GRAVURE ET LITHOGRAPHIE
1 0 membres à élire
MM. Jules Laurens. — Bracquemond. — Didier. — Gaillard. — Laguillermie. — Gilbert. — Boilvin. — Rousseau. — Henriquel Dupont. — J. Robert (1).
M. Gaillard, n'ayant pas accepté, fut remplacé par M. Leveillé.
Le 17 janvier 1881, le Comité de 90 membres nommé par les artistes, se réunit pour la première fois au Palais de FIndustrie.
A l'ouverture de Ja séance, M. Edmond Turquet, sous-secrétaire d'Etat, lut la déclaration suivante ; en remettant le Salon aux mains des artistes :
Le Conseil supérieur des Beaux-Arts, vous le savez déjà, reconnaissant la nécessité de rendre aux expositions officielles l'éclat et l'intérêt qu'on est en droit de leur demander, a émis le vœu qiie, dorénavant, ces expositions, comprenant la production choisie de plusieurs années, n'eussent lieu qu'à des dates éloignées.
Tout en s'efforeant d'assigner ses véritables limites à la haute protection que l'Etat peut exercer vis-à-vis de Fart, le Conseil ne pouvait oublier les intérêts des artistes, dont l'activité, chaque jour croissante, honore et enrichit notre pays. Ces intérêts, respectables et multiples, ne peuvent, on l'a reconnu, trouver leur satisfaction entière que dans les expositions annuelles, d'un accès plus facile. Le Conseil a
(1) Les noms en petites majuscules sont ceux des premiers membres du jury morts depuis la fondation de la Société.
donc pensé qu'il fallait maintenir le principe de ces expositions ; mais il a en même temps reconnu que l'Etat n'avait pas à y intervenir directement, et que nul ne pouvait, aussi bien que les intéressés, les organiser au mieux de leurs intérêts. Il a proposé à M. le Ministre d'en offrir la gestion libre et complète, la gestion matérielle et pratique à tous les artistes français.
C'est pour donner suite à ce vœu que j'ai invité tous les artistes français, dont le nom est inscrit sur les livrets du Salon, à nommer un Comité de quatre-vingt-dix membres, et que je vielis aujourd'hui vous confirmer, au nom de M. le Ministre, les pou voirs qui vous sont donnés par l'élection de vos confrères.
La mission que vous avez à remplir est simple et précise. Vous avez à prendre en main la gestion libre et entière, matérielle et artistique des expositions annuelles, aux lieu et place de l'Administration. L'État n'interviendra plus dans vos affaires qu'à titre gracieux, si vous le désirez, par la cession temporaire d'un local, dans les conditions déjà faites à d'autres sociétés.
Vous aurez tous les bénéfices de l'entreprise ; vous en aurez, comme il est juste aussi, toutes les charges. Les recettes seront encaissées par vous, les dépenses seront réglées par vous ; vous serez seuls les maîtres de fixer le nombre et la valeur des récompenses que vous jugerez à propos de décerner au nom de votre association. S'il y a quelques difficultés dans une première organisation, elles sont moindres qu'on ne se l'imagine; en tous cas, ce ne sont point des difficultés de nature à effrayer une association qui compte dans son sein tant d'hommes supérieurs accoutumés à diriger des entreprises autrement longues et compliquées, ni à vous faire renoncer aux avantages considérables d'une liberté qui permettra à votre corporation de conquérir, en peu de temps, une situation aussi indépendante que celle dont jouissent déjà, grâce à des efforts pareils, la Société des
Gens de lettres et la Société des Auteurs dramatiques. Vous avez encore tout le temps nécessaire pour vous organiser, c'est-à-dire pour établir votre acte de société, choisir votre Conseil d'administration, former votre capital social, élaborât Votre Règlement, nommer votre personnel. Il suffit que vous soyez prêts à agir le 1er février. Dès que vous m'aurez présenté vos propositions, je m'empresserai de les soumettre à M. le Ministre de FIntruction publique et des Beaux-Arts, à M. le Ministre des Travaux publics et à M. le Ministre des Finances, qui auront, chacun en ce qui le concerne, à prendre les mesures nécessaires, et qui seront heureux, j'en suis assuré, de prêter leur concours le plus bienveillant à votre initiative. Je vous prie de me faire connaître les décisions que vous aurez prises le 31 janvier au plus tard.
Ai-je besoin d'ajouter que le concours de l'Administration, dans les questions d'un ordre général et élevé, vous fera d'autant moins défaut, que son intervention n'aura plus à s'exercer dans des questions inférieures de détail ? La franchise avec laquelle je vous parle doit vous être un sûr garant de l'intérêt que je vous porte.
Si FÉtat reprend sa liberté, en vous rendant la votre, ce n'est point pour se séparer de vous. Notre conviction profonde est que nous marcherons d'autant mieux d'accord que nous marcherons plus librement côte à ('(Me. et que la dignité des artistes, aussi bien que celle de FÉtat, sera mieux sauvegardée par l'exacte définition de leurs rôles respectifs. Le soin de faire des acquisitions et des commandes utiles à nos musées et édifices publics, celui de désigner au Président de la République les artistes émnients qui méritent des récompenses honorifiques, nous parait une tâche assez honorable à remplir pour que nous n'en désirions pas d'autre.
