GUSTAVE COURBET
Paris, le 2H juin 1870.
Cette lettre, aussitôt qu'elle fut publiée, fut diversement commentée par la presse ; les uns lui donnaient tort, les autres l'approuvaient. Elle avait été écrite sous l'inspiration de Castagnary, car il ne serait jamais venu à l'idée de Courbet, lui qui était vaniteux à l'excès, de refuser une distinction qu'il avait toujours ambitionnée, à tel point qu'il portait le ruban dans sa chambre!
Courbet était au moins aussi vaniteux que Manet, et ce n'est pas peu dire, car Manet, loin de refuser la croix, la sollicita. Il l'obtint; aussitôt il arbora à sa boutonnière un ruban aussi large que celui que portait
Champfleury, un véritable nœud de cravate. Un de ses amis le rencontra le matin même :
— Gomment ? comment, lui dit-il, toi, le peintre d'Olympia, tu oses porter la croix ! Tu n'as donc pas le sentiment de ce que tu étais pour nous ? Tu étais grand à Fégal des grands ! Maintenant, tu es comme tout le monde !
La légende des rapins. — Une marine de Gudin pour dix francs.
— Le nouveau. — A la broche. — Une voiture de médailles.
— Oh! la, la, c'te gueule. — Une bonne charge d'atelier. —Mauvaise tête, mais bon cœur. — Aigre comme un citron. — Le peintre Lehmann. — Un pieux souvenir.
'on s'imagine que les élèves d'un atelier 1 de peinture ou de sculpture sont, comme le veut la légende enracinée, des jeunes I gens qui portent des cheveux comme | le Juif-Errant, des vareuses graisseuses et maculées de couleurs ; qu'ils sont coiffés de bérets rouges ou bleus, larges comme des parapluies, fumant dans des pipes atrocement culottées, tirant la queue des chiens dans la rue, pendant le soir, les chats du quartier aux cordons de sonnettes, vivant dans des taudis, se nourrissant de pommes de terre frites, d'un ordinaire de six sous dans une sale gargotte, d'arlequins chez la mère François, ou même de l'air du temps.
Voilà la légende créée par Cabrion, l'original rapin des Mystères de Paris, la terreur du père Pipelet.
Elle est perpétuée par quelques-uns de ces rapins obstinés dont la rue a été l'atelier, qui ont eu pour professeur la misère et n'ont pour auréole qu'une paresse invétérée et une saleté proverbiale.
GesRaphaëls des Carrières d'Amérique traînent leurs guenilles dans les caboulots de Montmartre, offrent au bourgeois épaté une marine pour dix francs, un paysage pour cent sous, une copie d'Henner, de Berne- Bellecour ou de Y Angélus, de Millet, pour trois francs et... une absinthe pure.
Les bourgeois, en les voyant passer, disent : « Les voilà, les peintres ! »
Ils ne songent pas que tout métier a ses bohèmes, ses déclassés, vivant dans les nuages, sans jamais regarder le calendrier qui, chaque année, marque le progrès et une évolution dans les arts.
Ces ratés n'ont rien de commun avec les peintres, ni avec les élèves qui aspirent à le devenir, pas plus que l'astronome du Pont-Neuf, qui montre la planète de Vénus pour deux sous, ne peut être comparé à l'illustre Leverrier.
I^e rapin, puisque c'est le mot consacré, s'habille comme tout le monde ; il est un être sociable, rangé, réglé, qui vit comme le dernier des bourgeois ; s'il est blageur, rigolo, goguenard, gouailleur, sa jeunesse est son excuse ; s'il jette sa gourme un peu bruyamment, tant mieux : jeunesse trop sage prépare folle vieillesse.
En un mot, le rapin s'est policé.
Autrefois, dans les ateliers, il était d'usage de martyriser le nouveau. C'était le souffre-douleurs, jusqu'au jour où un autre nouveau venait prendre sa place. On y inventait des charges inénarrables.
L'entrant devait respect et obéissance aux anciens, sous peine d'être mis en broche. On asseyait le patient par terre ; on lui passait un manche à balai entre les jambes et on le hissait sur un tabouret très élevé. Alors, on lui déboutonnait sa culotte, puis on lui passait entre les cuisses une barre de fer peinte avec du vert mignon (lire vermillon) ; un camarade imitait de la voix le bruit de la chair grésillante, le pauvre diable éprouvait la sensation d'une vive brûlure, il poussait des cris terribles, tous les élèves riaient à se tordre, à se mordre l'œil.
Cette épreuve n'était que préliminaire.
Le patient devait faire un discours sur la perte de... ses illusions et chanter une chanson, la plus dégoûtante possible, sur l'air : Esprit saint y descendez en nous; on lui faisait solennellement jurer, sur le Bottin, haine aux membres de l'Institut; on l'envoyait, avec une charrette à bras, chercher ceux de la Vénus de Milo, ou les jambes du Torse antique; puis auprès du Directeur de l'École des Beaux-Arts, pour lui demander les médailles. Le Directeur, habitué à cette plaisanterie, lui répondait le plus sérieusement du inonde :
« Mon ami, votre voiture est trop petite. Allez chercher une voiture de déménagement, avec beaucoup de paniers ! »
Il allait chercher la voiture demandée, et, le soir,
lassé d'attendre, il revenait penaud à l'atelier, désolé de n'avoir pu remplir sa mission ; pour le consoler, on l'envoyait chercher deux sous de colle de pâte dans une maison de tolérance ou deux sous de lait chez la blanchisseuse.
Bien mal avisé eût été le bourgeois de pénétrer dans un atelier à l'heure du travail. Il eût été hué, accueilli par des quolibets salés, par des cris d'animaux féroces, à faire croire aux rugissements d'une ménagerie d% fauves, un jour d'orage.
— « Qu'est-ce qu'il vient foutre ici, ce pierrot-là? on t'a donc permis de sortir de la Morgue, moule à gauffre? Oh! la! la! c'te gueule, c'te binette, quel mufle! etc.»
Le pauvre visiteur s'enfuyait ahuri.
Gela date de vingt ans ; aujourd'hui, il n'en est plus de même, si l'on fait encore des charges, elles sont le plus souvent spirituelles, amusantes, et le visiteur est le premier à en rire.
Il me souvient d'une charge d'atelier qui est un véritable tour de force de marqueterie phraséologique ; les noms en italique sont ceux des peintres du catalogue de 1868 :
« JeBoneaud peintre Français, si sujet à Herrer, un Conseil de Frère : s'il veut se corriger de ses Befaux, qu'il s'occupe moins de Bonzel et Bamourette, et qu'il s'éloigne de Bonnegrâce Buchemin des plaisirs. Rien n'est Cibot, rien n'est Haussi Boux qu'un Achard-nê Labor Burand Lejeune âge. C'est Lapierre Betouche Bevaux succès. Soyer Bouché, Boulanger, Carrier, Charpentier, Bouvier, Cordier, Mercier, Sellier,
Teinturier, Meunier, Porcher ou Masson; cirez des Parquet, faites des Souliê ou cassez des Caillou, si vous n'êtes Bonnat rien qu'à aller à Bullier, à vous Allongé Aufray dans la Fougère, et si vous ne Trouvé votre Compte-Calix-toire des Ribot et des Villain Merle. May si le travail vous Orry Pille, vous Alheim Anker votre carrière ; vous ne serez pas Blanc, car vos amis seront les premiers à vous Lâché, à vous Fischer à Laporte, à vous crier Haro et à vous envoyer Audiat Blinl
» Vous Navier qu'à vous corriger de vos Le faux, suivant mes Conseils.
» Legrand artiste Frémy de Bonheur au travail ; Ouvrié Héreau-ique, rien ne Labat ; d'ailleurs, qu'il fasse des Bataille, Desgranges , Deshayes, Desjardins , des Rochenoire ou Desroches Rosé, de Clère Fontaine, des Forest, des Bords fleuris, des nymphes au Bin ou des sujets de Chrétien, le public est toujours Clément pour lui, et il Sain Tyr toujours à sa gloire. Il a Beaujeu pour &r-Rivey au mc-Seitz.
» Lui qui ne savait pas comment il Perret son Petit Loyer, et qui se Courbet devant son propriétaire, qui le Salles Hue-dÀt Delamain; lui qui déjeunait de Rave et dînait de Racine, et n'avait pas de Monet pour acheter Lecadre de son tableau, on le mit dans Lasalle d'honneur; il Riçois Lacroix; on lui offre Delort; Leduc, le Marquis, Lecomte et Lemarchand se disputent ses œuvres; chacun se fait son Champion et Lépaulle; il est de tous les Rahoult, tout Paris lui met Descartes ; il est Leroy du jour. Ah ! le malheur Hellouin.
