‹ Paris; ou, Le livre des cent-et-unChapitre 2 sur 21 · ESQUISSE MORALE · texte numérisé non relu

ESQUISSE MORALE

-*<së63iS^'&$@SS^^

On peut classer les hommes sous ces deux étiquettes : — Gens qui pensent; — Gens qui ne pensent pas.

Attique et Béotie.

Cette double nature se retrouve en tous lieux; mais on conviendra que l'esprit hottentot doit différer, quant à la forme , de notre esprit européen ; et qu'aussi le crétin des Alpes a son cachet

particulier au milieu de toutes les imbécillités du

globe.

Même diversité sur une moindre échelle. La .province, sans doute, a ses niais et ses beauxesprits; mais Paris a les siens : collection d'indigènes ou de naturalisés.

Paris, d'abord, est le cerveau du corps social; cerveau composé d'un million de fibres , et d'où la pensée, dont la province même a pu fournir les éléments, rejaillit à celle-ci, remoulée, transfigurée, comme un métal sort du creuset, statue, colonne, candélabre., de lingot qu'il était.

Et , d'autre part , il est concevable que l'entassement de si nombreuses inepties doit enfanter des prodiges de stupidité.

Tels sont les résultats moraux que notre but est d'esquisser. Nous nous bornerons, cette fois, à la catégorie des non-penseurs.

Je ne sais qui a dit que la bonté est la qualité de ceux qui n'en ont aucune. Le mot est dur, mais il est vrai souvent. Et c'est dommage. De là vient l'épithète de boa enfant^ dont on se sert pour qualifier certains obtus.

J'ai connu, véritablement, une foule de ces braves gens pour qui le premier venu est un ami , un intime , un maître , un propriétaire. Espèces d'hommes à roulettes qui vont dès qu'on les pousse, où on les pousse, comme on les

pousse. Ont-ils quelqtie fortune : voyea comme elle fond ! Le matin, par exemple, ils prêteront cent louis à Tinconnu qu'ils rencontrèrent la veille ; le soir, ils solderont la carte du diner auquel on les convia le matin.

De plus, ce sont las grooms y ce sont les nègres de tout le monde. Dites un mot : ils porteront vos lettres, allumeront votre feu, brosseront vos habits.

Que si, au milieu de la rue, il vous arrive ^ en gesticulant, de leur donner du poing dans le visage ; que si , dans quelque foule , vous leur fourrez le coude bien avant dans les cotes, ou que, dans un salon, vous posiez lourdement vo tre pied smr le leur; oh! alors, vous ne sauriez croire à tout leur embarras ! Ils prendront au plus tôt l'initiative des regrets, et vous demanderont un million de pardons. O altitudo!

Voilà, jjpur l'ordinaire, l'origine de leurs liaisons. C'e^t par quelque bonne taloche que commencent leurs affections les plus tendres.

Eh bien! ces excellentes , ces délicieuses gens^ qui pousseraient la philantropie jusqu'à cirer vos bottes, sont tous d'une effrayante absurdité; Sciences, beaux-arts, littérature, industrie, politique , tout leur demeure indifférent. Ils ont Tétrangeté d'habitants de la lune, qu'une commotion volcanique nous aurait expédiés de la veille;

Pari». III. 5

Googîs,

66 'i LES BÉOTIENS

Avec cela, pour peu qu'ils sachent votre nom, ils vous accrochent au passage, comme une borne un fiacre. Le seul moyen d'éviter le choc, c'est de faire un détour ; et fouette , cocher ! vous en serez quitte pour un coup de chapeau. Mais si vous souffre:? qu'ils vous abordent, je vous plains. Ces gens-là sont gluants à force de bonté : ils se collent à vous pour toute la journée.

Tel est l'épitome de l'excessive bonhomie, de la bêtise succulente; plante indigeste et sans parfum qui végète , il est vrai , sur toute la surface de notre civilisation , mais qu'à Paris seulement vous trouverez aussi saillante et pullulante. C'est que là, mêmement, le chevalier d'industrie^ ce dernier précepteur de l'humanité, est plus savant, plus abondant qu'ailleurs.

Au surplus, le total de l'ineptie parisienne se forme encore de bien autres zéros.

Je ne vous parlerai pas de l'épicier. Sa bêtise déjà est devenue proverbe. Et d'ailleurs, il se venge bien cruellement des sarcasmes de l'intelligence, ce grand fossoyeur de beaux-esprits, celui-là qui peut dire à tant de persifleurs, en jetant leurs dépouilles dans ses balances sépulcrales : a Que la cannelle , que la réglisse , que « la cassonade te soit légère ! »

Je ne vous parlerai pas davantage de la sottise prétendue des hommes de finances. Les banquiers de nos jours ressemblent à tout le monde.

