JUPE SENSITIVE
Suit l'adresse.
N'est-ce pas que cela est délicat : jupe sensitive ! Dès qu'on Feffleure, cette jupe se refenne sans doute, et voilà la femme enfermée dans ses plis et replis, comme un trésor dans le coffre-fort d'un avare. Bravo, jupe sensitîve I
Si la mode est tant soit peu clairvoyante, la jupe sensitive ne tardera pas à être ce qui plaît aux femmes.
En tout cas, ce n'est pas la pièce de ce nom, composée par M. Ponsar.d avec plus de talent et de loyauté que de galanterie, qui plaira aux femmes malgré son titre.
La femme est bonne quelquefois, charitable souvent, à ses heures, à sa manière; mais elle n'aime pas qu'on la voue trop effrontément au. service des pauvres et des infirmes, comme l'a fait M. Ponsard. Elle pense qu'elle se doit bien aussi un peu, beaucoup, passionnément, à elle-même, à sa beauté, à sa coquetterie; le proverbe ne le dit-il pas? — Charité bien ordonnée commence... vous savez par qui.
Je crois que Voltaire était plus près de la vérité, lorsqu'il disait dans son conte, intitulé à peu près comme le proverbe-drame-féerie-opéra-ballet que vient de jouer le Vaudeville :
C'est là ton goût ; si j*ai tort, q«*<« me pende t »
J'allais oublier que j'ai un service à rendre à Fauteur de la brochure rose que j'ai mise à contribution tout à rheure ; il ignore, dit-0, d'où vient le surnom de Voyageur donné à l'une de ses héroïnes. Vainement il a compulsé les archives du Quartier-Latin, vainement il a interrogé la dame elle-même qui fut ainsi baptisée. . . Rien ! rien ! rien ! comme disait ce bon M. Desmousseaux de Givré.
Elh bien, j'ose dire que l'origine de ce nom ne nous est pas inconnue. Pourquoi Voyageur f parce que la dame, étant d'humeur inconstante, aimait à changer souvent ses amours. Or, comme elle manquait de la force de poignet nécessaire pour briser franchement les liaisons qui l'ennuyaient, elle avait imaginé ce subterfuge, une manière sans réplique de trancher le nœud; elle disait à Arthur, quand elle avait assez de lui : w Mon gros Tutur, je pars en voyage ; » elle disait à Gustave : « Mon petit Tatave, je pars en voyage, » et ^nsi de suite ; la phrase restait toujours la même, U n'y avait que le nom qui changeait. La combinaison, une fois trouvée, n'exigeait plus de grands frais d'imaginative. Tutur, Tatave et les autres ne tardaient pas à apprendre, en rencontrant toujours Voyageur sur le pavé de Paris, que son voyage avait été un simple déplacement de cœur ; mais n'importe ; le tour était fait
et eux-mêmes, la plupart du temps, avaient déjà remisé leurs bagages ailleurs.
n me semble que l'on pourrait étendre avec raison ce sobriquet de Voyageur non-seulement à plus d'une femme, mais à bien des honmies. Il en est de trèsgraves par leur position qui pratiquent si bien cet art de vous glisser dans la main, au moment juste où vous croyez les tenir !
■ Respect aux institutions ! je n'essaierai pas de faire l'application de cette théorie aux gens en place, quoique. . . motus ! mais je connais dans le grand journalisme un grand personnage (grand du moins à ses yeux) auquel le surnom de Voyageur irait joliment bien, quoiqu'il n'ait même pas découvert la Méditerranée, comme Dumas.
Mais il est toujours ailleurs lorsqu'il a donné quelque part un rendez-vous intéressant pour vous. Quand, par hasard, il ne s'absente pas de corps, c'est son esprit qui voyage. Vous abordez le but de l'entretien ; vous êtes chaleureux, persuasif, croyez-vous! Inutile! l'attention de votre auditeur est en ce moment à Pékin.
Quelques-uns rentent leur concierge pour qu'il les dise en voyage chaque fois que se présente chez eux :
Un billet à payer,
Un billet de garde,
Un ami de collège.
Un parent pauvre.
Une vieille maîtresse.
On sait tel de ces voyageurs pour rire qui eût fait dix fois le tour du monde, s'il fallait en (froire son concierge. En réalité, il a dû partir une fois pour Fontainebleau, mais il est resté, et puis c'est tout.
Au rebours des gens qu'on ne trouve jamais et qui jouent toujours la comédie du voyage de peur que Ton ait besoin d'eux, notre grand Dumas a beau voyager, il est ici en même temps que là bas ; il est partout à la ' fois. On le rencontre à Païenne : on le voit à bord du Véhce et on le trouve dans le Siècle. Il agit et il raconte en même temps. Avez-vous lu sa lettre à Carini sur le combat de Melazzol Ce qui m'étonne, c'est que notre romancier ne porte pas encore les épaulettes de général. Garibaldi pourrait bien faire cela pour l'auteur de ses Mémoires.
Attendu qu'une chronique n'est pas sur ses pieds tant qu'on n'a pas parlé de MM. Dumas père et fils, arrivons au fils après avoir passé par le père. Voici que Ton cdlhmence à s'entretenir, vaguement encore et dans un petit cercle intime, des projets dramatiques que roule dans sa tête couronnée de lauriers l'auteur de la Dame aux Camélias. Avez-vous remarqué que des six ouvrages qu'il nous a successivement donnés à applaudir, les trois premiers ont pour figure principale une tête de femme :
Marguerite Gautier,
Diane de Lys,
Suzanne d'Ange*
La figure qtd domine dons les trois soÎTanis est au contraire tme tête d'homme :
Jean Giraud, dans la Question d'argent.
Le ffls naturel, dans la piëce de ce nom,
Le père prodigue.
Eh bien ! maintenant le vaillant observateur se pro» poserait de faire un ouvrage qui serait, en quelque sorte, le résumé de ses études précédentes. ïï mettrait en présence ces messieurs et ces dames dans une mêlée ingénieuse et bien ordonnée comme tout ce qui sort de ce cerveau.
On lui a bien souvent reproché d'exercer ses rares &cultés d'observation sur un monde qui n'est pas le premier des mondes. A cette critique, il me semble que M. Alexandre Dumas fils aurait eu beau jeu à répondre ; « — Ma tête est une boîte de photographie ; mes yeux sont les verres de l'objectif. Je ne crée pas ; je reproduis. Que diriez-vous, censeurs rigides, du photographe qui, au lieu d'afficher, comme spécimen de ses talents, les figurines des petites dames dont la vie privée est publique, exposerait les portraits de votre femme, de votre mère et de votre sœurt Au lieu de féliciter Tartiste d'avoir si bien choisi ses modèles, vous ne manqueriez pas de crier A l'indiscrétion, au scan* dalel Eh bien I je suis ce photographe, à cela près que la rampe du théâtre est mon soleil, et si mes épreuves représentent le monde interlope, c'est que l'autre ne se serait pas soucié de laisser publier ses portraits, n
Comme elles aiment, au contraire, à figurer à la vitrine des papetiers, les demoiselles Clémentine, Albertine et consorts ! On m'en citait une qui fait arrêter sa voiture devant chaque cadre de cartes-portraits, pour s'assurer qu'elle y figure; et quand elle ne s y voit pas en montre, elle entre dans le magasin, elle promet sa pratique ou menace de sa vengeance, selon le tempérament du papetier, pour qu'on ne Toublie plus à l'avenir.
L'utie d'elles aurait bien voulu être représentée dans une circonstance héroïque de sa vie qui mérite de passer à la postérité, à plus forte raison d'être connue âas contemporains.
On a reculé devant les difficultés d'exécution.
Mais la scène que la photographie a dû renoncer à rendre, nous pouvons l'esquisser, nous, en deux traits de plume :
C'était en Afriqpie, où je ne sais trop quelle circonstance avait conduit notre héroïne. GKssons, glissons, on ne gagne jamais rien à approfondir avec ces personnes-là. Toujours est-il qu'une fois sur les rivages africains, elle voulut assister à quelqu'une de ces chasses épiques dont Jules Gérard, le tueur de lions, et Bombonnel, le tueur de panHières, senties Homère. Elle s'équipe ; elle part avec M. Bombonnel. Le costume de la dame chasseresse était des plus galants, mipartie d'Hippodrome et d'Opéra-Comique ; mais je ne m'attarderai pas à le décrire longuement : pantalon
bouffiint, veste de zouave, bonnet coquettement posé sur loreiUe : de quoi mettre en appétit les lions du boulevard de Gand aussi bien que ceux de T Atlas, pour qui une femme est un dîner.
Mais c'était de panthères qu'alors il s'agissait.
La panthère était en vue du chasseur et de sa compagne , lorsque celle-ci sentit le long de sa jambe, le contact d un corps vivant et frétillant. Elle pousse un cri, en même temps que par une pantomime expressive elle invitait son compagnon à venir en aide à sa détresse.
Vous ne devineriez jamais ce qid était arrivé î J'aime mietu^ vous le dire tout de suite : Une souris, profitant du moment oii toute l'attention était absorbée au profit de la panthère, s'était faufilée, comme une intrigante, dans la culotte bou%nte et trottinait aux environs du genou de la dame.
On n'a pas le temps de s'amuser aux souris quand une panthère est en présence. M. Bombonnel, par un signe plein d'autorité, commanda à la jeuifls femme de souffrir et de se taire sans murmurer, ce qu'elle fit héroïquement. Si elle eût fait ses classes, elle se serait intérieurement, comparée au petit Spartiate qui se laissait en souriant déchirer par un renard plutôt que de révéler en même temps sa douleur et son larcin. Lorsque la panthère eut mordu la poussière, alors seulement on put agir contre la souris. C'est quaij^ le péril fut passé que le joli chasseur, qui avait tenu bon jusque-là, s'évanouit sans rémission.
Admirez cette marche illogique des sensations ! Au devant de la panthère, elle allait bravement la gaieté aux lèvres; quand la situation se complique dune souris, elle frémit ; quand il n'y eut plus ni panthère ni souris à redouter, elle perdit connaissance.
A propos d'animaux, je trouve que le charmant professeur de danse Marko^ski abuse xm peu trop de la permission d'être Polonais, je veux dire aimable d'tne façon singulière. Le voilà qui s'est mis à offrir aux habitués de ses bals des lapins, des poules et des pigeons en vie. Une autre fois, ce sera des canards. Gare les oies ! Je vois cet excellent homme en train de faire dégénérer ses salons en basse-cour avec cette manie qu'il a de créer des surprises pour les invités. Or, peut-être le goût n'est-il pas chez lui à la hauteur de l'imagination. Autrefois, il se contentait de faire jaillir deg fontaines d'eau de Cologne. C'était moins salissant, et différemment parfumé.
Eh mais ! il me semble que l'on abuse un peu de notre nomi Non-seulement il s'est commis un volume de nouvelles, annoncé par ï Indépendance^ lequel est signé Manè — Thécel — Phares, et auquel Manê, du moins, est tout à fait étranger, il le déclare la main sur son cœur; mais encore, je lis au bas d'une affiche placardée dans Paris, que le sieur Markowski, déjà nomm^, annonce une grande fête qui sera prochainement donnée par lui à quatre ou cinq chroniqueurs parisiens, dont Mane.
Permettez, monsîeur Markowskî, permettez; certainement, nous vous remercions de Thonneur que... du plaisir qui.... mais, en ce qui nous concerne, nous nous serions passé volontiers de cette petite fête, si charmante qu'elle promette d'être. Un écrivain, même un chroniqueur, n'est pas un danseur; pas plus qu'un danseur n'est un chroniqueur, à preuve que nous ne vous demandons pas d'accepter notre plume et de finir ce feuilleton. Les lecteurs y perdent, sans doute, mais ce n'est pas l'usage. Laissez-nous donc à nos moutons de la chronique, ne mêlez pas notre nom à vos essaims de biches cabriolantes. Je n'accepterais, quant à moi, la part de dédicace qui m'est offerte, qu'autant que quelque vertueux rédacteur du Monde, — ancien Univers ^ — nous semit associé pour sanctifier la réunion par sa catholique présence. Il y a un chroniqueur au Monde, le même qui était à V Univers, M. Venet, parbleu! l'auteur des Mémoires de madame Saqui; voilà votre affaire et la nôtre. Nous ne craindrions plus d être compromis en sa vertueuse Société.
L'affiche porte qu'une annonce ultérieure fera connaître les surprises et les merveilles dont brillera la fête offerte à la chronique. Si je suis bien renseigné, parmi les enchantements que M. Markowski médite à notre intention, doit se trouver, en première ligne, l'exécution d'un quadrille inédit dont chaque figure portera le nom d'un des patrons de la soirée. Mainte-
nmU suppose;; que MasA, jies pwx^ où U n'a pas son faux nez, soit un magistrat, un marguillier de paroisse, m homme yeitueux et jcorrect^ à cravate blanche du matin au soir; eel^ s'accoi^derait assez mal. JMUnÈi me direz- vous, n'est pas «m individu, c'e&t un masque, et personne ne saura vos fredaines. — MaiSj majconscience, Monsieur! il me suf&t que ma cons* cience sache et condamne i
I^ directeur du Figaro s occupe aussi de nos plaisirs. Si j'en crois Tavant-dernier numéro de ce petit journal qui ne se lasse pas d être spirituel, M. de Yillemessant organise, pour la fin du mois, de grandes réjouissances à Blois, sa patrie. On aura lut dièze de Tamberlick; voilà le gros morceau du concert qui sera donné dans la salle des États* Il est ausd question d'un pique-nique en forêt auquel seraient appelés une centaine de beaux-esprits et de joyeuses fourchettes. C'est l'idée des fameux dîners du Figaro retournée, égayée et modifiée selon la saison. Pourvu qu'il n'aille pas pleuvoir dans les verres I
Oh! dame, c'est qu'on ne peut plus compter sur rien avec ces maudites taches qui affectent le soleil ! . « Un enfent, dont ce régime d'ondées, auquel nous sommes voués, contrarie les jeux, proposait l'autre jour d'envoyer à Phébus un bon flacon de benzine Colas pour se dégraisser. La proposition n'a pas eu de suite.
On s'en va cependant, absolument comme si le beau
temps chassait les gens de la ville ; on voyage, on habite la campagne ; mais c'est par routine plutôt que par besoin réel ou conviction. Il y a eu récemment aux environs de Paris, à Ville-d'Avray, une très-élégante soirée chez M*"* Dalloz. On a joué la comédie et Ton a soupe. Les toilettes étaient splendides et les beautés nombreuses. La Fie^ d'Octave Feuillet et V Affaire de la rue de VOursine ont été représentées avec un plein succès par des artistes qui s'appelaient M»*» Dalloz et de Tussac, MM. Dalloz et de la Vallette.
M. le comte et M"*® la comtesse de Momy assistaient à cette réunion ; peu de jours après, ils sont partis pour les eaux d'Allemagne. Puisque le nom de notre président du Corps-Législatif est venu sous ma plume, je demanderai à Thécel, mon confrère, s'il est bien sûr queM. de Morny figure, comme il Ta annoncé, parmi les acquéreurs du château de Bercy. Je crois, moi, savoir le contraire. H est certain que si M. de Morny remuait tout l'argent qu'on lui fait remuer, son budget serait celui d'un État et non celui d'un particulier. Additionnez les achats qu'on luiprête ici, les spéculations qu'on lui suppose là, vous arriverez à des chiffres fantastiques. De même que pour certaines gens, toute pièce applaudie est de M. Scribe, tout roman de Dumas, tout bon mot historique de M. de Talleyrand, toute piquante repartie actuelle d'Augustine Brohan, je remarque une disposition amusante des esprits à faire
— 2i5 — intervenir dans toutes les grosses paiiies financières le nom de M. de Morny qui n'en peut mais.