» Chaque journal fait Mention de lui; il gagne tant Bargent qu'avec son Magattd, il achète une Maison à Laville de Richter et un Chatcmd tapissé Belierre, au toit Bardoize et Abel Escalier Doré. Lui qui se Privât souvent, il a maintenant de Bonvin dans son Cellier, une table des plus Fines ; il mange Buvaux rôti, des Caille et du raisin de Cliasselat. Gomme il Jouy de sa victoire ! C'est le Richard et Lemaire de l'endroit.
» Valadon sa fortune faite, et en-Cori?^-être Letrône le fera-t-il Comte ou Baron. May Cessons tout cela n'est pas Faure; Haussy je prie mes amis de Noter qu'ils ne me Vêron plus reprendre un semblable Specht sous Monet-gide. »
Le rapin a aussi bon cœur qu'il a mauvaise tête ; mais il est aussi prompt à devenir sérieux sur une observation juste et amicale, qu'à s'emballer sur une proposition saugrenue d'un camarade, comme celle, par exemple, de descendre, par un froid de dix degrés au-dessous de zéro, le modèle nu dans la cour, sous la fontaine.
A preuve l'anecdote suivante que Paul Merwart m'a racontée : A l'Ecole des Beaux-Arts, le peintre H. Lehmann, qui y était professeur, était d'une sévérité sans égale, un véritable pince-sans-rire; il n'entendait aucune plaisanterie et réprimait sans pitié la plus légère incartade ; les élèves, pour se venger, avaient peint la tête du professeur sous la forme d'un citron gigantesque orné d'énormes oreilles, reposant sur un
plat. L'allusion était transparente : Aigre comme un citron, dit le proverbe .
Le professeur ne disait rien.
La charge était accrochée dans un coin de l'atelier, elle y resta, quoiqu'il la vît d'un mauvais œil.
Le peintre Lehmann mourut en 1881.
Un mois après sa mort, il prit fantaisie aux élèves de l'atelier Gérome de simuler l'enterrement du regretté professeur: ils recouvrirent, d'un drap, une table dont quatre élèves prirent chacun un pied; en guise de couronne, ils placèrent sur le drap un énorme citron garni d'immenses oreilles en carton — la reproduction exacte du tableau — puis ils descendirent dans la seconde cour de l'Ecole.
Tous marchaient derrière les porteurs en chantant le De profondis, la Mère Angot, le Pied qui remue. C'était une cacaphonie effroyable et lugubre àlafois; le massier, M. Bettanier, entendant ce vacarme, descendit en toute hâte dans la cour et tint ce langage aux élèves :
— Vous pourriez choisir un autre sujet de plaisanterie, Lehmann est mort depuis un mois à peine; il a été dur pour nos camarades, mais sa famille est encore en larmes, vos cris de joie peuvent être entendus par elle; vous devez le respect à un des nôtres.
Immédiatement les élèves rentrèrent et firent une souscription pour acheter une couronne. Ils déléguèrent plusieurs d'entre eux pour la porter sur la tombe du maître, rachetant par ce pieux souvenir leur oubli d'un moment !
Julian. — Trop jeune et trop vieux. — L'Académie libre. — Le premier élève. — Il n'y a que le premier pas qui coûte. — Un bouquet de jolies femmes. — MM. Bouguereau, Tony-Robert Fleury, Boulanger, Jules Lefebvre, Garrier-Belleuse, Benjamin Constant, Flameng, G. Ferrier, Doucet et Maurin. — Les prix de Rome. — Les concours. — Un médaillé en chambre. — Des louis comme s'il en pleuvait. — Les cinq parties du monde, fau bourg Saint-Denis. — Apollon du Belvédère. — La tyrannie du morceau. — Le professeur est là. — Ghapu et ses élèves. — Un succès patriotique. — Tony-Robert Fleury. — Jules Lefebvre. — Bouguereau. — Benjamin Constant.— La Nazione de Florence. Un article. — Conclusion.
l existe à Paris une trentaine d'ateliers ou Académies, comme on voudra les appeler, mais tous végètent et meurent successivement, malgré les efforts persévérants de leurs propriétaires pour les achalander et leur habileté à battre la grosse caisse.
Une seule Académie a la faveur des élèves, c'est Y Académie Julian.
On a attribué à son directeur d'être l'instigateur du vote de la salle Saint- Jean, qui amena la scission entre les peintres ; c'est donc qu'on lui reconnaît une grande
importance, une force sérieuse et que cet atelier, est une puissance. Son étude complétera admirablement Paris-Médaillé et servira à rétablir les faits dénaturés volontairement par certains journaux qui s'occupent peu de la recherche de la vérité.
J'ai beaucoup connu Julian à ses débuts ; c'était, et c'est encore un charmant garçon, élève de l'Ecole des Beaux- Arts; comme nous, il se débattait dans la lutte furieuse pour la vie; alors, comme aujourd'hui, la vie était difficile pour ceux qui cherchaient leur voie, au milieu de ce grand Paris qui dévore ceux qui n'ont pas la foi, la persévérance, et surtout, qui ne sont pas soutenus par une coterie.
Julian faisait de la peinture, et quoiqu'il eût eu plus d'un succès au salon, les amateurs rétifs étaient indifférents, les commandes étaient rares, et suivant leur coutume, les marchands de tableaux étaient plus qu'Arabes.
Néanmoins il fallait vivre. Julian se souvint des difficultés pour les jeunes à entrera l'Ecole des Beaux- Arts et du dur règlement qui impose des limites d'âge.
Un élève se présente au directeur de l'Ecole, il est introduit aussitôt.
— Monsieur, je désire faire de la peinture.
— Savez-vous quelque chose ?
— Absolument rien.
— Il vous est impossible d'entrer à l'Ecole, parce que il faut avoir fait des études préalables ; allez chez un professeur, étudiez l'anatomie, la figure, la perspective, puis vous reviendrez,
L'élève s'en va, se met en quête d'un atelier, il étudie consciencieusement; deux années se passent; il retourne trouver le directeur.
— Monsieur, j'ai fait des études, je suis en règle pour entrer à l'Ecole.
— Bien, on va vous inscrire. Ah! à propos, quel âge avez-vous ?
— Trente ans.
. — C'est impossible, vous avez passé l'âge prévu par les règlements.
— Il y a deux ans, vous ne pouviez m'admettre parce que je ne savais rien, aujourd'hui je suis trop vieux ; c'est bien, je vais aller ailleurs.
Julian créa une Académie libre, où les élèves sont admis à tout âge.
Nous étions en 1868.
Il loua au passage des Panoramas l'ancienne salle de l'illustre professeur Markowski, qui y avail fait danser deux générations. Il fit mettre chez quelques marchands de couleurs une pancarte annonçant l'ouverture de l'atelier et l'étude d'après le modèle vivant?
Mais dame routine veillait, les élèvçs ne venaient pas; Julian, qui avait la foi robuste, attendait patiemment, se souvenant qu'une goutte d'eau, par l'action du temps, perce le granit le plus dur; anxieux, il tressaillait au moindre bruit qui se faisait entendre dans l'escalier.
Si c'était un élève !
Enfin, il en vint un, il se hasarda sur le seuil de l'atelier; sur la table, le pauvre modèle bâillait à se
fendre la mâchoire, tout en tricotant lentement un bas de laine.
Les chevalets étaient en place, alignés comme des pioupious un jour de revue.
Les tabourets étaient vides !
C'était une solitude semblable à celle de l'Odéon, les soirs où Ton y joue la tragédie.
Julian vit l'élève hésiter à pénétrer plus avant, faisant même le mouvement de regagner la porte, effrayé qu'il était de ce lugubre silence, lui qui, toujours sur la foi de la légende, s'était imaginé tomber en pleine fournaise de jeunesse bruyante.
Julian le rappela doucement et lui dit d'une voix haletante d'émotion :
— Vous partez, monsieur, est-ce que quelque chose vous déplaît ici? Dites-moi ce qu'il faut changer, ce sera fait immédiatement.
— C'est très bien, mais...
— Le modèle, n'est-il pas à votre goût, on le changera.
— Oh! il est même joli, mais...
— Ah! je devine, parce que vous ne voyez personne, mais pour commencer vous n'avez pas besoin de voisins, d'ailleurs, je ne suis pas engagé à vous en donner.
— Assurément non !
— Eh! bien, restez.
L'élève, touché par le ton de bonhomie de Julian, comprit qu'avant qu'une maison soit édifiée, il faut poser la première pierre. Il resta. Au moins, dit-il à Julian, si je deviens un mauvais peintre, j'aurai tou-
jours la gloire d'avoir été, après vous, un fondateur de l'Académie.
Le lendemain, il y avait trois élèves, puis quatre, puis cinq, et enfin, un jour Fatelier devint trop petit pour contenir la foule qui Fenvahissait.
Julian loua successivement d'autres ateliers dans différents quartiers de Paris, notamment faubourg Saint-Denis, tout en conservant celui du passage des Panoramas, qui lui avait porté bonheur.