à cette différence près, qu'ils ont beaucoup plus d'argent que tout le monde.

Mais, avez-vous remarqué sur la partie fainéante de nos boulevarts, dans la belle allée des Tuileries , sur le pavé des Champs - Élysées , parmi la poussière du bois de Boulogne, aux premières places des théâtres , partout enfin où il y a du temps à se montrer; avez-vous remarqué une population d'hommes, tout élégante, toute pimpante , tout odorante ? Voilà nos crétins ; non pas tous , mais beaucoup ; non pas avec de hideux goitres, des vêtements grossiers, et un public qui les vénère ; mais en beau linge, en fin louviers. On s'arrête à les voir, tout ébaubi qu'on est de leur façon d'aller, du phénoménal de leurs habits, de l'imprévu de leur coiffure. Leurs modes, vous le savez, ne sont pas celles d'aujourd'hui ; bien moins encore celles d'hier : ce sont toujours celles de demain.

Du reste, on peut les comparer à de belles bourses d'étalage. Qu'y a-t-il au fond ? Du vide. Pas une idée, pas un centime intellectuel.

Et c'est ici le lieu de définir te que nous entendons par une idée; et conséquemment , par penseur et par non-penseur.

Je n'appelle point du nom d'idées, ces conversations toutes faites , ce parlage au premier occupant , espèce de badigeon qui ne sert qu'à

chemiser un sot, et à boucher les crevasses d'une journée oisive.

J'entends par idée , une perception de l'âme , non point grêle , indécise , tronquée, fugitive t mais vive, nette, entière, et durante ; mais asseis copieuse pour maintenir le cerveau dans un état de gonflement , «t l'empéoher de s'afFaisser sur luinméme comme une vessie qu'on prive dair; mais assez large et forte pour que la méditatiou puiàse reposer dessus ; non pas enfin une lueur^ un crépuscule; mais un beau jour, un jour tout*à-fait; une pensée-mère, une pensée qui elle* même en contienne mille autres; qui soit le pivot autour duquel gravite, logiquement, un monde d'imaginations secondaires; le centre, le soleil d'un système intellectuel tout entier.

Eh bien ! de ces soleils , combien pensez-vous qu'il en brille sous le crâne pommadé de oeuxJà? Pas un seul. Je n'en demande qu'un, et leari yeux de verre, leurs yeux d'animaux empaillés luiraient au moins de quelque feu. Leur figure en deviendrait moins cire, leur allure luoiil^ flasque, leurs paroles moins fades; et leur cravate aussi serait plus tortillée. Au bal peut-être, au spectacle, au concert, où qu'on s'émeut, ilé s'émouvraient. Vous ne les verriez plus , au balcon d'un théâtre, nettoyer leur binocle ou mordiller leur canne , alors que l'on pouffe au

parterre; vous ne les verriez plus mettre et mettre leurs gants , ou s'ajuster les favoris , alors qu'on sanglote au parterre; froids à tout, im* passibles , inaltérables , comme si , au milieu de cette électricité de rires ou de pleurs, leur bétisfi était un trépied qui les isolât des commotions de la foule! Je vous le dis, ils sont crétins, archi-crétins. Et c'est un point bien convenu : tout homme qui attend venir Téternité, à se fiiire gentil 2^ non point par coquetterie fortuite, ainsi qu'il a pu arriver à Voltaire lui-même , mais par fatuitismé et par désœuvrerie; tout homme qui se narcisse et se sangle comme, un cheval, cet homme-là n'est pas né pour penser ; pas plus que le paon, pas plus que le coq-d'Inde. Son rôle aussi, c'est de faire la roue aux yeux des autres hommes.

Mais, place encore ! Voici l'espèce des balourds; betes doublement circonflexes qui s'en tiennent à la grossQ naïveté, à cette fille bâtarde de la sottise et du bon sei^. Ce sont des hannetons t dès.^ qu'ils volent, ils se heurtent la tête contre une vérité. Ils ne procèdent, en effet, que par vérités vraiment vraies, par vérités pataudes : — «C'est aujourd'hui le i6 décembre, dans quinze jours ce sera le i^'^ janvier; — Voilà un potage qui est brûlant ; -^Napoléon est un homme célèbre, ».

Eh bien , à la bonne heure !

