DIRECTEUR DE L'INDEPENDANCE BELGE
Il faut me permettre de vous débiter une histoire, — deux peut-être, •— on ne compte pas avec ses amis.
Le directeur d'un journal que tout le monde connaît vint trouver un écrivain dont seul vous connaissez le vrai nom, et lui offrit de faire sa partie dans le trio in maschera qui devait exécuter désormais la grande symphonie en Paris majeur de son feuilleton.
Un masque, un domino tout fait furent apportés au logis de récrivain ainsi embauché et subitement improvisé chroniqueur par votre bienveillance. Le voilàcitoyen
de Paris, de Babylone et de Bruxelles l Qu'advint-il ? (Contrairement à mes prévisions, il y aura bientôt deux ans que mes bavardages naviguent toutes voiles dehors sous votre pavillon, tandis que (ceci entre nous) j'avais craint d'être arrêté dès les premières courses.
Je m'embarquai, en effet, avec un parti pris dangereux : rien ne me paraissait trop haut ni trop bas, audessus ni au-dessous de nos atteintes. Je voulais m'élever et m'enfoncer tour à tour. Les régions explorées, les sentiers faciles et les hauteurs moyennes na m'attiraient aucunement. Il me semblait que ce n'était pas la peine d'avoir été chercher son franc-parler en Belgique et ramasser son faux-nez sur les bords de l'Bupbrale, pour se traîner sur la route banale.
Cest en fuyant les voies battues que m'advint unjour cette audace d'essayer dans une création, que quelquesuns ont bien voulu trouver scandaleuse, la toute-puissance du journal où j'écrivais.
Vous ne me l'avez jamais dit, mais j'en serais sûr, quand même certains haro ne m'eussent pas averti; l'allure de ManIc, qui a peut-être distrait quelques lecteurs, en a dû choquer plus d'un. Ceux-ci ont crié : A la garde! ils
— m — ont réclamé rintervention du commissaire, u'est-ce pas? Sans votre calme expérience de général en chef qui voit l'ensemble de la mêlée et que les épisodes troublent raisonnablement, il est probable que l'c^n m'eût fourré de temps en temps au violon.
Ma justification dans une comparaison : Supposez un homme qui n*aurait jamais vu la nature qu'à travers la portière d'un wagon de chemin de fer ou d'une chaise de posté ; qui ne se fût jamais familiarisé avec les feuilles, les branches et les buissons dans la tranquille intimité des promenades à pied; qui n'eût jamais regardé par la fenêtre, et que ses «otretiens avec les au^ très hommes n'auraient pas renseigné, de bonne heure et dans l'âge docile, sur l'immobilité des chênes et des peupliers, ce mortel mal informé croirait certainement que les arbres galopent comme des écuyers cavalcadours à côté des voitures.
Erreurs d'optique, illusions, préjugés ! ce voyageur est votre portrait-charge.
Les arbres qui, sur le bord du chemin, ont Tair de courir, de se courber, et qui n'en sont pas moins fermes et droits sur leurs racines, c'est l'image de notre moralité.
Qu*il me soii permis de rendre ici un public hommage à la clairvoyance de celui qui ne s'y est jamais trompé ; au guide sûr, an patron bienveillant qui inventa une chronique mystérieuse comme les sources du Nil et sujette aussi à quelques débordements. Mais vous possédez si bien Tart de les diriger et de les rendre féconds !
MANÈ.
PARIS
SoMMATBS : L*agonie de Tannée. — La déesse Strenua ou Sirtnia, ^m Un duel et le duel. — Jean-Jacques. — > Les tristescea du voisin de M»« Doche. — M"« Pap...off et les Leverriers de salon. — M"* la comtesse Eoucheleff. — Comme quoi le père prodigue de M. Dumas n^est pas si prodigue qu'il en a Pair. — Tu manges trop lentement ! — M"* Emile de Girardin, à propos de Diane de Lys, — i Audacieux calembour par à peu près. — L'art d*attirer tin lion au Gymnase et au bout de sa carabine. — Six cent mille francs d'un trait de plume. — Il ne faut pas jouer avec l'inceste. — Où nous montons très-haut. — Le morceau de sucre de la critique parisienne. — - Pourquoi nous tenons à dire la vérité à M. Dumas fils. — Le Père prodigue ou le Troc det Femmes (ce second titre pour la province). — Le Père incestueux^ tragédie shakspearienne. — L'éditeur prodigue. — - La comédie de M. Granier de Cassagnac.
— Le théâtre Saint-Marcel. — L'amour dans le bocage. — MM. Niboyet et L. Lacombe. — Peaux vieilles et neuves. — Les deux chemises de M"« Dorval. — Un nouveau ! — Où nous brimon^ M. Henri Desroches. — Je te connais, beau masque. — Un feuilletoniste qui est femme, qui est Russe et qui n'est pas feuilletoniste.
— Signor Giuglini et M. Lumley son fermier. — Comment on
devient nn ténor à 25,000 fr. par mois. — La Bêvuê ewropéermê et son nouveau propriéuire, -* M* Donto. «^ M. de Vigny, TÊtat et les misères littéraires.
Paris» 9 décembre 1859.
Avouons que Paris manque en ce moment de gaieté. Il a fait , ces huit jours, aussi noir et aussi boueux dans les rues que dans Tâme de messieurs tels et tels. Tous les gens qu*on rencontre vous tiennent à peu près invariablement le même discours sur la dureté des temps, la ^cherté des subsistances, la difficulté des rentrées , la rigueur des créanciers , le marasme des affaires et des plaisirs. L'agonie de la présente année est on ne peut moins couronnée de roses. Si j'en voulais à quelqu'un, je l'inviterais perfidement à venir passer la dernière quinzaine de décembre à Paris.
On se demande déjà avec une certaihe inquiétude comment l'impôt des étrennes va pouvoir être acquitté par notre peuple, qu'une manie trop générale de luxe pressure d'un bout à l'autre de l'année.
Si Ton veut écarter ces funestes images où la déesse Sirenua ou Strenia , comme disent les chroïiiqueurs érudits , apparaît le front hérissé de menaces, la conversation retombe dans un courant d'actualités délit aucune n'est couleur de rose. Voilà trois ou quatre jours qu'une histoire de duel met les cervelles en l'air. La re» contre a eu lieu mercredi matin aux environs
de Paris. La querelle a commencé , lundi soir, dans les couloirs de TOpéra, sur un point assez futile, i ce qu'il semble, et dont des vivacités regrettables de paroles et de gestes ont seules fait toute la gravité. Les adversaires , d'âge inégal, de rang pareil , de même courage et à peu près de même force à Tépée, ont été tous deux blessés légèrement. L'un d'eux , le moins Agé, est tout récemment marié à une des plus charmantes jeunes filles de la Cour et de la ville, circonstance qui venait ajouter à la tristesse de l'histoire.
Qui nous délivrera des duels et des duellistes? Hélas ! je crains bien que la société française ne soit incurable àlendroit du duel. C'est un usage que chacun de nous trouve atroce et absurde et auquel il est tout prêt à se soumettre, le cas échéant. Le point d'honneur a la vie dure, et l'éloquence de Jean-Jacques ne l'a pas entamé. A plus forte raison , ceux qui, reprenant sa thèse , ont écrit et prêché de nos jours contre « le préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée et n'est propre qu'à faire de braves scélérats, n ont-ils dépensé en pure perte leurs paroles et leur encre. Tant qu'il y aura des Français , il y aura des duels. J'ai dit.
Parmi les tristesses de Paris , M. de Lamartine vient de réinstaller la sienne , une des plus navrantes que je connaisse. Quelques intimes l'ont déjà revu dans son petit hôtel de la rue de la Ville-l'Évêque, contigu à la maison où demeure présentement
M"*® Doche. liC poëte du Lac et de la Pensée des morts nous arrive de Bourgogne plus afiaissé encore qu'il n'était parti de Paris au mois de juillet dernier. Lui, si hospitalier jusqu'à ce jour, si accueillant pour quiconque avait brigué l'honneur de lui être présenté, a déclaré qu'il ne voulait plus voir de nouveaux visages, et s'est résolu à resserrer le cercle de son intimité. Pauvre grand poëte I Ta Passion sera un des remords de ce temps-ci.
Le plus clair de nos distractions et de nos consolations nous arrive jusqu'à présent de Russie. Une jeune dame , Grecque d'origine et femme du maire d'Odessa, M"*® Pap....ofF, beauté à la fois correcte et lumineuse, brille, comme une planète nouvellement découverte par les Leverriers de salon, au milieu des brouillards de décembre. Nous possédons aussi M™« la comtesse KouchdefF, belle-sœur du fameux Home, femme d'im grand seigneur dont les revenus s'élèvent ou s'élevaient à près de deux millions. Lorsque le comte et la comtesse Koucheleff , avant leur alliance avec le moderne Cagliostro , vinrent pour la première fois chez nous , au printemps de 1858, on fit grand bruit de leur princière hospitalité , de leur train et de l'accueil qu'ils firent notamment aux gens de lettres et aux artistes.
Ces grands seigneurs , dont le Nord nous envoie de temps à autre et de plus en plus fréquemment l'opulence voyageuse, ont dû assister, avec un certain sou-
rire de pitié, aux prétendues prodigalités de M. le duc de la Rivonnière , le héros quinquagénaire de la nouvelle comédie de M. Alexandre Dumas fils. Savez-vous ce qu'il a fait, ce père prodigue , ce mange-tout , ce gentilhomme à la dent dévorante 111 a mis vingt-cinq ou trente ans à se débarrasser de quelques deux cent mille francs de revenu qui formaient tout l'avoir de monsieur le duc. C'est se ruiner d'un train de cou-cou, après l'invention de la vapeur.
« Ma foi , disait dans Tentr'acte un Moscovite de notre connûssance qui a écorné de huit millions en deux ans un véritable Pérou héréditaire dans sa famille, je trouve, moi, ce père prodigue prodigieusement économe et superlativement habile d'avoir su, avec trois ou quatre méchants millions , vivre galamment pendant un quart de siècle ! Comme avec cela il a un fond d'honnêteté , cela ferait, après sa ruine, une perle d'intendant !
— « Remarquez, reprenïdt un Brésilien qui a récemment donné une fête de plus de cent mille francs à quelques intimes, qu'on ne voit qu'un domestique chez ce fameux et fastueux la Rivonnière, H parle, je crois, de sa cuisinière. Il a tjne cuisinière, ce père prodigue de l'âge d'or ! — » Pas si prodigue ! moi je trouve que c'est plutôt un père économe qui a fait quelques maladresses, n
n y a du vrai et du faux dans ces observations de deux gentilshommes exotiques à côté desquels notre
père prodigue fait, en effet, la mine d'un pauvre diable. M. Dumas fils aurait pu et dû , puisqu'il voulait mettre en scène le gentilhomme le plus panier-percé de France et de Navarre, lui remplir un peu mieux son panier et surtout le lui faire vider plus vite. Les habitudes d'ordre et d'économie de lauteur se sont reflétées jusque dans la peinture qu'il a faite du vice contraire. Il ne lui en aurait pourtant rien coûté de doter un peu plus magnifiquement et de ruiner un peu plus lestement son père prodigue. Mais quand on vit retiré dans un logement de quinze cents ou deux mille frands et tout confit en son travail ; quand on fait sa société d'honnêt^s gens pour qui la barbue sauce aux câpres et le filet de bœuf rôti , arrosé d'un joli bourgogne , constituent la débauche de table ; quand on fréquente un petit cercle de maisons tranquilles, oîi il est parfaitement permis de s'endormir le soir après dîner, dans un fauteuil de moquette ou de velours grenat,. il est tout simple que l'on trouve M. de la Rivonnière un personnage éblouissant et le dieu du désordre , parce que , s'étant mis en route avec deux millions dans chaque main, il arrive au port de la cinquantaine , a^^ant semé son chargement sur les écueils de la vie parisienne. Voudrait-on pas que M. le duc de la Rivonnière eût mis à la caisse d'épargne, comme sa cuisinière !
Il faut dire aussi , pour excuser la parcimonie du jeune auteur, raillée par les arcfai-millionnaires qui nous
arrivent de Russie ou du Nouveau-Monde, qu'ayant à peindre un prodigue français, il a dû lui faire pratiquer sa prodigalité sur une moindre échelle que s'il se fût agi d un compatriote de ce Brésilien narquois ^t de ce Russe ironique que nous avons entendus dialoguer tout à l'heure. Un Français qui a dévoré quatre millions passe chez les siens pour un prodigue, cela est vrai ; seulement, pour occuper la galerie, il faut manger plus vite que M. de la Rivonnière, ou bien Ton dira que vous êtes un faux prodigue et que vous avez un râtelier de fausses dents.
Lorsqu'on joua Diane de JLys, M®® de Gîrardîn,' première du nom, disait : ** C est une charmante pièce qui a tout l'attrait d'une médisance. »
En efiet, chaque fois que Dumas II fait représen«» ter un nouvel ouvrage, c'est la fureur de vouloir re** trouver (Jans ses personnages des personnes que chacun connaît.
Quand la baronne d'Ange fit son apparition dans le Demi-Monde^ on cria: « C'est Je portrait de M"' ***. »» A l'époque de la Question d'Argent, le bruit dominant c'était qu'un financier célèbre avait posé, sans le vou<loir, pour Jean Giraud. Le modèle de la Darne aux Camélias est trop connu pour que ce soit la peine de rappeler ici son nom. On prétend que nous avons coudoyé Divine de Lys, il y a quelques années, dans le monde étranger. Quant à l' Albertine du Père prodigue ^ quelques-uns veulent y trouver les traits grossis et
— 8 -• enlaidis, comme par un photographe malveillant, d une femme qui a marqué dans les annales contemporaines du théâtre et de la galanterie.
— « Il y a là des situations bien osées, dissdt un quidam, à la sortie de la répétition générale.
— « Dis plutôt bien Ozy, » repartit un camarade de ce passant quelconque, dont il est peu intéressant de dévoiler le nom.
Vous n'avez, je suppose, jamds chassé le lion, attendu que les Jules Gérards sont encore assez rares ; mais vous avez entendu dire comme moi que lorsqu'on veut attirer au bout de sa carabine le fauve sultan des ménageries, un cljevreau est écorché d'abord et laissé tout sanglant sur la place, ce qui veut dire : « Monsieur le lion est servi. » Alors, celui-ci se rue au festin qui l'attend; alors, le chasseur, qui guette l'instant propice, envoie sa balle au terrible convive qu'il a invité, sauf à lui servir lui-même de dessert s'il a manqué son coup.
Le bruit avait couru, avant la première représentation du Père prodigue, que, souslenomd'Albertine, une personnalité de femme était immolée et serait servie saignante à la foule. Alors lafoule d'accourir, et les pareilles de cette femme de se montrer les plus acharnées à la voir déchirer. Le gibier favori de Gérard était, entre autres, aux premières loges, et on l'a vu se lécher les babines à la vue du carnage.