Aujourd'hui les ateliers sont au nombre de dix-sept.
L'atelier du passage des Panoramas est exclusivement réservé aux femmes; on peut dire que le Tout- Paris y a passé : princesse, fille de maréchal de France, tout ce qui porte un nom dans la noblesse, la diplomatie, les lettres et les arts, etc. On peut citer entr' autres : mademoiselle Marie Bashkirtseff , la jeune artiste, morte si prématurément et que sa mère pleure toujours, mademoiselle Brunswick, aujourd'hui madame Brandés, la princesse Terka-Jabonowska, depuis madame Maurice Bernhardt, mademoiselle Sarah Bernhardt, nièce de la grande artiste, mesdemoiselles Breslau, Godin, Billinska, mademoiselle Beaury-Sorel , Fauteur d'un magnifique portrait de madame Garnot : M. Carnot, avec la simplicité qui caractérise les présidents américains, alla juger de la ressemblance dans l'atelier même de Julian.
Dès ses débuts, Rodolphe Julian professait seul, mais, plus tard, surmené, il ne pouvait suffire ; il réunit alors ses élèves et leur proposa de s'adjoindre des professeurs.
Les premiers professeurs furent : MM. Boulanger, Jules Lefebvre, Carrier-Belleuse, Bouguereau, Tony- Robert Fleury et Got.
M. Carrier-Belleuse corrigeait le soir; les autres professeurs,-pour la peinture et le dessin, corrigeaient le jour.
D'autres professeurs vinrent se joindre aux premiers : M. Ghapu pour la sculpture, MM. Benjamin Constant, Flameng, G. Ferrier et Doucet.
Que les bourgeois qui crient à la vénalité des artistes et voient dans la scission des peintres une question de mercantilisme, méditent ceci : ces grands artistes s'engagèrent, par amour pour leur art et pour les jeunes, à venir, deux fois par semaine corriger les travaux des élèves, et cela gratuitement.
Julian, fier de son œuvre, qui voyait son succès grandir chaque jour, songea alors à décerner des récompenses.
Parmi les élèves sortis des ateliers Julian, on cite : MM. Doucet, Bramtot, Baschet, et plusieurs autres qui obtinrent le prix de Rome. D'autres obtinrent également des seconds prix. Parmi les hors concours actuels, on peut citer notamment : Renouf, Boutet de Monvel, Bergeret, Tattegrain, Lepoitevin, Flameng, Rochegrosse, etc. Quant aux médaillés, le public connaisseur les apprécie. On peut citer parmi eux : Dinet, Harrison, Melchers, Jeanniot, Fournier, Couturier, Tanzi, Bouchor, Maurin, Willette, Heidbrinck, Marius Roy, et une foule d'autres qui sont célèbres ou le deviendront.
C'est, on le voit, une jolie pléiade!
Dans les ateliers Julian, il y a deux concours : pour le premier concours, le professeur choisit, dans la semaine de pose du modèle , les meilleurs dessins ou esquisses ; les professeurs réunis assignent un prix et des mentions aux élèves qui se sont distingués.
Après deux prix successifs dans la même année, les élèves iront plus droit qu'au classement ; cette mesure excellente a pour but d'empêcher les plus capables d'accaparer les récompenses.
Le second concours consiste en une composition esquissée, d'après un sujet donné par le professeur.
Le classement de ces esquisses par numéro de mérite donne droit au choix des places pour la semaine du concours définitif qui consiste en une figure, un torse ou un portrait peint ou dessiné. Ces places sont très recherchées, car elles augmentent pour l'élève les chances d'acquérir le prix et le stimule à faire une bonne composition.
Une médaille, un prix valant la somme de cent francs sont décernés au vainqueur.
Je vois d'ici les sceptiques sourire : un élève médaillé en chambre, c'est une prime à la vanité pour achalander l'atelier; eh bien! souriez, blaguez ; cette institution, qui a l'air toute simple, produit des résultats surprenants.
Tous les élèves rivalisent d'émulation, les concours les condamnent à chercher sans cesse, à étudier et observer, à progresser, parce que cette médaille décernée impartialement par des professeurs éminents, tels que
Bouguereau, Tony-Robert Fleury , Jules Lefebvre, Benjamin Constant, Chapu, Doucet, Flameng et G. Ferrier, les distingue de leurs camarades et les encourage pour l'avenir. Combien de talents naissants, s'ils avaient été encouragés ainsi dès leurs débuts, seraient aujourd'hui célèbres?
A l'atelier Julian, après chaque concours, il est d'usage de mettre les esquisses des récompensés aux enchères. Une des meilleures preuves qu'une récompense n'est pas considérée comme une chose vaine, c'est que les esquisses bien classées, qui, la veille ne se seraient pas vendues quatre sous, atteignent souvent un prix élevé, quelquefois dix et quinze louis. Les vaincus n'ont pas de rancune contre le vainqueur, car s'il est récompensé, c'est qu'il a. du talent ; les professeurs l'ont dit par leur verdict.
Que l'on ne s'étonne pas d'entendre parler de louis dans un atelier, comme si l'on était à la Banque de France: chez Julian, on parle de louis comme autrefois chez Picot l'on parlait de sous; les élèves venus de tous les points du globe, Russes, Anglais, Américains, Suédois, Japonais, Espagnols, Siamois, sont riches. L'atelier est cosmopolite. Si tous ne se comprennent pas au point de vue du langage, tous se comprennent sur le terrain de la camaraderie lorsqu'il y a une infortune à soulager.
La règle est sévère dans les ateliers, sans cependant être très rigoureuse ; cela est nécessaire pour maintenir l'ordre parmi plus de sept cents élèves.
Le massier est chargé de ce soin;, il n'a pas
grand chose à faire, les camarades lui facilitent la surveillance.
Les ateliers sont ouverts tous les jours, excepté le dimanche, dès huit heures du matin jusqu'au soir; les modèles s'y succèdent sans interruption; les modèles, hommes ou femmes, sont choisis par les élèves, au suffrage universel; cle cette façon ils ne peuvent se plaindre si le modèle ne répond pas à ce qu'ils en espéraient; autrefois, ils étaient choisis par l'administration; on leur eût donné l'Apollon du Belvédère, Vénus ou Junon en personne qu'ils auraient grogné.
L'atelier Julian excepté, tous les ateliers ferment à midi. C'est un usage encore établi à l'Ecole des Beaux- Arts ; la raison en est qu'aucun atelier ne pourrait vivre s'il restait ouvert toute la journée, à cause du petit nombre d'élèves qu'ils possèdent et des frais doubles qu'occasionneraient le modèle s'il restait toute la journée. Julian a compris ce grand inconvénient, lui qui avait passé par l'atelier, inconvénient que tous les peintres d'ailleurs connaissent sous ce nom : la tyrannie du Morceau !
Un peintre est à son chevalet; toute la matinée, il a esquissé le portrait qu'il veut peindre, il cherche une ombre, pour mettre sa figure en valeur, un jet de lumière pour l'éclairer, un ton pour lui donner la vie, l'animer; il est absorbé dans sa contemplation, il a quelque chose à surprendre sur le vif de la nature, il brosse fébrilement; tout à coup, l'inspiration lui vient, il tient sa tête encore dix minutes et son œuvre sera complète... Midi sonne, le modèle s'en va!
S'il faut qu'il attende le lendemain pour continuer son travail, la toile sera sèche, le jour ne sera plus le même, tout est à recommencer; c'est la Tyrannie du Morceau, auquel il pense sans cesse ; son idée l'obsède; si, au contraire, il peut reprendre son travail une heure ou deux après-midi, pendant ce laps de temps l'inspiration n'aura pas pu fuir, il se remet à son chevalet et termine.
C'est pourquoi chez Julian l'étude est ininterrompue.
A l'atelier Julian, pendant le travail, le silence le plus religieux est observé par les élèves. Plus de jeunesse, rien que des gens qui veulent arriver et connaissent la valeur du temps; dans la première séance, comme dans la seconde, il y a un quart d'heure de repos; alors, comme par un coup de baguette magique, la scène change; le modèle descend de son estrade, les chevalets son abandonnés, le silence d'il y a un instant fait place à l'expansion, aux rires, aux chants, c'est un brouhaha, un grondement, une rumeur générale.
Les mercredis et samedis sont les jours de visite des professeurs.
Les ateliers présentent, ces jours-là, un spectacle curieux pour l'observateur.
Pendant la visite, une pancarte est accrochée à la porte de chaque atelier ; elle est laconique : le professeur est là!
Le professeur parcourt les rangs, examine les études et les esquisses.
Chaque professeur a sa manière; on peut, là, la
prendre sur le vif. Il va sans dire que pendant l'examen on entendrait voler un mouchoir.
Chapu, dans son atelier de sculpture, est absolument bonhomme. Supposons vingt maquettes, sur un sujet qu'il donne lui-même chaque semaine ; le dernier était : La décoration du tombeau d'une jeune artiste; un médaillon en fournirait le motif principal.