Parfois encore, ils se permettent la fine réflexion morale: « — Moi, j'aime ce qui est bon; — On serait plus tranquille s'il n'y avait pas d'émeutes ; — Les hommes ne sont pas comme les femmes; — La santé est le meilleur des biens. »

Parfois aussi , la légère incartade dans les champs de l'imagination : — <c Croyez-vous qu'il fasse beau demain ? — Savez-vous s'il gèlera cette nuit ? »

Parfois enfin , la nouvelle piquante. Ils se précipiteront, le nez rouge de bise, dans un salon bien chaud; et faisant le gros dos, claquant des mains , frappant du pied , décapiteront tout net une conversation intéressante , pour dire : « Je viens de dehors ; il fait clair de lune. »

En résumé, les gens de cette sorte paraissent n'avoir été créés que comme intermédiaires entre l'homme et la brute. Ce n'est pas tout-à-fait l'homme , mais c'est un peu mieux que le bœuf; c'est l'orang-outang qui a reçu le baptême, qui est né non- velu , et a fait ses études.

Et à propos d'études, il est bon de vous dire que la plupart de ces infortunés ont mérité et obtenu tous les prix du collège.

Nous possédons ensuite la grande famille des plagiaires; idiots qui ne pensent point par eux, mais par autrui; qui se servent de votre cerveau comme de votre chapeau , pour s'en coiffer, le leur manquant.

Première espèce : Thoinme-jocko , qui parle quand vous parlez, qui se tait quand vous vous taisez; qui, j'imagine, se couperait le cou , vous voyant attenter au vôtre. C'est un écho.

Dites : « La paix est une excellente chose , quand elle ne coûte pas plus cher que la guerre. »

— a Oh ! oui , redira- t-il , pas plus cher que la guerre. »

Dites : « La Régie nous vend du tabac qui ne vaut pas le diable ! »

— «Oh! non, redira-t-il, qui ne vaut pas le diable ! »

Deuxième espèce : l'homme -perroquet, celui qui, chaque matin, ramasse çk ou là, dans quelque nouveau livre ou de la bouche même de quelque homme d'esprit, une tirade de pensées; et s'en va, tant que dure le jour, la colportant dans vingt salons; la disant presque à chaque borne, comme les orgues, les mélodies d'Auber.

Troisième espèce: l'homme-vautour, imbécile de proie qui s'engraisse de vous. Il n'est pas nécessaire, avec celui-là, que vous soyez un nouveau livre ou une bouche célèbre. N'importe quel, avisez- vous d'émettre en sa présence quelque chose de bien: oh! mon Dieu! c'en est fait; c'est comme si vous aviez tiré votre montre devant quelque filou. Vous êtes volé de votre idée; et, soyez-en bien sûr, avant qu'il soit demain, tout

72 LES BÉOllENS

Paris la saura par cœur. Que si alors, soit occasion, soit amour-propre , il vous arrive d'en faire quelque part une seconde édition , on vous regarde en souriant ; et vous passez pour le voleqr. C'est agréable! -

Mais il y a mieux. C'est devant vous qu'il vous braconnera , et vous ne direz mot. Je vous suppose dans un cercle, assis tout contre lui; on y parle opéra; chacun donne la sienne, et vous, la vôtre. Vous dites même , non sans arrière-prétention, qu'avec ^ les jambes de Taglioni et les « bras de Noblet, on ferait un talent accompli. » Ensuite de quoi, vous attendez modestement l'effet de ces paroles. Malheureusement, vous êtes enroué, et vos paroles se sont perdues; perdues pour vous, mais non pour lui, qui do* minant toutes les voix : « On ferait un talent aca compli , dit-il , avec les jambes de Taglioni et aies bras dé Noblet. » Oh! vraiment, vous ne vous flattiez pas : un murmure flatteur accueille ces paroles; et comme vous êtes seul à ne pas applaudir» on vous regai*de comme un obtus, comme un homme incapable de saisir la finesse des choses. Qui sait? peut-être même il aura l'obligeance de vous répéter votre idée, pour vous en faciliter le sens.

Parmi les parasites de l'intelligence, il en est de fort sobres, qui ne vivent que de miettes. Une

locution nouvelle , un txnir original, un mot , un rien suffît à leur consommation. C'est ainsi que : les jeunes hommes* les homme de style et de -pensée y les homme complet ou incomplet y les Iwre puissant j les drame achevé y les ^itiél les merci! les ohl que non pas! et mille autres formules, qui sont fort bonnes en leur place , ont servi de pâture à la tourbe affamée. C'était de la pomme de terre à l'usage de tous les pauvres d'esprit. Avec cela on vivote , on pensotte.