Je suis d'ailleurs tout à fait rassuré sur l'issue ds vos délibérations par la composition de votre Comité. Le suif rage intelligent des artistes ne pouvait confier le soin de diriger
leurs affaires à des maîtres plus respectés, ni à des plus dignes confrères. Vos résolutions auront une gravité et une autorité qui s'imposeront à tous. L'expérience a suffisamment démontré qu'il n'y avait point de transaction possible entre la gestion complète par l'Etat ou la gestion libre par les artistes.
Le Salon aux mains des artistes. — Le rapport de MM. Tony- Robert Fleury et Humbert. — Comparaison des sociétés artistiques de l'Europe. — La Société des Artistes français. — MM. Bouguereau et Bailly. — Ce que rapporte le Salon annuellement.— Les secours. — La maison de retraite. — La scission des artistes.
oila le Salon aux mains des artistes français. C'était un grand pas que celui de V affranchissement des artistes de la tutelle de l'État ; niais tout était à organiser pour mener à bien la nouvelle situation, et constituer sur des bases solides la Société des Artistes français.
Dans la séance du Comité, le 21 novembre 1881, M. Humbert lit la proposition suivante :
— 11 sera nommé une commission d'études chargée de faire un rapport au Comité.
Ce rapport renfermera :
lo Un résumé historique de la question, c'est-à-dire, à titre de document, un rapide aperçu sur les associations artistiques qui ont existé dans le passé;
2° Un exposé de la forme et de la constitution des sociétés analogues qui fonctionnent de nos jours, dans différents pays étrangers, tels que l'Angleterre, la Bavière, l'Autriche, etc;
3° Un compte-rendu détaillé des différents genres d'associations ou de sociétés qui, sous la forme financière, commerciale ou syndicale, sont autorisées par la loi française.
Ce rapport ne contiendra point de conclusions et indiquera seulement les différentes voies à suivre, sans parti pris dans un sens quelconque.
MM. Tony-Robert Fleury et Humbert furent nommés rapporteurs.
Ce rapport, qui comporte près de quatre-vingts pages, était un chef-d'œuvre de clarté et de précision ; il se terminait ainsi :
« Nous avons suivi le programme tracé par vous : nous vous avons exposé ce qu'ont été, dans le passé, les associations artistiques, et nous avons cru, pour compléter cette étude, devoir vous indiquer l'origine de nos expositions et les changements successifs qui se sonts produits.
» Nous vous avons ensuite montré comment fonctionnent de nos jours un grand nombre de sociétés en Europe et en France, parmi lesquelles certaines vous frapperont tout d'abord.
» Deux surtout devront attirer tout spécialement votre attention : l'Académie royale de Londres et la Société des Artistes de Vienne. Ces deux sociétés offrent deux types très caractérisés, et arrivent, par des voies différentes, à une grande prospérité. Enfin, nous vous avons présenté un résumé aussi concis que possible des formes que peuvent légalement adopter les associations dans notre pays; ce résumé, nous le devons tout entier à l'extrême obligeance de notre conseil judiciaire.
» A vous, messieurs, de tirer de cette étude, forcément bien incomplète, et que nous nous sommes simplement efforcés de faire aussi claire que possible, les éléments de la constitution qui devra régir la future Société des Artistes français.
» Vous permettrez pourtant à votre Commission d'études, comme d'ailleurs vous l'y avez encouragée, de vous faire remarquer que, des différentes formes présentées dans ce rapport, il s'en dégage deux absolument distinctes et également susceptibles pourtant d'amendements capables de les approprier au but que nous devons poursuivre.
» Au point de vue de la constitution, les deux voies sont : celle suivie d'une part par les sociétés restreintes, et, d'autre part, celle adoptée par les sociétés largement ouvertes.
» Avec la constitution des sociétés restreintes, telle que celle de l'Académie royale de Londres et d'un grand nombre de petites sociétés, faites surtout dans le but de constituer arbitrairement des groupes puis-
sauts, et de défendre les intérêts d'un nombre d'adhérents relativement minimes, vous constaterez, comme nous, que des résultats très considérables ont été atteints.
» Avec la constitution plus large et plus libérale de la Société de Vienne et d'une foule d'autres sociétés très ouvertes, vous pourrez également avoir des résultats aussi assurés. Une constitution analogue à celle de ces sociétés vous permettrait de faire participer aux bienfaits de l'association la presque totalité des artistes, et d'assurer ainsi une satisfaction sérieuse, efficace, a leurs intérêts légitimes, sans toutefois porter atteinte aux intérêts de l'art. Cette question si importante, et d'un ordre supérieur, semble devoir se résoudre par le moyen des expositions sérieusement organisées, faites dans un esprit de justice absolue, d'impartialité complète envers les différentes tendances artistiques, de façon à maintenir et à affirmer la suprématie de l'école française.
» Dans la constitution des sociétés restreintes, vous avez des avantages et des inconvénients qu'il est de notre devoir de vous signaler.
» Quelques hommes, réunis en vertu de leur volonté propre et de certaines affinités artistiques, peuvent former le noyau d'une société et admettre qui bon leur semble.
» Le talent seul étant une source de succès et de revenus peut diriger le choix des sociétaires pour leurs nouveaux collègues.
» Dans ces conditions un peu particulières, une
société arbitrairement formée peut .certainement arriver à prospérer.
» A côté de ces avantages, nous devons signaler l'inconvénient de faire une classe de privilégiés, la difficulté de savoir où commencer, où s'arrêter pour le choix des membres titulaires de la Société. Ce qu'il est facile de faire avec un petit nombre d'associés, peut-il se réaliser aussi aisément avec une société nombreuse ?