Ce médaillon pourrait être supporté par une figure ou symbole de l'art qu'elle cultivait.
Esquisse ronde bosse.
Chapu arrive à heure fixe, les maquettes sont rangées sur une tablette, pêle-mêle, sans qu'il sache quel élève est l'auteur de chacune d'elle ; il s'agit de faire le classement pour la semaine prochaine.
Il les examine attentivement :
**• Voyons, dit-il, qui va avoir le numéro 1?
Cette figure est bien, elle est néanmoins un peu âchée; le médaillon est un peu grand, il est surchargé d'ornements.
Celle-ci a du sentiment, c'est un morceau personnel, il a de l'originalité.
Ah! en voici une qui a du mouvement, de la vie, la draperie est bien modelée, c'est étudié.
Il manquerait peu de chose à cette autre pour être parfaite.
Nous allons donner le numéro 1 à cette dernière.
Le professeur continue ainsi jusqu'à ce que les vingt maquettes soient classées.
Les élèves sont là, anxieux, groupés autour du maître, les uns montés sur des tabourets pour mieux voir, pour
mieux entendre ses conseils, ne montrant aucun dépit; ils acceptent le jugement du maître sans murmurer, sans récriminer, tant leur respect est grand pour l'homme, pour l'artiste désintéressé, et aussi par l'esprit de discipline, œuvre de Julian, qui règne dans les ateliers.
Dans râtelier de sculpture, il y a en ce moment deux jeunes Siamois envoyés par leur gouvernement pour étudier l'art français.
Ce fait, simple en lui-même, est un triomphe pour Julian, au point de vue patriotique aussi bien qu'au point de vue artistique. Avant le succès de ses ateliers, la plupart des Etats étrangers envoyaient leurs boursiers à l'Ecole de Munich; aujourd'hui, ils les envoient faire leurs études à l'Académie de Julian, reconnaissant ainsi la supériorité de l'Ecole française et de ses maîtres éminents.
On remarque également, parmi les élèves de Ghapu, madame Fosse, MM. Gontaut-Biron, Jacques Froment- Meurice , Germain, connu sous le pseudonyme de Niamberg dans la plupart des journaux illustrés, Raymond, à qui, après concours, la ville de Genève a commandée la statue de Calvin, qui sera érigée sur une de ses places publiques.
Dans les ateliers de peinture, il en est de même que dans les ateliers de sculpture.
Tony-Robert Fleury est bienveillant à l'extrême, pourtant sans faiblesse. Vous ne sauriez croire, me disait-il, un jour que j'assistais à sa leçon, combien est difficile le métier de professeur. Il faut être impartial
pour tous; quand je m'arrête devant une esquisse naïve, enfantine, mais qui révèle en certaines parties un sentiment artistique, une promesse pour l'avenir, vous ne sauriez croire combien j'hésite.
Si je décourage l'élève, c'est peut-être un artiste perdu pour l'art; si, au contraire, je l'encourage sur une vague promesse, qui n'est peut-être que l'effet d'un hasard, je puis l'égarer.
Alors, je corrige son esquisse et j'attends.
Le samedi suivant, c'est avec anxiété que je m'approche de son chevalet. Je pousse un soupir de soulagement, la vague promesse prend un corps, l'espérance commence à être une réalité ; alors, ce n'est plus un élève, c'est un enfant qu'il faut guider par des conseils et ménager par la critique.
Ces quelques lignes peignent admirablement le charmant artiste qui partage son temps entre son atelier, ses élèves de l'atelier Julian et la Société des Artistes français,
Jules Lefebvre est un travailleur acharné, un professeur sévère. Au contraire de Tony-Robert Fleury, sans cesse souriant, son aspect est froid, niais ce n'est que superficiel. Il s'assied lentement sur son tabouret ; lentement, mathématiquement, il compare sous tous ses aspects le dessin qu'il a à corriger avec le modèle ; il inspire aux élèves une telle déférence, que tous marchent sur la pointe du pied pour s'approcher du maître. On sent que Jules Lefebvre remplit une fonction importante, et qu'il considère la responsabilité qu'a le professeur; sa correction réfléchie est aussi bien
dictée par sa conscience que par son goût élevé. Il est d'une franchise exemplaire ; avec lui, pas de tergiversation; on sait d'un coup, dans l'esquisse qu'on lui soumet, ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui n'empêche l'indulgence d'un grand talent pour les commençants.
Jules Lefebvre s'appuie, et c'est ce qui constitue sa force, sur le sentiment réel de la nature; de là, par conséquent, le côté attachant de son enseignement, et une grande variété dans ses appréciations, chaque élève peignant suivant son tempérament. Un dessin parfait, pour lui, est moins intéressant que si son exécution est sincère et personnelle à l'auteur.
Voici une anecdote qui donnera une idée de la conscience de Jules Lefebvre :
Un jour, un ami alla lui rendre visite à son atelier. Il trouva le peintre en train de recouvrir de blanc une toile achevée qui représentait deux femmes nues; c'était admirable de style et de pureté.
— Mais, malheureux, lui dit son ami, que fais-tu là ?
— Ma toile ne me satisfait pas, les deux femmes sont trop éloignées l'une de l'autre, je veux les rapprocher.
— Mais, c'est un chef-d'œuvre, tu perds quarante mille francs-
— Je le sais bien.
— Coupe la toile en deux.
— Non, je préfère recommencer.
Et tout en résistant aux supplications de son ami, il continua à effacer sa toile, Combien peu qui crient, si haut aujourd'hui, sont
capables d'un pareil désintéressement par amour de Fart !
Bouguereau commence sa correction au hasard ; il met familièrement la main sur l'épaule de l'élève. Si le premier auquel il s'adresse n'a pas assez travaillé son esquisse, il lui dit doucement :
— « Mon ami, votre esquisse ne mérite pas d'être corrigée ; nous verrons cela samedi prochain. »
Si un autre élève a fait plus et mieux, alors il quitte son air paternel et devient exigeant ; si tous les élèves trouvent une esquisse supérieure à celles des autres, il s'arrête devant elle plus particulièrement; il fait alors sa correction à voix haute, une correction savante, malgré qu'on lui reproche d'être un peintre joli, léché, il tient pour les tendances artistiques modernes. Je n'entends pas dire qu'il encourage Vimpressionisme , mais c'est un fait énorme qu'un membre de l'Institut qui, lui, conserve précieusement son genre, encourais les jeunes en les initiant au mouvement artistique : c'est la meilleure des preuves qu'il professe pour les autres et non pour lui.
— <( Je passe, dit-il, plus rapidement d'un élève à un autre suivant le degré de correction. » Il a une telle sollicitude pour les faibles, qu'il ne veut pas que les élèves qui débutent par copier des plâtres soient corrigés par d'autres que par lui, principalement dans son atelier.
Avant que Bouguereau ne fût professeur â l'école Julian, les élèves suivant la méthode encore pratiquée à l'Ecole des Beaux-Arts, dessinaient en tortil-
lonnant ; l'académie la mieux dessinée, la plus parfaite de forme, avait l'air d'un dessin pour un concours de l'école mutuelle ; toutes se ressemblaient ; la musculature était floue, elle n'apparaissait pas énergique, vigoureuse, saillante comme le veut la nature.
Bouguereau se tint ce langage :
— Nous passons quinze années de notre vie à étudier, et quand nous sommes arrivés, que reste-t-il de nos travaux ?
Rien.
Nos esquisses ne peuvent nous servir, le tortillon n'est pas la nature, il nous faut recommencer sur le modèle vivant, pour chercher le mouvement; si, au contraire, le dessin était fait aux traits, d'un seul coup de crayon, le trait-dessin pourrait rester et nous servir.
Aussitôt pensé, aussitôt en pratique. Ce fut une révolution; mais aujourd'hui les résultats sont tels, que si l'on compare deux esquisses, l'une tortillonnée, l'autre au trait, on reste émerveillé ; cette dernière semble sortir de son cadre, on dirait que le sujet va parler, agir, marcher.
Benjamin Constant est impitoyable pour l'élève qui lime son dessin. Sa palette est large et colorée. Puissant observateur de l'effet d'une mise en place sévère, de l'effet général, sa préoccupation particulière, il empoigne sa palette, se place devant la toile de l'élève : Allons, mon ami, peignez dans la pâte, enlevez-moi çà, mettez de la couleur, allez de l'avant. Malgré sa fougue, il est, comme Gabanel, son maître, observateur sévère de la forme; il représente l'élément jeune; c'est
un maître peintre dans toute l'acception du mot, un coloriste puissant et passionné. Sans nuire pour cela à la correction du dessin, il soigne les détails avec un soin extraordinaire, ses draperies sont traitées avec une exactitude sans pareille.
