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Paris; ou, Le livre des cent-et-un

A l'œuvre, Asraodée boiteux! à l'œuvre, mort ami diable! on veut des mœurs, on demande dts mœurs : des mœurs! C'est le cri à la mode; et chez nous, tu le sais, la mode est fureur, la mode est folie , la mode est tyran ; ce qu'elle veut, il le faut... Montrez-nous dès mœurs ! voyons vos mœurs , peignez nos mœurs... Voilà le cri des salons!

Paris. IIL ' i

a UN DUEL.

voilà l'ordre du jour. A l'œuvre donc, Asmodée! tu l'entends , c'est à toi qu'on parle : tu as si bien secondé Lesage! Allons! courage! prends ta béquille, cours les toits, découvre cet hôtel... Qu'y fait-on ?

— Maître! de la politique. ^

— Recouvre ! recouvré vite , mon ami diable ! c'est bien assez de vingt journaux tous les jours. Passons ailleurs. Cette maison a huit étages, dix boutiques, trois portes cochères; c'est tout Paris échantillonné par couches, comme le monde, au déluge, dans l'arche de Noé : boutiquiers, négociants, banquier, danseuse, marquise, avocat, médecin, rentier, artistes, grisettes... Vive Dieu! quelle moisson de mœurs! quelle variété de tons, de traits, de couleurs! quelle richesse de contrastes! que de pochades à choisir! Allons! l'ami, à l'œuvre! seulement un petit échantillon des mœurs de Paris.

— Oui da! maître; rien que cela, comme vous dites; une croquade, une pochade à la diable boiteux. Nenni. A part les caricatures qui tapissent vos boulevarts , je chercherais en vain sous ces toits innombrables, comme dans cette arche immense, la matière, les sujets d'une autre galerie bouffonne d'esquisses originales, de tableaux de tabatières et de figures grotesques, dont nous fîmes jadis un si piquant portefeuille.

Le monde a bien changé ; ce n'est plus la même famille. De vos boutiques à vos salons, de vos salons à vos mansardes, il n'est, regardez-y bien, ni contrastes si frappants, ni couleurs si tranchées que vous aimez à le dire. Aujourd'hui, maître, vous £tes tous citoyens , et, sous cette empreinte unique, on reconnaît que le siècle vous a tous jetés en même moule. Regardez-vous les uns les autres ; uniformité de mise, de goûts, d'intérêts, d'affairés..., d'opinions, je ne dis pas ; c'est la seule dissemblance; on la voit au chapeau : d'ailleurs, égalité, c'est le type de l'époque. Le banquier, l'artisan , l'homme de c^r , l'homme de plume , qui les distingue? Le mérite; et les mêmes tissus de Londres et du Thibet réunissent également sous la loi de l'égalité des charmes et de la grâce, la duchesse, la grisette, et la fille du notaire, et l'épouse de l'ouvrier. Trente révolutions, que pour cela Dieu bénisse, vous ont si bien frottés les uns contre les autres, qu'enfin vous avez vu que vous étiez de même pâte, et toute la vieille friperie s'en est allée en guenilles.

— Asmodée, je te comprends, et je sens que tu dis vrai : nos mœurs sont dans la vie , non plus dans nos costumes.

— Maître, j'allais vous le dire; pour les voir, il faut regarder plus loin que le visage; pour en saisir les fugitives nuances, il faut d'autres pin-

ceaux que ceux qui touchent la toile et ne tracent que des silhouettes; il ne suffît pas même de soulever un toit et de surprendre un secret de la vie; il faut sonder le cœur, c'est là qu'elles sont vivantes.

— Eh bien! mon ami diable, si tu peux regarder dans un cœur, comme tu regardes dans un grenier, dans un boudoir, dans une chambrette, regarde, et dis ce que tu vois. J'aime fort à connaître ce qui se passe dans un cœur, et je crois, ainsi que toi, que c'est bien plutôt là qu'est le miroir des mœurs, que dans les ailes de pigeon d'un bourgeois diijVlarais, ou sous le cachemire indiscret d'une bayadére de l'Opéra.

— En ce cas, maître, attention, faites silence, et regardez.... là, au bout de ma béquille, dans cet hôtel, au troisième, ces quatre belles fenêtres drapées de pourpre et d'azur... Glissez vos regards à travers la persienne. .. Dans un charmant salon , faiblement éclairé par la flamme oscillante d'une bougie dont la cire coule depuis longtemps le long du flambeau doré, voyez-vous un jeune homme?. . . Ses traits sont beaux, mais pâles ; ses cheveux ont été bouclés par une main d'artiste , mais la sienne vient d'y jeter le désordre ; sa mise est distinguée; ses habits sont du dernier goût, chaque étoffe en a été choisie par la mode ; mais tout à l'heure , en rentrant , il a

jeté sa cravate de satin sur les coussins de cette ottomane ; il a dit à sou doraestique : « Joseph , « fermez, rentrez, couchez-vous. » Joseph a fermé l'appartement, est monté à sa chambre, et s est couché. Alors le jeune homme s'est assis sur cette chaise de bois de citronnier; son coude s'est appuyé sur cette table de porphyre ; son front s'est posé sur sa main , et il est demeuré là . . . Il était minuit. Il a sonné depuis à cette pendule d'or et d'albâtre, représentant le Temps désarmé par l'Amour, une heure, une heure et demie, deux heures, deux heures et demie. . . Il n'a pas entendu, il n'a pas changé d'attitude, il ne soupire même pas , il n'a pas une larme . . . Mais regardez sur le marbre noir de cette console de bronze , vers laquelle son regard est constamment tourné. A côté du socle en agate, qui supporte, sous un globe de cristal , un groupe de jeunes nymphes eu stuc brillante , voyez-vous deux pistolets ? Ce sont des armes du plus beau travail; les canons en sont damasquinés en or et les bois découpés comme une riche dentelle..^ Quand trois heures sonneront, l'hôtel retentira d'une explosion mortelle; ce jeune homme se brûlera la cervelle.

— Grand Dieu ! dans une demi-heure! Pour-^ quoi ?. . . Le jeu?. . .

— Non.

— Des dettes ? . . .

— Aucune*

— • L'amour ? . . .

— Pas seul.

— Et quoi donc?

— Le point d'honneur.

— Comment ?

— Écoutez son histoire; j'ai le temps de vous la dire avant son heure fatale. Pour arriver à point , mon œil interrogera l'aiguille de la pendule. . . . Maître, c'est un trait singulier, bizarre, inexplicable de vos moeurs; vous en allez juger. Ce jeune homme va mourir, pour n'avoir pas compris ce que, probablement, vous ne comprendrez guère plus.

Il y avait. ... il y a même encore; mais nous pouvons déjà nous servir du passé , que les grammairiens appellent prétérit; car, dans une demiheure , ce récit sera devenu une histoire

Il y avait donc une jeune demoiselle d'une beauté peu commune. Emma était son nom. . . . Celui de sa famille, je ne vous le dirai pas; on le prononce dans le monde avec quelque respect ; on Tannonce avec éclat dans plus d'un brillant salon. Si je suis moins discret sur les charmes de sa personne, pourra-t-elle m'en vouloir? Vous la reconnaîtrez peut-être. Dix-huit printemps achevaient de la douer des plus beaux dons de la jeunesse : la fraîcheur de la rose éclatait sur son teint; le brillant ébène de ses cheveux couron-

nait son front plus pur et plus doux que le lis; l'azur, beau comme celui du ciel , étincelait sous ses longs et noirs cils ; son sourire inspirait l'amour; ... et que vous dirai-je de la grâce de son cou , de la finesse de sa -taille , de la blancheur de ses mains , de la perfection de ses charmes? . . . Peignez-vous la plus belle des jeunes filles ; animez ses traits charmants d'un esprit fin et cultivé; ajoutez à tant d'attraits un cœur tendre, une âme sensible.... et cent mille écus de dot. Telle était la jeune Emma quand les salons la virent et l'admirèrent; aussitôt elle fut adorée.

Les plus brillants partis s'offrirent en foule; les jeunes gens les plus distingués par la fortune^ le mérite, l'éclat du nom, des emplois, se disputèrent l'honneur de mettre à ses pieds l'hommage de leur cœur, l'offre de leur fortune, de leurs titres, et le serment d'un amour éternel, disaient-ils : on le pouvait croire, l'objet en était digne. Emma n'avait qu'àichoisir; pas un héritier de grande maison n'avait fait défaut à l'appel; il y en avait poui* tous les goûts, de beaux, de jeunes, d'aimables, de nobles, de brillants, depuis l'agent de change en boghei, jusqu'au jeune pair en wiski; depuis le décoré de juillet en moustaches , jusqu'au vicomte en frac à l'anglaise : tous les rangs étaient à ses pieds, sous le niveau de l'amour , implorant le joug de l'hymen.

Qu'Emma, belle^ adorée ^ernivrée d'hommages et d'encens, eût été un peu coquette; qu'elle eût en badinant désespéré mille cœurs, fait en se jouant mille victimes, qui l'en voudrait blâmer? C'est le droit divin de la jeune fille , le bon plaisir de la beauté : on ne s'avisera point de barricades contre cet abus-là. Emma pouvait donc, orgueilleuse et légère, enchaîner impunément mille esclaves à son char... Emma ne le fit point. Peu vaine de tant d'hommages, modeste au sein de tant d'éclat , Emma demeura sage, mais non pas insensible... c'eût été un défaut; elle n'en avait point: c'était une fille bien rare! c'était presque une merveille !

— Es-tu sûr, Asmodée, qu'elle fût de notre siècle ?

— Maître , voilà son amant.

— Ce jeune homme qui va se tuer!!...

— L'aiguille avance, maître : laissez- moi conter.

