite les commissaires de police &t les sbires bonapartistes ; provoquer en duel les spadassins de l'Empire, au risque de se faire tuer par eux ; parler à l'armée par la presse, et lui raconter son opprobre, son abjection, lui faire comprendre qu’elle était plus esclave que nous, enlever ainsi aux assassins du Deux décembre leur principal soutien; porter Rochefort au Corps législatif, afin d'appliquer sur la joue de Bonaparte un soufflet sanglant ; émouvoir, agiter les esprits sans cesse, en parlant, en écrivant, en se battant, en dressant des barïicades même incomplètes, insuffisamment défendues, ct bientôt prises, en ébauchant chaque jour quelque nouveau complot parmi les citoyens ou parmi les soldats, dût chacun de ces complois avorter successivernent ; faire trembler le tyran pour sa vie, et l’afloler ainsi, ct le rendre chaque jour plus impuissant, plus stupide, car tout tyran est lâche : telle devait être, telle fut la tactique de tous les hommes d’aclion, de cœur, de la génération nouvelle, de tous ceux qui avaient vécu leur première jeunesse sous le honteux écraseinent de l'Empire.
Nommer Rochefort député de Paris, c'était d plardta Éd guerre à mort à l'Empire. Nous le fimes nommer, cchte guerre commença.
Notre pauvre Victor Noir tomba, première v victime de cette lutte, lraitreusement assassiné par Pierre Bonaparte.
Combien fut grand notre espoir alors ! Pas un soldat de la garnison de Paris qui ne sympathisât avec les vengeurs du pauvre assassiné.
Après avoir essuyé une. fois le feu de l'armée, si nous avions eu le courage de marcher tous en avant, portant notre mort dans nos bras, elle aurait fraternisé avec nous.
__ Venger Victor Noir, c'était venger la France entière, . l'affranchir de l'esclavage le plus odiéux, c'était empêcher à tout jamais l'invasion étrangère, par laquelle a fini le premier Bonaparte, et devait finir inévitablement le second, si nous n'étions pas capables de nous délivrer nousmêmes.
Les tyrans de Rome ancienne ont pu impunément attenter à toutes les libertés publiques, mais le jour où ils ont violé le droit individuel d’un seul, ils ont péri.
De pareils accidents ne se présentent qu’une fois dans la vie d’un peuple; et le peuple qui n’en profite pas pour s’affranchir, le peuple qui ne venge pasun de ses fils assassiné, une de ses filles violée par ses maîtres, mérite tous les châtiments, toutes les invasions possibles.
Rochefort avait consenti la veille au mouvement. Dans la Marseillaise, il avait fait un appel aux armes formel. Mais le jour de la bataille, dissuadé par Delescluze, il défendit de toute son autorité de député, qu'on en vint aux mains, il montra à la foule étonnée, venue pour la lutte, le chemin de la retraite, le chemin du cimetière de Neuilly.
Delescluze, ennemi systématique de l’action, combat hardinent avec la plume. Nous estimons son noble caractère; mais, à côté de lui, il faut d’autres combattants, aussi
dévoués que lui et plus agissants, pour que le peuple triomphe.
Ve
Jugeons-nous tous sévèrement, les uns les autres, mais sans amertume. Au peuple seul il appartient de condamner ceux qui ne servent pas bien ses intérêts sacrés.
D'autres cherchaient, avec une énergie désespérée, à entraîner le funèbre convoi vers Paris, vers la lutte. Mais, celui qui avait donné le signal de la bataille, le représentant du peuple, Rochefort, ayant commandé la retraite, ils ne réussirent point.
En toute entreprise dangereuse, audacieuse, il suffit qu'un couseil de prudence se fasse entendre avec quelque autorité, pour que l'instinct du salut individuel domine chez la plupart, étouffe le courage, la toute-puissante audace,
Donc, Victor Noir fut inutilement assassiné par Pierre Bonaparte, ne fut pas vengé, ne vengea point la France par son trépas.
L'orgie bonapartiste, un moment interrompue par cette heure de cruelle inquiétude, reprit avec un nouvel entrain. Les valets promirent au maître que le peuple lâche, dégénéré, qui avait subi patiemment une aussi terrible provocalion, obéirait toujours, et que le fils de la courtisane espagnole régnerait sur la France.
L'assassin, mendiant éhonté, qui avait assassiné afin de recevoir de son cousin satisfait, vengé de Rochefort et « des manœuvres de Rochefort, » une pension plus forte, reçut le prix du sang. Dans un procès, hideusement scandaleux, il fut acquitté par la magistrature bonapartiste, la plus vile qui ait jamais existé.
Ollivier, aussi imbécile que scélérat, crut fortifier l’Empire en châtiant Rochefort. Le Corps législatif, luttant de servilité avec la magistrature, se décima lui-même, consentit à abandonner Rochefort.
Celui-ci, quoique très-innocent, beaucoup trop innocent,
. fut condamné à la prison pour avoir fait un appel aux
armes, non suivi d'exécution, frappé de stérilité par luimême.
Ollivier avait eu soin de déclarer que, pour lui, les délits
de la pensée n'existaient point. C'est pourquoi il fit: condamner Rochefort.
Arrestation de Rochefort. — Barricades de Belleville. — Plan d'invasion des Tuileries.
Cependant, ceux qui avaient élu Rochefort étaient bien décidés, quelle que fût son attitude, à ne point laisser passer impunie cette nouvelle provocation, cet outrage à la majesté du suffrage universel.
La provocation fut complète, Ollivier, l'homme au cœur léger, ne voulant point être au-dessous de Morny, laisser échapper l'occasion d’un bon massacre du peuple, d'un Deux décembre au petit pied. On vint arrêter Rochefort ay milieu de ses électeurs, à la réunion de la Villette.
Saisi par les argousins à l’entrée de la salle, rapidement emmené à Pélagie dans une voiture, Rochefort disparut au moment où s'ouvrait la séance.