L. Doucet procède d'un pôle à un autre dans son enseignement; élève de J. Lefebvre, confinant à Besnard, il fait excuser les balbutiements de ce dernier en leur donnant une forme.
F. Flameng professe chez Julian et peint en Sorbonne. C'est un jeune dans la meilleure acception du mot et un fort.
Artiste consommé, ayant puisé les premiers éléments de son art dans râtelier où il professe aujourd'hui, après avoir été chez Cabanel et chez Laurens, il était naturel qu'il revînt au berceau et devînt l'un des professeurs aimés de la jeunesse.
C'est un peintre savant et fécond indiqué pour l'avenir.
G. Fenier, auteur de Salammbô et d'une Sainte Cécile, son envoi de Rome, est un artiste remarquable, hors concours; peintre très chaud, très ardent, communique sa flamme à ses élèves; s'ils n'ont pas de talent ce n'est pas sa faute, car il consacre ses efforts à leur inculquer ses qualités qui ont fait de lui un professeur par vocation.
A l'académie Julian, il y a deux professeurs par atelier ; ils alternent chaque mois. MM. Bouguereau e% Tony-Robert Fleury pour un, MM. Jules Lefebvre et Benjamin Constant pour un autre, et ainsi de suite ; ce
roulement produit le plus grand bien pour l'enseignement. En effet, rélève n'est pas forcément l'image du maître, sa copie fidèle et servile, il reçoit les conseils de deux professeurs ayant chacun un tempérament particulier, qui se complètent sans se nuire ; l'élève peut prendre à chacun d'eux ce qu'il a de bon, et ainsi se créer un genre à lui, une originalité, une manière qui assurera son succès dans l'avenir.
Exemple : Jules Lefebvre est un dessinateur parfait, correct, calme, réfléchi. Benjamin Constant est un fougueux, un coloriste somptueux dans l'ordonnance de ses compositions ; on voit d'ici ce que les élèves peuvent recueillir par ces deux genres si opposés.
D'où vient le succès de l'Académie Julian, succès qui porte ombrage à tant de gens et même à l'École des Beaux- Arts?
Il vient de plusieurs causes :
D'abord de la nécessité, car Y Académie libre, organisée et fondée par Julian, comble une lacune, renseignement y est des plus sérieux, les charges et la flânerie n'y tiennent point la place du travail.
Ensuite, c'est que cet enseignement n'est point oppresseur. Les professeurs s'y étudient à ne point faire dévier le tempérament personnel de l'élève , ils l'aident dans la mesure de son propre penchant, ils le guident dans le sentier qu'il se fraie lui-même, en se préoccupant de lui éviter les faux pas, en l'armant, avec le savoir, contre les tentatives de Fà peu-près.
Aux concours de l'Ecole des Beaux-Arts, les plus nombreuses et les plus hautes récompenses sont obte-
nues par les élèves de l'Académie Julian ; au dernier concours des places, sur 80 élèves reçus, 57 appartiennent à l'Académie.
L'Ecole des Beaux-Arts, moins nombreuse comme élèves et donnant de moindres résultats coûte à l'Etat 350,000 francs par an, indépendamment du Palais qu'elle a gratuitement.
L'enseignement y est complètement gratuit, et des prix innombrables, provenant de legs ou de dotation, sont affectés aux concours.
L'Académie Julian est surtout attaquée par ses adversaires qui, comme argument ad hominem, l'accusent de n'avoir fondé son école que dans un but électoral.
Cet argument est de bien mauvaise foi, car l'Académie Julian fut fondée en 1868, et le jury alors n'était pas nommé pour le suffrage universel; il ne l'est que depuis 1881, depuis que le Salon est aux mains des artistes.
Si, en France, Julian est accusé de fomenter la révolution parmi les artistes, il est autrement jugé par la presse étrangère. Après les journaux anglais et américains, voici ce que disait la Nazione, de Florence, dans son numéro de 19 avril 1889 :
« Pour compléter son œuvre intelligente, M. Julian va instituer une exposition publique annuelle, où tous les élèves qui ont appartenu ou appartiennent encore à l'Académie pourront exposer leurs œuvres. Et comme, parmi eux, beaucoup ont une réputation au Salon, cette exposition sera très importante pour l'avenir de l'art.
» Il est clair qu'avec ce système, le jeune artiste
n'est plus abandonné dans les moments les plus difficiles, dans la période où il quitte l'école pour paraître en public, évolution qui s'opérera dans de meilleures conditions.
» Ces quelques lignes montrent à mes lecteurs combien l'enseignement est gradué. La route à parcourir est longue assurément. Il suffit d'avoir le courage de la suivre. Au bout5 l'exposition est là pour récompenser les vaillants que n'écraseront plus, par leur voisinage, les œuvres des artistes célèbres.
» On me pardonnera cette longue énumération de détails. Elle était nécessaire pour faire connaître une méthode qui donne d'excellents résultats, éprouvée par de longues années de pratique.
» Ce qui manque en Italie, c'est l'émulation, le goût du travail. Ce qui manque aussi, ce sont des maîtres disposés à former des élèves comme en France, ce qui fait qu'à ses débuts, l'élève ne reçoit pas les conseils éclairés qui lui sont indispensables.
» Giseri et Fattori sont les seuls qui aient essayé chez nous de faire quelque chose à cet égard ; mais ils n'ont pas reçu du gouvernement l'encouragement qu'ils méritaient, ce dernier ayant reconnu cette école comme semi-officielle.
» Et à présent, je me demande pourquoi, à Florence, la ville historique de l'art, on ne trouve gas un Julian qui fonderait une école libre, en dehors du gouvernement, qui puisse donner à nos jeunes artistes un enseignement plus sérieux et plus conforme aux idées modernes.
» Une Académie libre et libérale, qui n'aurait rien à faire avec l'institution décrépite qui existe, et qui, après beaucoup d'efforts annuels, ne produit qu'une demidouzaine de têtes bien noircies, bien ràtissées, vrais ouvrages de broderie, mais souvent sans caractère, sans ensemble et sans analyse de formes ; une Académie libre sous la direction d'artistes célèbres : voilà une voie ouverte aux Mécènes de l'art pour se créer un titre glorieux et impérissable à la reconnaissance publique
» Je termine, persuadé qu'on ne m'accusera pas de manquer de patriotisme pour avoir résolument mis le doigt sur la plaie.
» Le patriotisme ne doit pas rions rendre aveugles sur nos défauts, sur le mérite des autres, et &est parce que f aime ma patrie, que je vois les AlpeS servir de barrière au mal et non au Lien qui peut venir de l'étranger. »
Voilà des choses bien pensées et bien dites.
L'atelier Julian, comme tous les ateliers, (railleurs où il y a une grande concentration, présente d'autres avantages pour les élèves que d'être instruits et initiés par des professeurs éclairés et illustres dans le monde entier; les élèves se sentent les coudes, et c'est l'enfance d'une camaraderie et d'une solidarité qui se perpétue à travers les misères et les luttes de la vie ; les arrivés tendent la main à ceux que le sort n'a pas favorisés et qui sont restés en route.
L'appui des professeurs auprès des gouvernements, ministères, conseils généraux ou départementaux, ne fait jamais défaut aux élèves lorsque leur travail, leurs
succès ou leur situation peu aisée les en ont rendus dignes ; il n'y a pas d'exemple qu'un élève méritant et peu fortuné n'ait pas trouvé gratuitement ouvertes les portes de l'Académie.
Il est trop tard. — La tête de M. Bouguereau. — La Délégation des Trente. — Cent quatre-vingt-quatre ou quatre-vin<>t-einq ? — M. Carolus Duran. — Pompiers. — Du mauvais Pérignon. — Mon harmonie. — Membres d'honneur. — Fondateurs. — Sociétaires. — Associés. — Une Liste instructive. — Un peut -(Mie menaçant. — Art et Liberté. — Une mort certaine pour les uns, la vie pour les autres. — Blanc et Noir. — Les Indépendants. — Pas de médailles, des Brevets de capacité. — Un Salon libre. — Une nouvelle couche d'amateurs. — Les médailles d'honneur. — A qui l'Etat achètera-t-il ?— La Société nationale des Beaux-Arts peut-elle nuire à la Société des Artistes français — Où esf le vrai talent? — Le chemin de Damas. — Protestataires niais pas Sociétaires. — Une lettre courageuse. — Un Salon en plein air. — Les hommes-cimaises. — Un chic porte-bannière. — Les hommes-annonces. — Pour les pauvres Artistes, S. V. P.
T^^^^^^iL est trop tard, la Société nouvelle est ■ fondée. » Voilà la dernière réponse faite aux délégués de la Société des Artistes français, qui voulaient la concentration. Cette réponse n'était pourtant pas définitive, car M. Meissonier attendait, pour fonder sa Société, le résultat du vote annuel des Artistes pour le renouvellement du Comité.