Quelle comédie ce soir-là dans la salle I Tout ce
monde que Dumas aime à peindre et qui aime à l'applaudir était là; on vous l'a dit. Que de leçons sur la manière de gaspiller son argent et sa vie à grande vitesse le père prodigue aurait pu recevoir en priant quelques-uns des spectateurs de lui raconter leur vie ! Sans aller chercher cette fois nos exemples en Russie ou au Brésil, n y avait-il pas daiîs l'assemblée un jeune homme, — un Français pourtant, — qui, un matin qu*il ne savait pas à quoi passer son temps, donna d'un trait de plume six cent mille francs à sa maîtresse. Histoire de se désennuyer. Pends-toi, comte de la Rivonnière ! tu n avais pas trouvé celle-là !
Mais le plus grand tort de lauteur, ce n'est pas d'avoir fait son père prodigue trop économe ; ceci est un péché véniel ; sa principale faute c'est d'avoir badiné en un sujet terrible qui réclamait du mortel assez audacieux pour l'aborder, des larmes, des cris, des terreurs, des gémissements et des pitiés, du sang en expiation comme celui qui coule des joues mutilées d'Œdipe, lorsqu'ayant découvert dans quelle couche l'a fait entrer son union sacrilège avec Jocaste, de ses propres mains il s'arrache les yeux pour no plus voir la lumière du jour.
Eh bien! il règne dans le Père prodigue une odeur d'inceste. Au second acte, le fils épouse la fiancée de son père, celle qui, un peu plus, était sa belle-mère (Phèdre et Hippolyte !) : il y a là inceste spirituel. Au quatrième acte, il y a inceste matériel : le père
yCoogle
- iO — s*emménage avec rAlbertine que nous avons crue d'abord la maîtresse de son fils. Et la terre ne s'entr 'ouvre pas pour engloutir ces abominations ! et il ne pleut pas de pierres sur ce couple effrayant! Que fait donc Jupiter pour que sa foudre dorme en présence d'un pareil spectacle 1 Sodome et Gomorrhe ne pouvaient avoir fait pis. Avez-vous donc oublié, ô Athéniens qui applaudissez à l'esprit déployé par le jeune Alexandre en son Père prodigue^ à ce bien dire inné en lui qui, du premier coup, l'a fait proclamer un maître ; avez-vous donc oublié, ô mes concitoyens, le concert de malédictions qui s^élève du sein de toutes les religions et de toutes les législations pour retomber sur les incestueux t Qu'auraient dit et que n'auraient pas fait les Athéniens d'autrefois, nos ancêtres intellectuels, — des païens cependant ! — si Euripide se fut avisé de tourner en badinage la flamme de Phèdre et si Sophocle eût agrémenté de sang-froid son Œdipe l De même que sur les bords empestés du Cocyte et du Phlégéton, qui arrosent le sombre empire de Pluton, on n'entendait ni chant d'oiseaux ni battement d'ailes, ce qui fit, nous dit Virgile, que les Grecs surnommèrent ces lieux maudite Aomon, c'està-dire sans oiseaux ; de même, dans le voisinage de l'inceste et dans l'atmosphère qu'il infecte, l'esprit n'est pas de mise, les grâces sont bannies, et la comédie ne devait pas venir respirer un air qui n'est pas fait pour ses poumons.
Voilà ee qu'avant toute chose les critiques pari* siens du lundi auraient pu, ce me semble, faire obser* ver à M. Dumas fils, s'ils étaient gardiens plus sévères du temple. Us ont préféré lui offrir, à peu près tous, avec un bouquet de fleurs artistement composé, le même morceau de sucre dont je soupçonne ce vaillant esprit d*être un peu écœuré à Theure qu'il est. Pour moi, c'est le cas que je fais de lui qui m'excite à regarder en arrière pour lui dire le fond de ma pensée. H est le roi ; il aura toujours trop de flatteurs. Il est d'ailleurs assez fort pour aimer la vérité quand même et la comprendre. Je ne tiendrais pas autant à la dire à M. Scribe, — quoiqu'il ne faille pas dédaigner, comme on le fait trop souvent aujourd'hui, cet amuseur ingénieux, -— ni à M. Léon Laya, malgré le succès et les grosses recettes de son Duc Job^ à la Comédie-Française. ♦"
Je crois bien que l'on exagère à plaisir l'ignorance systématique de M. Dumas fils et son mépris pour les enseignements imprimés. Toutefois, c'est manifestement par ignorance qu'il a péché ici. Mieux instruit des vérités primordiales, initié aux lois de la génération, il aurait compris que l'inceste la sapait par la base et que de ce crime maudit des hommes et des dieux, il convenait de ne s'approcher qu'avec des frissons d'horreur, la peau tremblante et le poil soulevé! Ainsi eussent fait, j'en suis sûr, Eschyle et*Sophocle, Shakspeare ou Schiller. L'esprit n'entre pas
— 12 --^ icî, dans cette contrée de rhorrcur ; elle n*est accessible qu'au génie. Voilà ce qu*a oublié, avant toutes choses, lauteur de la Dame aux Camélias^ abordant le sourire aux lèvres, des unions à faire frémir.
Supposez qu'il sorte un fils de cette Albertine qui est la maîtresse du père prodigue après avoir été celle de son fils légitime, quel enchevêtrement épouvantable ! et quel monstre doit naître d'une pareille succession de commerces! Est-il le fils, est-il le frère de M. le vicomte André de la Rivonnière? Horrible incertitude ! mystérieuse tragédie ! Voilà pourtant les conséquences possibles de ce troc de fenunes auquel MM. de la Rivonnière père et fils se livrent le sourire aux lèvres et auquel la comédie nouvelle nous fait assister sans éprouver le besoin de purifier la scène, à la fin de la soirée, par quelque supplice expiatoire qui guérisse le spectateur de son malaise.
On peut faire de très-jolis vaudevilles, voire des comédies piquantes, sans avoir jamais étudié ce grimoire : philosophie, théologie, anthropologie; mais quand on a, comme M. Dumas fils, la volonté trèsaccusée par certains détails de ses œuvres, d être un moraliste et un peintre sérieux ; quand on ne recule devant aucun abîme, il faut être muni du saint viatique de Tinitiation, sous peine de profaner les questions au lieu de les traiter, et de faire la comédie sacrilège du Père prodigue ou le Troc des femmes, — ce second titre est indispensable pour la province, — au lieu de la
tragédie shakspearienne an Père ince^iuevx/klaqueWe eussent pu applaudir Tart, la logique et la morale, indissoluble trinité !
Cependant, on a conté un peu partout que l'éditeur Michel Lévy avait payé 25,000 francs à l'heureux et habile écrivain le droit d'imprimer sa comédie. Voyez un peu la contagion de la prodigalité ! Voilà donc la maladie qui gagne même les éditeurs ! On ne s'en plaindrait pas dans la gent écrivassière. Toutefois, je croîs qu'il en faut un peu, beaucoup rabattre, vu qu'à ma connaissance, le soir même de la première représentation, un libraire, qui n'est pas M. Lévy, offrit d'acheter cinq mille francs ce Père prodigue tant applaudi. On regretta de ne pas poi^voir accepter sa proposition. On la refusa parce que, le matin même, on avait signé avecCharlieu, l'acquéreur ordinaire de ces sortes d'oeuvres', sur le pied de quatre mille.
Cest ce même soir de la première représentation du Père prodigue que l'on a appris la déconfiture de M. Granier de Cassagnac et de sa comédie refusée ou reçue à correction, ce qui revient à peu près au même, par le comité de lecture du Théâtre-Français. L'œuvre qui a déplu aux sociétaires de la rue de Richelieu s'appelle, comme Ton sait : le Mariage; elle est en vers et de longue haleine, puisqu'il ne s'agit pas de moins de cinq actes. On y trouve plus de déclamations rimées que de situations; trop de sermons et pas assez d'action, si j'en crois les échos du théâtre.
Nous avoQs du iiouve^u : un tbéâtre qui se rouvre; un chroniqueur qui se révèle ; un ténor inédit qui va se faire entendre aux Italiens ; une Revue qui se transforme.
Le théâtre dont il est question est situé aux antipodes de la civilisation* En comparaison, l'Odéon 00cupe le cœur même de Paris. Le théâtre Saint^Marcel, puisqu'il faut rappeler par son nom, a été bâti en 1837 ou 38 et, depuis, on Ta connu plus souvent fermé qu'ouvert. H est domicilié rue Pascal, au delà de la rue Mouffetard, patrie des chiffonniers. Il a dans scm voisinage des mégisseries, des peausseries, des tanneries qui embaument Tair ambiant. On prétend même qu'au foyer des artistes la dépouille d'un bœuf fraîchement écorché orne le local et que la jeune première a jeté les hauts cris en trouvant, dans la loge où elle se costume, le cuir oublié d'un bouc.
Le directeur de ce théâtre si hardiment abordé est M. Bocage, vaillant artiste, âme persévérante. En attendant mieux, il exploite là-bas le privilège dont il est titulaire, et, si infimes que soient de pareils commencements, il ne parte de rien moins, — encouragé sans doute par les écorcheries qui l'environnent, — que de faire faire peau neuve à l'art dramatique. En attendant on a joué, pour l'ouverture, une légende en sept tableaux de M. Paulin Niboyet, le chroniqueur du Messager, avec musique nouvelle de Louis Lacombe. Cette tentative a, de part et d'autre, le mérite de n'être pas
^ 18 — vulgaire. La pièce s'appelait V Amour ; d'où les plaisants de dire : « Allons voir TAmoardans le Bocage. »
En ce bocage éloigné, j'affirme qu'il y avait du monde, le premier soir; et même le demi-monde, que l'affiche avait sans doute alléché, était représenté par de très-belles dames blotties dans leurs fourrures jusqu'au nez. Il faisait une température d'ours blancs. Cela m*a rappelé que M"*« Dorval, quand par hasard elle donnait des représentations à Saint-Marcel, n'avait trouvé qu'un moyen de n'y pas geler, c'était de mettre deux chemises. Je recommande cette précaution aux artistes de M. Bocage. Mais les pauvres gens ! il en est peut-être parmi eux dont la garde-robe ne se prête pas à cette combinaison.
Place à Henri Desroches, le nouveau-venu dans nos rangs, le chroniqueur du Constitutionnel, qui a fait son début dimanche dernier, non sans produire quelque sensation ! Vous vous rappelez ce qui se passait au collège lorsque le cri : un nouveau ! avait retenti dans les cours î Chacun des anciens s'empressait autour du pauvre nouveau, et les questions de pleuvoir sur lui, heureux quand les coups ne se mêlaient pas de la partie ! •— « Comment t'appelles-tu ? D oii viens-tu t Qu'est-ce que font tes parents ! »♦ Si le prévenu ne répondait pas à souhait, les mauvais traitements succédaient à l'interrogatoire. A l'école militaire de Saint- Cyr on appelle des brimades ces tyrannies des anciens envers les nouveaux.
Eh bien! nous allons nous donner le plaisir de hnmer un peu M. Henri Desroches. Il a de Tesprit, du style, des informations précises ; il n'est, sous aucun rapport, le premier venu; raison de plus pour le brimer.
D'abord, lui dirons-nous , tu ne t'appelles pas plus Henri Desroches que moi je ne me nomme Manè.
Tu n*es pas du métier.
Tu es une femme.
Tu es une Russe ; on t*a reconnu , beau masque, quoique tu parles le français sans le moindre accent.
Je vais maintenant te dire à quoi Ton t'a reconnu.
1® H n y a qu une^ personne étrangère au bâtiment pour parler, comme tu las fait, des victimes hvmaines que les théâtres offrent aux dieux du feuilleton pour se les rendre favorables. Bien au contraire , rien ne ressemble moins au Minotaure qu'un critique du lundi. Si ces messieurs se laissaient sacrifier des victimes humaines, sache donc qu'ils se compromettraient mortellement aux yeux de leur rédacteur en chef, auprès du public, et s'exposeraient à être griffés d'importance, au logis , par la femme ou la maîtresse qui tient chacun d'eux en sa puissance ; car, pour être feuilletoniste , on n'en est pas moins homme. Henri Desroches saura bientôt, — s'il s'amuse à rester quelque temps parmi nous , — que la critique théâtrale est continente comme Scipion l'Africain, sous peine de jouer à qui gagne les faveurs des princesses de la rampe perd sa dignité d'abord, son cfmploi ensuite.
2^ Il n y a qu'une femme jeune et jolie , comme Test assurément M. Henri Desroches, une femme qui a son contrat de mariage dans sa poche et son canif dans le tiroir , pour avoir au cœur de tels trésors de haine contre celles qu*il appelle « des demoiselles n et pour les appeler « des demoiselles. »
S^ Il n'y a qu'une femme comme M. Henri Desroches pour regarder de si près les yeux de M. Alexan* dre Dumas fils et pour les peindre d'un pinceau si tendrement S3rmpathique.
Enfin, il n y a qu'une Russe qui soit capable de parler du rasfcoll (çà marche-t-il t ça vole-t-il t qu'estce que ça mange i^.) et de passer de M. Domas fils à M. Michelet et de M. Michelet au neveu de M"*« Swetchîne, fervent admirateur de M. Louis Jourdan. La Russie est essentiellement éclectique dans ses amitiés. Elle va chez tout ce qui mérite la peine d'être vu, absolument comme les ténors chantent dans toutes les capitales qui peuvent les payer.
Ce Giuglini qui va débuter demam sur notre scène italienne, si la santé de la J^enco ne force pas d'ajourner encore la représentation annoncée du Trovatore , est un grand et beau garçon, jeune, — puisqu'il n'a pas encore la trentaine, -—et le premier dans son art, après Tamberlick et Mario. Il n'a ni la puissance dramatique du premier, ni le timbre de voix enchanteur et l'art exquis du second. L'organe de M. Giuglini est un peu guttural et pkdt rarement dès les premières
mesures ; mais, plus on Tentend, mieux il trouve le chemin du cœur. Il triomphe surtout danslesPt/n'/aiW. C'est un ténor de sentiment. Peut-être est-ce une maladresse de lui faire commencer la série de ses représentations par le 7Vova/or&', où les Parisiens n'ont entendu que de merveilleux artistes: Baucar4é» Mario, Tamberlick. Au contraire, les Puritains et la Samnambvie, que M. Giuglini va chanter ensuite, ont été ou délaissés o^ maltraités depuis quelques années, et l'artiste qui nous rendra les chefs-d'œuvre de Bellini peut compter sur la reconnaissance du dilettantiâne parisien.
La Maria de Flotow est le quatrième et dernier opéra que nous entendrons chanter à M. Giuglini pendant les douze représentations pour lesquelles il s'est engagé avec M. Calzado, à raison de quinze cents francs par soirée. Si l'artiste et le public sont contents l'un de l'autre, ce dont ne me permet pas de douter la connaissance que j'ai du talent de Giuglini, il est probable qu'il sera attaché d'une façon plus durable à notrie Théâtre-Italien , qui*se traînait en l'absence àa Mario et dans l'attente de Tamberlick.
