‹ Paris; ou, Le livre des cent-et-unChapitre 15 sur 21 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

SÉA.NCE DE SOURDS-MUETS.

« La reconnaissaoce est la mémoire du cœur. *»

( Massixo, sourd maet.)

Par une belle matinée de printemps, dans la saison des lilas et des roses , voyez venir à cette école, de tous les quartiers de la grande ville, à travers les beaux jardins des Plantes, du Palais-Royal, des Tuileries, et du Luxembourg, des Ëimilles de sourds-muets, de petites troupes de

pensionnats des deux sexes, nombre. de sociétés étrangères et françaises ; bourgeois , nobles , ambassadeurs, évêques, députés, cardinaux, pairs, princes et rois accourent ; les uns à pied , les autres en riches et pompeux équipages :

tous parés comme en un jour de fête.

Ces bandes joyeuses et curieuses de toutes les classes de la société, viennent composer, clans la salle des séances, une nombreuse assemblée de plus de six cents personnes, parmi lesquelles on voit briller de jeunes et belles femmes de tous les pays.

Entrons dans cette salle : d'un côté , à droite , sont assises les jeunes sourdes-muettes, depuis l'âge de cinq, six, jusqu'à quinze et dix-huit ans, uniformément vêtues de robes d'une éclatante blancheur, d'un chapeau et d'une ceinture bleuciel; de l'autre côté, à gauche, on voitjes jeunes garçons, leurs frères, parés de leur petit costume gris, à parements et revers bleus, comme la ceinture de leurs sœurs.

Quelle douce joie répandue sur ces jeunes et jolies figures! quelle vivacité, quelle expression, dans l'épanouissement de ces physionomies si mobiles des deux sexes ! le bonheur de l'innocence du plus bel âge de la vie respire dans leyrs modestes regards, dans ces gestes brillants, étincelants commç des éclairs, auxquels

ils sont forcés d'avoir recours pour peindre leurs pensées; car ils n'ont jamais parlé; jamais les accents d'un frère , d'une bonne et tendre mère, ou une voix plus douce encore ne frapperont leurs oreilles, et ne pénétreront jusqu'à leur cœur ; jamais ils ne jouiront du charme de l'harmonie. Pour eux, les vallons n'ont point d'échos; les salons sont sans voix, sans retentissement; point de doux murmure du ruisseau, qui invite agréablement à la rêverie. Le bruissement de la feuille qui tombe à travers les branches, le frémissement de la robe flottante sur la lisière d'un bois solitaire, ne feront jamais tressaillir leur cœur. C'est en vain que le rossignol , au printemps , et tous les virtuoses des beaux jours s'efforcent de développer leurs chants : ces bruits lointains, ces sons religieux de cloches, qui se dissipent insensiblement dans le vague des airs, et semblent porter leurs dernières hsfrmonies jusqu'au ciel; toutes ces voix, tous ces langages, tous ces trésors de mélodie ,' sont comme s'ils n'étaient pas pour de pauvres enfants, qui, plongés éternellement dans l'abîme du silence, ne peuvent et ne pourront jamais les entendre. Ah ! voici les frères Martin sourds-muets, jumeaux, peintres de Marseille, de l'âge d'envirmi vingt ans; même taille, même figure, mêmes habitudes de corps; même élégance dans

les gestes. L'un est exactement le Sosie de Tau- Ire ; ils sont connus dans le monde pour vivre à Paris en faisant le portrait : l'ouvrage , commencé par l'un , est fini par Tautre , sans qu'on s'en aperçoive. On les prend l'un pour l'autre , tant ils se ressemblent : ce qui a été cause souvent de fort singulières méprises.

Ces deux aimables jumeaux, d'un fort bon ton, mais, ce qui vaut bien mieux, d'un excellent naturel, accompagnent avec les égards les plus respectueux, comme vous voyez, cette grande et belle femme, dont la démarche a je ne sais quoi d'imposant et de majestueux ; c'est leur compatriote, déjà sur le retour de Tâge, et pourtant , encore douée de quelques grâces qui attirent tous les regards. C'est une mère , dont le cortège, ou plutôt la parure, se compose de ses douze enfants , bien vivants , groupés autour d'elle , six jeunes filles et six jeunes garçons de 6, 8, lo, 12, i6, i8 ans, nés sourds-muets, parlant alternativement. Cruelle bizarrerie! nous Texpliquerez-vous, messieurs les philosophes, grands scrutateurs de la nature, qui prétendez lui avoir arraché son voile, et vous vantez quelle n'a point de mystères pour vous? En attendant les prodiges miraculeux de vos hautes lumières , qui pénètrent et éclairent les secrets les plus cachés, admirons et jouissons d'une

