OPINION DE M. MEISSONIER
« J'ai fait mon devoir, et, comme vous le voyez, je ne suis point ému de ce qui s'est passé aujourd'hui. » Seulement, je regrette que la voix de l'intérêt per-
sonnel ait prévalu sur celle de la raison. J'ai plaidé pour l'honneur de notre art, pour l'honneur de la France, et Ton n'a pas voulu m'écouter. Et cette attitude ne m'était pas personnellement hostile, car, quand M. Tony-Robert Fleury, rapporteur, a fait allusion à la haute distinction honorifique qui m'a été dernièrement décernée, toute l'assemblée m'a fait une ovation dont j'ai été fier, parce que, comme je l'ai dit, je voyais honoré, dans ma personne, l'art français.
» Mais je me serais passé volontiers des honneurs qui m'ont été rendus pour voir triompher la logique et le bon sens.
» Au nom de la France, dans toute l'indépendance de notre conscience et de notre jugement artistique, associés aux artistes les plus éminents de l'étranger, nous avions, comme jurés de Y Exposition internationale, conféré des médailles et des diplômes d'honneur à nos exposants et aux exposants étrangers.
» Notre verdict, pour les étrangers surtout, c'était le verdict de la France elle-même, et ils y attachaient le plus grand prix, car ce verdict était la consécration de leur carrière artistique.
» Que dira-t-on maintenant ? On dira que c'était une comédie et que la France ne sait pas tenir ses engagements.
» Le vote d'hier n'atteint pas seulement les membres français du jury, mais avec nous, les membres des pays étrangers que l'on nous avait adjoints, et qui sont l'élite des artistes.
» Rien n'y a fait. Le plan de Y école Julian, puisqu'il
faut bien la nommer, préparé de longue date, a été exécuté de tous points. On n'a même pas voulu écouter ceux qui ont proposé l'ajournement de l'assemblée.
» On a couru aux urnes, on a essayé en vain de conjurer une iniquité absurde, M. Julian lui-même excitait les hésitants.
» Les amis de la raison ont quitté la salle ou ont protesté; les autres, quatre cents environ, ont voté en faveur de l'article qui annule nos brevets de « hors concours » et « exempts ».
» Le seul résultat de la journée d'hier a été le suicide de la Société libre des Artistes français.
» Elle a vécu et sera remplacée par une autre qui inscrira sur son drapeau : « L'honneur de l'Art et de la France ». C'est ce que nous voulons, et c'est ce que nous obtiendrons. »
Je voyais honoré dans ma personne Vart fronçais. Selon M. Meissonier, il personnifie l'art. Ne pouvant donner la croix à tout le régiment, on décore le drapeau, donc il est le drapeau, le symbole; il porte la grand-croix pour le régiment artistique, comme le Christ la porta pour les chrétiens; voilà de la modestie ou il n'en existe pas.
M. Meissonier est sûrement un grand, un très grand artiste ; tous ceux qui sont assez fortunés ou assez favorisés pour voir ses œuvres le disent, l'affirment. Ils sont peu nombreux, car depuis que le Salon, affranchi de la tutelle de l'Etat, est aux mains de la Société des Artistes français. M. Meissonier n'a pas daigné y
exposer; il a dédaigné la foule, les petits, tandis qu'il expose au Cercle des Mirlitons, un cercle aristocratique et fermé; M. Roll en sait quelque chose, puisqu'il dut retirer sa toile, que M. Meissonier avait fait reléguer au plafond, parce qu'elle gênait la sienne comme... dimension!
Le plan de V Ecole Julian, préparé de longue date, a été exécuté de tous points, Julian a un plan, tout comme le général Trochu, seulement son plan n'est pas déposé chez Me Duplan, il l'exécute.
Quel était donc ce plan?
Sans doute, le vote émis à l'assemblé générale de la Société des Artistes français., vote qui annulait les hors concours et les exempts des récompensés de l'exposition universelle.
