LES COMÉDIENS D'AUTREFOIS
ET
Tout le inonde se rappelle, car tout le monde les a lues, les joyeuses pages où Scarron nous a peint si spirituellement les mésaventures d'une troupe ambulante de comédiens. Il n'est personne qui n'ait ri de l'aplomb divertissant de ces acteurs en haillons , de leur dignité dans une charrette , de leurs airs de grandeur aux prises avec le besoin.
Cette situation , si vraie quand parut le Roman
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comique^ l'était beaucoup moins, mais Tétait encore avant la révolution de 1789. A cette époque, comme autrefois, comme depuis, les comédiens ont rarement connu l'aisance, et c'était là peut-être le moindre de leurs désagréments. L'excommunication , le préjugé , la fausse position sociale , les poursuivaient presque sans cesse , et les applaudissements ne les indemnisaient pas toujours. Comment se fait-il donc que, dans cette profession , les rangs n'aient jamais été vides ? Comment se fait-il qu'elle se soit recrutée de jeunes gens riches, de gentilshommes, et même d'hommes titrés ? C'est que la carrière théâtrale est une carrière vive, animée, enivrante; c'est qu'il n'en est pas où on sente plus la vie.
On pourrait , ce me semble , comparer les acteurs aux marins , qui trouvent , dans les agitations mêmes de leur existence, un dédommagement à leurs mille privations. Les acteurs, en effet, éprouvent ces émotions-là, et beaucoup d'autres encore. Sans sortir de son horizon de toile peinte , un comédien parcourt en quelques heures tous les siècles et tous les pays. Il revêt tous les costumes, il entre dans toutes les conditions; il est guerrier, il est magistrat, il est paysan, il est roi, il est vertueux, il est assassin, il pleure, il rit, il s'indigne, il s'apaise, il hait.
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il adore ; il est, en un mot, un abrégé de toutes les sensations, un résumé de toutes le» situations de la vie. Faut-il bétonner qu'on se précipite dans une carrière, qui vous met sous l'empire de pareilles excitations?
Ajoutons que pour eux l'absence de bien-être existait jadis en province seulement, et que cet inconvénient, qui est grave sans doute , se trouvait, chez des gens à imagination , tempéré et embelli par l'espérance. Jeune première ^ amoureux ^ père noble y soubrette , financier , duègne et cornique , tous avaient les yeux fixés sur la capitale , tous se flattaient d'y arriver un jour , tous vivaient et mouraient dans cette douce pensée, La Comédie Française était le point de mire des ambitions de coulisses, c'était l'Eldorado, l'Elysée, la Terre-Promise ! Là, en effet, la situation était très-heureuse; et il valait mieux, nous ne craignons pas de le dire, être comédien français, que d'être grand seigneur ou roi.
Point de politique alors, point de tribune, point de ces séances qui tiennent l'Europe en suspens , et où l'on interroge les ministres sur la paix, sur la guerre, sur la question intérieure et extérieure. L'attention générale se portait uniquement sur le théâtre, le théâtre était le rendezvous de la bonne compagnie , le sujet universel des conversations. Aussi vm artiste aimé était-il
i84 LES COMÉDIENS D'AUTREFOIS tout pour le public; c'était Mirabeau, Foy, Constant) Manuel , avec plus de jouissances et moins de désagréments. Jetons un coup d'œil sur sa carrière , et essayons de la parcourir avec lui.
Un acteur de talent^ un acteur doué d'une tête ardente, s'identifie tellement avec son rôle, qu'il en fait une réalité. Il est l'homme qu'il représente, il en a les passions, il en a toute l'existence, et quand il rend bien son persontiage , une grande assemblée le lui témoigne par ses acclamations. Il jouit alors de son succès, il en jouit en personne , face à face , il est payé comptant, il boit la coupe à longs traits. Une tragédienne d'autrefois, qui jouait les princesses et les reines , était effectivement reine et princesse. Belle, riche, adulée, sa vie était un enchaînement de voluptés. Au sortir du théâtre , où elle avait porté un diadème, elle ne rentrait chez elle que pour y trouver tous les raffinements du luxe et de l'opulence. Courtisée des grands, chantée par les gens de lettres, elle voyait à ses pieds tout ce qu'il y avait de plus célèbre ; et quand on lui parlait de son trône et de ses mains royales, elle croyait, et il lui était permis de croire à ses mains royales et à son trône. Si ce sont là des illusions et des songes, nous en desirons de semblables à tous ceux qui habitent les palais.
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La situation des acteurs était moins brillante que celle des actrices , mais elle l'était beaucoup encore. Comblés de biens et d'bonneurs, ils fraternisaient avec la classe élevée, ils passaient leur vie avec les illustrations du temps. Ils empruntaient aux marquis les belles manières , et ils les leur rendaient perfectionnées. Les hommes de cette époque recherchaient la société des acteurs; et les femmes, leurs bonnes grâces.
Elles s'affichaient souvent pour les obtenir, et Baron n'était ridicule que jusqu'à un certain point, quand il demandait que les comédiens /lissent élevés sur les genoux des reines et des impératrices.
T-'e foyer intérieur de la Comédie Française ( qu'il ne faut pas confondre avec celui du public), était autrefois le salon le plus brillant et le plus recherché de Paris. On n'y entrait que par privilège , et ce privilège ne s'accordait qu'à un grand nom ou à un grand talent. Il fallait voir, à cette époque, le vainqueur de Mahon , le maréchal de Richelieu , venir , en grande tenue , présider au répertoire ! Il fallait voir les hommes à noms historiques, figurer circulairement , en habits chamarrés d'or et de pierreries, dans ces énormes fauteuils, qui sont encore aujourd'hui placés sous les portraits de Molière, de Corneille, de Racine et de nos gloires dramatiques ! Il fallait
i86 LES COMÉDIENS D'AUTREFOIS voir les comédiens , portant costume français et épée horizontale, s'avancer, la tête haute, au milieu des seigneurs, leurs égaux; et les comédiennes, en cheveux poudrés, en vertugadin, en robes .à dentelles , se promener cérémonieusement dans cette brillante assemblée, et recevoir majestueusement les hommages et les cajoleries universels! Enivrés de tant d'encens, les acteurs et actrices portaient dans leur intérieur toutes ces grandes manières. Mademoiselle Clairon parlait en reine à sa femme de chambre, et Dufresne disait à son perruquier, d'un ton digne et solennel : Quelle heure est-il? A quoi le perruquier répondait avec une révérence profonde : Je,... l'ignore^ seigneur.
Rien de tout cela n'existe à présent, et c'est, il faut le dire, au détriment de l'art dramatique. Ce qui séduisait les têtes vives , ce qui les entraînait dans la carrière , c'était surtout la tragédie; c'était le désir de vivre au milieu de tant de splendeur et de prestiges. Hélas ! il n'y a plus aujourd'hui de tragédie ! Elle est morte pour long-temps , pour toujours peut-être. La révolution a passé par là , et cette fantasmagorie s'est dissipée. Depuis que les rois ont perdu leurs trônes réels, les tragédiens ont perdu leurs trônes imaginaires.