. A peine Flourens, président de la réunion, apprend-l que l'attentat est consommé, il déclare le gouvernement déchu, la Révolution en permanence, tire du fourreau un revolver de combat et de sa gaine une longue épée qu'il portait avec lui, invite les citoyens présents à s'armer tous, à marcher contre l’Empire pour la défense des lois et du suffrage universel violé en Rochefort. |
Le commissaire de police qui représentait l'autorité à cette réunion, s ‘appelait Barlet. Cet homme avait arrêté, pour le compte des insurgés bonapartistes du Deux décembre, le nommé Daru, ministre des affaires étrangères dans le cabinet Ollivier !
Cette fois, Barlet est mis en arrestation par le président de la réunion, défenseur de la loi, de l'inviolabilité législa- . tive, que Barlet avait toujours violée, tantôt dans la persoune de Daru, tantôt par les ordres de Daru.
« Marchez à côté de moi, dit Flourens, le revolver au poing, à Barlet. Conduisez-vous bien, ou vous êtes mort. Un geste douteux à vos agents vous perdrait. Faites-lcur signe de ne pas bouger, votre vie en dépend.
— Hélas! s’écria Barlet, je voudrais bien revoir ma femme et mes enfants!
— Vous les reverrez. Soyez calme. Les républicains n'assassinent point, comme le font vos maitres, leurs adversaires désarmés.
« Et maintenant, camarades, en avant ! s'écria Flourens, en se tournant vers la salle. Chantez la Marseillaise, et vive la bataille ! Vive la République universelle et la délivrance de l'humanité! »
Entrainant avec lui le commissaire de police, et suivi d’une soixantaine de braves jeunes gens, sans armes presque tous, mais qui se donnaient du cœur en chantant, Flourens sortit de la salle, traversa une haie de deux cents agents de police, rangés dans la rue.
’ Ceux-ci, habitués à assassiner le peuple désarmé à coups d'épées dans les rues, allaient s'élancer sur ce petit groupe. Mais, quand ils virent le commissaire de police, dominé par Flourens, leur montrer son écharpe et leur faire signe de s'arrêter, ils demeurèrent là stupides et immobiles, ils laissèrent passer les républicains.
En prévision de cette lutte, Flourens avait prié quelquesuns de ses courageux ct bien chers amis, ouvriers de Belleville, d’avertir les groupes. On devait se tenir prêt, l’attendre pour hérisser, à son retour de la Villette, tout le faubourg de barricades.
L'espoir de Flourens était de résister toute la nuit dans ce faubourg, d'y avoir des armes, grâce à l’heureuse connivence de quelques sous-officiers républicains des cascrnes du Prince-Eugène et de la Courtille, dont il s'était fait des amis-en défendant leurs intérêts dans la Marseillaise, braves jeunes gens qui ont tous voté non au plébiscite de Bona-
parte et que l’Empire a punis de ce crime en les faisant écharper les premiers par les Prussiens.
Si Belleville pouvait tenir toute la nuit, au matin les autres faubourgs se soulèveraient sans doute. .
Par malheur, on n'avait pas eu le temps suffisant pour
‘ bien prévenir les groupes. Une centaine d'hommes seulement, presque pas armés, attendaient Flourens à Belleville.
Quant à la caserne, elle demeurait obstinément fermée. Les sous-officiers amis en étaient absents. Plus d'espoir d'avoir des armes à la caserne de la Courtille.
Flourens envoya un groupe tâcher de s'en procurer à celle du Prince-Eugène. Puis, il se mit à barricader le faubourg, depuis Ja rue Puebla jusqu’au canal. Des omnibus et des voitures renversés furent accumulés les uns sur les autres, des matériaux de maisons en construction ou en démolition servirent également, des pavés furent soulevés.
Au dépôt d'omnibus, on en trouva plusieurs qui furent employés à barricader les rues latérales. Des attâques d'agents de police furent repoussées sur plusieurs points par des jeunes gens armés seulemeïit de bâtons, et la Révolution demeura maitresse de ce vaste faubourg.
Ainsi, après dix-huit ans de paisible domination sur un peuple qui semblait engourdi, l'empire, pour la ‘première fois, se retrouvait, comme.à son début, en présence de la résistance populaire ouverte.
Mais les armes manquaient toujours. Beaucoup, parmi les meilleurs, se décourageaient, quittaient la défense des barricades.
Vers les deux heures du matin, tandis qu’un fort détachement d'agents de police, épées nues en mains, attaquait par devant les barritades, celles-ci étaient tournées par un escadron de gendarmes à cheval, sabreurs ordinaires du peuple, aux ordres de quiconque est au pouvoir.
Flourens travaillait en ce moment à consolider la grande et importante barricade, du canal. Il resta tranquille à son ouvrage, cela le sauva.
Tandis qu'une dizaine de jeunes gens, occupés à côté de lui à la même œuvre, se sauvaient, vivement attaqués par les agents de police, et laissaient deux des leurs, griève- -ment blessés, sur le terrain, Flourens restait là. Appuyé contre une porte, il repoussa une épée d'agent qui allait le percer. Quand il se vit tout à fait seul, il comprit que pour cette nuit il n’y avait plus rien à faire, et se retira bien à regret chez un ami.
Le lendemain, malgré les efforts de quelques indomptables, le mouvement ne se propagea point. L'émotion continua aux mêmes endroits, on y éleva quelques barricades; le reste de Paris demeura tranquille.
Ainsi se hâtaient les événements au commencement de l’année 1870. Sans doute, aucun de ces événements n’était décisif, et ceux-qui ne veulent point engager de lutte sans être sûrs de triompher ont raison de blâmer ces tentatives de révolution.
Mais, en révolution” il faut surtout de la patience, de la persévérance. Agiter toujours. Vaincu d'un côté, recornmencer d'un autre. Sinon, si l'on ne veut engager de lutte qu’à forces égales, on restera toujours chez soi, et l'on passera sa vie entière sans jamais trouver d'occasion favorable pour se battre.
Le peuple, qui a l'intelligence infiniment plus juste et plus saine que tous ses chefs, comprend parfaitement ces vérités. Quand il saura se passer de chefs, quand il sera assez instruit, assez maître de soi pour se diriger lui-même, il les mettra en application, et triomphera vivement de toute tyrannie.