M. le comte KoucheleiF, ce grand seigneur russe qui a récemment acheté une propriété dans le midi de la France, est, lui aussi, un peu plus qu'à son aise, et Ton a souvent l'occasion de citer l'emploi généreux qu'il fait de ses richesses. Récemment ne vient-il pas d'adopter et de doter de cinquante mille francs une jeune orpheline î Ce sont là vrais jeux de prince. Mais ils paraissent tout naturels chez M. le comte Kouchelefï, et l'on s'étonne aussi peu désormais de le voir accomplir ses expériences de bienfaisance transcendante, que lorsque son miraculeux beau-frère, M. Home, renverse l'ordre des éléments. Celui-ci publie dans quelques journaux anglais des extraits de l'ouvrage annoncé depuis longtemps déjà sur le monde occulte. L'autre jour, suivant un procès-verbal que douze témoins ont signé, ses pieds ont quitté le sol et il s'est envolé jusqu'au plafond, où, avec l'ongle de son pouce il a tracé une croix. Je n'en ferais pas autant, ni vous non plus, je pense ; toutefois, de la part de M. Home, cela ne produit pas plus d'effet désormais que si j'étemuais.
Cependant, préparez-vous à assister à ime scène réelle et fantasmagorique à la fois : dimanche dernier, vers l'heure où les estomacs vaillants aspirent à la bataille du dîner, vous eussiez rencontré ^ aux abords du Café Anglais, neuf personnages aux allures dis-
crêtes qui entrèrent un à un dans ce célèbre établissement. Étaient-ce des conspirateurs, mon Dieu !
On Teût cru à les voir, vers sept heures et demie, fuir la clarté du jour finissant pour descendre sous les caves profondes de la maison.
liCg caves du Café Anglais^ vous les connaissez au moins de réputation. Ce sont de véritables catacombes que des lignes de chemins de fer sillonnent en tous sens; le railway n'y est pas plus rare que dans les campa-!gnes qui verdoient autour de Jjondres.
Des lustres en fer éclairent ces caves épiques dont les parois sont tapissées du haut en bas des bouteilles les plus respectables. Dans une cave l'on aime ces tapisseries de douairières. Les lustres en question étaient en habits de fête ; pour cette fois seulement, on les avait illuminés en verres de couleur.
Nos conspirateurs, — qui égalaient les Muses en nombre, — s'arrêtèrent dans un vaste carrefour qui, par une coïncidence bizarre, se trouve situé juste audessous des magasins de la Librairie-Nouvelle. En haut s'étale sur de nombreux rayons l'esprit de nos auteurs à 20 sous le volume ; en bas, à deux cents pieds au-dessous du niveau de la terre, triomphent les bibliothèques de flacons. — Où auriez-vous préféré vous asseoir \ Là haut, parmi les brochures nouvelles ; en bas, au milieu des poëmes généreux, de la vigne î
Au milieu du carrefour se dressait une table circu-
laire, ombragée ou plutôt éclairée par un palmier qui portait, en guise de fleurs au bout de ses branches, des globes lumineux et variés. Les racines de cet arbre bienheureux se perdaient dans des montagnes de fruits de tous les climats et de toutes les saisons.
Cette décoration, noble et originale à la fois, conseillait le recueillement aux convives, qui prirent gravement place dans le temple. Nommerai-je les officiants 1 Le président de la cérémonie avait, je Tavoue, une incontestable ressemblance avec le prince Poniatowski. Les silhouettes groupées autour de l'auteur de Pierre de Médicis ou de son Sosie, rappelaient avec plus ou moins de précision, des traits chers à la littérature et aux arts, ceux de MM. Royer, de Saint- Georges, Edmond Texier, etc.
Est-il besoin de dire que la chère fut digne de convives aussi délicats ; les vins étaient d'un si beau choix que, sous leur influence, ces gourmets de l'esprit et du palais maintinrent l'entretien dans les sphères raffinées que notre siècle ne hante guère. Pour le café, on remonta sur terre et alors, ime fois de plain-pied avec le reste des humains, une fois sortis de l'antre sacré, nos convives redevinrent des causeurs du dixneuvième siècle, des contemporains du réalisme, des Mystères de Paris et de Privât d' Anglemont, le révélateur noctambule.
Le charme était rompu, mais l'intérêt de la causerie n'avait pas cessé. Un de nos collaborateurs qui se trou-
vait là, comme il s'en trouve partout, m'assure qu'en analysant les transformations diverses de cette viUe- Protée qui s'appelle Paris, un des neuf, qui est un des plus hardis pionniers de la civilisation moderne, risqua quelques aperçus remplis d'humour aristocratique sur les mystères d'un lieu où nous ne le suivrons ni aujourd'hui, ni demain.
SomcÀiBB : Manè est innocent comme Joseph et demande qu*on visite sa tonique. — M. de Lamartine et le paratonnerre. — A. Damas fils est-il le champion du demi-monde et sommes-nous le chevalier de Ces Dames? — Définition du ridicule. — Pourquoi et comment nous faisons ce que nous faisons dans ce femlleton. •— Nécessité des voyages aux antipodes des lieux où Ton naquit, r— £. Sue et ses deux publics. — L'amiral Êmilio à Catane et au théârtre de Belleville en ingénue. — M^* Clémentine et les destins.
— Tartinier et chansonnier. — Le bal Morel étudié. — Souvenir des saturnales romaines. -— Le Quartier Breda en bonnet. — La fôte du 15 août. — Oà reparaît le bonnet que Lisette jeta par dessus les moulins, — Quelques casquettes jalouses. — Rose Pompon, étoile filante et soldat du Pape. —£0 Cavalier seul d* Andréa. — Pas de contradicHon /...ou le directeur du bal MoreL — Les Faucheurs de nuitf par M. Gourdon. -— Le docteur Noir, à propos de cancers.
— Ce qui passe et ce qui dure. — MM. de Rémusat, Yillemain, E. Legouvé et la séance académique. — M^* Taglioni, général de ballet, méditant sous sa tente.— • M. Latour (Saint- Ybars). — Nos compliments à Protin Varisto.
Paris, 2a aoûu
On nous accuse, dans certains petits journaux qui se croient littéraires parce qu ils ne sont pas poli-
— 250 — • tiques, d'avoir excité la chronique à la débauche. On nous représente comme le porte-queue de ces dames, comme le porte-étendard d'une invasion rigolbochique,
comme le trompette des grâces impures O Jo*
seph I depuis ton histoire, la nôtre est le plus mémorable exemple de l'aveuglement de certains accusateurs I
J'ai conspiré avec les mauvaises mœurs, comme M. de Lamartine conspirait avec l'émeute quand il était au pouvoir, c'est-à^ire comme le paratonnerre conspire avec la foudre. Il disait ainsi, et c'éits^t bien dit.
Le reproche que quelques-uns nous font n'est pas nouveau. Nous le recevons ea bonne compagnie, puisque l'écrivain de ce temps-ci le plus accusé de pactiser avec les désordres des sociétés impures n'est rien moins que l'auteur du Demi-Mande^ Alex. Dumas fils en personne. Pourtant, si l'on se donne k peine de chercher le sens général de s(m œuvre, on verra que lui aussi, loin de se jeter à corps perdu d^s les bras des sirènes, s'en est arraché violemment, et que, s'il est descendu dans les détails pittoresques de leurs cavernes, ce n'est pas en amoureux, ce n'est pjsis en adoûrateur, mais en peintre impitoyable et railleur.
« Le beau est la splendeur du vrai ; n ceci est du Platon. Arsène Houssaye, chargé l'autre jour, en sa qualité d'inspecteur des beaux-arts, de présider une distribution de prix à je ne sais plus quelle école de
dessin, a brodé tout soh discours sur cette définition heureuse. Il me semble que Ton pourrait dire avec non moins de raiscMi : « Le ridicule est la splendeur du faux, n
Le ridictQe, c'est la comédie elle-même. Étonnezvous donc que les auteurs comiques, voire les chroniqueurs, hantent le faux monde !
Mais il ne faut pas croire que ces fréquentations peu édifiantes troublent leur idéal ; au contraire, elles le raffermiraient plutôt. C'est Tétemelle leçon de rSote ivre montré aux jeunes Spartiates pour les détourner de s'abrutir par le vin.
Quand nous parlons des bals dû professeur polonais Markowski, quand nous signalons les brillants écarts chorégraphiques et les audaces de pied qu'il enseigne à^ la troupe de ses élèves, biches bondissantes, est-ce à dire qu'à notre avis la* mère lui doive conduire sa fille t Faut-il conclure que nous préférons les quadrilles échevelés à la contredanse modeste où la jeune fille donne, en rougissant, la main à son petit cousin 1 1l n'en est rien, je vous jure ; notts savons tout le cas qu'il faut faire des violettes, nous aimons* leur parfum, qui va au cœur ; mais nous cultivons les camélias, fleur coûteuse, fleur quasi-factice on nos climats et qui a toujours l'air d'être artificielle, ne sentant pas plus que si elle étidt en gaze, en tulle ou en papier. A côté des camélias et à la même température, s'épanouit gé-* néralemenfr à souhait la bêtise humaine» — chantée
par M. Jules Noriac, -— dont nous aimons à faire des bouquets. Le camélia est le symbole du monde en Ruolz ; or, nous venons d'établir que le ridicule était la splendeur du faux ; que Ton ne s'étonne donc pas et que Ton ne crie pas au scandale, parce que Ton nous a vu plus d'une fois un camélia à la boutonnière, et parce que nous nous sommes amusé à faire reluire des célébrités qui ne sont pas même en similor. Nous allions chercher dans les parages aventureux les éléments de cette comédie violente dont nous sommes épris et qui ne croît pas dans le sanctuaire respecté de la famille, précisément parce qu'elle, elle seide, est le vrai. Si nous étions aussi enfoncé dans les boues de la Bohême que quelques-uns ont l'air de le croire, loin de dépeindre avec un certain plaisir d'artiste et de curieux les singularités de cette contrée malsaine, il est probable que nous n'aurions rien trouvé à en dire. Les usages d'un pays ne sont pas drôles pour ses naturels. Soyez sûrs que dans ces vastes conceptions d'Eugène Sue, dans ces machines à moudre l'humanité entière comme un grain de café, dont la puissance n'a pas été retrouvée depuis, dans le Juif Errant ^ dans les Mystères de Paris, dans ces histoires sans fin où tous étaient acteurs, dont toufe étaient lecteurs, c'étaient la Goualeuse, la Bacchanale, le Chourineur et la Chpuette qui charmaient les quartiers aristocratiques, tandis que dcms les faubourgs on se délectait du prince Rodolphe, d* Adrienne de Cardoville et du nabab DjaUna.
Une portière ne voit rien de drôle dans les commérages d'une autre portière. Henri Monnier passe, photographie le dialogue de ces cancanières homériques, et voilà un groupe devant lequel le monde éclate de rire. Quel monde t celui des mansardes et des soussolsl — pas du tout, celui des palais, des hôtels, des élégances et des splendeurs, celui pour lequel on écrit spécialement ici.
Ah I messieurs tels et tels, que pas n*est besoin de nommer, — c'est déjà trop d'apercevoir quelquefois vos noms au bas de vos articles ! — vous nous traitez de chevalier de mauvais lieux ; je n'ai pourtant jamais dit de bien de vous ni de vos pénates.
Mais nous avons côtoyé bien des écueils, — en les fuyant après les avoir signalés, -^ et nous ne nous repentons pas le moins du monde de nos caravanes.
Sans ce goût pour les voyages d'exploration aux antipodes des lieux où nous sommes nés, aurions-nous vu, par exemple, commencer au théâtre de Belleville, dans les emplois d'ingénue, ce jeune amiral Emilie qui, récemmeiît, partageait à Catane avec Alexandre Dumas les honneurs d'un banquet offert par les bons * Siciliens, enthousiasmés des services rendus à leur ^ cause par l'auteur des Mousquetaires et son valeureux
petit compagnon î ^ J'ai déjà raconté en détail la carrière de ce brillant «- officier de marine, brillant non-seulement par l'or dont son uniforme est chamarré, mais aussi par l'éclat de
ises talents, •> la rapidité de son avancement le prouvé jusqu'à révidance. En effet, nous Tavons comm enseigne, puis nous vous l'avons montré lieutenant^ •— pour sa fête, <— il y a de cela quelques mois à peine. A présent, c'est un amiral. On ne saurait faire un plus beau chemin.
Dumas, plus fier d'avoir mis son amiral en scène que les Trois Mousquetaires et MorUe-'Cristo^ lui avait composé lui-même un délicieux costume mi-partie de femme et d'officier général, dont le banquet de Catane eut l'étrenne et contre lequel pesta le cuisinier. En effet, le jeune amiral, embarrassé dans ce nouveau mélange de broderies, d'aiguillettes, de dentelles et d'épaulettes, resta une heure de trop à se costumer.
Tout est bien qui finit bien; mais voyez un peu comme le destin répartit inégalement ses faveurs! Tandis qu'Emilie s'est envolée du théâtre de Belleville jusqu'aux plus hauts emplois de la marine, son ancienne camarade *de planches, M^'* Clém^tine, la perle des Délassements-Comiques, que les vacances de son petit théâtre ont mise, pour le moment, en disponibilité, joue dans la Poule aux cmfs dor^ du Cirque, le rôle d'un génie de troisième ordre I
Voilà bien les caprices de la déesse Fortune, plus aveugle que l'aveugle du Pont-des-Arts qui a tm passer devant lui tant d'académiciens parvenus ou en herbe I
Si nous ne nous arrêtions que devant les solennités cravatées de blanc, aurions-nous pu découvrir, comme
nous le fîmes à propos de la réouverture du Otje des Mille Colonne^, somptueusement restauré par son propriétaire Constant, que M. de Labédollière, un des bons rédacteurs du Siècle, n'était pas ce qu'un vaii) Yeuillot pense, et montrer le chansonnier sous le tar^ iinier politique 1 Enfin, la semaine dernière, une étude consciencieuse du bal Morel, à la fête du 15 août, nous a conduit à des résultats que nous*même nous ne soupçonnions pas.
Le bal Morel, dont on ne parle pas assez, est une des curiosités du Paris aventureux. Vous connaisses^ la grande tente qu'il vient planter successivement 4 toutes les fêtes publiques, tantôt à Saint-Cloud, tantôt à Saint-Germain, tantôt à Versailles, tantôt sur Tes-^ planade des Invalides, naguère aux Champs-Elysées. C'est un bal Juif-Errant que l'on trouve tantôt ici, tantôt là, et il faut n'avoir pas cinq sous dans sa poche pour s'en refuser l'entrée.
Mais combien de fois nous-mème y risquâmes-nous un pied sans nous douter que sous cette toile revivait, à certains jours, un souvenir reconnaissable des anti-ques Saturnales I Ces fêtes, vous le savez, étaient solennisées à Rome par ime grande et philosophique mascarade sociale : les maîtres, abaissés pour quelques heures, servaient leurs esclaves à table ; les laticlaves s'humiliaient; la pourpre s'étonnait d'obéir; les rôles étaient intervertis ; la ville entière jouait une comédie a travestissements. Ce devait être un grand spectacle»
Ce que Séraphin est à la Comédie-Française, ce que les Bouffes d'OfFenbach sont à rAcadémie impériale de musique, le bal Morel Test aux Saturnales romaines. C'est le 15 août; il est neuf heures du soir, neuf heures et demie ; le feu d'artifice est tiré ; la foule serpente autour des illuminations qui entourent les monuments et les promenades de colliers lumineux, de bracelets scintillants et de ceintures éblouissantes ; les saltimbanques font rage sur les tréteaux, jouant qui du fifre, qui du trombone, qui de la grosse caisse ; le pitre débite sa parade ; le charcutier en plein vent détaille ses cervelas ; les pots se vident dans la main des buveurs attablés et d'autant plus altérés qu'ils sont depuis plus longtemps attablés; ici, le tir à la cible ; là, le tir aux pigeons ; puis, les loteries, les tourniquets, les mirlitons, les pains d'épice, les croquignoles dont le caporal offre volontiers un quart à sa payse. Cependant, le bal Morel allume ses quinquets, ses lustres, si vous tenez à être très poli. Attention ! vlà, , . non pas le bataillon de la Moselle en sabots ^ mais le Quartier Breda en bonnet qui va envahir leHbal Morel I
Oui, vraiment, ces petites dames qui, maintenant, conduisent elles-mêmes leurs voitures sous les ombrages du bois de Boulogne ; ces fastueuses, dont la robe pourrait être appelée une comète de soie à cause de sa queue et de ses couleurs éclatantes; ces ambitieuses, ces prétentieuses, ces prodigues, rentrent chez elles, le 15 août, sur le coup de neuf heures et demie, et se
costument pour le bal Morel, et elles dépensent, ce jour-là» les économies de simplicité qu'elles ont faites pendant toute Tannée.