Une reproduction de cet état de choses a cependant eu lieu un moment sous l'Empire ; mais
c'était une reproduction bien affaiblie. A cette époque aussi, les actrices ont eu des adorateurs titrés et des équipages ; à cette époque, le foyer de la Comédie Farançaise a été le rendez-vous de beaucoup de grands noms. Les Lauraguais , les Choiseul-Stainville, les Ségur, les Ximenez, venaient, mêlés aux gens de lettres, s'y livrer à d'aimables causeries. Ce temps heureux n'a duré que quelques années !^Un mauvais vent a soufflé sur le théâtre; équipages et causeries, tout a disparu. A l'invasion de i8i4? le comte de Langeron et une foule de généraux russes, qui, sans être venus parmi nous, savaient nos mœurs, et connaissaient nos rues, marchèrent droit, en entrant, vers la Comédie Française.Ils croyaient y trouver la bonne compagnie; ils se trompaient. Depuis que la constitution a lui sur la France, le foyer est silencieux , et ces dames vont à pied. Il est positif, qu'à partir de la restauration , pas une seule voiture n'a été conquise. Toutes celles que npus avons vues , datent du règne de Napoléon. De nos jours, pas même de demi-fortunes; voilà les résultats du régime représentatif !
Après avoir décrit les mille et une jouissances qui jadis étaient le partage de Nosseigneurs les comédiens, je dois montrer aussi l'autre côté de la médaille. Ce public si bienveillant avait parfois des caprices bien cruels; et ces grands si dé-
i88 LES CX)MÉDIENS D'AUTREFOIS bonnaires tempéraient leur familiarité par beau^ coup d'insolence. Le maréchal de Richelieu envoya Clairon au For-rÉvêque, et quand Baron se plaignit au duc de Lafeuillade, de ce que les gens de ce seigneur avaient battu les siens; aussi j mon pauvre Baron ^ lui dit le diiCj pourquoi as-tu des gens? Réponse naturelle alors , mais qui paraîtrait impertinente dans un temps où l'on pej^et plutôt une livrée à un roturier qui la paie, qu'à un pair de France qui ne la paie pas.
Une autre particularité assez curieuse relativement aux comédiennes , c'est qu'autrefois , mariées ou non , on les appelait toutes mademoiselle; à présent, au contraire, on les nomme toutes madame. N'est-ce pas les placer toujours dans une catégorie particulière?
Je me souviens , à ce sujet , d'une jeune et jolie actrice, qui, l'année dernière, comparut comme témoin devant une Cour d'assises. Interrogée si elle était demoiselle ou mariée, elle répondit : Monsieur le président y je suis comédienne. Je me garderai bien de tirer de cette anecdote des inductions fort injustes pour les artistes de l'époque où nous vivons. C'est, comme on dit à présent, une individualité. Tout le monde sait qu'au théâtre il y a d'excellents ménages , et que beaucoup de comédiennes sont très-vertueuses. Mais reprenons nos réflexions au point où nous les avons laissées.
La diminution survenue dans les avantages de la profession dont nous parlons, devait naturellement entraîner une diminution dans la concurrence. Aussi, depuis long-temps, les rangs sont-ils beaucoup moins pressés , et par suite les talents beaucoup plus rares. De cet inconvénient il en est résulté un autre; la rareté des talents a amené celle des spectateurs ; la rareté de spectateurs amène celle des talents. Voilà l'explication de la baisse du théâtre , voilà le cercle vicieux dans lequel il se trouve placé. L'indifférence du public est en effet bien grande aujourd'hui pour l'art dramatique, et surtout pour ce qui a rapport à l'intérieur des coulisses et à la personne des comédiens. Quand Mole, il y a cinquante ans, fut malade, Paris entier était en émoi, et les équipages se succédaient sans interruption à sa porte. A peiné sut-on sa convalescence, et la permission que lui donnait le docteur de prendre quelques gouttes de vin de Bordeaux, qu'en moins de deux jours quatre mille* bouteilles lui furent envoyées de toutes parts. On a vu, il est vrai, une partie de cet intérêt se reproduire, lorsque nous avons perdu Talma; mais ce temps est loin de nous , quoique à peine écoulé. De nos jours, quelle différence! Une grande actrice s'est retirée de la scène , et Paris n'en sait rien.
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Qu'on ne s'étonne donc plus de la décadence ! il faut aux comédiens les regards du public, ils ne sont estimables qu'autant qu'on les estime, et pour réussir, ils ont besoin de succès.
Plusieurs causes de baisse peuvent être signalées encore. Avant 1789, il n-'existait presque pas de carrières pour les hommes à imagination , et la vie théâtrale en était une. Elle devait séduire une foule de têtes ardentes, qui prennent maintenant une tout autre direction. Oui , nous ne craignons pas de le dire , tel qui , de nos jours, figure dans une émeute ou brille à la tribune , si l'ancien régime existait encore, serait peut-être un admirable comédien.
Une des autres différences caractéristiques entre le vieil ordre de choses et le nouveau , c'est l'invention de la claque j que notre sujet nous amène naturellement à traiter.
On appelle ainsi au théâtre les applaudisseurs par état, qui, moyennant salaire, consacrent au service des acteurs, des mains exercées et sonores, et dont l'enthousiasme échelonné est en raison directe de la rétribution qu'ils ont reçue. Il est vraisemblable que cet usage, résultat bizarre des progrès de l'industrie moderne, n'a point existé chez les anciens. L'étendue de leurs amphithéâtres, où tout un peuple se réunissait, y mettait un invincible obstacle. La
faible troupe, qui distribue la gloire dans nos salles mesquines, eût été perdue dans cette immensité. Pour émouvoir une pareille masse, il aurait fallu des armées de claqueurs ; et malgré la bonne volonté des acteurs grecs, qui n'avaient pas sans doute moins d'amour-propre que les nôtres, nçus doutons fort qu'ils aient puy roettre le prix. La même cause devait produire les mêmes effets parmi les Romains; aussi, pendant longtemps , la claque y fut-elle ignorée.
C'est cependant chez eux qu'elle a , dit-on , pris naissance , et son origine y a été toute royale. L'empereur Néron , comme chacun sait , avait la prétention de rivaliser de talent et de grâce avec les mimes et chanteurs de son temps. Lassé un beau jour de la froideur des Romains pendant qu'il était en scène, l'histrion impérial envoya sa garde prétorienne dans l'amphithéâtre, pour lui donner des applaudissements, et pour en arracher au peuple. Ce prince est donc l'heureux inventeur d'un art qui a été bien perfectionné depuis ; une pareille institution, il faut en convenir, méritait bien un pareil fondateur.