» Nous avons, il est vrai, l'exemple de l'Académie de Londres, dont on ne peut pas nier le succès, mais ne faut-il pas tenir compte des habitudes aristocratiques du peuple anglais, et cette forme de société restreinte pourrait-elle s'adapter à nos mœurs ?
» Enlin, une commission comme la nôtre, issue d'un vote si large, ne doit-elle pas tenir compte des intéivts de ceux qui l'ont élue ? C'est ce que le Comité aura à juger.
» Un autre point bien important, sur lequel l'attention de votre Commission d'étude s'est tout naturellement portée, est la source où les sociétés prospères puisent les sommes d'argent nécessaires pour se constituer.
» Au point de vue financier, il y a également deux systèmes généralement adoptés à l'étranger ; un se rencontre rarement et seulement dans les statuts des associations restreintes dont nous venons d'essayer de déterminer le caractère particulier.
» C'est la base financière adoptée l'année dernière par la société provisoire chargée d'organiser le Salon, c'est la société avec le fonds social et les actions por-
tant intérêts et dividendes. Par une clause spéciale, en 1881, l'intérêt et le dividende avaient été refusés par les sociétaires.
» Le second système a un caractère plus général et a été adopté en Europe par presque toutes les grandes sociétés constituées en dehors de l'appui direct de l'État.
» Les ressources de ces sociétés proviennent uniquement des entrées, des cotisations, des dons et legs, et enfin du produit des expositions.
» Ces grandes associations ont parfaitement réussi à l'étranger; elles donnent à chacun de leurs associés appui et protection, et nous offrent, par leur stabilité et leur prospérité, un exemple méritant à juste titre d'être remarqué. La loi française peut-elle nous protéger si nous suivons cette voie? La question semble tranchée négativement par votre conseil judiciaire.
» Dans les statuts d'associations étrangères analysés par votre Commission d'études, vous retrouverez toujours deux mêmes bases financières. ......
» Deux voies s'ouvrent donc devant vous, les sociétés largement ouvertes et les sociétés restreintes ; ces deux voies, nous vous en avons tracé à grands traits les avantages et les inconvénients.
» C'est à votre sagesse et à votre prudence de vous guider. Vous devez vous rendre compte exactement du but que vous voulez poursuivre, et choisir les moyens les plus sûrs pour arriver à la durée et à la prospérité de votre nouvelle société.
» La loi française doit intervenir pour donner à votre
constitution la forme sérieuse et solide, qui assurera pour toujours son existence, sa liberté et ses droits. »
A la suite de ce rapport, la Société fut constituée (1) et aussitôt les adhésions des artistes les plus éminents lui arrivèrent en foule, il n'y a qu'à ouvrir Y Annuaire de la Société des Artistes français.
Quels sont les bienfaits résultant de ce groupement dû à l'initiative, à l'énergie et au désintéressement d'hommes dévoués ?
Avant que la Société des Artistes français ne fût constituée, les artistes peintres, sculpteurs et graveurs étaient livrés à eux-mêmes ; isolés, ils étaient sans force et sans action; les jours de malheurs, et ils sont, hélas! fréquents chez les jeunes, quelquefois même chez les anciens, pour pouvoir sortir d'embarras, pour pouvoir exposer, ils étaient forcés de prostituer leur talent naissant, de faire du « commerce » ou de solliciter, en s'humiliant, un secours du ministère des Beaux-Arts, secours qui leur était accordé parcimonieusemelil e1 après mille démarches. Avec la Société, ce n'était pas la fortune qui leur arrivait; mais c'était la Certitude qu'en y entrant, ils trouveraient une aide, un appui, une protection eflicace, et qu'une solidarité étroite leur montrerait l'avenir plus souriant, en leur aplanissant les difficultés de la route à parcourir pour arriver à la gloire, à la célébrité ; c'est ce que tous comprirent, et tous les honnêtes, les laborieux entrèrent dans la
(1) Lire dans Y Appendice l'acte de constitution, qui intéresse tous les artistes français.
Société des Artistes français, qui ne tarda pas à prospérer sous l'habile direction et sous l'impulsion constante de MM. Bailly, Bouguereau, Guillaume, Tony- Robert Fleury , Benjamin -Constant, de Vuillefroy, Thomas, Ch. Garnier, Laurens, etc., ses fondateurs.
La Société dure depuis neuf années.
Voici les résultats :
Le Salon rapporte, en moyenne, annuellement à la Société des Artistes français, la somme de 45,000 francs.
La rente de ses économies s'élève au chiffre de 22,000 francs environ, la cotisation des membres de la Société, à 12 francs Tune, en moyenne 30,000 francs. Ce qui donne annuellement, recettes du Salon, cotisations et revenus, un bénéfice de 97,000 francs.
Sur cette somme de 97,000 francs, elle prend le cinquième, soit 19,400 francs, qu'elle distribue annuellement en secours, à ses sociétaires dans l'embarras, soit pour qu'ils puissent exposer, soit pour les sauver d'une gêne momentanée ; il va sans dire que ces « secours » sont distribués avec le plus grand discernement et avec une entière discrétion ; d'ailleurs, ce ne sont pas en réalité des « secours », puisque les sociétaires payent une cotisation annuelle, ce sont plutôt des encouragements fraternels, qui n'ont rien de commun avec les secours distribués par les sociétés de secours mutuels, lesquelles exigent des reçus, des feuilles de demandes, des visas, des visiteurs, des renseignements, un tas de paperasses à n'en plus finir, qui portent à la connaissance de tous les sociétaires le secours accordé et le endent, par cette minutie, toujours amer.
