CHAPITRE XVIII
Dans les ptys pourras d'éUblbscmenU de bienfaÎMiice, la mendicité est un délit. — A Paris, c*est un métier. — Anciennes corporations. — Le Cocsre. — Cagoux. — Orphelins et polissons. — Rifodés. — Marcandicrs.
— Piètres, malingreux, Trancs-mitoux. — Sabouleux, batteurs de dig-dig.
— Callots, liubains, coquillards. — Courtaux de bootange, narquois. — Le ballet de la Nuit. — La cour des Miracles. — L'enclos Saint-Jcan-de- Latran. — Ordonnances coercitiTes. — Cbasse-gueux. — Jean Douct de Romp-Croissant. — Projet pour l'utilisation des mendiants — Le renfermement des pauvres. — L'hôpital général. — 40,000 mendiants. — Les inTalides. — Nouvelles ordonnances. — Le Mississipi. — Instructions aux intendants. — Transportation. — Enlèvements. — Bains de sang humain.
— Lettre de Lonis XVI. — Décret du 20 mai i790. — Dépôts de mendicité. — Retour au passé; décret de Tan II. — EfTorts de la Convention.— Ineptie du représentant Lelong. — Propositions violentes. — Thuriot. — Arrêté de la commune. — Le bon temps du Directoire. — Mendiants sinon voleurs. — Arrêté constitutif du 12 messidor an YIII.
« Pauvreté n'est pas vice, » dit avec raison notre vieux proverbe; mais entre l'indigence qui est un malheur pour celui qu'elle atteint et la mendicité qui est un délit pour celui qui l'exerce, il y a une diffé-»
4 LA lE.NDlClTl
rence essentielle dont on ne tienl pas assez souvent compte. La mendicité est tolérable, et jusqu'à un certain [Kiint, un cas de légitime défense, dans les pays où nulle mesure collective n'est prise pour porter secours à la misère; mais dans ceux qui, comme le nôtre, gardent au budget une large part pour les malheureux, qui ont, en delioi*s d'un système hospitalier complet, des instituts de bienfaisance, des maisons de refuge, des fonds de charilé sans cesse renouvelés, qui ont frappé avec justice certains plaisirs d'une taxe spéciale qu'on appelle le droit des pauvres, qui, pour veiller sur les déshérités de la fortune et de la force, ont organisé des administrations habiles et prévoyantes qui peuvent, dans des conjonctures heureusement exceptionnelles, prenant l'homme avant la naissance même, le conduire tout le long de la vie jusqu'à son heure dernière, qui, au besoin, savent mettre un instrument de travail aux mains de ceux qu'ils recueillent ; dans les pays qui ont inscrit l'assistance dans leurs lois, la mendicité n'a point de raison d'ètrc ; elle est attentatoire à la liberté générale et elle doit être interdite.
C\*sl ainsi du moins que le comprend la législation franvaise, et le code pénal l'explique à l'article 274 : d Toute personne qui aura été trouvée mendiant dans nu lieu i^our lequel il existera un établissement public fiiin d'obvier à lu mendicité sera punie de trois à
HISTORIQUE. h
six mois d'emprisonnement, et sera, après l'expiration de sa peine, conduite au dépôt de mendicité. » A première vue, il peut paraître cruel d'empêcher l'homme dénué qui souffre et qui a faim d'étaler sa misère en plein jour et de dire aux heureux qui passent : a Ayez pitié de moi ! » mais si Ton a le courage de prendre cette maladie sociale corps à corps, on arrivera vile à cette conviction que, sauf certains cas extraordinairement rares, la mendicité est, pour ceux qui la pratiquent, un métier comme un autre, avec des chances bonnes et mauvaises, avec des chômages, des mortessaisons ; c'est une industrie aléatoire qui presque toujours assure la subsistance et parfois permet la débauche. Les mendiants qui pendant la journée nous ont fatigués et apitoyés de leurs doléances, le soir connaissent le chemin qui mène aux estaminets impurs de la rue Galande ou de la rue Sainte-Marguerite-Saint- Antoine ; tel homme arrêté parce qu'il poursuit les passants de son insistance agressive est trouvé porteur d'une somme équivalente à huit ou dix francs; c'est là l'espèce la plus commune.
Il en est une autre qui se rencontre moins fréquemment, mais qui existe, et de temps à autre fait parler^ d'elle dans les journaux : c'est le mendiant avare qui ihésaurise, se nourrit de rogatons et d'épluchures, amasse les liards et les sous au fond de sa paillasse, et meurt un beau jour sur un capital improductif dont
la rente eût largement suffi à le faire vivre. Il ne sera pas impossible, lorsque nous parlerons de l'indigence, de signaler des infortunes réellement imméritées et douloureuses ; mais en étudiant la mendicité, on se heurte contre des faits de paresse, d'inconduite, contre des habitudes invétérées sur lesquelles viennent échouer la rigueur et la bienveillance, et Ton acquiert la conviction que les mendiants font tort aux pauvres.
Dans notre grande ville^ la plaie de la mendicité était autrefois si particulièrement saignante et manifeste, qu'elle a frappé tous les yeux, qu'il n'est pas un historien qui n'en ait dit son mot, et que les documents subsistants, — arrêts de parlement, ordonnances de prévôté, édits royaux, — permettraient d'en écrire une histoire complète, détaillée et même anecdotique. La mendicité était tellement entrée dans nos mœurs, qu'elle fonctionnait régulièrement, comme une sorte d'institution consentie ; le personnel s'en renouvelait perpétuellement par les soldats réformés ou mutilés qui n'avaient plus d'autre aide que le recours à la charité publique. C'était une corporation très-sérieuse, ayant ses coutumes, ses règlements, groupée autour d'un chef électif qu'elle reconnaissait, et qui bien souvent fut assez forte pour se maintenir intacte, redoutée au milieu de la ville, et pour repousser loin d'elle les attaques a main armée dont elle fut l'objet.