J'ai dit qu'Emma possédait une âme aussi délicate que ses charmes, aussi parfaite que sa beauté; c'était dire qu'elle devait aimer. A.ussi voilà qu'un jour (c'était la première fois) son jeune cœur palpita, sa jolie bouche retint un soupir qui soulevait son sein, et ses beaux yeux, jusqu'alors si gais, se baissèrent timides et troublés... Au milieu du bruit d'un concert, de l'éclat des bougies, du mouvement du monde, un

nouvel ami de son père venait d'entrer au salon, et tous les regards s'étaient levés sur lui, tous les regards de femme... excepté celui d'Emma... Elle chantait : on fit silence : elle avait un si beau talent ! pauvre Emma ! elle perdit la mesure et presque la voix; elle rougit, trembla... elle eût pleuré, croyant, ce soir- là, avoir perdu son empire ; jamais elle n'avait été si belle... l'amour avait enfin touché le cœur d'Emma , et le regard d'Eugène lui avait servi de flèche.

— Asmodée, mon mignon, ta flèche me siffle à l'oreille ; c'est une métaphore d'un goût un peu classique pour le temps où nous sommes.

— Maître, je suis un vieux diable; laissezmoi narrer à ma guise ; c'est un souvenir de l'école.

Parmi tant de rivaux qui se disputaient le cœur de la. belle Emma, nul ne méritait mieux de l'obtenir qu'Eugène, et cette fois, par hasard, peut-être exprès, mais contre l'usage, l'amour et la raison avaient fait alliance. Même beauté des deux parts ^ même élévation d'âme; même charme d'esprit, de sensibilité, de goût, de caractère; même rang et même fortune ; l'accord était parfait, et la jalousie médisante, l'envie qui calomnie, étaient contraintes d'avouer qu'Emma seule méritait Eugène , et qu'Eugène seul était digne d'Emma.

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L'amour fit son chemin ^ et bientôt on parla d'hymefi. Ntïi obstacle au bonheur. Des deux côtés, les familles enchantées encourageaient les vœux des deux amants; le consentement d'Emma, déjà promis, n'était plus suspendu, près de tomber de ses lèvres, que par l'innocente frayeur de jeune fille. Eugène, mourant d'attente, ivre d'espoir et d'iavenlr, avait reçu l'aveti d'Emma; il avait entendu de sa bouché le serment de son amour, et l'amour d'Emma était pur comme son âme , et tendre comme son regard. «Eugène, lui disàit-ellé, si vous n'étiez qu'aimable et séduisarit, je Vous aimerais encore de préférence à vos rivaux ; mais vous êtes noble et généreux, vous êtes brave et -fier; on vous estime , on vous admire. Oh ! que j'aurai d'orgueil d'être à vous ! que je serai vaine de Vôtre nom ! mon Eugène, mon époux ! que je serai gratide de votre gloire!.*. » A genoux aux pieds d'Emma , les yeux inondés de joie < Eugène, à ces discours, répondait avec ivresse..» a Tu n'aimeras donc que moi! tu m^aimeras tou-»* jours, car je serai digne d'Emma. »

On commanda le trousseau. Us touchaient au bonheur...

Asmodée, l'aiguille tnarche vite, et ton

histoire lentement ; tu n'en es qu'aux amours ; à juger par la catastrophe, il te reste du chemin à faire.

UN DUEL. îî

— Maître , j'ai compté les minutes ; vous voyez que le jeune homme est encore immobile.

Un soir... c'était en novembre...

— Dernier ?

— Peut-être. On était à table chez le père d'Emma. Après un dîner charmant, délicieux.... Eugène était à côté d'elle ; le dessert se prolongeait pendant qu'on attelait la calèche pour se rendre à l'Opéra, et l'entretien roulait, avec quelque chaleur, sur l'anecdote du jour : c'était un duel. Tout Paris en savait la ridicule et déplorable histoire; un jeune fat entre deux vins; des' propos insolents ; un homme d'honneur insulté!... c'était en gros l'affaire. Il s'agissait d'une place au spectacle, d'une méprise; la fumée du Champagne avait troublé la vue du jeune fat impertinent, coutumierde salles d'armes , et provocateur par bravade. L'outrage avait été public, la réparation dut l'être, et l'homme d'honneur outragé était tombé sous le fer du méprisable provocateur. On en parlait partout, on le plaignait, on le blâmait d'avoir joué une honorable vie contre celle d'un drôle inconnu. On le louait d'avoir satisfait en brave au point d'honneur, et du fait passant au principe, le duel était vivement attaqué, défendu , flétri , justifié , et tour à tour absous et condamné, par les arguments également forts,

puissants et inflexibles de la religion, du pré- jugé, de la philosophie, et du point d'honneur. L'amant d'Emma , naturellement entraîné par la chaleureuse susceptibilité de son âge et d'un cœur généreux, en défendait la cruelle nécessité dans presque tous les cas. Le père de la jeune personne, grave, sévère, froid logicien, et invariable dans ses principes, le rangeait inflexiblement parmi les crimes. Emma, douce, sensible, et comme toute'jeune fille aimante et près de son amant, frémissant à l'idée du sang et du meurtre, appuyait l'avis de son père, mais payait d'un regard de feu l'éloquence du jeune homme. La controverse était vive , animée , piquante, et peignait parfaitement, et d'une manière frappante, l'incertitude de nos opinions, • de nos sentiments et de nos mœurs sur ce point délicat qui touche à tout ce que l'honneur a de plus irritable. «Non, monsieur, disait avec autorité le père d'Emma , après avoir épuisé les plus solides arguments; non, l'homme estimable,, le père de famille, le citoyen dont la vie appartient à l'état, ne doit point accorder au premier faquin qui lui manque de respect, le droit absurde, atroce, de justifier une insulte par un meurtre.

— a Mais le point d'honneur ne permet pas non plus qu'on se laisse braver, qu'on se taise

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après l'insulte, qu'on emporte et qu'on garde le stigmate de l'outrage !

— «Le point d'honneur, jeune homme! où le placez-vous, s'il vous plaît? dans un duel? vous n'oseriez le prétendre; vous en rougiriez pour vous. Ah ! grâce au ciel et aux progrès de l'intelligence humaine , la raison tardive , mais enfin triomphante, a banni de nos mœurs le déplorable reste d'une coutume barbare et antisociale, que l'ignorance ©t la grossièreté du moyen âge avaient fondée chez nos ancêtres, lorsque la force brutale régnait à défaut de lois et de justice. Alors votre duel était le jugement de Dieu; alors c'était le droit divin qui se plaçait partout à côté de la violence ; et ce beau droit du brigand , cette justice de Dieu, appartenait à l'épée la mieux trempée , aux poings les plus nerveux, au spadassin le plus adroit, fût-il d'ailleurs traître, félon, parjure , souillé de crimes et de meurtres ; au plus fort, au plus adroit, demeurait ce que vous appelez l'honneur; et voilà, jeune homme, voilà l'origine de votre duel, si long-temps environné de je ne sais quel prestige de bravoure. Les Romains , qui se connaissaient en gloire et en courage, ignoraient ce genre de combats. Aujourd'hui, l'Anglais réfléchi , logique , le méprise , non par lâcheté. Le Russe, esclave encore, et sous le

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knout 9 ridolâtre; et chez nous, Eugène, chez nous, à mesure que la liberté grandit nos âmes; à mesure que les lumières étendent notre raison naissante, et que l'amour de la patrie met l'honneur à sa place; le duel, frappé de mépris, est rejeté de nos mœurs épurées, rajeunies, retrempées ; le point d'honneur n'est plus relégué derrière le mur d'un rempart, et le courage du citoyen se montre à la tribune du peuple; à la Grève , devant les baïonnettes du despotisme , et au premier roulement du tambour, sous le drapeau national; il s'y trouve de la place pour tout le monde ; c'est là seulement qu'on achète le titre de brave ; mais, sur le pré...! Eugène, on y laisse la vie , sans y trouver l'honneur.

— «f Et si l'on hésite à s'y rendre , le mépris, la rougeur, le nom de lâche!... Cela se peut-il supporter?... Emma, le pensez- vous?

— ce Eugène ! il n'y a d'infamie que pour le provocateur. Un duel! quelle horreur! Pour un mot , un regard , un rien souvent , courir s'égorger! Pour un instant de colère, oublier qu'on est aimé , qu'on aime ! Sacrifier à un faux point d'honneur, à son amour -propre, rien de plus, le sort d'une famille , le cœur d'une mère , la vie d'une épouse... oui, monsieur, sa vie. Ah ! mou ami ! mon père a raison ; le duelliste est un monstre , un égoïste , un ingrat ! S'il succombe ,

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il n'y a pour lui que de la honte; s'il triomphe, comment est-il vu dans le monde ? Ah ! fi donc ! un duelliste! c'est du plus mauvais ton; oui, monsieur ! il est banni de partout. Mais , songez donc, Eugène, songez donc qu'un duelliste est un homme teint de sang! on l'évite, ou le fuit, ou ne le reçoit plus nulle part, tous les salons lui sont fermés, c'est un homme perdu^

— a Perdu !... Mais, ce malheureux , provoqué, outragé , fut-ce , je veux le supposer , par le plus vil des homines , même contre cet homme vil , s'il a refusé de se battre , que pensera l'opinion ? que diront vos salons ? quel éloge ironique lirat-il dans chaque sourire ? quel ami lui serrera la ipain? quelle femme osera l'aimer? Emma!

dites-le-moi donc!...»

Qu'allait répondre Em^na?... Son cœur battait, ses joues se coloraient d'un rose vif, et son regard!... Un valet annonça que la calèche était prête : on se Içva.

— ^Asmodée, c'est dommage; j'aurais voulu savoir...

— Ne m'interrompez point, maître; le jeune homme vient de soupirer, et l'aiguille a passé les trois quarts du cadran.

