CONCLUSION
n 1870, M. Maurice Richard, esprit libéral et éclairé, alors ministre des Beaux- Arts, songea à affranchir les artistes de la tutelle de l'Etat.
Sur l'initiative de M. de Ghennevière, une commission fut nommée pour étudier les moyens d'arriver à un prompt résultat.
Dans ses Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts il raconte comment et grâce à qui cette idée généreuse, sollicitée et soutenue par tous les artistes, échoua :
La commission devant qui comparut mon projet,
était loin, je le vis dès la première heure, de le regarder avec des yeux d'amis Il y avait là Alfred
Arago il avait appelé son ami Meissonier, lequel
n'avait jamais caché son opinion très contraire a notre projet et s'etait toujours entêté a nous refuser sa signature d'adhésion.
« Je ne crois point calomnier le caractère si profondément honorable d'ailleurs, de M. Meissonier, en disant qu'il était de nature porté à la contradiction, et peutêtre SUFFISAIT-IL QUE SES PLUS HAUTS CONFRÈRES PA- TRONASSENT UNE PROPOSITION POUR QU'IL MARCHAT
d'instinct A l'encontre. »
L'avis de M. Meissonier prévalut, son autorité lit loi et le projet de M. de Ghennevière fut promptement enterré !
Il n'est pas téméraire, après avoir lu ce qui précède, d'affirmer que si, en 1881, M. Turquet avait consulté M. Meissonier pour remettre le Salon aux mains des artistes, comme M. de Ghennevière l'avait fait en 1870, le Salon serait encore aux mains de l'Etat, et la Société des Artistes français n'existerait pas.
M. Meissonier a la rancune tenace; vingt ans après il revient à la charge, poussé et encouragé par M. Antonin Proust, une des sept puissances modernes, que M. de Ghennevière dépeint ainsi dans ses Souvenirs :
« Le ministère tout fraîchement créé pour M. Maurice Richard, était plutôt avide, bien naturellement de se grossir que de se diminuer; or, renoncer aux expositions avant d'avoir goûté de leurs appétissantes relations avec les artistes et avec le public, cela pourrait sembler, en effet, au jeune et ardent personnel dont le pimpant ministre était entouré , d'une complaisance vraiment trop débonnaire. »
Ges lignes se passent de commentaires, elles sont suffisamment explicites, le langage et l'attitude des jour-
naux à la solde de la « coterie » en sont le complément :
M. Meissonier disait au gouvernement en 1870 : Ne lâchez pas le Salon !
M. Meissonier dit et fait dire en 1890, reprenez le Salon !
Il est en cela logique, mais que penser des artistes fourvoyé dans la nouvelle Société ?
Ils n'ont donc pas compris qu'il n'existe pas de question Meissonnier-Bouguereau !
Il n'y a qu'une question dans la scission des artistes, c'est la question Antonin Proust : To lie or not to be !
Je ne saurais mieux terminer qu'en reproduisant une partie du discours prononcé par M. Bartholdi , au banquet de la Société libre des Artistes français.
Ce discours a une extrême importance, en raison des sommités artistiques qui assistaient à ce banquet ; parmi eux, on remarquait :
Mesdames Rertaux, Aron-Caen, Debon, Brodbeck, Tanoux, Noémie Guillaume, L>ironneau-Dupré.
MM. Bartholdi, H. Le Roux, G. Paris, Guillemet. Robert-Fleury, Saint-Pierre, Valadon, Harpignies, Barillot, Comerre, Cagniart, Maignan, J. Lefebvre, Von, Pelouze, Pille, G. Ferrii, Benjamin Constant, Gagliardini, Léon Glaize, Rergeret, Beauyerie, Krug, Jean P3enner, Pelez, Debon, Galerne, Albert Depré, Dieudonné, Georges Jeannin, Diogène, Maillart, P. Bourgogne, De Gatines, F. Polak, Maurice Polak, Debat- Ponsan, Aimé Perret, P. Vauthier, Gormon, Levillain, Agache, Pointelin, François Flameng, Paul Dupi'a> .
Gaston Roullet, Monbur, Thabard, Gautherin, Àizelin, Valton, Turcan, Mathurin-Moreau, Morice, Jetot., etc.
« Envoyant cette réunion si nombreuse, nous pouvons nous réjouir de l'excellent esprit de camaraderie qui unit notre Société, et que vous manifestez si cordialement. Cet esprit est notre force, il plane chez nous audessus de toutes les nuances d'opinion ; attachons-nous à le conserver précieusement, car il est plus important que jamais, dans les circonstances délicates où se trouve le monde des arts.
» Pourquoi sommes-nous si unis, malgré les divergences qui ".existent entre nous ? c'est parce que nous sentons le devoir de nous soutenir les uns les autres, parce que nous nous respectons et nous nous aimons dans nos aspirations communes.