HISTORIQUl^. 7
Sauvai nous a précieusement conservé le nom des catégories qui divisaient ce monde étrange en corps de métiers où Ton n'était reçu qu'après apprentissage, épreuves et surnumérariat.
Le chef suprême de ces bandes, qui n'étaient indisciplinées qu'en dehors de leurs repaires, s'ap[)elait le Coësrc, mot probablement rapporté des croisades par quelque association de pèlerins mendiants ou emprunté à la langue calo, parlée par les bohémiens, mais venant certainement du nom persan Kosrou, Kosrew, dont les Grecs ont fait Cosroës. Directement au-dessous de lui, grands officiers de cette couronne de méfaits, venaient les cagoux ou archi suppôts, professeurs d'argot, surveillant la rentrée de la taxe imposée à chaque membre de la confrérie au pro6t de son monarque, détenteurs des secrets du métier, et enseignant aux nouveaux venus la fabrication de l'onguent qui produisait des plaies hideuses quoique insensibles*. C'était là rétat-major de l'armée de la fainéantise ; cette malsaine aristocratie était très-Iière des fonctions qu'elle s'était attribuées, et elle se nommait volontiers les gens de la petite flambe ou de la courte épée.
* La base de celle pommade n'est plus un mystère ; elle se composait de Yechelioscopia, petite euphorbe, Tulgaircment appelée réToilleinatin, et de l'éclairé (chelidonium majtu), trè&commune près des TÏeux murs, où les immondices semblent l'attirer et la retenir.
La troupe était plus humble, mais, comme on va le voir, elle ne manquait point d'imaginalion lorsqu'il s^agissait de faire sortir des escarcelles les deniers qu'elle convoitait. Les orphelins et les polissons, réunis par groupes de Irois ou quatre, s'en allaient par les rues, grelottants, demi-nus, pleurant et demandant du pain ; les rifodés, accompagnes de femmes et d'enfants qui étaient à eux ou à d'autres, montraient des certificats attestant que leurs biens avaient été détruits par la foudre. Les marcandiers étaient des marchands que l'incendie avait réduils à la misère ; les piètres excellaient à se ficeler les jambes contre la cuisse et à traîner entre deux béquilles leurs membres écloppés; les malingreux, jaunes et amaigris, étalaient leurs plaies factices; les francsmitoux, à l'aide de ligatures, contrariaient si bien le jeu de leurs veines, qu'ils en tombaient en syncope; les sabouleux se roulaient par Icrre avec sauls de carpe et contorsions, écumaienl, grâce à un morceau de savon placé dans la bouche, et feignaient d'être épileptiques, exactement comme les batteurs de dig-dig que les agents de police ramassent encore sur nos trottoirs.
Quelques-uns se donnaient comme une sorte de miracle vivant, comme une preuve de l'excellence du culte das saints : les callots, qui prétendaient avoir élé subitement délivrés de la teigne par un pèlerinage à
sainte Reine ; les hubains, que rintercession de saint Hubert avait guéris de la rage ; les coquillards, qui Tendaient des coquilles bénites aux autels de saint Jacques et de saint Michel. D'autres avaient des habitudes spéciales : les courtaux de boutange ne quémandaient que pendant rhiver, et les drilles ou narquois, assez semblables au mendiant de Gil Blas, réclamaient Taumône, le chapeau à la main et Tépée au côté. Telle compagnie parcourant la ville n'était point rassurante ; on ne parait pas cependant s'en être trop effraye, on s'en amusait même en haut lieu, et Ix)uis XIV ne dédaigna point de danser, en 1655, le ballet de la Nuit, dont l'entrée était la représentation de ces fraudes misérables.
Tous les lieux que les mendiants ont occupés à Paris, et dont successivement, mais non sans peine, on est parvenu à les expulser, se sont appelés la cour des Miracles ; le miracle était que, rentrés à la bauge, ces estropiés et ces mourants étaient subitement remis en santé. Le dernier emplacement où ils se sont vautrés dans la vermine et la promiscuité est encore reconnaissable, et sans peine on réussit à le reconstruire ; il a, du reste, conservé le vieux nom traditionnel. Sur le plan de Gomboust, on en voit très-exactement la configuration .
Ce refuge à* truands s'appuyait contre les murailles qui fermaient le jardin du couvent des Filles-
iO LA MENDICITE.
Dieu \ sur lequel, en 1799, on a construit les hideux passages du Caire ; il avait la forme d'un couperet de boucher, dont la cour eût été la lame et la rue Neuve- Saint-Sauveur le manche; deux petits groupes de maisons parallèles semblent en masquer l'entrée ; dans l'espace laissé vide grouillait pêle-mêle, sous des abris de hasard pendant l'hiver, à la belle étoile pendant l'été, cette population qui mettait au désespoir tous les sergents de la prévôté de Paris.
On nettoya ce cloaque lorsque, sous Louis XIV, on institua Thôpilal général ; mais certains lieux et certains hommes paraissent, comme les corps chimiques, doués d'affinités électives, et les sujets du royaume de l'argot, lorsque la surveillance se ralentissait ou que les circonstances le permettaient, se hâtaient de retourner à cette cour des Miracles qu'avaient habitée leurs ancêtres. Pour en finir, on voulut utiliser cet emplacement, et des lettres patentes du 21 août 1784 prescrivirent d'y construire une nouyellc halle à la marée et aux salines; le projet fut bien près d'être mis à exécution, car on le retrouve indiqué
* Le coufent des Filles-Dieu était en possession d'offrir le pain et le vin aux condamnés à mort qu'on menait au gibet de Monlfaucon. — « Le lundy en suivant, qui esloil le douziesme jour du dict mois d'aoust (1527) luy (Beaulne de Scmblançay) fut baillé pain et vin devant Kéglise des Filles-Dieu par le dict couvent, comme on a coustiime faire aux pauvres crimineiz. » (Journal d'un bourgeois de Paris sous François Premier, p. 507.)