On se leva. Le père de la jeune personne conservait encore sur ses traits une légère empreinte de la sévérité avec laquelle il croyait avoir fou*

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droyé le fatal préjugé du point d*honneur dans le duel. Eugène éprouvait un peu de gêne et de contrariété; il n*avait pu, même par respect, feindre de partager l'opinion du vieillard; il aurait voulu gronder sa belle et chère Emma. Se pouvait-il, que pour la première fois, leurs coeurs ne se fussent point trouvés d'accord ! Ce fut avec un peu d'humeur et de bouderie qu'il lui offrit la main. Emma, tout au contraire, était radieuse et souriante; il y avait dans son air je ne sais quelle tendre fierté mêlée de malice enchanteresse et piquante ; son regard était céleste , et aussitôt que sa jolie main , qui volait au devant, toucha celle de son amant , elle la serra avec vivacité... Que voulait-elle -qu'il comprît? et qui l'empêchait de comprendre?

On partit , on roula , on arriva devaiit le temple des hait Muses, Le sourire était encore sur les lèvres d'Emma , et sa main dans celle d'Eugène, quand la portière s'ouvrit.

L'opéra nouveau qu'on allait voir avait le mérite d^être à la mode ; il faisait fureur , tout Paris courait y dormir, et s'écraser à la porte; l'affluence était extrême. Nos arrivants avaient une loge ; on pouvait attendre que la foule s'éclaircît;mais le rideau allait lever, Emma ressentait l'impatience, l'empressement de son âge; et puis on n'aime guère à voir passer les autres devant

soi. On se jeta dans la foule : ce n'est jamais la place d'une jolie femme. Eugène protégeait Emma; l'amour est attentif, et déjà le flot tournoyant les avait entraînés jusqu'au pied de l'escalier, sans que la fraîche toilette de la demoiselle eût essuyé la moindre offense, lorsque là, tout à coup , Emma, qui serrait le bras de son guide, fît un cri , et se jetant avec effroi contre Eugène, laissa passer devant elle deux jeunes hommes, ricanant, heurtant, se tenant par le bras, qu'à leur mise ridiculement à la mode, à leur ton turbulent, à leurs moustaches de Cosaque, et à leurs propos hardis, il était facile de reconnaître pour de l'espèce de ces jeunes étourdis , impertinents d'habitude , fashionables de mauvais lieux, dont l'effronterie et l'audace ne brillent que dans la société dont ils sont les héros. Le pourpre de la colère monta soudain jusqu'au front d'Eugène : son premier mot fut : « Emma , qu'avez-vous ? » Mais son regard prenait déjà le signalement des deux fats insolents, et son sein frémissait. Emma comprit aussitôt sa faute , son imprudence , et lui dit tout bas , en essayant de l'éloigner : « Rien!«^rien , mon ami. Par malheur, sans le vouloir, quelqu'un, que je n'ai pas vu, m'a marché sur le pied. — C'est l'un de ces deux hommes. — Non ! oh ! non ! je vous l'assure. — Et pas un mot d^excuse ! et l'insolence de passer

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devant vous! -^ Oh! pour raa vie, Eugène! taisez-vous ! taisez-vous ! »

Tout, peut-être , allait finir là; Eugène s'efforçait de se contraindre; Emma, devenue pâle, l'entraînait en arrière, cherchant des yeux son père , retenu quelques pas plus loin dans la foule : on se fût séparé,, perdu... Quand l'un des deux jeunes hommes, poussant au bout l'impudence, se retourna en riant , et fixant Emma , comme il avait usage de fixer certaine femmes dignes de pareils hommages , il dit à son ami , ou plutôt à son camarade : « Elle est ma foi gentille ! des yeux divins , mon cher ! mais je parie encore qu'Adèle est plus jolie. »

Ce propos insolent était tenu ^ haut, qu'on l'entendit, et trente personnes se retournèrent. Emma, dont les joues étaient blanches, devint rouge comme le feu; un instant elle ne vit plus rien, et quand l'éblouissement rapide qui venait de troubler sa vue se fut dissipé, sans qu'elle eût vu ni senti comment le changement s'était opéré, elle se trouva au bras de son père, et Eugène avait disparu^ ainsi que les deux jeunes hommes. '

— Asmodée, je suis au supplice, tu n'as plus que sept minutes à parler, et l'opéra va durer au moins trois heures.

— Maître, nous ne sommes pas condamnés à l'entendre.

Les témoins de ce désordre s'étaient fort éclaircis quand Emma se reconnut elle-même; les hommes surtout avaient suivi; les fémurs regardaient encore £mma. Mais le premier coup d'archet se fit entendre: la musique était deRossini ; toute la salle trembla ; vingt trompettes sonnaient : la pièce était une pastorale. Ce qui restait encore de la foule oublia la jeune demoiselle, et se hâta de monter l'escalier. Emma, au bras de son père, suivit la foule; elle ne savait plus ce qu'elle faisait, son cœur frappait dans sa poitrine comme les coups d'un marteau, ses genoux tremblaient sous elle, sa langue était comme attachée à son palais ; il y avait dans sa* tête une confusion terrible , et dans ses oreilles, un bruissement étrange qui détruisaient toute pensée... Elle marchait, elle montait, soutenue par son père. Son père était pâle aussi , le front sillonné, et il se hâtait... Pourquoi?... On atteignit le corridor, on présenta le coupon, l'ouvreuse ouvrit la loge ; mais au moment où elle avançait le pied pour entrer, Emma , sans pouvoir dire un mot, tomba évanouie.

Au même instant, l'air calme, le visage serein, Eugène venait rejoindre Emma. Il arriva du moins à temps pour l'emporter dans ses bras jusqu'à la calèche; alors, heureusement les corridors, les «scaliers étaient libres; le rideau se levait. Le

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contrôle seul vit emporter la jeune dame. « C'est elle, la voilà,» murmuraient les donneurs de contre- marques. On revint précipitamment à riiôtel... Quel événement! quel éclat, pour une jeune personne !... Mais à Paris, tout glisse , s'efface , s'oublie : il y a tant de choses.

Enfin!... enfin, que s'était-il passé sous le péristyle de l'Opéra ?... Maître , vous le devinez bien.

Ce fut en vain qu'Eugène , calme , enjoué , riant, employa tout J'art de l'amour, tous les mensonges du courage, pour apaiser son amante et dissuader le vieillard. Inondée de larmes, le regard plein de terreur et d'amour, Emma interrogeait les yeux d'Eugène, et se défiait de son sourire qui la faisait pleurer : « J'ai été outragée , se disait-elle; il m'adore, il est brave, il me vengera. Que je suis malheureuse ! » Le père , silencieux et morne , poursuivait aussi le jeune homme de son regard scrutateur, et malgré toute la présence d'esprit d'Eugène , l'expérience du vieillard l'obligeait à douter, cette fois, de la sincérité de l'amant de sa fille. Cependant celuici protestait, aux genoux d'Emma, que l'insulte qu'on avait osé lui faire, avait été suivie d'excuses, et que tout avait fini là. Emma le lui faisait répéter cent fois , sans que la joie rentrât dans son cœur, et le vieillard écoutait sans que la conviction pénétrât dans son âme.

Onze heures sonnèrent ; Eugène allait se retirer, et un rayon d'espoir pourtant ^claircissait un peu le front de la jeune amante, et même aussi celui de son père , quand un valet remit à celui-ci un billet très-pressé, qu'une personne inconnue venait d'apporter à l'hôtel. Emma tressaillit; Eugène voulut partir. Mais déjà le vieillard avajit ouvert, il lisait... «Demeurez! » s'écriat-il; et aussitôt Emma retomba sur son siège, pâle, tremblante, mourante, mais retenant Eugène par la main.

« 11 nous trompait! si ajouta le vieillard; et il porta douloureusement la main sur son front.

« Il se battra , je le savais bien ! » dit Emma , les lèvres décolorées comme à l'instant de la mort.

« Vous avez été insultée ! s'écria enfin Eugène, avec le feu d'une noble colère: oui! insultée, à côté de votre père, publiquement, à mon bras! Emma ! Emma ! aimeriez-vous un homme sans amoiu*, sans courage , sans honneur ? »

Emma voulut répondre, et ne put arracher de son sein qu'un soupir.

Son père , qui achevait de lire le billet révélateur, n'avait point entendu ; il reprit d'un ton grave :

« Monsieur, demain , à sept heures du matin, vous devez avoir une rencontre, au bois de Ro-

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main ville 9 avec les deux jeunes fats, que vous ayez trop honorés ce soir en relevant leur impertinence. Le vicomte d'O... et M. de St.-M... doivent être vos témoins, et l'on choisira les armes sur le terrain... Vous le voyez, grâce au ciel, on m'a bien informé. Est-ce la vérité ?

ce Oui , monsieur ; je serais indigne de vous , d'Emma...

« Arrêtez ! ne recommençons point une discussion inutile ; je ne vous demande plus ce que vous prétendez faire; je connais votre préjugé, votre opinion sur le point d'honneur; vous savez quels sont mes principes, quelle est ma conviction sur le duel; nos jugements ne sont point d'accord; mais, écoutez, monsieur: j'ai mes c^oits, comme vous les vôtres; vous êtes libre de placer le point d'honneur où vous l'entendez , moi , où je le crois. Vous êtes le maître de vos jours ; je le suis encore de ma fille. Vous avez résolu de vous battre en duel ; et moi j'ai décidé que je n'aurai point pour gendre un homme prêt à parier sa vie contre celle du premier faquin , et qui met son honneur sur un coup d'épée, comme un joueur son or sur un coup de dés.

Ce n'est point là l'époux que je donnerai à ma fille.

<ic Monsieur !... au nom du ciel!... je suis déshonoré si...

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UN DUEL. aS

« !Çïon, monsieur! car je ne veux pas non plus d'un gendre déshonoré. Renoncez à ce duel, Emma est à vous: puis-je vous estimer plus, et vous le prouver mieux?

ce Vous, non, monsieur... mais le monde...