A partir de cette époque, il règne une lacune immense dans l'histoire de l'art qui nous occupe. Les successeurs de Néron et les souverains du Bas-Empire figurèrent tour à toiir dans de sanglantes tragédies, qui n'admettaient pas ce genre
19^1 LES COMÉDIENS D'AUTREFOIS d'agrément. L'art dramatique disparut plus tard, et la civilisation menaça de s'éteindre. Durant toute la période du moyen âge, pendant les premiers temps qui suivirent la renaissance, et même sous Louis XIV, on n'aperçoit nulle trace d'opplaudisseurs à gages. Sans doute les courtisans de ce prince en remplissaient les fonètions quand il paraissait sur le théâtre; mais ils le faisaient sans rétribution. Ce fut de nos jours seulement qu'on vit renouveler le scandale donné d'abord par une tête couronnée. Sans doute qu'autrefois les Baron , les Dufresne, les Lekain ^ ou du moins leurs camarades, avaient des amis dévoués, qui aidaient le public à sentir le mérite de ces acteurs; mais il n'existait point alors de troupe organisée. C'étaient , si l'on peut parler ainsi , des milices temporaires. Les armées permanentes en ce genre datent de l'apparition au Théâtre-Français de deux reines , dont la rivalité , pendant des années entières, occupa et divisa tout Paris (mesdemoiselles G et D 9 i8o4). Non contente des
applaudissements désintéressés qu'elle recevait, chacune de ces princesses envoyait dans la salle des hommes de son choix pour l'applaudir. La durée de la lutte fit que ces messieurs trouvèrent à là scène une douce existence, que naturellement ils durent songer à perpétuer. Pour cela , ils allèrent adresser secrètement à d'autres
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acteurs des propositions qui furent secrètement acceptées. La contagion gagna, et bientôt il n'y eut plus à l'abri de cette faiblesse que les acteurs rigoristes, c'est-à-dire le très-petit nombre. La situation de ces derniers devînt bientôt très-critique. Les spectateurs payants, dans la crainte d'être confondus avec les spectateurs payés, avaient totalement perdu l'habitude d'applaudir. Les comédiens honnêtes , qui , sans doute , étaient les comédiens à talent, ne recevaiejit donc plus du parterre aucune marque de satisfaction; et ils voyaient à côté d'eux la médiocrité moins déli- V cate couverte d'applaudissements qu'elle avait achetés. Ce n'est pas tout, la troupe salariée leur fit bientôt avanie. Sitôt qu'ils paraissaient en scène, elle toussait, crachait, éternuait, se mouchait. Force fut de céder ou de renoncer *à son état. Les plus obstinés cédèrent, et Talma luimême paya le tribut. Alors, les claqueurs furent avoués, reconnus; alors, ils furent les maîtres de la place; alors ils devinrent véritablement les pensionnaires de la Comédie-Française.
Le premier théâtre ayant donné l'exemple, fut bientôt imité par tous les autres. Chaque salle eut sa troupe, l'émulation s'en mêla, et on connaît les 'effets de la concurrence!
Il existe parfois deux compagnies pour le même spectacle. Dans ce cas, les malheureux
Pabis. III. i3
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194 LES œMÉDIENS D'AUTREFOIS acteurs sont obligés de jeter le gâteau à l'un et l'autre cerbère , sans quoi la meute entière qu'il dirige, aboierait contre eux. Dans l'un de nos premiers théâtres, on les désigne 'sous le nom de vieille et jeune claque , comme on disait jadis , jeune et vieille garde. Les anciens sont des routiniers qui marchent dans l'ornière des habitudes; leurs rivaux font des innovations, ils ont inventé les chatouilleurs ; ce sont les romantiques de la claque.
Les directeurs de ces administrations (c'est ainsi qu'ils s'appellent eux-mêmes) jouissent pour la plupart d'une très-belle existence. Plusieurs d'entre eux ont maison et cabriotet. On assure que le chef de la troupe attachée à l'un de nos petits théâtres, a vendu son fonds vingt mille francs par acte notarié.
Il serait fort curieux , dit-on , d'assister aux entretiens de messieurs les directeurs avec les comédiens et surtout avec les comédiennes, lorsque les premiers vont en voiture chercher à domicile les billets de service. Les jours de grandes solennités, ils s'enferment ensemble des heures entières. Là, on délibère en commun; on convient des endroits où il faudra rire, de ceux où il faudra pleurer. Ici, l'on trépignera, et l'on criera bra^^o; plus loin^ on se pâmera d'aise et on se roulera sur les banquettes. — Je ne veux
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pas que vous m'applaudissiez à ce passage, dit mademoiselle..., le suivant en produira plus d'effet. Je tiens aussi à ce que vous ne coupiez pas ma grande tirade. — Mais, madame, vous y serez ravissante. — C'est vrai, mais je veux amasser des applaudissements pour la fin. Alors, ce sera le torrent qui rompt sa digue, et je vous permets d'aller aussi loin que vops voudrez.
« A propos , mon cher , je joue ce soir un rôle « important; vou3 J^^î ferez mes grandes entrées. a — Prenez garde, le public pourra vous chuter, <c — Je veux mes grandes entrées; Hort^nse les « a eues hier. » Il est bon d'apprendre au lecteur que les grandes entrées sont ces bruyants applaudissements qui accueillent les acteurs à leur arrivée en scène; alors, toutes les batteries jouent en même temps et quelquefois à plusieurs reprises. Cette faveur est le partage des artistes que le public préfère ; et quand les autres s'en gratifient, ils sont chutes y c'est-à-dire qiie le parterre crie : silence! Il y a aussi de petites entrées; ce sont ces légers applaudissements accordés du bout des doigts, et mêlés d'un murmure flatteur. On les donne aux acteurs qui touchent à la vogue sans l'avoir.
Dans l'enfance de l'art de la claque^ les chefs assistaient aux répétitions, afin de prendre en quelque sorte mesure de l'ouvrage. Je me rap-
196 LES COMÉDIENS D'AUTREFOIS . pelle à ce sujet, qii*après la dernière répétition générale de mon premier ouvrage , je vis venir à moi, dans l'ombre des coulisses, un jeune homme au costume élégant, à la douce parole, et aux belles manières. Je suiSj me dit-il, très-satisfait de votre comédie; il y a matière à applaudir. Je demandai le nom de ce jeune fashionable, et je sus que c'était M. le directeur. Cette habitude de prendre connaissance des pièces est tout-à-fait passée de mode aujourd'hui ; on a, éprouvé trop de mécomptes en ce genre. Tel endroit qui, à la répétition, avait paru susceptible d'effet, n'en produit aucun à la représentation ; et tel autre fait •rire ou pleurer, qui avait glissé inaperçu. 11 a en conséquence été décidé que messieurs du lustre arriveraient entièrement neufs aux premières représentations , et que , pour applaudir, ils consulteraient les impressions du public. Voilà la règle.
Il n'est pas vrai, comme le pensent les gens du monde, que l'artiste le plus médiocre puisse, avec le secours des salariés, être applaudi quand et autant qu'il veut. Cela n'est possible que dans les jours de solitude. Mais sitôt que les spectateurs payants sont en majorité, ils compriment une ardeur rétribuée, et ne se montrent de bonne composition qu'autant qu'ils se trouvent satisfaits. Somme toute, les comédiens n'ont que
\<igrément qu'ils méritent. Les claqueurs sont , pour ainsi dire, les bras du public. Quand le public est content, il laisse faire ses bras; quand il est mécontent, il les arrête. Ainsi, depuis que les acteurs se mettent en frais pour réussir, ils ne réussissent pas davantage. J'oserai même assurer qu'ils réussissent beaucoup moins; car les gens bien nés trouvant de bon goût de ne plus applaudir, les marques d'approbation ne sont jamais universelles. Les claqueurs ont, dans un spectacle, les mêmes propriétés que l'/Vo/oer dans, un cabinet de physique; ils attirent à eux toute l'électricité du lieu , le reste de la salle est à la glace.