Si l'empire avait plus tôt élé allaqué de cette manière, il n'aurait pas duré vingt ans, et pourri ñotre pauvre France, et rendu nécessaire pour extlirper le chancre de cette pourriture l'invasion prussienne.
Puisqu’on n'était pas encore en mesure de réussir par les barricades, par la lutte ouverte, il fallait faire des complots.
S'emparer des Tuileries en une nuit, grâce à quelques intelligences au dedans, et en y terrassant les bonapartistes, s’ils essayaient de résister, au moyen des formidables -engins de destruction mis par la science au service des peuples opprimés; paralyser à force d'audace tous les souteneurs, si terriblement armés, du tyran, et avec que'ques hommes d’une immense énergie affranchir de ses chaines un grand peuple énervé : tel était le complot qui devait séduire alors tout cœur généreux et brave.
Et ce complot libérateur aurait pu parfaitement réussir. Nous n'aurions pas à pleurer la fléur de notre jeunesse, les plus braves soldats de notre armée si inutilement moissonnés dans cette guerre dynastique, impie, contre la Prusse ; tant de mères et tant de pères, en Allemagne comme en France, tant de jeunes veuves et de pauvres petits enfants ne regretieraient pas d'un inconsolable désespoir leurs fils, leurs maris, leurs pères, tués par ces deux assassins couronnés, Bonaparte et Guillaume ; il n’y aurait pas tant de larmes, tant de gémissements, tant de misère et de désolation sur la rive gauche comme sur la rive droite du Rhin;
Et, pour ne parler qu aux intérêts matériels, aux hommes d’État et de finances qui nous ont toujours jeté la pierre, et ne comptent pour rien les larmes d'autrui, les souffrances des veuves et des orphelins, il n'y aurait pas tant de milliards perdus dans l’œuvre stérile de la guerre, tant de : milliards ravagés en France, tant de-milliards non produits . en Allemagne comme en France, tant de milliards que la sueur des pauvres peuples devra péniblement regagner ; si, dans quelque nuit noire, une soixantaine d' hommes résolus, maitres des Tuileries, avaient réussi à y écraser le bandit couronné dans son antre, à en ouvrir les portes au peuple et à yinstaller la République.
Un faux ami, qui avait pourtant combatiu très-bravement avec Flourens en Crète, pendant une année entière, pour l'indépendance d’un peuple héroïque, qui avait toujours veillé fraternellement sur le salut de son camarade, un faux ami,
séduit par l'appât de quinze mille francs de rente, livra le complot au parquet bonapartiste et la France aux Prussiens.
Car, it était absolument venu le temps d'en finir avec la dynastie impériale. La logique des événements, Popinion publique de la nation entière, si différente du suffrage universel encore aveugle et dominé par le tyran, voulaient impérieusement qu'on en finit.
Si ce n'était par un complot, salut de la France, l’Empire devait succomber par l'invasion et la défaite.
Tuer le complot par la trahison, c'était tuer la France!
Tibaldi à Londres. — Nécessité du régicide. — Le citoyen Bradlaugh. — Le parti républicain anglais.
Réfugié à Paris chez son ami, mais obligé de se tenir caché, Flourens ne pouvait qu'ébaucher ce complot. Pour en activer la mise à exécution, il lui fallait sa liberté d'action.
C'est pourquoi, une nuit, il partit secrètement pour Londres. Arrivé là, il fit parvenir à sesamisles fonds nécessaires, et organisa tous les moyens de succès.
En ce moment, revenait à Londres d’une déportation de douze ans à Cayenne, héroïquement supportée, le généreux Tibaldi.
Ce brave citoyen, dont la vie tout entière est consacrée au service de |’ humanité, comprenant bien la solidarité de l'Europe entière, sentant qu'à Paris était le pivot de la réaction et du mal, qu’il fallait pour affranchir l'Italie sa patrie, aussi bien que la France, trancher ce pivot, avait osé seul à seul s'attaquer au tyran, l'affronter à travers trois cent mille baïonnettes menaçantes.
Comme Harmodius et’Aristogiton, ses glorieux modèles, il avait caché le glaive de la justice sous les rameaux de
myrte. Dans un rendez-vous de volupté, l'assassin du peuple français devait trouver le châtiment dû à ses crimes.
Ah! certes, la vie humaine est pour nous sacrée; nous nous exposerions volontiers aux plus grands dangers pour sauver le plus vil des hommes, à condition qu'il ne fût pas rol. |
Mais, commeitre ce crime de s'introniser roi, de se mettre hors de l'humanité, cela vous met hors la loi. Au premier venu de courir sus à celle bête fauve, comme on court sus aux lions et aux tigres.
Qu'un homme ait le pouvoir, comme cela vient d’arriver en France à l'heure qu'il est, de ruiner soixante millions d'hommes tant Français qu’Allemands, d'en faire tuer deux cent mille, réduire en esclavage un million, blesser trois cent mille, de faire pleurer, souffrir de la faim, de la misère, quatre millions de femmes et d'enfants, français ou allemands, de répandre partout deuil, désolation, souffrance, poitrines crevées, têtes fendues, membres coupés, entrailles jetées à travers champs, jeunes gens tués, ces jeunes gens dont chacun a coûté à sa mère quinze ans de soins assidus, de veilles conslantes, d'éducation dévouée pour en faire un homme digne de servir l'humanité, que tout cela soit possible en notre dix-neuvième siècle de science universelle et d'universel espoir, après six mile ans d'esclavage des nations, d'épreuves et de luttes si pénibles, d’aspirations incessantes vers un avenir meilleur, de marche continue de la pensée humaine vers la justice, la vérité, le bien, que tout cela soit possible pour assurer le trône de France au rejeton d'un bâtard hollandais et d’une aventurière espagnole; que pour attaquer et détruire le monstre, auteur de ces épouvantables attentats contre l'humanité, il faille engager une lutte fratricide: qu'il faille dans les rues d’une ville où l’on se promenait la veille en frères, cœurs ouverts et la main dans la main, jeter à terre, baignés dans leur sang et râlant misérable- "ment, douze cents braves jeunes gens, esclaves d’une disci-
pline aveugle et féroce, assassinés par leurs pères, leurs cousins, leurs frères, livrer aux balles de ces jeunes soldats douze cents de leurs chers parents, livrer à l’épouvante, au deuil, aux regrets éternels, les familles, ces asiles bénis de la justice,de la probité, des pures et bienfaisantes affections ;
Ou bien qu'il faille, afin de supprimer la cause de tous ces
maux, afin que l'humanité, dégagée de ce cauchemar et de celte oppression, respire Jibrement, mettre hardiment la main sur le bandit au nom duquel les juges rendent la justice, lui planter dans le cœur le poignard que chaque jour il plonge dans le cœur de milliers de familles : certes, le régicide devient alors un devoir sacré.