« Eugène! vous êtes libre; moi, je suis père. Vous avez votre point d'honneur; j'ai le mien aussi. Regardez ma fille! mettez ses larmes, ses angoisses en balance avec votre amour-propre... voyez, malheureux!... C'en est assez, si vous l'aimez. Pour moi , voici mon dernier mot : Point de duel, ou point d'Emma: choisissez. »

En achevant ces paroles, le vieillard avait saisi la main de sa fille, et l'entraînait hors du salon.

et Emma! s'écria Eugène; vous aussi, me condamnez-vous ? »

Emma , résistant à l'effort de son père , se retourna , et tendit la main à Eugène. A travers sa pâleur, ses larmes, son désordre, un sourire éclatait; et quelle éloquence dans ce sourire! il était fier et tendre comme celui de la jeune Grecque , attachant le casque sur le front de §on fiancé. «Eugène! Eugène!» dit -elle, en pressant sa main, en le regardant.,, et, en pressant sa main, en le regardant, les yeux de la jeune amante rayonnaient, et l'incarnat revenait sur ses joues... Mais un pouvoir secret ferma soudain ses lèvres; une pensée terrible effaça de son vi-

sage le pourpre renaissant ; ses yeux éloquents se voilèrent, elle baissa la tête, sa main n'osa plus serrer celle du jeune homme, et, d'une voix timide et tremblante, elle ajouta: «Eugène, obéissez à mon père... je vous défends aussi de vous battre. » Et soudain elle se précipita sur les pas du vieillard, et sortit avec lui du salon.

Eugène demeura consterné, sans mouvement, immobile, comme si la foudre venait de le frapper , ou comme si ses pieds eussent pris racine à l'endroit ou Emma l'avait quitté. 11 prononçait intérieurement ces seuls mots, qui semblaient retomber sur son cœur comme des gouttes de plomb : « Perdre Emma!... renoncer à Emma!... abandonner Emma!...» Un tourment, un combat, une angoisse inexprimable broyait toutes ses idées. Choisir entre la honte et la perte d'Emma!

La nuit qui s'écoula fut un supplice affreux...

Eh bien! maître, la main sur la conscience, à la place du jeune homme, qu'eussiez - vous fait?

— Crois -tu que le vieillard eût parlé sincèrement, et dût tenir sa promesse?

— Oui; le jeune homme avait le choix, rien de plus; et il le savait.

— En ce cas , mon ami Diable , c'était fort délicat , et je commence à deviner... mais achève , hâte-toi, car l'instant fatal est bien près.

— A sept heures du matin, le père d^Ëmma

reçut la visite de messieurs le vicomte d'O et

de Saint-M.... ; ils venaient lui apprendre , du ton le plus poli, mais froid et réservé, que la rencontre n'avait pas eu lieu.

A midi, Eugène se présenta à l'hôtel. Le vieillard le reçut avec le plus affectueux empressement, et lui tendit la main.

Les traits charmants d'Emma conservaient encore les traces touchantes des larmes de la nuit.

Eugène s'approcha dîelle timidement Elle

rougit.

Le soir il y avait cercle. Quand Eugène parut, les jeunes femmes sourirent... Emma se sentit confuse. Pas un des jeunes hommes ne vint au devant du futur époux de la reine du salon:

Eugène demeura seul, à l'écart , isolé. On parlait bas sous l'éventail, on ricanait derrière le dos des fauteuils... Était-ce de lui!... Emma ne quitta point le piano de la soirée ; le pupitre cachait son visage, elle île leva plus les yeux... Elle n'avait plus la gloire et l'orgueil d'une amante.

Deux jours après , ce fut au bal. On y vit reparaître la foule des prétendants à la main d'Emma, qu'Eugène avait éloignés; et les jeunes danseurs de nouveau se précipitèrent au devant d'elle, le gant blanc sur la main. Eugène, cependant , avait droit encore à la première contre-

a€ UN DUEL.

danse. Hélas ! à peine , conduisant Emma, l'avaitii placée dans les rangs des couples de danseurs , éclatants de jeunesse, éblouissants de parures, impatients de plaisir, que le vis-à-vis s'éclipsa , changea de place , et personne ne se fût trouvé pour figurer devant Emma et son cavalier, sans le secours imprévu d'une petite fille de sept ans et d'un jeune écolier. C'était un hasard , peut-être, mais pour Emma , tout devenait un trait acéré , uïi sarcasme piquant, un mépris cruel. La gaieté folâtre du bal, le rire sans cause que la jeunesse échange, les mots sans suite jetés en se croisant dans la danse , pour l'amante inquiète, attentive, tourmentée, c'était un murmure ironique, Eugène en était l'objet, son oreille n'entendait bourdonner que ce nom , ses regards ne rencontraient que des sourires moqueurs ; cette peur devenait une réalité.... et l'air contraint d'Eugène, non moins qu'elle en défiance , ne la détrompait point... Il était humilié: qu'elle était malheureuse !... Emma fut retenue pour toutes les autres contredanses... Et Eugène?... Il ne dansa plus, toutes les dames étaient engagées.

Le lendemain... Emma était souffrante.

Le lendemain... elle avait la migraine.

Le lendemain... elle était en visite.

Le lendemain... elle ne pouvait recevoir.

Le lendemain... Emma partait pour la campagne....

— Asmodée ! l'aiguille touche au plus haut chiffre du cadran.

— Maître, je le vois bien. Le malheureux jeune homme vient enfin de comprendre qu'en sacrifiant le point d'honneur à l'amour, il a perdu celle qu'il aime. Il est fier, tendre , noble ; et il sait que l'amour et l'honneur ne reviennent point... Voilà minuit... Regardez !

La pendule sonna. Je voulais regarder, mais un effroi subit saisit mon cœur, glaça mon sang, et, malgré moi, je fermai les yeux : l'heure sonnait encore. « Asmodée! m'écriai-je, au nom du ciel ! retiens ce jeune homme!...» Mais avant le dernier mot, une explosion avait ébranlé l'hôtel...* Je portai mes deux mains sur mon visage , je redoutais de voir cette horreur. Un éclat de rire d' Asmodée me fit rouvrir les yeux ; il me touchait de sa béquille, tout avait disparu; nous étions loin du lieu fatal.

— Eh bien ! maître, me dit le boiteux, quelle est votre opinion maintenant sur le duel ? Le jeune homme aurait-il dû se battre ?

— Vraiment oui, sans nul doute.

— D'accord. Donc alors, rigoureusement, le père de la jeune fille avait eu tort de l'en empêcher.

— Du tout ; il était sage. Le duel est une peste, une honte, une horreur! c'est un acte immoral, qui touche de près au crime.

— D'accord, aussi: et d'après cela, somme toute , votre avis ?

— Mon avis ?

— Comment concluez-vous?

— Mais.. .Ma foi... Je ne sais. Et toi, démon?

— Comme vous, maître; je ne sais; et c'est à peu près là, dans ce siècle éclairé, notre opinion sur toute chose , à commencer par votre âme , à finir par mes cornes.

— Tu crois?

— C'est la vérité.

-^En ce cas, mon ami, nous sommes fort

avancés.

Victor DUCANGE.

Et moi aussi, j'ai promis de joindre la modeste glane d'un vieux conteur à cette gerbe riche et variée , formée par cent et un écrivains français, offerte par eux à l'un des éditeurs les plus recommandables de notre littérature moderne , pour l'indemniser des pertes imprévues que lui ont fait éprouver nos derniers orages.

Mais que lui offrirai-je, moi, simple moraliste, presque septuagénaire, habitué à parcourir les

3o LES JEUNES FILLES

plus humbles sentiers du Parnasse, à m'y repo* ser sous de paisibles ombrages, où je me contente de cueillir quelques fleurs des champs, poiir les offrir aux jeunes filles qui se trouvent sur mon passage?

J)e quel droit me mêler parmi ces nouveaux Addison^ ces Quintilien, ces Aristarques fouillant jusque dans les derniers replis du cœur humain, pour en connaître les mouvements , les erreurs, et le conduire à sa perfection? De quel droit irais-je lutter avec tous ces grands coloristes de notre époque, moi qui, voué constamment au style simple de conteur moraliste , eus toujours pour devise cet adage d'Horace: //zgeniwn misera forlunatius arte; « Le "naturel est préférable à l'art » ?

Mais j'ai promis ; j'ai cédé à l'irrésistible charme d'inscrire mon nom parmi ceux de mes amis, de mes confrères : j'oserai donc conter encore... pour la dernière fois peut-être ; oui, j'essayerai de faire une esquisse fidèle des jeunes filles de Paris ; de prouver que , dans tous les rangs de l'ordre social, elles offrent des modèles à citer pour l'honneur et la gloire de leur sexe : je m'attacherai surtout à démontrer que la vertu la plus digne d'éloge , est celle qu'on rencontre dans la classe indigente, où toujours elle est environnée des séductions que font naître le désir de s'éle-

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DE PARIS. 3i

ver, risolement, rinexpérience, et trop souvent, hélas ! les besoins pressants de la vie.

Le fond du récit que je vais faire est histo« rique : cette anecdote a eu lieu dans mon voisinage; et je m'en suis emparé, pour la joindre à ces traits populaires, attachants , que je vais ramassant sur la scène du monde; comme le botaniste qu'on voit errer «dans les vallons, sur les montagnes, cueillant les plantes salutaires propres à calmer, à prévenir tous les maux de l'humanité.

Estelle Aubert était l'unique enfant d'un ouvrier imprimeur, qu'un travail forcé , opiniâtre , avait réduit à vivre dans un- fauteuil , privé de l'usage de ses jambes et de ses mains. Position cruelle pour un homme de cœur, qui se trouvait à la charge de sa femme et de sa fille ! Cellesci n'avaient pour toute ressource, que leur modique profession de blanchisseuse en linge fin , à laquelle, depuis quelques mois, Estelle avait ajouté celle de raccommodeuse de blondes et de dentelles , afin d'augmenter le gain de la journée.

Cette honnête et pauvre famille habitait deux chambres en mansarde, ou plutôt une partie d'un sixième étage , rue de Chabannais , en face d'un hôtel, dont le premier était occupé par un grand spéculateur de terrains, devenu banquier

très-renommé ; le second, par le vicomte de Saluées, écuyer cavalcadour; et le troisième, par un commissaire-priseur.