Ënân, il en est quelques-uns qui se sont fait^ des banalités de la presse, un petit ^ vocabulaire ap- ]|[>Ucable à toutes les phases de la politique. Avec eux c'est toujours : « L'horizon s'obscurcit; le a ciel se couvre de nuages; l'avenir est gros oc d'événements ; nous sommes sur un volcan, etc. »

Tous, pauvres hommes! qui s'imaginent que la pensée est dans les mots , dans les locutions , dansBobte ou dans Noël! Oui sans doute, elle est là : comme il y a des Panthéon, dans les carrières de Montrouge.

Or, il n'est pas d'artiste ou d'homme de lettres, tant soit peu famé, qui n'ait son muséum de pique-assiettes moraux. Cest un singulier peuple, un étrange amalgame, que ce tas de cirouleurB, qui obstruent, l'encensoir à la main^ tous les temples de la renommée ! Amis , enne-. mis, admirateurs, dépréciateurs , toute la my-.

riade des curieux, toute la nuée des écomifleurs, tout s'y trouve, et mille autres. Cestce qu'on appelle le public intime. Ce sont les planètes du génie. Cela gravite, et voilà tout.

Eh bien! danS cette foule, vous distinguerez une, millième espèce de non-penseurs ; espèce malheureuse, qui n'a d'esprit que juste assez pour sentir bien qu'elle n'en a pas. C'est l'hommeautruche, l'homme qui a l'instinct de sa nullité, qui en rougit, et vient la cacher là, parmi les beaux-esprits, espérant qu'on ne l'y verra point.

Ces prolétaires intellectuels ne demanderaient pas mieux que d'avoir des idées. Hélas! ils font bien tout ce qu'ils peuvent pour s'en procurer. C'est afin qu'on les en aumône, qu'ils recherchent particulièrement les aristocrates de la pensée , les grands propriétaires de réputations. Ils se flattent , en choquant leur petite âme contre la leur grande, d'en faire jaillir quelque étincelle. Sitôt qu'un nouveau nom se met à flamboyer, vite , ils s'empressent à l'entour , comme des papillons nocturnes autour de ce qui luit. Ils ont vu de la sorte toutes nos célébrités en pantoufles , toutes nos fortes têtes sur l'oreiller.

Et pourtant , ils sont là , dès le matin , dans ce conflit d'étourdissantes idées , comme un eunuque au milieu d'un sérail : impuissants à penser, silencieux et tristes ; tristes d'eux-mêmes.

Nous voici arrivés à l'homme facétieux, au Voltaire des faiseuses de modes. Nous l'appellerons l'homme porc -épie, animal tellement hérissé de pointes, qu'on ne peut l'aborder sans se piquer au vif. Il en est de deux sortes. Les uns n'ont pas même l'esprit d'être bêtes par eux-mêmes. C'est dans la lecture des Ana, qu'ils se font une stupidité d'emprunt; et au parterre des petits théâtres, qu'ils se forment au coq-à-l'âne sous les grands professeurs de l'art.

Élèves reconnaissants, ils citeront toujours leurs maîtres : «f C'est comme Odry dans VOurs et le Pacha. Avez-vous vu Odry dans VOurs et le Pacha? » Et là-dessus, ils vous narrent la pièce, parodiant l'acteur, chargeant ses charges même, et recommençant dix fois tel quolibet, pour mieux en attraper l'originelle finesse.

Un autre jour, vous surprenant au lit: « — Eh bien ! eh bien ! . . . encore dans les bras de l'orfèvre!... Est-ce que vous êtes indisposé? Ce n'est pas contre moi, j'espère! — En tout cas, prenez mon ours. — Et quel est votre ours ? — Oh ! c'est une plaisanterie. . . c'est comme Odry ... Mon ours, c'est le chiendent. — Je ne suis pas malade. — Eh bien ! alors, allons promener... Il fait le plus beau ciel que la terre ait porté. »

Et , tandis que vous vous habillez : — « Que faites-vous maintenant? — Un article pour le hvre

cks Cent-elhUn. — Sur quoi? — Sur la bêrise.

— Ah! ah! mais vous êtes plein de votre sujet! »

Et en promenant : « — ^ Une supposition que nous aurions diné; mais nou$ n'avons pas dfné. Allons dîner. »

Et en dinant ! « -— Ah ! hah ! votre politique ! laisses donc là votre politique I Savez-vous seulement quel est le roi qui a la plus grosse couronne? Ce^t celui qui a la plus grosse tête. »

Et en partant : « — Garçon, la carte! et ne la perdez point. »

Parlons des autres. Leur sottise est moins routinière; leurs formes, plus dévergondées. Outre cette ineptie acquise , ils ont celui d'improviser le quolibet. Us divaguent, sachant bien qulls diva-' guent, et divaguent pour divaguer. Leur langue est un argot ; c'est quelque chose d'intraduisible en sens commun.