. Ainsi, les sociétés antiques élevaient à la sainteté, célébraient dans toutes leurs fêtes, bénissaient dans toutes leurs cérémonies publiques, les citoyens dévouëés qui avaient osé faire bonne et prompte justice des tyrans.
Comme le jeune Romain brülait sa main droite pour la punir d’avoir manqué le tyran, Tibaldi, pour avoir manqué le coup de notre déliyrance, dut expier son erreur par douze années d’expiation dans la fiévreuse Cayenne.
Il en revenait plus jeune, plus ardent, plus dévoué que jamais à la lutte implacable contre la tyrannie ; il en revenait, non pas aigri, comme le serait une nature vulgaire, contre l'humanité qui semblait pendant ces douze longues années l'avoir entièrement oublié et abandonné sans merci à sa torture, mais s’accusant lui-même de n'avoir pas encore accompli son saint devoir de rédemption des peuples, et promettant tout le sang de ses veines à cette tâche sacrée.
Son arrivée fit grande impression à Londres. Elle ranima l’ardeur des nobles proscrits français, inflexibles champions du droit, que vingt ans de proscription, d'incessantes souffrances, n'ont pu abattre.
A Tibaldi et à Flourens les proscrits offrirent un banquet. Louis Blanc y prononça d’éloquentes paroles. On se sentit
renaître à la vie des premiers mois de 1848, où il y avait tant de fraternité, tant de confiance dans l'avenir, tant de bonté, tant d'amour de l'humanité souffrante ! -
Un républicain anglais, éloquent, convaincu, ennemi ardent de cette féodalité, de cette monarchie du moyen âge et de ce jésuitisme protestant qui font la honte de l’Angleterre el l'admiration des partisans du système monarchique constitutionnel, le citoyen Bradlaugh voulut bien dans les meelings traduire à ses concitoyens la parole de Tibaldi et de Flourens.
Il fallait voir de quels élans d'enthousiasme ces généreux citoyens anglais accueilkaient les champions de la République universelle, Bradtaugh, Tibaldi, Flourens.
Quand ces deux derniers racontaient l’infamie de l’Empire, la haine de tout cœur généreux français contre ces exécrables institutions d’opprobre et de servitude, quand Bradlaugh les traduisait, l’assemblée entière, saisie d'un toutpuissant élan vers l'avenir européen, acclamait passionnément la grande République universelle !
La haine contre la France s'évanouissait.
Ah! si les peuples étrangers pouvaient nous connaître ; s'ils pouvaient savoir de quel amour profond, sincère,
ardent, nous les aimons; s'ils pouvaient savoir que jamais nous ne songeons à nous seuls, à faire prédominer la patrie française sur la patrie allemande ou anglaise, mais toujours à l'espèce humaine entière, au salut de tous les peu- - ples; ils ne nous abandonneraient point comme ils le font aujourd'hui. L'Empire nous a fait détester du monde entier par son injustice, son despotigme, son arrogance et sa soltise. 11 n’a commis que des crimes; en tout pays il a soulenu l’infamie, l'assassinat et le vol, contre le droit.
Quels trésors de haine nous récoltons de toutes parts, depuis que ce forban n nous gouverne
Les nations, d'après ce principe que chaque peuple a le gouvernement dont il est digne, nous confondent avec les
sauveurs de l'ordre, de la famille et de la propriété, qui nous volent et nous démoralisent depuis vingt ans, avec ce ramassis de forçats bonapartistes qui, dans une sombre nuit de décembre, nous a ravi notre liberté.
Conspirations militaires à Paris. — Souffrances de l’armée sous l'empire. Les soldats régicides. — La logique des événements. 7
Dire la République en Angleterre ne suffisait point aux proscrits français. Il fallait la fonder en France.
Flourens y travaillait ardemment. En relations constantes avec ses amis de Paris, malgré la surveillance de la police bonapartiste, malgré les décachetages de lettres, les embûches et-les dangers de tout genre, il surveillait et activait leurs travaux.
Sachant combien était lâche lennemi cruel qu'à tout prix il voulait renverser, se rappelant que la menace d’un danger personnel, adressée au tyran par le brave Orsini, avait, seule, pu décider ce Bonaparte à tenir les engagements sacrés de la France envers l'Italie, il songea à décupler l’effroi de cette menace, en la faisant venir de l'armée elle-même.
L'armée française, vaste tombeau, condamnée au silence éternel par une discipline effroyable et stupide, était réputée bonapartiste. En effet, l'état-major était bonapartiste; il l’a montré, en fusillant des Parisiens désarmés sur le boulevard Montmartre, et en fuyant lâchement devant les Prussiens.
Mais le pauvre soldat, le sous-officier, même l'officier jusqu’au grade de capitaine, n'était que patriote, et plutôt républicain que monarchiste.
Les enfants des grandes villes, de Paris, de Lyon, de Lille, de Bordeaux, de Marseille, fils d'ouvriers instruits et
intelligents, étaient tous républicains. Jamais ils n'auraient consenti à tirer sur le peuple, ce que fait si volontiers le mobile breton, habitué par ses prêtres et ses nobles à la haine de Paris, du grand foyer d'amour de l'humanité, d'ardentes convictions égalitaires, de rénovation sociale universelle.