La robe 4 mdienne est d'ordonnance ; le bonnet est d'uniforme ; ô souvenir des temps envolés I le bonnet sur ces têtes habituées aux plumes, aux diamants I Un bonnet comme au temps où Ton était Lisette ! ce bonnet tout rond, tout uni, qu'on a jeté par dessus les moulins et qui vous est revenu, comme un corbillon enchanté, rempli de pierres, de pierreries et de louis d'or prêts à danser la polka, sur l'air si fameux des Filles de Marbre l
Pas un bijou, surtout I Les bijoux sont formellement interdits. Toutefois, depuis quelques années, le luxe envahissant tout, on a vu quelques furtifs grains de corail se faufiler dans la fête.
Les voilà ces insolentes qui se font modestes pour une heure, les voilà rendues à l'indienne natale. Une jupe trop étroite est de rigueur. Non-seulement l'étoffe est grossière, mais il a fallu économiser sur la quantité. Bref, c*est le réveil, pour rire, de la pauvreté. Hélas ! cela ne peut pas être la restauration de l'innocence. La toilette ne refait pas une virginité, mais elle rajeunit quelquefois ces cœurs blasés ; on en a vu qui, pour que la fête eût un lendemain, quittaient milord et, conseillées par leur petit bonnet retrouvé, revenaient au premier amour qui s'appelle Edouard et est garçon coiffeur dans le quartier de la Madeleine.
'Aussi les hommes sérieux, les messieurs posés, se méfient-ils de ces regains ; et, quand s'organise la partie du 15 août, plus d'un homme du monde, pour aller surveiller parmi les suggestions du bal Morel la poupée qui amuse sa vie, se coiffe bonnement d'une casquette enfoncée sur les yeux et va faire de la police domestique au milieu des quadrilles.
Ne me dites pas que je trace un tableau de fantaisie; est-ce que la célèbre Andréa, au risque d'humilier ses chevaux, ses livrées et son train, n'était pas visible au dernier bal Morel, en robe d'indienne bleue, faisant vis-à-vis à cette étoile qui avait filé : Rose Pompon î Elle avait si bien disparu, celle-ci, que le bruit faillit même courir, — s'il m'en souvient bien, — qu'elle s'était engagée dans les troupes du Pape. Si ce n'est elle, c'était... Toujours est-il que ce n'était pas elle, puisque la voici annexant au cancan, comme un Garibaldi chorégraphe, des hardiesses nouvelles et des poses aussi imprenables que n'importe quelle citadçUe de Messine, et pourtant prises à la minute, avant que la décence ait eu le temps de crier : Aux armes I voici Tennejni !
On attendait M""' Andréa au cavalier seul et j'ose dire qu'elle dépassa l'espoir même de ses plus chauds admirateurs formés autour d'elle en un cercle d'o^ctonados. Semblable à Espinosa, le prodigieux danseur des théâtres de boulevard, qui tantôt tourne comme un derviche et tantôt escalade le ciel en entrechats
ailés ; pareille à Montplaisir, W^^ Andréa s'éleva avec une force de ballon que Ton ne saurait trop admirer jusqu'au lustre à cinq branches qui éclairait le quadrille, et souffla une aune de ses lèvres roses, en cinq ascensions successives» les cinq lumières !
On était fier d'être Français en contemplant ce gracieux tour de force.
Le directeur des bals Morel n'est pas non plus un type à dédaigner. C'est un excellent homme, qui pousse sans relâche la société à la consommation des quadrilles. H a remarqué que parmi les habitués de son établissement les conversations dégénéraient souvent en disputes, et, comme il a les rixes en sainte horreur, autant qu'il est en lui, il coupe court aux en-
I tretiens qu'il voit s'animer ; la phrase favorite de ce pacificateur, lorsqu'il se voit forcé d'intervenir, est celle-ci : u Je ne veux pas de contradictions, » C'est
^ sonQtiosego...
\ — « Mais, Monsieur, il m'a appelée drôlesse.
I — « Pas de contradiction !.•• ça émeute, »
Si vous connaissez une femme du monde à l'âme saine encore, mais à la tête inquiète, dont l'imagina-
i tion aime parfois un peu trop à faire voile vers les côtes
I de la Bohême, il fallait la mener, le 15 août, à ce bal Morel. Les réalités qu'elle y eût vues eussent détourné, j'en suis sur, sa nature délicate des sentiers aventureux où les rêves se promènent d'abord en attendant le reste.
C est la photographie appliquée avec son effrayante précision à un cancer moral.
Le docteur Yriës, le fameux Docteur noir, qui n'était qu'un farceur et qui n'était même pas bon teint, avait la manie , quand il entreprenait la guérisoh d'un cancer proprement dit, de faire d'abord tirer le portrait du mal qu'il allait détruire, afin, disait-il, que Ton fut toujours à même de juger les progrès de la guérison, en comparant la maladie, revue et corrigée par lui quotidiennement, à l'image fidèle de ce qu'elle était à l'aurore du traitement. Ces jeux de la photographie et du charlatanisme étaient assez bien imaginés, et ne manquaient jamais de convertir le malade à une certaine foi dans son docteur exotique.
Où est le Docteur noir à présent 1 Où sont les neiges d'an tan 1 Paris se jette, comme vous l'avez vu, au cou du premier charlatan ou de la première bayadère venue. Cela dure une heure ou un an, et puis tout s'écroule. Le règne de l'esprit est plus solide, et quand il est de bonne race comme celui de MM. de Rémusat et Yillemain, qui faisaient jeudi les honneurs de la séance académique, il brave le temps dans son étemelle jeunesse.
On avait déjà entendu cet hiver, chez M. de Lamartine, la comédie dont M. Ernest Legouvé a fait connaître hier des fragments à ses collègues en immortalité et au public convié. La pièce est en vers, et vous savez déjà qu'elle se nomme Un jeune homme qui ne
fait rien. Le Théâtre-Français va nous jouer cela quelque jour.
Cependant la grande Taglioni s occupe du ballet qui nous est promis et où M"* livry dansera sur les airs de Jacques OfFenbach. Ce sera une triple fête à laquelle assisteront le père, la fille et les petits-enfants de rillustre et inimitable danseuse. En attendant le grand jour de la première représentation, c'est déjà un spectacle curieux offert aux amis de celle que Ton peut surnommer la Mars du ballet, que de voir la sylphide qui a ployé ses ailes, penchée sur un échiquier où des quilles en cmvate noire figurent les premiers sujets ; où la cravate bleue distingue les coryphées, où la cravate rose signale les dames du corps de ballet. M"* Taglioni, semblable à un général d'armée qui organise d'avance, sur sa carte, la bataille qu'il va livrer, se joue ainsi son ballet à elle-même, groupe ses personnages, masse ses figurants et combine les enchantements qui nous seront offerts.
Le Gymnase a joué sa Folle du logis avec un succès qui ne sera jamais assez grand pour ce que je souhaite à ce poëte honnête homme et généralement peu chanceux, M. Latour ( Saint- Ybars). La première représentation a eu lieu au bénéfice des chrétiens de Syrie.
A ce sujet, les spectateurs qui ont de la mémoire, se rappelaient que M. Latour Saint- Ybars, ayant naguère composé un beau drame en ver.s qui s'appelait
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le Syrien^ semblait tout naturellement désigné pour cette manifestation charitable et syriaque.
Je ne peux pourtant pas finir ce feuilleton sans rendre un hommage bien senti à M. Protin, entrepreneur de mariages et, par conséquent, rival du fameux M. de Foy, dont la réclame s'étale, en ce moment, à la quatrième page de différents journaux. Ce M. Protin, après avoir énuméré, avec la modestie ordinaire au genre d'industrie qu'il exerce, ses titres à la confiance des familles, termine son annonce par cette mention qui a dû aller droit au cœur du faubourg Saint-Germain :
« Jf . Protin, ayant parmi sa clientèle un grand nombre départis defortwie secondaire^ va profeter de
LA. SAISON d'été pour LES SATISFAIRE. A l'aVENIR, IL DÉ- SIRE SB RESTREINDRE A DES BiARIAGES d'uNE POSmON DE FORTUNE SUPÉRIEURE. »
Quel aristocrate que ce Protin I
H va expédier son fretin pendant l'été, et se vouer désormais tout entier au service des grands qui s'en réjouissent.
La question qui se présente et qui inquiète le noble et opulent faubourg est celle-ci : «« Comme nous n'avons pas eu d'été, M. Protin, qui devait liquider les petites gens à la faveur de Tété, aura-t-il pu mettre à exécution ses projets ambitieux qui font joliment la nique aux principes égalitaires de 89 ? »
xrv
SoiiHAiBB : Un mot du comte Joseph de Maistre.— M. Cléon Oaloppe d'Onquaire, soyez le bienvenu à TOdéon ! — Ce que Ton ûiit surtout en ce mois d'octobre. — M^^ Karoly ou la nouvelle Rachel. — Uopinion de M. le comte de Momy. — Les gens vertueux de province, — Gresset et M. Galoppe d'Onquaire on deux enfants d'Amiens. «• Petites habitudes d'un grand homme. — Un poëte de cinquante ans, la femme de quarante ans et une bouteille d'encre bleue. — M"* la baronne Vigier qui fut Sophie Cruvelli. — Réouverture des Italiens; M^^* Battu et Gaidoni. -* Les Arpi» du chant : Pancani et Niemann. — Les Délassements-Comiques et le Théâtre-Fran-
^ çais. — Les Mémoires du Bœuf'Gras, — La Considération de M. Camille Douoet et celle de H. X***. — La nouvelle pièce de M. Angier ou une batterie de canons rayés. — Par qui elle sera servie. — Un trio de plumes. — Insigne et enseigne de l'honneur. — Les féeries et leur suooès. — La dame aux trapèzes ou enf<mcé Léotard ! •— Histoire d'un quadrille. ^-^ Il n'y a pas de levage. — L'indigestion dont soufire M. Dumas fils et que quelques tasses de thé ne dissiperont pas. — MM. Alexandre Dumas père et C*, tailleurs «n chemises ronges.
Paris, 5 oclobra.
De Maîsfae, le grand ëcrivaîn, le catholique sansquartier des Soirées de SairU^Pèterjhmirg^ a inscrit
quelque part cette pensée, dont j'altëre la forme : « Je ne sais pas comment est faite lame d'un scélérat; nuus quand je regarde dans mon âme, qui est celle d'un honnête homme, elle me fait horreur. »
Eh bien I nous autres, nous qui sommes évidem* ment gens de plaisirs, nous assistions avant-hier à la première représentation, — à l'Odéon! — dune comédie nouvelle de M. Cléon Galoppe d'Onquaire ( ce littérateur distingué s'appelle Cléon de son petit nomi). Mardi, le Théâtre-Italien ouvrait ses portes, nous étions également de la chambrée des élus. Que nous manque- t-il pour être homme de plaisir? Absolument rien, penseront d'après cela les naïfs que la perspective ou le souvenir d'une soirée au théâtre amuse déjà trois semaines avant, amuse encore trois semaines après l'échéance. Donc, c'est convenu; nous volons de fête en fête ; nous ne savons pas ce que c'est que la vie d'un homme qui s'ennuie; mais, quand nous contemplons la nôtre, qui est celle d'un homme qui s Camuse, nous ne pouvons retenir un long bâillement.
On bâille beaucoup, à Paris, ce mois d'octobre.
On ne peut pas toujours parler de l'été qui est mort sans avoir vécu, du pauvre M. de Pimodan, du général Garibaldi et du général de Lamoricière. A la longue, c'est plus qu'ennuyeux, c'est agaçant. Il y a bien des gens qui essaient d'opérer une diversion en jetant sur le tapis le nom de M"* Karoly, une tragédienne de a plus nouvelle couvée et déjà, à ce qu'ils affirment, de
la plus haute volée ; une Rachel qui sort de sa co« quille ! Comme il s'agit de l'Odéon, où cette merveille est éclose à la douce lumière ^e la rampe, on aime mieux généralement croire les enthousiastes sur parole que d*y aller voir ; ce qui fait jusqu'à présent à THermione du Second-Théâtre-Français plus de célébrité que de spectateurs. Je dois toutefois à la vérité de déclarer qu un personnage qui passe pour très-compétent dans les matières artistiques, M. le comte de Morny , s*est dérangé pour la jeune tragédienne et est revenu enchanté de son voyage sous les portiques odéoniens.
Il serait plaisant qu'il nous naquît une tragédienne au moment juste où les derniers tragiques semblaient désespérer du salut de leurs dieux, où Ponsard passait à la fantaisie et au Vaudeville, où Latour -Saint- Ybars tâtait du vaudeville au Gymnase.
J'irai voir, — à TOdéon, puisqu'il le faut, — cette Karoly. Mais, j'y songe ! les plaisanteries sur le théâtre lointain que M. de la Rounat dirige avec tant de tact ont bjaa être usées ; sérieusement, n'aurais-je pas mieux fait de louer une chambre dans le Quartier- Latin, où la pièce de M. Galoppe d'Onquaire nous avait attiré, où M^^® Karoly devait nous sitôt ramener? Je vais perdre tout mon temps en allées et venues.
Je le répète : le poëte des Geiis vertueux de pro^ vince, représentés avant-hier avec succès à l'Odéon, M. Galoppe d'Onquaire, s'appelle Cléon, ce qui le
distmgue à un haut degré parmi ses eontemporains. Pour ma part, je n'ai jamais comiu que deux Cléon : le Méchant, de Gresset, et puis M. Galoppe d'Onquaire, dont la manière d'ailleurs est plus voisine du chantre de Vert-Vert que de M. Victor Hugo. De plus, M. Galoppe d'Onquaire est d'Amiens, comme Gresset. On a généralement la manie d'être avide de détfidls intimes sur les grands hommes ; je vous révélerai donc que M. Cléon Galoppe d'Onquaire est lié avec M. Pitre-Chevalier; qu'il porte généralement à la maintme badine très-flexible qu'il fait tourner, ployer, virer comme ses Alexandrins ; qu'il use plus d'escarpins que de bottes et de bottines, et qu'il a dû son plus grand succès de théâtre à une bouteille d'encre bleue. Du reste, parfait galant homme.
Oui, c'est à une bouteille d'encre bleue que la Femme de quarante ans, le chef-d'œuvre de notre poëte picard, aujourd'hui âgé de cinquante ans, dut d'être jouée et partant applaudie à la Comédie-Française, en novembre 1844. Voici l'histoire : le manuscrit reçu, et depuis longtemps, languissait en attendant son tour, qui peut-être se fut fait bien attendre, lorsqu'un jour, en furetant dans les cartons, une autorité qui avait le droit et le devoir de ces investigations, fut attirée par le beau bleu de l'encre que le copiste de M. Cléon avait employée. Les entrepreneurs de spectacles sont souvent fatalistes comme les joueurs, surtout lorsqu'ils perdent. En ce temps-là, la grande
Bachel vivait, et pourtant le théâtre de la rue de Richelieu n'était pas encore le californien seigneur que nous voyons aujourd'hui. Le directeur écouta la voix d'en haut qui lui parlait par cette encre voyante et frappante ; il tira le manuscrit des limbes et le porta sur la scène, où son succès fut éclatant et productif.
Nous avons revu mardi, à la réouverture des Italiens, celle qui fut Sophie Cruvelli. M»"® la baronne Vigier était épanouie et rayonnante sous un diadème éclatant et, d'une première loge, contemplait la scène où nous l'avons tant applaudie naguère, surtout à ses débuts dans YEmani de M. Verdi. Quelle voix puissante et quels beaux bras cette Dona Sol jetait dans le drame des passions combinées de Verdi et d'Hugo ! Je donnerais quelque chose pour savoir si Tâme de M"*® la baronne Vigier n'a pas tressailli en se retrouvant dans ce cercle de lumières et d'harmonies dont elle fut le centre et où elle n'est plus qu'un des points de la circonférence.