Une preuve à l'appui :
A la dernière assemblée générale de la Société des Artistes français, 1889, un sociétaire, M. Maziès, demanda que les comptes de la Société fussent détaillés publiquement atin que l'on sût à qui les services avaient été rendus, et s'ils avaient été distribués avec discernement.
L'assemblée générale, par un vote unanime, en approuvant les comptes de la Société, continua l'opinion du Comité, que les noms des sociétaires ayant reçu des secours ne devaient pas être dévoilés, et que personne autre que les membres du Comité, liés par le secret professionnel et surtout par le sentiment de camaraderie, ne devait les connaître.
La Société, après ces encouragements distribués, possède encore disponible une somme de 77,600 francs, qu'elle divise en deux parts : une pour la caisse de retraite, soit 38,800 francs; les 38,800 francs restant sont pour le fonds de roulement et le fonds de garantie.
Le fonds de garantie est une sage prévoyance, car le Salon de 1889 s'est soldé par un déficit de 45,000 francs environ, qu'il a fallu régler avec ce fonds.
Ce déficit s'explique par l'Exposition universelle, le Salon était, comme les années précédentes, exeellent, mais la foule se portait au Champ de Mars.
Ces secours se répartissent ainsi :
Aux artistes, environ 20,000 francs.
A rOrphelinat des Arts sur son fonds de garantie, 3,000 francs.
En frais d'enterrement et de secours aux veuves, 3,000 francs.
La Société dépense en outre environ douze mille francs par an pour la défense de la propriété artistique, car elle se met aux lieu et place du sociétaire et paie tous les frais de justice (1).
Ce n'est pas tout.
La Société des Artistes français se joint au public lorsqu'une grande catastrophe afflige la France. Pour les blessés du Tonkin elle a donné une somme de 25,000 francs ; pour les victimes de l'incendie de l'Opéra-Gomique, 20,000 francs; à l'Assistance publique, 2,000 francs.
Elle a une somme de 60,000 francs pour fonder une maison de retraite ; en attendant qu'elle ait la somme nécessaire à cette fondation, la société a, à elle, trois lits à la maison Galignanis.
Outre ses ressources personnelles, la Société des Artistes français reçoit des dons et des legs qui leur sont faits par d'anciens artistes :
M. Beraud (Jean), 500 francs.
Mlle Bashkirtseff (Marie), rente sur l'Etat français 8 p. 100 de 500 francs destinée à fonder un prix annuel qui portera le nom de Prix Marie Bashkirtseff.
M. Duffer , deux lits à l'hospice Saint-Michel de Saint-Mandé.
M. Bastien-Lepage (Em.), produit de l'exposition des
(1) Lire à Y Appendice le règlement général de la défense de la propriété artistique.
. œuvres de Bastien-Lepage (J.) , son frère , décédé , 1,894 francs.
On peut voir, par ce rapide exposé, quel rôle important joue la Société des Artistes français dans le monde artistique, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel, et qu'elle ne s'est jamais éloignée du programme qui a présidé à sa fondation.
Tout allait donc pour le mieux lorsqu'éclata la scission des artistes, scission qui fit un tapage énorme dans la presse française et qui fut si singulièrement jugée et appréciée.
Discours de M. Tony-Robert Fleury. — L'Article 7. — Exempts et hors concours. — Place aux Jeunes — Qui a le monopole du patriotisme — Ingénieux, mais faux. — La protestation de M. Meissonier. — Les dissidents. — M. Meissonier et M. Tirard. — Réponse à la protestation. — La Société des Artistes français. — Pensée de conciliation. — M. Meissonier ne veut pas> La société nouvelle est fondée.
ous les ans. à la fin de Décembre, les altistes de la Société des Artistes français se réunissent salle Saint-Jean, au palais de l'Industrie pour entendre les rapports sur les travaux de la société. L'année dernière, en 1889, M. Bouguerean présidait, en remplacement de M. Bailly, empêché par une indisposition ; il était assisté de M. Guillaume, vice-président, de MM. Tony-Robert Fleury, secrétaire, et Daumet, trésorier.
La séance n'était pas encore ouverte, que rassemblée, paisible d'ordinaire, discutait avec animation, on en-
tendait des chuchotements précurseurs d'un orage prochain.
Quelles étaient donc les causes de ce tumulte passionné et inaccoutumé ?
Nous allons le savoir.
La lecture des rapports sur les travaux de fin d'année fut écoutée distraitement; M. Tony -Robert Fleury arriva alors au dernier sur les travaux de la société :
« Cette année, dit-il, toutes les préoccupations de l'esprit public se sont portées sur l'Exposition universelle. Le gouvernement avait choisi une date mémorables entre toutes pour en faire l'anniversaire d'une grande manifestation pacifique. La France s'est montrée au monde, recueillie, laborieuse, pleine de force et de vitalité ; elle a conservé aux yeux de l'univers la grande place qu'elle occupait depuis le commencement du siècle.
» Vous avez contribué largement au succès de cette Exposition par l'envoi de vos œuvres, et la section des Beaux-Arts a été remarquable entre toutes. Vous avez su maintenir l'art français à une place hors ligne, et un rayon de cette gloire qui vient d'illuminer la patrie rejaillit sur tous ajuste droit.