HISTORIQUE. il
avec tous les détails compatibles sur le grand plan que Vemiquet termina en 1791.
Aujourd-hui, la cour des Miracles est une sorte d'asile très-calme et très-reposé ouvert au milieu d'un des quartiers les plus bruyants de Paris. L'ancienne rue Saint-Sauveur, qui en 1505 s'appelait la rue de la Corderie et servait de terrain de filage aux cordiers, est aujourd'hui la rue du Nil ; elle est étroite, mal pavée, et contient, entre autres, quelques hangars où on loue des charrettes à bras ; la cour se dessine dans une forme irrégulière et bossue, côtoyée par une haute maison qui est une école communale, par une imprimerie, par un magasin de vitraux d'église. L'emplacement est assez vaste et sert de remise à des tonneaux de porteurs d'eau ; la place se dégorge dans un petit passage d'aspect misérable, qui aboutit lui-même à l'impasse de'FÉtoile, voie biscornue s'embranchant sur la rue Thévenot.
C'est là un des restes du vieux Paris; mais on en trouve de bien plus curieux lorsque, ayant franchi la rue des Forges, rue en retour d'équerre ouverte sans souci d'aucun alignement, à la suite d'une décision du 2 messidor an VIII, traversé la rue de Damiettc, où les ouvriers travaillent dans des caves, circulé dans les méandres du passage du Caire, on arrive rue des Filles-Dieu et devant l'impasse de la Grosse- Tête, qui porte ce nom depuis 1541 : là, à voir la sa-
Iclc du sol, les ruisseaux qui passent au milieu de la voie sans Iroltoir, les masures hanlées par ce que la débauche a de moins dissimulé, on se croirait dans le Paris du quinzième siècle, et l'on comprend tout ce qui reste à faire encore pour assainir la capitale inachevée que nous habitons.
De nos jours même, les mendiants ont eu une sorte de refuge qui rappelait ceux où ils se plaisaient autrefois, c'élait l'enclos Saint-Jean-de-Latran. Bien souvent je l'ai traversé jadis, lorsque j'étais conduit en promenade avec mes camarades de collège; je me souviens encore de l'odeur nauséabonde qui sortait des bouges sordides contre lesquels nous passions ; aux fenêtres, on ne voyait que des loques ; les habitants de ces tanières semblaient des échappés des grandes truanderies du moyen âge ; l'emplacement, des plus irréguliers, était formé de deux cours en losange accolées par un des angles; dans un coin s'élevait une sorte détour carrée, reste d'une commanderie de Malle, le long de laquelle les ravenelles fleurissaient au printemps, et que Bichat avait habitée.
S'ouvrant sur la place Cambrai, en face du Collège de France, c'était une sentine où le soir venaient se remiser tous les estropiés, les monstres à face humaine, les bateleurs, les montreurs d'animaux savants qu'à cette époque encore on laissait circuler dans Paris. L'endroit était redoutable; il ne subsista que trop
longtemps ; un rapport de police du 26 février 1849 disait : « L'enclos Saint-Jean-de-Latran renferme une population de mendiants qui lui donne un cachet rappelant les anciennes cours des miracles. » L'ouverture de la rue des Écoles, le percement du boulevard Saint- Germain, ont mis pour toujours ce refuge à néant; les rues voisines, les rues Galande, des Anglais, de la Parcheminerie, la cilé Doré, ont recueilli les épaves du naufrage; mais aujourd'hui ces insupportables mendiants sont disséminés dans des garnis sévèrement surveillés, et n'ont pu trouver à reconstruire l'espèce de forteresse où ils vivaient en groupe, dans un pêlemêle singulièrement favorable aux méfaits combinés. De tous temps on avait essayé d'en purger la ville, pour laquelle ils étaient un danger permanent; par la violence des mesures on peut juger de la gravité du péril : un édit de 1524 condamnant les mendiants au fouet et au banissement n'a pas grande influence sans doute, car en 1525 on leur enjoint de quitter Paris sous peine d'être pendus; en 1552, le Parlement ordonne que, enchaînés deux à deux, ils seront employés à curer les égouts qui, à cette époque et pour la plupart, étaient à ciel ouvert; le 23 mars 1534, on ftiit une proclamation dans Paris pour ordonner aux pauvres a escoliers et indigents n de sortir de la ville et pour leur défendre « sous peine de la hart, de non plus chanter doresnavant devant les images des rues
14 LA MENDiCITË.
aucuns salutz. » En 1561, une ordonnance de Charles IX édicté contre eux la peine des galères, galères perpétuelles, car en ce temps, lorsqu'on avait été rivé aux bancs de la chiourme, on ne les quittait jamais; sous Henri III, on ordonne d'enfermer aux petites-maisom ceux qui aiment mieux a bélitrer que gagner leurs vies ou travailler, ne se contentant de Taumôue ordinaire, laquelle ils veulent prendre par forme de prébende et vivre sans rien faire; » en 1554, en 1607, on établit à chacune des portes de Paris un poste spécial d'ar^ chers chargés d'en interdire l'entrée aux mendiants qui se présentent.
