J.-V. RAFFAELLI
)> Asnières, 16 février 90. »
J'ai lu très attentivement le journal que me signale M. Raffaëlli; il est assez difficile de résumer cet article, qui, en somme, ne nous apprend rien de nouveau, si ce n'est que l'article n'est pas tendre pour le prix de Rome :
L'élève concourt pour le prix de Rome et ne le conquiert qu'au prix de toutes sortes de concessions et d'abdications... Car, voyez-vous, les récompenses, c'est bien pour les enfants qu'elles stimulent... mais c'est funeste aux hommes mûrs qui, plus raisonneurs, voient trop par quelles filières on y peut atteindre... D'où l'irrémédiable lâcheté des esprits !... Si l'élève a le prix de Rome, il s'exile pour quatre ans, et se trouve, au retour, pendant trois autres années, à la tête de quatre mille francs de rente, grâce au legs fait à l'Académie par Mme de Gaen, une de ces personnes millionnaires qui, en consacrant à des fondations de ce genre quel-
ques bribes de leur fortune, veulent entrer dans la postérité... par la porte de service. »
Madame de Caen ne mérite pas cette attaque, car bon nombre de gens lui doivent d'être parvenus à quelque chose... pas par la porte de service.
OPINION DE M. F. RÉGAME Y
« C'était à prévoir, c'est une petite révolution qui devait fatalement arriver un jour ou l'autre. L'inmipotence du Comité devenait par trop insupportable: aucun des désirs des artistes ne trouvait grâce devant lui. La question de l'exemption n'est qu'un prétexte, on voulait tuer le Comité, et l'on ne pouvait mieux faire qu'en votant ce que M. P3ouguereau demandait. C'est ensuite un acheminement vers la suppression complète de la qualité d'exempt. Suppression que ce même Comité qui vient de faire cette proposition, funeste pour lui, avait refusée.
» On a assez des règlements actuels, dont on demande la revision. Avec ces règlements, il s'est formé une sorte de syndicat hors duquel il n'y a pas de Salon ; depuis longtemps j'ai demandé, avec d'autres de mes confrères, que l'on établisse un jury roulant, c'est-àdire qui soit renouvelable annuellement, et dont un certain nombre de membres ne puissent être réélus que tous les deux ou trois ans* »
Une interwiew instructive. — La suppression des récompenses par la Société nationale des Beaux-Arts. — Les médailles, c'est une question de marchand. — Plus de favoritisme. — Si vous n'en voulez plus, n'en dégoûtez pas les autres. — Une liste éloquente. — Aimes-tu le poulet? — Il n'y en a pas chez nous. — î,542 récompenses. — Une médaille d'argent et un grand prix. — Les grands prix. — Les médailles d'or. — Une injure gratuite. — MM. Raffaèlli et Meissonier fils. — Le système d'Azaïs. — Le carnet du colonel Maud'huy. — Un décoré sans s'en douter. — Personne ne réclame. — Comédie en plusieurs actes. — L'avenir lèvera le rideau. — Des noms à retenir.
In des Membres fondateurs de la Société nationale des Beaux- Arts, interirieirc par un journaliste, lui répondit ceci :
« Nous ne faisons nullement acte d'hostilité envers la Société des Artistes français. Ce serait une très grave erreur de le croire. Vous connaissez suffisamment les faits qui ont provoqué la rupture pour que j'y revienne.
» Il était de notre dignité d'agir comme nous venons de le faire. Et nous n'avons pas hésité un seul instant.
» Du reste, tous, nous sommes pleins de courage, très unis, certains de la réussite. Il va de soi (je viens de le dire) que nous ne chercherons aucunement à nuire à la Société des Artistes français, comme nous espérons bien, par contre, qu'elle usera de la même réserve envers nous.
» Nous avons pour but d'encourager, par des expositions annuelles, les manifestations artistiques, sous quelque forme qu'elles se présentent : peinture, sculpture, gravure, architecture, et nous ne négligerons rien pour faire triompher notre programme, et surtout pour qu'on ne s'en écarte jamais.
» Ainsi, pour éviter les gros inconvénients des récompenses, nous avons résolu de les supprimer.
» Je sais bien qu'une médaille, une mention, fait un bien grand plaisir à l'artiste qui l'obtient ; mais c'est peu de chose que ce plaisir, lorsqu'on considère que la plupart du temps ces récompenses étaient en grande partie décernées par le favoritisme. Je ne parle point de tous les cas, mais cela s'est produit, et c'est suffisant pour qu'on veuille à présent se préserver de cet inconvénient. On peut également objecter que les récompenses, affichées sur un cadre, attirent l'attention du gros public sur les talents inconnus? Oui, outre que la question est mesquine en elle-même, car c'est une question de marchand, on ne doit y voir, en vérité, qu'une objection spécieuse.
» Nous aurons, en effet, sur les bénéfices, un fonds réservé pour des achats. Un inconnu qui fera preuve de talent en bénéficiera. Et comme, fatalement, le talent
s'affirme et s'impose, il ne perdra rien, ce jeune homme, pour avoir attendu, ce ne sera plus le suffrage universel, la ligue de coteries, la camaraderie, qui feront connaître son nom, ce sera l'admiration du public, fixée par celle des connaisseurs. Et ce jeune homme, pour n'avoir eu ni mention, ni médaille, n'en deviendra pas moins un artiste, comme on dit, coté, mais il aura, par dessus le marché, un vrai, un solide talent, car il aura dû compter sur son seul mérite pour arriver.