Giuglini est un enfant de la Ronmgne. Il a chanté avec succès sur toutes les grandes scènes d'Italie: i Milan, avec la Borghi; iNaples, avec la Penco, qu'il retrouve toutes deux ici aujourd'hui. C'est à Gênes que M. Lumley, l'habile impre$ario anglais, l'entendit dans / Puritani et l'engagea sur-le^
~ 19 — • champ pour Touverture du Théâtre de Sa Majesté, avec la Tltiens et la Piccolomini. M. Lumley est, pour quelques années, le fermier du talent de Giuglini, et il le sous-loue an mieux de ses intérêts. M. Lumley est un de ces hommes habiles entre les mains duquel les biens s'améliorent et qui s'entendent à leur donner toute leur valeur. Giuglini n'a monté au rang où on le voit aujourd'hui que depuis qu'il s'est mis sous sa tutelle. L'hiver dernier il chantait à Madrid , où sa boutonnière s'est ornée d'un ruban.
Déjà , il y a deux ans, il a dû faire partie du personnel de notre Théâtre-Italien. Son engagement fut même signé ; mais GKuglini s'était réservé la faculté de le rompre, au cas où le ténor gâté des Parisiens, avec lequel M. Calzado était toujours à la veille de rompre quand ils étaient ensemble, et de s'arranger quand ils n'étaient pas liés l'un à l'autre , au cas où Mario rentrerait à la salle Ventadour. Mario rentra cette annéelà, et Giugiinî déchira son engagement.
L'an denûer nous avions encore Mario et nous ne demandions rien à personne. Cette saison-ci , Mario s'étant envolé, il a fallu se retourner vers Giuglini. Mais sa réputation avait grandi dans l'intervalle et les prétentions de M. Lumley avaient monté. Il ne voulait pas céder son ténor à moins de vingt-cinq mille francs par mois I M. Calzado, de son coté, trouvait qu'on lui tenait la dragée trop haute, De part et d'autre on avaijt éoBo rompu ; puis les réflexions sont venues , les con*
• — 20 — cessions sont arrivées, des conciliateurs s'en sont mêlés et l'on est parvenu à s'entendre au moins pour douze soirées , à titre d'essai. Voilà comment Giuglini , qui était venu jouir à Paris de quinze jours de vacances, pendant lesquels il se promettait de ne pas donner une note, va tenter, au contraire, une des épreuves décisives de sa vie.
Un recueil important et de création encore récentCi une publication jusqu'ici un peu plus estimée que lue, la jRetme européenne, passe , tout en restant sous le patronage du gouvernement , entre les mains de l'éditeur Dentu. C'est là une mesure qui ne peut manquer d'être favorable aux intérêts de«la Eevue qu'elle vivifiera et à ceux de la littérature à laquelle s'ouvre plus large la porte de la Revue. Le nom du nouveau propriétaire est heureusement choisi pour n'efiaroucher personne et rallier tout le monde. N'est-ce pas lui qui a édité, sans remonter bien haut, la fameuse brochure NapoUon III et V Italie et, presque en même temps, la Duchesse de Parme, de M. de Biancey, et, plus récemment , un opuscule de M. Pierre Leroux revenant de son exil! On n'est donc pas plus en relation que lui avec tous les camps.
L'auteur de Chattertons dit naguère des choses éloquentes sur les droits qu'ont les poètes à l'assistance des gouvernements. S'il ne s'agissait que des poètes proprement dits , ces espèces d'ateliers nationaux de l'intelligence ne risqueraient pas d'être une charge bien
lourde et ne seraient jamais encombrés, puisqu'on ne
compte pas àix poëtes , il s'en faut I dans les siècles
les plus favorisés. Mais, sans être poète, on peut être
littérateur , partant presque infailliblement et incura-
blement misérable. Il faut venir en aide à ces vacil-
^ lantes existences. Les grands seigneurs et les fermiers
généraux leur tendaient naguère la main. Aujourd'hui,
rÉtat seul peut les soutenir sans les humilier. Des
secours pour les gueux de lettres, pour les victimes de
la maladie , de la fausse vocation , de la chance con>
^ traire, de la paresse même et de la bohème ! Du tra-
. vail pour ces nécessiteux intelligents qui ont en eux
Tétofife et la volonté , et auxquels l'occasion seule a
manqué jusqu'à ce jour !
SoMUAiSE : Les étrennes et la brochure. — La ville partagée en deux camps» — Rencontre symbolique dans un escalier. — Ce que veut Albertine pour son jour de l'an. — Bras et bracelet. — C'est la faute à M. Dumas fils. — Duel en deux actes de MM. de Galiffet et de Lauriston, et autre duel à propos d'un portrait. — Photographie-morbus. — Les robes se soutiennent entre elles, ou le Pape et le Congrès devant les crinolines. — Les princesses de Liéveu au petit pied. — De dame à cardinal, hommage pour hommage. — Le Sacré-Collége et les gardes du roi de Siam. — Les vendeuses . de l'hôtel Lambert. — Commentaire polonais sur la brochure en vogue. — De l'amour dans la Rome transformée. — La santé et la réplique de Mgr Dupanloup. — A propos du voyage à Rome de M. Dumas fils. — M. et M"* Michelet ou un confessionnal laïque. — Le plus riche des honmies de lettres parisiens. — M. Paul Auguez, son mariage, ses œuvres et une pétition. — Les écrivains en uniforme comme les facteurs de la poste aux lettres. — On demande à M* Lachaud la main de M^* Lemoiue et à Manè celle de Rigolboche. — Un livre téméraire : Parie aventureux, — Comme quoi la chronique n'est pas aussi éphémère que le pense Phares. — Tallemant des Réaux. — Le chroniqueur est le valet de chambre de l'histoire, mais un valet de chambre pensant. — Les revues de l'année en volumes et en vaudevilles. — M^^ Rigolboche et ses imitatrices, L. Durand et Schneider. — L'Envie aux Délassements- Comiques. — M« Pt Juilleratt *— Lee Équipées de Sténio, — « Ce qu il
font être maintenant pour réossir au théâtre. •— Le procèe Giblain et les Guelfes. — Reprise d7 Puritani, — Un dilettante féroce et xm artiste médiocre.
Faris, 31 décembre 1859.
La fameuse brochure a partagé la ville en deux camps ; Vétremie divise aussi la foule en bénéficiaires et en victimes.
' Les premiers, élite privilégiée, conjuguent le verbe recevoir; les seconds en ont du verbe donner par dessus les épaules. Recevoir, non-seulement ce n est pas coûteux, mais c'est commode ; cela n'exige pas de délibération préalable. Tandis que donner I Comment donner 1 A qui donner ou ne pas donner 1 Que donner! Trois points d'interrogation, trois cauchemars de cir-^ constance I
J'ai rencontré hier, dans un escalier familier à nos pieds, un gentilhonmie bien empêché, la parfaite image des jours que nous vivons pendant la dernière semaine dé décembre. Il portait dans chaque mam , un objet soigneusement enveloppé qui, autant que le décelait sa forme, était une coupe, — fragile et précieuse, celaétait certain. Il la tenait avec un respect ! Je ne sais quel hasard perfide ou quel démon malicieux ébranla sur sa tète le couvre-chef du monsieur. Alors, comprenez* vous bien sa position î De quel bras rattraper le chapeau volage, puisqu'il avait les deux bras prist per* plexité cruelle et comique en même temps I
Savez-vous ce qu'Albertine a demandé cette année pour ses étrennes au gros Alfred, son magnifique seigneur! Elle ne lui a demandé ni diamants, ni perles, ni or, ni pierreries, ni chevaux, ni carrosse, ni robes» ni châle, ni tableau, ni pendule ; elle lui a demandé tout simplement — - son bras !
Et c'est l'auteur du Père prodigue qui en est cause.
Vous pouvez aller le lui dire à Rome.
En effet, si vous vous rappelez la comédie nouvelle, au quatrième acte, M. de Tournas, je crois, demande à l'Albertine de la pièce pour quelle raison elle peut tenir à un la Bivonnière qui a soixante ans et qui n'a plus, tant s'en faut I soixante mille francs de rente. M II me donne, répond l'Albertine interrogée, ce que personne n'avait encore songé à m'offrir. Il me donne le bras ! >
Ce mot a fait réfléchir les' Albertmes en chair et en os.
— Ne m'apportez pas de bracelet pour mon jour de Tan et donnez-moi le bras, ont-elles dit à leurs Alfreds.
Ceux-ci auraient mieux aimé, pour la plupart, être condamnés au bracelet ; mais comment refuser et comment ne pas se montrer touché d'une pareille preuve de désintéressement!
L'Alfred n'est pas le premier gandin venu ; c'est un homme posé et quelquefois marié, ailleurs, en légi-
— estimes noces. Son bras n'a donc pas seulement une valear morale, il est aussi un puissant moyen de crédit pour la donzelle qui est parvenue à s'en emparer. Vous savez que les fournisseurs de ces demoiselles sans position fixe, surveillent très-minutieusement leurs relations et leurs habitudes. Quand ils les voient au bras d'un Alfred bien coté sur la place, ils prennent confiance et livrent de leurs marchandises autant et plus qu'on leur en demande. Alfred est moralement engagé à payer.
Ce n'est pas le seul inconvénient grave que présente ce cadeau, — au premier abord si peu coûteux, — du bras. Il n'y a pas de loi qui oblige les amis d'Alfred à n'être ni un peu distraits, ni légèrement myopes. S'ils le rencontrent tantôt avec sa femme ou sa fille, tantôt avec l'Albertine en vigueur, il leur arrivera de se méprendre et de saluer celle-ci avec un grand respect, temdis qu'ils feront bonjour, bonjour avec un petit signe de la main à celles-là qu'ils sont tenus de respecter.
Avec nos humeurs chatouilleuses, il n'en faut pas davantage pour que les épées sortent du fourreau.
Il a été beaucoup parlé dû duel en deux actes de MM. de Lauriston et de Galiffet, dont le dénoûment a été plus heureux qu'on n'osait l'espérer. A peu près à la même époque, deux amis intimes, deux jeunes gens charmants et du meilleur monde, se sont battus pour une photographie.
C'est un mal dangereux que cette phoiofrapkie^ morbus qui sévit depuis Pinvention des cartes^portraits . Les hommes, les femmes elles-mêmes laissent ou font multiplier leurs images à l'infini, et les sèment avec indifférence. On n'en peut récolter que des acddents.
L'un de ces jeunes gens qui sont devenus adversaires pendant un quart d'heure (c'est malheureusement plus de temps qu'il n'en faut quelquefois pour consommer un malheur irréparable), l'un de ces gentilshommes de vingt ans a chez lui im album composé de portraits de femmes» triées parmi les plus jolies et les plus distinguées. Il le montrait à deux de ses amis, dont l'un, fraîchement marié, mange encore à même sa hme de miel. — «< C'est la collection de tes maîtresses que tu nous exposes 1 » fut -il dit en riant et sans croire à ce qu'on disait là. — « Allons donc ! » répondit sur le même ton d'enjouement et en levant un peu les épaules, le possesseur de l'album.
Cependant, voici que sur la blancheur de certain feuillet se détache avec un relief incontestable une ressemblance qui prend à la gorge celui des trois amis qui n'était plus célibataire. — « Eh ! mais, c'est ma femme ! ... D'où te vient ce portrait ï
— « C'est ton beau-père qui me l'a donné ; as-tu donc oublié que ta femme et moi nous avons presque été élevés ensemble î
— « Rends-moi ce portrait.
— " Pour ça non !
— * M Rends'le moi, te dis-je I »
Le mari ne riait plus. Il voulut arracher de force la page qui TofFusquait. L'autre défendit son bien. Après un simulacre de lutte, des provocations furent échan* gées et Ton s*est battu.
Le duel a fini par une égratignure et, ce qui vaut mieux, par une embrassade. Une autre issue eût été d'autant plus regrettable que, dans cette afiaire, tout le monde était blanc comme neige.
Parlons donc, nous aussi, de la fameuse brochure, puisque aussi bien elle est sur toutes les tables et dans toutes les bouches. Les femmes elles-mêmes, les Parisiennes, c'est-à-dire les créatures les moins frottées de politique qu'il y ait au monde, se mêlent de donner leur avis sur le Pape et le Congrès.
Elles sont parentes des prêtres par la robe, et quand ceux-ci leur semblent menacés, elles élèvent la voix.
n faut une occasion pareille pour leur faire rompre le silence qu'elles observent généralement -aujourd'hui sur les sujets graves. La mode du jour, parmi les Parisiennes, c'est d'être ou de parcdtre frivoles et ignorantes, uniquement occupées de grandes coquetteries et de petits rubans. Les dames russes, au contraire, se piquent assez d'être des princesses de Liéven au petit-pied et leurs salons ressemblent parfois à des congrès familiers. Même en fouillant les recoins les plus légitimistes du vieux faubourg Saint-Germain
on aurait de la peine à y trouver la monnaie de madame la marquise de La Rochejaquelein, cette héroïne de la Vendée que nous avons vue mourir il y a deux ans. Duchesses ou bourgeoises, nos Parisiennes semblent s'être donné le mot pour abjurer toute pcission politique et donner pour devise à leurs fils : « Fais ton chemin, advienne que pourra. »
Mais la brochure le Pape et le Congrès a vaincu ceite indifférence. Il y a autour d'elle comme une frémissante insurrection de crinolines. Je crois bien que Tauteur, quel qu'il soit, de cette publication, a pour lui la grande majorité des hommes sensés ; mais je constate que la plus belle moitié de Paris ne fait pas les yeux doux à la brochure qui propose de mettre le pouvoir temporel à la portion congrue.
Pourquoi faire de la peine à ces bons cardinaux, si aimables, si coquets, si séduisants dans leur pourpre, si brillants dans la rapidité de leurs équipages qui renversent les gens dans les rues de Rome, si attentifs à lorgner les loges élégamment garnies de la chapelle Sixtinet
Les dames leur rendent hommage pour hommage, et c'est parmi elles qu'on trouverait des soldats pour reconquérir les Romagnes, si le Sacré-CoUége voulait avoir, comme le roi de Siam, un régiment d'amazones sous ses drapeaux.
J'étais curieux de savoir l'opinion des dames polonaises sur la question à l'ordre du jour. On sait que
ces vaporeuses beautés cultivent avec une véritable dévotion certain idéal mystique» amoureux et religieux tout à la fois qui n'est pas le moindre de leurs attraits. Or, dans un salon où se trouvaient réunies la plupart des vendeuses blasonnées qui tenaient ces joursci boutique de charité à Thôtel Lambert, on a vu la comtesse K...ka poser à la fois, sur son guéridon, la tasse de thé qu'elle venait de vider et la question suivante sur le tapis de la conversation :
— La brochure bannit de sa Rome revue, corrigée et spirituellement agrandie , les fièvres de la politique ; mais Tamour ! elle ne parle pas de l'amour. Qu'est-ce que Fauteur fait de l'amour t l'exile-t-il aussi de la capitale rassérénée du catholicisme!