Ce ne sera plus , je suppose , monsieur Gaillard que vous vous appellerez ; ce sera monsieur Cagnard , ou bien monsieur Geulard. Tout au moins, serez'vous un fameux Gaillard!

Vous n'aurez plus une fille et un garçon; mais deux garçons dont une fille.

Si vous venez , ils vous souhaitent bonjour sur un air connu; si vous restez, ils vous font des grimaces par derrière; si vous partez, ils se disent çntre eux : « Oh ! ce monsieur!... As-tù Vu ce mon-

Googk

sieur? » Leur annoncez^vous quelque importante nouvelle , ils vous répondent : « Cela va-t-il sur l'eau?» Leur parlez- vous de Louis-Philippe, ils vous demandent lequel. Enfin, pour peu que vous soyez familier avec eux, ils pousseront là facétie jusqu'à vous appeler Papavoine.

Et pourtant , sauf de légères nuances d^ diction, qui tiennent à Tétat , à l'âge, à l'éducation, telle est la langue habituelle d'un certain nombre d'hommes; jeunes gens pour la plupart, commis de magasins, commis de bureaux , enfants de la basoche, piliers d'estaminet, lesquels (pour me servir d'une de leurs tournures favorites) manient le calembour et le carambolage avec un égal succès.

Voici, comme échantillon, un fragment d'entretien, recueilli motà mot, dans une étude d'agent d'affaires. Mais on ne peut rendre sur le papier tout cet accompagnement d'arlequinades qui font qu'un homme est béte des pieds jusqu'à la tête; béte, même au physique!

La scène se passe entre Adolphe » bambin de dix»huil ans; Auguste, plus jeune clerc, qui ne s'ingénie qu'à allonger les platitudes de l'autre; et le père Morel, vieil expéditionnaire, leur victime à tous deux.

Adolphe. Tiens! tiens! tiens! tiens!,.. Comme il fait sombre!... Excusez !.4.

Auguste. Il va pleuvoir des-z-hallebardes.

Adolphe. Des-z-hallebaquoi?... Connais pas.

Auguste. Je n'ai pas la moindre connaissance.

Adolphe. Dis donc , petit , je viens de faire un pâ-â-âté. Où donc est mon grattoir, mon grattouére, mon grettouare?

Auguste. Ton grattouir?

Adolphe. On me Fa chippé, c'est $ûr. (Avec

racccnl anglais.) Qui avé VU lé grcttoarc à mÔa? (Avec

racceni aUemand.) Gui avFC rangoutré mou crâtoâre ?

Auguste. Zon crâtoâre gui ze bromené le ganne à le main ?

Adolphe. Préte^-moi le tien , Guguste.

Auguste. Faudrait que j'en aurais. Je suis à la tête que d'un manche.

Adolphe. Prêtez -moi le vôtre, père Morel. Vous ne répondez pas? Avez -vous peur que je

le mange? Eh bien! gardez-le, vieux loup,

vieux chouan! vieux autocrate!

Le père Morel. Messieurs, messieurs^ le patron va vous entendre.

Adolphe. Au contraire. Il est sorti, le patron. Decampaverunt gentes. Vous voyez bien que le premier clerc n'est plus là 11 est allé le remplacer.... auprès de la beauté qui sommeille.... parce que, quand le patron sort... Oh! Dieu! le patron ! est-il dernier roman de Paul de Rock ! Pauvre homme , va , tu me fais de la peine !

Auguste. Tu me navres de douleur!

Adolphe. As-tu lu, petit, le dernier roman?

C'est un ouvrage bachique.

Auguste. Vélocipède.

Adolphe. Et maritime. (Trouvant son grattoir.) Dieu! suis-jebéte! mais non, le suis-je! (D'un ton concentré.) Je me fais horreur à moi-même! — Il était là, mon grattoir ; il me tirait les yeux ; comme un polisson qu'il est ! — Bisquez , père Morel ! (Snr

trois tons différents, à partir de l'aigu jusqu'au médium.) Voila!

voilà! voilà!

Auguste , en voix de basse. Voilà ! (Son inarticulé , faute de pouvoir descendre plus bas:) Ha* ha !

Adolphe. Réparation d'honneur à l'honorable

et pudibonde société. (Sur un ton emphatique.) Ici le

criminel avoue ses torts, et la vertu triomphe

de toutes ses entraves. ( Sur le ton de m. Pmdhomme. )

Messieurs et mesdames, je dépose à vos pieds. (Sur un ton affairé.) Bien dcs choscs à madame votre épouse et à vos charmants enfants; n'y manquez pas.