» Il y a quelques jours, le bureau du comité portait au nom de la Société des Artistes français les félicitations les plus chaleureuses à M. Meissonier à l'occasion de la suprême distinction que le gouvernement de la République venait de lui accorder.
» Cette haute récompense, s'adressant à un des plus
vaillants, à un de nos plus grands artistes, devait être saluée par les acclamations de tous, comme la preuve éclatante du glorieux triomphe de l'École française et la juste récompense d'une admirable carrière. »
M. Tony-Robert-Fleury rendit ensuite hommage aux camarades décédés, dont la liste est malheureusement longue, puis il termina en faisant un chaleureux appel à la concorde :
(( Si jamais, dit-il, quelque événement grave venait à se produire, si l'union que nous devons tous chercher à faire se trouvait compromise, n'oub lions pas les bienfaits et la forée de l'association, pensons au chemin parcouru depuis quelques années, pensons aua ■ difficultés surmontées en commun. Pensons avec calme au moyen de nous entendre, et groupons-nous tous, mes chers collègues, pour défendre cette société que nous avons fondée dans un élan d'enthousiasme pour sauvegarder nos intérêts, 'notre dignité et nos libertés ! »
Cette péroraison fut accueillie par d'unanimes applaudissements.
Alors M. Bouguereau, au nom du comité, soumit à l'Assemblée la question posée à l'article 7 de l'ordre du jour.
Voici cet article :
Le comité demande à rassemblée générale de vouloir bien décider par oui ou par non, si les récompenses décernées à la suite de l'Exposition universelle compteront au point de vite des expositions annuelles, c'esl-à -dire donneront le droit de nous concours et d'exempt ?
Quelle pensée guidait le comité eu soulevant cette question ?
Voulait-il protester contre la répartition des médailles faites par le jury de l'expositien universelle, répartition, comme on le verra plus loin, faite dans de telles conditions qu'elle souleva un toile général dans le monde artistique et parmi les amateurs éclairés ?
Non. le Comité de la Société des Artistes français en présence de la situation que les 493 récompenses décernées aux étrangers à l'Exposition universelle lui créaient vis-à-vis des jeunes, soulevait cette question par la raison que voici :
Quand la Société des Artistes français prit le Salon des mains de l'Etat, il y avait (X exempts, hors concours, pour la peinture, six cent trente trois Français et cent quatre-vingt-huit étrangers seulement.
Depuis neuf ans — cette année 1890 est la dixième — que les artistes dirigent leur Salon, il est distribué en moyenne quatre-vingt-cinq médailles par an; elles se répartissent ainsi : peinture, quarante; sculpture vingt et une; architecture, douze; gravure, douze ;cel& porte actuellement le chiffre des exempts et hors concours a quinze cent quatre-vingt-six ; si on ajoute à ce chiffre les quatre cent quatre-vingt-treize médailles de l'Exposition universelle de 1889, décernées aux étrangers, on obtient le total de 2,079 exempts et hors concours.
Gomme ils ont le droit d'exposer chacun deux ouvrages, s'ils en usaient, on arriverait aux chiffres de 4,158 ouvrages reçus d'emblée, sans examen.
En 1876, il y eut 2,095 ouvrages exposés pour la
peinture ; en 1881, 2,248 et en 1888, 3,586 ; cela donne une moyenne par année de 2,310 ouvrages exposés au Salon; il y aurait donc eu 1,848 exempte et hors concours de trop, qui n'auraient pu trouver place !
C'est le contraire qu'il faudrait ; car d'après l'avis des membres du Comité, 1,500 places seraient nécessaires pour les jeunes.
La pensée du Comité, en soumettant à l'assemblée des artistes l'article 7, était donc inspirée par une idée généreuse, par l'idée de produire des ouvrages nouveaux qui eussent aussi bien profité à l'Art qu'aux artistes ; elle n'était pas, comme on l'a dit et fait publier, inspirée par un manque de déférence envers l'Etat et par un esprit de coterie étroit et mesquin, par un manque de patriotisme, en protestant contre des récompenses décernées, en somme, par la France, à ceux qui étaient volontairement venus exposer chez nous.
Le patriotisme est un grand mot, qui n'avait rien à voir en cette affaire ; cette corde-là doit vibrer pour des faits plus graves, il ne faut pas l'user, nous n'en aurons pas trop pour l'avenir.
Ceux qui s'en sont servi savaient d'ailleurs bien ce qu'ils faisaient en la faisant vibrer.
L'article 7 était complexe ; si l'on n'admettait pas les médaillés de l'Exposition universelle à jouir du bénéfice d'être exempts et hors concours , seraient-ils inscrits sur le livre du Salon annuel?
Les décisions du jury présidé par M. Meissonier, valaient-elles moins que celles du jury présidé par M. Bouguereau?
Ici une grave question se pose d'elle-même, car il y avait une grande différence entre les deux jurys.
Le Jury de l'Exposition universelle jugeait au nom de l'Etat.
Le Jury du Salon juge au nom de V Association des Artistes français.
La Société des Artistes français est reconnue d'utilité publique, mais elle a le droit absolu, rigoureusement absolu, de régler à sa guise l'organisation de son exposition, la distribution de ses médailles, la rédaction de son livret, et si elle ne veut pas être solidaire de l'Etat, c'est son droit strict.
Il ne faut pas lui opposer les précédentes Expositions universelles de 1867 et de 1878, puisque le Salon alors était une institution officielle, organisée et administrée par V Etat \ la Société est libre.