Chacun de ces divers habitants de l'hôtel, avait une fille : celle du banquier Saint-Omer, nommée Léonie, était une brune piquante, d'une figure ouverte, et de la plus agréable humeur; mais distraite, étourdie, insouciante , et donnant à son institutrice, femme d'un mérite reconnu, la plus grande peine à mettre dans la tête de son élève deux idées de suite, à graver dans sa mémoire les moindres notions de grammaire, d'histoire et de géographie. C'était, en un mot, une charmante folle gâtée par ses parents, qui s'imaginaient que leur fille unique aurait bien assez de l'opulence, pour briller dans le monde et faire un mariage avantageux. Déjà même, en effet, quoiqu'elle n'eût que dix-sept ans, elle était recherchée par certains seigneurs de la cour, qui convoitaient la dot considérable qu'elle devait avoir, pour apaiser leurs créanciers, soutenir le train de leur hôtel, en un mot pour fumer leurs terres : expression usitée parmi les grands qui se mésallient.

La fille du vicomte de Saluées offrait im centrasse frappant avec celle du banquier. Clorinde, belle blonde, im peu fade, âgée de dix-huit ans, était froide et réservée. Son regard était impé-

rieux, en même temps que ses lèvres dédaigneuses exprimaient la fierté. Sa gouvernante ex-chanoinesse la maintenait dans cette haute idée de naissance dans cette roideur de caste nobiliaire, et lui faisait mesurer à chaque instant la distance énorme qui existait entre elle et la fille d'un de -ces nouveaux enrichis, qui s'imaginent pouvoir marcher de pair avec les grands seigneurs.

Quant à la jeune Emma, fille de M. Dumont, commissaire-priseur, elle n'avait ni la morgue insolente de Clorinde, ni la folle insouciance de Léonie. Placée par le destin dans cette moyenne région de la société , où l'on ne connaît ni l'ennui du rang et de l'étiquette, ni les besoins de l'indigence ; oii l'on est , comme le dit un ancien sage, à l'abri des coups de soleil qui frappent la cime des forets, et des inondations qui noient les petites herbes rampant sur la terre ; Emma , élevée par sa mère, excellente femme, occupée à maintenir dans sa maison l'ordre et l'aisance , à faire le bonheur de tout ce qui l'entourait; Emma, habituée dès son enfance à vaquer aux soins domestiques, bonne par instinct, instruite sans prétention, charmante enfin sans presque s'en douter... Emma n'était qu'une simple bourgeoise.

Estelle Aubert se fut élevée promptement audessus de l'humble condition où elle était ré-

Pabis. m. 3

duite, si die eût voulu prêter Toreillé aux agaceries des jeunes étourdis du quartier^ aux séductions dont elle était assaillie dans les différentes maisons où elle reportait son ouvrage. A la voir parcourir d'un pied léger les rues de Paris ; gentille, açcorte, le nez en l'air, le sourire sur les lèvres, et tenant sous le bras son petit carton vert, on la confondait souvent avec ces grîsettes , qui, sous les apparences d'ouvrières très-occupées, courent les aventures, et font un honteux trafic de leur jeunesse et de leurs charmes. Mais sitôt qu'où adressait la parole à notre jolie raccommodeuse de dentelles, on jugeait à sa réponse, à son maintien, à cette piquante franchise répandue dans tout son être, que c'était une fille de bien. On ne la voyait point s'effaroucher d'un mot, d'une plaisanterie qu'on lui décochait en passant ; elle se résignait aux humiliations passagères que lui faisait éprouver sa profession, et s'en vengeait en sentant se raffer^ mir sa vertu, en évitant avec adresse les attaques des nombreux séducteiu^s qu'elle rencontrait dans le monde ; et ne pouvait concevoir comment on ose acheter de la misère ce que le cœur seul peut donner.

Estelle était souvent en relation avec ses trois jeunes voisines. Sa réputation d'honnête fille, ses tendres soins pour son père infirme, et son re-

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nom d'habile ouvrière, lui donnaient une espèce de vogue; il ne se passait point de semaine, qu'elle ne fût appelée, tantôt chez le banquier Saint-Omer, pour raccommoder un voile d'Angleterre qu avait déchiré mafdame , en descendant de calèche au bois de Boulogne ; tantôt chez le vicomte de Saluées, pour réparer un accroc à ses manchettes de Malines brodée, une déchirure aux barbes tombantes, en point de Bruxelles, qu'avait faite la vicomtesse dans l'appartement de la dauphine ; tantôt enfin, chez le commissairepriseur, pour reblanchir et remettre à neuf les collerettes en tulle de madame Dumont, ou bien les pèlerines de sa fille, en jaconnas, et qui composaient sa parure ordinaire.

Mais l'accueil que recevait Estelle Aubert aux divers étages de l'hôtel , variait suivant la condition des familles qui l'occupaient. Au premier, son ouvrage était toujours bien reçu, apprécié à sa juste valeur ; et chaque fois elle en recevait le prix , en proportion des soins et du travail qu'il avait exigé. Léonie l'appelait ordinairement ma bonne Estelle y et ne prenait avec elle aucun ton de hauteur, ni d'arrogance. Il n'en était pas de même au second : la vicomtesse de Saluées, fière et méprisante, devenue dévote austère, de dame un peu légère qu'elle ayait été , ne paraissait jamais satisfaite de ce qu'avait fait la jeune ou-

vrière, qu'elle nommait tantôt ma petite ^ tantôt mon cœur^ avec ce sourire dédaigneux qui semblait mesurer les distances. Clorinde se montrait encore plus difficile , plus exigeante que sa mère : elle faisait souvent recommencer à la complaisante Estelle son travail; et presque toujours la pauvre fille se Relirait sans en avoir reçu le salaire. Quant au troisième étage, elle s'y présentait comme dans sa propre famille. Monsieur et madame Dumont la comblaient de caresses, de félicitations sur sa conduite : Emma surtout ne pouvait se lasser d'admirer la perfection de travail de sa charmante voisine ; elle lui serrait les mains, et l'eût volontiers embrassée, si elle n'eût pas craint de monter la tête ardente de Léon son frère, jeune étudiant en droit, qui ressentait pour la raccommodeuse de dentelles un penchant fondé sur l'estime, et que par cela même il lui était impossible dentaire et de réprimer.

Bientôt la jeune Estelle se fit une réputation parmi les dames les plus élégantes du quartier. C'était à qui vanterait son talent, son exactitude; c'était à^qui lui confierait ses^ chiffons les plus précieux. Enfin, mademoiselle Aubert, car c'est ainsi que chacun la nommait, ne pouvant plus suffire, avec sa mère, à tout le travail qu'on lui confiait, fut contrainte de prefndre plusieurs ouvrières, de faire des apprenties dans son état;

et pour cela, il lui fallut quitter ses deux chambres en raansarde, où il faisait si froid l'hiver, et si chaud l'été. Elle loua donc un joli petit appartement au troisième étage de la maison où elle demeurait , dont une pièce donnait au couchant, sur la rue, et qu'habita son vieux père infirme, qu'elle roulait souvent dans son fauteuil, vers la croisée, pour lui faic^ respirer le grand air, et le réchauffer aux rayons du soleil.

Placée alors en face des appartements qu'occupaient ses trois voisines , Estelle les suivait assez souvent dans leurs occupations journalières.

Tantôt elle remarquait Léonie, se pâmant de rire, en faisant faire mille tours, mille gambades au singe chéri de sa mère, attaché par une longue chaîne à l'un des balcons du premier: tantôt elle apercevait Clorinde faisant de la tapisserie auprès de sa mère, qui s'était endormie au milieu d'une lecture édifiante : tantôt enfin, elle recevait un salut gracieux, un aimable sourire d'Emma^, qui vaquait aux soins du ménage, en répétant la romance du jour, ou bien une jolie chanson de Béranger. Bientôt son frère Léon venait la rejoindre à la croisée; et remarquant les tendres égards d'Estelle pour son vieux père, il la saluait à son tour avec une vive émotion , et restait les regards attachés sur elle jusqu'à ce qu'elle se fut retirée au fond de son habitation^

pour reprendre son travail et diriger celui de ses ouvrières. ' '

L'hiver succéda bientôt aux beaux jours : il donna de nouveau 4 1^ jeune raccoinmodeuse de dentelles une juste idée de l'orgueil des rangs et des prérogatives de la naissance : ce qui raffermit dans la résolution qu'elle avait prise , de n'avoir avec les gens titrés et les opulents, que les communications nécessaires à sou état, ou aux besoins qu'on pouvait avoir d'elle. L'époque du carnaval approchait ; et chaque classe de la population se livrait aux plaisirs que procurent les réunions de danse, de musique. Il y eut un grand bal chez le banquier Saint-Omer : le ban et l'arrière-ban de la Chaussée d'Antin avaient été invités : les préparatifs les plus somptueux étaient dirigés par le plus habile tapissier, par le glacier le plus en vogue. En im mot, rienn^avait été épargné pour étaler tout le luxe, toute la somptuosité de la finance.