De ces Parisiens, appelés dans les régiments les fortes tétes, la plupart allaient misérablement périr en Afrique. Rebelles au militarisme odieux, qui fait de l’homme une machine au service de tous les forfaits des despotes, ils allaient expier ce crime irrémissible dans les tortures de l’enfer de feu algérien. |
Enfermés dans des silos, puits creusés au milieu d’un sol brûlant, où ils passaient des mois sans mouvement et sans air, condamnés au quart de pain, au supplice de la famine, . mis aux fers; estrapadés, frappés de verges comme les esclaves, liés à la crapaudine, qui ploie violemment les bras et les jambes derrière le dos, ils expiraient par milliers, ces malheureux, en pensant douloureusement à leurs mères, à leurs fiancées, à leurs sœurs, qu’ils ne reverraient plus.
Combien ces deux grands bagnes homicides, l'Algérie pour l'armée de terre, le Sénégal pour l’armée de mer, en vingt ans d'empire, ont dévoré de cœurs généreux, d'intelligences d'élite, d'homines qui auraient fait avancer la société dans les nobles et fécondes voies du progrès!
A ces infortunés nulle réclamation permise, Personne ne voulait s'occuper d'eux. Si la presse d’opposilion disait un mot de l’armée, c'était pour rappeler les assassinats du Deux décembre, comme si des générations toutes nouvelles de soldats étaient coupables de l'ivresse des prétoriens de 1852, des ordres sanguinaires donnés à ces prétoriens par un état-major d’assassins. |
Ainsi repoussée de toute part, souffrait crucllement l’armée ; pour la ramener à la République, il suffisait de lui montrer un peu de compassion, de lui donner un peu d'amour.
C'est ce que le peuple parisien avait si admirablement compris en souscrivant, à la fin de 1869, pour le rachat de deux soldats, envoyés en Afrique parce qu'ils avaient osé assister à une de nos réunions publiques.
C'est ce que Flourens avait essayé de faire, en créant dans la Marseillaise la Tribune militaire, où il défendait, sous sa responsabilité personnelle et sans jamais compromettre ceux qui lui confiaient leurs griefs, les intérêts jusqu'alors si abandonnés de l’armée française.
Cette tâche lui avait valu beaucoup de sympathies parmi les soldats, et les officiers jusqu'au grade de capitaine. Quant aux menaces des colonels et des états-majors, de tous ces traîneurs de sabres, ignorants de la guerre, abêtis par la triste oiïisiveté des casernes, bons tout au plus à massacrer des ouvriers désarmés dans les rues d’Aubin ou des Arabes armés de fusils à pierre dans la Kabylie et à fuir ignoblement devant les Prussiens; quant aux colères de toute cette fine fleur du jésuitisme militaire et du bonapartisme, qui a coûté pendant vingt ans si cher à la France et l'a si bien trahie à l'heure du danger, il avait profondément mépris menaces et colères.
Ainsi avait commencé à se moraliser l’armée. Comprenant l’abjection de leurs chefs, l’infamie du despotisme qu'ils étaient chargés de défendre contre la nation, les meilleurs soldats ne voulaient plus du service, désertaient en foule.
Plusieurs de ces braves gens étaient aidés à l'étranger par Flourens. L'un d’eux vint de Bruxelles à Londres. Plus tard, celui-ci fut traître à la cause sacrée qu'il avait promis sur son honneur de venger, se laissa entraîner dans la voie du mal par le faux ami qui trahissait Flourens avec l'espoir de gagner quinze mille francs de rente. Mais alors il était honnête, et paraissait bien décidé.
Ce jeune homme était intelligent, instruit ; il semblait
avoir en lui le cœur viril d’un Agésilas Milano, de ce soldat qui fit siffler aux oreilles du tyran de Naples sa balle régicide.
Pendant quatre jours, Flourens le mit à l'épreuve, l'entretenant de la grandeur, de la sainteté, de la nécessité de l'œuvre de salut et de rédemption qu'il s'offrait à tenter. Il s’assura que quatre autres sous-officicrs, nouveaux sergents de la Rochelle, étaient d'accord avec lui.
Quand il vit que sa résolution était ferme et ne s’ébranlait point, il le laissa partir avec les instructions et les moyens de succès nécessaires.
Faire frapper ce moderne César de pacotille par son armée, au milieu d’une revue solennelle et d'un état-major de complices dû Deux décembre, entre Canrobert le lâche et Bazaine le traître, donner aux soldats ce noble moyen d’expier leur participation au forfait, de laver cette tache de déshonneur qui souillait l’armée française; puis, accourir avec le peuple arir:é de bombes pour fraterniser avec les vengeurs, et marcher à leur tête à la conquête de la délivrance commune, que pouvai-il y avoir de plus beau ?
Et si même ne réussissait point ce complot, quel admirable effet moral ne devait-il pas produire! Le peuple, assuré par un fait aussi brillant qu'il existait d'ardentes sympathies pour sa cause dans l’armée, était puissamment encouragé à briser le joug.
Le tyran, lâche et féroce, complétement isolé au milieu d'un peuple qui le détestait, n'ayant pour lui que son armée, se voyait abandonné, menacé de mort même par celle-ci. À chaque geste d’un garde de son palais, il pouvait croire que celui-ci allait le châtier de ses crimes.
Cette crainte devait l’affoler, le rendre plus stupide, plus incapable de prendre aucune résolution sensée que jamais, le précipiter dans les insanités finales, dans l'abime.
Même découvert par la police, même fournissant à celleci qui n'est guère clairvoyante un-sujet de triomphe, ce complot militaire était donc utile et salutaire. Il devait hàter la catastrophe suprême; c'était un devoir de bon citoyen pour Flourens de le tenter.
Permis aux burgraves du parti républicain qui, n n'ayant
jamais rien fait, n'ont jamais commis aucune faute, qui nous ont laissés pendant vingt ans sous le régime corrupteur de l'empire, et nous y auraient laissés éterneHemént malgré leurs beaux discours et leurs beaux articles de journaux, si le peuple n'avait trouvé des serviteurs plus actifs et plus pratiques, permis à ces vénérables perruques, à ces pères conscrits de la démocratie, de faire ici la moue.