Auguste, idem. S'il vous plaît.

(Ici Adolphe se renverse sur sa chaise , lève les pieds en Tair, pousse des cris sauvages, et jette des boulettes de papier au père Morel. Après quoi : )

C'est égal, je suis joliment content!

Air : De la Marseillaise.

Qui est-ce qui veut que j'ie régale...

8o LES BÉOTIENS

Le pèr£ Mohel. Chut! chut!...

Adolphe , d*aii ton galant. Plaît-il , mademoiselle ?

Le père Morel. Voilà Je patron qui rentre.

Adolphe j snr an ton de chariatati. Cecî , MessieUFS , vous représente le pati'on. C'est un animal vivant.

Auguste. Et qui a des dents.

Adolphe. On ne paie qu'en....

Le pàRE Morel. Chut, donc!

(Lu patron «btre.)

Adolphe , toat baa. Enfoncé \

Auguste , idem. Kouik !

Qui ne se fut cru dans une maison de fous !

Heureusement , notre jeUnesje studieuse et éclairée se compose d'éléments plus sains.

Le/arceur n'est qu'une variété de la famille des porcs-épiçs. Même dérèglement lau fond. La forme seule est différente.

Le farceur possède une foule de petits talents de société. Il escamote fort agréablement, devine la carte que vous pensez , et commence à faire le ventriloque. Il sait par cœur tout son Mayeux; porte une chaise avec ses dents, tient un fardeau à bras tendu , et marche sur ses mains , tête en bas, pieds en l'air. C'est un virtuose en fait de grimaces : il contrefait, à vous y tromper, milord Pouf qu'on n'a jamais vu. U connaît douze sortes d'accents; il jappe, il miaule, il glousse, et reproduit avec succès le son de la

DE PARIS. 8i

scie. Il conserve de plus les bonnes traditions de la Bourbonnaise; il déclame son Qrosmane, chante le Point du jour, avale la furoée de cigare, et joue du flageolet avec l'une de ses narines. Il ne lui manque plus que d'avaler des couleuvres. — Personne encore n'attache avec plus d'art un sabot à la queue d'un chien.

Et pourtant^ ce n'est là que son moindre mérite.

Vous savez que la baleine, le crocodile, tout animal, a son ennemi-né, autre animal qui par instinct, le suit, poursuit, attaque, et tue. Eh bien! votre animal persécuteur, à vous, homme paisible, c'est le farceur.

'Lq farceur!.... Sa vie se passe entière à chagriner la vôtre.

Il vous meurtrit les doigts en vous donnant la. main; il vous entrave quand vous passez; il a caché l'objet dont vous avez besoin ; il retire la chaise où vous allez vous seoir; il saupoudre de crins les draps de votre lit, et vous ferme à la clef quand vous êtes pressé.

l^e farceur!.... Il vous croque en charge avec des oreilles d'âne, une trompe d'éléphant, et des cornes de cerf; il y met votre nom , et vous affiche ainsi.

Il double de papier le verre de vos lunettes ; il verse du poudron dans votre tabatière, vous Pabis; ïii. 6

8'i LES BÉOTIENS

décore le dos d'une queue de papier , et garnit

d'une épingle votre siège ordinaire.

Au spectacle , il se mouche dans le plus beau moment. Dans la foule, il vous polisse, et s'écrie indigné : « Mais ne poussez donc pas! » Dans la rue , vous tenant par le bras , il vous fait regâtder en Fair, et vous conduit alors contre Un tas de gravois, vous dirige sous la gouttière , ou vous force à marcher au milieu du ruisseau.

he/arceur! S'il rencontre Une femtae, qui

soit jolie et seule, il marmotte, en l'épous^etant devatit lui: « Dieu! la jolie taille! la char- « mante petite taille! Et ce pied! oh! le joli pied! « Et ce mollet ! oh ! le beau mollet ! on parlé de « mollets! en voilà uu, de mollet!» Quelquefois même, en l'abordant, il osera quelque mot à la faire rougir, quelque geste à l'épouvanter.

Et tout cela, sans but galant peut-être, mais simplement^ histoire de rire!

Même enjouement, même finesse dans ses plaisanteries d'homme à homme:

— (c Ah ! ça , vous criera*t-il , que faites*vous « donc ici ? Mais, monsieur un tel vous attend ! » — «Merci! »— Vous arrivez.... Il y a huit jours que monsieur un tel est parti pour le Canada.