sorte de dédommagement. Ne trouvez-vous pas quelque chose d'antique dans les nobles traits de cette intéressante et belle famille ? la coupe de la figure , la vivacité et la profondeur du regard, l'élégance, la grâce des mouvements, et surtout le sang chaud, généreux qui circule rapidement sous eette peau fine, douce, transpa* rente, légèrement brunie ^par un soleil ardent, ne vous disent-ils pas assez que vous avez sous les yeux des descendants de cette colonie grecque , de ces Phocéens, qui fondèrent Marseille? A peine ce petit groupe de sourds-muets méridionaux, voyageurs, arrière-petits neveux et nièces des Athéniennes, des Périclès, aperçoivent-ils leurs frères et sœurs de la métropole, qu'ils voient pour la première fois, qu'une conversation très-animée s'engage; on se sourit amicalement, on se touche la main. Ils semblent des compatriotes en, pays étranger, enchantés de se rencontrer^ de se retrouver, quoiqu'ils ne ne se soient jamais vus. L'entretien ne tarit pas ; ils se parlent tous à la fois, tout à coup , la même langue, le langage d'action, peinture des choses, qui sont les mêmes partout, d'une extrémité de la terre à l'autre. J'ai causé souvent en même temps avec des sourds-muets nés en Amé-. rique , à Rome , à Saint-Pétersbourg ; ils auraient vu le jour en Chine, euLaponie, aux antipodes,

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qu'ils n'en seraient pas plus pour cela Lapons, Antipodiens, Chinois, Russes, Américains, Romains. Ils ne seraient jamais, et ne sont en effet qu'habitants du monde, cosmopolites, citoyens de la nature, du silence, sourds-muets enfin.

Une heure sonne, une salve d'applaudissements signale l'entrée de l'instituteur, entouré de plusieurs de ses principaux élèves, qui vont se placer sur une estrade devant une grande planche noire.

L'assemblée garde un profond silence et prête la plus religieuse attention.

L'instituteur prend la parole çt s'exprime en ces termes :

« Chacun de vous, mesdames et messieurs, en venant dans Thumble demeure de pauvres enfants sourds-muets, faisait sans doute de bien tristes réflexions sur les bizarreries de leur destinée.

a Vous formiez mille conjectures sur le moyen employé par le maître pour commimiquer avec d'aussi singuliers élèves, qui, comme les a définis leur doyen, ne peuf^ent paiS entendre et ne sas^ent pas parler.

« Mais, s'ils sont sourds, ils ne sont pas aveugles; et ce que nous ne pouvons faire entrer par la porte y selon l'expression spirituelle de l'abbé de VÈpée ^ faisons-le entrer par la fenêtre: Si les

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soris , la voix , l'accent et la parole, leur manquent, il leur reste la lumière, la physionomie, le regard, les couleurs, les mouvements. Ils exprimeront donc leurs pensées avec des gestes ; la langue des sourds-muets sera Faction de Fart oratoire dans toute son extension, essentiellement poétique et pittoresque, peignant ce qu'elle voit , et embellissant ce qu'elle peint , sorte d'imagination extérieure et d'étymologie gesliculée.

«La parole ne communique pas la pensée; seulement au-dehors elle la replie sur elle-même, pour ainsi dire, comme en écho pour qu'elle se féconde. Aussi l'être disgracié, sans audition et sans voix, réduit à ses signes naturels, vivant presque isolé, ne jouit-il pas entièrement de ce précieux et immense avantage; à moins que, par. un effort de génie, il ne perfectionne ses signes en les élevant, lui ou quelqu'un pour lui, à la dignité de langue qui peut seule remplacer la parole.

« Voyons , essayons de donner la forme dramatique à notre discours, et tâchoîis de nous rendre intelligible, en mettant en action cet art difficile de conduire le sourd-muet de ses signes naturels aux signes institués, c'est-à-dire de l'ordre primitif à la convention.