Mais dans quel but, et comment cela pouvait-il profiter à Julian ?
M. Meissonier sait bien qu'au dernier Salon, étant donné le mérite et le nombre des élèves de Julian qui exposaient, les récompenses leur furent si parcimonieusement mesurées qu'ils n'en obtinrent que trois !
M. Meissonier n'ignore pas que l'atelier Julian est le cauchemar de la plupart de ceux qui l'ont poussé à commettre, disons le mot, une mauvaise action, en scindant les artistes, et qu'eux aussi avait un plan, qu'ils exécutent de longue date, avec un acharnement et une persévérance dignes d'un meilleur sort.
En 1888, ils faisaient publier par le journal le Temps, qui leur est inféodé , que la toute-puissante Académie
Julian ferait obtenir la médaille d'honneur à Benjamin Constant.
Ce fut Détaille qui l'obtint !
Pour 1889, leurs journaux affirmèrent, toujours par la puissance de Julian, que cette fois Benjamin Constant allait être honoré de cette récompense.
Ce fut Dagnan-Bouveret qui l'obtint!
Voilà une toute-puissance qui laisse à désirer.
Elle a vécu (la Société des Artistes français), et sera remplacée par une autre , qui inscrira sur son drapeau : V Honneur de l'art et de la France.
Cette prétention dépasse les bornes de l'outrecuidance ou de l'aveuglement.
M. Meissonier avait déjà le privilège du patriotisme, voilà qu'il lui faut encore celui de « l'honneur de l'art et de la France ». Excusez du peu.
Après avoir bien cherché, fouillé, remué pour deviner les motifs qui ont fait agir M. Meissonier, j'ai trouvé :
Ernest Ier disait, dans ses proclamations, que les républicains étaient des filous, que la nation, avec ce régime, marchait à sa perte, qu'il était seul capable de relever « l'honneur de la France », que c'était la devise de son drapeau; il voulait, au point de vue politique, fonder une nouvelle société sur les ruines de l'ancienne. Au lieu du manteau de pourpre rêvé, il ne trouva,hélas ! qu'un Jersey !
Ernest II, car M. Meissonier s'appelle Ernest, a voulu faire en art ce qu'Ernest 7er a essayé de faire apolitique. Même proclamation, même langage, même prétentention, mêmes utopies!
Lesjoîtrnaux inféodés à Ernest Ier, lorsqu'ils parlaient d'une réunion boulangiste, affirmaient, sous la foi du serment, qu'il y avait trois mille assistants, lorsqu'ils savaient pertinemment qu'il y en avait trois cents !
Les journaux inféodés à Ernest II, le Matin.; le Gaulois, affirmèrent qu'à la réunion Meissoniériste, chez Ledoyen, il y avait deux cents assistants; il y en avait trente, en comptant les curieux, les garçons de café, l'officier, le pompier et le laveur de vaisselle.
Ernest Ier avait embauché des camelots qui remplissaient les fonctions de joueurs de flûte et faisaient « la foule. »
Ernest II avait des camelots qui recrutaient des adhérents; il alla même plus loin, il fut plus fort qu'Ernest Ier; il embaucha un distributeur des Affiches expresses qui, à la porte de la salle Saint-Jean, où se tenaient les Artistes, les informait qu'Ernest II les attendait chez Ledoyen ! !
Voilà la fameuse manifestation spontanée!
Ernest II, il faut l'espérer, sera plus heureux qu'Ernest Iev ; il n'ira pas expier sa tentative de révolte sur la terre étrangère, ce n'est pas de la Haute-Cour qu'il est justiciable, c'est d'une puissance supérieure, de l'opinion publique, qui ne veut pas plus de dictature artistique qu'elle ne veut de dictature politique.
Les artistes français n'ont pas, depuis deux cents ans, attendu la venue du Messie Meissonier pour soutenir l'honneur de l'art qui est celui de la France,