Vous avez donné à la police impériale, diront-ils à Flourens, les moyens de faire le plébiscite, en terrifiant les imaginations provinciales par une fantasmagoric épouvantable de poignards, d’épées et de bombes.
- Eh! oui, bonnes gens. C’est précisément ce qu'il fallait. De l’action, de l’action, toujours de l’action et toujours de l'audace.
Sans le plébiscite, ne serions-nous pas encorc en empire; et l'empire ne se transmettrait-il pas tranquillement, peutêtre à l’heure qu'il est, au petit scrofuleux, à travers les dithyrambes de Belmontet et les joyeuses illuminations de la France entière?
Les Olliviers, esprits mesquins et bornés, ne voient jamais que les résullats immédiats et directs des faits. Ils ne comprennent pas la logique des événements qui gouverne le monde de l’activité humaine, que les ignorants appellent providence, destinée, fatalité, qui, d'un événement capital et décisif, en fait dériver une série d'autres, inévitables, à plus ou moins courte échéance, qui, d'un mensonge plébiscilaire triomphant, fait sortir la ruine de l'Empire.
Le pléhiscite de Bonaparte. — Procès de Blois. — Crime de Bonaparte -en Orient, une insurrection trahie.
Bonaparte, harcelé par l'opposition à l'intérieur, sentant qu'il a perdu toute puissance morale et n’a plus d'appui que
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les baïonneltes, veut une guerre victorieuse pour relever le prestige impérial, pour avoir la force de faire un second” coup d’État contre l'hydre républicaine renaissante, pour fonder sa dynastie en couronnant le petit Louis au milieu de flots de sang et de gloire.
Il fait venir Ollivier. « Dites au peuple que les démagogues menacent le repos de l'Europe; qu'il vote oui, et nous les exterminerons, et nous aurons une longue période de paix.)
Olivier fait voter oui. Cela n'est pas bien difficile. D'abord, cela ne signifie rien, parce que le vote contraire qui
condamne. l'Empire n'a pas de sanction, n'a pas en soi la foree de contraindre l'Empire à se démeifre. Ce vote n'est ni sincère, ni libre, ni éclairé.
La masse, grâce à l'éducation donnée par les ignoran- {ins, professeurs acharnés de l’obéissance passive, est profondément ignorante et indifférente; elle votera toujours
ui aux ordres de quiconque tiendra en main le pouvoir.
Les Arabes nous appellent les Oui-oui. Ce mot, en effet, forme le fond de notre langue. Peuple essentiellement poli et doux, Lien élevé et docile, nous ne savons rien refuser à qui sait nous bien demander.
Surtout à qui demande avec la grâce charmante d'Ollivier, de ses préfets, sous-préfets, gardes champètres et autres menus agents de terrorisation électorale.
: Donc, Ollivier apporte à son maître le plébiscite demändé. Aussitôt, l'omnipotence impériale étant consacrée à nouveau, la nation ayant abdiqué pour la seconde fois, dans les mains du maitre, tous ses pouvoirs, toutes ses libertés, toutes ses garanties de salut, le maitre déclare la guerre à propos de bottes, à propos d’un Ilohenzollern.
Il a promis la paix, mais on lui a donné le droit de tout faire. Donc, la guerre convenant mieux, d'après lui, à ses intérêts dynastiques, il fait la guerre.
Et la guerre le tuc, et sauvera la France, ct fondera la République universelle, les États-Unis d'Europe.
De l’action, toujours de l’action. Vingt fois vous échouere, la vingt et unième vous réussirez.
Et ne vous défiez point tant de ceux qui viennent vous offrir leurs services pour agir. La manie de voir partout des traîtres, payés par la police, est désastreuse pour qui veut conspirer. Elle réduit à l’inaction, à l'impuissance.
Tous vos auxiliaires ne seront peut-être pas également bons, également honnêtes. Qu'importe? Soyez confiant, et allez de l'avant: Même un espion, «un mouchard, » un agent provocateur, peut rendre à la bonne cause de très-grands services,
Car la police « est essentiellement maladroite. Les honnêtes gens sont”toujours en définitive les plus fins; la suprême adresse, c’est la probité, c’est la-droiture d'intentions, c’est le dévouement ardent et inébranlable à la cause sacrée de l'humanité.
Que nous importe d’être espionnés? Aucun espion ne sera jamais assez éloquent pour dire à ses maîtres, aux assassins des peuples, avec quelle force nos cœurs généreux les méprisent et les détestent.
Et si les espions parviennent à découvrir un de nos complots, ils peuvent tout au plus nous faire condamner à . mort. Comme nos sublimes principes sont essentiellement justes et vrais, ces principes triompheront même par notre mort.
Ceux qui ont crucifié Jésus ont fondé le christianisme, si beau à son aurore, malgré sa tache théocratique originelle, si odieusement dégénéré depuis.
Les amis de Flourens qui avaient comploté avec lui furent arrêtés à Paris sur la délation de son faux ami. Réfugié à Londres, Flourens regretta amèrement de ne ” point partager leurs souffrances ; il les croyait encore tous fidèles. Mais, il se jura à lui-même de les venger bientôt.
Afin de produire plus d'impression sur les esprits des badauds de province, Ollivier réunit plusieurs séries d'accusés entièrement distinctes, d'accusés qui n'avaient jamais
coqnu les projets de Flourens, et de cette vaste macédoine composa le procès de Blois.
Lequel procès fut jugé par Zangiacomi et les autres bourreaux à hermine de l'empire, avec leur impartialité habituclle, Les condamnations oscillèrent entre vingt-cinq et cinquante ans de déportation. Mëgy, pour avoir défendu la loi, les armes à la main, comme tout bon citoyen devrait le faire, fut condamné aux travaux forcés.
Flourens, pour sa part, eut, avec quelques autres, la déportation à perpétuité ; plus six années d'emprisonnement auxquelles il avait été condamné antérieurement pour menus délits de presse et de réunions publiques. La perpétuité, plus six ans ! Décidément les juges bonapartistes fai-
saient trop de zèle, meltaient Flourens dans le cruel em-.
barras de ne pouvoir jamais expier ses forfaits contre l'empire, les limites de sa vie n’y suffisant plus.