« Prenons pour acteurs ce joli petit chien et ces deux charmants enfants sourds-muets. Venez,

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sémiilaute petite , et vous, espiègle petit garçou d'environ six ans, qui donnez tant de distractions à rassemblée par la gentillesse de vos signes, et votre mouvement perpétuel. Nous vous demandons /^ar signes, à vous, nos acteurs en espérance, qui nous regardez avec vos grands yeux bleus, noirs, et curieux, le nom, par signe « de cet autre acteur non moins remuant que vous, qui, en entrant en scène, commence par vous donner les marques de la plus tendre affection.

« Mais, auparavant, je désire que quelqu'un de l'assemblée veuille bien se dévouer pour elle, en lui donnant le plaisir de le voir essayer, chercher, tâtonner, pour savoir s'il pourra trouver luimême ce signe , ayant soin de faire tourner nos impatients acteurs pour qu'ils n'en voient rien. »

Plusieurs personnes se lèvent k la fois, et font, comme si elles s'étaient concertées, le même signe que tout le monde emploie pour appeler un chien.

A leur tour, après s'être lestement retournés, les petits acteurs ne font pas d'autre signe que nos amateurs officieux, à la grande satisfaction de l'assemblée. Ils se donnent vivement, avec la main étendue, plusieurs petits coups sur le genou ; ils frottent rapidement, l'un contre l'autre, le pouce et l'index,. en les montrant au chien, qu'ils regardent en riant, et remuant les lèvres

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comme pour aboyer. L'interlocuteur intelligent, vigilant et fidèle gardien de l'enfance, à qui on parle sa langue, à cette douce provocation, à cet aimable appel, ne tient pas d'aise: Français bien élevé, qui sait son monde, et acteur con- . sommé qui sait son rôle par cœur, il s'élance de toutes ses forces, en aboyant de l'accent d'une joie tendre, sur la scène de délices, dans les bras ouverts de ses deux nouveaux amis , qu'il couvre de mille caresses.

Remarquez ce qui se passe en même temps au tableau noir. Un sourd-muet, étranger à la scène, et auquel on ne faisait pas attention , par un petit mouvement d'amour-propre, qu'on saurait réprimer s'il devenait dangereux, écrit sur le tableau , ce qu'il ne sait peut-être que depuis un instant, le nom chien ^ sous la seule dictée, par signe de nos deux petites bonnes gens, ses frères en silence. Notre petit docteur, enchanté de son chef-d'œuvre, est plus content de lui qu'un général d'armée qui vient de remporter une victoire. Nous venons de dire que notre jeune savant n'a acquis sa science que depuis peu de temps, nous étions dans l'erreur; il doit y avoir plusieurs années, puisqu'il sait écrire y nommer, décrire et définir les objets, ^t surtout les animaux.

Assurément ce signe de chien, tel qu'il vient

Googk

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(Vêtre fait, est naturel; mais il existe un axiome dans la science, qui dit, que ce n'est pas le signe qui appelle Vidée, mais bien l'objet : autrement 'Ce serait intervertir cet ordre naturel des choses : objet, image intellectuelle^ idée^ signe ^ parole , mot, lecture vocale et lecture manuelle : tout» cela va s'expliquer.

D'ailleurs ce signe ne suffirait pas pour faire connaître le chien', dont il n'est qu'un croquis, et bien moins pour donner au nom sa valeur. N'en doutons pas , cette valeur du nom est connue de notre petit savant. Mais comment l'at-il apprise? Son maître, à l'aspect du chien, en a tracé le dessin , sans négliger, comme une chose indispensable , entre le dessin et le nom dont il veut donner l'intelligence, d'expliquer par écrit, à la faveur des gestes , de la génération des idées, et dfe l'étymologie, choses immenses! toutes les qualités et propriétés du chien; de désigner la classe à laquelle il appartient dans la nature , en parcourant de l'oeil de la pensée tout ce qui le caractérise: la respiration, le mouvement, le sommeil, la veille, le boire, le manger, et toutes les fonctions nécessaires à sa conservation; enfin, son tempérament, ses habitudes, son instinct, son caractère, ses moeurs.

« Tout cela est bien,» dit en élevant la voix un auditeur, et, s'adressant à l'instituteur; «mais,

Googk

DE SOURDS-MUETS. aSS

« vous ne nous avez pas expliqué comment vous a enseignez à vos élèves la valeur du nom ?