Cependant, M^*« Battu et Gardoni, quoique troublés par le nouveau diapason, chantaient avec infiniment de charme et d'élégance, devant une assemblée nombreuse et très-parée pour la saison, le vrai chef-d'œuvre de Bellini, la Sonnambula^ où l'inspiration coule, sans jamais tarir, entre deux rives fleuries, sur un lit de douces mélodies. Dans les couloirs, l'entr'acte venu, on s'entretenait des prochains débuts de Pancani, ténor nouveau , venu à Paris et spécialement en-
gagé pour les rôles de force, comme M. Niemann à rOpéra. Nous verrons lequel des deux soulèverar le plus de notes éclatantes à voix tendue 1
Maintenons, s'il vous plaît, les droits de la littérature en face du biceps quelquefois trop célébré des athlètes du chant. Il est trop vrai que les Délassements-Comiques, dépossédés de TEldorado qu'ils avaient cru tenir, errent, en ce moment, à la recherche d'une salle, ce qui désole les amis des bonnes lettres ; mais la Comédie-Française ferait, au besoin, de son mieux pour nous consoler du silence des Délassements. Tandis que ceux-ci répètent sous la tente une grande féerie en vingt-deux tableaux dont le titre vous a de loin une assez suave odeur de marivaudage : les Mémoires du Bœuf Gras, le Théâtre-Français s'occupe de la Considération de M. Doucet [et de l'œuvre de M. Augier, dont j'ai eu la bonne fortune d'entendre une lecture. La Gaêlana de M. About viendra ensuite.
Il y a quelque temps, un gros homme qui passe pour avoir plus d'argent que d'honneur, rencontrant ce fin et bienveillant esprit qui a nom Camille Doucet, crut devoir lui demander, avec certain ton d'importance olympienne qui est dans ses allures, des nouvelles de sa pièce. C'était avant qu'elle fut en répétition.
— « Eh bien I M. Doucet, quand nous donnerezvous la Considération?
— 2€0 — — « Ah ! répondit le poëte au parvenu qui fut trop peu scrupuleux sur les moyens de parvenir, vous l'attendrez encore longtemps, — la considération. »
La Considération de M. Camille Doucet passera à la fin du mois et nous aurons alors le plaisir d'applaudir à une belle œuvre ou, tout au moins, à une belle tentative. Il ne faut pas un médiocre courage pour aborder, en ce temps-ci, la grande comédie en cinq actes et en vers 1
Ce que je sais le moins de la pièce de M. Augier, c'est son titre, mais j'affirme qu'elle est d'une force et d'une hardiesse qui surprendront même de la part de Tauteur des Lionnes pauvres et du Mariage dO^ lympe. Il a pris en main le fouet aux triples lanières, et il le fait claquer, avec une verve qui tient de l'emportement, sur nos plaies vives. Mœurs publiques et privées, il a tout flagellé cette fois. Sa pensée descend dans l'arène armée en guerre. Sa phrase a des lueurs d'épée vengeresse. En morale et même en politique, il aborde tout avec une vigueur de raison et une crânerie d'expression! Je vois d'ici telle tirade, si elle arrive intacte et sans retouche devant le parterre, faisant des trouées, comme un boulet, dans la foule balayée par cette comédie, qui ne saurait être mieux comparée qu'à une batterie de canons rayés.
Cette artillerie sera servie par tout ce que la Comédie-Française compte, ou peu s'en faut, de talents aguerris, en hommes surtout ; on y fera donner ensem*
ble Provost, Sarnson, Got, Dressant on Leroux, Ré* gnier. N*est-<» pas là ce qu'on appelle tme distribation formidable? Les deux rôles de femmes sont donnés, pour le moment, run à Madeleine Brohan, l'autre à DelphineFix;mals ce n'est pasune raison pour qu'elles les jouent. Souvent femme varie. . . Il y a dans la pièce trois journalistes, pas im de moins, toute une rédae« lion I Ce trio de plumes sera représenté par Brassant, — le rédacteur honnête, — Régnier et Monrose, condottieri de récriture, reîtres et lansquenets de la polémique, dont la vaillance est au plus offrant. Le troisième acte de la comédie s'ouvre par un dialogue instructif entre Régnier et son compère et débute à peu près ainsi :
— - « Que dirais-tu si on te disait que je viens de refuser les présents d' Artaxercès %
— « Je dirais qu* Artaxercès est un pingre. » Voilà, par exemple, une exposition qui s'annonce moins pompeusement que celle àUphigénie en Au^ lide :
Ouï, c'est Agamemnon, o'est ton roî qtd t'éveille; Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
Maïs, nous sommes loin du siècle louîsquatorzien où jusqu'à Prête-moi ton mouchoir, le théâtre disait tout noblement, et le rédacteur en chef de la Cùm^ dence publique n'est pas le roi des rois^ D refuse
pôtirtant, en monarque superbe» soixante imUé francs qu'on lui offrait pour prix de son silence on de son éloquence dans une grosse question. H refuse, -^ mais n'admirez pas trop son désintéressement, — Il refuse conmie on recide pour mieux sauter 1 Alors, il est invité à cttner chez le ministre, et il espère bien trouver sa serviette nouée avec un bout de ruban rouge.
— •• L'insigne de Thonneur I
-*— « Non, l'enseigne, » riposte le camarade, qui n'est jamais au dépourvu.
Ce-ci soit dit pour vous donner une idée du ton, de l'allure et des trente-deux dents avec lesquelles vous verrez mordre cette satire dialoguée.
On pourrait» dès aujourd'hui, commettre l'indiscrétion plus au complet et vous analyser en entier l'ouvrage ; mais, ce serait déflorer votre plaisir à venir, sans compter que l'auteur aurait le droit de se plaindre. On vous dit donc seulement aujourd'hui : Ouvrez vos yeux, préparez vos oreilles; ce sera un grand événement, peut-être une grande bataûUe. Pour moi, mon opinion est faite dès aujourd'hui : c'est le coup le plus audacieux que le théâtre moderne aura frappé encore. Que sont, en eflet, sous le rapport de la hardiesse, les peintures du demi-monde et les Albertines de M. Dumas fils, en comparaison de certaine liaison consacrée par le temps, reconnue par la société, calquée sur les mœurs du monde des Champs-Elysées, au beau milieu de laquelle vous transporte M. Emile
Augier en ce nouvel ouvrage qui datera dans sa glo« rieuse carrière. Vous verrez ! vous verrez I
En attendant, pour secouer le poids de cet ennui, pour dissiper ces brouillards d'octobre dont je parlais ' en commençant, le remède que conseillent avant tout les médecins bien appris, c'est un voyage au pays des féeries qui régnent le long du boulevard. L'un arbore sa Poule aux œufs d'or; l'autre brandit son Pied de mouton. La vogue est à ces ouvrages de plus de trucs que de littérature et je le conçois sans peine. Il est tout naturel, quand on est las des réalités et des trivialités en habit noir et en robes à queue, d'aller chercher des distractions dans le monde souriant, ailé, court-vêtu des génies et des fées. Ce qui est surprenant, au contraire, c'est que l'homme prenne jamais plaisir à retrouver sur le théâtre la reproduction exacte des costumes et des misères qu'il a portés et supportés toute la journée et qui l'attendent au logis. La comédie réaliste a certainement tort, à ce point de vue, devant la raison, et la logique explique bien plus naturellement le succès et le but des spectacles sans queue ni tête qui font oublier à l'esprit ses maux, comme le chloroforme semble ef&icer les siens pour le corps.
Le Pied de mouton surtout jouit d'une vogue immense. Cinq cents représentations ont passé sur l'œuvre de Martainville sans en altérer sensiblement les attraits. M. Marc-Foumier songea un moment à inter-;
caler dans son spectacle quelque chose qui eût assuré* ment fait courir tout Paris : à savoir une femme vol- * tîgeant, comme Léotard, de trapèze en trapèze. On avait sous la main cette amazone, et elle ne demandait qu'à entrer dans la lice.
J'en demande pardon au jeune héros du Cirque ; mais du moment que l'on eût vu une femme, une simple femme, une vierge timide, une personne du sexe délicat, à qui nous devons notre mère et aux pieds de laquelle M. Legouvé nous prie de tomber, du moment que Ton eût vu M^^« *** (la famille me prie de ne pas révéler son nom ! ) imiter les^rodiges aériens de Léotard, celui-ci tombait de cinquante pour cent dans Topinion des amateurs. Un peu plus, on lui eût soutenu qu'il n'est ni plus difficile, ni plus périlleux de voltiger comme il voltige que de faire à cloche-pied le tour de la colonne Vendôme. Une femme ! à la bonne heure ! de la part d'une demoiselle, ce jeu des trapèzes restait admirable et vraiment miraculeux ; mais chez un homme, espèce forcée, au nom de son menton velu, d'avoir plus de courage que la femme, cela devenait une plaisanterie à laquelle les badauds s'étaient laissés prendre trop longtemps.
De la sorte, la gloire du jeune Léotard s'en allait en fumée. Heureusement pour ce mortel que la fortune favorise décidément, M. Marc-Fournier réfléchit, — les directeurs de théâtre sont forcés de beaucoup réfléchir, et, réflexion faite, renonça à son projet de
fâninifier les trapèzes au bénéfice de la Porte-^aini» Martin. Un prenûerpoint l'arrêtait d'abord surle seuil de cette tentative : comment aurait*on habillé la dame* aux trapèzes t Les acrobates mâles sont admis à se présepter devant une assemblée de personnes des deux sexes, dans le simple appareil d'un Ihaillot collant. On y ajoute bien quelque diose, outre les brodequins, mais peu de chose. Pour une Léotard femelle, la même tenue ne paraissait pas suffisamment étoffée. Il est certain qu'un parterre d'hommes crierait : Oh\ ohl A une femme paraissait devant lui — ou au-dessus de sa' tête, pmsqu'il s'agit de haute voltige — dans le coS"' tume que le jeune Léotard porte tous les soirs sans choquer ses admiratrices le moins du monde. Faut-ii en conclure —-j'en ai envie — que dans une assemblée de spectateurs, la moitié la plus pudibonde est encore odle du coté de laquelle la barbe sert d'enseigne à la toute-puissance 1
Cette question de costume c'était une difficulté ac«> cessoire avec laquelle il y eût eu, en somme, des accommodements ; mais la véritable raison qui empêcha d'une manière absolue l'intervention de la dame aux trapèzes dans le Pied de Mouton rajeuni et rafistolé, la voici : il était plus que probable que la courageuse rivale de Léotard produirait, dans le camp des hommes, les mêmes violents ravages d'admiration que celui-ci suscite dans le camp des dames. Pour être reine de la gymnastique, on n'en est pas moins femme ; qui
pouvait réponidré au directeur qu'ello eût toujours plané incombustible au-dessus des feux qu'elle aUu<* maitt Les directeurs n'ont pas le droit, — et Us le regrettent, -^ de faire enterrer vives, comme la pauvre Norma, celles de leurs vestales qui ont laissé éteindre le feu sacré, queique rien ne soit plus contraire à Tordre et à la marche du répertoire. D'un côté, immi«* nence et accumulation de périls, de l'autre, faiblesse de la répression, il était à craindre qu*il y eût, de la partde la dame aux trapèzes, des oublis suivis de résultats %fUére$Manis, qui auraient suspendu le cours des repré* sentatioDS. Une pareille actrice, une Xiéotard n'est pas de celles que l'on double aisément, non ! La pièce ris^ quait donc de n'être parée de cet excitant attrait qua pour s'en trouver bientôt privée ; le succès eût été blessé au coeur par la retraite possible et pour neuf mois 1 de ' la dame aux trapèzes ; on a jugé plus sage de se passer d'elle tout à fût et, jusqu'à nouvel ordre, de pas parler d'elle du tout au public»
J'ai recueûU, aux répétitions du Pied de mwton^ un de ces propos lumineux comme la libre parole de$ coulisses en charrie plus d'un et que nous aimons* BOUS, à fixer dans notre feuilleton, autant que d'autres se plaisent à ramasser le soir un ver luisant qu'ils attachent à leur chapeau de campagne. Il faut vous dire qu'aux susdites répétitions on eut d'abord toutes les peines du monde à faire marcher certain quadrille ri*golbochique pour lequd M. Benuu;d Latte avait
— iTG — cependant ëcrëmé les bals publics. Malgré sa belle composition, ce quadrille ne battait que d'une aile. Pas d*entrain, pas de hardiesse. Les régisseurs y perdaient leur latin. Comme après tout ce n'est pas leur métier, à la Porte-Saint-Martin, de régler des danses de ce caractère, on appela en consuHation, deux docteurs ès-fantaisies cancanesques , deux autorités : M. Sari, directeur des Délassements-Ciomiques, et Oscar, son régisseur. Ils mirent loyalement leur expérience au service de Yimpresario in angvMie de la Porte-Saint-Martin. Tout fut vain. Le quadrille était décidément mou ; la voix même que M. Planté élevait pour engager ces demoiselles à s'animer, retombait comme un aiguillon impuissant.
Tout à coup, l'une des ingénues du quadrille donna le mot de cette étrange torpeur de la compagnie : << A quoi bon l'entrain, dit-elle, quand il n'y a pas de levage! «
Pour l'intelligence du mot, reportez-voijs au jeu de la bataille, délices de notre enfance. Là, quand la dame de cœur ou de carreau, de pique ou de trèfle se trouvait jetée sur le tapis, il lui fallait, pour qu'elle fît une bonne levée, la rencontre d'un valet. Alors, comme elle le levait et l'enlevait triomphante et victorieuse ! Pas de rencontre avec un valet, pas de victoire pour la dame, aux yeux de qui les basses cartes sont un trop maigre butin pour compter.
Pas de levage, pas d'entrain. Pas de valet de cœur, pas de levage. A }a première représentation, la salle
était, au contraire, toute peuplée de valets de cœur, de carreau, de pique, en veux-tu en voilà ; les dames du quadrille se sont surpassées.
n n'y a pas de levage, Savez-vous que derrière la vulgarité de ce propos une grande vérité se cache, une vérité philosophique, une observation d'une portée générale et assez semblable à cette parole d'un magistrat qui disait toujours : Où est la femme î lorsqu'il avait à instruire le crime d'un homme.
« L'homme s agite, la femme le mène ; *• ceci a été dit par Arsène Houssaye ; mais ce n'est que la moitié de la vérité ; voici le reste : la femme s'agite, l'homme la mène.
Quand il s'agit d*un homme, où est la femme 1
Quand il s'agit d'une femme, ouest l'homme t
Sans le choc des deux éléments, pas d'étincelle, pas de quadrille, pas de levage.
Voyez des hommes d'esprit qui causent entre eux, ils se relâchent, ils s'abandonnent, comme tout à l'heure ces femmes qui dansaient entre elles et sans spectateurs. Mais vienne à poindre à l'horizon une robe, une seule robe; aussitôt ces rois de cœur, fainéants naguère, se redressent, aiguisent leur esprit, afiilent leurs moustaches, et les voilà qui, caracolant à . Tenvi, s'apprêtent à faire la levée de la dame.
Au théâtre, dans la littérature, il y a des livres et des pièces mâles et des œuvres femelles. Les productions de l'esprit ont chacune son sexe. Les unes lèvetU
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les femmes, les autres les hommes, û vcSik la clef dé bien des succès.
Si le temps et Tespace ne manquaient, nous aurions pu nous amuser à appliquer ces principes à quelques succès populaires, et notamment à ceux de MM. Du-« mas père et fils, dont il fieuit toujours parler puisque la vogue qui est toujours attachée à leurs personnes et à leurs écrits ne cesse de les désigner à Tattention.
L'auteur de la Dame aux Camélias vient de revenir à Paris, n arrive de Saverne. H avait été donner la main à M. Edmond About dans son castel. Il comptait s'arrêter vingt-quatre heures chez ce confrère ami ; mais sa santé en a décidé autrement. Il n'a fait que toucher barre. Malgré sa constitution d'athlète, dont la bonne apparence ne s'altère pas, M. Dumas fils est en proie à des dégoûts, à des malaises et à de cruelles insomnies. H a si l'on peut ainsi parler, une indigos* tion de la vie et de rbumanité, et ce n'est pas quelques tasses de thé qui le guériront. Il a regardé autour de lui d'un œil trop perçant et il a trop réfléchi sur ce qu'il avait vu. Il faut des illusions à l'homme comme il lui faut de l'air, du pain et de l'eau. M. Dumas fils étouffe faute d'une fenêtre ouverte chez lui dans la di-« rection du bleu ; voilà son mal.