Si M. Bouguereau était élu, en avant la Société nouvelle.
Si M. Bouguereau n'était pas élu, on pourrait prêter l'oreille à la réconciliation, d'autant mieux que la Société des Artistes français, pour prouver son esprit de conciliation, avait cédé sur les exigences des dissidents, exigences que nous connaissons.
M. Meissonier fut déçu dans ses espérances et frappé à nouveau dans son immense orgueil, sur 64 votants ; M. Bouguereau fut élu vice-président de la Société des Artistes français par 52 voix, et, à la majorité, président de la section de peinture.
Aussitôt, M. Meissonier et les quinze membres honoraires se mirent à l'œuvre pour rédiger les statuts de la Société nationale des Beaux-Arts. (Voir à l'Appendice.)
Ces statuts et le règlement de la Société nouvelle furent approuvés en Assemblée générale ; quatre vingts membres environ y assistaient.
Une délégation composée de trente membres de la Société et de trois membres supplémentaires y appartenant également, fut chargée de préparer et d'arrêter le règlement des expositions futures; cette délégation, avait les pouvoirs les plus étendus pour gérer les affaires de la Société nationale des Becmœ-Arts.
Furent élus :
MM. Devès, May, Waldeck-Rousseau, membres d'honneur.
MM. Bracquemond, Besnard, Billotte,Barau, Boilvin, Cazin, Carolus Duran, Courtois, Carrière, Dalou, Da-
moye, Duez, Dagnan-Bouveret, Guignard, Gervex, Lerolle, Lhermitte, Meissonier, Montenard, Puvis de Chavannes, Rodin, Roll, Rixens, Renouard, Ribot, sociétaires.
MM. Desbois, Friant, Mathey, sociétaires supplémentaires.
La nouvelle Société est divisée en quatre catégories :
Membres d'honneur; Membres fondateurs; Sociétaires; Associés.
Les membres d'honneur sont :
MM. Devès, Liouville, Eynard, May, Thierry-Delanoue, Waldeck-Rousseau.
Les membres fondateurs sont :
MM. Billotte, Besnard, Béraud, Bracquemond, Carolus Duran, Cazin, Duez. Dagnan-Bouveret, Dalou, Gervex, Meissonier, Montenard, Puvis de Gha vannes, Rixens, Rodin, Waltnër.
Les sociétaires sont :
MM. Agache, Àrtz, Aublet.
Baffier, Barau, Beaudoin, Bellangé, Béraud, Besnard, B illotte. Binet, Blanc, Blanche. Boilvin, Boldini, Boudin, Boutet de Montvel, Bracquemond, Breslau (Mlle L.), Brown,Burnand.
Carolus Duran, Carrière, Gazin, Claude, Collin, Cordonnier, Courant, Courtois, Couturier.
Dagnan-Bouveret, Dalou, Damoye, Daumet, Dau-
phin, David, Delance, Delort, Desbois, Desboutins, Deschamps, Dinet, Dubufe, Dumoulin.
Edelfelt.
Florian, Frappa, Friant.
Galland, Gervex, Gilbert, Girard, Girardot, Gœneutte, Gros, Gueldry, Guérard, Guétrel, Guignard. Hogborg, Harrison.
Israëls, Irville.
Jeanniot, Jettel, Jourdain.
Lambert, Lanson, Latouche, Le Camus, Lefèvre, Lemaire (Mme Madeleine), Lenoir, Lepère, Lerolle, Lhermitte, Lobre, Loustaunau.
Mans, Mertens, Mathéy,Mesdag,Montenard, Montte, Meunier, Meissonier.
Pannemaker, Perraudeau, Petitjean, Pranishuikoff, Puvis de Ghavannes.
Renan, Renouard, Rebarty, Rivoire, Ribot, Rivey, Rixens, Roll, Rosset-Granger, Rorhmann.
Sain, Saintain, Salmson, Sargent, Sauzay, Stredswig, Smith, Stevens.
Thaulow, Tissot, Toulmouche, Tournés.
Vigne (de).
Waltner.
Zakaran, Zorn.
Gela fait cent vingt sociétaires, desquels il faut défalquer les seize membres fondateurs, cela porte le chiffre réel à cent quatre membres.
Après la réclame formidable qui fut faite dans la presse, il faut avouer que sur plus de trois mille sociéciétaires qui composent la Société des Artistes fran-
çais, et sur les quatre mille peintres parisiens qui sont en dehors, cela] constitue un pauvre petit succès, d'autant plus que parmi ce chiffre de cent quatre sociétaires, il faut mettre de côté MM. Besnard, Baffier, Cordonnier, Dalou, Devigne, Lefèvre, Lenoir, Meunier et Rodin, sculpteurs ; MM. Bracquemond, David, Desboutins, Boilvin, Ghauvel, Florian-Guérard, Pannemaker, Waltner, graveurs; ce qui réduit ce groupe au chiffre de quatre-vingt-cinq peintres !
Certainement, parmi ces messieurs, il y a des artistes de grande valeur : Ribot. Desboutins, le grand et admirable artiste, Puvis de Ghavannes, etc.
Il y aura aussi M. Garolus Duran, et, s'il est élu membre du jury des vingt-six, il pourra, à son aise, éliminer les portraits, dont il s'imagine avoir le monopole.
Il a horreur des portraitistes. Un jour, au Salon, il voyait un portrait peint en rouge, par Loudet, il avisa un camarade qui passait, il le lui montra en lui disant :
— Encore un qui m'a chipé une harmonie.
M. Garolus Duran est, malgré cela, un artiste suivanl les idées nouvelles ; n'est-ce pas de lui cette réponse épique.
Ajenesaisplus quel Salon, il avait exposé une femme nue, sous ce titre : Le Printemps. Un anatomiste aurait trouvé qu'une des jambes ressemblait à un bâton de chaise, ce qui était exact: le public passait sans rien dire, absolument indifférent; un confrère qui était devant le tableau aperçut M. Garolus Duran, il faut dire
que c'était le jour du Vernissage, et que jamais ce jour-là il ne manque de stationner devant ses œuvres pour connaître le sentiment du public.
M. Garolus Duran alla vers son confrère et lui dit :
— Hein ! on dit que nous sommes pompiers?
— Réponse du confrère :
— Oh ! non, c'est du mauvais Pérignon, voilà tout ! M. Garolus Duran poursuivi par son idée fixe, lui,
voit un de ses confrères, un autre, qui, lamentablement, contemplait sa toile accrochée au deuxième étage, au-dessus de celle de M. Garolus Duran, il l'aborde :
— Eh bien ! es-tu content ?
— Regarde, mon ami, où on a fourré mon tableau ; il faut un télescope pour le voir !...
— ... Ce n'est pas du tien que je parle, c'est du mien !
Le peintre court encore.
Ces artistes seront certainement une attraction pour le Salon nouveau, mais cela suffira-t-il pour attirer la foule et faire prospérer la Société.
M. Meissonier s'entend à la réclame; il fit communiquer une note à la presse, dans laquelle il était dit : — La première liste de sociétaires comprendra peut-être quelques artistes dont le talent ne semblait pas destiné à cette consécration; elle leur serait cependant accordée comme remerciement de leur attitude au début du conflit soulevé dans la Société des Artistes français.
Auxquels des cent vingt sociétaires ce peut-être s'applique-t-il ?
Ce peut-être était d'un machiavélisme achevé ; en faisant ces avantages aux sociétaires. M. Meissonier n'avait pour but que d'augmenter le plus possible le nombre des dissidents et, par conséquent, celui de ses adhérents.
Vous n'avez peut-être pas de talent, mais la nouvelle Société vous en donnera. M. Meissonier, le grand-prêtre, vous consacrera. On ne peut pas dire plus carrément aux visiteurs du prochain Salon du Champs-de-Mars ou d'ailleurs : vous ne trouverez pas chez nous de grandes choses, mais se sont des artistes qui... mont rendu service !
Ce fut devant la commission fondatrice, composée de sept membres, que furent portées au début de la Société les demandes d'admission. Ces demandes devant être rectifiées et acceptés par les sociétaires réunis en assemblée générale.
Le programme de la Société nationale des Beaux- Arts est discutable, et il mérite d'être discuté à tous les points de vue.
La Société prend pour devise Arts et Liberté. Il faut avouer qu'elle entend singulièrement la mettre en pratique ; son premier soin est celui d'imposer aux artistes, ses adhérents ou ses sociétaires, de ne pas exposer aux Champs-Elysées, s'ils exposent au Champde-Mars !
Alors où est la liberté?
Avant la scission, M. Antonin Proustvoulait que l'on transporta le Salon annuel du Palais de l'Industrie au Palais du Champs-de-Mars.
M. Meissonier s'éleva contre cette prétention ridicule, qui cachait sûrement une arrière-pensée, il protesta énergiquement en disant que si le Salon n'avait plus lieu aux Champs-Elysées : c'était sa mort certaine.