Revenons au fameux article 7. Gomme son aîné du décret d'expulsion, il souleva des tempêtes, des protestations violentes, et finalement, M. Meissonier prit la parole :
« Mes chers confrères, je tiens à vous dire que la haute distinction qui m'a été décernée est une décoration accordée à vous tous, et qu'elle constitue une manifestation qui met les Arts au niveau des plus belles choses.
» Je voudrais vous expliquer que les nouvelles récompenses ne peuvent causer aucun préjudice aux membres non exempts de la Société des Artistes français ; les exempts qui ont, il est vrai, droit à l'envoi de deuxœuvresau Salon, ne les ont jamais toutes envoyées.
Il m'a suffi de relire les chiffres des trois dernières années pour m'en convaincre.
» En ce qui concerne la peinture, voici quels ont été ces chiffres : en 1887, il y avait 875 exempts ; ils n'ont envoyé en tout que 621 toiles et 91 dessins ; enfin, en 1889, il y en avait 929, ils n'ont envoyé que 562 toiles et 89 dessins.
» Vous voyez que les exemptions nouvelles sont moins effrayantes qu'on n'avait voulu le faire croire ; pour l'architecture et la sculpture, on peut, sans crainte de s'écarter trop de la vérité, se baser sur ces proportions.
» On a fait aussi ressortir ce chiffre de 493 étrangers, pt on s'en est servi comme d'un épouvantail. Mais un tel chiffre ne peut se retrouver avant une dizaine d'années. Il faut une Exposition universelle pour l'occasionner. Les étrangers ne retrouveront pas tous les ans des gouvernements et des syndicats qui payeront les frais de transport de leurs œuvres. »
M. Meissonier ne put continuer son exposé ingénieux, plus spécieux que véritable, il fut interrompu par des cris, par un tapage infernal ; il n'y avait pourtant qu'une réponse simple à lui faire :
— Vous dites que les exempts ne profitent pas de leur droit, mais s'ils en profitaient?
Il descendit de l'estrade, et quelques minutes plus tard il y reparaissait ; il donna lecture de la protestation suivante :
Mes chers confrères,
Puvis de Chavannes, Carolus Duran, Cazin, Duez, Dagnan-Bouveret, Gervex, Roll, Waltner et moi, nous nous sommes séparés du Comité, et, comme nous tenions de vous l'honneur d'en faire partie, nous devons vous donner les motifs de notre démission.
Quand les artistes ont été conviés à la grande Exposition de 1889, ils y ont envoyé leurs œuvres avec la conviction absolue que les récompenses décernées dans ce glorieux concours international seraient assimilées aux récompenses obtenues dans la précédente Exposition universelle.
Or, quand rien n'avait démenti cette conviction, quand les médailles ont été publiquement décernées, le Comité a voulu remettre en question leur valeur. C'était tromper la confiance dans laquelle nous étions, dans laquelle il nous avait laissés ; nous n'avons pas voulu y consentir, et c'est pourquoi nous avons donné notre démission.
Aujourd'hui, que le Comité auquel vous avez donné mission de résoudre toutes les questions, se récuse devant celle-ci, et, ne voulant pas assumer la responsabilité de sa solution, vous offre de la résoudre vous-mêmes, convaincus qu'elle ne devait même pas être posée, nous nous retirons et nous déclarons que nous ne prendrons pas part au vote.
Mais, avant de vous quitter, laissez-moi vous dire, mes chers confrères, qu'il serait déplorable que des artistes réunis en masse comme vous l'êtes ici ; que des hommes de cœur, d'honneur, français avant tout, ne pussent s'élever dans une région assez haute pour comprendre qu'au-dessus d'intérêts particuliers de groupes, de Sociétés, il y a un sentiment patriotique qui doit dominer tout, après le triomphe de l'Exposition : c'est que la France, par aucune fraction de ses enfants, ne doit chercher à diminuer la valeur
des récompenses que les étrangers recevaient avec reconnaissance publiquement de nos mains.
G. Meissonier.
26 décembre 1889.
Cette protestation fut accueillie par quelques rares applaudissements, au milieu d'un tumulte extraordinaire; ce fut en vain que MM. Tony-Robert Fleury et Ch. Garnier essayèrent de ramener le calme au milieu de rassemblée ; ils n'y purent parvenir.
Enfin, il fut procédé au vote.
Voici le résultat du scrutin : sur 607 présents et 494 votants, il y eut 405 non, 82 oui et 7 bulletins nuls.
Pendant le vote, les membres du Comité démissionnaires se rendirent chez Ledoyen ; des amis battirent le rappel, la générale, pour grouper le plus de dissidents possible autour de M. Meissonier. A la protestation reproduite plus haut, ils ajoutèrent ce paragraphe :
« A la suite de cette protestation, M. Meissonier est sorti de la salle, déclarant de nouveau qu'il n'admettait, à aucun point de vue, qu'un vote pût avoir lieu sur une question qui engage notre honneur national; il a été suivi par les soussignés. »
Une demi-heure plus tard , cette protestation était revêtue des signatures suivantes :
MM. Gervex, Roll, Duez, Carolus Duran, Dagnan- Bouveret, Puvis de Chavannes, Cazin, Emile Adan. Galland, Félix Régamey, Eugène Carrière, Fantin-La-
tour, Besnard, J.-J. Rousseau, Adolphe Mégret, Roger Jourdan, Dalou, Damoye, Gustave Courtois, Ytasse, Marchai, Léon Couturier, Waltner, Loustaunau, Maurice Courant, L. Gros, Ch. Fauvel, René Billotte, Montenard, G. Bastien-Lepage, Emile Barau, Linguet, V. Binet, À. Dagnaux, A. Sautai, Rixens, Charles Meissonier, Paul Delance, Agache, E. Rosset-Granger, Lecreux, H. Cain, Girardot, Adolphe Binet, Henri Wallet, Léon Lasserre, Paul Hermel, de La Perche-Boyer, Gueldry, Pierre Bourdin, Pierre Carrier-Belleuse, Tristan Lacroix, Le Villain, Emile Benner, Jean Benner, G. Bretennier, André Marty, Chevallier, Burgers, E. Tournier, H. Coeylas.
