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OPINION DE M. BOUGUEREAU

M. Bouguereau, furieux, considère avant tout l'intérêt général, l'intérêt des petits comme l'intérêt des grands; pour répondre aux protestations, pour prendre une décision, il fallait consulter ou le Comité ou une assemblée générale. Ce second mode lui a paru plus honnête, c'est pour cela qu'il l'a soutenu et qu'il s'inclinera devant le vote.

« Nous voulons suivre notre jurisprudence spéciale. En 1881, nous avons pris le Livret tel que l'État nous l'a remis; depuis cette époque, nous fonctionnons librement et ne pouvons accepter quatre cent quatre-vingttreize exempts de plus pour des grades non obtenus chez nous, et qui n'ont pas été décernés par la volonté des artistes, mais par la munificence des cornmiss air es. »

M. Bouguereau, en terminant, déclara qu'il n'avait d'animosité contre personne, et qu'il ne comprenait rien à ces démissions.

Au reste, M. Bouguereau est commandeur de la Légion d'honneur depuis cinq ans, la question personsonnelle de son côté n'est donc pas enjeu.

M. Bouguereau, on le voit, est conséquent avec luimême. Son rôle est bien différent de celui de M. Meissonier, Il a consacré sa vie, ses forces, son. temps, son.

intelligence à la Société des Artistes français ; il ne se dément pas ; il affirme ce qu'il croit juste, ce qui Test en effet. Par sa fermeté, il en impose aux brouillons et aux violents. Il est à la tête de tout ce qui peut être utile aux artistes. Il ne pouvait, dans cette bagarre, échapper à la loi commune, être attaqué par la partie adverse; mais peu lui importe les injures qui ont été déversées sur lui, elles ne pouvaient l'atteindre, car elles ne valent que ce que valent leurs auteurs.

Je dis que M. Bouguereau a consacré sa vie aux artistes ; rien ne pourra mieux le prouver que les deux anecdotes suivantes :

Il est d'usage, après le Salon, que les artistes se réunissent dans un banquet avec les membres du jury ; ils invitent le ministre et quelques hauts fonctionnaires appartenant aux Beaux-Arts.

La première année où les artistes administrèrent leur Salon, M. Edmond Àbout était parmi les invités des artistes-, au dessert, il se leva et porta le toast suivant :

« Il faut surtout ne pas trop encourager les artistes, c'est une source de dévoyés; celui qui a une véritable vocation, un réel talent, perce toujours... »

Tous les invités baissaient le nez devant ces paroles malencontreuses prononcées par un critique autorisé. Elles étaient une façon singulière de remercier ses amphytrions, la stupeur était générale.

M. Bouguereau se leva.

« Je ne saurais m'exprimer, dit-il, comme M. About; cependant, je désire m'élever et protester contre les

sentiments qu'il vient de manifester et contre les paroles qu'il vient de prononcer. D'après elles, certainement, M. About ferait un excellent président de société de découragement!

» Etes-vous sûr, .monsieur About, continua M. Bouguereau, que parmi ceux que vous avez découragés, il n'y en avait pas qui auraient pu devenir de grands artistes ?

» Qu'il n'y avait que des fruits secs ?

» J'en connais, monsieur, que vous avez traités toujours comme tels et qui, pourtant, sont de grands artistes, et au nom de tous ceux pour lesquels l'avenir est ouvert, je proteste. Je ne puis m'associer à vos paroles. »

Un tonnerre d'applaudissements accueillit la courageuse protestation du maître peintre. M. About, devant cette verte mercuriale, baissa la tête et se tint coi.

M. Puvis de Ghavannes, ému, s'approcha de M. Bouguereau, le saisit par le bras et lui dit :

— Je ne sais pas si vous aimez ma peinture ; mais c'est égal, vous venez de parler comme un brave homme !

M. Puvis de Ghavannes disait juste, car il y avait eu autant de courage que de cœur à dire son fait à M. E. About, qui était alors un critique dont les jugements étaient redoutables pour les artistes.

Il y a quelques années, M. Bouguereau fut atteint d'une angine, mal terrible et contagieux. Il était soigné par trois médecins, dont deux moururent par la suite du mal contracté en le soignant.

On ne savait s'il en réchapperait, c'était une question de temps; il pouvait mourir à chaque instant. Sa porte, naturellement, était consignée, sa vieille mère veillait avec un soin jaloux, maternel, à ce que le repos de l'artiste ne soit pas troublé.

Un de ses plus fidèles amis, membre de la Société des Artistes français, alla lui rendre visite.

— Vous ne pouvez pas le voir, dit la pauvre brave femme, qui pleurait au souvenir de ce qu'elle avait eu de peine à l'élever, de souffrances à endurer pour en faire un homme, de misère à supporter pendant qu'il travaillait pour devenir un artiste. Le voilà célèbre, mon ami, disait-elle, et aujourd'hui que la gloire l'a récompensé de son labeur, qu'il est l'orgueil et la joie de ma vieillesse, la mort veille à la porte, prête à glacer sa main ! Dieu n'est pas juste.

— Je voudrais cependant le voir, dit l'ami, qui s'efforçait de dissimuler ses larmes.

— Allez, ajoute la mère; peut-être apportez-vous, l'espoir.

L'ami franchit un long couloir; presque au bout, sur le seuil de la porte, il vit M. Bouguereau, debout, appuyé au chambranle, entièrement vêtu de noir, pâle, défait, le cou enveloppé de linge blanc, les yeux démesurément ouverts, comme généralement les mourants, dont les yeux se dilatent pour embrasser le plus possible les objets qu'ils aimaient. M. Bouguereau avait conscience de son état ; il savait qu'il pouvait mourir suffoqué d'un instant à l'autre. Il voulait, le vieux lutteur, mourir debout.

L'ami s'approcha de lui et lui tendit la main ; Bouguereau, qui ne pouvait parler, la lui prit et le fit entrer dans sa chambre.

Sur une table, il y avait du papier et un crayon.

Eh bien ! cet homme qui était en face de la mort, prit son crayon et écrivit ceci :

« Depuis que je suis malade, aucun bruit ne parvient jusqu'à moi; y a-t-il du nouveau à la Société des Artistes français ? »

Le brave homme, comme avait si bien dit M. Puvis de Chavannes, consacrait ses dernières pensées à s'inquiéter de la Société, des jeunes, ses amis.

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