La scission se fit; voyez la logique de M. Meissonier, il demande à installer son Salon au Champs-de- Mars !
Il se croit donc assez puissant pour déplacer la foule qui, depuis des années, a coutume d'aller au Palais de l'Industrie?
Il est vrai que M. Meissonier exposera au Champs-de- Mars. Gela sera-t-il suffisant, surtout si l'on songe au menaçant peut-être ?
Et puis, le Ghamps-de-Mars est chose bien problématique; à quel titre le gouvernement consentirait-il à l'accorder à la société Meissonier ?
A qui incomberaient les dépenses nécessaires pour approprièr le Palais des Beaux-Arts à une exposition artistique ?
La Société des Artistes français est seule reconnue d'utilité publique ; le gouvernement ne peut pas reconnaître la société Meissonier comme telle, son devoir est de lui répondre :
— Arrangez-vous donc avec l'ancienne société. Il ne fallait pas vous séparer d'elle. Puisque vous prétendez poursuivre le même but, il n'y a pas besoin de deux sociétés pour le même objet.
Oui, pourrait-on répondre, le gouvernement ou la ville de Paris comme on voudra, accorde à des sociétés qui ne sont pas reconnues d'utilité publique desempla-
céments pour y exposer, le Blanc et le Noir, les Indépendants , etc., etc.
Pourquoi ne ferait-il pas pour la Société nationale des Beaux-Arts ce qu'il fait pour les autres sociétés ?
Ce n'est pas la même chose, ces sociétés ont un but différend de celui de la Société des Artistes français, elles ont leur caractère personnel, elles ont été créées pour une chose déterminée; les œuvres qu'on y expose révèlent des tendances particulières qui n'ont rien à voir avec celles exposées au Salon du Palais de l'Industrie. Si M. Meissonier n'avait voulu être président de quelque chose, au lieu de créer une société et de quêter un local, il n'avait qu'à aller aux Indépendants , il n'y a pas plus de mauvaise chose chez eux, que le peut-être de M. Meissonier ne nous en fait espérer et craindre pour l'exposition de la Société future.
On a pu voir à l'exposition des Indépendants des œuvres signés : Maurin, Degas, Renoir, Claude Monet, de Nittis, Pissarro, Sisley, Signac, Dubois-Pillet, etc., œuvres qui ont pu être discutées et qui le sont encore ; Courbet l'a bien été jusqu'en 1865, et d'autres avec lui non moins illustres, comme d'autres le seront chaque fois qu'une école quelconque, composée d'artistes convaincus, voudra ouvrir une voie nouvelle à l'art français.
La Société Nationale des Beaux-Arts ne distribue pas de médailles ! Mais en revanche, elle affranchit ses sociétaires des sévérités du jury; si, par hasard, elle en avait trois ou quatre cents d'ici l'ouverture de son Salon,
elle aurait autant & exempts que de sociétaires, et ce n'est plus le Champs-de-Mars qu'il lui faudrait, mais la plaine de Gennevilliers !
Elle ne donnera plus de médailles, mais, en revanche, elle distribuera des brevets de capacité à ses stagiaires, lesquels leur donneront le titre A'eœempts, ce qui fait qu'à un moment donné, très bref, le Salon Meissonier sera envahi et que les jeunes seront éliminés.
La Société nouvelle n'est donc pas un progrès; elle ne diffère en rien de l'ancienne, excepté en ceci, c'est que dans la Société des Artiste français, chaque exempt ne peut exposer que deux toiles, tandis qu'au Salon de la Société Meissonier, les sociétaires exposeront jusqu'à la fin de leurs jours autant d'œuvres qu'ils voudront.
Le Salon de la Société nouvelle est proclamé libre, accessible à toutes les manifestations artistiques ;
A toutes les tendances ;
A toutes les écoles ;
A tous les genres.
C'est une idée séduisant s, de prime abord, mais ce n'est qu'un leurre, un trompe l'œil, car ce Salon sera absolument fermé aux nouveaux, qui devront passer, pour être reçus, devant un jury composé de vingt-six, membres, et ce jury refusera ce qui ne lui plaira pas; il ne sera pas sévère tout d'abord, il faudra bien meubler le Salon et imiter ces directeurs de théâtres qui, lorsqu'une pièce ne fait pas d'argent, distribuent des billets de faveur à tous les concierges du voisinage pour garnir leurs salles et éviter que les acteurs ne jouent devant les banquettes !
Un Salon libre ne peut pas exister, pas plus qu'un Salon sans jury: l'expérience en a été faite par le Salon des refusés.
Beaucoup d'artistes croient que le goût public est suffisant pour déterminer la valeur d'une œuvre, que ce goût vient d'en bas et jamais d'en haut.
Ces artistes seraient peu flattés de ne voir s'extasier devant leurs tableaux que les habitués du refuge de la rue de Tocqueville ou les chiffonniers de la cité Maupy !
Ils ne seraient pas davantage flattés que M. Prud'homme les traitât de seuls génies artistiques de la France.
Les artistes ont généralement un dédain marqué pour les bourgeois et pour les masses.
Le goût public peut se traduire par l'empressement que les amateurs apportent à acheter les toiles qui sont signées de certains noms.
En somme, qui achète ?
Ce sont les hauts fonctionnaires, qui tiennent à l'administration elle-même, les riches amateurs se rapprochent plutôt du gouvernement que des masses, par raison, par goût, par intérêt.
Qui est le guide :
Le jury.
Qui est la sanction :
Les récompenses décernées à l'artiste !
Parce que les médailles ne sont décernées aux artistes qu'après un examen attentif, scrupuleux, minutieux de leurs œuvres, parce que le jury ne prête l'oreille à aucune suggestion, M. Meissonier en sait quel-
que chose, les récompensés n'ont qu'à l'enorgueillir : la meilleur preuve, c'est qu'après le second classement du Salon, quand les tableaux portent sur leur cadre la récompense obtenue, il est extrêmement rare que le public ne rectifie pas les décisions du jury et n'y applaudisse pas.
Une preuve plus grande encore :
On sait que les médailles d'honneur ne sont point décernées par le jury comme les médailles ordinaires; elles sont données au suffrage des artistes exposants qui ont déjà obtenu une récompense.
En 1865, il a fallu, pour décerner la médaille d'honneur, vingt-huit jours de scrutin pour proclamer M. Cabanel vainqueur de M. Corot.
En 1866, il y eut trois tours.de scrutin sans résultats, les trois concurrents étaient : MM. Bonnat, Garpeaux et Corot.
On voit que les récompenses ne sont pas décernées à la légère. Autre chose :
L'Etat à l'habitude, chaque année, d'acheter au Salon de la Société des Artistes français un certain nombre d'œuvres récompensées, qui lui sont désignées par les maîtres qui composent le jury; ce n'est pas toujours rémunérateur pour l'artiste, car l'Etat paye moins cher que les amateurs, mais c'est un grand honneur pour lui et sûrement un encouragement.
Que fera l'Etat avec les deux Salons ?
Achètera-t-il aux deux ?
Ou n'achètera-t-il qu'au Salon du Palais de l'Indus-
trie, puisqu'il est seul officiel, quoique sous la direction personnelle de la Société des Artistes français?
En ce cas, quelle sera la situation faite aux artistes exposants à la nouvelle Société ?
Si l'Etat ne leur achète rien, ils n'auront ni honneur ni profit, il faut avouer que c'est bien peu, et certainement ils n'ont pas songé à cela !
Ici, une question qui s'impose.
La Société des Beaux-Arts, fondée par MM. Meissonier, Carolus-Duran, Gervex et autres, peut-elle être profitable aux artistes?
Peut-elle être nuisible à la Société des Artistes français? Elle ne peut lui être nuisible en tant que société.
La Société des Artistes français ferait moins ou pas de bénéfices; alors elle ne pourrait plus venir en aide à ses sociétaires, et peut-être serait-elle dans l'impossibilité de réaliser son projet d'une maison de retraite pour les artistes infirmes incapables de travailler, peutêtre ne pourrait-elle plus établir ses pensions de reirai té s.
Avec deux Salons, les recettes seraient dispersées. \ Les artistes français ont donc tout à perdre à entrer dans la nouvelle société; les jeunes, les prévoyants, soucieux de l'avenir, ont le plus grand intérêt à se grouper autour de la société existante, qui a fait ses preuves, car en admettant, ce qui est improbable, que la Société nationale des Beaux-Arts réussisse, elle mettra au moins dix années pour être en mesure de faire ce que fait actuellement la Sociétés des Artistes français.
Les artistes intelligents ne doivent pas se laisser prendre au mirage de la nouvelle société, s'ils ne veulent jouer le rôle des alouettes devant le miroir, dont MM. Meissonier, Garolus Duran, Dalou et autres tirent la ficelle.