» La Société libre a souvent montré la valeur de cette union, qui a quelques fois produit des résultats féconds; espérons qu'elle saura rester dans ces bonnes traditions et qu'elle s'appliquera à exercer une action salutaire dans la présente situation.
» Dans toutes nos réunions, depuis quelque temps vous vous êtes montrés très affectés de la création de la nouvelle Société dite : Nationale ; on s'est demandé pourquoi elle serait plus nationale que l'ancienne grande Société ; c'est une locution dont le sens est tout moderne ; ne nous arrêtons pas à cela, nous ferions de la politique. Ce qui est clair, c'est que la nouvelle Société a voulu être révisionniste et aristocratique.
» Nous n'avons pas à juger ni les événements, ni la
pensée des personnes qui sont engagées dans ce mouvement ; d'autant plus que nous avons des collègues qui s'y trouvent, et que notre devoir est, non pas de les attaquer, mais de tacher de les éclairer.
» Ce que nous pouvons dire en toute sincérité et sans froisser personne, c'est qu'il a régné dans toute cette affaire une sorte d'égarement, ou pour mieux dire d'emballement, dont bien des esprits ne se sont pas rendu compte.
» Ils se sont trouvés entraînés les uns par les autres, par des excitations réciproques, sans voir où les conduirait la voie où ils s'engageaient. On s'y est engagé avec les sentiments les plus respectables, et on arrive inconsciemment à une entreprise qui prend une apparence d'égo'ïsme, d'ingratitude, de dédain pour la grande masse des artistes, pour cette grande collectivité dont les plus effacés méritent le respect de ceux qui sont arrivés; car les débutants, les inconnus, les modestes travailleurs qui n'arrivent pas toujours au succès, n'en sont pas moins des artistes dans l'âme, et ce sont eux qui, par leurs sympathies, font les grands artistes ce qu'ils sont.
» L'élément vital des artistes, la grande manifestation de leur corps, est le Salon. Ce mot est devenu solennel, car il ne peut y avoir qu'un Salon, centre commun de production de toutes les Écoles, de toutes les traditions, de toutes les expressions nouvelles de Fart; champ de lutte où les plus célèbres doivent se coudoyer avec les plus ignorés, où les anciens doivent leur voisinage aux débutants, où le mouvement d'esprit de tous les
artistes doit se manifester sous la forme la plus complète.
» Qu'il y ait des groupes, des écoles, des associations sympathiques, des expositions particulières, tout cela ne peut que donner du mouvement à l'art; mais constituer des sociétés avec interdiction de participer au Salon de la Société des artistes français, est un acte grave, car il ne tient à rien moins qu'à rompre avec l'esprit de solidarité qui doit unir les artistes entre eux. Toute la question est là. Tâchons donc d'agir en ramenant toutes choses à leur véritable valeur, en les jugeant avec impartialité.
» Un certain nombre de nos confrères, dans un mouvement de sympathie pour un maître de talent et vénéré par tous, se sont émus du mot de patriotisme qui a été prononcé, on ne sait pourquoi; ils se sont engagés dans la pensée d'organiser une nouvelle Société; jusque-là, tout est très simple. L'action ne prend réellement de gravité et ne peut être jugée sévèrement que le jour où cette Société nouvelle inscrit dans ses statuts l'obligation pour ses membres de se séparer absolument de la collectivité des artistes français.
» Le projet de nouvelle société n'était d'abord qu'un groupement d'hommes distingués; par cet article, il prend les apparences d'un acte de sévérité contre tous ceux qui n'en seront pas.
» On peut dire en toute assurance qu'un bon nombre de nos confrères ont été induits en erreur, car ladite Société avait annoncé qu'elle n'avait aucune intention hostile contre la Société des artistes français, elle s'est présentée ainsi au public et au gouvernement.
» Il faut espérer qu'elle s'apercevra de son erreur et qu'elle saura prendre une attitude plus conforme à ses intérêts, plus digne de l'esprit qui doit animer de grands artistes.
» Voilà le seul point auquel il faut s'arrêter, l'erreur qu'il faut tâcher de faire comprendre et qui, nécessairement, finira par être compris; nous devons nous y attacher avec dévouement.
»Vous voyez combien notre Société, par son caractère de bonne camaraderie, peut se rendre utile en ce moment ; les esprits les plus droits trouveront chez nous le moyen de discuter, de s'éclairer, de s'entendre ; il faut espérer que nous aurons la satisfaction de rendre service à l'art dans cette occasion, aussi bien que nous avonsdéjà réussidansd'autrescirconstances. Attachonsnous à l'esprit d'union, ne souffrons pas que le léger accroc fait à notre drapeau puisse devenir une déchirure, car bientôt nous le verrions en pièces, nous no serions plus que des isolés, à la merci des événements, sans actions contre ceit.r qui pourraient se réjouirde ce spectacle. »