Il est évident que les acteurs qui réfléchissent, doivent à regret payer un tribut qui leur est plus nuisible qu'utile. Je conçois cependant qu'ils le fassent. Il faudrait, pour résister, une vertu sur-» humaine ; il faudrait une abnégation complète d'amour- propre qu'on ne peut ni attendre, ni même désirer, de gens dont l'amour-propre est toute l'existence. Mais il y a un milieu entre l'impôt qu'on se laisse arracher, et les dons volontaires que l'on prodigue. Sous ce rapport, il faut en convenir, beaucoup de comédiens sont d'une faiblesse déplorable. « — Que ferez-vous de « vos billets? » médisait, la veille d'une première représentation, une actrice spirituelle, à présent
198 LES COMÉDIENS D'AUTREFOIS retirée du théâtre. « — Je les donnerai à mes tf amis. — . Gardez-vous-en bien. Les amis ! les te amis! leur cœur bat, mais leurs mains ne bat* a tent pas. Donnez vos billets à mon petit jeune <c hotume. »
Les acteurs ne se contentent pas de distribuer à leurs chevaliers les billets qu'ils reçoivent; plusieurs d'entre eux prennent des abonnements et paient des pensions annuelles. Je pourrais même citer telle administration de théâtre qui fait des appointements à M. le directeur général.
Nous avons établi tout à l'heure que les spectateurs payants exerçaientsur messieurs du lustre un contrôle actif et sévère. Nous avons dit que le partçrre ne laissait applaudir que lorsqu'il était content, et nous pourrions ajouter qu'une approbation intempestive est souvent couverte par de nombreux sifflets. Quel est, me demandera-t*on alors , l'inconvénient des applaudisseurs gagés?
C'est que, grâce à eux, il n'y a plus aujourd'hui de public. Nous allons expliquer notre pensée.
Il existait jadis, dans nos parterres, une multitude de vieux habitués, qui se faisaient un plaisir de former un jeune comédien. Ils le suivaient, pour ainsi dire , pas à pas, l'encourageaient quand il était dans la bonne route , l'avertissaient quand
il s'en était éloigné. Leurs applaudissements, leurs bravos, leurs murmures, et jusqu'à leur silence éclairaient et stimulaient un acteur. Ce n'étaient point les leçons froidement théoriques du Conservatoire; c'étaient des leçons animées , vivantes , pratiques. Il y avait alors dans les spectacles une sorte de fluide électrique, qui allait sans cesse des comédiens au public, et du public aux comédiens. Les amateurs dont nous parlons, étaient généralement des hommes d'une fortune médiocre; ils se plaçaient au parterre à cause de la modicité du prix. L'envahissement des claqueurs les a fait fuir, et le prix du balcon et de l'orchestre étant trop élevé pour eux, ils se sont dispersés. Il n'y a donc plus d'habitués dans nos théâtres; c'est-à-dire qu'il y a des spectateurs, et qu'il n'y a plus de juges. En effet, bien que messieurs du lustre étudient les sensations du public, ils ne peuvent guère êtt^e utiles aux comédiens. Ils saisissent, à la vérité, les effets les plus matériels ; mais ils laissent échapper ces demi -teintes, ces nuances délicates et imperceptibles , qui font en grande partie le talent ; et d'ailleurs, ils ne signalent pas les défauts. Aussi, qu'arrive -t- il? Que les comédiens d'aujourd'hui n'osent croire à leurs propres succès. Je complimentais un jour l'un des acteurs les plus distingués du Théâtre-Français. « — Vous
2op LES (X)MÉDIENS D'AUTREFOIS « trouvez donc que j'ai bien joué? — ^Très-bien; a vous pouvez en juger par les applaudissements « que vous avez reçus. — Ah ! répondit le véritable « artiste, je sais trop comment on les obtient. »
Que Ton compare cette position d'un comédien, qui doute de lui-même, avec celle des anciens acteurs. J'ai ouï raconter sur Préville l'anecdote suivante.
Un jour que ce grand artiste venait d'obtenir beaucoup de succès, il rentra tout soucieux dans les coulisses. « — Qu'as-tu ? lui demanda un de « ses camarades.: — Je n'ai pas été applaudi par le c< petit coin. » Il désignait ainsi un endroit du parterre, où se réunissaient quelques amateurs éclairés. Un instant après, il reparut en scène, se surpassa lui-même, et sortit tout glorieux ; le petit coin l'avait applaudi avec transport. Hélas ! il n'y a plus aujourd'hui de petit coin!....
Je ne terminerai pas ce trop long chapitre, sans arriver à une dernière considération. Une circonstance qui, suivant moi, n'a pas moins contribué que l'introduction des claqueurs à la décadence de l'art dramatique en France, c'est la destruction à peu près complète du préjugé contre les comédiens. Ce préjugé était une barrière qui devait arrêter la médiocrité. Il fallait, pour la franchir, ou une vocation irrésistible, ou un libertinage excessif, qui est déjà une vocation.
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Car ce sont les grandes passions qui font les grands acteurs.
Depuis la révolution tout est changé; la carrière théâtrale est une carrière à peu près comme une autre. On la prend sans goût, par occasion, et par convenance; bien souvent même ce sont les pères qui la choisissent pour leurs enfants. Qu'en résulte-t-il? Que les acteurs de nos jours sont pour la plupart bons maris, bons citoyens, bons frères, et détestables comédiens. C'est une vérité triste à proclamer; mais, sauf les exceptions (dans lesquelles chacun pourra se placer de lui-même), le jour où les mœurs sont entrées ail théâtre, le talent en est sorti.
Casimir BONJOUR.
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Avez -VOUS vu faire des billes?...- — Belle demande! Comme si vous ne saviez pas qu'habitué du café Devissères, au Mont -Parnasse, j'y vois chaque jour jouer au billard M. de Montzaigle qui n'en manque pas une! — Voilà qui est fort à la mode : interrompre son interlocuteur , suivre sa propre idée; c'est ce que l'on voit partout. Eh qui vous parle de billard ? Je vous demande si vous avez vu faire des billes , de ces petites sphè-
2o4 LA BARRIÈRE
res de marbre, qu'au collège de Vendôme on nomme canettes, et qui, depuis si long-temps, font partie essentielle des jouets de l'enfance? — Jamais. — En ce cas sachez donc que rien n'est plus simple que le procédé à l'aide duquel on les arrondit. On a une manivelle à peu près semblable à celles dont se servent les limonadiers pour faire beaucoup trop brûler leur café; on y place un Certain nombre de cassons de marbre; on leur imprime un mouvement de rotation continu ; ainsi frottés les uns contre les autres , les angles s'effacent, disparaissent, et au lieu de cassons abrupts et anguleux , vous ne trouve:^ plus que des billes sphériques et parfaitement uniformes. Voilà tout le secret.
Je veux bien que le diable m'em — Chut,
s'il vous plaît; point de personnalités contre le diable , et pour cause. — Eh bien , je vous dirai donc que je veux être pendu si... — A la bonne heure, les opinions sont libres, et voilà ce qui s'appelle parler. A cette occasion je me rappelle parfaitement d'avoir entendu dire à M. de Saint- Simon , qui ne se doutait certes pas de sa divinité , que la crainte d'être pendu serait toujours en France un obstacle aux grandes perfectibilités sociales. Je vois avec plaisir que vous n'êtes point imbu de ce préjugé. — Si vous m'interrompez... — Je vous rends la monnaie de votre pièce. —
DU MONT-PARNASSE. iio5
Eh bien, tout franc, je ne conçois pas ce que vous voulez me dire avec vos billes. — Rien n'est cependant plussimple. Mes billes sont les hommes, c'est vous, c'est moi. Cette civilisation, comme vous l'appelez, n'est autre chose que le frottement qui a fait de nous tous autant de boules bien rondes, bien symétriques; il n'y a plus de types originaux entre les individus d'une même classe. Ne voyez -vous pas une parfaite similitude de mœurs, de goûts , de costumes, de langage chez les hommes qui vivent dans le même cercle social? Heureusement il n'en est plus de même quand on change de monde , quand on s'expatrie de sa société habituelle, pour vivre au milieu d'une autre population. Rien ne ressemble plus à np habitant de la Chaussée-d'Antin qu'un autre habitant de la Chaussée-d'Antin. Qui connaît bien un salon du faubourg Saint-Germain les connaît tous; et si ce n'était la couleur des cheveux et la différence de la taille, je ne vois réellement pas quelle nuance morale on pourrait saisir entre un courtier de commerce et un autre courtier de commerce. Tout cela est taillé sur le même patron.