A la suite de ces faits, il fut décidé qu'une délégation, composée de MM. Puvis de Chavannes, Dalou, Roll, Cazin, Galland et Meissonier, se rendrait chez M. Tirard, commissaire général de l'Exposition universelle pour lui exprimer leurs regrets des incidents amenés par le vote du fameux article 7.
M. Meissonier insista auprès de M. Tirard sur ce point, que ses amis et lui considéraient le vote de la veille comme un manquement aux convenances et comme étant de nature à porter atteinte à l'honneur national.
M. Tirard répondit qu'il était sensible à la démarche des délégués et déclara qu'il l'approuvait pleinement ; il les autorisa à rendre compte de leur démarche à leurs mandataires ; la même délégation se rendit ensuite chez M. Fallières pour lui expliquer les raisons qui avaient guidé les protestataires et amener la dissidence,
M. Meissonier déclara au ministre que lui et ses amis étaient décidé à fonder une nouvelle Société et qu'il espérait avoir F appui du ministre.
M. Fallières répondit que la Société en voie de formation avait d'avance toutes ses sympathies.
De leur côté MM. Tony-Robert Fleury et Albert Maignan avaient adressé aux journaux la note suivante, en réponse à la protestation de M. Meissonier:
Notre désir, avant tout, est de rétablir la vérité et d'empêcher que les faits ne soient dénaturés. On met en avant la question de patriotisme ; le patriotisme des artistes n'est pas en cause, ils sont fiers d'avoir pris part avec honneur à la plus belle des Expositions universelles, et ils s'en voudraient de manquer aux sentiments de bonne confraternité vis-à-vis des étrangers. Ils n'ont pas eu un seul instant la pensée de manquer de reconnaissance envers l'Etat, qui les a toujours soutenus et qui leur donne gracieusement la possibilité d'installer leur Salon. Il n'est pas question de détruire et même de diminuer les récompenses de l'Exposition; tout se réduit â savoir, si ces récompenses doivent compter dans le Salon annuel. L'assemblée d'hier a voté la négative à une majorité énorme.
Quoiqu'on en ait dit, il n'y a eu aucune pression, il n'y avait pas d'animosité contre M. Meissonier, qui a été acclamé avec enthousiasme quand son talent et sa personne seuls ont été en cause. L'assemblée a eu le tort d'être bruyante, et des deux côtés le calme eût été plus correct; mais il est incontestable que l'assemblée voulait fermement ce qu'elle a voté, les chiffres sont là pour le prouver. Le vote s'est fait avec le plus grand ordre, et il serait inexact de croire que les abstentions grossissent le nombre des dissidents, puisque la plupart des membres du comité n'ont pas pris part au vote, ne voulant pas être juge et partie. Il
n'y a pas de lutte contre le jury de l'Exposition : la preuve, c'est que les membres de ce jury sont moins nombreux dans les dissidents que dans le comité même qui a posé cette question, si malheureusement grossie.
tony-robert fleury, Albert Maignan.
Le comité de la Société des Artistes français tint une séance le 31 décembre, sous la présidence de M. Guillaume.
Etaient présents :
MM. Guillaume, Bouguereau, Ch. Garnier, J. Jacquet. T. Robert-Fleury, Daumet, Bernier, Bonnat, Cormon, Détaille, Français, Frappa, Gérôme, Guillemet, de Gatines, Harpignies, Humbert, J.-P. Laurens, Jules Laurens, Jules Lefebvre, Luminais, Albert Maignan, Pille, Rixens, Sautai, Vayson, Yon, Aubé, Bartholdi, J. Blanchard, Boisseau, Gain, A. Dubois, Doublemard, Ch. Gauthier, Guilbert, Et. Leroux, Mathurin-Moreau, Corroyer, Lisch, Lheureux, Pascal, Didier, Gilbert, Huyot, Laguillermie, Lalauze, J. Robert, Sirouy.
En Fabsence de M. Bailly, président, M. Guillaume, premier vice-président, ouvrit la séance et exposa au Comité qu'il importait de détruire quelques opinions erronées qui seraient de nature à faire mal juger la Société des Artistes français.
Ainsi, d'abord, il semblerait qu'elle aurait, par les résolutions prises dans la dernière assemblée générale, la pensée de déprécier l'Exposition universelle.
M. Guillaume demanda au comité de déclarer, au
nom de la Société des Artistes français, si tel était son avis, qu'il n'avait jamais eu l'idée de méconnaître le caractère de l'Exposition universelle, ni la compétence, ni l'équité des jurys institués par l'Etat, ni la valeur des récompenses décernées par ces jurys. En agissant dans les sentiments qu'on lui prête, il eût commis un acte antipatriotique.