Le père, en revanche, se porte comme un. roc et • soutient avec une inaltérable gaieté son rôle multiple dans la révolution napolitaine. J'apprends que nonseulement les honneurs ont plu sur lui, comme vous le
saviez, maisaossi que son escarcelle des Danaïdes a pii trouver là-bas à se remplir. Au titre éclatant, mais éphémère, de directeur des musées, il a joint le privi?^ lége plus solide de fournir de chemises rouges les garibaldiens. Alexandre Dumas tailleur 1 11 ne manquait plus que cette lucrative incarnation à la liste déjà longue des physionomies successivement revêtues par le grand homme.
Oui, il paraît qu'à son bénéfice il a été nommé fournisseur général de chemises rouges dans ,un pays qui les consomme avec enthousiasme. Aussitôt, il écrivit à M. Godillot, Tentrepreneur des fêtes publiques parisiennes, qui devint son collaborateur, son Maquet, en cette afikire qui n'est rien moins que littéraire. M. Godillot expédia là-bas force machines à coudre qui confectionnent les fameuses chemises en liioins de temps encore qu'Alexandre Dumas n'en met à coudre deux lignes ensemble. Or, c(mime la demande de cet article à la mode afflué toujours, c'est une fortune..
SomCÀiBB : Dans le tar^et delà Revue des Deux'Mondea va Yaadeyille, il a été perdu tin juif par Rédemption,'^ M. Octave Feuillet ne croit pas assez à son alchimiste. — Comme quoi Balthasar Claes n*est pas mort. — En plein Paris du dix-neuvième siècle, le colonel Roger, alchimiste. — Comment il avait trouvé la pierre phUosophale et l'était pour son marchand de vins. — Mort du colonel Roger; pâmoison et vision d'une dame à un dîner de sceptiques rapprodxé du fameux souper de Cazotte. — Oh I la foi 1 — Oratio pro domo, — Belle âme de Manè. — Défions-nous des efiusions de nos belles âmes. — Ce que nous apprend Pusage du monde. — Une page de Balzac et les salons du professeur Markowski. — Le bien et le mal que Ton a dit du vin de Champagne. — M. Deschanel. — MM. Xavier Aubryet père et fils. — La circulaire du préfet de police sur les bals publics. •— Ostracisme du grand écart. — Le pied de ces dames assimilé à celui des agents de change. — H n'^ a rien de changé en France, il n'y a ^'une circulaire de plus. — La danse des échecs. — « Aimez- vous la... Finette f On en a mis partout. » — M. Bernard Latte. — M. Edouard Clément. — Souvenir de Hemani à propos d'un pugilat, r- Le salon des fleurs aux Tuileries. — M. Chaplin. — La mort de Géricault et celle de Decamps. — n faut qu'il nous reste au moins une copie des beaux tableaux qui s'en vont comme le Radeau de la Méduse, — Garibaldi et Alexandre Dumas en nourrice chez le père Enfantin. — La tête et le képi du général de Lamorioière, — Un mot d*Ann«nd Mar-
rast. •— La famille Riqnetti de Mirabeaa. — M"* la princesse de Bauffremont, — Mariages : M*** de Eervéguen ; M"« Augusta Collas. — Le bout de Pan de M"* Roger de Beauvoir et le bracelet de M** de P***. — Histoire de la dame au camphre.
Paris, 26 octobre.
M. Octave Feuillet, cet écrivain de beaucoup d'esprit et d'encore plus de nerfs, a mis dans la pièce que le Vaudeville vient de jouer : Rédemption, un personnage étrange, au rire satanique, un vieillard penché sur ses alambics et ses fourneaux, qui s'appelait Isaac Zaphara dans le proverbe imprimé, et qui répond mamtenant au nom de Wolfram Mathéus. En passant du livre au théâtre, ce vieux mécréant a perdu sa nationalité; il était juif, il n'est plus rien ; il est de la patrie des marionnettes. J'avoue que je ne compris pas d'abord la raison de cette déraison et j'étais prêt à m'écrier : « Il a été perdu un juif dans le trajet de la Revue des Deux^Mondes au Vaudeville ; récompense honnête à qui le rapportera chez M. Octave Feuillet I »» lorsqu'on me fit observer que le Vaudeville est situé place de la Bourse, et qu'Isaac Zaphara, malgré les tourniquets honnis par M. Mirés, avait évidemment quitté son rôle dans Rédemption pour aller en prendre un autre plus lucratif dans le temple de la spéculation.
D'ailleurs, il n'importe guère ; Isaac Zaphara ou Wolfram Mathéus est sorcier et alchimiste, voilà le fond de sonlnétier. Puisqu'il est athée, il n'a pas be^
soin d'être juif. Le mal est son but et, pour ainsi dire, son paradis ; la science et For sont ses moyens d'arriver à la toute-puissance dans le mal. Il vend des poisons pour rame et pour le corps, il tient boutique de conseils pervers, de fioles de damnation et fait généralement tout ce qui concerne son état de missionnaire de Satan sur la terre. Ce bonhomme {les Furies s'appelaient bien Euménides par antiphrase ) n'a qu'unô faiblesse : il croît à la pierre philosophale et il la cherche au fond de ses creusets ; mais, soyez sûr qu'il n'y met pas bouillir ses propres capitaux. Il fait commanditer [ses soufflets par la crédulité publique. Son or à lui il l'enferme par sacs et par tonnes dans les entrailles de la terre, et il la trouve bien heureuse, et il est jaloux d'elle lorsqu'elle entr'ouvre son sein pour recevoir le bien-aimé de l'avarice.
M. Octave Feuillet ne croit pas assez au côté alchimiste de son bonhomme. Il lui semble invraisemblable qu'il y ait encore en plein dix-neuvième siècle, des disciples de la philosophie hermétique et des chercheurs d'or qui rêvent la Californie sur leurs fourneaux. Maurice, parlant pour l'auteur, s'étoïine outre mesure de «« ce squelette d'alchimiste qui trottine à ses yeux ébahis. »» Bah ! comme si la race des Balthazar Qaës était éteinte I Je sais une ville de province qui n'a pas trente mille âmes et où la recherche de l'absolu tient quatre fanatiques courbés et pâlis sur ses problèmes. A Paris même, sans aller quêter ailleurs nos exemples,
n*avons-tio1is pas vu mourir, U y a quelques années, un vieillard, presque un centenaire, qui faisait profesdon d'alchimie et dont la cuisine ne manquait pas d^adeptes.
C'était un militâîre retraité. Il s'appelait le colonel Roger et demeurait rue de l'Université. Je me souviens parfaitement et je n'invente rien. îl avait grande mine, belles manières, logement somptueux. Son entretien était des plus attrayants, comme il arrive à ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup retenu et qui savent assaisonner leurs récits de ce je ne sais quoi qui plaît aux hommes ^t aUx femmes en même temps. Quoique son train fût enviable, on né lui connaissait ni biens au soleil, ni rentes sur le grand-livre. Il avait pour toute fortune apparente sa retraite de colonel, ses domestiques rapportaient qu'on lui voyait recevoir beaucoup de visites considérables et opulentes ; du reste , au lieu d'être vis-à-vis d'elles dans l'attitude d'un inférieur ou d'un obb'gé, il semblait, au contraire, qu'il fût une manière de demi-dieu pour ses visiteurs qui le saluaient très-bas et l' écoutaient bouche béante quand il parlait.
Lô colonel Roger soufflait, voilà le secret de ses ressources et du prestige qu'il exerçait sur les initiés.
Il soufflait et ne se ruinait pas, au contraire!
Personnellement, l'alchimie n'abrégea ni ses jours, ni sa fortune, au contraire ! au contraire I
Le métier d*alchimiste, tel qu'il l'entendait^ à
pourtant des rigueurs à peu d'autres pareilles. Ainsi, notre brave était forcé de boire du vin à vingt -cinq francs la bouteille (le pauvre homme! ) pour épurer son fluide, âme de ses opérations. Le fluide, c'est lor du sang, avait-il coutume de dire aux gens dignes de le comprendre.
Cependant, les profanes le raillaient. On ne respecte rien en France I Un beau jour, dans un dîner où les incrédules dominaient, on se mit à parler, entre autres sornettes, des fourneaux du colonel Roger. Un sceptique donna le branle, les autres firent chorus. Une jeune dame, sans plus, s'abstint de prendre part à l'hilarité générale. Elle restait là, silencieuse et recueillie, comme Cazotte au fameux souper où voltairiens et voltairiennes de la cour se gaussaient de Dieu et des saints, jusqu'au moment où l'auteur du Diable amot/r^^a: interrompit les rires par sa sanglante vision de l'avenir que la révolution réservait à tant de têtes rieuses, frivoles, poudrées et charmantes.
La dame protestait donc par son silence contre les brocards auxquels le nom et le prétendu art du colonel Roger servaient de cible. Tout à coup, on la voit tomber en pâmoison ; on s'empresse, on la relève, on la rappelle à la vie, et avec quelle stupéfaction n'entendon pas sortir de sa bouche les paroles suivantes :
— '** Le colonel Roger vient de mourir, et son âme, ' en passant près de moi, m'a touchée de l'aile et m'a dit de vous dire : — Croyez, aimez, ne raillez pas. »
On crut généralement autour de la table que la dame était folle ; mais, quand on a cette opinion-là de sa voisine, le savoir-vivre vous enseigne à ne pas lui en faire part. Les convives s'inclinèrent poliment, comme en signe d'assentiment et de condoléance, et passèrent à un autre sujet de conversation, tout en se disant que: le colonel se portait comme le Pont-Neuf, mais que le cerveau de la jeune dame était bien malade.
On apprit le lendemain que le colonel Roger était mort subitement, à sept heures du soir, et ceux qui avaient assisté au dîner de la veille se rappelèrent que sept heures sonnaient à la pendule lorsque fut tenu le petit discours mystique qui avait scandalisé si fort le bon sens de toute la tablée.
Le colonel Roger fut pleuré par ses collaborateurs en Hermès. Loin de regretter les capitaux que son alchimie leur avait engloutis, ils maudissaient seule* ment la mort qui avait enlevé le maître, — au moment juste où il touchait à la découverte du grand secret. — Encore huit jours, et nous réussissions et nous étions les maîtres du monde I se disaient-ils, en manière d'oraison funèbre, sur la tombe de l'homme aux alambics. Conmie c'est beau la foi I
Le colonel Roger fut pleuré aussi par le négociant en vins qui lui fournissait du nectar à 25 francs la fiole. Un pareil client c'était la pierre philosophale pour ce commerçant.
Ça, expliquons-nous : le feuilleton qui est signé
Manè continué à avoir le priTilégê d*ëtonner quelques jeunes gens de la petite presse parisienne qui s'amu-* sent à bayer aux chroniques. Les uns nous témoignent me colère hebdomadaire qui est la seule chose que nous puissions accepter d'eux volontiers ; les autres s'expriment sur notre compte avec une bienveillance flatteuse dont nous sentons tout le prix. L'un de nos complimenteurs mêlait l'autre jour à ses louanges quel' ques avis qui doublaient le prix de l'éloge, et nous incitait à montrer davantage les effusions de notre belle âme, soit dans ces causeries, soit dans d'autres osor vres plus longues et plus larges.
Je ferai jonmo observer à mon aimable panégyriste, qu'il ignore absolument si je ne suis pas l'auteur d'une histoire des voyages en cent cinquante volumes, au^ quel cas il sercdt injuste de me demander de faire meiUeure mesure. Secundo, quant à la belle âme qu'il a la politesse de m'attribuer, nous tomberons aisément d'accord. Oui, Monsieur, j'ai une belle âme, et tous ceux qui me louent ont une belle âme également. Mais l'éducation nous enseigne à nous défier des élans de nos belles âmes, et l'usage du monde nous apprend à être très-sobres d'effusions. Sinon, voyez un peu la belle affaire ! Quand on a vingt ans, ou même trente, et qu'on se trouve au bal à coté d'une épaule blanche dont la vue fait affluer au cœur tout le sang embrasé de vos veines, on se conduirait absolument conmie Félix de Yandenesse envers le dos d'Henriette de Morsauf. Voir le
début du Lyi dans la VaUie. Cela ehaiâgëmt ënahné^ ment l'aspect des soirées et les mëres y conduiraient moins leurs filles. S y risqueraient-elles elles-mêmes t C'est une question sur laquelle j'ai mon avis, mais que nous n'avons pas à examiner, puisque le respect des convenances, les lois de l'étiquette obligent les âmes les plus brûlantes à rester, comme les plus froi« des, boutonnées dans leurs habits noirs.
Qui ne sait pas dissimuler doit renoncer à se produire dans le monde. Les bourgeois qui appellent leur femme ma poule, et qui se laissent caresser par elle du nom de mon chat en présence d'un tiers, sont la honte de l'espèce. Ce sont peut-être de belles âmes,' mais elles ont un tort très-grave en laissant leurs sentiments, si légitimes qu'ils soient, se promener ainsi sans voiles. Il faut savoir dire vous, même à la femme qu'on idolâtre, fût-elle cent fois tienne.
Quand il s'agit de beau maintien et de bonnes manières, il est bien difficile d'éviter le nom du professeur Markowski. Cet éminent maître de danse, qui ne recule devant aucun luxe pour mettre ses salons sur un joli pied dans le monde, qui croit que rien n'est fait tant qu'il reste encore ime goutte d'eau de Cologne à verser ou un lustre à allumer, comprend parfaitement que le chic comme il faut n'est pas démonstratif et interdit à ses habitués des deux sexes de manifester leurs beDes âmes en échangeant des marques de tendresse. Un baiser à la yandenesse, quelle horreur !
Fi I fi ! à la porte ! on vous tolérerait plutôt un coup de poing.
Même après le Champagne qu'on boit chez lui et qu'on lui paierait plutôt deux fois qu une, Markowski est inflexible à Tendroit des démonstrations sentimentales, et il a raison. Que le Xavier Aubryet mousse et pétille dans les verres, qu on casse ceux-ci — pouiru qu'on les paie — c'est pour le mieux. La gaieté est une aimable hôtesse, et la naïade champenoise, comme dit Méry, vous la vend en bouteilles. On a beaucoup écrit pour et contre le vin de Champagne. M. Deschanel, c'est-à-dire le plus docte et le plus aimable des compilateurs, aurait pu trouver matière à deux volumes : le bien qu'on a dit [du vin de Champagne^ — le mal qu'on a dit du vin de Champagne^ pour faire pendant au double monument qu'il a élevé à la honte, à la gloire de la femme.
C'est du coco épileptique, — pas la femme, le vin de Champagne, — a dit Henry Murger dans la Vie de Bohême, C'est pour nous le vin des semblants extérieurs de la jeunesse et de l'esprit. Étant admis ce liquide controversé, il faut proclamer pour un des meilleurs crus le Xavier Aubryet. On dit le Xavier Aubryet, comme on dit le Montebello, le Cliquot, le Moët. Les destins ont voulu qu'il y eût une parenté frappante entre l'esprit que notre confrère, l'auteur des Jugements nouveaux^ Xavier Aubryet n^ 2, fait mousser dans ses pages gazeuses et piquanteS; et celui que
•4 M. Xavier Aubryet n* 1, le père de récrivain, empile dans ses caves et répand de là sur le monde. Je supet pose que dans cent cinquante ans lui amateur, un iki gourmet de vieux vins et de vieux livres, mette la main 31' sur un volume signé Xavier Aubryet et la mette aussi ^ sur une bouteille également signée Xavier Aubryet. în En dégustant sa double trouvaille, voilà notre anti- ^ quaire très-embarrassé et se demandant si, par Tacs^ tion du temps, Tesprit du vin solidifié a pu se faire Qf livre yfi si l'esprit du livre liquéfié a pu se faire vin. 2' Cependant on fait grand bruit dans le monde aux ^ bacchanales, d une circulaire de M. le préfet de police ^ sur la tenue des bals publics. Il est certain que depuis - quelque temps le quadrille y prenait des licences un ^ tantinet exagérées. Là-dessus, on a traité ces dames )i u comme des agents de change, » disait récemment lune d'elles à propos de la mesure nouvelle : on leur t a défendu de lever le pied.