— Bien au contraire, répondit une spirituelle compatriote de la sentimentale questionneuse ; je m'imagine que nous aurons là la terre promise de l'amour, — de l'amour dane le mariage s'entend , — puisque c'est un pays essentiellement catholique que Rome, et j'entrevois des perspectives ravissantes pour les âmes qui auront le bon esprit d'aller s'aimer là-bas.
Là-dessus cette dame , une comtesse , éloquente et abondante en paroles comme un pasteur protestant, mais plus entraînée vers les rêves , expliqua et crut avoir démontré comment, dans la Rome épurée et pacifiée qu'elle entrevoyait :
Le mariage ne pourrait manquer d'être effectif (ici une rougeur), attendu qu'il est dans les usages inva-
riables de Rome d'annuler, au gré des plaignantes, les nnions sans effet — Les Polonaises le savent mieux que personne ; demandez plutôt à la nièce, récemment démariée par le Saint-Père , de M''^^ la comtesse de
Le mariage sera tranquille dans la nouvelle Rome, *- toujours suivant notre prédicateur à dix-sept volants, •— parce qu'il y aura peu ou point de garnison dans la ville.
Il sera fidèle parce que , aux yeux de la i^ricte loi catholique, l'adultère de l'homme n'est pas plus excusé que celui de la femme. L'épouse ne sera pas négligée par l'époux , celui-ci n'ayant pas même la ressource, dans une cité morte à la politique , de prendre pour m^tresse l'ambition, la plus insatiable des maîtresses.
Enfin, dans une viUe majestueuse, peuplée de chefsd'œuvre toujours vivants , dans ce paradis étoile des plus brillants souvenirs , il n*y a f as de place pour les trivialités, les habitudes vulgaires, les familiarités humiliantes qui répugnent tant aux natures délicates ! Le sort des maris dépend quelquefois d'un mot qu'ils prononcent. Quelques-uns se sont vus minofauriser, ou ont été minoiaurisés sans le voir, — pour employer le mot de Balzac, — tout simplement parce qu'ils avaient commis la faute bourgeoise d'appeler leur femme : « Mon trognon, » dans un moment d'épanchement S'ils eussent dit : « Mon ange, » George Dandin ne les aurait pas eus pour confrères. A qu<n tiennent
pourtant et le bonheur et ce qu'on appelle rhoimenr conjugal!..? Et Inen ! dans la ville des empereurs et des Papes, les lèvres d'époux les plus lourdement prosaïques ne sauraient balbutier ces appellations ignobles et désenchantantes : « Mon petit chat , mon rat , » et bien d'autres de la même famille , non moins dangereuses. Le décor qui vous entoure là-bas , conseille Tâévation et la noblesse même dans les secrets de rintîmité , et la femme est traitée tout naturellement par son mari lui-même avec ce respect passionné qui leur plaît tant.
YoUky en substance, quel fut le commentaire d'une £ée de ia Pologne sur la brochure à laquelle monseigneur Dupanloup vient de répondre, un jour que probaU^&ent il était dans une de ces crises nerveuses qui tiennent une cruelle place dans sa vie. Si ce prélat délicat, spirituel et lettré ne se retrouve pas tout entier dans cette polémique, il faut en accuser non son talent, mais sa santé incertaine et troublée , qui , plus d'une fois, lui a joué de méchants tours dans l'administration de son diocèse.
Les admirateurs quand même de la Rome papale, ceux qui persistent à trouver toute réforme inutile et impossible , et qui proclament que tout est mensonge dans les accusations portées par M. About , que tout est perfection dans la meilleure des Romes, ceux que l'oa est tenté d'appeler les pharisiens du catholicisme, n'auraiœt pas applaudi à un mot que j'ai entendu
lancer, Tautre jour, sur le départ de M. Dumas fils pour la ville étemelle.
— « Lui qui est un moraliste aimant à peindi*e les immoralités , disait-on , il a bien fait de se mettre en route au plus vite après le succès de son Père prodigue^ et sans laisser à la ville qu*il va visiter le temps de se réformer. »
Cependant, Ton m'apprend que Téloquent et para* doxal écrivain du livre sur la Femme et du livre sur y Amour, M. Michelet, ce mélange, ce chaos, cette liqueur généreuse et cette lie, ce génie troublé, donne à qui vient lui en demander, de curieuses consultations sur les matières qui ont fait l'objet de ses deux plus récents ouvrages. Il est assisté dans ce rôle délicat de médecin des âmes par sa dévouée et jeune compagne. Elle et lui se partagent les clients qui , attirés par les dernières publications du célèbre historien infidèle à ses études passées , entrent dans ce logis comme dans une espèce de confessionnal laïque.
En cet appartement, qui est une petite Cythère épurée et philosophique, l'air est embaumé du parfum des roses ; des ix)ses effeuillées jonchent les parquets , des branches de rosiers remplissent les vases, des guirlandes de roses décorent les murs et se balancent en l'air, suspendues au plafond. J'espère, vu la cherté présente des fleurs , qu*il en est, dans le nombre, d'artificielles, en cette saison. C'est dans ce riant bosquet, où l'hiver est nargué, aussi bien l'hiver
des ans (jue celui du calendrier , c*est dans cette oasis que le couple rend ses oracles. Les deux époux se partagent. A madame il appartient d'être la sœur de charité des âmes masculines, à monsieur revient l'emploi d'infirmier des cœurs féminins, et tout cela se fait de si bonne foi que je serais bien fâché d'en rire.
Le plus riche des hommes de lettres parisiens, M. Paul Auguez , a dû se marier hier, en l'église de la Madeleine , avec une jeune femme qui lui apporte en dot une âme élevée et les hautes vertus déjà déployées par elle dans une première union. Lui , par la mort de sa mère, a hérité, il y a un an environ, d'une couple de millions. Son hôtel, situé avenue de l'Impératrice , est somptueux , ses livrées sont éclatantes ; il peut s'étaler dans un merveilleux carrosse à huit ressorts, que mène un chef-d'œuvre de cocher que l'on dirait engraissé exprès. Celui que M. de la Rivonnière se procure au poids de l'or pour en orner la berline de sa belle-fille , dans le Père prodigue^ ne peut pas être plus beau. Avec et malgré tout cela, M. Paul Auguez a voulu se marier en homme de cœur et en poëte plutôt qu'en millionnaire. C'est noble.
n a fait naguère des livres singuliers. Je ne parle pas de l'inévitable volume de poésies que l'on retrouve dans la carrière de presque tous les jeunes écrivains et qui, chez lui, fut imprimé avec un luxe bien rare. Il ne me souvient guère du Pantagruel, petit journal que Paul Auguez fit naguère en collaboration avec le baron
Frédéric de Reiffenberg fils. Mais j'ai encore dans un coin de ma bibliothèque les Élus de V Avenir, volume étrange, où une préface d*Henri Delaage et une verte réplique à M. A. Viennet, coupable d'avoir spirituellement douté des Esprits, précèdent des chapitres "i moins clairs que l'Apocalypse. <
M. Auguez eut un jour une idée bien triomphante ! Sur le même beau papier qui a servi à édUer ses poésies il fit imprimer et lancer une pétition où il demandait à qui de droit vous ne devineriez jamais -
quoi.
Que les gens de lettres formassent une corporation dans rÉtat, ayant ses privilèges et son costume distinctif I
Le soin de fixer notre uniforme était laissé par le jeune pétitionnaire au goût éclairé du gouvernement. {
Parbleu I celui-ci n'aurait pas eu à chercher bien loin la tenue qui nous convenait le mieux. H n'y avait qu'à nous donner le même habit qu'aux facteurs de la petite poste, tout simplement. Ceux-ci ne sont-ils pçs aussi hommes de lettres! On aurait pu ajouter, au * collet et sur les manches, une plume brodée en n'importe quoi pour indiquer que nous différons des facteurs en ce que nous écrivons nous-mêmes les choses écrites que nous distribuons au public.
A propos de mariages, il parait que déddément M''^ Angelina Lemoine est très-demandée par les
^useora. Cest i son avocat et à Téloquent défenseur éà sa mère, M« Lachaud, que s'adressent de préférence les prétendants à la main de M"* Angelina. De même, puisque ce feuilleton a passé à bon droit pour le parrain de M"* Rigolboche, j'espère bien être appelé à recevoir les ouvertures de ceux qui aspireraient à épouser cette célébrité.
C'est à elle que j'ai dédié, pour des motifs que Ton conmâtra en se présentant chez l'éditeur Dentu qui se fera un vrai plaisir de ne pas vous les cacher, moyennant jtrcns francs par exemplaire, le téméraire volume intitulé P(ms aventureux. Mon collègue Phares me reproche un peu dans son dernier feuilleton d'avoir fait Paris aventureux. Il estime que nos bavardages ne méritent pas cet honneur de la publication en livre. Je crois que c'est mon excellent confrère qui se trompe en ceci. Certainement il est des chroniques que c'est trop d'imprimer ime fois, même au bas d'une feuille volante ; à plus forte raison de loger durablement dans un livre ; mais il y a aussi des courriers qu'il y a plaisir et profit à retrouver, ceux de mon collègue Phares, par exemple, et il est trop modeste s'il en juge autrement.
Pour moi, loin de le blâmer, si l'on eût adopté pour les Courriers de Phares le parti que l'on a cru pouvoir prendre pour ceux de Manè, je l'aurais bien plutôt félicité et remercié. A mon avis, ces rognures de l'histoire du t^nps présent, ces miettes de l'actualité,
loin d'être vouées à la dispersion aussitôt que s'effacent les bruits dont nous sommes les échos, acquièrent du prix, au contraire, à mesure que Von s'éloigne du moment qui nous vit les coUîger. Notre besogne frivole, si elle est bien faite, surtout si nous n'y mêlons pas l'invention à la vérité, peut offrir à nos neveux un tableau précieux de la vie privée en ce temps-ci, une photographie familière des faiblesses de nos grands hommes pris dans leur robe de chambre , maints détails, force particularités, des traits de ph}rsionomie ou de costume, des excentricités, des menus scandales, des plaisanteries où l'époque se reflète au moins aussi bien que dans les choses sérieuses, toutes friandises qui n'en sont que plus appétissantes après quelque séjour dans l'armoire. Les fleurs de la chronique valent mieux, selon moi, séchées que toutes fraîches. Croyezvous que les Historiettes de Tallemant des Réavs auraient eu pour ses contemporains l'attrait qu'elles nous présentent î Nous trouvons chez lui un vaste répertoire des petitesses du grand siècle que, pour ma part, je ne me lasse pas de consulter. Sa chronique nous révèle un tas de personnages, nobles et bourgeois, aventuriers et aventurières, justement dédaignés par l'histoire, et abordc-t-elle les célébrités dont le nom remplit les annales, c'est pour nous dévoiler les aspects intimes de leur vie, ceux sous lesquels ces grands hommes se montraient à leurs valets de chambre. On a dit souvent qu'il n'y avait pas de grands
hommes pour leurs valets de chambre. : il n y en a guère non plus pour la chronique qui fait métier de déshabiller les héros. Elle ne raconte pas qu'Henri IV vainquit à Ivry et à Arques, mais bien que ses maîtresses, souvent désappointées, rappelaient le capU taine Bon Vouloir, Ainsi de suite. Métier de valet de chambre, dira-t-on peut-être, que ce rôle de chroniqueur! En tout cas, ce n'est pas une condition servile que d'être le valet de chambre de Thistoire : — un valet de chambre pensant, comme Thomme est un roseau, d'après Pascal.
Imaginez-vous bien que la postérité sera plus avide encore que le temps présent de détails sur Marguerite Rîgolboche. Jugeons-en par nous-mêmes ; une fois que nous nous mettons à étudier le passé, nous n'en dédaignons aucune parceDe. Au contraire, plus mince est la paillette retrouvée en fouillant , plus on est fier. Je me passerais plus volontiers de savoir le nom de M"* Adèle Courtois ou de M™® Deslions que celui de la Fanuche , parce que cette beauté-ci régnait il y a plus de deux cents ans. De même , quelle ne fut pas notre joie le jour où, feuilletant ce cher Tallemant des Réaux à l'époque justement où Marco et la chanson des louis d'or faisaient fureur dans les Filles de MoT" bre^ nous y trouvâmes des couplets qui commençaient ainsi : '
Poucette n'aime pas le son, Si ce n'est le sou des pistoles !
ponc, le dix-septième siècle a eu , lui aussi , son : Marco, qu aimes-tu donc ? découverte importante ! et voilà comment et pourquoi la chronique n'est pas du tout éphémère !
Sans aller si loin , voyez le goût insatiable du public pour ce défilé des choses de Tannée que, sous le nom de Revues, les théâtres lui servent, tous les mois de décembre que Dieu fait. Encore un symptôme encourageant. Nos revues , il est vrai , à nous autres journalistes, n'ont pas, pour se soutenir, comme les revues des vaudevillistes , les mollets de ces dames. Ça manque de mollets et de maillots roses, nos feuilletons. Que voulez-vous ! La plus belle fille du nionde ne peut donner que ce qu'elle a.
Du reste, Tart de fabriquer les Revues est dans une évidente décadence sur toute la ligne de nos théâtres de genre. Le célèbre succès des Pommes de terre malades a été Tâge d'or ; nous sommes aujourd'hui dans l'âge de fer. Ceci est attesté par la revue des Variétés aussi bien que par celle du Palais-Royal ou des Délassements-Comiques. On en jouait une, hier soir, au Théâtre-Déjazet ; je ne l'ai pas vue.
L'imitation de notre amie Rigolboche joue un grand rôle dans la Revue du Palais-Poyal aussi bien qu'aux Variétés. Lucile Durand s'appelle , au boulevard Montmartre, Mimi Bamboche, et naturellement danse tous cheveux au vent. Il y a de bonnes intentions dans son cancan , mais cela ne suffit pas. On dit qu'elle a
pris des leçons de la vraie ^igolboche, et Ta rëcompensée de ses conseils par le don d*^n fort beau bracelet.
Au Palaîs-Royal, c'est M"« Schneider, incontestablement plus légère que M"« Durand, qui fait les honneurs de l'inévitable chahut. Mais combien elle est loin encore de leur modèle à toutes , l'inimitable Marguerite qui, de ses pieds flamboyants, illumine la Revue des Délassements-Comiques ! Elle porte en reine un costume éblouissant, que ses compagnes jalouses lui avaient caché le jour de la répétition générale. Je signale aussi à la sévérité éclairée de M. le régisseur et de M. le directeur des Délassements-Comiques I la malveillance évidente avec laquelle les mêmes petites envieuses présentent les sept ou huit tambours de basque que Marguerite doit crever en dansant, d autant de coups de son pied ailé. Ah ! mesdemoiselles, que c'est mal ! Au lieu de faciliter à votre camarade ses exploits , vous vous efforcez de les lui rendre presque impossibles. Allez demander aux écuyers du Cirque, vos voisins, si c'est ainsi qu'ils en usent avec les clowns qui passent à travers les cerceaux qu'on leur tend !