Le mal est général, ii envahit la France : les provinces ont recours aux moyens les plus étranges pour se débarrasser de cette « teigne. » A Grenoble, la municipalilé institue un fonctionnaire dont l'unique mission est de parcourir les rues de la ville et de renvoyer les mendiants ; on le nomme le chasse-gueux, le chasse-coquins ^ En 1606, un arrêt du Parlement de Paris, en date du 18 janvier, décide qu'ils seront fouettés en place publique par les valets du bourreau; déplus, on leur met une marque particulière sur l'é-
* On eut souvent recours à cette singulière mesure, car on h trouve mentionnée dans le registre des délibérations de la municipalité de Grenoble le 20 mai i:)52, le 0 avril 1587, le !•' février 1599, le 28 juillet 1602, le 24 juin cl le 51 juillet 161 1 : Hecherches surlepaupirisinecn France an seizième siècle, Berrvat Saint-Prix, 1845* Mémoireê de i Académie des sciences morales et politiques, t. IV.
paulc et, en vertu d'une ordonnance de 1602, on leur rase la têle; cette dernière mesure avait du moins cela de bon qu'elle était hygiénique.
Nous touchons enfin au moment où les dispositions coercitives des ordonnances vont faire place à des mesures préventives dans lesquelles l'humanité aura sa place. Le premier qui semble s'être préoccupé du sort des mendiants et de les utiliser en leur imposant un travail rémunéré est Jean Douet de Romp-Croissant, très-étrange personnage qui représente le type de ce qu'on appelait alors un homme à projets. Il publia par livraisons, « par cayers, » une série de mémoires adressés à la reine régente et intitulés la France guerrière^. En parcourant ce fatras plein, le plus souvent, de rêvasseries dont l'application eût été impraticable, on est surpris de trouver le germe d'inslitulions excellentes; c'est lui qui le premier proposa d'organiser les monts-de-piélé qui, en France, ne devaient être ouverts que le 1*^ janvier 1778; enfin, considérant d'une part la saleté des rues de Paris, le danger que les malfaiteurs y font courir aux passants',
* Paris, de Timprinierie de Mathurin et Jean Henault, petit in-4*; i 044*
* « Il a été tué de nuict dans les rues de cette ^ille de Paris trois cent soiiante et douze hommes en trois mois, d'entre la Sainct-Rém} dernière et les Roys en-suivant de cette présente année 1644, et il y en a quatorze de tués ledit jour des Roys et plus de huict cents depuis le décèds du feu roy Louis XI II d'heureuse mémoire jusques audit jour, i {La France guerrière, VII* partie, p. '295.)
Cl de l'autre le nombre extraordinaire des mendiants, il imagine d'employer ceux-ci à nettoyer la ville et à protéger les citadins ; pour cela, il les dispose de cinquante pas en cinquante pas dans les rues, armés de pelles et de balais, de façon à enlever les ordures et à pouvoir s'appeler les uns les autres . pour aller au secours des personnes attaquées par les voleurs. Ce projet, qui avait un côté pratique et raisonnable, ne reçut même pas un commencement d'exécution, et le sieur Douet de Romp-Croissant en fut pour ses frais de style.
C'est à Louis XIV, ou pour mieux dire à M. de Belièvre, premier président du Parlement, que revient l'honneur d'avoir le premier agi en cette matière avec un système préconçu, délibéré et fécond. 11 procéda à ce qu'on nomma alors « le renfermement des pauvres. » Une déclaration en forme d'édit, datée du 4 mai 1656, créa l'hôpital général, composé principalement de trois maisons : Notre-Dame de la Pitié, la maison de Saint-Denis ou le Petit-Arsenal, dite la Saipclrière, et Bicêtre, qu'on appelait aussi Saint-Jeanfiaptiste ; à ces trois établissements principaux était adjointe la maison Sainte-Marthe ou maison Scipion, qui servait a la fois de boucherie et de boulangerie pour le ravitaillement des refuges obligatoires qu'on allait ouvrir.
Si l'on on croit Sauvai, le nombre des mendiants
il Paris dépassait alors le chiffre de 40,000 ; c'était « lin peuple indépendant qui ne connaissait ni loi, ni religion, ni supérieur, ni police; Timpiété, la sensualité, le libertinage était tout ce qui régnait entre eux.» La mesure était décidée en principe, mais on en redoutait fort Tapplication ; on craignait de ne pouvoir se rendre mailre de cette lourbe de grabataires et de besaciers. Tout cependant se passa sans désordre et avec une facilité qu'on n'avait point prévue. On publia au prône de toutes les églises de Paris que, le 7 mai 1657, l'hôpital général serait ouvert pour les pauvres qui voudraient y entrer, et le même jour on lit un «cri public» qui défendait aux mendiants de ne jamais plus demander l'aumône; le 15, on chanta solennellement la messe du Saint-Esprit dans l'église de la Pitié, et le 14 on arrêta, pour en faire des reclus, lous les mendiants qu'on rencontra. Un corps nommé les archers de l'hôpital avait été spécialement créé pour cet objet. Li mesure parut efficace et radicale ; Paris fut délivré.
On en trouve la preuve concluante dans le récit du séjour que deux jeunes Hollandais, les sieurs de Villers, firent à Paris pendant les années 1657 et 1658; ils racontent la visite qu'ils font c< au Petit-Arsenal, qu'on a destiné au renfermement des pauvres qui vont truchant par les rues; » ils s'extasient sur les préparatifs qu'ils voient, sur la grandeur des marmites, sur
18 Là mendicité.
les vastes proportions de l'enclos, et ils terminent par cette reflexion qui mérite d'être retenue, car elle prouve rexcellent résultat qu'on avait atteint : « C'est le plus bel establissement dont on se pût jamais adviser, et c'est une merveille qu'on ne voye à présent pas un mendiant dans Paris, qui en fourmilloit autrefois. »
L'institution liospitalière fut complétée par l'édification de l'hôtel des Invalides. L'idée n'était point neuve ; déjà Henri IV, par ses édits de 1597, 1600 et 16U4, avait attribué aux soldats réformés la possession de la maison de la Charité chrétienne (Lourcine); Louis XIII, en IG54, avait érigé dans le même but Saint- Jean de Bicetre en commanderie de Saint-Louis; de plus, des places de frères lais étaient réservées dans certains couvents aux anciens militaires; mais ces pauvres diables préféraient sans doute la liberté et les chances de l'aumône, car ils ne se rendirent guère aux maisons qui leur étaient destinées. Un arrêt du conseil, daté du lii mars 1070, décida la construction de riiôlel des Invalides, qui était déjà habitable dans les premiers mois de l'année 1674, et cette catégorie de mendiants disparut.