Pour donner le change. Jes fondateurs de la nouvelle société ont fait dire par leurs journaux que la Société des Artistes français n'était qu'une Société de bienfaisance, et que tous les jeunes, dont l'amour de l'art sera la seule préoccupation, feront abnégation d'honneurs officiels et accourront en foule vers eux, que les portes du nouveau Salon ne seront jamais fermées au vrai talent.
Qui sera juge du vrai talent ?
Le jury des Vingt-Six?
Supposons, par hasard, il est si grand, mais il y a des probabilités, supposons, dis-je, que soient élus membres du jury des Vingt-Six : MM. Puvis de Chavannes, Garolus Duran, DagnaR-Bouveret, Roll, Duez, Gervex, Boilvin, Lépine, Rodin et Waltner, qui faisaient, au dernier Salon du Palais de l'Industrie, partie du jury. On serait en droit de leur dire :
— Mais vous faisiez partie du jury de la Société des Artistes français, comment avez-vous pu attendre si longtemps pour résigner vos fonctions ?
Pourquoi avez-vous la prétention d'être meilleurs et de faire mieux chez vous que vous n'avez fait ailleurs ?
Nous ne voulons pas de vous comme membres du jury!
Vous n'avez pas su trouver le vrai talent jadis, vous ne le trouverez pas davantage aujourd'hui?
Que pourraient répondre ces messieurs?
Rien, ils n'auraient qu'à s'incliner.
La Société nationale des Beaux-Arts n'est pas encore fondée que déjà les défections se produisent.
Au début de ce chapitre, j'ai donné les noms des sociétaires de la société nouvelle. J'ai eu la curiosité de rechercher, parmi les noms des protestataires qui voulaient bien protester avec M. Meissonier, mais qui, la réflexion aidant, ne voulaient à aucun prix d'une scission entre les artistes et entrer dans la nouvelle société.
Ce sont :
MM. Adan (Emile), Regamey (Félix), Mégret (Adolphe), Itasse, Marchai , Fauvel (Ch.), Bastien- Lepage (G-.), Linguet, Dagnaux, Lecreux, Gaen (H.), Wallet (Henri), Lasserre (Léon), Hermel (Paul), Perche-Boyer (de la), Bourdier (Pierre), Carrier-Belleuse (Pierre), Tristan Lacroix, Villain (Le), Bretennier (Gr.), Marty (André), Chevallier, Burgers, Tournier. et d'autres encore.
MM. Jean et Emmanuel Benner n'ont pas craint, eux, de désavouer publiquement, par la lettre suivante, adressée à M. Bailly, président de la Société des Artistes français, leurs signatures comme protestataires. Cette lettre exprime certainement la pensée des artistes dont les noms sont cités plus haut; ils ont proteste à leur manière en n'entrant pas dans la société Meissonier :
« Monsieur,
» Mon frère et moi ayant signé la protestation de M. Meissonier, le soir de l'assemblée générale, nous tenons à vous faire connaître à quel sentiment nous avons obéi ce jour-là, et à vous affirmer que notre intention n'a jamais été de contribuer à provoquer la scission. C'est pourquoi nous vous envoyons copie de la lettre que nous avons adressée à M. Meissonier, le 24 janvier :
« Monsieur Meissonier,
» En allant signer votre protestation, le jour de l'as- » semblée générale, nous avons obéi à un sentiment » bien naturel, celui de témoigner, à un grand artiste, » que nous n'étions point de ceux qui avaient couvert » sa voix, jugeant que le talent doit imposer le respect » à tous, et que dans une assemblée chacun a le droit » de se faire entendre.
» Après la démarche faite, auprès de vous, par » MM. Guillaume, Bonnat et Garnier, et après la déci- » sion du Comité, d'abolir les exemptions en inscrivant » toutes les récompenses au Livret, nous espérions que » l'union s'imposerait. Cela n'a pas eu lieu, nous le re- » grettons profondément, et nous venons vous dire que, » dans ce cas, notre conscience nous fait un devoir de » ne pas nous séparer de la Société des Artistes fran- » cais.
» Veuillez agréer, Monsieur, avec l'expression de
» tous nos regrets, l'hommage de notre haute considé- » ration. »
» Nous espérons que vous voudrez bien donner communication de notre lettre à messieurs les membres du Comité.
» Veuillez agréer, monsieur le président, l'expression de nos sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.
)) JEAN BENNER.
» EMMANUEL BENNER. »
Cette lettre, assurément, ne sera pas la dernière.
Si la Société nationale des Beaux- Arts ne peut pas obtenir le Palais des Beaux-Arts au Champ-de-Mars. et quand même elle l'obtiendrait, elle a un moyen certain, un moyen original de contenter ses sociétaires et ses postulants.
Ce moyen, le voici :
Elle n'a qu'à embaucher trois ou quatre mille hommes, munis chacun d'un crochet d'encadreur; ce crochet, solidement attaché sur leurs épaules, supportefait les œuvres des artistes; il pourrait tenir quatre tableaux au moins, deux par devant, deux par derrière; au besoin, l'homme en mettrait un sur sa poitrine, comme les aveugles portent le tableau représentant un couvreur, tombé d'un quinzième étage sur le pavé, et qui, au lieu de se casser les membres, étant tombé sur le derrière, a perdu la vue par le contre-coup.
Pour donner plus de charme à l'exhibition, ces hommes pourraient être costumés :
Pour M. Meissonier, en vieux soldat.
Pour M. Gervex, en caleçon de bain très transparent.
Pour M. Garolus Duran, en gentlemen, tenue de salle d'armes.
Pour M. Roll, en apprenti ébéniste ou en critique d'art, le cou orné d'un collier nickelé.
Pour M. Dalou, en général de la Commune.
Pour madame Madeleine Lemaire, une bouquetière Pompadour.
Pour M. Ribot, un charbonnier.
Pour M. Puvis de Ghavannes, il ne serait pas difficile de trouver une femme si plate, si plate, qu'une planche à savonner en serait jalouse.
Et ainsi de suite, en appropriant le costume au genre du peintre.
Tous ces hommes seraient placés sur le chemin du nouveau Salon, du boulevard Montmartre au pont d'Iéna, par ordre alphabétique, pour ne pas faire de jaloux; comme aux enterrements de première classe, l'homme pourrait porter sur un coussin les croix et les médailles de son exposant, voilées d'un crêpe, avec cette inscription : « Souvenirs d'autrefois!!! »
Pour ouvrir la marche, précédant les porteurs, M. Antonin Proust porterait une bannière sur laquelle seraient brodée en lettres d'or la devise de la Société : Arts et Liberté, puis ces mots : Au rendez-vous des vrais talents.
Gela coûterait cher, mais la Société nationale des
Beaux-Arts, qui, sur ses bénéfices, veut acheter des œuvres d'art pour offrir aux musées de l'Etat, aurait un moyen de faire une recette plus grosse qu'elle ne peut espérer en faire avec ses visiteurs, ce serait d'affermer à une société de publicité les annonces et les réclames sur les casquettes, les jambes de pantalons et les souliers des nommes-cimaises.
Sur un cartel, au faîte du crochet, la légende des œuvres exposées; puis, immédiatement au-dessous, les titres de l'artiste :
Meissonier (Jean-Louis-Ernest), né à Lyon, médaille 3c classe 1840, 2e classe 1841, Isolasse 1843, 1846, Ire classe 1848, grande médaille d'honneur 1855 (E.U.), 0. * 1856, membre de l'Institut 1861, médaille d'honneur 1867 (E. U.), G. * 1866, G. 0. & 1878, rappel de médaille 1878 (E. U.), G. G. * 1889 (E. U.).
Sur le crochet, devant, derrière, et sur la poitrine de l'homme, une douzaine de petits tableaux.
On pourrait lire des annonces du genre celles-ci ; cela serait la note gaie :
Sur la casquette de Y homme-cimaise : « Vous ne tousserez plus si vous sucez des pastilles Géraudel. » Sur la jambe gauche du pantalon : « Le Lynœ-Èœpress lit, découpe, traduit les articles des journaux qui intéressent les artistes; sur la jambe droite : « Une jeune lille, blonde, grande, excellente musicienne, demande à emprunter cinquante francs à un monsieur âgé »; sur les souliers : « Cirage électrique au beurre de cacao ; il guérit aussi les migraines. »
Dans l'intervalle des hommes-cimaises, il pourrait y
PAKIS-MÉD AILLÉ
avoir des porteurs d'escarcelles, couverts d'une armure, qui solliciteraient la bienveillance des passants pour les jeunes artistes en attendant que la nouvelle société puisse leur venir en aide.
Voilà, je pense, un projet pratique qui ferait courir Tout-Paris, et le Salon ambulant serait une véritable innovation.
Pour terminer et bien démontrer que le Jury des Vingt-Six ne fait pas de favoritisme, le jury voterait publiquement, sur le boulevard même, les brevets de capacité.