Depuis qu'il s'est établi entre les peuples un commerce d'échange de modes et d'habitudes, où que l'on voie la même société en Europe, on s'aperçoit à peine que l'on ait changé de lieu.
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ao6 LA BARRIERE
Paris n'est'îl pas devenu une grande tabagie qui ne le cède en rien à aucune ville de la Hollande? N'avons*nous pas emprunté aux Russes les pantalons larges qui préservent les bottes de la crotte, en échange de nos vins de Champagne ? Montez dans une chaise de poste , ne vous réveillez qu'à Milan, faites-vous présenter dans un salon à la mode, vous vous croirez à très^peu de chose près dans un salon de Paris. Moi, homme du peuple, amoureux des joies naïves et même un peu désordonnées, si je suis un habitué des guinguettes de Testaccio à Rome, de la Cascina de' Poveri à Milan, je ne serai dépaysé ni à la Courtille, ni à l'Ile-d'Amour; j'y trouverai pour toute différence la différence du langage , mais j'aurai sous les yeux le même tableau. Ce sera une soif • Phénix y renaissant continuellement d'elle-même, des tables entourées de joyeux convives, du bruit, mais du plaisir, et partout cette généreuse insouciance du lendemain , indice le plus vrai de la philosophie qui s'ignore elle-même, et c'est la bonne.
Si donc vous êtes curieux de voir des moçurs nouvelles, ne changez pas de contrée; vous retrouveriez partout les mêmes salpns , les mêmes femmes, les mêmes hommes. Changez de quartier; vivez, partout où vous serez, delà vie du lieu; associez-vous aux jeux , aux plaisirs , aux habi-
tudes des habitants. Que vous ayez votre domicile rue du Faubourg-Saint-Honoré ou rue de Richelieu, que vous soyez habitué du Théâtre-Italien, ou que vous vous infligiez pour pénitence une soirée h Feydeau, venez passer avec moi une journée au Mont-Parnasse , puis dîner ensuite aux barreaux verts, chez la mère Saguet, à la renommée de la bonne choucroute, et vous me direz si le Mont-Parnasse, que vous entendrez appeler le Mont'Pemaze par la plupart de ses habitants, n'est pas un monde nouveau pourrons. Ne croyez pas d'ailleurs que le Mont-Parnasse soit en der hors du mouvement, du progrès, je ne sais trop comment cela se jargonne; vous y trouverez une innovation de langage prise dans une classe ex^ trêmement estimable de la société. Si vous avez quelquefois regardé les joueurs de boule du carré Marigny, aux Champs-Elysées, vous savez qu'ils ont conservé le nom respectable de cochonnet à la boule qui leur sert de but; eh bien, les joueurs de boule du Mont-Parnasse ont tranché dans le vif; oui ! par une innovation hardie, ils l'appellent le petit; chose qui me paraît attester essentiellement les progrès du siècle , le besoin de marcher en avant.
Que de choses au Mont - Parnasse ! Aucun quartier de Paris n'a vu depuis quinze ans s'élever autant de maisons. A peine reste-t41 quelques-
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uns de ces acacias qui formaient une allée depuis la barrière jusqu'à rembranchemeni de la chaussée du Maine. Tout cela est bâti, et, de ce côté, il faut aller à quelque distance de Paris avant de trouver la canapagne. Or, dans ces constructions, pas une maison bourgeoise; tout est consacré au public; ce ne sont que des cabarets, des cafés, des guinguettes, où, chaque soir, un orchestre en permanence fait sauter les bandes • joyeuses qui viennent s'y entasser. Ah ! que l'air qui s'exhale d'tin égout est doux , suave et parfumé, quand ou sort de ces bals! Les grisettes de la rue de Sèvres et de la rue des Vieilles-Tuileries en sont les principaux ornements, ainsi qu'un grand nombre de brocheuses, habituées ordinaires du théâtre de Bobino. De ces réunions, la plus distinguée est sans contredit le bal de l'Élysée-des-Dames; on s'y bat moins souvent; la garde municipale y trouve moins de besogne; en un mot, il y règne un meilleur ton. Deux ans passés environ, un élève de l'École de Droit en faisait les beaux jours ; il s'était acquis, dans cette danse peu décente que l'on a appelée successivement le cancan et la chahut, une réputation au moins égale à celle qu'eut autrefois Trénis pour la gavotte. Et son nom, que moi-même j'ignore , ne passera pas à la postérité ! Voilà ce que c'est que de ne pas savoir bien choisir son théâtre.
J^entrai un jour à l'Elysée des Dames avec notre ami Pierre Lahalle, que vous retrouverez chez la mère Saguet avec le gros AbelHugo, son frère Victor,Charlet, David , son inséparable Dupré, et bon nombre d'hommes distingués dans les lettres et dans les arts. A tout âge il y a d'heureux moments où l'on se refait écolier avec délices; nous étions, Pierre et moi, dans cette disposition. Autour d'une table, du milieu de laquelle une bouteille de bière s'élevait en manière de clocher non gothique, j'avisai une famille de bons bourgeois, composée du père, de la mère, d'une jeune fille, et d'un petit garçon. Je résolus de danser avec la jeune fille, et, au mépris des lois du saint empire germanique, de mon autorité pri* ^ée je m'instituai prince allemand. Donnant im-^ médiateméïit à Lahalle le titre de premier écuyer ou plutôt d'ami du prince, il entra sur-le-champ en fonctions et alla inviter la jeune personne avec un sérieux tout-à-fait diplomatique. « Mademoi- « selle, lui dit-il, le prince mon maître, qui voyage «incognito, a voulu visiter cet étabUssement; il « désire de vous faire l'honneur de danser avec a VOUS. » Je regardais du coin de l'œil , et je fus fort surpris de voir l'invitation accueillie avec une joie de vanité dont les grisettes ne sont pas moins susceptibles que les grandes dames. J'étais cep'endant demeuré à ma place , où Lahalle m'a-
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mena ma danseuse , et la contredanse commença. La première figure eut lieu comme partout de la manière la plus convenable ; mais quand l'orchestre fit entendre la seconde , à peine avais-je un pied en l'air que je m'aperçus de la clisparitiou de ma danseuse; elle avait pris la fuite; une voisine s'offrit obligeamment pour la remplacer, et je ne ris point, pour ne pas démentir ma qualité improvisée. Au bout de quelques instants ma danseuse revint tout effarée , s'excusant de son mieux. Lui ayant demandé quelle avait été la cause de sa fuite vers une des extrémités de la salle du bal : «Mon dieu, me dit-elle, c'est que c< j'ai vu un monsieur qui donnait un coup de tact bouret à mon cousin.» La contredanse finie, nous allâmes aux enquêtes, ei nous apprîmes que la gendarmerie s'était emparée de l'assaillant et de l'assailli. Telle fut l'histoire de ma principauté y e ne l'ai rapportée ici que dans le but unique de prouver que je ne me suis pas trop hasardé en assurant que l'on avait assez bon ton à l'Elysée des Dames. Au salon d'Apollon , chez Richefeu, chez le père Prévôt, on danse aussi, mais • c'est moins pur; je ne sais comment cela se fait, mais quand on y danse, même en plein air, il y règne cette odeur que l'on appelle poliment odeur de renfermé.