Dans ce temps-là comme dans le nôtre, Paris était, par rapjK)rt aux malfaiteurs, aux vagabonds et aux mendiants, un centre d'attraction irrésistible. Toute misère y afllue non-seulement de la pi-ovinco, mais de
l'clranger. Dès 1688, on est loin de Tépoque où ThôpiUil général avait refermé ses portes sur les mendiants de la ville, car voilà une ordonnance du 24 mars qui leur commande, sous peine d'être envoyés aux galères, de s'éloigner avant le premier jour du carême prochain ; les mauvaises années arrivent sur la fin du règne, les desastres militaires et les disettes semblent s'être donné le mot pour amoindrir le royaume ; en 1694, on essaye d'installer pour les mendiants des ateliers publics ; les maisons de refuge regorgent et ne peuvent plus recevoir de pensionnaires. La Reynie fait faire, quartier par quartier, le recensement de la population quémandeuse et donne le chiffre de 5,376, y compris les femmes et les enfants*.
Six ans plus tard, on perd littéralement la tête, car ce n'est plus à la mendicité qu'on s'en prend, c'est à la charité; une ordonnance de 1700 frappe d'une amende de 50 livres toute personne qui aura fait l'au* mône ù un mendiant*. Sous la régence, le grand magicien Law va tout arranger; il lui suffit d'un coup de baguette pour moraliser Paris, lui enlever ses vagabonds et peupler, par la même occasion, « l'île du
» V. Cicment, h Police sous Louis XIV, p. 48.
* Une vieille loi anglaise punissait comme coupable d^entrctenir, non-seulement la paresse, mais le crime, celui qui faisait Faumône à tout le monde indistinctement* Y. la Revue britannique, livraison du SavrillSTi, p. 455.
Mississipi, » comme dit Buvat. Le 12 mai 1719, la compagnie d'Occident est autorisée à prendre les jeunes gens des deux sexes qu'on élève à la Pitié, à Bicêlre, à la Salpêtrière, aux Enfants trouvés, et à les transporter dans l'Amérique française; en une seule fois, on en dirigea cinq cents sur la Rochelle, où ils furent embarqués; les femmes avaient fait la roule en chariot, les hommes à pied, sous l'escorle de trentedeux archers.
Pas plus que a l'enfermement » à l'hôpilal général, la transportation n'obtint un résultat satisfaisant, car le duc de Bourbon, en 1725, ordonne de saisir, de séquestrer et de marquer d'un fer rouge au bras tous les mendiants venus des campagnes à Paris; les hospices devaient être trop étroits ; le contrôleur général Dodun n'est point arrêté par la difficulté. Dans ses instructions aux intendants, il écrit : a Devant être couchés sur la paille et nourris au pain et à l'eau, ils tiendront moins de place. »
Encore une fois, la mesure est inefficace ; en octobre 1749, en mai 1750, on revient au procédé que Liw avait mis en usage. D'Argenson, ministre de la guerre, qui, comme tel, était chargé de la grande police, veut de nouveau débarrasser la France entière des mendiants et les expédier dans nos colonies. Il faut croire qu'en ce temps-là, on n'était déjà point trop savant en géographie, car les auteurs de mémoires ne s'entendent
HISTORIQUE. Si
guère : ils parlent des Indes françaises, du Canada, de la Nouvelle-France et même de Tîle de Tabago, qui ne nous appartenait pas, sans trop savoir où sont situés CCS pays d'outre-mer. Des exempts déguises enlevaient les mendiants, surtout les plus valides, les plus jeunes; les malades étaient traités à l'hôpital général; puis on faisait partir les convois pour les ports d'embarquement. Quelques servantes rôdant la nuit furent appréhendées et disparurent ; des fils d'artisans eurent le même sort.
Paris, si prompt à s'effrayer, si crédule, si facile à accepter les bourdes les plus invraisemblables, fut pris d'épouvante. On se racontait tout bas d'abord, puis sans contrainte, que Louis XV, dévoré par la lèpre, ne recouvrait la santé qu'en prenant chaque matin un bain de sang humain, et que les enfants enlevés étaient saignés jusqu'à mort au profit du royal malade. Les choses allèrent loin, jusqu'à l'émeute; le vendredi, 22 mai 1750, il y eut du tapage à Saint-Jean-de-Latran, à la porte Saint-Denis, à la Croix-Rouge ; on tua des archei^; le 23, on commença à la butte Saint-Roch ; un exempt fut mis en pièces et la vie de Berrier, lieutenant général de police, fut plus d'une fois menacée; des charges de cavalerie dégagèrent les rues. La leçon profita, et, tout absolu qu'il était, le gouvernement renonça à son projet, qui était d'envoyer les jeunes mendiants dans la Louisiane, pour y travailler aux ma-
gnaneries qu'on tentait d'y établir*. C'est en 1764 que de nouveau on s'occupe des mendiants. Tout individu qui sera surpris demandant l'aumône sera marqué au fer rouge d'une M sur le bras gauche et condamné à neuf ans de galères ; à perpétuité en cas de récidive.