Sur ce point, le comité déclara, à l'unanimité, que de tels sentiments n'ont pas été les siens.
En second lieu, on n'a pas hésité à attribuer à la Société tout entière, un sentiment d'hostilité vis-à-vis des étrangers. Or, les étrangers, toujours admis à nos Expositions sur un pied d'égalité parfaite avec nos nationaux, se sont acquis, à l'Exposition universelle, des droits nouveaux à notre sympathie. Ils sont venus spontanément nous apporter leur concours et augmenter l'éclat de notre manifestation nationale.
Sur ce point encore, le Comité, à l'unanimité et par acclamation, proteste de ses sentiments de confraternité envers les étrangers et les remercie.
Enfin, ajouta le vice-président, on prétend que la Société des Artistes français se refuse d'inscrire à ses livrets les récompenses décernées à l'occasion de l'Exposition universelle.
Sur ce troisième point encore, le* Comité déclara qu'en présence de propositions diverses qui lui étaient soumises, il s'est absolument refusé à se prononcer pour la négative.
Après ces trois déclarations, le président rend compte de la visite que le bureau a faite le matin même à M. le
ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. M. Bailly, malgré le très mauvais état de sa santé, s'était transporté au ministère ; il exposa à M. le ministre, clairement et dans leur ordre, les faits qui ont été la cause des dissentiments qui se sont produits dans la Société; que le comité, dans un intérêt général, avait été frappé du grand nombre de récompenses de l'Exposition universelle, non pour les contester, mais parce que chacune d' elles apportait avec elle un droit d'exemption. Or, il était à craindre que si une partie notable des exempts venait à profiter de son privilège, la place légitimement due aux artistes non récompensés se trouvât extrêmement réduite. Il s'agissait de parer à ce grave inconvénient, et c'était pour prendre une résolution à ce sujet que le comité avait été convoqué.
Le comité n'ayant pu s'entendre sur les solutions proposées, et considérant que la totalité des sociétaires était intéressée dans la question, décida par un vote de s'en rapporter à l'assemblée générale dont la réunion annuelle et statutaire était prochaine.
Il ne s'agissait donc que de prévisions légitimes et de mesures d'ordre.
On sait le reste ; quand aux sentiments d'opposition à l'Etat prêtés à la Société, en cette grave occasion, il faut avouer qu'ils seraient inqualifiables au moment même où le ministre lui accordait le Palais de l'Industrie et l'encourageait à poursuivre son œuvre.
Le ministre écouta M. Bailly avec une grande bienveillance, dit qu'il n'avait pas à intervenir dans les difficultés qu'il espérait voir bientôt s'aplanir, qu'il ne
songeait pas à retirer la concession du palais en vue de la prochaine exposition, mais qu'en ce moment il appartenait à la Société elle-même de prendre les mesures qu'elle jugerait les plus propres à concilier tous les esprits.
En conséquence de cet exposé, le vice-président pria ceux des membres du Comité qui auraient à faire des propositions de nature à obtenir des résultats, de vouloir bien les présenter.
M. Charles Garnier affirma que le moyen le plus efficace d'arriver à une conciliation serait de supprimer les exemptions quelles qu'elles soient, et demanda qu'une proposition dans ce sens fût mise aux voix.
Après l'échange de quelques idées présentées par MM. Frappa, Bartholdi et Et. Leroux, la proposition de M. Ch. Garnier fut adoptée à l'unanimité.
Pour assurer l'application de cette mesure, dans le sens le plus libéral qu'elle puisse avoir, le Comité émit le vœu que les sections soient appelées prochainement à étudier un nouveau mode de formation et de fonctionnement des jurys.
A la suite de ces différents votes et déclarations, le Comité approuva, comme exprimant les sentiments dont il est animé, le résumé suivant, qui lui était proposé par M. Charles Garnier :
« Après les délibérations qui viennent d'avoir lieu, aucune exception ne devant plus être faite, et le talent seul devant conserver les prérogatives qui lui sont dues, le Comité espère que la scission qui s'est produite cessera d'exister, et que tous les artistes resteront
convaincus que la seule préoccupation de la Société est de se régler d'après les lois d'équité comme de justice. »
Pour conclure, le Comité protesta énergiquement contre l'accusation que l'on adressait à la Société d'avoir manqué à un devoir sacré de patriotisme, le patriotisme ne pouvant être revendiqué par quelquesuns, mais appartenant à tous les artistes français, quelle que soit leur école.
A la suite de la résolution prise par le Comité de la Société des Artistes français, MM. Guillaume, Charles Garnier et Bonnat rendirent visite à M. Meissonier pour lui demander de faire nommer une commission qui, d'accord avec eux, étudierait les moyens à employer pour amener la solution du conflit.
M. Meissonier refusa catégoriquement d'entrer en pourparlers avec l'ancienne Société.
« La nouvelle Société, dit-il, est fondée ; les statuts vont être approuvés, il est trop tard pour parlementer.»
La scission des artistes. — Opinion de M. Meissonier, — de M. Bouguereau, — de M. Gervex, — de M. Gérôme, — de M. J.-P. Laurens. — La réception des œuvres au Salon.
a scission entre ces groupes d'artistes fit un grand bruit dans la presse française et étrangère, plus qu'une révolution politique; cela était juste, car c'est, en effet, une révolution au point de vue artistique. Les reporters se mirent en campagne pour recueillir les avis des intéressés. Voici le résultat de ces interviews qui furent publiés par les journaux les plus influents :