On a joué à TOdéon trois actes en vers : les Equi^ pées de Sténio. L'auteur , M. Paul Juillerat , est un homme en place affable et distingué, en même temps qu'un poëte excellent. Il est fils d'un ministre du culte évangélique et fut lui-même quelque temps pasteur.
— /*0 — Déjà il avait donné aa théâtre deux actes élégamment rimes : la Reine de Lesbos et le Lièvre et ht Tortue.
Cela devient effrayant pour les auteurs dramatiques de profession, qui n'ont que leur talent pour vivre, de voir combien de hauts personnages et de fonctionnaires se mettent maintenant à cultiver la muse avec succès. ATOpéra, le prince Poniatowski, sénateur, est en répétition. A la Comédie-Française, M. Camille Doucet, écrivain d*un rare mérite et en même temps chef de la section des théâtres au ministère d*État , est en répétition. ATOdéon, c'est M. Juillerat. A la Porte- Saint-Martin, c'est le collaborateur de M. Victor Séjour, qui est descendu des régions officielles pour remporter un succès de cent représentations. On annonce que le même infatigable esprit travaille en ce moment pour le Cirque et la Gaîté.
Aussi, un bohème paresseux que Ton excitait à faire du théâtre, répondit- il l'autre jour :
— Que me conseillez-vous là ! Pour réussir au théâtre à présent, il faut commencer par être ministre, sénateur, ou tout au moins député. ... et même député cela ne suffit pas. M. Gratiier de Cassagnac, qui n'est que député, a échoué.
Nous avons encore , en fait de nouveauté , le procès Giblain, que les uns apprécient avec beaucoup d'indulgence, et que les autres jugent avec toute espèce de passions hostiles, — en vrais Guelfes ! Nous avons eu
- /il -5-
hier soir, aux Italiens, la continuation des débuts de M. Giuglihi dans / Puritani.
Je n'assistais pas à la représentation ; mais le matin même , dans un café où déjeunent beaucoup de gens de lettres , j'avais assisté à une scène curieuse jouée au détriment de M. Angelini , la basse à laquelle est échue , faute d'un meilleur artiste , le magnifique rôle de sir Giorgio, créé naguère par Lablache.
Ayant lu sur l'affiche le nom du signor Angelini, un dilettante , bien connu pour l'exaltation de ses sentiments musicaux , entra dans le café en ne proposant rien moins (il parlait haut et était très-sérieux) que d'organiser contre le pauvre Angelini une dénonciation collective. On l'accuserait de complot contre la sûreté de l'État ; on déclarerait qu'il recèle des bombes chez lui ; on le ferait jeter en prison. Tout valait mieux, selon ce dilettante forcené, que de laisser entre les mains d'un massacre la partie de sir Giorgio.
SoMHÀiKJE : Grassot. — Le groupe dea anciens comiques anx Champs- Elysées. — On en sera bientôt réduit à aller rire dans Psutre monde. — Une remarque à propos de petits verres. — M. Girard.
— La fièvre des esprits. — Un avaleur de brochures. — Nouvelles de la croisade des jupes en faveur du Pape. — Papauté et Pape ôté. — Les discussions économiques moins bien portées dans le monde que les controverses religieuses. — De l'avenir et du présent des toamiquets dans les sociétés modernes. -^ Les surprises de MM. Granier de Cassagnac et Grandguillot. -^ Faut-il signer de Mirecourt ou Jacquot ? — La pie au, nid ou Henri Desroches. — Les dénicheurs. — Je cherche, tu cherches, il cherche. — Les neuf muses. — Pourquoi ce n'est pas M"« d'aooult qui est Henri Desroches; — ni gelestb mogador ; — ni Claude vionon non plus. — Trop belle. — Encore six muses : M°»« la comtesse DASH ou le chanoine Dash ; — augustime bbohan ; — sstheb GUiHON (parallèle entre Esther et Delphine); — M""^ de tourbbt;
— M"'^ NAB n;^— M"» DK GRANDFORD. — Nous brûlons. —
Envoi d'un portrait français en Perse. — La Pénélope normande, drame et roman. — Histoire d'un dénoûment. — MM. A. Karr, Lambert Thiboust et Lafontaine. — Accouchement tumultueux. — Évanouissement de l'un, fièvre puerpérale de l'autre. — Ces gens de lettres mangent toujours !
Paris, 20 Janrier 1860.
Eh quoi ! Grassot n'est plus. La mort a eu le courage de l'emporter sérieusement , lui qui nous a tant
bytoogle
-c 43 — fait rire ! Il est allé grossir aux Champs-Elysées ce petit groupe d ombres à part, les Sainville, les Alcide Touséz ; car jamais vous ne me ferez croire que dans Tautre monde plus que dans celui-ci ces joyeux fantoches soient appelés à se comporter comme le commun des trépassés.
Si la mort continue , la cruelle qu*elle est, à cueillir nos plus beaux comiques, c'est fini, on ne rira plus du iout ici-bas ; et , quand on voudra s'amuser comme naguère on s'amusait au Palais-Royal dans l'écUt de ses beaux jours , il faudra prendre une stalle pour l'autre monde où s'en sont allés en représentation les héros et les héroïnes des tréteaux dévastés. Oui; mais où est le bureau de location ï II est partout et il n'est nulle part. On reçoit son billet le jour où l'on aurait envie de rester ici ; on ne sait comment se pçocurer un coupon , le soir où l'on désirerait aller voir ce qui se joue là-bas.
Grassot, s'il était né, comme le disent ses biographes, au mois de janvier 1800, avait tout juste 1 âge du siècle qu'il a égayé. Son dernier soupir s'est exhalé, dans la nuit de mardi à mercredi , de cette même bouche féconde en joyeux gnouf-gnouf. Depuis longtemps il languissait, il n'était plus que l'ombre de luimême , et bien avant qu'il quittât le théâtre , sa voix l'avait abandonné. Il ne parlait plus que par gestes et par gloussements. Quels gloussements et quels gestes I On sait que , depuis quelques mois , il s'était rendu
— 4^ — propriétaire du Café Minoine^ et les chroniques ont salué de leur mieux la retraite du vieux comique, non dans un fromage , msas dans un bocal de prunes à r eau-de-vie. On espérait qu*il pourrait encore descendre gaiement la vie sur un fleuve de Punch- G rassot. Les dieux en ont décidé autrement,
A présent le flacon est vidé ; il n'en reste plus que le souvenir ; mais ce souvenir sera durable. Parmi les gaietés de ce siècle, — elles ne sont pas déjà si nombreuses pour qu'on en oublie I — la postérité redira le nom de Grassot et toute une génération de plaisanteries frappées à son effigie. Beaucoup de mots comiques ont circulé sous son nom et beaucoup sont réellement de lui. Il avait du trait , à la façon de M. Commerson et du Tintamarre. Ce n'est assurément ni la manière de Voltaire, ni celle de M"® de Sévigné, ni celle du faubourg Saint-Germain, quand il daigne montrer ce qu'il sait faire. L'esprit qu'avait Grassot, c'est celui qui assaisonne bien les petits verres de n'importe quoi, de dur ou de doux» pris sur le comptoir en trinquant avec une connaissance. On veut que les petits verres ait abrégé la vie de notre comique si populaire et si regretté. Il connaissait tant de monde ! Il disait à tant de gens : » Ma vieille, n ou M mon trognon , » en leur tapant sur le ventre ! Or, j'ai remarqué que de pareils petits noms d'amitié veulent être incessamment arrosés. Il est donc bien possible que cet excellent Grassot se soit éteint pour
avoir, de longue date, trop allumé son estomac. Alors, îl serait mort à petit feu... d*alcool , et Tesprit-de-vin aurait chassé de ses veines Tesprit de vie.
Les deuils marquants n'auront pas fait défaut cette semaine dans le monde des théâtres et des arts. Le successeur d'Habeneck à l'Opéra et au Conservatoire, M. Girard, compositeur distingué en même temps que chef d'orchestre de premier ordre, n'a-t-il pas été enterré hier même 1 Celui-ci a eu l'honneur d'imiter dans sa fin subite le trépas de Mohère. Frappé, en face de son pupitre , en pleine représentation des Huguenots^ par le mal qui allait l'enlever , c'est à peine s'il a eu le temps d'aller mourir chez lui. Lui aussi, il est resté jusqu'à la dernière extrémité sur son champ de bataiUe.
Cependant la fièvre n'est pas encore aux jambes des polkeurs et des valseurs , malgré quelques accès isolés, mais elle est toujours aux esprits. Nous continuons à filer un train de je ne sais combien de brochures à l'heure. Un monsieur, qui a du temps à perdre et de la patience à revendre , nous contait hier en avoir acheté et lu (le malheureux ! ) trois cents depuis quinze jours I 11 me semble que ce hardi consommateur aurait droit à une prime chez l'éditeur Dentu, ou bien à une pension pour ses vieux jours, si jamais l'amour désordonné des brochures vient à le ruiner.
La croisade des jupons en faveur du Saint*Siége
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continue dâtis les salons, et telle est ranimàtion de ces crinolines devenues une armée de volontaires au ser- ' vice du pouvoir temporel, que l'une d'elles, une femme d'esprit pourtatit, parlant de la question romaine, a été jusqu'à passer sa réputation de bon goût au fil d'un atominable calembour : « Le Pape et le Congrès , disait-elle, ce n'est pas un écrit sûr la Papauté, maïs c'est le Pape ôté. n
A l'occasion de cette brochure des brochures, de cette brochure pat excellence, de cette brochure originelle, le Pape et le Congrès, tout s'est allumé, et malgré la diversion puissante opérée par les germes dé préoccupations d'un autre ordre contenus dans la lettre de l'Empereur à son ministre d'État, les Romagnes sont toujours à la mode, et n'ont pas cessé d'être, dans trente salons, vingt fois par soir, contestées ou octroyées, enlevées ou rendues à Sa Sainteté. Un fait facile à constater, c'est combien les discussions religieuses sont mieux portées que les controverses sur le nouveau programme économique que l'Empereur vient de formuler ! On laisse ces dernières aux petites gens qui portent des habits achetés tout faits.
Ce qui s'appelle un peu vaguement les idées mo^ dernes paraît donc, en ce moment, avoir satisfaction Sur toute la ligne. Plus de tourniquets nulle part, ni à là porte de la Bourse, ni à la frontière de l'Empire ! Ce serait effectivement plus rationnel et plus conforme à l'esprit du temps I à la rapidité des communications
incessantes de peuple à peuple, et au besoin qui se fait sentir universellement d'enterrer une bonne fois les vieilleries continuées ou renouvelées du moyen âgeî Tourniquets et prohibitions, autant d'images légèrement perfectionnées des grilles, des verrous et des chaînes qui fermaient naguère non-seulement chaque ville, mais dans la même ville isolaient certains quartiers réprouvés, le Ghetto, par exemple, c'est-à-dire le nid aux marchands juifs.
A quelque opinion que Ton appartienne, un mérite que Ton ne peut contester à la politique qui domine en France aujourd'hui, c'est d'exceller dans l'art de surprendre son monde. Les coups de théâtre s'exécutent parfois sans que les plus fidèles serviteurs et les plus rapprochés, en apparence, de la pensée oflBcielle y soient plus préparés que vous ou moi. C'est ainsi que le nouveau programme économique, éclatant subito au Moniteur, a pris sans vert le journal de M. Grandguillot. De même, la brochure jetée à l'improviste dans les jambes du journal de M. Granier de Cassagnac avait quelque peu désarçonné celui-ci et il a fallu du temps à ce paladin pour se remettre en selle.
Pauvre M. Grandguillot ! je plaindrais son sort s'il n'avait pour se consoler et pour attirer ou maintenir les abonnés à son journal, la chronique du mystérieux enfaift gâté du Constitutionnel : Henri Desroches. Disons cela entre nous, avec la modestie qui sied au vrai mérite : ce sont les chroniqueurs qui font la for-»
tune des gazettes. Eux seuls ! Par la raison bien simple qu'eux seuls écrivent pour les femmes et que ce sont les femmes, toutes-puissantes au foyer domestique, qui choisissent le journal de la maison, tout comme s'il s'agissait du cachemire dans lequel elles s'envelopperont. Il n'y a que les célibataires qui, en tant que matière abonnable, échapperaient peut-être à l'hameçon de la chronique, — s'il y avait des célibataires.
Aussi, un homme entendu dans ces sortes d'aifaires, M. de Villemessant, passe-t-il sa vie à mettre au monde des chroniqueurs qu'il dévore bientôt, comme Saturne ; aussi, un des premiers soins de M. Guéroult, lorsqu'il a fondé VOpinion nationale, fut-il de recruter M. About, comme courriériste du samedi ; aussi V Indépendance belge a-t-elle remis les destinées de son feuilleton, dont elle comprend toute l'importance, entre les mains de très-haut et très-puissant personnage Manè , de son altesse Thécel ; de sa majesté Phares.
Pauvre M. Grandguillot 1 on attaque sa plume et on raille son nom. Grandguillot a le don de faire rire M. Vilïemain aux larmes. Mais si le nom de l'éminent secrétaire perpétuel de l'Académie française n'était depuis longtemps décrassé par la renommée, ces trois syllabes en elles-mêmes : Vilïemain^ offrent-elles rien de bien ragoûtant î
On a beaucoup ridiculisé M. de Mirecourt de n'avoir
pas eu le courage de signer Jacquot. Nous sommes assez singuliers sur ce chapitre-là, nous autres journalistes : s'il est une carrière où les aïeux doivent compter pour rien, c'est bien la nôtre assurément. Pourtant, nous ne nous bornons pas, le cas échéant, à demander compte à un confrère de ce qu'il a écrit ; nous commentons la signature qu'il a mise au bas de son article. Tantôt on la ridiculise parce qu'elle est trop laide, et, tantôt, la trouvant trop belle, on l'accuse d'être ornée de faux brillants ; on l'assimile à une boutonnière ornée de fausses décorations. Il faudrait pourtant se décider ou à laisser les usurpateurs tranquilles, ou à ne pas troubler dans la modeste jouissance du nom paternel ceux qui se contentent philosophiquement du peu qui leur a été légué.
Quoi qu'il en soit, et pour revenir à M. Grandguillot, ce qui le console de tout, c'est qu'il a rencontré son chroniqueur ou plutôt sa chroniqueuse. H a cherché deux mois avant de trouver cette pie au nid. Tel un échappé de collège rêve l'amour d'une duchesse, tel M. Grandguillot, promu tout jeune à la direction d'un grand journal , songea d'abord à pourvoir son rez-dechaussée d'un Courrier de Paris fait par une femme, par une grande dame , ou tout au moins par une belle dame.