Tant de menaces et de peines sévères sont inutiles ; le roi de France lui-même le reconnaît et, dans une admirable lettre citée pour la première fois par M. Amédée Renée, Louis XVI, en date du 8 juin 1777, fait de nouvelles prescriptions qui restent sans résultat. c< J'^i été vivement afDigé, écrit-il h Amyot, de la grande quantité de mendiants dont les rues de Paris et de Versailles sont remplies... aux valides le travail, aux invalides les hôpitaux, et la maison de force à tous ceux qui résistent aux bienfaits de la loy. » Toute la lettre est fort belle et l'on pourrait, aujourd'hui encore, suivre avec avantage les prescriptions qu'elle indique».
La révolution, comme tout violent mouvement social ou politique, amena dans les affaires, dans le travail régulier de l'industrie, une perturbation extraordinaire et jeta sur le pavé des villes une énorme quantité d'ouvriers, que le chômage forcé maintenait dans une
* Voir Journal de Barbier, novembre 17i9, mai 1750; Journal historique de Collé, décembre 1749 et pauim,
* Louis XVI et sa cour, par Amédée Renée; p. 555-306. — $• édition. — Y. Pièces justificatives, n* 4.
misère augmentée par la grande disette de ce temps-là. Le premier décret relatif aux mendiants est rendu le 20 mai 1790 sur la proposition de la Rochefoucauld- Liancourt.
Des ateliers de filature pour les femmes et les enfants, des chantiers de terrassement pour les hommes seront ouverts à Paris ou dans les environs; les invalides et les infirmes seront traités dans les hôpitaux; les men« diants étrangers seront expulsés de France, et les mendiants venus de la province seront reconduits au lieu de leur naissance avec un secours de route de trois sous par lieue et l'obligation de suivre un itinéraire indiqué (cette disposition delà loi est encore en vigueur aujourd'hui). Le H juin, M. de Necker déclare î\ l'Assemblée que le roi entretient à Paris des ateliers de charité pour 12,000 personnes, indépendamment des ouvriers qui ont été transportés à Saint-Florentin pour travailler au canal de Bourgogne.
En exécution de ce décret, que le roi sanctionna, la municipalité de Paris fut autorisée à faire évacuer le couvent des récollets du faubourg Saint-Laurent, celui des dominicains de la rue Saint-Jacques, et à les convertir transiloirement en dépôts de mendicité pour les mendiants infirmes et en ateliers de travail pour ceux* qui seraient valides. On s'occupe fréquemment de ce sujet à PÂssemblée, on fait des théories qu'il est difficile de réduire en axiomes pratiques. I/C 15 juillet
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1790, la Rochefoucauld- Liancourt s'écrie : « Si le mendiant dit : Faites-moi vivre; la société répond : Donne-moi ton travail ; » prémisses redoutables si elles eussent été poussées jusqu'à leur conséquence extrême. En octobre 1791, Peuchet propose de les employer au dessèchement des marais, et l'on peut voir que les mauvais jours approchent, car, dans la séance du 20 janvier 1792, on parle de la destruction du brigandage et de l'extinction de la mendicité comme si c'était une seule et même chose.
On s'irrite évidemment contre l'inefficacité des mesures prescrites et, sans en avoir conscience, on fait un retour violent vers le passé, on revient à l'ordonnance de 1 700, et un décret du vingt-quatrième jour du premier mois de Tan If formule cette énormité : « Tout citoyen qui sera convaincu d'avoir donne à un mendiant aucune espèce d'aumône sera c>ondamné à une amende de la valeur de deux jours de travail ; au double, en cas de récidive. » Puis il ajoute : «Toute personne convaincue d'avoir demandé de l'argent ou du pain dans les rues ou voies publiques sera réputé mendiant et arrêté. » Malgré le dénûment des caisses de l'État, malgré les redoutables exigences imposées par la guerre, la Convention faisait ce qu'elle pouvait, et, le 5 mai 1793, elle décide que la trésorerie emploiera, pour l'année, une somme de 1,200,000 livres à l'entretien des dépôts de mendicité.
On semblait croire qu'il suffisait de décréter Textinction de la mendicité pour que tous les mendiants disparussent ; c'est là une plaie sociale qui ne peut se guérir que très-lentement, à la suite d'un traitement moral rigoureusement suivi, et l'on ignorait que la loi est sans effet lorsqu'elle est trop exigeante. Il ne manquait pas dans l'Assemblée d'hommes qui voulaient, à tout prix, bannir les mendiants de la société. Dès 1790, dans la séance du 6 juin, Lelong avait dit cette sottise : « Il ne faudrait même pas accorder le nécessaire à ceux qui refusent de travailler. Je proposerais volontiers de les placer dans un endroit où l'eau viendrait, et où ils seraient obligés* de pomper sans cesse pour ne pas être mouillés. »
A la fin de 1793, la rigueur domine; en toutes choses, l'appel à la force est le premier et le dernier argument de la discussion. Il semble que pour atteindre l'idéal de vertu dont chacun parlait, il n'y eût d'autre procédé que celui dont Médée se servit pour rajeunir le père de Jason. Le H brumaire, Gouly propose que tous les mendiants soient déportés à Madagascar, où nous possédions trois lieues de côtes ; on les embarquerait à Lorient, où un dépôt serait établi; le projet de décret est adopté. Le 11 ventôse an II (8 mars 1794), Thuriot demande que le comité de secours fasse dans le plus bref délai un rapport sur les mesures à prendre pour éteindre la mendicité dans
toute rétendue du territoire français. C'est toujours la même erreur, la monarchie semble l'avoir léguée à la république : il est des maux qu'on peut arooin* drir, qu'on doit combattre, mais qu'il est impossible d'effacer subitement, d'un seul coup. A la proposition de Thuriol la commune de Paris répond quatre jours après par un arrêté où il est dit : « Quant aux mendiants valides, lesquels ne peuvent être que fort suspects, les agents nationaux prendront des mesures promptes et sévères pour leur faire cesser leur infâme métier. » C'est là qu'on s'arrêta fort heureusement, car je ne sais jusqu'où l'on aurait élé sur celte pente si les événements, qui se précipitaient avec une violence sans pareille, n'avaient entraîné tous les esprits vers d'autres préoccupations.