« Comment ce nom est le nom de tel objet pluc( tôt que de tel autre objet? Conçoivent-ils que <c ce mot est le nom de ce fidèle animal, compaccgnon de nos bons et mauvais jours, et qui ne <c noUs abandonne jamais? Non, ils ne le conte çoivent pas , parce que le nom chien ^ imposé à « cet animal, est arbitraire ; chien ^ parlé ou écrit, «n'est pas même pour eux un mot, puisque « vous ne leur avez pas fait connaître l'alphabet « qui est l'ensemble des éléments des mots. »

«c Vous avez raison, monsieur,» réplique l'instituteur, « réparons notre oubli. Établissons cette convention entre nous et notre élève. L'objet est absent, le nom est écrit autour du dessin, nous montrons le dessin à ce petit élève qui va aussitôt nous chercher l'objet. Essayons la contreépreuve ; faisons-nous faire la leçon.

«L'élève devenu maître nous montre le dessin : nous feignons de nous tromper, nous lui apportons un autre objet. Voyez aussitôt l'élèvemaître hausser les épaules, et, avec un petit air de pitié ironique, courir nous chercher lui-même le véritable objet du dessin.

«Voilà la convention bien établie jusque-là, grâce à la nature, qui nous conduit par la main. Mais si, au lieu de montrer le dessin , nous l'ef-

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façons, toujours en l'absence de Tobjet, et que nous ne montrions plus que le nom > il y aura hésitation de la part de l'élève à nous apporter le véritable objet. Cependant, en insistant à plusieurs reprises, en reproduisant le dessin et l'effaçant, l'hésitation ne durera que le temps nécessaire à l'esprit de concevoir que le nom , bien que ne ressemblant pas du tout au dessin , lui sera constamment substitué, et remplacera l'objet avec lequel il n'a pas plus de ressemblance. L'élève alors concevant cette substitution, convaincu qu'elle est sans supercherie, et qu'au contraire elle va être d'une immense utilité,^ y consent. Voilà la convention établie, cimentée par le consentement mutuel, le mot mis en valeur comme une terre en labour , et devenu nom. C'est ainsi que prend naissance la propriété et qu'on l'acquiert par le travail.

a Faisons maintenant connaître à l'élève les éléments du nom, c'est-à-dire les lettres, dont la totalité s'appelle alphabet.

« Nous avons eu soin d'écrire toutes les lettres de l'alphabet dans un coin de la planche comme dans un magasin. C'est pour nous la palette du peintre , où nous irons désormais chercher nos couleurs pour peindre tout ce qui frappera notre vue. Mais, auparavant, toutes ces lettres ont été connues, imitées, écrites par

l'élève. Il les sait par cœur. Ce sont ses jouets.

« Nous avons d'abord écrit les noms , composés du moindre nombre de lettres, dont Varticulalion vocale est produite par l'élève sans qu'il s'en doute. Car la surdité n'empêche pas le jeu de l'instrument vocal , et ne prive pas le sourd , quoique à son insu ,et involontairement, des voix et des articulations qui sont l'objet des lettres, et les éléments de la parole.

« Nous avons écrit assez de noms en faisant marcher de front tous ces exercices , pour employer toutes les lettres, et pour épuiser l'alphabet. Nous sommes arrivés enfin, à force d'activité, de temps, et de patience surtout, à faire connaître l'objet à l'élève, à lui en faire trouver le signe, à le lui faire dessiner, à écrire le nom, à lui en apprendre l'alphabet manuel, et, à force de répétition , à lui en faciliter la rapide exécution. Maintenant, qu'avons-nous à faire? Nous n'avons plus qu'à lui rendre la parole en dépit de l'ouïe , qui paraît vouloir résister encore longtemps aux efforts de l'art. Quand je dis rendre la parole à un muet, je ne m'exprime pas exactement, puisque ce n'est que lui faire exécuter volontairement, sciemment, les articulations et les voix qu'il produit machinalement et sans le savoir. Je lui fais connaître le trésor qu'il a en lui, et je lui apprends à s'en servir. Daignez vous

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donner la peine de continuer la leçon avec nous.