D a trouvé, et maintenant c'est nous qui cherchons, — Nous que d'autres cherchent. — Je cherche , tu cherches, il cherche.... J'ai rencontré, l'autre jour,
Eugène Guinot qui cherchait Henri Desroches. Moi je le ovi la cherche pour lui remettre ma carte , en raison des avances faites par son feuilleton à Paris aventureux de votre serviteur. Les modistes , les brodeuses et les couturières cherchent à l'envi la femme qui s*abrite sous la barbe d'Henri Desroches , dans l'espoir d'obtenir une mention pour les chefs-d'œuvre de leur industrie. On conte même que trois ou quatre femmes de lettres , soupçonnées d'être Henri Desroches , sont en train de se monter une jolie garde-robe avec les présents que les meilleures faiseuses déposent à leurs pieds, — pour se rendre Henri Desroches favorable.
Il est jusqu'à neuf femmes que l'on a soupçonnées jusqu'ici , en différents lieux , avec plus ou moins de vraisemblance , de chroniquer pour le Constitutionnel en bonne fortune. Passons rapidement en revue le bataillon de ces muses.
Daniel Stern, autrement dit M™® la comtesse d'Agoult , a été nommée une dés premières. On prétendait la reconnaître à l'allure philosophique de son esprit, à l'indépendance de sa plume, à sa connaissance de tous les mondes. Mais , évidemment, ceux qui hasardaient cette supposition étaient de tous les devins les moins près de la vérité, pour une infinité de raisons et surtout parce que M*"® d'Agoult passe l'hiver à Nice , terre où les orangers fleurissent, mais non pas les chroniques parisiennes.
D'autres ont nommé Céleste Mogadob , comtesse
I>E Chabrillan. Je sais pour ma part que cette ex-reine du cancan , cette ex-écuyère de l'Hippodrome , cette ex-actrice des Folies-Dramatiques et des Variétés, entrée sérieusement en littérature comme , il y a un siècle, elle serait peut-être entrée en religion, grille de s essayer à la chronique. Elle y ajouterait peut-être des saveurs nouvelles. Elle a de l'intelligence et une volonté de fer, demandez plutôt à Alexandre Dumas ! Précisément, c'est en trouvant souvent le nom de Dumas sous la plume d'Henri Desroches , en rapprochant cette circonstance de l'aspiration connue de celle qui fut Mogador vers la chronique, que l'on a été tenté de traduire Henri Desroches par Céleste de Chabrillan. Mais Henri Desroches se mêle de religion et de métaphysique ; il sait de la théologie , au besoin , autant qu'homme de France ou de Y Univers, Est-ce sous les bosquets de Mabille que Céleste Mogador aurait étudié tout cela ?
Claude Vignon, qui signe Noëmi Constant les bustes et les médaillons que Pradier habitua ses belles mains à modeler , joint tant de charmes séducteurs à une dose très-réelle d'esprit et de talent, qu'on a toujours l'air, en louant chez elle le mérite de l'écrivain, d'être désarmé par les attraits de la femme. Voilà le danger qu'il y a pour une artiste à être d'une beauté peu commune. Mais, que voulez-vous I Ce n'est pas la faute de Noëmi Constant. Il ne faut pas la gronder d'être jolie. Elle ne s'est pas faite elle-même. D&plus.
comme les enfants coupables et grondés le disent en pleurnichant : Elle ne le fera plus.
Il s'agit de savoir aujourd'hui si Claude Vignon et Henri Desroches sont une seule et même Noëmi Constant.
L'un dit oui; l'autre vote non ; moi j'opine pour la négative.
Certes, jClaude Vignon a les qualités nécessaires pour faire Henri Desroches , et Henri Desroches est assez bien fait pour que Claude Vignon ne puisse être que flatté si on les confond. Mais pour chronîquer dignement dans un grand journal, il faut avoir au moins un pied dans le grand monde, et la destinée, — si honorable que soit sa vie, puisque des travaux distingués l'ont remplie, — a parqué Claude Vignon dans le monde purement artistique.
Les mystérieux feuilletons du Constitutionnel sont quelquefois attribués à madame ta comtesse Dash, romancière bien connue, plume alerte, vif esprit, imagination toujours jeune. M™® Dash est d'autant plus suspecte qu'on lui sait presque autant de goût pour les succès voilés que pour les petits dîners fins. Il est à peu près avéré maintenant que c'est elle qui , sous le nom de Jacques Reynaud , a si galamment pourctrait un certain nombre de figures contemporaines. Elle a usé deux ou trois pseudonymes au service de Figaro. Elle a fait au moins deux des romans de son grand ami Alexandre Dumas. Mais elle vit fort retirée, nerece-
— savant que quelques rares întimes. Cette femme, qui fut si fêtée, s'intitule aujourd'hui elle-même avec une bonhomie charmante : le chanoine Dash. Elle habite les Batignolles , qui ont beau être annexées à la ville ; ce n'est pas encore là le cœur du Paris de la chronique. Excellent endroit, par exemple, pour y écrire en paix ses Mémoires , -ce que fait , dit-on. M™® Dash à ses heures de loisir. Ils seront piquants, comptez-y. L'auteur les a légués à une sienne nièce , fidèle compagne de sa fortune , vigilante gardienne de son repos , une Antigotie dont le dévouement n a pas affaire à une aveugle. Loin de là ! les yeux de la comtesse Dash sont restés beaux et bons , quoique au théâtre on la voie les affiibler d'un lorgnon à deux verres, dit pincenez.
AuGusTiNE Brohan. . . . AUous donc ! Je lève les épaules et je passe sans faire à cette conjecture l'honneur d'ime réfutation. M"® Brohan serait plutôt Manè qu'Henri Desroches, et je crains qu'elle ne soit ni l'un ni l'autre.
Certains devins se sont crus bien habiles en prononçant le nom d'EsTHER Guimon ; une célébrité dont le sens échappe non-seulement à tout ce qui n'est pas Parisien pur sang, mais même à tout ce qui n'est pas le Parisien d'un certain boulevard, d'une certaine heure et d'une certaine génération 1 Ceux qui arrivent maintenant ont quelque peine à comprendre comment et jusqu'à quel point cette femme a été reine, Aucune
autre pourtant n'a été mêlée à plus de choses et n'a dirigé plus d'hommes marquants , n*a surtout creusé plus à fond la vie. Ça été là le secret de sa force. Qui donc était-elle pour attirer des hommes comme MM. de Gîrardin, Guizot, Victor Hugo, Lamartine, Dumas et Eugène Sue 1 C'était une femme d'esprit et d'autant d'esprit que M°*® de Girardin elle-même. Mais, entre elles, que de différences ! D'abord, comme position sociale; puis , Delphine était la beauté, la fantaisie, la poésie et l'idéal. Autant l'esprit de Delphine allait haut, autant celui de l'autre allait droit. Chez la première , une disposition marquée à se contenter des surfaces et à les colorer avec un art merveilleux ; chez la seconde, un besoin impérieux d'analyse impitoyable. A l'école de cette Esther, l'esprit pratique de l'auteur du Demi-Monde a beaucoup appris et , de même que dans les toiles de certains peintres on lit clairement le nom de leur maître , plus d'un initié s'écrie en saluant maint passage d'Alexandre DumaS fils : « Je reconnais ; ceci est de l'Esther. » Elle n'a jamais rien écrit. Ce n'est pas qu'elle n'eût pu faire les plus merveilleuses chroniques du monde ; elle , la chronique incarnée I On assure qu'elle aussi laissera des Mémoires.
Ceux qui suivent avec quelque assiduité les premières représentations, ont certainement remarqué à chacune de ces solennités, si fêtées d'un certain monde, une charmante jeune femme bmne , en cheveux le
— 5o — plus souvent, et décolletée de manière à laisser voir Télégante blancheur de ses épaules, toujours assise dans une des loges les plus choisies de la salle , ayant pour compagnon le plus ordinaire un homme à longs cheveux blancs. Lui , c'est Charles Didier, Tauteur de Éome souterraine. Elle, n'appartient à la littérature que pM" ses relations. C'est M™® de Tourbey. Elle a des regards aimantés, à ce que prétend Henri Delaage; mais ce n'est pas là une raison pour lui attribuer la semaine du Constitutionnel.
Dans son salon de la rue de Vendôme se pressent à l'envi les hommes d'esprit et de talent : les deux Dumas, Flaubert, About , Victor Séjour, Murger, Marc Foumier etbien d'autres. Être reçu chez M™® de Tourbey, c'est presque recevoir son diplôme d'homme de lettres; aussi les débutants doivent s y faire présenter. Cela est de rigueur, comme d'avoir passé son baccalauréat pour entrer dans l'administration. Elle est i'Êgérie de la Porte-Saint-Martin ; ce n'est pas encore là ime raison , dira-t-on , pour qu'elle fasse la chronique du Constitutionnel. Au contraire , son rôle d'amie influente et dévouée doit absorber les instants que lui laisse la gestion de son salon, si Ton peut ainsi parler. Elle n'est donc pas l'auteur de ces feuilletons orphelins dont on recherche l'origine ; on a pu toutefois s'y méprendre ; ils portent la marque de sa maison, sinon de sa main, en ce sens qu'on y a retrouvé bien des choses qui d'abord avaient été dites chez elle.!
Plusieurs journaux ont avancé ou insinué que H 1 Desroches était une grande dame russe et de son vi
nom s'appelait M™® Nar n. On oublie que, retin
désormais dans un but de pieuse mortification au cou
vent des Oiseaux, M™® Nar n se recueille, ce qu
ne l'eût pas disposée à favorablement accueillir la proposition de rédiger un feuilleton tout rempli de mondanités. Faire de la chronique c'est se jeter au plus fort de la mêlée. Or la dame dont on parle s'est for- \ mellement retirée de la bataille, et panse à l'ombre ses ! blessures.
« Vous brûlez , »» dit-on à certains jeux , lorsque celui qui cherche un objet caché s'en approche. Mor j tons ensemble l'avenue des Champs-Elysées, presque, j jusqu'au bout; entrons dans une de ces somptueuses J maisons neuves, où la location d'une chambre est bien . plus chère que celle d'un palais entier à Venise ; pé— , nétrons dans certain appartement tout capitonné de | soie , tout luisant d'or , dont la maîtresse s'appelle ' M"* Marie Manoel de Grandford, et nous brûlerons ^ dans toutes les acceptions du mot, comme hommes et comme dénicheurs de Henri Desroches.
Ici l'oii est en plein dans le courant de la chronique parisienne. Ici hantent régulièrement, tous les vendredis soirs, les princes delà chronique, et l'on trouverait sans peine des matériaux pour faire la chronique des princes. Parmi les habitués, en voici un, un prince de nom illustre, qui a récemment traduit Favst en vers français ; en
^i un autre, un prince italien, qui a pour homon3nne écent traité de paix. Voici un chroniqueur qui porte noni d'un député au Corps Législatif , et voici ce ëputé lui-même dont le nom appartient aussi à un hroniqueur. Arsène Houssaye, plus un duc dont le lom signifie Fusion ; voilà , avec plusieurs autres que ^'oublie volontairement, les éléments principaux groupés autour de la maîtresse du salon où nous noiis sommes introduits. On y cause avec supériorité de tous •es sujets qui relèvent de la chronique. Un courrier de Paris nourri sur ces hauteurs aurait évidemment t chance de l'emporter sur ses rivaux , aussi vrai que '^s gigots de pré- salé enfoncent le mouton des plaines aîgaires. Il est évident que M"® de Grandford a autour d'elle et en elle tous les éléments nécessaires pour mettre en feuilletons la vie parisienne. De plus , symptôme accusateur , on a vu traîner chez elle , — sur une table , — un exemplaire annoté au crayon de .notre Paris aventureux, dont j'ai déjà dit que Henri Desroches avait bien voulu s'occuper.
Madame de Grandford a déjà publié avec succès divers récits de cœur et de voyages. La plume, entre ses doigts blancs, n'a donc rien d'insolite , ni de nouveau. Pour proclamer qu'elle est Henri Desroches , il ne me manque que de comprendre comment elle trouverait le temps de l'être. Sa réputation d'esprit l'oblige à dépenser bien des heures en réceptions et en jolis propos de visite. Son renom d'élégance et de
beauté ne lui permet pas de regagner du temps sur sa toilette. Il en faut aussi pour s'étendre gracieusement, dans une pose orientale, sur les coussins de son ottomane , et pour recevoir , en cette attitude , les hommages empressés et presque quotidiens de l'ambassadeur persan et pour faire au Shah la grâce de lui envoyer son portrait. Avec tant d'occupations sur les bras , où trouver le loisir de faire régulièrement un feuilleton par semaine ?
Voilà maintenant notre enquête terminée. Si elle n'a pas amené de solution positive (ce qui est assez généralement le sort des enquêtes), elle nous aura du moins fourni l'occasion de tracer neuf croquis de femmes plus ou moins mêlées aux choses de la littérature et de les réunir dans le cadre d'un même prétexte.
Assez d'autres ont dit le succès d'Alphonse Karr au Vaudeville et raconté l'histoire de Noëmi d* Apreville , la double adultère qui fleurit en roman et en drame, sous le nom de la Pénélope normande. Assez d'autres ont constaté en quoi le dénoument du drame diffère de celui du roman, jugé avec raison tout à fait impossible à la scène. Ce que je veux retracer, ce sont les circonstances fantastiques dans lesquelles le nouveau dénoument, — celui qui est applaudi chaque soir au Vaudeville, — fit son entrée dans le monde.
La scène se passe à une lieue de Nice, dans cette fameuse villa bâtie au pied d'une montagne faite
exprès, où Alphonse Karr est homme de lettres le matin, jardinier-pépiniériste de midi à six heures, gentilhomme le soir, à Toccasion, et philosophe toujours.
Personnages : Alphonse Kakr , maître de la maison.
Lambert Thiboust , son collaborateur et son hôte. Lafontaine , son principal acteur , également son hôte.
La Pénélope normande était matée, gréée, prête à faire voile vers Paris, — ses constructeurs le pensaient du moins, — lorsqu*on s'aperçut, au moment de lever Tancre, qu'il manquait quelque chose d'indispensable, — non pas un vent favorable, comme dans la tragédie à*Iphigénie en Aulide , tous les vents étaient favorables à la traversée de la Pénélope; — mais un dénoûment.
Un dénoûment , ça se cherche et ça se trouve. Ils cherchèrent. Mais le ciel, qui envoie des brochures aux hommes, ne leur expédie pas toujours des dénoûments au moment juste où ils en ont besoin.
On ne trouvait rien.
Alors les hôtes de la villa Bermond offrirent aux naturels du pays le douloureux spectacle d'hommes en mal de dénoûment. On ne voyait qu'eux sur terre et sur mer, par monts et par vaux, tantôt réunis , tantôt un par un , tantôt les yeux levés vers l'azur, comme s'ils attendaient d'en haut un dénoûment providentiel, tantôt les regards obstinément fixés au sol, comme s'ils
— eo —
comptaient voir jaillir leur salut des entrailles de la terre.