Quand vous aves^ passé la bai rière du Mont-
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Parnasse , vous voyez de l'autre côté du boulevart, à votre gauche et presque en face de vous, le nom de Guérin écrit en très-gi*os caractères; c'est un cabaret jouissant d'une sorte de spécialité ; vous pouvez bien jurer que vous n'y entrerez jamais, mais vous n'êtes pas également sûr de ne pas faire une fois au moins une station à la porte, car c'est le rendez-vous ordinaire des croque - morts , attachés au cimetière du Mont- Parnasse; et quelquefois le corbillard y reste un moment stationnaire. C'est aussi le lieu ou viennent se rafraîchir bon nombre d'époux inconsolables, qui Yont jeler des fleurs sur la tombe de leurs femmes. Comme ce point du Mont -Parnasse est très-fécond en observations , je m'y arrêtai un jour pour examiner ce qui se passerait , pour voir quelqu'une de ces scènes improvisées dont nous n'avons sur nos théâtres que d'imparfaites imitations. Il y avait en dehors, assis à une même table, deux joyeux compagnons qui riaient et buvaient d'autant ; comme ik échangeaient leurs propos continuellement arrosés d'un vin de propriétaire à huit sous le litre , ils furent accostés par un camarade qui conduisait avec lui un enfant de six ans. Naturellement on l'invita à boire, mais il refusa : « Non, dit-il , c'est aujour- « d'hujt V annwersaire de ma ferûme , et j'ai pro- « mis à Police que je le mènerais pleurer sa ma-
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« man. » Uenfant avait effectivement une coii^ roiine d'immortelles à la main. Mais bientôt la vue des rasades empourprées fit penser àl'homme veuf qu'un peu plus tôt un peu plus tard il serait toujours temps d'aller au cimetière. Il s'attabla, et l'enfant le harcelait sans cesse lui disant : « Je veux pleurer maman. — Non , répondit le «c père déjà rouge de vin et rouge de colère , tu « n'iras pas. — J'veux all||p pleurer maman, u moi^ — J'te dis que tu n'iras pas; t'as été bien « trop méchant pour ça toute la semaine. » Et le pauvre enfant ayant insisté eut à pleurer par suite de la correction paternelle qui lui fut infligée; et voilà comment un bon mari, un tendre père, célébra au cabaret Vanniversaire de sa femme. Ce que c'est que l'exemple!
Comme je m'éloignais de cette touchante scène de famille,' je vis sortir de* chez Guérin deux hommes âgés, admirables d'ivresse, enfin tout ce qu'il est possible de se figurer de plus dé*goûtant; et rouges!. . . Une brique se serait détachée en clair sur la joue, du moins coloré. Je voulus suivre leurs évolutions chancelantes, et ce fijU un beau spectacle à ravir la pensée que de les voir essayer de franchir une des barrières qui sont sur les bas côtés des boulevarts à l'embranchement des routes. Après d'inutiles e£forts pour y parvenir, attendu qu'ils ne voulaient
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point se quitter et ne pcHivaient passer deux de front, ils s'accotèrent contre le raur de clôture, et là s'engagea entre mes deux philosophes le dialogue suivant entremêlé d'épaisses hésitations^ de langue et de nombreux hoquets. « Connais tu Gauthier? — lequel? — j' te d' mande si tu connais Gauthier? — j'en connais deux; y aie petit et le gros Gauthier; — c'est le petit que j'te parle ; — eh bien , quoi qu' i' lui est donc arrivé au petit Gauthier? — i' lui est arrivé, voistu, qu'il a été arrêté, rapport qu'il faisait partie d'une bande; — c'est pas vrai; — j' te dis quç si , que j' l'ai vu juger à la cour d'assise , où ce qu'il a été condamné à la peine de mort pour cinq ans. » Or , ceci est de la plus scrupuleuse exactitude, et c'est, ce me semble, une chose admirable que cette conftision que le peuple en état d'ivresse fait des diverses peines appliquées au nom de la loi. La peine de mort pour cinq ans!
On compterait difficilement des jours et surtout des dimanches où le Mont^Parnasse n'est pas témoin de scènes semblables ; c'est une affluence, un bruit, un mouvement; et parnii tous ces hommes, parmi ces femmes, ces enfants qui se pressent, se heurtent, s'appellent^ rien de si rare qu'une figure triste, à moina qu'on ne se tienne à l'entrée du cimetière. Ce champ
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des morts a quelque chose de plus simple et par conséquent de plus solennel et de plus religieux, selon moi, que le cimetière du Père Lachaise, où Ton retrouve trop de preuves de l'inégalité parmi les hommes , prolongée même au-delà du néant. Ce n'est pas qu'il n'y ait au cimetière de rOuest quelques tombes privilégiées, quelques pourritures de distinction, mais elles sont en petit nombre. Les marbres pompeux y sont rares ; de blanches et simples colonnes s'élèvent sur les restes de quelques élèves de l'École polytechnique, honorables hommages rendus par des frères d'étude à des camarades regrettés. Une inscription sur une de ces colonnes rappelle le nom du jeune Vaneau , tué à l'attaque de la caserne de Babyiohe. En d'autres endroits , des drapeaux tricolores, enlacés delauriers, indiquent le lieu où reposent d'autres victimes de juillet. Qui refuserait un regret à ces braves hommes! sans doute ils étaient du nombre de ceux que je vis le 26 de juillet au soir, sur ce Mont -Parnasse même où ils dorment du sommeil de Féternité, s'ameuter, s'exalter les uns les autres, et prendre la généreuse détermination d'opposer la force à l'usurpation d'un gouvernement conspirateur.
Là où gisent des hommes, j'avoue que je ne trouve guère d'émotions; la triste espèce en sera
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toujours assez nombreuse. Mais auprès de la terre qui recouvre les innuptœ puellœ Aont parle Virgile, ces vierges, dont la beauté inutile a peut-être traversé ce monde sans éprouver, sans inspirer d'amour , on rêve pour ainsi dire sans penser. Ah! que l'imagination voudrait les exfoder et les rappeler à la vie pour que leur existence fut complète ! Et ces pauvres petits enfants qui n'ont versé que des larmes sans consolation, que de choses il y a pour l'âme à l'aspect des brins d'herbe qu'une main maternelle vient arroser sur leur tombe, et que j'ai trouvé d'amour vrai dans cette simple inscription tracée sur une fosse du Mont-Parnasse : Ici repose f^elina Le Danois y décédée à Vâge dé cinq ans et demi:
CHÈRE ENFANT , PRIE POCR NOUS ! Ce u'est paS
non plus sans une vive impression que l'on s'arrête devant la double tombe des époux Valtier. Une balustrade, semblable à un grand lit de mort, les entoure; et ils sont là côte à côte, après avoir fait en quelque sorte l'apprentissage de l'éternité : ils vécurent soixante-six ans ensemble.