Le directoire ne fut point sévère h la tribu de la mendicité; on lui laissa les allures libres et elle en abusa; aux carrefours, sur les ponts, à Tangle des rues, au coin de chaque borne, les béquillards et les malingreux tendaient la main, psalmodiant leur plainte monotome comme au bon temps du roi Robert. Délivrée de la rigidité des jours passés, la société française se reprenait à la vie par ce que celle-ci a de plus malsain, les plaisirs faciles, l'immoralité consentie, le jeu, les spéculations hasardeuses; le marquis de Sade était l'écrivain le plus écouté, et, sons prétexte d'élégance, les femmes se montraient presque
nues en public. La sensibilité était plus que jamais à l'ordre du jour; il eût été cruel de chasser ces pauvres pauvres, comme on disait alors, et on les laissait pulluler dans Paris où, les jours de gala, ils assié* geaient la porte des hôtels qu'habitaient les fournis* scurs enrichis.
Cependant lorsqu'ils devenaient trop importuns, lorsque leur nombre s'était augmenté dans des proportions qui menaçaient d'inquiéter la sécurité publique, on les arrêtait par bandes et on les jetait dehors avec une bourrade et le conseil de ne plus revenir. Une fois dans la campagne, ils ne restaient pas oisifs et trouvaient promptement place parmi les rouleurs de plaine, les compagnons de Jéhu, les chaufleurs, qui, sous prétexte de ramener au trône de France les rois légitimes, incendiaient les fermes, arrêtaient les dili* gences et détroussaient les voyageui^s. Ces méfaits de la mendicité ne seront point oubliés lorsqu'on rédigera le code pénal, car l'article 277 édictera la peine de deux ans à cinq ans d'emprisonnement pour tout mendiant qui aura été trouvé travesti ou porteur d'une arme quelconque, d'un instrument propre à l'effraction, quand bien même il n'eu aurait fait aucun mauvais usage; de plus sa peine expirée, il sera soumis à la surveillance de la haute police pendant cinq ou dix ans.
Au consulat, on sortit de l'empirisme dont, faute de
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mieux, on s'était contenté jusqu'alors. L'arrêté constitutif du 12 messidor an VIII charge une seule autorité de prendre les mesures propres à réprimer la mendicité; à l'article 5 de la section II, on lit : « Il (le préfet de police) fera exécuter les lois sur la mendicifé et le vagabondage ; en conséquence, il pourra envoyer les mendiant*!, vagabonds et gens sans aveu, aux maisons de détention, môme 5 celles qui sont hors Paris, dans l'enceinte du déparlement de la Seine. Dans ce dernier cas, les individus détenus par son ordre ne pourront être mis en liberté que d'après son autorisation.» L'agrandissement de la maison de répression de Saint- Denis, la création d'un dépôt de mendicité à Villers- Cotlerets, les articles du code pénal que j'ai déjà cités, complétèrent l'ensemble des dispositions à la fois préventives et répressives dont l'administration est armée pour refréner autant que possible un mal qui a été inguérissable jusqu'à présent et qui semble inhérent à la nature humaine, car il a existé, il existe sous toutes les latitudes et dans toutes les civilisations.
Fermes de la mendicité. — Drofçuears de la haute. — Certificats. — La petite femme tans jambes. — Une horloge dans le ventre. — Interdiction. — Les mendiants habiles. — Un impotent ; son histoire. — Manger aux casernes est une profession. — Domicile des mendiants. — Les aveugles. — Tra» dition populaire. — Les aveugles sont très-recherchés en mariage. — Tableaux et inscriptionji. — Sur les ponts. — Difficile à nourrir. — En vil-
légiature. — Simagrées en cts d'arreslalion. — Girconspeclion des .sergents de TÎlle a l'égard des mendianb.
La mendicité esl une profession; mais elle ne s'exerce pas seulement en tendant la main et en murmurant quelques paroles d'un ton geignard, elle a plus d'une forme sous lesquelles elle essaye de se dissimuler sans trop y parvenir; elle ouvre les portières des voitures de place, elle vend des fleurs, des lacets, des allumettes etdu papier, elle crie au milieu des foules : « Voilà, messieurs, des cigares et du feu ; » sur les boulevards, aux Cbamps-Élyséesy dans le jardin des Tuileries, elle ramasse les bouts de cigares rejelës par les fumeurs, les bacbe menu et les cède pour un franc la livre aux habitants des garnis mal famés ; elle vend des chapelets et offre l'eau bénite à la porte des églises, dont elle envahit le péristyle aux jours de mariage et d'enterrement, prenant une Cgure riante ou pleurarde, selon la circonstance; mêlée à des êtres hybrides et impurs, elle assaille dans les sombres vestibules du passage de l'Opéra les pei*sonncs qui sortent du théâtre ; elle tourne la manivelle des orgues retentissantes ; aveugle, elle joue de l'accordéon sur le pont des Arts; elle chante dans la cour des maisons; elle attire les petits Italiens pour les jeter dans nos rues; elle loue, a tant par jour, des enfants qu'elle exhibe avec impudence pour exciter l'attention des passant; aux heures des ietes populaires, elle abuse de la tolérance tacite de
l'administration pour envahir tous les chemins et obstruer toutesles avenues; agressive, persistante, odieuse, elle se montre ces jours-là ce qu'elle serait incessamment si Ton n'y mettait bon ordre.