^ Il est proscrit aussi, cet illustre grand écart qui î était un véritable écartellement et auquel rêvaient les ' jeunes filles. Les uns applaudissent à cette interven- ' tion salutaire de l'autorité dans les débats cancanesques ; quelques-uns et quelques-unes ont la bonhomie de se lamenter. On a été consulter Markowski, le législateur des danses sans loi, lequel a répondu, d'un petit ton d'oracle que n'exclut pas son accent exotique : Il n'y a rien de changé en France ; il n'y a qu'une circulaire de plus. »»
Efiectiyement, depuis la nouvelle ordonnanee, il a donné une soirée où s'est produit avec avantage tm nouveau pas, la danse des échecs. On y voit les jam* bes ramenées au diapason normal, commes les orchestres et les chants, sans que le diable y perde rien.
C'est à Toccasion d'une petite fête organisée le 13 octobre à la salle Barthélémy, sous les aupices de M**« Finette, que Ton a vu la nécessité d'établir une digue contre l'audace toujours croissante des danseuses. Le programme de la petite fête en question éi^^it ce* lui-ci : de huit à neuf heures, intermède musical. De neuf heures à minuit, danses variées ; à dix heures, MirUtonnettey polka exécutée par deux cents dames sur autant de mirlitons, sous la direction de M**« Finette. A onze heures, tombola avec lots distribués par M"« Finette. M*^® Finette était enfin promise dans deux quadrilles.
« Aimez*you8 la... Fin^tu ? On en a mis partout. »
M. Bernard-Latte, devenu éditeur de musique nomade depuis que le chemin de fer de Lyon lui a pris son casino Paganini d'où le chemin de fer de Lyon va être chassé à son tour pour les travaux du nouvel Opéra, M. Bernard-Latte aime à régler ces parties chorégraphiques. C'était lui qui avait dressé le menu de celle-ci et en avait remis la présidence à M"* Finette. Edouard Clément, de son 'état chanteur de
chansonnettes, avait associé cette fois ses soins à ceux de M. Bernard-Latte et mal en prit au pauvre Edouard Clément, comme on va le voir.
En effet, la soirée fut si animée, les amours-propres mis en présence s'y surexcitèrent tellement, tant et tant furent multipliés les grands écarts par des rivales ambitieuses de se surpasser; l'effervescence des lutteuses gagna si bien leurs partisans, que ceux-ci, à plusieurs reprises, en vinrent aux mains, chacun combattant pour sa déité. Non ; aux grands soirs à^Hernani le parterre du Théâtre-Français ne ressemblait pas plus à un champ de bataille. Vous me direz que la cause était singulièrement plus noble que dans ces pugilats entre classiques et hugolâtres. Hélas ! Je le sais bien ; mais ce n'est pas notre faute si les temps sont changés ; nous ne pouvons raconter que ce que nous voyons.
Edouard Clément, en prêchant Tordre et la concorde au plus fort de la mêlée, en voulant séparer les combattants, reçut maints horions et sortit de là si bien défiguré, qu'il semblait hors d'état de paraître, avant quinzaine, sur une estrade de concert. Justement, il avait promis le lendemain son concours pour une soirée à bénéfice. Que faire! Comment tenir la parole donnée et comment y manquer 1 Un artiste de ses amis le mit à même d'affronter, — d'un peu loin, — les regards du public, en lui peignant le visage à l'huile.: C'était laid^ iu reste^ On eût dit un monsieur qui-
ayant perdu sa tête à la bataille, la remplace par celle de son portrait.
Passons à de plus gracieux spectacles : Chaplin, le peintre des grâces modernes, le créateur d'une élégance inconnue avant son pinceau, vient de terminer aux Tuileries, dans les appartements particuliers de llmpératrice, ce fameux salon des fleurs dont la décoration lui avait été confiée. Impossible de rien voir de plus riant et de plus délicat. Le plafond, qui représente les arts portant leurs tributs aux pieds de Tlmpératrice, est tout un poëme qui tient de Tidylle par la fraîcheur et de Tépopée par une certaine dignité royale r.^pandue dans Tensemble. On remarque le soin qua pris le peintre de proscrire des sujets qu'il a traités dans ce salon toute tête d'homme. La femme étant la fleur de la création, elle seule devait avoir sa place dans le salon des fleurs. L'homme n'est relativement qu'un jardinier vulgaire, au teint hâlé, aux mains noires.
Un grand peintre, fougueux, puissant d'allure et de composition, vigoureux comme on ne l'est guère, ce fut certainement Géricault, qui mourut si prématurément à trente-quatre ans. Il y en a trente-six d'écoulés depuis ce malheur. Lui aussi, comme l'autre jour notre Decamps, succomba aux suites d'une chute de cheval, laissant peu de monuments complets d'un génie qui éclate surtout dans sa fameuse page : le Naufrage de la Méduse,
Par malheur, il a suffi de quelques années pour dé* grader une composition si digne de Timmorlalité. Oérîcault, comme les Granet, les Gros, les Léopold Tlobert, a peint avec des couleurs éphémères des ta- Ueaux dédiés à la postérité. Le génie des artistes de cette époque a été trahi par l'insuffisance de leurs procédés matériels d'exécution. Encore quelques atteintes et le chef-d'œuvre de Géricault faisait naufrage lui aussi. L'administration de nos musées s'est émue à juste tître du sort qui menaçait cette œuvre capitale, et, après avoir constaté qu'aucun mode de guérison n'était applicable à la toile malade, on a pris un parti cruel, mais le seul parti qui restât à prendre. Une copie aussi exacte que possible a été demandée à MM. Ronjat et Guillemet, qui se sont acquittés de ce travail avec un zèle pieux couronné du plus entier succès.
C'est comme le portrait d'une personne chérie que l'on redoute de perdre : quand le médecin a renoncé, on appelle le peintre avec le prêtre. Hélas ! il y a loin de la contemplation d'une image, si parfaite qu'elle soit, à la possession de l'objet aimé ; mais c'est encore la seule consolation possible après sa perte.
Nous en serons réduits l^îentôt à n'avoir plus dans nos galeries que des foc simile de l'œuvre de Géricault et de ses contemporains ; bien plus, si l'on ne généralise la précaution qui vient d'être prise pour le Radeau de la Méduse^ dans un temps rapproché de nous, il ne
restera plus qu'un souvenir vague de cette grande école de peinture dont le théâtral fut le défaut. Ce n'est pas une raison pour laisser ses œuvres s*eifacer, comme disparaît la gloire sans monuments des pauvres comédiens.
On dit aujourd'hui que Garibaldi se retire de la scène politique et militaire du grand théâtre des révolutions italiennes. S'il en est ainsi, son Mémorsuidum de l'autre jour, que l'on a pu lire dans tous les journaux, serait une sorte de testament- Le morceau est-il une sortie bien digne d'un tel homme î II paraît probable, vu les relations que Ton sait à Alexandre Dumas avec le dictateur, que l'homme d'épée et l'homme de plume ont dû élucubrer ensemble ce programme européen, où Ton retrouve assez fidèlement rendues les idées du père Enfantin. Celui-ci, le plus célèbre des disciples de Saint-Simon, donnait l'hiver dernier à Paris un bal costumé où Alexandre Dumas se rendit en nourrice colossale. Ce soir-là, sans doute, il se perfectionna dans la doctrine saint-simonienne qu'il n'avait pas eu le temps jusqu'à ce jour d'étudier à fond ; et, en dépit d'un costume qui l'obligeait à donner 'de son lait aux autres, il téta, pendant les quadrilles, l'enseignement de la maison.
Un mot maintenant sur le général de Lamoricière, afin d'arriver à déplaire dans les deux camps.
C'était en 1848, peu de temps après la révolution de Février, il y avait une émeute ce jour-là coHune
tous les jours. Le vaillant général monta à cheval et s'en alla le long du boulevard voir de quel côté soufflait le vent.
A la hauteur de la porte Saint-Martin il rencontra une bagarre au milieu de laquelle il se lança, presque seul, avec Tétourderie d'une bravoure qui n'a jamais compté ce qu'elle avait en face d'elle. Il perdit son képi dans la mêlée.
Quelqu'un le rencontra en cet équipage, je veux dire : tête nue, et s'en vint rapporter le fait à Armand Marrast.
— « Vousm'étonnez, répliqua celui-ci au nouvelliste. Comment le général aurait-il pu perdre son képi devant la porte Saint-Martin î moi je l'ai vu partir et il n'avait plus sa tête. «
Ceux qui blâment (la critique est aisée) la conduite du général du Pape à Castelfidardo ; ceux qui blâment M. dô Lamoricière de s'être fait le général du Pape, — et ils sont nombreux, — ont souvent cité en ces temps-ci le mot piquant d'Armand Marrast.
Les amis du général peuvent répondre que s'il a quelquefois perdu la tête, son cœur de lion du moins ne l'a jamais abandonné.
Le sol italien aura été impitoyable pour cette poignée de gentilshommes français qui est venue se jeter avec beaucoup de bravoure et peu de réflexion dans des affaires qui, en vérité, ne les regardaient pas. Ceux que le champ de bataille a épargnés périssent par ac-
— décident, comme si mie sorte de fatalité pesait sur Texpédition. C est ainsi que Tun des petits-neveux du plus illustre orateur français, le comte Arundel de Mirabeau, a été frappé mortellement d une balle, bien regrettée, bien regrettable, échappée du revolver d'un ami. Ce grand nom de Mirabeau, illustre pour tous et à tous les points de vue, est encore porté en France par deux frères du défunt, le marquis, son aîné, et le vicomte, son cadet. Celui-ci n'est pas marié ; l'autre est veuf, sans enfant. Il avait épousé une d'Esclignac qui mourut après peu d'années de mariage. Le comte Arundel de Mirabeau était le seul de son nom qui fut actuellement marié. Il ne laisse qu'une fille.
On annonce la mort de M"® la princesse de BaulFremont, née de Montmorency, et voilà encore de grandes familles en deuil. Du côté du faubourg Saint -Germain, l'horizon est bien noir.
Le jeune marquis de Trévise et M"® de Kervéguen, la fille de ce créole indécemment millionnaire dont la fortune a déjà servi souvent de texte aux chroniqueurs, ont été unis et bénis mardi dernier, dans la chapelle du Sénat.
Deux jours plus tard, — c'était hier, — une jeune et jolie artiste, M"« Augusta Collas, sœur de cette mignonne Stella que le Théâtre-Français a laissé partir pour Saint-Pétersbourg qui l'applaudit, M"« Augusta Collas épousait M, de Hennezel.
On a dit un bout-de-l'an pour cette pauvre M"® Ro-
^r de Beauvoir qui fat si jolie, si spirituelle et que nous ne verrons plus. Attendez pourtant 1 il me vient un espoir : une dame que ses richesses, son hôtel, sa magnifique terre et ses bijoux éblouissants ont rendue célèbre, M"« de X***, a perdu un bracelet d'une trentaine de mille francs au bou^de-l'an de celle qui fut M"« Doze. Or, voici le raisonnement que je me fais : V Indépendance, qui va partout, doit avoir des lecteurs dans Tautre monde. Par V Indépendance , on sait peutêtre sous les tombeaux ce qui se passe sur la terre. Or, si quelque chose peut ramener parmi nous une ombre féminine, c'est assurément la perspective de trouver un bracelet de trente mille francs, tant est puissante la fascination qu'exercent les bijoux sur une âme de femme.
Quelquefois aussi il arrive qu'une bonne action les tente autant qu-'ime broche en brillants.
J'en veux donner xm exemple dans l'histoire qu'on va lire et qui sert de trait d'union, un peu comique et très-touchant, entre une femme du monde vertueuse, on ne peut mieux située dans l'estime des gens, et une des plus célèbres cabrioleuses de nos bals publics.
On parlait récemment devant la dame sage de la demoiselle effrénée ; elle prit la parole et dit, au grand étonnement de l'auditoire : •« Si la vie excessive de cette pauvre fille la rend malade quelque jour, c'est moi que l'on verra la première à son chevet. »»
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Ce propos amenait une explication qui fut àemah^ dëe et obtenue.
Monsieur de B***, — le mari de la dame si charitablement disposée pour la Madeleine non repentante encore, — s'était épris violemment de cette vierge . folle. M. de B*** est jejme, bien tourné, d'un beau nom, spirituel et de tous points distingué. Il n'est pas assez riche pour pouvoir renterune maîtresse sans que son budget légitime en souflre ; mais il est en position de faire une folie considérable au bénéfice de celle qui l'aurait affolé. Or, c'était bien ici le cas ; il brûlait bel et bien — comme l'autre soir l'hôtel du Crédit mobilier.
Ainsi allumé, ainsi doué, ainsi posé dans le monde et ainsi disposé pourlabelle, il esta croire qu'il eût aisément emporté une place peu habituée aux longs sièges; mais il advint que la demoiselle aperçut la dame au théâtre. Celle-ci lui pluf. Elle interrogea sur son compte et on lui raconta les vertus, les charmes, les perfections de M°*® de B***, ses bonheurs mérités, quelques épreuves courageusement supportées, son affection aveugle pour son mari, sa tendresse éclairée pour ses enfants. Notre Traviata fut touchée à l'aspect de cet honnête et calme bonheur sur lequel le caprice violent de M. de B*** pour elle allait sans doute passer comme un simoun dévastateur, et elle se jura de calmer la tempête qu'elle avait déchaînée.
Oui ! mais comment s'y prendre ? Guérir est plus
-. â99 — difficile que blesser ; éteindre qu'allumer, et d'ailleurs elle se sentait novice dans le rôle de pompier.^
Faire fermer sa porte au galant, c était un moyen insuffisant. Il eût cherché d'autant plus celle qui se dérobait à ses empressements. H l'eût 'rencontrée au théâtre, au bal, il n'eût été que plus ardent à délaisse^ son ménage pour suivre sa nymphe.
Partir elle-même pour un voyage ; ce traitement de la folie amoureuse de M. de B*** eût été plus efficace, plus sûr, en ce qui le concerne ; mais s'éloigner, c'est dangereux pour soi, on risque de ne plus retrouver sa place au retour ; les rivales ne se sont pas fait faute de l'occuper. M"« Alice (tiens ! jel'ainonjmée), ne pouvait pas partir. Sa grandeur l'attache au rivçige, et elle ne s'en plaint pas.
Que faire pour renvoyer ce mari chez lui? Le rudoyer, le foudroyer de regards rayés 1 Mais on a l'œil trop doux pour pouvoir en faire une arme de guerre. Se rendre laide et feindre quelque difformité î En vérité elle eut l'héroïsme de penser à ce moyen ; mais elle réfléchit que M. de B*** l'ayant vue danser, — avant la circulaire I — était déjà renseigné.
Que faire donc, mon Dieu! et quel parti prendre? En cette perplexité, la demoiselle se souvint enfin d'un conseil que lui avait donné jadis un disciple intelligent deRaspail.^
Elle fit acheter du camphre de quoi camphrer un régiment; elle en mit partout, chez elle, sur elle. Elle
en parfuma, elle en infecta ses meubles, ses tenturèd, ses robes ; elle attendit de pied ferme les visites de M. de B***, forte de sa conscience et de son armure de camphre.
Il vint, il sentit et fut vaincu. Vainement il protesta contre cette détestable atmosphère qui lui agaçait les nerfs, paralysait son éloquence et changeait ses visites en supplice; la dame aux camélias, non, la dame au camphre déclara qu'elle ne changerait rien à un régime atmosphérique nécessaire à sa santé. Elle fut plus entêtée que lui, et lui disparut, et il revint à son ménage, heureux d'y trouver une jolie femme dévouée, de beaux enfants rieurs et pas de camphre 1
M™«de B*** a su la conduite de la dame au camphre. Elle a ri de la forme, elle a été touchée du fond ; et si la Traviata tombe malade, la femme du monde, telle que nous la connaissons, serait très-capable de tenir sa parole et d aller la soigner de ses mains immaculées.
Sommaire : Ceux qui savent le mieux notre ville et notre langue.