A l'examen des tombes plantées de fleurs et de gazon que renferme le cimetière du Mont- Parnasse, on peut lire dans quelle progression s'effacent les regrets, et quels sont les objets qui an inspirent de plus longs et de plus vrais. Sans
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vouloir le moÎDS du monde faire une épigramine , il est de toute yérilé que les sépultures des hwnmes veufs ne sont guère cultivées après Texpiration de la première année; les fleurs en sont afjEsinées et l'herbe desséchée, comme si les veuves ne les arrosaient plus que de leurs larmes. Mais les tombes des enfants l... Il y en a en grand nombre qui sont cultivées, ornées, enjolivées de jouets d'enfance, comme si les pauvres mères qui les entretiennent voulaient par Ik se faire encore illusion. Et que, d'ailleurs, ce champ du repos est bizarrement situé l Je m'y trouvais un jour vers six heures du soir; c'était le long du mur auquel est presque adossé le théâtre du Mont-Parnasse; on entendait le retentissement vague d'un orchestre jouant des refrains de vaudeville, et ces airs joyeux étaient accompagnés du bruit monotone que faisaient tout près de moi des fossoyeurs en jetant des pelletées de terre sur un cercueil. Je ne sais par quelle bizarrerie, par quelle confusion d'idées il résulta pour moi de ce contraste le désir d'aller au théâtre; je m'y rendis, et je regrettai le cimetière, car le spectacle était beaucoup plus triste : on donnait Camille. Desmoulins.
Laissons la mort et les théâtres, choses qui n'ont aujourd'hui que trop d'affinités entre elles. En effet , comme il y a des hommes qui vivent
du théâtre, n'y en a-t-il pas aussi qui vivent de la mort? De quoi vivent ces marbriers, M. he Bègue, M. Vossy, dont les étalages vousappa-» raîâsent au milieu des lieux de joie et dea guinr guettes du Mont -^ Parnasse? Qui fait prospéreae ces jardins, ces pépinières attenant au cimetière? Qui fait tresser ces couronnes d'immortelles et ces simples bouquets que l'on vous offre , comme à la porte du théâtre du Mont-Pahiassé le fils du père Bazile ^ vous offre ses fleurs paternelles, en grand danger d'être fustigé, si la vente ne va pas? C'est la mort qui alimente tout cela, et un jour Virginie, la servante d'Alexandre , gendre de Prévôt et l'un des Beauvilliers du Mont-Parnasse^ ne m'a-t-elle pas dit que l'on n'aurait rien vendu la veille sans ^uu convoi de gardes natio* naux, au nombre de cinquatite au moins, qui étaient venus déjeuner depuis le matin jusqu'au BcÀTj à l'issue de l'enterrement de l'un de leurs camarades? Or, puisque la mort fait vivre^ soyez sûr que bien des gens ne se font pas faute de
> Le père Bazile est généralement connu sous le nooi du Sammge; il habite , non loin du Mont-Parnasse , à l'entrée de la plaine que Ton traverse pour aller à Vanvres , une maison qu'il s'est construite lui-même. Il porte une veste d'homme et des jupons de femme ; il est là depuis environ seize ans , et ne peut souffrir que les passants regardent par - dessus les ha^ies de son petit enclos. Quand on s'arrête , il menace de son fusih Nul Anglais n'est plus jaloux de sa propriété.
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crier, pe fôt-ce qu'm petto^ Vive la. mort.
Je n'ai dit qu'un mot du théâtre du Mont-Parnasse, et cela par une bonne raison, c'est que je n'y suis entré que fort accidentellement, car je ne conçois pas, quand on fait tant que de .sortir des murs de Paris, que ce soit pour s'enfermer dans une salle de spectacle. Ce théâtre a cependant ses habitués et ses habituées ; il m'est même revenu que c'était un lieu de perdition pour un grand nombre d'habitantes de la rue des Vieilles-Tuileries , de la rue de Sèvres et du Petit- Vaugirard. Plus d'une mercière , plus d'une couturière, plus d'une petite bourgeoise s'y est éprise d'une belle passion pour les jeunes acteurs de MM. Séveste; car les beautés du Mont- Parnasse ont, comme l'avaient autrefois les dames romaines, un goût fort prononcé pour les comédiens. De là de grands désordres et quelques scènes de jalousie; mais point de ces choses qui sortent du cercle ordinaire de la vie ; aucun des séducteurs sans le vouloir n'k été la cause d'un procès moral pour cause d'adultère, et l'on sait qu'aujourd'hui, lorsque les choses n'en vont pas là, ce ne sont que des bagatelles.
Les jeux en plein air qui fourmillent à la barrière du Mont-Parnasse sont beaucoup plus variés et plus divertissants que les jeux scéniques. D'abord le vénérable jeu de Siam n'y a rien
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perdu (le sa vieille gloire; partout devant les cabarets ou dans l'intérieur des cours vous' trouvez une esplanade unie, où les amateurs se livrent à cet exercice qui, pour l'innocence, tient le milieu entre les quilles et la boule. Yous avez encore cinq petites quilles, serrées les unes contre les autres , qui vous offrent la chance de gagner une douzaine de macarons pour un sou , si vous en abattez treis du premier coup. Je ne parle pas des tambours à tourner, toujours avec la perspective d'un bénéfice en macarons; je ne dirai rien non plus de l'infernale roulette à deux sous, qui n'y exerce que trop fréquemmenj ses ravages clandestins; cela regarde monsieur le préfet de police. Mais il est deux jeux qui doivent fixer particulièrement l'attention des âmes honnêtes, à cause de leur évidente moralité. Voici d'abord le jeu du rat qui enseigne la cruauté : figurez-vous un pauvre animal fixé sur une planchette adossée à un mur, étendu comme saint Sébastien, et servant de point de mire à tous ceux qui veulent s'exercer à la cible; après mainte et mainte blessure , il reçoit enfin le coup de la mort que lui décoche le tireur le plus adroit, et les amateurs d'applaudir. Les chats sont moins cruels avec les rats!..* L'autre jeu dont je veux parler n'a rien de cruel , mais il n'est pas moins moral que le jeu du rat. D'ail-
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leurs il a quelque chose d'historique qui le recommande particulièrement. Voici comment j'en fis l'importante découverte. Un jour, passant dans la ruelle qui conduit du Mont -Parnasse à la chaussée du Maine, comme je regardais ma«chinalement le spectacle mouvant qui m'envir ronnait, je fiis arraché à mes réflexions par ces cris prononcés d'une voix aigre : tf Cassez ! cas*- «sez les carreaux!... casses, cassez!...» Je m'ar* rête, et je vois un petit édifice en bois p^cé de plusieurs fenêtres rondes; une vieille femme m'offre quatre boules avec lesquelles elle m'en* gagç, toujours pour un sou, à casser les car* reaux; et toujours dans la chance de gagner une douzaine de macarons. Lui ayant fait offrande de la rétribution exigée sans user de mon droit, je voulus du moins que cela servît à mon in* struction, et j'appris que ce beau jeu avait été inventé en commémoration des grandes journées de juillet; ainsi les enfants pourront se^îiir^ la rhain de bonne heure pour briser -les vitres. Avec le jeu du irat et le jeu des carreaux cassés, comment ne serions-nous pas le peuple le plus humain et le plus policé de l'univers?...