Estelle, qui le matin de ce grand jour avait reporté à madame Saint-Omer une garniture de robe en point d'Angleterre, avait Qsé demander à la femme de charge la permission de se mêler parmi les gens de l'hôtel , pour voir défiler dans l'antichambre les beautés célèbres de la banque, examiner leurs toilettes, et jouir de loin du magnifique coup d'œil de cette brillante

fête. Un valet de chambre vêtu en noir, chapeau à trois cornes sous le bras, annonçait à haute voix toutes, les personnes qui se présentaient. Parut la famille de Saluées , invitée par convenance de voisinage , et qui n'avait pu se dispen* ser de répondre à l'invitation, vu que plus d'une fois on avait eu recours à la caisse de Saint- Orner, et qu'on pourrait y recourir encore; car le vicomte, pour se conformer aux: habitu-* des ^es seigneurs de la cour, aimait le jeu, avait des maîtresses. A. cette annonce que fait le valet de chambre : « Monsieur le vicomte et ma- « dame la vicomtesse de Salaces ! » celle*ci s'imaginant que chacun pénétré de l'honneur qu'elle fait à cette réunion de roturiers , va se lever et lui rendre hommage, se gourme, étale avec emphase le volant de sa robe, et promène partout ses regards fiers, scrutateurs... mais étonnée de voir que personne ne bouge, ne se range sur son passage. La grosse madame Saint-Omer vient seule au-devant d'elle, en l'appelant tout haut: « Ma chère voisine. » Léonie prenant la main de Clorinde qui suit sa mère, la conduit parmi les danseuses, en lui disant : « Coiffée à ravir... mise «comme un ange... oh, ma chère, que vous « êtes gentille ! » La franchise du compliment ne peut faire excuser la familiarité du langage ; et la noble demoiselle, blessée de ce ton d'éga-

4o LES JEUNES FILLES

lité, va rejoindre la vicomtesse, qui dit tout bas à son mari : « Comme cela sent ici le parte venu ! quelle grossière espèce! —On a bien « raison de dire, lui répond le vicomte, que l'or « est comme lé soleil, il donne à la boiie de la <c consistance. » En achevant ces mots, il serre avec affection la main de Saint-Omèr , qui l'aborde avec son gros sourire , et lui dit bas à Toreille: « Voisin, je vous ménage une bouillotte aux cinq cents francs. » Mais ce qui suffoque la superbe Clorinde, c'est de^voir Léonie, la demoiselle de la maison, faire en passant devant l'antichambre un signe d'intelligence à l'ouvrière en dentelle, qui baisse les yeux, rougit, et n'en parait que plus jolie.

Dès le lendemain, Estelle ne manque pas d'aller donner à l'honnête famille Dumont qu'on n'avait point invitée, les détails de cette fête magnifique, et de lui nommer les dames qui avaient étalé les plus beaux diamants, les plus riches parures. Il se trouva que l'une était la fille d'un receveur général , destitué pour malversations; que l'autre était la sœur d'un agent de change dont les paiements venaient d'être suspendus pour la troisième fois; que celle-ci plaidait en séparation contre son mari, poursuivi comme banqueroutier frauduleux; que celle-là, non commune en biens avec son digne époux, homme

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DE PARIS. 4i

d'affaires, faisait passer sous son nom des sommes considérables que l'adroit fripon extorquak à ses clients... « Eh quoi!» s'écriait Estelle avec cet élonnement d'une âme neuve et pure, « ces «femmes-là sont-elles assez audacieuses pour vè- ^ nir briller dans un bal ? — Bon !» lui répondit le commissaire-priseur , avec le sourire malin d'un fonctionnaire irréprochable , « l'honneur chez c< tous ces grands faiseurs du jour , est comme « les ongles , il repousse. »

Peu de temps après eut lieu chez le vicomte de Saluées , une réunion non moins nombreuse et composée des familles les plus anciennes, d'après le traité du blason. Ce n'était point un bal : la grand'mère de la sœur d'un peti| prince souverain d'un cercle d'Allemagne, était morte subitement ; et la cour était en deuil pour dix jours. L'étiquette voulait donc qu'on se bornât a donner un concert qui avait réuni les talents les plus renommés de la capitale.

Saint-Omer et sa famille furent invités : le moyen de ne pas les admettre, tout roturiers qu'ils étaient ? Le vicomte de Saluées avait encore emprunté la veille à son voisin quatre billets de banque, pour acquitter une dette d'honneur. Leur présence , il est vrai , ferait une disparate choquante dans une réunion de la plus haute noblesse; mais nécessité devient loi.

4a LES JEUNES FILLES

Estelle avait un ^oût particulier pour la musique : elle chantait avec une expression remarquable les plus jolis airs des nouveaux opéras. Elle obtint de la femme de chambre la permission de se raêlçr parmi les gens de Thôtel , pour entendre les différents morceaux qu'on devait exécuter. Son ravis^ment fut inexprimable; mais ce qui lui causa une surprise mêlée d'indignation , ce fut de voir certains grands seigneurs s'endormir sur leurs sièges , d'entendre d'autres causer entre eux, pendant que les artistes les plus célèbres exécutaient les principales productions de nos grands maîtres, et se surpassaient pour en faire sentir toutes les beautés. Ce murmure de conversations particulières ; ce costume de deuil qui couvrait les assistants; cet assommant fardeau de 1,'étiquette qu'observaient avec une ridicule austérité tous ces personnages d'un haut rang, tous ces favoris du monarque; ce concours en jjn mot d'exigences, d'ambitions, de préséances, tout semblait contribuer à répandre la tristesse qu'on voyait empreinte sur chaque visage; et la jeune ouvrière ne tarda pas à se convaincre que les grands , blasés , rêvent le bonheur sans jamais eh jouir ; et que l'ennui est la calamité des heureux de la terre.

Peu de jours après , l'honnête famille Dumont reçut à son tour ses parents , ses amis , ses af-

fidés. Il n'y eut à cette réunion ni le luxe éblouis* sant de la finance , ni la morgue imposante des gens de cour : c'était le rassemblement joyeux des bons bourgeois du quartier. On n'y remarquait ni colliers de diamants, ni turbans en étoffe d'or surmontés d'un oiseau de paradis, ni grands cordons , ni chapeaux à plumet blanc ; mais en revanche on n'apercevait partout que figures riantes; on ne rencontrait que des cœurs épanouis de joie et de franche amitié. On s'accostait sans cérémonie; on se prenait le bras avec confiance : on se dégantait pour se serrer la main : c'était, en un mot, comme le dit Marmontel, la fête des bonnes gens. Aussi l'honnête M. Dumont se promenait-il avec ivresse dans son salon proprement décoré ; et ne cessait-il de répéter au milieu des danses qui se formaient, et des jolis groupes dont il était entouré, que le moyen le plus sûr d'être heureux, c'est de l'être du bonheur des autres.

Estelle avait été invitée à cette joyeuse réunion par le commissaire-priseur. Il lui dit , avec cet accent d'un homme de bien qui sait distinguer et apprécier le vrai mérite : <c Qui peut mieux «embellir notre petite fête, que celle dont le « travail soutient ses parents , adoucit les souf- « frances de son père infirme , et s'est acquis l'es- « time et la vénération de tout le voisinage? — Il

«cnous tardait, chère Estelle,» ajoute madame Dumont, « de vous donner cette preuve publique «c de notre attachement et de hêtre considéraa tion. »

Oh que ces paroles pénétrèrent avant dans le coeur dé la jeune ouvrière! Qu'il est flatteur, le premier hommage que l'on reçoit , et dont on s'avoue être digne ! Estelle fut si vivement saisie de joie, qu'elle ne put proférer une parole. Un serrement de main qu'elle reçut en ce moment d'Emma, lui prouva qu'elle s'unissait à l'invitation de ses parents ; et le regard de Léon lui fit deviner sans peine quel serait au bal son premier cavalier. Elle y fut accueillie avec tous les égards dus à la fille de bien, traitée par toutes les jeunes personnes comme une égale , comme une amie : chacun lui adressait les éloges les plus flatteurs; mais aucun d'eux ne valait le silence de Léon dont les regards attachés sur elle sem-' blaient partager son initiation dans l'honnête bourgeoisie , et se livrer au pressentiment qu'elle y occuperait un jour une place distinguée. Estelle, bien loin d'avoir une semblable pensée, se tenait sur une réserve modeste qui la rendait plus intéressante encore. Elle évitait autant qu'il était possible les yeux flamboyants du fils de la maison, et portait les siens sur tous les autres jeunes gens, espérant se distraire du trouble

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qu'elle éprouvait; maïs nous cherchons vainement à nous fuir: malgré nous, tout nous y ramène.

Deux aïis s'écoulèrent: mademoiselle Aubert devenue chef d'un atelier considérable, avait fait des gains légitimes fort au-delà de ses espérances. Elle avait augmenté peu à peu son petit mobilier, orné son intérieur. Sa mère, d'une faible santé, ne faisait plus le gros du ménage : il était confié à la veuve d'un soldat invalide. Le vieux fauteuil en bois du père Aubert était remplacé par une dormeuse en velours d'Utrecht : il ne paraissait plus à la croisée de sa chambre qu'en redingote d'espagnolette grise et en casquette de drap bleu. Estelle enfin , sans rien changer à son habillement ordinaire, porta des étoffes un peu plus recherchées, couvrit ses jolies épaules d'un ample schall de mérinos , hasarda même la petite montre en. or, pour être à l'heure chez ses pratiques; mais elle la cachait avec soin sous sa collerette. Elle ne craignait rien tant que de se faire remarquer, et se serait imposé les plus grandes privations, plutôt que d'exciter l'envie et les propos des habitants du quartier. La critique vraie, quoique sévère, est la sentinelle des mœurs.

La première moitié de l'année 1 83o venait de s'écouler: Estelle, toujours bonne, simple et la-

borieuse, voyait chaque jour son destin s'embellir. Chérie , honorée de ses ouvrières et de ses apprenties, récompensée de ses tendres soins pour ses parents par le bonheur dont ils jouissaient auprès d'elle, notre jeune ouvrière comparait souvent sa position sociale avec celle de ses trois voisines qu'elle étudiait sans ceisse, et se trouvait tout aussi heureusement placée dans le monde, puisqu'elle y était utile, estimée. Elle s'amusait de l'étourderie et des inconséquences de la fille du financier , supportait avec résignation la hauteur et les tracasseries de celle du vicomte, et s'en consolait par là tendre amitié que lui portait Emma; lorsque tout à coup l'O" rage le plus terrible s'éleva dans la capitale et s'étendit sur toute la France. Le monarque, égaré par de perfides conseils, brisa le pacte social, et forcé d'abdiquer la couronne , il s'enfuit pour la troisième fois. Paris fut en proie au choc des partis , que bientôt calmèrent les vieux amis de la liberté sans licence, en s'appuyant sur la représentation nationale qui crut devoir fonder une nouvelle dynastie. Dans ce bouleversement général on vit les plus hauts rangs anéantis, les plus belles positions sociales détruites. Le vicomte de Saluées fut dépouillé de ses pensions , de ses prérogatives : il suivit dans leur exil ses anciens maîtres, laissant sa femme et sa fille dans une

gêne qui les contraignit de vendre leurs bijoux, leur mobilier; et bientôt, ne pouvant plus subvenir à leurs }>esoins, elles se retirèrent chez une vieille parente égoïste, superstitieuse, qui habitait le faubourg Saint-Germain.