— Deux Paris dans Paris. — L'étoffe d'un prince Rodolphe des Mystères de Paris, — Le touriste britannique et son Murray.— Faux départ de lord Spleen. — La monnaie de Privât d'Anglemont. -— Lord Spleen et M. Cornac ou les mille et une journées parisiennes.
— Sur la route de la barrière du Combat. — Souvenirs. — ■ Duel d'un homme et d'un boule-dogue. — Ceci a remplacé cela, —
— Quelques lignes du Tableau de Paris, par Mercier. — La boxe et la savate. — Cours de cabarets comparés. — Les vendanges de Bergerac, — Au théâtre de Belleville. — La Lionne de la place Maubert. — La place Haubert ou Aubert et Albert le Grand. — Compaprnîe d'assurances mutuelles contre Morphée. — Encore l'nmirai Kiiiiîio. — L'amitié de Dumas et la haine des ellipses. •— M"* Clémentine ; du droit de pêche sur la rive des avant-scènes et Msieu de Létorières. — Soyons littéraires! — Une beauté que l'on ne peut pas oublier. — Réouverture des Délassements-Comiques ; leurs tentatives de déménagement ; l'arithmétique de leur directeur. — Ahl n'itisuîtez jamais un dibecteur qui tombe I ^ Pourquoi tant de petits coupés ! — En quoi le prêtre et l'actrice se ressemblent. — Il faut aller à l'offrande. — Par Balthasar! — Celle qui fut Jeanne. — Histoire d'un beau page et d^une châtelaine. — Bas rose ou bleu ? — Markowski et ses salons, brochure jaune. — L'impôt sur le luxe, ^ M« Hector Malot et les Amours de
Jacques, — M. J. Levallois et la Revue européenne. — Un rotnaH
[ de M. Mocquard, en toutes lettres.— G. Sand. — Âmédée Pellier.
-—Emile Diaz. — M. de Lamoricière. — Mariages divers. —
M. Conti.— Le ballet de W^ Taglioni «t de MM. de Saint-Georges
et OfPenbach.
Paris, 16 novembre.
On dit souvent que les étrangers lettrés et particulièrement les beaux esprits du Nord, parlent et écrivent le français plus purement que nous-mêmes, et cela tiendrait à ce qu'ils Tont étudié d'abord dans les bons auteurs, avant de venir apprendre ici, avec une facilité qui parfois nous surprend, l'argot des coulisses et le patois changeant des boulevards. De même que les Parisiens de naissance ne sont pas toujours ceux qui connaissent le mieux les monuments de la littérature nationale, ils sont aussi les moins curieux spectateurs des chefs-d'œuvre en pierres contenus dans notre ville et les moins acharnés fureteurs de mœurs, de types, d'anecdotes, d'observations, de particularités et d'impressions parisiennes. Nous nous renseignons beaucoup sur nous-mêmes auprès des étrangers, qui ne s'en vont guère d'ici, quand ils sont intelligents et riches, sans s'être fait recevoir docteurs ès-mystères parisiens.
Il y a au moins deux Paris à Paris : Paris visible et Paris invisible, — invisible pour ceux qui s'arrêtent aux surfaces. Le premier est splendide, éblouissant,
ftVêc âôs mes tirées au cordeau, ses boulevards interminables, ses jardins, ses places, ses théâtres ; il devient plus magnifique chaque jour sous Tédilité f é erique de M. Haussroann. On peut finir pourtant par se lasser d'admirer cette capitale des capitales quand on s*en tient à ses côtés extérieurs, et au bout d'un mois, six semaines consacrées à se faire voiturer sur toutes les chaussées et régaler chez tous les restaurateurs, à arpenter tous les trottoirs, à s'asseoir dans toutes les stalles, le voyageur superficiel déclare qu'il a assez admiré Paris et qu'il le connaît à jond ( c'est là son erreur). Là-dessus il refait ses malles et regagne ses foyers domestiques.
Que si, au contraire, muni d'un bon guide, armé d'une bonne lanterne, notre homme était descendu dans les catacombes de la civilisation parisienne, je vous réponds qu'il ne songerait pas au départ ; une fois qu'on le connaît un peu, Paris inconnu vous tient bien.
Pour ces sortes d'explorations, plus morales encore que matérielles, il y a, presque dans chaque touriste russe, l'étoffe d'un prince Rodolphe au petit pied;
Le voyageur britannique se contente généralement du Paris connu.
C'est pourquoi lord Spleen, — nous nommons ainsi notre personnage par déférence pour la trayon — allait endosser sa jaquette de voyage et repasser la Mîwiche ( sans calembour ! ) Il était en train de solder le
compte de son hôtel, non sans dàregoddem aux chiffires qui lui paraissaient par trop assassins, lorsqu*on lui annonça la visite d'un jeune bohème, Tun des derniers qui nous restent et qui font, à trois ou quatre, la monnaie de Privât d' Anglemont.
— *» Quoi I vous partez dëjà, Milordî n
Notre bohème avait été présenté à Tinsulaire dans un de ces soupers amusants et fantasques dont les convives sont encore plus variés que la carte des mets et des vins.
— « Oui, je retourne en Angleterre. J'ai assez de Paris.
— « Assez de Paris! Est-ce bien possible?... Et vous y êtes depuis six semaines î
— " Cinq à peine.
— « Vous êtes riche. . . »»
Milord sourit et hocha la tête en signe d'assentiment.
— « Intelligent...
Milord salua un peu plus bas.
— " Eh bien I permettez-moi de vous le dire : riche, jeune, intelligent, Anglais et célibataire, c'est-à-dire libre à tous les titres, si vous voulez quitter Paris c'est que vous ne le connaissez pas. «
Lord Spleen fit un haut-le-corps. Ne pas connaître Paris, lui qui n'avait rien laissé échapper de tout ce que son Murray lui recommandait de voir I
Cependant le bohème persistait dans son dire et il
sut faire à lord Spleen un tableau si affriolant des spectacles qu'il promettait de lui montrer, que mon voyageur remit sa casquette au clou, ordonna à John de rouvrir la malle et fit un nouveau bail avec le propriétaire de l'hôtel.
Voici ce qui fut convenu verbalement entre les parties, c'est-à-dire entre lord Spleen, profession de voyageur ennuyé et trop gras, et monsieur. . . Cornac, profession de flâneur maigre et d'écrivain sans écritoire :
Cornac s engageait à amuser Spleen en l'initiant au Paris impossible, à la charge, pour Spleen, de verser 100 francs tous les jours entre les mains de Cornac.
Le contrat serait rompu de plein droit, et Spleen partirait dès qu'il aurait éprouvé une nuit et un jour d'ennui. On s'en rapportait à sa bonne foi.
Il y a maintenant deux cent quarante jours que cette association fonctionne pour le plus grand contentement des parties contractantes, et il est moins que jamais question de la dissoudre. Spleen amaigri; Cornac a engraissé ; tous deux sont ravis. Tout semble annoncer que la fête durera mille et un jours pour faire pendant aux mille et une ntiits de la conteuse orientale.
Le guide de lord Spleen, — que les libéralités de celui-ci ont mis à même d'acheter tout ce qu'il faut pour écrire, — prend des notes sur leurs excursions quotidiennes, et je sais de bonne source qu'il se propose d'en faire un livre où l'on trouvera Tutile mêlé à l'agréable.
— 30tî —
L'antre jour j*ai rencontré le coupé des associés qui roulait, au grand trot, sur la route de la barrière du Combat. Il n'y a plus de combats, il n'y a plus de barrière ; mais les souvenirs de la barrière du Combat vivent toujours. Ce n'était pas précisément le marivaudage qui florissait dans le cirque de la barrière du combat. On voyait lutter et se massacrer des taureaux, des chîens, des ânes, des hommes. — J'ai vu là, — ce n'est pas hier, — un mortel aux bras d'acier parier qu'il casserait la tête à un boule-dogue . Le bouledogue, ou son propriétaire, pariait qu'il n'aurait pas la tête cassée par ce mortel impertinent. De part et d'autre, il y avait de gros enjeux et une passion énorme. Il y avait des femmes qui regardaient, et toutes n'appartenaient pas à la basse classe. Le bipède fut vainqueur, mais non pas du premier coup, et il portait sur tout son corps les sanglantes marques des griffes et des crocs du quadrupède. O délices d'un répertoire évanoui !
A présent les bals de barrière ont remplacé ces arènes de barrière, et les fureurs chorégraphiques servent d'aliment aux mêmes passions brutales qui s'assomdssaient dans le Cirque supprimé.
Autrefois, avant la création moderne des abattoirs, les boucheries ensanglantaient les rues de Paris et des villes de province, et l'on retrouve la trace des exécutions sanglantes dont certains quartiers étaient le théâtre dans des noms tels que ceux-ci : rue de la
~ 307 — Tuerie, rue du Massacre, rae de TÊcorcherie, rue du Champ-Bêlant. . . ««Le sang ruisselle dans les rues, disait Mercier dans son Tableau de Paris, il se caille sous vos pieds, et vos souliers en sont rougis. En passant vous êtes tout à coup frappé de mugissements plaintifs. Un jeune bœuf est terrassé, et sa tête armée est liée avec des cordes contre terre; une lourde massue lui brise le crâne, un large couteau lui fait au gosier une plaie profonde ; son sang, qui fume, coule à gros bouillons avec sa vie. Mais ses douloureux gémissements, ses muscles qui tremblent et qui s'agitent par de terribles convulsions, ses abois, les derniers efforts qu'il fait pour s'arracher à une mort inévitable, tout annonce la violence de ses angoisses et les souffrances de son agonie. »
Ces tueries , qui ensanglantaient l'intérieur de Paris , n'en furent chassées que par Napoléon !«'. On les repoussa jusqu'aux barrières, et en même temps disparurent ou déménagèrent dans des locaux plus civilisés les luttes de toutes sortes qui accompagnaient, en I guise d'intermèdes, les exploits de la boucherie. La ! boxe, la savate, la canne, que l'on enseigne aujourdTiui aux amateurs de ces arts violents ^dans des salles élégantes et confortables, eurent pour leur patrie primitive quelques annexes des anciennes tueries éparpillées dans les villes.
Nous demandâmes à lord Spleen et à son compagnon quel dessein les conduisait, si loin du mercredi
des Cendres et de la fameuse descente carnayalesque, dans les parages de la Courtille.
Ils répondirent qu'ils se rendaient au théâtre de Belleville en faisant Técole buissonnière à travers les cabarets faubouriens, et qu'ils dîneraient où la nappe leur semblerait la plus pittoresque, ce qui ne veut pas dire la plus propre.
—Je vous recommande, leurdis-je, les Vendanges de Bergerac^ rue de Ménilmontant, comme un bon type presque effrayant de taverne. L'hôte ressemble à Orsini, iavernier du diable, comme on disait au beau temps de la Tour de Nesle, De plus, le chef de cuisine est plus gros qu'un muid, presque aussi gros que feu Lepeintre jeune, et tout à fait superbe et formidable avec son grand couteau qui brille, passé dans la ceinture de son tablier blanc.
On n'a, du reste, que l'embarras du choix, car les cabarets ne manquent pas sur ces hauteurs et ils ont tous une mine très-attrayante pour l'homme blasé qui cherche précisément le contraire du Café Anglais et de la Maison dorée.
Ce n'est pas qu'on soit précisément empoisonné dans ces antres voisins de la barrière. Montez dans ce qu'on appelle les salons du premier étage, on vous y servira à peu près le même repas, aussi bon et moins cher que dans nos restaurants de second ordre. A certains jours, l'ouvrier, Tartisan, hôtes ordinaires de ces tables subalternes, ont, eux aussi, des écus à fri*
casser et veulent dîner comme des commis d agent de change. Ces jours-là il iraient faire ripaille dans nos quartiers, si leurs cabarets ne savaient être restaurateurs passables à l'occasion.
Quant au théâtre de Belleville, Cornac et Spleen avaient raison de s'y rendre, et bien d'autres y grimperont après eux tant que Ion y jouera la Lionne de la place Haubert , le grrrand succès du jour, le triomphe qui annexe définitivement Belleville à lart dramatique parisien. Demandez plutôt aux affiches jaunes que Belleville fait audacieusement placarder sur tous les murs de Paris I
L'auteur de la Lionne de la place Maubert, drame en sept actes, dont la banlieue^ vieux style, savoure en ce moment la primeur, est de M. Jules Domay. Saluons ce grand dramaturge inconnu ! On me dit que son drame est le fruit de dix-sept années de veilles et le résumé d'une jeunesse passée à observer les chiffonniers. Ceux-ci font bien métier d'observer de l'œil, de la lanterne et du crochet les tas variés que.... Pourquoi ne leur rendrait-on pas la pareille \
A propos de la place Maubcrt, je trouve bon de faire parade de quelques connaissances. Elle s'appelait naguère place Aubert, d'où Maubert, par altéra-^ tion du nom primitif qu'elle devait, selon les historiens, à un certain abbé Aubert, qui permit vers le douzième siècle d'y construire des étaux de boucherie. Sauf le respect que l'on doit aux dictionnaires, j'aime mieux
penser que la place Aubert ou Maubei*t tira son nom du grand Alberti la lumière de son temps, le philosophe, le théologieni le métaphysicien, le magicien aussi, puisqu'il fit un automate doué de la parole aussi bien que du geste. L'illustre, Tincomparable Albert commenta Aristote sur la place dont il a été le parrain, — j'y tiens, — devant la foule des discijdes émerveillés. Tel était le charme, telle était la puissance de sa parole, qu'elle vous aurait tenu éveillé des jours et des nuits entières, sans que jamais la lassitude ga«gnât lauditoire, tandis qu'aux autres cours les étudiants de bonne volonté, qui ne voulaient pas absolu^ ment s'endormir sur les bancs, étaient convenus d'un système d'assurance mutuelle contre Morphée : au besoin les voisins se chatouillaient les uns aux autres les narines avec une paille.
Le théâtre de Belleville a droit à nos respects : c'est chez lui qu'a commencé l'ingénue Emilie, devenue célèbre dans l'histoire de l'afiranchissement de l'Italie» sous le nom de l'amiral Emilie. C'est elle, c'est lui qui commande la flottille du grand Dumas, laquelle a tant contribué, comme chacun sait, par des diversions d'une gaieté puissante, à désarmer les ennemis de l'unité italienne en les faisant rire.
Il y a un bien beau mot de l'amiral Emilie à Garibaldi, que l'histoire n'a pas assez soigneusement rem cueilli sur ses tablettes.
— « Général, dit ce jeune officier général à l'archange
flamboyant des Insurrections, vous êtes gentil à croquer, et cependant vous n êtes pas un bonhomme de pain d'épice. »
On peut admirer dans ce mot-là bien des choses. D'autres y relèveront la délicatesse de la pensée et la distinction de la forme. Pour moi, ce qui me frappe surtout, c'est de retrouver, dans le développement de cette phrase, le système du grand et prolixe romancier Dumas. On sait, en effet, que celui-ci ayant passé sa vie à être payé très-cher par les journaux et les éditeurs, tantôt à la ligne, tantôt à la lettre, a conçu une sainte horreur des ellipses et le plus grand amour des redondances et des pléonasmes. Il est clair que la concision eût été la ruine de son industrie, c'est pourquoi elle est soigneusement bannie de chez lui, et j*ai toujours vu que l'on se brouillait avec toute forme elliptique une fois que Ton entrait dans rintimité de Dumas. L'amiral, par exemple, aurait pu se contenter de dire à Garibaldi : << Vous êtes gentil à croquern ; mais il est trop bien avecle romancier semeur de lignes pour n'avoir pas immédiatement ajouté, par effet de la contagion « : et cependant vous n'êtes pas un bonhomme de pain d'épice ; » cela fait toujours une; ligne ou deux de plus à encaisser,
M^^® Clémentine, qui brilla aux Délassements-Comiques où nous l'avons célébrée, fit aussi ses premiers pas sur la scène de Belleville. Le Cirque l'avait con-ï quise pour sa belle féerie de la P2}^le aux œufs d^orj
Elle le quitte, elle va débuter maintenant au théâtre Déjazet. M. Hostein, le directeur du Cirque, à cheval qu'il est sur la discipline comme un conseil de guerre, BOUS prétexte qu'on joue le plus souvent chez lui des pièces militaires, n'avait-il pas eu l'indignité de flétrir d'un ordre du jour motivé, de frapper d'une amende sa jolie pensionnaire, parce qu'elle avait, soi-disant, jeté l'hameçon de ses yeux dans une avant-scène ! Où allons-nous, bon Dieu, si la pêche est interdite sur le bord des avant-scènes!
