‹ Paris livréChapitre 3 sur 20 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

La Prusse examine les forces de sa rivale. — Décadence militaire du Bas-Empire français. — Décadence civile — La cour des Tuileries.

Dès que la France se donnait à un Bonaparte, il devenait

donc nécessaire. que l'Europe vint un jour la terrasser.

RE, DS D D né

L’exécuteur naturel de cette haute œuvre était la Prusse. * Celle-ci de longue main s’y prépara ; elle commença par . jeter un regard curieux et intelligent sur sa rivale, et fut rassurée par cet examen. Les succès de l’armée française en Italie conlre les Autrichiens ne firent que la rassurer davantage. |

L'empereur, général en chef, avait: montré dans cet campagne une incapacité militaire complète : ni plan, ni stratégie aucune ; quand on s'était trouvé en nombre suffisant, on avait marché de l'avant, heurté l'ennemi, combattu au hasard; même, ce général en rhef avait failli, à force d’ineptie, perdre son armée, qui fut sauvée par un de ses eutenants. L

On vainquit, parce que les soldats français sont braves, parce que les Autrichiens n'avaient pas un seul bon général, parce que les Hongrois ne se battaient pour l'esclavage de l'lialie qu'à contre-cœur et. fort mal; mais l'état-major, sauf quelques rares exceptions, ne valait guère mieux du côté des Français vainqueurs que du côté des Autrichiens vaincus.

Quant aux autres campagnes de l’Empire, elles ne valaient même point la peine de préoccuper un seul instant la Prusse, Battus par les Mexicains, empoisonnés par le vomito negro, mourant par milliers sur la plage homicide de la Véra-Cruz, assassinant pour la satisfaction de l’aventuriére espagnole les braves garibaldiens à Mentana, pillant ignoblement les infortunés Chinois afin de leur faire connaître les bienfaits de la civilisation bonapartisie et d'enrichir Palikao- Montauban, les soldats français humiliés, vaincus, inutilement courageux, champions fidèles, bien malgré eux, de l'injustice et du mal, semblaient plus dignes d'être pris en compassion que d’être redautés ou sérieusement étudiés.

A l’intérieur, le spectacle était plus navrant encore et facilement observé par les Prussiens; volontiers on ouvrait à leurs espions, couverts de titres et de décorations, nos arsenaux, nos parcs d'artillerie, nos forts, et on les guidait,

avec une superbe confiance et une charmante politesse, à travers un bric-à-brac pitoyable; on leur faisait admirer des canons dignes du temps où fut inventée la poudre ; ils admiraient complaisamment avec cette fausse et jésuitique bonhomie allemande, mais se détournaient pour rire.

On leur expliquait, avec force détails, la supériorité, au point de vue de la juste.se du tir et de la solidité de l'arme, des canons anciens sur ceux qui se chargent par la culasse. Ils approuvaient tout, louaient tout, et s’amusaient fort de l’imbécillité d’un peuple jadis grand, tombé maintenant en pleine décadence, en pleine infatuation sénile de ses défauts et de ses ignorances. |

Dans toutes les armes savantes, ils trouvaient même routine aveugle, même stupidité systématique. Au génie, ils voyaient des généraux couverts de crachats, constellés de croix et d'étoiles, mais ignorants comme des carpes, entêtés comme des mulets. Avec quelques phrases inintelligibles sur les fronts de Cormontaigne et les fortifications à la Vauban, ces ânes galonnés, qui n'avaient jamais rien étudié, ni rien compris, répondaient à tout.

Et leurs fortifications, il fallait les voir, construites au pied même des murs de la ville, plus qu'inutiles, dangereuses même dans un siècle d'artillerie à longue portée.

Quant aux inventions récentés de la grande guerre américaine, à toutes ces applications ‘de la science, de l’industrie, aux engins de guerre, que les Prussiens se sont si bien appropriées, il ne fallait même point leur en parler. Ces culottes de peau, fidèles aux saines traditions, n’admettaient que ce qu'ils avaient appris à l'école et ne concevaient point de progrès par delà ce qui se répète servilement aux inspections. |

À toute idée d'innovation, ils souriaient dédaigneusement. Les canons rayés et les fusils de M. Chassepot leur paraissaient de très-fortes nouveautés, qu'il n'était point permis aux esprits sages de dépasser.