La grande secousse politique se fit sentir dans le cours des effets publics: elle causa la ruine d'un grand nombre de gens de finance, et principalement de ceux qui avaient spéculé sur les terrains et les établissements publics. Saint*Omer fut de ce nombre ; après avoir vainement épuisé toutes ses ressources , tous^ les moyens d'échapper au désastre , il céda malheureusement aux funestes inspirations de l'amour-propre déçu, à l'humiliation de passer de l'opulence à la misère , et se fit sauter la cervelle au bois de Boulogne» Cette affreuse et cruelle détermination ne fut connue de sa femme et de sa fille qu'au moment où le juge de paix vint au nom des nombreux créanciers du défunt, apposer les scellés dans son riche et vaste appartement. La malheureuse madame Saint-Omer fut obligée de s'en éloigner, sans pouvoir même se munir des objets qui lui étaient le plus nécessaires, pour se réfugier dans un hôtel garni , et pour y attendre l'issue de cet épouvantable événement. Elle eut la douleur d'apprendre que tout ce qui composait le mobilier serait vendu , sans qu'elle pût

faire la moindre réclamation , parce qu'elle avait été en communauté de biens avec son mari. Elle ne sut, ainsi que sa fille, quelle ressource employer pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Elles essayèrent en vain de recourir à la commisération de plusieurs grands capitalistes qui avaient eu de fi-équentes communications avec le malheureux Saint-Omer ; elles en furent accueillies avec indifférence , éconduites avec adresse : elles éprouvèrent alors que la plus grande souffrance des infortunés, c'est d'implorer les opulents.

Toutes les deux abattues par la douleur, «n proie au dénûment le plus absolu, se voyaient réduites à implorer l'assistance d'un bureau de charité, lorsque Léonie,»se rappelant avec quel zèle et quelle ivresse la jeune ouvrière en dentelle soutenait par son travail ses honnêtes parents, sentit se ranimer son courage, et résolut d'aller un matin, rue de Chabannais, confier à Estelle Aubert le désir qu'elle éprouvait et l'espoir qu'elle avait conçu de procurer à sa mère, sinon l'aisance, du moins lé pain de la journée, un abri contre la misère. Elle reçut de son ancienne voisine l'accueil le plus touchant. «Venez,» lui dit Estelle, en la pressant dans ses bras; « venez avec madame votre mère ! je vous occupe perai^ toutes les deux dans mon atelier; et,

a s'il VOUS répugne de vous mêler parmi mes « ouvrières, je vous fournirai de l'ouvrage dans « votre appartement. Les deux chambres en « mansardé que j'habitais sont à louer dans ce « moment ; venez vous y établir. Je vous avan- « cerai les trois mois de loyer, vous prêterai une « partie de mes meubles ; ma bonne veuve fera « votre ménage; enfin , nous partagerons tout ce «que je possède. Venez, mademoiselle Léotiie, o vous qui me reçûtes toujours avec tant de «(bonté, lorsque vous étiez dans l'opulence; avons qui jamais ne m'avez fait éprouver la ce pioindre humiliation. Vous ne dédaignâtes point a votre pauvre blanchisseuse ; il est bien juste « qu'elle ait son tour; et je vous remercie d'avoir a compté sur Estelle Aubert. — Ah ! dites donc « sur mon amie, s'écrie mademoiselle Saint-Omer: «hélaàîvous êtes la seule que je trouve dans « notre désastre; et je vous avais bien jugée. »

Dès le lendemain, la mère et la fille, leur petit bagage sous le bras , vinrent s'établir à deux étages au-dessus de celui qu'occupait Estelle, qui d'avance avait garni les deux mansardes des objets les plus nécessaires. Madame Saint-Omer occupa celle donnant sur la cour, afin de n'avoir pas sans cesse devant les yeux les croisées du somptueux appartement qu'elle occupait en

Paris. VI. 4

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face, et dont justement on faisait la vente du mobilier. Léonie ne pouvait s'empêcher de laisser tomber, de sa lucarne, des regards attendris sur cette belle habitation où elle avait passé des jours si heureux ; où bercée par les prestiges* de Topulence , elle était loin de croire qu'elle irait se réfugier dans rbuipble réduit de la pauvre ouvière.^. Oh que de réflexions elle faisait sur les caprices du sort, et combien elle s'applaudissait de n'avoir jamais humilié ses inférieurs !

Léonie ne rougit point de s'établir dans l'ate^ lier 4e mademoiselle Aubert, où eliei ne tarda pas à prendre rang parmi les plus habiles apprenties. Sa mère, atteinte de quelques infirmités causées par le chagrin, trayaillait dans sa cham** bre, et secondait sa fille à se procurer les objets nécessaires à leur existence. Ce qu'elles avaient le plus à cœur , c'était de pouvoir remettre à l'obligeante Estelle les différents meubles dont elle s'était privée , se réduisant elle-même à coucher sur up Ut de çangle, pour offrir à madame Saint-Omer une retraite qui lui fut plus comnH)de et l'humiliât moins dans son malheuir. Déjà la mère et la fille, par leurs travaux et leurs veilles, se disposaient «à traiter avec un tapissier du voisinage, pour avoir l'ameublement le plus modique, mais indispensable à leurs besoins,

Googk

DE PARIS. 5i

IcMPsqii'un événement assez étrange- vint tirer madame et mademoiselle Saint-Omer de la position pénible où elles se trouvaient. Un jour qu'elles étaient allées à l'office divin, et que, selon leur usage, elles avaient remis la clef de lenrs detQc chambres au portier de la 'maison , elles éprouvèrent, en rentrant, une surprise mêlée d'une émotion bien naturelle, en voyant une partie des meubles qui garnissaient leurs appartements respectifs dans l'hôtel qu'elles avaient habité. Madame Saint-Omer reconnut son lit d'acajou orné d'une draperie de pékin bleu-ciel, avec son somno, sa longue bergère en nmroquin vert et son grand chifTonniei? : elle s'empresse de rouvrir, et le ti*ouve rempli d'une partie de son linge de corps et de ses vêtements. Léonie s'élance dans sa mansarde, et reconnaît son lit de demoiselle , surmonté d'une (lèche dorée portant des rideaux de mousseline, plusieurs petits meuble^ à son usage , sa causeuse en drap bleu-^ lapis, son piaiio, tous ses recueils de musique, et au-dessus un grand cadre couvert d'une toile verte. Elle l'enlève avec empressement, et retrouve le portrait de son père au bas duquel on avait écrit ces mots: «Courage, ma fille! celle «qui nourrit sa mère du travail de ses mains, « tient toujours un rang honorable dans la so-

Sa LES JEUNES FILLES

« ciété. » Le cri perçant que jette Léonie, à l'aspect de cette image si chère , de cette touchante inscription, attire madame Saint-Omer, qui, saisie elle-même de surprise , et pressant sa fille sur son sein , avoue qu'on n'a pas tout perdu lorsqu'on est encore mère , et que les trésors les plus vrais, les seuls impérissables, ce sont ceux de l'âme.

Léonie se rend aussitôt chez Estelle Aubert, et lui raconte cette aventure , dont celle-ci la félicite avec cet élan de la véritable amitié. Ijeurs soupçons alors se portent sur telle ou telle personne capable d'un aussi beau trait de générosité. Pour mieux parvenir à la connaître, elles descendent toutes les deux chez le portier, lui font mille questions sur les porteurs de ces différents meubles ; il leur répond que c'est M. Jamart, le tapissier de ces dames, qui lui-même amis tout en place. « Il est venu de là remonter chez moi « le lit que j'avais eu le bonheur de prêter à a madame votre mère , » ajoute Estelle : « Allons « l'interroger! » Elles se rendent sur-le-champ auprès de ce digne homme, qui demeurait au bout de la rue, et le sollicitent de faire connaître la main bienfaisante habituée sans doute à consoler, à secourir l'honorable indigence. Celui-ci avoue qu'en effet il a été chargé d'acheter à la

vente -les divers objets qu'il a remis chez ces dames ; mais qu'il ne peut nommer la personne qui l'a chargé de cette commission, parce qu'elle a exigé sa parole d'honneur de ne jamais prononcer son nom. « Eh bien , » reprend vivement Estelle , « c'est le commissaire-priseur, M. Dumont, c( qui a fait celte vente, il doit avoir reçu le nom a de l'acheteur ; courons le lui demander : je a suis sûre d'avance qu'il ne pourra me le re- « fuser. ^ — ^Vous feriez une démarche inutile, «répond l'honnête tapissier : « j'ai tout acheté sous « mon nom et payé comptant ; je suis à ce moyen « le seul dépositaire d'un secret qu'il ne m'est « pas permis de divulgeur. »

Plusieurs mois s'écoulèrent : Léonie avait fait de rapides progrès dans l'état de raccommodeuse de dentelles; et devenue, par son travail et son zèle, la première ouvrière de l'atelier de mademoiselle Aubert, elle gagnait amplement de quoi subvenir à la dépense de son humble ménage. Mais si elle reçut d'Estelle des preuves d'une franche cordialité, l'occasion se présenta de lui prouver toute sa gratitude. Le vieux père Aubert, accablé d'infirmités, fut enlevé presque subitement à sa fille chérie; et peu de jours après sa femme le suivit au tombeau. Cette double perte frappa si vivement le cœur d'Estelle ,

qu'il fallut tous les soins ; toutes les consolation^ dont Léonie était capable, pour empêcher son intime amie de succomber à sa douleur. Estelle ne reçut pas moins de condoléances de la famillç du commissaire-priseur : monsieur et madame Dumont vinrent la visiter souvent ; Etnma passa plusieurs journées de suite auprès de sa chère voisine; et plus d'une fois Léon vint unir ses consolations à celles de sa sœur. Ces consolattons4à ne furent peut-être pas celles qui portèrent le moins de douceur dans Tâme de notre charmante ouvrière.