Heureusement, rrCsieu de Létorières, qui est œilde-bœuf, talon rouge et poudre à la maréchale autant que son voisin le Cirque impérial est poudre à canon, éperons et sabretache, a pris le menton à la petite, et lui a dit : » Viens chez moi, » de son plus bel air et de ses plus engageantes façons.
Je reviens à la fameuse Lionne delà place Maubert, C'est une fille de marbre d'un vilain calibre et il y a à côté d'elle, pour compléter la ressemblance avec Marco, un monsieur qui débite, — avec l'accent de Lafont, non de Félix, — des tirades plus longues que celles de Desgenais. La partie soi-disant sérieuse de la pièce est faite qn ne peut mieux pour conquérir les suffrages des naturels de Belleville : les condiments de hailt goût n'y manquent pas. Pour ceux qui viendront de nos pays dans ces latitudes faubouriennes, l'attrait de la représentation est surtout dans la beauté épatante (il faut toujours être littéraire ! ) de l'actrice qui remplit
le principal rôle» et dans cette fidélité photographique avec laquelle les mœurs de messieurs les chevaliers du crochet ont été transportées sur la scène.
La belle société de curieux et de curieuses qui naguère se divertissait à souper au moins une fois chez Paul Niquet, n'a qu'à aller voir aujourd'hui la Lionne de la place Mauberi, et elle en saura autant, sans les risques et les ennuis qu'entraînait parfois une expédition nocturne à la halle. C'est une pièce faite à l'image des plus tumultueux quartiers parisiens. On la jouera longtemps, on pourrait la jouer toujours, comme l'O?'j?Aé^d'Offenbach, puisqu'elle remplace des réalités qui n'ont jamais manqué de spectateurs.
L'actrice qui remplit le rôle de la lionne est vraiment remarquable, soit en ses rugissements, soit lorsqu'elle fait coquettement patte de velours. Une opulente crinière noire, tordue sur une tète d'une régularité académique, des yeux profonds, un nez grec, une bouche dédaigneuse, joints à des splendeurs de bras et de corsage qui font millionnaires les regards qui les contemplent, tout un ensemble de beauté imposante et frappante, voilà la lionne à laquelle le théâtre de Belleville sert provisoirement de fossé.
Nous connaissons un fils de banquier, jeune homme que ses amis surnomment Daniel depuis ses fréquents voyages dans la fosse à la lionne de la place Maubert, lequel en est à sa quatorzième séance, et quand on lui demande la raison de cette déraison, U
répond : « Que voulez-vous ! D y a là une femme splen-^ dide dont on ne peut plus détacher sa pensée une fois qu'on Ta vue. C'est en vain que j'ai cherché à me débarrasser de cette obsession, on ne fait pas un pas dans la rue qui ne rappelle cette lionne à votre espiût et ne vous retrace son image. . .
— « Comment celaî
— « C'est bien ample ; îl n'y a pas de rue, n'est-ce pas, sans boutique de coiffeur, et il n'y a guère de boutique de coiffeur devant laquelle on ne voie, immobile ou tournante, chargée d'éblouir les passants, une belle princesse en cire, habillée pour la parade, de blanc, de rose, de bleu, de soie, de satm, de gaze ou de velours t eh bien, ces enseignes sont le vivant portrait de M^i® E. Girard, du théâtre de Belleville ; en les voyant je crois la voir, et c'est ainsi que l'oubli m'est impossible. »
Grande émeute de petits coupés dan'^ la rue des Fossés-du-Temple : les Délassements-Comiques vont rouvrir. Ces demoiselles, dont les plus opulentes n'ont pas toutes leur douzaine de chenûse bien complète, se sont imaginé qu'elles risquaient de n'être pas prises pour des dames du faubourg Saint-Germain, si elles ne se rendaient aux lectures et aux répétitions autrement que dans un équipage à elles, et cette considération a nécessité une émission nouvelle de coupés tout attelés. Les Délassements-Comiques vont recommencer Ç 1¥1'^K ^? t^îî?^^ ^? lumières sur leurs obscurs
blasphémateurs. Leur pièce d'ouverture, galamment intitulée : A vos souhaits^ n'est pas de l'auteur de la Considération, ni même de Fauteur de Rédemption, comme vous Tauriez pu croire, mais on la doit à MM. Blum et Flan. D n'est pas vrai non plus que Ton ait obtenu de la Comédie-Française M^^ Amould- Plessy pour y remplir le principal rôle, mais on y verra manœuvrer soixante déesses dans autant de tableaux qui feront leur possible pour être divins.
H avait été beaucoup question du déménagement des Délassements-Comiques qui, finalement, en sont réduits à regagner leur petit bouge. L'Eldorado leur souriait, ils se sont crus maîtres de l'Eldorado ; mais ils comptaient sans les scrupules de la conscience alarmée de la propriétaire de l'immeuble, qui s'est demandé si, en livrant sa salle pour terrain de manœuvre à un escadron de jouvencelles timides comme un régiment de cuirassiers, elle ne serait pas, jusqu'à un certain point, responsable de leurs péchés. Favoriser l'établissement chez soi d'un tas de Déjanires au petit pied qui ontdes tuniques embrasées pour tous les Hercules du quartier, n'était-ce pas fomenter un criminel incendie î L'Eldorado a reculé.
On a pensé alors à l'Alcazar, dont le fondateur, Mj Mayer, a été enterré cette semaine. lia été question d'une installation au manège Sauton, et même un établissement au marché de la Vallée fut un instant sur le tapis. Le marché ne serait pas pour cela sorti de ses
habitudes autant qu'on le croirait au premier abord : on y eût plumé des pigeons comme par le passé.
Le directeur des Délassements-Comiques, forcé de ramener ses brebis au bercail, prétend qu'il perd 2,800 fr. par jour à ce retour. Son calcul est d une simplicité de l'âge d'or : « Ma salle comporte douze cents fr. de recette, dit-il ; ma troupe, mon répertoire, mon habileté, mon bonheur en assureraient quatre mille tous les soirs ; donc c'est 2,800 fr. que je perds. »• — Nous savons à Paris un grand théâtre, impérial, s'il vous plaît, dont les destinées n'ont rien de comique depuis quelque temps, auquel tout manque, en revanche, excepté la salle, pour faire ces encaissements de 4,000 fr. dont M. Sari parle bien à son aise ! La toute petite maison que Socrate un jour faisait bâtir et qu'il souhaitait pleine de vrais amis, serait presque assez vaste pour contenir les derniers fidèles du théâtre malheureux et déchu auquel je fais allusion ; mais je m'arrête. . .
Ah 1 n'insultons jamais un directeur qui tombe ; Qui sait sous quel fardeau sa pauvre ftme succombe !
Un jour les hasards d'un petit jeu innocent amenèrent cette question : « Quelle ressemblance y a-t-ij entre l'état de prêtre et celui d'actrice î — C'est que ce sont les deux états où il y a plus de casuel, n fut-il répondu avec sagacité.
On demandait Tautre jour à une jeune dame de théâtre, très-docte en son art, pourquoi elle harcelait de si minutieuses recommandations le costumier qui Itii taiUait un costume coquet et surtout pas trop long : M Quiens! fit-elle, c'est afin que les nobles assistants aillent tous à l'offrande, n
En style catholique, l'offrande est pour la table du curé. Ainsi fut-it institué, lorsque les prêtres, devenus spéculateurs à force d*être spéculatifs, convinrent de faire baiser la patène, moyennant finance, aux nobles étrangers qui assistaient aux saints sacrifices. Par Balthazar I ^nous connaissons, nous autres, l'M surmonté d'une croix que vous remarquerez sur la plupart des patènes. C'est lé signe de haute cabale qui figurait sur les vases sacrés des Hébreux que l'on profanait dans le fameux festin qui nous vit naître sur la muraille, Phabes, Thécel et moi. C'est le talisman propre à chasser les démons de la légion Astarté qui président au vendredi. Ils s'appellent, si vous voulez tout savoir, Nathéma et lilith. En allant à l'offrande, fûtes un souhait, comme don Gusman lorsqu'il agite son pied de mouton, comme Nigaudinos lorsqu'il est armé, lui aussi, de son autre pied ; faites vœu, par exemple, d'être débarrassé de la luxure et, au point de vue de l'économie, vous aurez fait, enallantàl'offrande, une bonne affaire, attendu que la luxure est un péché coûteux. Mais le malheur, c'est que tous les seigneurs qui vont à l'offrande n'ayantpasétéaufestin de Baltbt^
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zar, n'ont pas appris le parti que Ton peut tirer de l'M surmonté d'une croix, et donnent leur argent sans profit pour eux.
Je reviens à la jeune dame dont le propos a amené cette digression vers le banquet natal. Elle s'est appelée dame Jeanne, on la nomme Birlibichette. Elle a eu, comme tous les grands artistes, deux phases, deux manières bien distinctes. Elle passa d'abord par le moyen âgeet le romantisme, comme M. Sainte-Beuve et tous les esprits éminents de la génération de Victor Hugo. Elle se prit pour une dame châtelaine; elle eut la longue robe chastement traînante, le profil suave, le langage parfumé de chaste poésie, la maigreur virginale et Toratoire à vitraux d une lionne contemporaine de Togive. Elle se compléta en aimant un beau page.
Mais c'est très-cher] de faire du moyen âge à Paris, en plein dix-neuvième siècle. Après avoir acheté beaucoup de bahuts, la châtelaine et son page les revendirent plus vite encore, et bientôt ils eurent mangé jusqu'à leur dernier morceau de chêne sculpté. Il fallut prendre un parti.
Dame Jeanne avait quelque accointance avec la gent littéraire; on lui conseilla — vu qu'elle a de l'esprit — de mettre, elle aussi, la main à la plume. Pourquoi ne pas en essayer! Mais, souriante, elle releva un peu plus haut que la cheville et un peu moins haut que le genou sa robe de châtelaine dont elle allait le
lendemain faîre couper la queue, et dit : « Ceci est fait pour le bas rose et non pour le bas bleu. *» Dame Jeanne était morte ; vive Birlibichette !
On a publié, en brochure jaune, Markowski et ses salons. C'est encore un de ces guides à travers la mauvaise compagnie, comme on en a trop vu depuis six mois, n ne manque absolument à ces petits ouvrageslà que de donner les adresses de leurs héroïnes pour être le vade mecum du libertin de bas étage, et alors ils ôteraient le pain de la main à une corporation fort intéressante, fort complaisante surtout, de citoyens et de citoyennes. Le réalisme n*est jamais une bien jolie chose; mais, quand il s'applique à la peinture des mauvaises mœurs, c'est la plus odieuse des platitudes. n faut avoir le pied léger de la fantaisie pour traverser sans se crotter, ces endroits-là, et un flacon d'idéal sous le nez, ou bien on est empoisonné. L'auteur de Markowski et ses salons nous compte, je crois, parmi les habitués de la maison dont il cite un peu étourdiment les noms. Il éfet possible que je ne sorte pas des salons de M. Markowski : il est possible aussi que je n'y aie jamais mis les pieds qu'en imagination et d'après les récits, fort éloignés de la vérité nue , qui courent sur ces endroits-là, dans un monde tout différent.
Toujours est-il que le sieur Markowski, qui est à lui seul son conseil des ministres, son Sénat, son Conseil d'État et son Corps-Législatif et sa Diète (il est Polo-
nais), vient de se proposer et de se voter à lui-même, sans opposition, sans débat, sans amendement, une mesure qui est véritablement et sans déguisement rimpot sur le luxe : il a décrété que les petites dames qui voudraient désormais arriver chez lui en voiture à elles, paieraient 5 francs par tête de cheval, et vous verrez qu'elles acquitteront toutes cette loi somptuaire de fantaisie.
Lisez les Amours de Jacques^ par M. Hector Malot : c'est un roman passionné, intéressant et jeune. Le volume est dédié, par Tauteur, à un autre écrivain de talent, Jules Levallois, qui récenmient publiait, dans un recueil dont la place est maintenant faite au soleil, la Revue européenne, de belles pages intitulées un Mo^ raliste inconnu. Prochainement, vous lirez dans la même Revue un roman dû à la plume très- fine et trèsexperte d un écrivain qu'on n'attendait pas là; c'est de M. Mocquard que je veux parler, le chef du cabinet de S. M. Napoléon IIL Le collaborateur puissant, mais anonjrme, de MM. Denneiy et Séjour, signe cette fois en toutes lettres le récit intéressant, moral et dramatique qu'il a fait tout seul et qui paraîtra en volume chez Dentu. La scène du roman est placée en Amérique. On pourrait en dire davantage. Mais à quoi bon vous déflorer le plaisir de la surprise %
Grâce à Dieu, les lettres ont conservé Georg e Sand, dont le génie ne fut jamais plus beau et dont la perte eût mis en deuil toute la France intelligente. Quand
elle perdra — le plus tard possible — Hugo, Lamartine ou Saiid, vous verrez quels regrets universels, sans acception d*opinion, d'écoles ou de partis ! Notre temps a le tort de dire trop souvent du mal de luimême. Entre autres qualités précieuses, il lui reste l'amour et le respect de ses grands hommes.
Si l'auteur immortel du Marquis de Villemer nous a été conservé, le journalisme, en revanche, a perdu AmédéaPellier, rare esprit auquel la conviction seule a manqué ; la peinture a enterré le jeune Diaz, digne héritier du magique pinceau paternel. Il a succombé à vingt-cinq ans, tout consumé par le beau feu de Târt qui était en lui.
M. de Lamoricière est à Paris, vous le savez, vieilli, blanchi, épaissi, attristé et marié au faubourg Saint- Germain. Ce n'est pas la seule union dont on parle en ce moment ; on annonce le mariage de M. le Merle de Beaufond avec M"« de Couville ; de M"* d'Etchegoyen avec M. le vicomte de Simart de Pitmy ; de M. Hachette avec M"* Aumont; de M. Meissonnier avec la section de peinture de l'Institut, veuve de M. Hersent. *
L'un des hommes les plus distingués que la Corse ait fournis au second Empire, M. Conti, conseiller d'État, ancien procureur général, ancien représentant du peuple, ancien directeur des grâces au ministère de la justice, homme de bien, homme capable, homme lettré, du bois dont l'amitié et la confiance de l'Empe-
ïiûr âûraîènt pu fwre et pourraient faire encore un ministre à l'occasion, M. Conti Tient de marier as fille à M. Pugliesî, conseiller de préfecture à Jléâëres, Tun de ses compatriotes. L'Empereur a bien voulu signer au contrat.
Cependant, le ballet de M"® Taglîonî, de MM. de Saint - Georges et Jacques Offenbach, a l'honneur d'exciter une assez vive attente. La première répétition générale a eu lieu hier soir devant un public tout à fait intime. On a profité de ce qu'on se trouvait en famille pour croquer tout le temps des bonbons de Siraudin distribués avec la plus gracieuse munificence. L'assistance se composait, outre quelques familiers de la direction et des auteurs, des vaudevillistes qui fabriquent en ce moment leurs revues de fin d'année et de la cravate blanche de M. Strauss ■— qui venait chercher là des motifs pour ses quadrilles — flanqué de M. Philippe son adjoint dans l'administration des bals masqués.
Je crois que le succès du Papillon dépassera tout ce que nous sommes habitués à voir en fait de ballets, et rappellera le beau temps des triomphes de M"® Taglioni. La chorégraphie, la musique y marchent de pair dans les sentiers des plus heureuses et des plus délicates inventions. Le maestro Offenbach s'y montre sous un aspect nouveau et enchanteur. Il y a surtout une valse qui fera le tour du monde en l'enivrant. On a beaucoup remarqué encore un combat à la hache, très-
^çnçiiûïi,* j^ftr les dames du corpiâ* Aa ^bîàlet, * et une . ^ ^^fe^'à iftajpétisme-dtt^j^ C^ xàfèî^iComme ijBe. magnétiseuse de^^^'^^ ^:^èMi^.prédfe'que li^ fortune liii viendra: en eodoroSb
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