Mais, déjà l’attention publique, un moment occupée par la mise en scène formidable du procès de Blois, n'y faisait plus attention.
Car, elle était distraite par d’autres événements pleins de menaces terribles. Et avant même que les juges bonapartistes eussent achevé leur tâche, chacun put prévoir que les condamnés seraient bientôt délivrés.
Le plébiseite avait été voté, non sans lutte et sans résistance énergique de l’intelligente et courageuse population ” parisienne. Des barricades avaient surgi aux points mêmes
où Flourens avait donné l'exemple d’en élever; le sang de
jeunes gens héroïques avait coulé sur ces barricades.
Enthousiasmé par ces nouvelles qui lui donnaient l’espérance de pouvoir encore peut-être sauver sa patrie de l’invasion étrangère, de la ruine et de l'opprobre, Flourens quitte Londres secrètement une nuit, se déguise à Liège, et, sa trace étant bien perdue par les agents bonapartistes qui le surveillaient à Londres, arrive au pont de Kehl.
1! allait le franchir, quand il rencontre un enfant qui rap. portait de Strasbourg des journaux français. Il achète ces
journaux qui arrivaient à l'instant de | Paris, et annonçaient que l'ordre y régnait.
Flourens réfléchit alors qu'il vaut mieux attendre une occasion, sérieuse et décisive, d’aller verser son sang pour la République à Paris. Ollivier avait mis sa tête à prix. À quoi bon aller se faire prendre inutilement, quand on a l'espoir d’être utile à une cause sacrée ?
D'ailleurs, l'impulsion est donnée ; le mouvement de chute de l'édifice impérial est visible. 11 n’y a qu’à patienter un peu et laisser faire au temps. La logique des événements | donne tout au plus quelques mois encore d'existence à l'empire.
Afin de s'ôter à lui-même la tentation de retourner prématurément à Paris, Flourens part pour la Grèce. Des lettres, qu'il avait reçues à Londres de ses amis d'Athènes, le prévenaient qu'un mouvement révolutionnaire se préparait en! ce pays, que la population hellène, si indignement trahie par son gouvernentent lâche et faux dans la question crétoise, ne demandait qu’à jeter bas le misérable roitelet, ennemi de son peuple, agent de la politique étrangère contre ses propres sujets.
Flourens avait laissé la noble insurrection crétoise écrasée, mais non finie. Il s'était profondément attaché à cette brave population si courageuse et si opprimée.
Là encore 1l avait retrouvé la main froide ct rmalfaisante de Bonaparte, qui partout s'opposait à l'émancipation des peuples. Plus que jamais il s'était convaineu que la révolution européenne devait concentrer tout son effort à Paris :
Je n’ai jamais chargé qu’un être de ma haine, Sois maudit, à Napoléon!
Pendant une année entière, il avait lutté, souffert, espéré avec les Crétois. Il avait combattu avec eux dans les mille escarmouches dela montagne, vécu avec eux de racines sauvages, d'herbes bouillies, sans viande et sans pain. Il «tait . devenu Crétois de cœur. *
FIN DE L’EMPTIRE. 25
Quand la politique de Bonaparte eut réussi, à force de trahisons, à faire succomber les insurgés crétois, Flourens n'oublia point ses amis de la grande île et les devoirs que l’affectien réciproque lui avait créès envers eux.
H retourna donc à Athènes pour remplir ces devoirs, et y fut aussitôt traqué par l'ambassade française, qui demanda son extradition au gouvernement grec. Celui-ci, hébété par la peur de Bonaparte, se couvrit de honte en accordant cette extradition. Mais le peuple soutint le proscrit, l’entoura de son affeclion, empêcha par son énergique attitude l'opprobre de l’extradition.
Ineptie des diplomates de l'empire. — Candidature d’un Hohenzollern ‘au trône d'Espagne. — Antlagonisme nécessaire entre la Prusse et la France impériale.
Cependant, la catastrophe bonapartiste se précipitait avec une rapidité foudroyante.
Ce Borgia, égaré au milicu de notre siècle, ce personnage hétéroclite, bâtardé de Hollandais et de Corse, qui n’a même jamais pu parler correctement et sans accent étranger la langue française, qui comprend bien moins encore le noble génie français, toul antipathique à sa nature louche, fausse ct perverse, ce Bonaparte était parti en guerre.
Parti sans savoir ni ce qu'il allait faire, ni comment il le ferait. Parti comme partaient au seizième siècle routiers ct condottières, à la tête de troupes de malandrins, pour conquérir du pays, forcer des villes, piller des maisons, violer des femmes et voler des bourgeois.
Tète baissée, il avait donné dans un piége grossier.
La diplomatie française du Bas-Empire, devenue la risée du inonde entier par son incapacité, sa sultise et son infa-
26 PARIS LIVRÉ. tuation grotesque d'elle-même, avait rempli les deux hémisphères de l'éclat de ses fautes.
En tout pays, elle n'avait commis que des erreurs. Et chacune de ces erreurs avait roûté à la France la vie de plusieurs milliers de ses fils, la subsistance de nos populations, gaspillée en expéditions insensées, désastreuses, au Mexique, en Crimée, en Chine, en Cochinchine, à Rome, un peu partout, afin de jouer au soldat, ou plutôt au gendarme de la réaction universelle.
L’unique résultat de toutes ces courses extravagantes à travers le monde avait été de nous faire détester partout. Les peuples qui, depuis 1789, avaient cru et espéré en nous, qui nous avaient aimés à cause de notre révolution aux principes vrais, féconds et bienfaisants, s'étaient pris à nous détester.
Car, ils nous voyaient, aux ordres d’un policier couronné, aller partout démentir nos principes; restaurer le droit divin, égorger lâchement les républiques," les patriotes du Mexique comme ceux de Mentana.
Et ils nous entendaient, sans cesse, au milieu de notre triste décadence sénile, faire retentir à leurs oreilles nos sottes fanfaronnades chauvines. La grande nation! le grand peuple! le peuple initiateur qui a vaincu, soumis à son joug toute l’Europe, qui est gouverné par ce soleil de bravoure, d'intelligence, de toutes perfections, appelé Napoléon ll.