Chaque fois qu'ils se séparaient pour aller isolément à la chasse au dénoûment , chacun de nos trois amis s'engageait, s'il rencontrait Toiseau rare, à revenir en toute hâte à la maison pour y mettre le feu. Une manière de télégraphier aux autres la bonne nouvelle.
Un beau jour Lafontaine ne parut pas à l'heure du dîner. On se mit à table sans lui.
Au dessert, le retardataire se précipitait enfin dans la salle à manger, renversant sur son passage la poire et le fromage et ne s'en souciant pas. Tout essoufflé, pareil à ce soldat de marbre , zélé messager de victoire que vous pouvez voir dans le jardin des Tuileries tomber de fatigue sur son socle en agitant une palme, il criait : « Je le tiens! je le tiens! »»
Invité par ses compagnons à des explications plus catégoriques, il leur conta comment, tandis qu'il rêvait sur un rocher et se grisait de senteurs marines, le dénoûment, vainement demandé depuis tant de jours aux échos, lui étîût apparu au sein des flots. — Puisque le héros, Hercule d'Apreville, était un marin, il fallait, pour dénoûment, le rendre à la mer au lieu de le tuer, comme dans le roman. Dans l'antiquité , un poëte eût tranché la difficulté en faisant intervenir Neptune, assis sur un nuage et offrant au vaillant et malheureux Navarqueune place à ses côtés. Faisons de
même, soiis une forme moderne! Ainsi raisonna à peu près Lafontaine ; pais il fit mieux , il joua, séance tenante, le tableau final tel qu'il l'entrevoyait, et il y mit tant de chaleur , tant d'âme , tant d'émotion communicative que voilà Lambert Thiboust , — la moitié de son public, — qui pousse un gémissement et tombe évanoui à côté de son verre.
On laisse la pièce pour courir à lui.
On lui opère l'extraction d'un morceau de homard qui l'oppressait.
Il revient à la vie, — et le lendemain à Paris.
Quant à I^afontaine, après avoir a^o^uché de ce dénoûment, il se mit au lit pour quinze jours. — Effet du changement de climat , dirent les médecins. — Mais alors qu'irait-on faire à Nice, si Nice commence par rendre les étrangers malades 1 — C'est pqurquoi il vaut bien mieux conclure , d'après ce qui précède, que le mal de l'artiste parisien était une fièvre puerpérale.
M. de Villemessant a réuni ces jours-ci, dans un dîner, au j/aviUon d'Ermenonville, toute la rédaction du Figaro , depuis le cèdre jusqu'à Thysope , depuis M. Jouvin jusqu'à M. Prével. On a remarqué à cette table^de famille , la présence de M. Jaime fils , hier' vaudevilliste et demain collaborateur du -Fi^raro. J'entends d'ici certains bourgeois, qui ne se font pas une idée très-exacte de nos peines , dire à ce propos : « Voyez les gens de lettres ! toujours en ripaille ! Ces
Sardanapales font leurg pièces de théâtre et leurs petits journaux la bouche pleine, aussi leurs œuvres sont-elles mauvaises comme leurs digestions, n
SOMMAIRB : Le lion du jonr. — Le parti légitimiste n^est plus celui qtd n^a rien oublié. — M. L. YeuiUot, administrateur des chemins de fer romains par la giâee d'un juif. — M. Tacoimet, propriétaire de l'Univers, et les gibernes de la garde impériale. — Un second neuf thermidor. — L'Univers, les évêques et les laïques. — MM. Sibonr et Bupanloup. — Où , comment l'abbé Cognât cogna. — Dernière pensée de M. Sibour. — Un beau cri de M. Veuillot. — Brochure violette. — Les robes les plus à la mode. — Encore le R. P. Lacordaire. — La victoire du carnaval. — Petit bal à l'Hôtel-de-Villé. — Émeraudes et diainants. — La famille Gunsburg.
— A propos de fraises. — De l'ingratitude des invités. — Quelque chose de plus laid encore, c'est l'humanité devant un buffet de bal. — Si j'étais George Dandin. — Le poulet froid d'Angélique et les asperges en bi|mche de Clitandre. — M"* la baronne Poisson.
— M"* de Pontaîba. — Café Riche et Café du Cirque, — Dialogue intercepté. — Une poésie de Goethe. — M"* Rigolboche et nous.
— Le bal du Figaro, — La nouvelle Calypso. — Les princesses des inîUe et une huits parisiennes composent un Olympe pour le bal du Figaro. — Les écrins dé ces dames. — A propos d'un rôle de Vénus. — Oreilles et odorat du conmierce parisien. — MM. Flan et Blum, coupletiers brevetés (A. G. D, S.). — La Vénus d'Odessa* m^ Èoger aux Italiens. — Au foyer de la Comédie-I'rançaise. —
M^ Brohan en province. — Jjl manie des sous-titres. — Le Caprice ou une Sùirée ist bientôt passée ; le Dépit amoureux on qui femme a,
OUSBRE ▲.
Paris, 10 février 1860.
L*ancien rédacteur en chef de V Univers, M. Louis Veuillot, a été bien à la mode encore toute cette semaine.
Dans le monde dont on ne peut guère faire partie sans un peu de naissance et quelques quartiers de dévotion, il est devenu l'homme qu'on se dispute, depuis la mesure qui l'a frappé dans son journal.
On ne pourra plus dire du parti légitimiste qu'il n'a rien oublié s'il n'a rien appris, puisqu'il ne paraît pas avoir gardé le moindre souvenir des coups de boutoir que M. Veuillot ne lui épargnait pas naguère, et dtl secours efficace qu'il a longtemps prêté à l'ennemi.
Mais quelle nouvelle circule depuis deux jours ! M. Veuillot, au lieu d'entrer au Figaro, serait nonmié administrateur des chemins de fer romains, par M. Mirés, et partirait sous peu pour Rome, avec toute sa smala.
Voilà comment se vengent les coreligionnaires de la famille Mortara.
D'un autre côté, on raconte que pour indemniser l'honorable commerçant à qui appartenait la propriété confisquée de V Univers, l'État lui concède, à lui, M. Taconnet, la fourniture des gibernes de la garde
impériale, dont luniforme va être profondément modifié.
Dans ce système, M. Taconnet, exproprié pour cause d* utilité publique, reçoit un dédommagement, absolument comme les propriétaires que le percement d'un nouveau boulevard chasse d'immeubles qui gênaienf étque Ton rase.
Je ne suis pas toujours aux Délassements-Comiques ou au Casino, malgré mon enthousiasme célèbre pour mademoiselle Rigolboche; j'étais l'autre jour dans un salon fort dévot, très en deuil de la suppression de l'Univers, où l'on entourait de petits soins un prélat des plus connus.
— « L'épiscopat doit être dans la désolation, lui disait quelqu'un.
• — « Pourquoi? fit Tévêque.
— " Mais, on a coupé la tête à V Univers.
— « La désolation n'est peut-être pas aussi générale que vous vous l'imaginez, répondit l'évêque; et j'en connais plus d'un qui a applaudi à ce IX thermidor d'un journal qui avait terrorisé l'épiscopat par ses insolences, n
A ce mot nous regardâmes nos voisins qui s'entreregardaient non sans quelque stupeur.
En effet, le mot , dans la bouche qui le prononçait , équivalait à cette déclaration inattendue : — C'est vous autres laïques, — sceptiques ou croyants, gallicans ou ultramontains — qui déplorez le trépas de
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-^ 66 — VUnivers^ les uns par amour pour lui, les autres par amour pour la liberté; ce n^est pas nous, membres du haut clergé.
• Il paraîtrait que l'épîscopat n'oublie pas si facilement les injures que le parti légitimiste, converti tout à coup à M. Veuillot.
Quant à nous personnellement, nous regrettons son journal, d'abord parce que nous aimons la liberté pour nos adversaires comme pour nous, et puis parce que sa rédaction colorée allait à notre tempérament. Dans notre petit inonde artistique et littéraire, la mort violente de V Univers a produit un attristement et une privation comparables à ce que ressentirait certaine partie du peuple si on lui supprimait la descente de la Courtille, cet enterrement aviné du mardi gras.
C'est donc nous autres qui pleurons à l'unanimité Z'Z7mt?^5 et ses polémiques qui sentaient quelquefois l'orgie. Cest le haut clergé dont plus d'un membre serait satisfait , au moins in petto^ du IX thermidor qui le délivre d'un terroriste catholique.
En effet, ne vous souvient-il pas qu'il y a un peu plus de trois ans, quarante-neuf évêques, à la tête desquels MM. Sibour et Dupanloup, entreprirent une croisade dont le but avoué était la suppression de VUnivers ?
Le résultat qui échappa alors aux efforts de cettç ligue, le gouvernement de l'Empereur qui est le plus fort, l'a atteint aujourd'hui.
L'abbé Cogfiat fut le porte-plume armé en guerre des ennemis de M. Veuillot et de son journal. Il se mit à rédiger son fameux travail accusateur : V Univers jugé par tui-mêfne. •
n cogna donc V Univers, 1 abbé Cognât.
tJfie commission de quatre évêques lui fut adjointe. Elle avait pour devoir spécial de tenir Tarchevêche dé î*aris aii cdurant des travaux de M. Cognât et d'apporter à ceîûi-ci les conseils et les directions de lar- Chevêché.
Lorsque l'écrit intitulé V Univers jugé par lui-même fut termîhé, îl parût, sans nom d'auteur, sous une Couverture violette, une manière de porter la livrée des évêques.
Uii témoin m'a conté que lorsque cet acte d*accusatîoii dressé contre lui fut mis sous les yeux de M. Veuillot, îl se leva, ému de colère, et montrant le poing au volume inoffentif d'un geste éloquemment impérieux :
— "Oh ! Messeigneurs, s'écria -t-iî tm propres termes, foudroyant dans leur œuvre Ses adversaires absents, vous voudriez me faire prendre et même me pendfê \ thaïs je vous jure que la corde cassera. «
Effectivement, elle cassa, quoiqu'elle fût solide et bien tendue. Maïs des circonstances majeures changèrent la face delà lutte. Si treize évêques seulement se dessinèrent pour M. Louis Veuillot qui intenta un procès âM. bènttî, éditeur dé la brochure; si certaine coterie
académique, M. Villemain en tête, qui paraît depuis avoir aussi changé d attitude, se remua pour les adversaires de M. Veuillot et recommanda chaudement à M. Dufaure la défense de leur cause ; d*un autre côté, le meurtre de Tarchevêque de Paris vint donner une autre direction aux esprits, et Taffaire de V Univers jugé par lui-même^ dont Tabbé Cognât s*était reconnu Tauteur à la première audience, prit un tel caractère que, sur la demande du chapitre métropolitain dirigeant Tarchevêché, M. Veuillot retira sa plainte. Ajoutons comme détail, que M. Veuillot ne se décida dans cette circonstance qu'après trois audiences consacrées à la plaidoirie de M* Josseau, son avocat, s'évitant ainsi la réplique de M® Dufaure, qui, sans doute, ne lui était pas indifférente. Du reste, le public s'occupa moins du dénouement de la querelle ; Témotion causée par l'assassinat de M. Sibour remplissait tous les esprits.
Un détail assez inconnu et qui m*est attesté, c'est que les dernières lignes qui furent tracées par l'archevêque de Paris un quart d'heure avant de recevoir le coup fatal au pied de l'autel, étaient adressées à l'auteur àe V Univers jugépar lui-même. Elles furent écrites dans la sacristie même de Notre-Dame par le prélat qui ne se doutait pas qu'il allait marcher à la mort. Il n'avait rien tant à cœur que cette lutte entreprise dans l'intérêt de la religion contre des soutiens compromettants ; il était l'âme de la ligue dont l'abbé
— G9 — Cognai était la jplume. On peut dire qu'il s'occupait de ce débat au moment où il reçut le coup.
De mente qu'après la campagne d'Italie ou au retour de la guerre de Crimée, on s'arrachait les généraux, voire les simples officiers qui arrivaient de l'armée, on les harcelait de questions, d'embrassades, d'invitations et de compliments; on faisait silence dès qu'ils ouvraient la bouche souvent pour des communications qui n'étaient rien moins que dignes d'ime pareille attention, de même, aujourd'hui, on entoure les prêtres; on les invite à dîner pour les faire causer ; on s'inquiète de leur opinion *, et, à la manière dont le public se suspend à leurs lèvres, vous diriez que le sort du monde en va tomber.
L'élection du père Lacordaire, qui ne faisait un doute pour personne, est donc tout à fait dans les idées du jour. L'Académie a voulu avoir une robe de plus sous la main, et elle l'a prise illustre, parce qu'elle est l'Académie, — quia Jiominor leo.
Au surplus qui peut dire ce que représente le père Lacordaire î
L'éloquence, assurément, ceci seul est incontestable. Quant au reste, incertitude comme pour la patrie d'Homère. Aux yeux des uns, c'est un socialiste; pour les autres, il nepeut être, en sa qualité de dominicain, qu'un apôtre de l'Inquisition. Il est gallican, vous soutient un quidam ; — ultramontain maintenant, riposte un monsieur qui est venu se mêler à la conversion. L'élection
dupèreLacordaire, c'est rintronisation du magnétisme, c'est son acceptation par les corps savants^ chantent en chœur les magnétiseurs ; car vous n'ignorez pas que du haut de la chaire de Notre-Dame, Tapôtre inspiré a rendu hommage à cette lumière mystérieuse que Dieu a mise en l'honmie précisément « conune une insulte à sa prétendue raison et à sa vaine science. » Enfin, il est des gens qui préfèrent voir dans le succès académique de ce fameux moine une manifestation hostile au gouvernement. Cela m'est égal et à lui aussi probablement, car j'ai vu soutenir dans les journaux du gouvernement, tels que le Constitutionnel , la candidature du révérend.
On prétendait que les Parisiens s'étaient juré cette année-ci de tenir ferme contre les sollicitations du carnaval et d'opposer une oreille sourde à ses grelots provoquants. Puis, tout à coup, la raideur générale vient de dégeler ; le complot est désarmé ; les plus renfrognés sourient; le carnaval a vaincu : on danse, on a dansé ; on soupe et l'on va se costumer à force la semaine prochaine dans le monde qui relève de la Cour, dans le monde artiste, dans tous les mondes.
Mardi dernier, petit bal à l'Hôtel de Ville : 2,500 invitations. Les dames de la Cour, en assez grand nombre et toutes en demi-deuil, étaient groupées dans un salon à part. Une des sensations de la soirée a été la parure admirable, — émeraudes et diamants, — qui scintillait en diadème, en boucles d'oreille, en peigne,
— Tien bracelets, en colliers, en broche, sur la tête, &u cou, au bras, aiix oreilles de la jeune, jolie et iipmensément riche M"*® Gunsburg qui, le lendemain mercredi, — avant-hier, par conséquent, — faisait pour sa belle-mère et avec son beau-père, les honneurs d un très-grand bal donné p^r ces riches étrangers.