Êtes-vous marié : il vous dit , d'un ton goguenard : «Eh! mon Dieu, mon Dieu! vous rétes «comme tous les autres. Et puis, d'ailleurs... on « sait ce qu'on sait!... »

Enfin , son isilence même , le silence àu/arceur, est une chose abominable. Sait-il quelque secret , à quoi tienne votre fortune, votre honneur, peutêtre : ne comptez pas qu'il vous le dise. Vous aurez beau le conjurer. — « Bah! bah ! je suis bien « aise de vous intriguer un peu,.. Nous verrons a demain , après-demain , l'autre semaine. »

Oh ! \e farceur!!! C'est la bête des bêtes : c'est la bête malfaisante. C'est un homme à jeter par la fenêtre.

Après les gens qui ne pensent pas, viennent conséquemment les gens qui ne pensent plus :

ceux en qui les idées se sont faites brouillard; les invalides de l'intelligence.

Le feu sacré, chez les uns, ne fut qu'un feu follet; ce fut un incendie dans le cerveau des autres; un incendie qui les a dévorés.

Les premiers n'ont pensé qu'une fois; une fois ou deux; — mettons-en trois.

On vous a dit : « Je vous engage à voir mon- « sieur un tel. C'est un homme d'infiniment « d'esprit ! »

Et, à l'appui de cette opinion, l'on a cité de lui un mot fort remarquable.

Sur ce, en vrai Diogène , vous vous mettez en cherche de votre homme. Vous le trouvez , c'est bien; et chaque fois qu'il ouvre la bouche, vous pensez en vous-même : « Attention ! c'est à ce

coup qu'il va bien dire. » Vous êtes devant lui comme un flâneur d'estaminet, qui regarde jouer deux mazettes dont il avait d'abord présumé bien; ou mieux encore, comme les juifs, sitôt qu'ils entendent tonner : « Le Messie va venir! Le a Messie va venir! » — Du tout ! Le Messie ne vient pas; le carambolage ne vient pas; le mot spirituel ne vient pas. Et vous alors , qui prétendez qu'il vienne, vous frappez de mille façons à la porte de son entendement. — Inutile ! La porte est close. L'esprit a délogé. Plus une seule idée qui vous réponde holà ! — Comment cela ?

Vous connaissez sans doute cette bizarre pknte qui, selon les préjugés populaires, ne fleurit qu'une fois par siècle , mais qui fleurit tout haut, quand elle s'y met, comme un coup de canon, comme un éclat de foudre. Eh bien! votre homme aussi n'a fleuri qu'une fois, n'a pensé qu'une fois; et ce jour-là, soit fortune, soit inspiration, il lui est arrivé d'émettre un mot fort spirituel , un mot qui a retenti loin. Ce fut un beau quart d'heure dans une sotte vie.

Les invalides de la seconde espèce ont pensé , eux, bien plus souvent; trop souvent même. Ce n'est point la nature qui fit ceux-là ineptes; c'est la société. Il n'est pas rare , dans ce Paris étrange, que les organisations les plus incandescentes se refroidissent bientôt comme la lave d'un volcan qui cesse.

DE PARIS. 8ô

C'est épuisement. L'homme s'use à penser trop, tout ainsi qu'à courir. La marche , en toute chose, est son pas naturel. La pensée , voyez-vous , est un léger fluide qui s'exhale du vase à chaque fois qu'on l'ouvre. C'est un gaz qui réside en nous, comme le Champagne en sa prison de verre. N'y touchez pas , il s'endort ; agitez-le , il fermente, il bouillonne, il pétille, et brise quelquefois sa fragile demeure. Tout au moins arrivera-t-il que plus de rasades vous en aurez versées, moins il en restera. '

Eh bien ! nos invalides ont trop versé de leur Champagne. Leur cervelle est à sec.

C'était pourtant une belle race d'hommes; race à part , race pétrie de soufre et d'alcohol ; chaude au bien , si au mal. Tout ce qui est grand et beau, tout ce qui plaît et enivre l'âme , ils l'ont rêvé, voulu, cherché : les uns ceci, les uns cela. Mais à tous, dès qu'ils la saisissaient, la bulle de savon crevait entre les doigts.

Et alors, quand ils n'eurent plus foi à rien; quand la débauche même eut perdu à leurs yeux sa hâve poésie, j'imagine qu'il se passa en eux quelque indicible et désolant mystère : un refoulement de l'âme en elle-même , une contraction affreuse de toutes leurs facultés , un mal , un déchirement. Cela les hébéta.