Celle-ci, toutefois , se trouvant tout à coup orpheline , à peine âgée de vingt-trois ans , d'une figure ravissante , et d'une grâce parfaite , voulut se donner une égide qui mît à l'abri ses mœurs et sa réputation. Elle pria madame Saint-Omer de lui servir de mère, et lui proposa de venir avec sa fille habiter auprès d'elle, et de confondre ensemble leur travail et leurs profits. Cette proposition fut acceptée avec transport : Léonie éprouvait une secrète jouissance à faire descen* dre sa mère de sa mansarde, à l'établir au troi* sième étage, où elle pourrait, avec les meubles qu'elle tenait d'une main généreuse et toujours inconnue, retrouver quelques illusions de son ancienne position dans le monde. L'orgueil res-

semble à l'espérance : il naît en nous; il y meurt le dernier.

Cette association fut approuvée de tout le voisinage : on reconnut là toute la pureté des mœurs qu'avait toujours observée mademoiselle Aubert. Elle initia tout-à-fait Léonie dans les détails de sa profession, et la présenta chez ses pratiques comme sa compagne chérie, comme sa sœur adoptive. Mademoiselle Saint-Oraer, abandonnée de tous les anciens affidés de feu son père , lorsque ceux-ci craignaient qu'elle n'eût besoin d'eux, leur parut alors estimable, intéressante : les plus riches familles du quartier s'empressèrent de seconder ses nobles efforts, louèrent tout haut son dévouement filial , et lui procurèrent les moyens de contribuer à la prospérité de l'atelier commun , qui devint un des plus renommés et des mieux achalandés de la capitale.

Un jour que les deux associées s'entretenaient de leurs succès, de leur bonheur mutuel, entre chez elles une personne mesquinement vêtue , portant un vieux chapeau de paille noire, cou-^ vert d'un voile épais. C'était Clorinde de Saluées, qui n'avait pas voulu se faire reconnaître dans le quartier, et dont les traits, tout en exprimant encore la fierté, semblaient être altérés par les larmes. Elle avait su que sa voisine, la fille du

financier, était parvenue à se feire une existence indépendante par son travail et sa persévérance ; elle, avait appris tout ce que l'ouvrière en dentelle avait fait pour l'aider à consoler sa mère , à lui rendre une vie douce et paisible : certaine de leur inspirer quelque intérêt par le récit de ses malheurs, elle venait les supplier de la seconder dans le projet qu'elle avait conçu.

Elle leur apprend alors que le vicomte de Saluées est mort en Ecosse, et n'a laissé que des dettes; que sa veuve et sa fille s'étant réfugiées chez une vieille parente, au faubourg Saint-Germain, s'y trouvaient en butte à des humiliations qu'il ne leur était plus possible de supporter; qu'enfin, privées des secours des gens de qualité, qui presque tous avaient quitté Paris , elles se décidaient à vivre aussi du travail de leurs mains, dussent-elles se réduire à la plus dure existence ; et qu'elle venait supplier ses deux anciennes voisines dé leur procurer de l'ouvrage. « Soyez la «bien venue, mademoiselle! »lui répond Estelle ^Aubert, « ma compagne et moi nous vous met- « trons bientôt en état de nous seconder; et puisa que vous daignez descendre jusqu'à nous, vous « y trouverez une honnête existence, que vous « ne devrez qu'à vous seule. ^— Et cela vaut bien « le rang' et l'opulence, ajoute Léonie avec joie:

«je ne fus jamais plus heureuse. » Dès le jour même, Clorinde loua les deux chambres eu mansarde qu'avaient occupées tour à tour les deux jeunes associées; et le lendemain elle vint s'y établir avec sa mère, qui prit le simple nom de madame Dupré^ veuve d'un militaire mort au champ d'honneur. Estelle fit faire par sa bonne gouvernante toutes les provisions dont ces dames avaient besoin, afin qu'elles ne fussent pas reconnues dans le quartier; et bientôt, sans toutefois jamais paraître à l'atelier, la mère et la fille, par le travail de la journée, qui se prolongeait souvent dans la nuit, parvinrent à gagner de quoi subvenir à tous les besoins, et à s'éviter le supplice de fatiguer la pitié des personnes dont, peut-être, elles avaient le droit d'attendre une honorable hospitalité.

L'honnête commissaire-priseur venait de marier sa fille Emma au jeune successeur d'un avoué très-renommé. Estelle Aubert avait été invitée à la noce, ainsi que sa jolie associée, dont la gaieté naturelle et l'heureux caractère lui conciliaient tous les cœurs. Une seule chose manquait au bonheur de Léonie; c'était de connaître l'anonyme qui leur avait fait retrouver si généreusement une partie des meubles à leur usage ; et surtout à elle,* le portrait de son père, avec cette inscription qui ne sortait pas de sa pensée. Léonie

et sa mère étaient parvenues , à force de privations , à réunir les quinze cents francs environ qu'avait dépensés Finconnu pour ce trait de bienfaisance; et chaque fois qu^elles rencontraient M. Jamart, elles le suppliaient de leur accorder du moin^ la jouissance de s'acquitter de cette somme. Jamart, l'un des plus habiles tapissiers de Paris, jouissant d'une honnête fortune et de l'estime générale, avait été invité avec sa famille au bal qui eut lieu chez M. Dumont. Il y fut de nouveau sollicité par Léonie de lui nommer son cher bienfaiteur, son ange tutélaire. Ses instances ftu'ent si vives et si généralement approuvées par tous les assistants, que cet excellent homme, ému lui-même , porte involontairement ses regards sur Estelle Aubert, qui rougit, baisse les yeux : Léonie s'en aperçoit, presse de questions le tapissier, qui nomme le généreux anonyme qu'on était bien loin de croire rencontrer dans une simple ouvrière. Léonie presse dans ses bras son associée et la couvre des larmes de la reconnaissance. «C'étaient mes premières épargnes,» dit Estelle, «f pouvais -je en faire un meilleur « usage ? » Puis, s'adressant au tapissier elle ajoute : « Je ne vous en veux pas ; mais vous avez détruit « la moitié de mon bonheur. Faire du bien en « secret, c'est en prendre acte pour l'autre vie. » Chacun redoubla de louanges , de félicitations:

la Êiinille D'urooDt éprouvait une jouissance mêlée d'admiration; et Léon, qui, depuis plus de deux ans, brûlait pour sa voisine d'une flamme pure et chaste comme elle , Léon se promit tout bas de n'avoir jamais d'autre épouse. Tout favorisa ses vœux; M. Dumont devenait vieux; il crut devoir proposer à son fils de lui succéder dans son honorable profession. Le jeune homme accepte avec ivresse ; mais sous la condition qu'il épousera... « Qui donc? lui demande son père. — « Estelle Aubert. — dallais te la proposer; je ne a connais point de jeune fille qui puisse mieux <c assurer ton bonheur et le nôtre. » Dès le jour même , monisieur et madame Dumont se rendirent à l'atelier d'Estelle, qu'ils trouvèrent au milieu de ses apprenties , et lui annoncèrent qu'ils venaient hii demander sa main pour leur fils. Un tressaillement subit qu'elle ne put réprimer, indiqua clairement que cette union était le vœu secret de son cœur ; çt, huit jours après, ce mariage eut lieu, à l'approbation générale de tous les habitants du quartier.

Toutefois, le nouveau commissaire - priseur ayant encore besoin des conseils et de l'appui de son père, on convint de demeurer ensemble; et comme l'appartement du second était vacant, les deux ménages s'y établirent. Oh ! quelles furent alors les réflexions d'Estelle Dumont, lors-

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qu'elle se vit daràe du salon où elle avait reçu tant de dédains, supporté lant de caprices! Chaque fois ^que, de son balcon , elle portait ses regards sur la maison qui lui faisait face, elle se disait : « Me voilà dans l'appartement du vicomte (c de Saluées ; tandis que sa femme et sa fille sont « reléguées dans les deux mansardes que j'habi- « tais. Je touche à la somptueuse demeure du « financier Saint-Omer; et sa femme et sa fille, « devenues mes associées, occupent mon troitf sième étage. Ainsi donc, à mesure que je m'a- « cheminais tout doucement vers la demeure du « rang et de l'opulence, ils se réfugiaient dans « les greniers de la misère. Étrange bascule! sin- «gulier caprice de la fortune! oh, bien fou qui a s'y fie ! »

Estelle et son mari ne changèrent jamais de système, ni de plan de conduite. Ils connurent les charmes d'une honnête médiocrité : ils y restèrent fidèles... Et vous, jeunes filles de Paris, qui daignerez parcourir ce récit historique, conservez-en le souvenir ! Y ous , demoiselles d'une haute naissance, n'abaissez point des regards dédaigneux sur les bonnes gens qui vous entourent! Fleurs du jardin public, ne vous élevez pas au-dessus des autres avec trop de fierté ! il ne faut, hélas ! qu'un seul coup de vent pour renverser votre superbe tige et la faire ramper

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sur la terre... Vous , joyeuses Sybarites, fastueuses héritières des opulents du jour, qui vous croyez si bien cramponnées au char de la fortune , écoutez Léonie Saint-Omer; elle vous dira qu'un seul cahot suffit pour en descendre... Vous, jeunes bourgeoises , imi tez Emma Dumont ; restez comme elle , à mi-côte ! vous n'y craindrez ni les coups de soleil 9 ni les inondations... Vous enfin , jeunes ouvrières, jolies grisetles, pauvres filles qui composez la plus grande partie de la population , visitez Estelle Aubert dans son heureux et modeste ménage : apprenez d'elle ce que produisent presque toujours le courage, la gaieté, la patience, l'amour du travail, et les mœurs.

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