Ils avaient demeuré jusqu'ici à Y Hôtel des Trois-' Empereurs où leurs fêtes ont occupé, déjà deux hivers, les trompettes de la renommée. C'est chez eux qu'il se servait pour dix mille francs de fraises en un souper.
Us occupent présentement, au rond-point de VÉtoile, un grand hôtel où ils vivent en famille. C'est presqu'une tribu. Les vingt-huit fenêtres flamboyantes de leur demeure ont dit pendant toute Tavant-dernière nuit aux gens qui montaient les Champs-Elysées: « Il y a fête chez des millionnaires. »
Il y avait bal somptueux en effet, quoîqu*on en pût trop parlé à l'avance, et buffet à ravir Gargantua. * Mais, cette fois-ci, la fête manquait de fraises; ça été l'avis général.
Traitez donc les gens avec magnificence I Cela ne les oblige, à ce qu'il paraît, à aucune reconnaissance envers vous : mais cela vous oblige, vous, à marcher toujours crescendoy comme un finale de Ver4i, le long de la voie bordée de fraises, — en janvier ou en février ! — dans laquelle vous avez eu l'imprudence de vous engager. '
Si Ton veut prendre une triste idée de l'humanité, il faut la contempler, vers deux ou trois heures du matin, se ruant sur un buffet.
L'âge et le sexe sont confondus; les plus impérieuses convenances, les plus simples lois de la politesse, les plus élémentaires égards que Ton se doit entre gens qui sont censée bien élevés sont foulés aux pieds aussi bien que robes, volants et dentelles. Cet assaut aux vins et aux viandes, aux poissons, aux fruits et aux pâtisseries est ignoble tout simplement. C'est à dégoûter la fiancée de son fiancé, et lamant de sa maîtresse.
Si j'étais George Dandin, — ce qu'à Dieu ne plaise, si jamais il lui plaisait de me marier ! — je ferais voir à Clitandre, Angélique mangeant debout, la sueur au front, les cheveux à demi dénoués, du poulet avec ses doigts dans une assiette où il y a eu du poisson.
J'attirerais les regards d'Angélique sur son beau Clitandre au moment où les hasards de l'assaut lui ont renversé un verre devin de Champagne dans sa cravate ce qui ne l'empêche pas de se régaler d'asperges dont il dépose provisoirement les branches dans la poche de son habit, — le maître-d'hôtel ne donnant plus d'assiettes que pour les dames. .
Pouah!
Un amour qui a résisté à V épreuve du buffet peut passer pour invincible.
Je pourrais vous parler encore de quelques bals,
•- 73 — 'parmi lesquels le plus beau a dté celui de M"^® la baronne Poisson, samedi dernier, et le plus choisi, celui de M™* de Pontalba. Mais toutes les assemblées mondaines d*un certain ordre sont taillées sur le même patron ; seulement, il en est de plus belles les unes que les autres. C'est comme Tesprit des littérateurs qui hantent, chaque soir, le cafk Riche^ ils ovX tous le même esprit. H n'y a que la dose qui varie, selon les individus.
Aussi, n'est-ce pas très-sain pour nous d'abuser de cette atmosphère tiède et monotone. On s'y frotte trop à ses pareils ; on n y rencontre que ses pairs et, pour ainsi dire, que ses reflets. Café pour café, celui qui veut avant tout consommer de la conversation, devrait à mon avis préférer le cajé du Cirque, Je le préfère, pour ma part. C'est un peu loin et pas mal bohème; c'est plus vivant et plus varié. C'est un établissement fait à l'image du boulevard du Temple où il demeure.
Dans ce quartier pittoresque et débraillé dont il faut se hâter de jouir avant que la dispersion des petits théâtres y ait apporté la désolation, j'ai fait fleurir la gloire de M"® Rigolboche ; de là elle a rayonné sur le monde entier. D'aucuns, je le sais, m'ont reproché ma filleule et, récemment, dans un salon ouvert tous les dimanches de l'autre côté des ponts, j'entendais un gentilhomme, frotté de littérature, dire au chroniqueur d'un autre journal que V Indépendance :
— « A la bonne heure, vos chroniques à vous, c'est de bon ton ; mais celles de Vlndépendance 1... Il y a là un nommé Mané, qui ne siut pas écrire un feiulleton sans y mêler cette créature qu'on a biq[>tiséô Rigol^ boche.
— u Le fait est qu'il en abuse et qu'il aurait mieux fait de n'en pas user du tout, reprit notre confrère, qui ne se doute pas que nous sommes son confrère, et qui ne soupçonnait pas qu'on T écoutait.
— «J'ai lu tout ce qu'il a écrit sur son héroïne, reprit le gentilhomme, j'ai même acheté le volume qu'il a eu rîmpudence de lui dédier. . . ''
— « Permettez-moi de vous faire observer, insinua charitablement le confrère, que, puisque vous désapprouvez comme moi cette exorbitante fantaisie» il serait plus simple de ne rien lire de ce qu'écrit M. Mané, et surtout de ne pas vous encombrer du fatras qu'il
' ose placer sous l'invocation de sa bacchante.
— « C'est vrai ; mais cette mauvaise plaisanterie m'amuse ; et puis on ne parle partout que de M^^« Eigolboche...Hier, un de mes amis m'a confié qu'il lui dédiait, à l'instar du sieur Mané, un roman de mœurs qu'il s'amuse à écrire, à ses moments perdus... »»
Là-dessus voilà notre censeur qui s'échauffe, qui part à toute bride, qui s'étend sur M"« Rigolboche de manière à prouver qu'il sait par cœur non-seulement tout ce que nous avons dit d'elle, mais même bien des choses que nous nous flattons d'ignorer sur son compte.
Voici ce qui arrive : Rigolboche a remplacé le fameux gnouf-gnouf; Rigolboche nous déborde. Nous nous étions juré à nous-même de ne plus jamais écrire son nom; nous trouvions que laplaisanterie avait assez duré. Nous en étions las. Mais quoi! Elle partout, elle toujours ! Voilà la devise du public. Soit pour louer, soit pour blâmer, son nom est dans toutes les bouches.
n y avait une fois, — c'est Goethe qui a mis ce conte en vers allemands, — im sorcier qui savait se faire servir par un manche à balai magique. Le disciple du sorcier retient le grimoire à Taide duquel il a vu son maître commander à ce singulier domestique, et un jour qu'il se trouve seul au logis avec le manche à balai, il commande à celui-ci d'aller chercher de l'eau à la rivière pour laver la maison.
Le balai obéit.
Ivresse de l'apprenti sorcier.
Mais sa satisfaction ne dure guère. Il avait oublié d'apprendre les paroles nécessaires pour arrêter ce porteur d'eau comme on n'en voit guère, et il manque d'être noyé par le miracle qu'il a produit.
Voilà un peu notre histoire en ce qui concerne M"* Rigolboche. Nous voudrions l'arrêter dans son essor. Plus moyen.
On a craint qu'elle n'eût une angine la semaine dernière. La ville entière en a frissonné. — Ciel! si elle ne pouvait assister au bal du Figaro , y danser son
rôle !. . . Rien qu'en pensant au vide qu'aurait fait son absence, on frémit.
Le bal masqué du Figaro s'annonce décidément comme un des succès les plus éclatants de cette feuille. Entre autres agréments de haut goût » le petit journal servira cette fois à ses abonnés... pardon : à ses invités, un quadrille de rigolbocheuses costumées en pierrettes ; la vraie Rigolboche d'abord, cela va sans dire, puis trois acolytes dignes d'elle , de celles qui savent, en guise de bonjour , se donner une poignée de pieds par dessus la tête de leurs danseurs.
La publicité gâte infiniment trop ces dames depuis quelque temps (voilà que je me fais moraliste , moi aussi!). C'est pourquoi je ne veux pas imprimer les noms de ces trois Ferraris de contrebande appelées à se disputer le prix de l'agilité au tribunal de don Figaro.
En revanche, je nommerai Finette et je dirai ses lamentations. M**® Finette est aussi inconsolable que Calypso après le départ d'Ulysse , parce qu'on ne l'a pas désignée pour faire partie du fameux quadrille. Hélas ! elle comptait y étrenner un si bel écart qu'elle avait étudié tout exprès!... Elle a des titres, M"« Finette 1 elle fait la joie des habitués du bal de l'Opéra , tous les samedis , dans son éclatant costume rouge. Pourquoi l'avoir bannie du paradis des rigolbocheuses t
Cellarius et Markowski , les deux célèbres professeurs , contribueront à réclat de la fête du Figaro,
cbacun menant une bande de ses élèves en costumes. Je ne sais si , comme on l'annonce , beaucoup de feomies du monde viendront, abritées sous masque et camail , jotdr de ces curiosités ; à vrai dire, je n'en serais nullement surpris. On cite aussi, mais vaguement , parmi les promesses du programme , un merveilleux Olympe, qui serait représenté, de la plus poétique façon, par les plus belles, les plus brillantes, les plus spirituelles, les plus riches et les plus connues des princesses des mille et une nuits parisiennes qui, pour cette nuit-là, videraient sur elles leurs écrins.
Ainsi, M™' dePaïva serait en Junon. On n'estime pas à moins de 1,250,000 francs les trésors de diamants, perles et pierreries qu'elle sèmerait sur sa tunique éblouissante.
M™« Barrucci serait en Pallas. . ci, 250,000 fr. de diamants et bijoux divers.
M»» Anna Deslions, en Vénus. . ci, 300,000 fr. de joyaux.
M™® Juliette, la Provençale, en
Cérès ci, 35,000fr.
de diamants.
Mme Félicie Nujac, en Diane
chasseresse ci, 45,000 fr.
M™« de Rovray, grande et majestueuse comme la Vestvali, enBellone. Casque et cuirasse d'aluminium. Pas d'autres bijoux que son armure.
• Entrons dans les coulisses des Délassements-Co-
miques ; ce ne sera pas sortir de TOlympe^ puisqu'il s'agit d'un rôle de Vénus dont la distribution a failli mettre ce petit théâtre en révolution.
C'est que le rôle en litige est une Vénus simplement costumée, par dessus son maillot, du filet d^Vulcain, toilette peu compliquée, mais jugée très-séyante par les jeunes dames du lieu. Aussi, que d'ambitions en mouvement, que de pétitions, que de rivalités 1 Que de raisons bonnes ou mauvaises alléguées par chacune pour être choisie comme reine de beauté au détriment de ses rivales 1
— « Moi, disait Tune, je suis mëre d'un amour de petit garçon ; c'est donc à moi d'être Vénus, en ma qualité de mëre de l'Amour, n
Une autre, dont la bourse est garnie, à ce qu'il paraît, soutenait qu'une pareille figuration, « d'où peut dépendre tout l'avenir d'une femme, >» méritait d'être achetée aussi bien qu'une charge d'huissier, et que le rôle devait être mis aux enchères.
Oscar , régisseur du théâtre et son meilleur comédien, battit en brèche ce système par l'anecdote suivante : En pleine direction Dormeuil , un artiste qui jouait pour son plaisir et qui, loin de demander aucune espèce d'appointements , en eût plutôt offert au directeur, fut admis dans la troupe du Palais-Royal. Derval munit aussitôt d'un solide verrou la porte de sa loge. — M Pourquoi ce déploiement inusité de serrurerie , mon cher Derval? — Cest que , mon cher di*
recteur , je crains que Tartiste qui ne rëclame pas le salaire de son talent , ne soit venu ici pour exercer commodément d'autres petits talents. » Morale de rhistoire : Défiez-vous des acteurs et des actrices qui vont l'argent à la main chez leur directeur.
M^^«M***, après délibération, fut jugée apte à l'emploi de Vénus par un comité à la tête duquel siégeait la costumière, Mais, à la surprise générale , on la vit décliner Vbonneur qu'elle avait si ardemment brigué : •— « J'ai réfléchi , dit-elle , c'est im rôle que ne peut pas accepter, sans ouvrir la porte à bien des querelles, sans s'exposer à ce qu'on l'accuse d'incendier la salle avec préméditation , toute femme qui a un époux sérieux. H
n faut que vous sachiez que sous ces latitudes exceptionnelles y on passe au grade d'époux après deux mois de service comme simple relation.
A défaut de M»' M***, c'est M"« Julie qui a été nommée, etdéjàon la surnomme la Vénus aux belles jambes.
Un détail qui peint bien l'oreille fine et le nez subtil de certains commerces parisiens : M^'* Julia n'est pas encore en possession de son rôle, au moins devant le public, et déjà le tapissier sollicite sapratique ; la couturière, qui la veille demandait de l'argent, devient on ne peut pas plus traitable ; M. Josse implore un regard pour ses bijoux ; le carrossier propose une voiture à crédit.
A propos » c'est dans une pièce de MM. Flan et
— 80 — * Blum, vaudevillistes de beaucoup de verve et d'habile facture , coupletiers brevetés pour les Délassements- Comiques A. G. D. S. (avec garantie de succès) ; c'est dans leur Ahnanach comiqtie que nous jugerons en dernier ressort si cette Vénus méritait effectivement la pomme.
Heureux les théâtres qui n'ont pas d'histoire ! Heureux donc nos théâtres , car ils encaissent sans faire parler d'eux. Le Théâtre-Italien est le seul qui se remue. Roger y a débuté dimanche dans Lucia, au milieu de vives sympathies et avec un très-beau succès.
Le lendemain , nous causions de lui et de son bras au foyer des artistes de la Comédie-Française.
— « Vous savez, dit M"® Judith, ou, pour parler plus correctement, M™® Judith Bernard Derosne, que notre camarade, M^^® Brohan, vient d'aller en représentations à Lisieux et à Caen. . .
— a A-t-elle eu bien du succès? interrompit ingénument M"« Dubois, qui allait faire son entrée dans le 3« acte du Duc Job,
— « Parbleu ! répondit M. Got, est-ce que cela se demande \ Je voudrais bien voir qu'à Caen on fût assez Ostrogoth pour ne pas admirer un talent comme celui d'Augustine Brohan !
— « Je continue ma narration, fit M™« Judith. Quelque temps avant les représentations de notre camarade, les Caennais avaient eu Roger. Augustine remplaça le ténor manchot non-seulement sur le théâtre,
mais aussi dans Tappartement qu'il occupait à rhotel. •— <* Madame, lui dit l'aubergiste, en l'installant, c'est ici même que M. Roger m'a fait l'honneur de coucher. Il avait avec lui cinq bras, — cinq bras de rechange — et, tel que vous me voyez, on les voyait courir sur tous les meubles, »
— « Quelles pièces vient de donner Augustine en province 1
— « Voici, répondit un jeune avocat qui hante fort le foyer de la maison de Molière, un petit journal qui vous l'apprendra; et il tira de sa poche je ne sais quelle gazette du Calvados; M^*> Brohan a joué : Tartufe ou Vimposteur; le Mariage de Figaro ou la folle journée; le Caprice ou une soirée est bientôt