Et maintenant, les voilà, ces êtres de premier

choix, qui ant dégringolé la vie, court et vite, comme en montagnes russes : guerriers, artistes, poètes , cœurs de feu , spéculateurs , grands projeteurs , creux rêvasseurs ; tous , ambitions déçues , illusions froissées , dégoûts amers , et frénésies et désespoirs. Peuple autrefois d'académie, de bourse, et de boudoir; peuple aujourd'hui de cairefours et de tripots, et de plus niauvais lieux peut-être. Les voilà , « ces anges tombés du ciel p, tout meurtris de leur chute, tout étourdis, tout abrutis; vivants cadavres qui ne peuvent éviter la Morgue', qu'en passant par l'hôpital !

Oh! en voici qui n'ont à craindre rien de tel. Ce sont les machines à haute pression : gros parleurs, gros flatteurs, gros ergoteurs; tous imbéciles de gros calibre* C'est par leur portraiture que nous terminerons la galerie des non-penseurs. A ce point, en effet, s'il fait nuit noire encore, on commence du moins à voir briller à l'horizon une lueur déjà, une aube de pensée.

Oui , ceux-là pensent presque ; ce sont de vrais centaures, moitié hommes, moitié bêtes. Mais s'ils n'ont encore que des velléités d'idées, pour peu que le roulis du monde leur ait donné d'aplomb, ils n^en posent pas moins un pied ferme et oseur, sur les questions les plus glissantes.

Chacune de leurs paroles est une massue d'air. Ils vous diront à bout portant: — «Monsieur,

\QW n'êtes point une héte! Tant s'en faut! »

— <c Madame , vous avez un corps superbe! »

— « Mademoiselle , vous avez une taille extrêmement voluptueuse ! »

Et puis, pour la moindre des choses, ils prennent leur bourdon, et leur physionomie de TeDeum. — « Adieu! monsieur,' adieu ! » Et ils vous secouent le bras à le désemboîter.

Et puis, du plus loin qu'ils vous aperçoivent, ils VQus tendent la main , vous appellent à grande volée, vous font faire cent pas vers eux , et pour* quoi? pour vous dire, en vous frappant Fépaule, ou le ventre , ou la nuque : — « Eh bien ! comment va cette petite santé ? Cette petite santé va-t-elle toujours comme nous voulons ? »

Ou bien encore: — «Ah! pardon je me

^uis trompé,,,,, je vous prenais pour un autre. »

C'était ma foi bien la peine!

Et puis, quand vous leur parlez, ils se gonflant les joues ; ou bien se mouchent avec fracas.

Et puis, il faut les voir, dans un salon, accaparant le feu, debout, les coudes sur la cheminée; jeter dans la conversation des avalanches de sottises, avec cet air auguste d'un tragédien de province !

Parle-t-on de l'auteur de VAne mort: — « Oh!

oh! s'écrient-ils , c'est un homme, certainement, qui ne manque pas de moyens. »

Est-il question de Rossini: — «Ah! oui, oui, Bossini ! le grand maestro ! le cygne de Pezaro ! »

S'entretient-on d'Horace Vernet : — « Encore un qui n'est point maladroit, et qui fait de bien jolies choses!... Je ne suis pas embarrassé de lui.»

Ces gens-là, croyez-moi, sont de vrais accidents. Je connais une maîtresse de maison, qui vérifie soigneusement la liste des personnes qu'on demande à lui présenter , et dît toujours , en biffant certains nçms : « Oh ! de grâce, pas celui-ci! Ne nous occasionnez pas ce monsieur-là! »

Mais ici, un grand poteau, avec ces deux légendes :

lMBéGILLrr]é. iNTELLIGErrCE.

Nous sommes en effet sur les confins des deux empires. Derrière nous, les idiots; devant nous, les penseurs.

Et sur cette terre de la pensée , que de climats divers! — Atmosphères trop vives, où l'on pense trop tôt; — atmosphères trop lourdes, où l'on pense trop tard; — froides régions, où végètent les demi-penseurs, les tiers, les quarts, les quarterons de penseur; et les penseurs à idée toute entière, mais seule; — brûlantes zones, où s'agitent les imaginations folles , les gens qui pensent trop; — et enfin, loin de tous, les rares

habitants d'un autre Eldorado : les penseurs cumulant l'esprit et le bon sens; les hommes qui pensent juste appoint. Petit peuple, celui-là, qui vit sur un petit espace , où l'air est toujours pur; le soleil, toujours tiède; et la nature, incessamment féconde.

Tel est, sommairement, l'autre hémisphère qui me reste à géographer. Ce sera , si vous le voulez bien , le but d'un second voyage autour du monde intellectuel.

Louis DESNOYERS.

i^^Ê4mm^j^^mi

Page 1