« Laissons nos élèves prendre leurs ébats, causer librement, et s'entretenir; puis, épions de l'oreille, écoutons attentivement si, parmi tous ces signes , il ne leur échapperait pas des sons , quelques articulations, et des voix, qui jai. lissent comiide l'étincelle du briquet, sans que ce briquet insensible en ait le moins du monde intention. Ah! voici que dcb voix, quelques articulations frappent très-distinctement notre oreille et nos yeux, malgré cette apparente confusion; et, même, nous remarquons que ces voix sont accentuées, empreintes d'émotions vives, et de sentiments tendres dont ces jeunes cœurs sont animés.

t< Faisons avancer sur l'estrade celte jeune personne, qui vient de produire les sons a e, et les articulations ti mi. Après plusieurs essais, nous parvenons à les lui faire répéter et prononcer distinctement. Elle ne sait pas encore ce qu'elle possède, elle ne le sent pas; cependant, quoiqu'elle soit plongée dans le plus absolu silence, elle sentira un jour, ou plutôt elle distinguera, à travers les mouvements confus de la glotte , quand elle produit des sons et quand elle n'en produit pas; et avec ce tact exquis naturel à son sexe, elle pourra les reproduire à volonté , et s'en servira pour appeler des enten^

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dants à distance , comme nous en avons l'exemple quelquefois dans l'École.

a A présent écrivons , et en même temps faisons articuler e mi a ti. Si nous parvenons à les lui faire prononcer en les lui montrant, nous aurons donné une leçon de lecture. Notre élève a fait un grand pas dans la science de la parole et de la lecture.

Oui y vient de dire avec ironie un critique sévère et un peu léger, votre^ élève est bien avancée avec ce langage de perroquet ^ vrai grimoire. Fous le croyez, lui répond l'instituteur; reconnaissez que la jeune élève entend très-bien ce mot 9 qui n^a pas besoin d'explication^ car elle a des sœurs^ des frères^ des amies.

Quelle merveille que notre alphabet ! Il semble le dernier effort du génie. Cette belle conception de réduire les éléments de la parole à un petit nombre , et de les représenter par autant de caractères, est le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Ne dirait -on pas que ce serait le même esprit qui aurait inventé l'alphabet vocal, l'alphabet écrit , le système de la numération , et la décomposition de la lumière en couleurs natives ?

Dans l'organe de la parole , cet abrégé de tous les instruments de musique , Thomme a reçu de son ï)ieu la voix , l'accent, le chant , et la pa-

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rôle, qu'il exerce séparément, ou ensemble; il peut imiter le cri de tous les animaux : plaindre avec le souffrant, s'épanouir avec le joyeux, rugir avec le lion , gémir avec la colombe , chanter avec Foiseau matinal des bocages, siffler avec les vents, gronder, éclater avec le tonnerre, sou* pirer avec sa compagne, et parler avec l'homme.

Ce langage d'actioil, en peignant par gestes, donnant un corps à la pensée, et parlant en quelque sorte avec les choses , ramène les idées abstraites des plus hautes régions intellectuelles, ^ous l'empire de l'imagination et des sens. Ce principe de la mnémonique naturelle fait mar*» cher constamment de compagnie l'abstrait et le concret.

Demandez à un élève, sans lui donner le temps d^ la réflexion , de vous montrer un. Aussitôt il vous présentera sa canne y son chapeau. Vous lui ferez remarquer qu'il vous montre un objets et non pas le nombre «/i, isolé, séparé de tout objet. Il vous montre son doigt; même objection de votre part. Il cherche à se tirer d'embarras en traçant une ligàe en l'air; mais cette ligne ne laisse aucune trace, et fût-elle empreinte, permanente, et visible sur un plan , elle finit toujours par lui prouver qu'il lui est impossible de vous montrer le nombre un, seul, isolé d'un objet. Il est alors convaincu qu'il ne peut séparer l'abstrait du con-

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cret, et qu'il est peut-être impossible de le concevoir. N

La peinture a pour champ V espace; le langage d'action a le temps. Cependant ces deux genres d'expression se rapprochent souvent.

L'élève fait-il les sighes An futur j au présent, et du passé . la collection de ces trois périodes composé le temps.

Nie-t-il le passé, en secouant la tête, point de commencement; nie-t-il le futur, point de fin. De l'index s'il trace en l'air une ligne circulaire , qui indique l'infini dans tous les sens, il a coupé les ailes du Temps, il a décrit le cercle ,^ montré le serpent, qui est, en peinture, le symbole de réternké.

Le sourd-muet se sert du pinceau du peintre poui^ exprimer le rire et \e pleurer. Pour rire, il lui suffit de tourner du doigt plusieurs fois avec rapidité les extrémités de l'arc de la bouche vers le ciel; veut-il pleurer, il les renverse sur la terre.

Un prince, dit-on, visita la galerie de Florence, et voyant un Amour qui pteure dans le coin d'un tableau, il pria l'artiste de le faire rire. Désir de prince est un ordre : en deux tra^s de pinceau , l'Amour se mit à sourire.