» Un second point : nous n'aurons pas d'exemption. Tout le monde passera devant le jury, jeunes et vieux. L'âge, pas plus que le temps, ne doit rien faire à l'affaire; on ne doit pas juger un tableau d'après celui qui l'a peint, mais d'après sa valeur réelle. Et, enfin, pour que cela se passe avec une absolue régularité, nous aurons recours au roulement du jury. Gela évite la constitution des petites églises, laisse le champ libre, les portes plus largement ouvertes à tous indistinctement.
» Vous voyez ce que nous voulons faire, une chose sérieuse, tout à fait sérieuse, n'ayant qu'une' seule préoccupation en tête, l'avenir de l'art, et je veux vous le répéter, nous ne nourrissons, ni les uns ni les autres, des sentiments d'amertume ou d'hostilité contre la Société des Artistes. Deux sociétés! cela créera une émulation! et qui sait? c'est peut-être une chose excellente pour l'art français ».
Cette déclaration, empreinte d'une grande sincérité et même peut-être de conviction, est très instructive.
Ainsi, pour éviter les gros inconvénients des récompenses, nous avons résolu de les supprimer.
Voilà un moyen rationel; mais qui parle ainsi?
Un membre fondateur de la Société nationale des Beaux-Arts.
Voici la situation de ces Messieurs qui fulminent contre le gros inconvénient des récompenses :
Meissonier (Jean-Louis-Ernest) , Médaille 5me cl. 1840, £me classe 1841, ire classe 1843, Chevalier de la Légion d'honneur 1846, Médaille in classe 1848, grande Médaille 1855, Officier de la Légion d'honneur 1856, Membre de l'Institut 1861, Médaille d'honneur 1867, Commandeur de la Légion d'honneur 1867, Grand Officier de la Légion d'honneur 1878, Grand-Croix de la Légion d'honneur 1889.
Carolus-Duran, Médailles 1866, 1869 et 1870, Chevalier de. la Légion d'honneur 1872, Médaille £me classe 1 87 8, Officier de la Légion d'honneur 1878, Médaille d'honneur 1879.
Gazin (Jean-Charles), Médaille 1™ classe 1880, Chevalier de la Légion d'honneur 1882.
Duez (Ernest- Ange), Médaille 3me classe 1874, ire classe 1879, Chevalier de la Légion d'honneur 1880.
Fantin-Latour (Henry), Médaille 1870, 2m* classe
1875, Chevalier de la Légion d'honneur 1880. Geryex (Henry), Médaille 2me classe 1874, rappel
1876, Chevalier de la Légion d'honneur 1882. Puvis de Chavannes, Médaille 2™ classe 1861,
Médaille 1864, Médaille 3me classe 1867, Chevalier de la Légion d'honneur 1867, Officier de la Légion d'honneur 1879, Médaille d'honneur 1882.
Roll (Alfred-Philippe), Médaille 3me classe 1875, 1 i e classe 1877, Chevalier de la Légiond'honneur 1 883 .
Galland (P.-V,) Chevalier de la Légion d'honneur 1870, Officier 1883.
Dalou (Jules), Médaille 1870, Médaille d'honneur 1883, Chevalier de la Légion d'honneur 1883, Officier de la Légion d'honneur 1 889.
Dagnan-Bouveret, Médaille 3me classe 1878, ire classe 1880, Chevalier de la Légion d'honneur 1885.
Bragquemond (Félix), Médaille 1868, £me classe 1872, classe 1881, Chevalier de la Légion d'honneur 1882, Médaille d'honneur 188 L
Rodin (Auguste), Médaille 3me classe 1880, Chevalier de la Légion d'honneur 1888.
Besnard (Paul- Albert), Prix de Rome 1874, Médaille 3me classe 1874, 2™* classe 187 L 2^ classe 1880, Chevalier de la Légion d'honneur 1888.
Waltner (Charles- Albert), Prix de Rome 1868, Médaille 1870, 2™* classe 1874, Médaille 1™ classe 1880, Médaille d'honneur 1882, Chevalier de la Légion d'honneur 1882.
Cette énumération laborieuse me rappelle ce joli mot d'un égoïste célèbre.
Il est Uttablé devant une splendide poularde qui exhale un parfum de truffes à réveiller un mort.
Un de ses fermiers vient de faire six lieues à pied, par un froid épouvantable, pour lui apporter ses loyers. Il se tient debout devant la table, il couve la poularde des yeux; ah ! s'il pouvait en manger une aile; au besoin il se contenterait de la carcasse ; l'égoïste s'aperçoit du désir du paysan.
— Mon ami, lui dit-il, tu aimes le poulet?
— Oh ! oui, j'en mangerais bien.
— Eh bien...
Le paysan allait s'asseoir ; l'égoïste retira la chaise, puis continua :
— Tu aimes le poulet ? tu diras à ta femme qu'elle t'en fasse cuire un !
— Mais il n'y en pas chez nous !
La plupart du temps, les récompenses étaient décernées en grande partie par le favoritisme, dit ce membre fondateur de la Société nationale des Beaux- Arts; ce n'est pas aimable pour ses confrères, et encore moins pour M. Meissonier.
Nous savons que le point de départ de la scission fut la question des récompenses de l'Exposition universelle de 1889 ; or, si on consulte la liste des récompenses décernées par le jury, dont M. Meissonier était le présisident, on reste, en effet, confondu, en présence du favoritisme honteux, impudent, qui a présidé à la répartition des récompenses; jamais, du reste, le nombre n'en avait été aussi grand, et si l'on fait l'addition, l'on s'arrête à un chiffre énorme; d'ailleurs, en voici le tableau exact :