Oh! combien cela était agaçant! Nous comprenons la rage des Prussiens qui pillent, ravagent et tuent avec tant de satisfaction nos provinces, qui veulent exterminer Paris, anéantir ce nom français, devenu insupportable à toute la terre.
Si nous étions Prussiens, nous en ferions tout autant, et nous aurions grandement raison de le faire. Cette vanité si bête, cet orgueil si peu justifié des Français du Bas-Empire méritent un châtiment sévère.
L'ambassadeur français à Berlin, que l'on a si injustement accusé, n'était ni plus sot, ni plus incapable qu'un autre.
Le
Tout représentant de la diplomatie impériale aurait agi de mème à sa place.
Ces diplomates, fils de familles arrogants et nuls, grands noms de l'ancienne monarchie tombés sur de petites têtes, ne savaient rien du monde moderne, n'y comprenaient rien. Ils avaient daigné mettre leurs noms et leurs titres brillants au service de l’Empire, afin que l'Empire les dotât de plusieurs centaines de mille francs. Ils tenaient à bien boire, bien manger, à avoir de belles maïtresses, de beaux chevaux et de beaux équipages. Du reste, ni les intérôts de la France, ni ceux de l'humanité ne les inquiétaient guère.
Étrangers au milieu des peuples chez qui ils représentaient la F rance, ignorant même souvent la langue de ces peuples, et toujours leur vie, leurs progrès militaires et vivils, leurs aspirations, leurs amours et leurs haines, ils . passaient le temps à ceci : à
A regretter les nuits de la Maison dorée, où ils avaient fait leurs cours d'histoire et de géographie moderne, le ventre à table avec de gais soupeurs ; à regretter les déjeuners du café Anglais, où l’on s’inquiétait si peu de l’ethnographie, de l'avenir des différentes râces européennes, des agrandissements de telle ou telle puissance, mais où l'on parlait si agréablement sport, filles et truffes.
- Du reste, ces aimables viveurs ne faisaient que suivre le torrent ; l'Empire ayant systématiquement corrompu la jeuesse, rendu la vie charmante pour quiconque possédait par héritage, ou acquérait, soit en se vendant, soit en agiotant, vingt mille livres de rente.
Et les diplomates ne valaient pas moins que tous les autres fonctionnaires civils et militaires de l’Empire. Ils étaient tous également ineptes, incapables, corrompus et ignares. On conçoit aisément qu’aiñsi servie la France ait dù chavirer.
La candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne n’était évidemment qu'une feinte, destinée à tromper l'im-
bécile Bonaparte. Ni les Espagnols ne voulaient de l’AHc-
mand, ni l'Allemand ne pouvait sérieusement prétendre au trône de Charles-Quint. IL n’y avait qu’à laisser tomber de soi cetle bourde monarchique, aussi irréalisable que le
mariage proposé par Théodoros, empereur d’Abyssinie, à
Victoria, reine d'Angleterre.
Surtout, il ne fallait pas s'en méler, Napoléon ayant la main très-malheureuse. Le meilleur moyen de ne pas faire prendre Île Hohenzollern par les Espagnols était de ne rien dire.
" 1] aurait suffi, en effet, que Bonaparte témoignât à un peuple, avec samorgue habituelle, le désir de ne pas lui voir prendre un roi, pour que ce peuple s’empressât de prendre ce roi, fût-il réputé détestable.
: Etcela, dans le seul but de montrer clairement la haine et . le mépris, que chacun ressentait en tout pays pour l'empereur des Français.
Quant à la Prusse, elle ressentait plus vivement encore que personne cette haine et ce mépris. Aussi le cœur lui
tressaillit-il de joie, quand elle vit Bonaparte tomber dans :
le panneau.
Humiliée sans pitié, foulée aux pieds, mutilée par le premier Bonaparte qui ne sut ni la tuer entièrement, ni la laisser vivre et s'en faire une amie, la Prusse avait de cruelles injures bonapartistes à venger, et 1815 ne lui avait pas suffi.
Perfectionnant encore la pitoyable tactique de son oncle vis-à-vis de cet ambitieux voisin, supérieur en cela à Napoléon Le comme le désastre de Sedan a été supérieur à celui de Waterloo, Napoléôn Il avait trouvé le moyen de favoriser tous les agrandissements de la Prusse et cependant de l’irriter de plus en plus contre la France.
Et d’ail'eurs, une guerre d’extermination entre la Prusse et la France était commandée par la logique des évènements, depuis le jour funeste où la France se donna pour maitre Bonaparte-Verhuel.
eæ
Aux traités de 4815, la Sainte Alliance avait proscrit du trône de France la famille Bonaparte, réputée dangereuse au repos de l'Europe.
Quand la réaction européenne eut vaincu en 1848 à Paris, aux journées de juin, et à Rome, à Berlin, à Vienne, effrayée pour le maintien de ses priviléges et de son despotisme, elle laissa volontiers museler le peuple parisien pañ un Bonaparte.
Elle crut ou feignit de-croire à cette déclaration : « L'empire, c’est la paix; » même elle rampa platement devant le vainqueur de l'hydre révolutionnaire; tous les journaux conservateurs de Londres et de l'Allemagne chantèrent. hautement les louanges du sauveur de la religion, de la famille, de la propriëté et de l’ordre. ,
Mais cette belle alliance entre despotes ne pouvait longtemps durer. Bien vite les réactionnaires étrangers s’aperçurent que, fidèle à ses origines, l’Empire français devenait menaçant pour la conservation de cet équilibre européen, composé de l'esclavage de tous les peuples, qui leur est si cher.
Monarchie militaire, fondée par une usurpation violente, l'Empire ne pouvait, en effet, se maintenir que par une guerre dynastique. On ne vit pas uniquement de coups d'État ; il faut bien les assaisonuer d’un peu de gloire, ct, quand la force de terreur et de compression du premier est épuisée, conquérir du territoire étranger et quelques lauriers. avant d'en essayer un second.