Ainsi, les Prussiens connaissaient beaucoup mieux les

ressources militaires de la France, qu’elle-même ne les connaît. Quant à l’armée de ligne, réduite à l'office d'armée d'occupation des grandes villes, de renfort de la police, elle leur faisait pitié. Ils la voyaient commandée par des généraux d’antichambres, par des officiers danseurs de cotillon chez l’impératrice ou buveurs d’absinthe dans tous les estaminets des villes de garnison. Ils savaient que tous les esprits indépendants, généreux, hardis, en étaient systématiquement exclus, que pas un jeune homme intelligent n'y pouvait arriver à l’épaulette, récompense ordinaire de la servilité, du bonapartisme et de la lâcheté devant le pouvoir. ‘

Dans le civil, ils observaient la même décadence. Rien qui pt faire vibrer la fibre nationale, éveiller les grands sentiments, susciter les grandes hardiesses et les grands dévouements. Plus d’éloquence, les périodes ampoulées de quelques avocats sans cœur, sans intelligence du vrai et du bien, des Jules Favre et des Rouher. Plus de beaux-arts, des bustes et des portraits de l’empereur, de ses complices, seule inspiration permise, ou bien des tableaux insipides et froids de bataille, avec Bonaparte au centre. Une musique efféminée, malsaine, célébrant toujours la jouissance, jamais le devoir et le dévouement. Une littérature de prostitution, ne parlant qu'aux sens, affadissant l'esprit par de sottes inventions d'aventures impossibles et d’amours absurdes. L'agiotage, la spéculation sur la rente ou sur les maisons, le brocantage des litres de chemins de fer, de mines, de ports et d'usines, devenus l'unique passion de la jeunesse, La courtisane éclipsant la femme honnète; celle-ci hébétée par les jésuites et leur confiant l'éducation des générations nouvelles.

Ces espions prussiens visitaient aussi la cour, dinaient au château, chassaient-à Compiègne. Là ils étaient plus rassurés encore sur l’affaissement et l’incurable décrépitude de la France. 1ls voyaient l'héritier du trône de France, un pauvre enfant scrofuleux, accablé d'une hideuse hérédité

de vices moraux et physiques, élevé par des prêtres hypocrites et méchants dans la haine du dix-neuvième siècle de lumières, de fraternité universelle, où nous vivons, instruit au mépris des hommes par de vils laquais vêtus en généraux, façonné à toutes les superstitions par une mère sotte, ignorante et bigote, cherchant avec elle des trèfles à quatre feuilles pour conjurer le danger des balles, n'apprenant rien de bon, de sensé ni d’utile.

Ils voyaient cette méchante femme entourée d'aventurières comme élle, de scélérats comme son mari, discuter hardiment toute question, se mêler de politique, protéger le pape pour le repos de son âme, interdire le cours de tel professeur, le livre de tel savant, parce que son confesseur y trouvait du danger pour le catholicisme. Ils la voyaient présider le conseil des ministres, et décider en suprême rcssort des plus graves intérêts de la France, auxquels elle ne comprenait absolument rien.

Ils voyaient chaque jour s’affaisser davantage le mari de cette femme. À peine les excitations de la débauche pouvaientelles l’éveiller d'une torpeur sans cesse croissante. Penser, vouloir, Comprendre, lui était devenu complètement impossible. {l laissait gouverner son empire par des ministres incapables, tels qu'Ollivier,-et ne songeait plus qu'à jouir des dérhiers restes d’une vie criminelle et à transmettre la couronne à son fils.

Ni la risée universelle de l'Europe, ni les terribles dédains de la diplomatie étrangère, ni les continuels échecs de sa politique réactionnaire et catholique, ni l'indignation croissante de tous les citoyens honnêtes et éclairés de la France, ni l'éclat de rire sarcastique de la Lanterne répété par deux millions de bouches, n'avaient le don d’émouvoir ce tyran hébété. [1 se sentait choir chaque jour davantage, et ne savait plus, dans celte boue liquide où s’effondrait l'empire, comment trouver un point d'appui solide.

Son regard, toujours vague, inconscient, terne, même aux meilleurs jours de la jeunesse et du succès, s’abimait main-

tenant dans une atonie complète. Bien boire et bien manger en compagnie de quelques vieux complices, derniers débris de la bande du Deux décembre, était son unique plaisir. Ces courtisans abjects lui persuadaient que jamais la France ne lui échapperait, que son fils en hériterait paisiblement, « comme hérite le pauvre paysan de la chaumièré paternelle. » Et il s'efforçait de les croire.

Jugeant de la France d’après ce mônde officiel, au retour de leur campagne d'observation sur les bords de la Seine, les espions prussiens disaient : « C’est une nation finie. »

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