Les grands jeux du/ Mont-Parnasse, c'est-àdire les théâtres forains et ambulants, tiennent leurs assises en dedans de la barrière, à l'angle de l'esplanade où les* conscrits viennent ^iidier
les premiers éléments du bel art de tuer des hommes par principes. Là, surtout, on sent la différence des mœurs du quartier avec celles du centre de Paris; cette diÉfiérence est sensible jusque dans les divertissantes discussions de mon* sieur Paillasse avec son maître. Il règne dans leurs propos une joyeuseté tellement libre, que Ton en serait scandalbé même en sortant du bal de Desnoyers où la belle Mariette et l'illustre voltigeur Pipereau se font admirer par la perfection de leur danse. Mais cela plaît aux habitués; les femmes surtout qui assistent à ces spectacles en plein vent, ne se plaignent point que les drôleries de monsieur Paillasse soient un peu épicées. Je choisirai, pour vous la raconter, la plus honnête, mais non pas la moins plaisante de ces parades. Le maître de monsieur Paillasse ne se fait jamais faute , comme vous savez , de lui dire crûment : «Vous êtes une bête. » Un jour monsieur Paillasse lui répondit fièrement : « Eh bien, oui, là, mon maître, je suis une bête, un animal; tant mieux. — Qu'est-ce à dire, impertinent?
— J'aime mieux être un animal qu'un homme.
Les animaux font des choses que non pas les hommes! Des taupes, par exemple, oui, des taupes font des choses que vous êtes incapable de faire, vous et toute l'honorable société. » Je n'ai pas besoin de dire que là-dessus monsieur
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Paillasse reçut un soufflet , à la vive satisfaction de tous les assistants. «C'est cela, reprit -il en pleurant , vous me battez parce que j'ai raison.
— Comment , imbécile , oses - tu.... Eh bien ! voyons : qu'est-ce qu'elles font donc, ces taupes?
— Eh bien, mon maître, elles font des petites taupes, et je défie qui que ce soit d'en faire autant. » Les applaudissements, furent unanimes. Une grosse commère qui se trouvait auprès de moi me dit,^ après un court moment de réflexion, et d'un ton qu'il me serait impossible de reproduire : « C'est pourtant vrai ! » Voyez combien on a de jugement à la barrière du Mont- Parnasse !
De l'autre côté de la rue , en face du lieu adopté par monsieur Paillasse, est un autre spectacle, un peu bruyant peut-être, niais qui compte un grand nombre d'amateurs et même de connaisseurs.
Entrez; il n'en coûte que quatre sous, et l'acteur unique de ce théâtre va vous décliner lui-même son nom , ses titres et qualités. Écoutez-le : « Mes- '< sieurs et mesdames, je suis Basserot , et je puis « m'instituer la première baguette de YUrope. J'ai «battu devant toutes les souverains de YUrope. «J'ai fait assaut avec toutes les tambours maîtres « de la grande armée, etj'imitesi parfaitement bien «le canon sur mon tambour, que... l'on croirait « sentir l'odeur de la poudre ! » La vérité est que
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pendant que Basserot imitait le bruit du canon, on sentait quelque chose.
Le spectacle finit par une symphonie de tambours et de grosses caisses, sur lesquels Basserot, se démenant, faisait tomber ou voltiger ses baguettes, comme les jongleurs font croiser en l'air leurs boules d'escamotage. Le sujet de la symphonie, annoncée à l'avance , était la prise de l'Hôtelde- Ville. Au bruit des roulements et des détonations , ce fut un enthousiasme universel parmi les auditeurs aux solides tympans. Cependant j'avais un voisin qui hochait la tête et ne paraissait pas content. Voulant en savoir la cause, je la lui demandai. « Pardinne , me dit-il, il est « encore pas mal gêné, le père Basserot. Il y a un «an qu'il jouait la même chose, et il disait que a c'était le bombardement d'Alger. Voilà comme « on trompe le peuple qui s'y connaît pas. »
Rien de si difficile que de ramener les hommes à une même opinion , et ce n'est pas à l'époque où paraît ce livre qu'il serait nécessaire d'çn fournir des preuves. Il est cependant un moyen assuré de n'avoir point de contradicteurs , dans une circonstance donnée. Si vous avez , en nombreuse compagnie, examiné les lieux, étudié les scènes dont j'ai essayé de tracer une esquisse, qu'à six heures du soir la personne la moins éloquente de la société dise seulement : « Je crois,
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cc.iDessieiirs, qu'il serait temps d'aller dîner,» il y aura unité d'assentiment. Puisqu'il en est ainsi , allons dîner chez la mère Saguet, dont le brave mari, par suite d'ane honorable amputation,, est aujourd'hui rangé au nombre des solîpèdes de l'Hôtel des Invalides. Toutefois àrrélons-nous un moment chez l'ami Victor, pour y prendre un Terre d'absinthe. Voilà un vrai philosophe ! Ancien mamelouck de la garde , ancien second violon de Feydeau , ayant remporté le prix de mu* sique au Conservatoire de Naples , Victor débite à deux sous pièce, tout à côté du théâtre de Basserot , des petits verres de liqueur de toutes les sortes. Son absinthe blanche est sans doute d'une rare qualité , mais l'antiquaire Roquefort préfère son brou de noix, et surtout sa liqueur au céleri. L'arrière -boutique de Victor est une salle de concert où l'on fait parfois d'excellente musique ; et ce n'est pas une des choses les moins caractéristiques de la barrière du Mont- Parnasse que cette singulière vie d'artiste.
Maintenant suivons le chemin le plus court.
Quand on a remonté la rue du Mont- Parnasse jusqu'à la hauteur du théâtre , on tourne à droite ; on traverse la chaussée du Maine, laissant à sa droite l'établissement de Tonnelier, heureux rival du classique Desnoyers; on entre dans la ruelle à l'angle de laquelle s'élève, à gauche, ce dernier
temple consacré sous l'invocation de la Gaieté. Suivez le mur circulaire du grand jardin de M. Caussin de Parseval; la première maison à droite, après un champ de betteraves, e^t la ferme de madame Doré, très -«renommée pour ses fromages à la crème; et la seconde.... vous êtes chez la mère Saguet. Sa fille, madame Bo* lay, vous servira d'une façon accorte et parfaitement honnête, tout ce que vous voudrez..,, pourvu qu'il y en ait dans l'établissement. Là vous ■ pouvez dîner en plein air dans une seconde cour plantée de baux acacias, ou dans une salie oà ton nejumepasj ou bien encore dans un cabinet situé à l'extrémité de cette salle. Que d'heures joyeuses et d'abandon des artistes, des gens de lettres ont passées dans ce réduit où il s'est dit plus de mots heureux et spontanés, plus de ces bêtises improvisées qui valent mieux que tout l'esprit du monde , qu'il ne se prononce de phrases inutiles pendant une session. Là notre ami Abel a épuisé toutes les formules du vocabulaire, tous les artifices du langage , pour nous déterminer à manger du lapin sauté à l'estragon , contre lequel Lahalle leva le premier l'étendard de la révolte; là débuta Bernard avec ses complaintes; là Victor Hugo, David, Dupré, les deux Devéria , Robelin, jeune architecte plein de talent, Sainte-Beuve,
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