La forme la plus insupportable de la mendicité est celle que lui donnent ces industriels de moralité suspecte, surnommés par les filous, leurs proches parents, drogueurs de la haute^ et qui viennent à domicile montrer des certificats d'infortune et des attestations de bonne conduite. Ceux-là sont les pires de l'espèce; ils sont très-nombreux, et semblent avoir divisé d'un commun accord la population parisienne en catégories distinctes qu'ils exploitent, sans jamais empiéter les uns sur les autres. Qui n'en a vu entrer chez soi? qui n'a remarqué leur mine à la fois insolente et humble, leurs cheveux gras, leurs vêtements qui gardent encore quelques traces d'élégance sous la crasse et l'usure? qui n'a observé leurs yeux inquiets et fureteurs? qui ne s'est détourné au souffle chaud de leur haleine chargée d'alcool ? Ils ont l'échiné courbée, la voix plaintive, ils énumèrent avec complaisance le nombre des personnages importants qui ont daigne* « les honorer de leur bonté. » Ils demandent qu'on veuille bien signer sur le papier qu'ils présentent^ afin d'avoir toujours sous les yeux le nom de leur bienfaiteur, nom qu'il faut refuser d'écrire, car il servirait invariablement à faire des dupes*
LES ESrÈCES. 31
C'est FeoTie, la psresse et quelque rice secnM qui les a faits ce qu*ib sont ; un fond d'orgueil a subsisté, cl ils viennent tendre la main dans le salon ou Tantichambre au lieu de la tendre au coin des rues. A bien r^arder leurs fortes mains ou les tendons et les veines forment des saillies vigoureuses, on comprend qu'elles sont aptes non-seulement à empocher Tau* mône, à lever le verre sur le comptoir d'étain des cabarets, mais encore à faire lestemoit sauter la gâche des serrures trop bien fermées. Si on leur dit qu^on prendra des renseignements sur eux, ils s'éloignent en affirmant qu'ils n'ont rien que de très-honorable dans leur passé, mais ils ne reparaissent plus. En effet, il est bien rare qu'on ne trouve à leur compte quelques démêlés avec la préfecture de police, souvent avec les tribunaux correctionnels, parfois même avec la cour d'assises.
Les plus malins, ceux qui ont îles raisons pour redouter une sorte d'interrogatoire, écrivent, sollicitent une aumône et prient qu'on la dépose chez le portier, où ils reviendront la chercher; aiin de mieux attendrir leurs dupes, ils s'affublent parfois des titres les plus baroques; il en est un qui, portant très-réellement le nom d'un écrivain mort aujourd'hui, signe en manière de protocole : « poète et membre do l'Académie flosalpine. » C'est un homme de cinquante ans, fort alertt!, qui pourrait trouver à gagner sa vie en
travaillant, mais qui préfère subsister d'aumônes, tout en élant nourri par sa mère, pauvre vieille de soixante-dix-huil ans, qui fait le dur métier de marchande des quatre saisons lorsque ses infirmités le lui permettent.
Jadis les tolérances administratives étaient plus étendues qu'aujourd'hui ; on laissait volontiers vaquer par les rues les culs-de-jatte qui se traînaient et sautillaient dans leur écuelle de bois comme des crabes blessés; les manchots vous mettaient leur moignon sous le nez; une monstruosité physique était une fortune et rapportait des rentes comme un bon placement sur hypothèque. C'était là un pénible spectacle pour la population, qui ne ménageait point les plaintes ; tous ces malheureux ont été ramassés un à un et distribués ça et là dans les établissements de bienfaisance.
Celte mesure, qui maintenant ne tolère plus d'exception, a fait disparaître de la voie publique une femme que la pitié de l'administration supporta longtemps. Elle était fort connue sous le sobriquet de la petite femme sans jambes. Celait un véritable phénomène vivant, elle le disait elle-même et s'en enorgueillissait. Elle n'avait ni bras gauche, ni jambes, ni cuisses; elle était née ainsi, à l'élat de tronc incomplet. Malgré cela fort agile, elle se trémoussait, dansait, valsait sur un tabouret à la grande stupéfaction des badauds. De plus, à l'aide d'une rétraction volontaire et vivement
ré()élée des muscles du bassin, elle produisait un bruit sourd, régulier et criait : « Écoulez, messieurs et dames, j'ai une pendule dans le ventre. » Les naïfs iippliquaient leur oreille sur son dos et disaient : C'est vrai, elle a une horloge intérieure; on entend le battement du balancier.
Elle faisait des recettes qui parfois n'élaient point légères; ce n'est poini, du reste, son loyer qui la ruinait ; elle demeurait rue de Charenlon dans une voiture à bras couverte d'une toile cirée. 11 se trouva un homme pour épouser cet à peu près. Sans métier ni profession, il avait compris le parti qu'il pouvait tirer de ce pauvre être si cruellement maltraité par la nature et pendant qu'il dépensait son argent dans les cabarets, sa femme lui en gagnait d'autre sur les places publiques. Ce moule informe avait gardé la fécondité de l'espèce ; la malheureuse eut deux enfants ; elle cachait avec soin les bénéfices qu'elle faisait, afm de pouvoir élever ses fils, car c'était une excellente mère; ce n'était pas le compte du mari qui la battait et la dévalisait. 1848 arriva; le mari, pris de passion militaire, s'engagea dans la garde mobile et abandonna sa femme.
Chaque jour des plaintes arrivaient à la préfecture de police sur la petite femme sans jambes : |)ersonne ne comprenait qu'on laissât un tel monstre faire publiquement ses ciibrioles. On fit longtemps la sourde