Si l'élève imite l'action de peindre , comme s'il avait le pinceau à la main droite, la palette au ponce de la gauche ; et qu'il transporté , cette opé-

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ration de peindre, à l'esprit, en indiquant le front, et simulant l'action de plonger l'index dans la tête par le sommet, le tout lorsque la physionomie s'anime, il fait, pour ainsi dire, fleurir V imagination^ il la montre au» yeux.

S'il se frappe le front plusieurs fois rapidement avec l'index, pour indiquer le siège de l'esprit; s'il dirige les doigts vers te ciel, en les agitant vivement pour imiter la flamme qui jaillit du sommet de la tête lorsque la physionomie exprime l'inspiration ; n'a-t-il pas peint le génie ?

Qu'il s'enflamme Fimagination , aussitôt cette enchanteresse embellit la nature même par ses fictions , et la poésie prend naissance.

La puissance de l'esprit qui s'empare des âmes par la persuasion et la com^iction , maîtrise les cœurs, et se montre aux yeux par l'éclat du geste, l'accent de la parole et la correction de l'écriture , est V éloquence , qui suppose le secours de la poésie , l'exercice du génie et la culture de l'esprit.

Exprime- 1- il par gestes le cœur s'élahçant vers un seul objet, qu'il semble aspirer, en tendant les deux mains en avant comme pour l'attirer; accompagne -t- il cette action d'un mouvement de physionomie, inexplicable tant il est expressif, qui place la confiance du cœur dans l'avenir; à tes traits ne reconnaissez-vous pas

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\ espérance^ hi fleur du bonheur? En effet, nous trouvons, dans cette consolatrice des malheureux mortels , le 'désir, la croyance et \ attente.

Le désir peut s'attiédir, s'endormir même; c'est alors le sommeil du cœur, ou d'un seul mot X indifférence; mais il ne s'éteint jamais, ce serait la mort de l'âme. Le désir au contraire en est l'aliment. Il y a un divorce bien prononcé entre le désespoir et la vie, qui est, comme l'a dit si éloquemment Bossuet, un enchaînement d espérances trompées. Elles sont toujours trompées ces espérances , quoique sans cesse renouvelées par le désir qui vole d'un objet à l'autre sur les ailes du Temps.

Le Désir insatiable , et le Temps sans pitié , dont la faux fait jaillir la vie du sein même de la mort, travaillent pour l'éternité.

La physionomie de l'élève s^épanouit-elle comme une fleur aux doux rayons du soleil , lorsqu'il appuie doucement la main sur son cœur, il exprime le sentiment tendre , qui vivifie tout. La nature , la vie de l'âme , X amour.

Pour purifier cette flamme, s'il ajoute le signe du doigt dirigé vers le ciel, en s'inclinant avec un saint respect d'adoration, il exprime X amour de Dieu.

Si avec le signe d'amour il sourit à quelque objet qu'il paraît bercer légèrement sur les bras ;

aussitôt, on crpit voir une mère qui tient un enfant. $i du doigt il trace une ligne qui indique le rapport du cœur de la mère à celui de l'enfant, ou de l'enfanta la mère, il aura exprimé les deux sentiments corrélatifs d'amowr maternel, et d'amour filial.

Ce rapport existe-t-il entre deux personnes sans distinction de sçxç, avec le mouvement alternatif des deux mains, qui indique la sympathie, la réciprociié, une sorte de courant d'affection , qui circule d'un cœur à l'autre : qui ne reconnaît pas Vamitié?

J'ai lu quelque part que deux célèbres comédiens se trouvant ensemble à dîner, furent invités par l'assemblée à donner une idée de leur talent. L'un d'eux, par le récit d'un beau morceau de poésie, porte la pitié et la terreur dans toutes les âmes, les frappe d'effroi, et fait verser de douces larmes- L'autre, sur qui tous les yeuî^ se tournent, s'approcjbe doucement d'une fenêtre ouverte, tenant sa serviçtte sur ses bras comme pour figurer un enfant, qu'il berce doucement, lui sourit tendrement, et présente par la seule éloquence du geste, l'amour maternel dans une expression de physionomie, qu'aucune puissance humaine ne peut décrire. Tout à coup l'enfant échappe des mains de cette mère, tombe par la fenêtre. La mort dans le cœur, d'un œil rapide ,

elle le suit dans sa chute pour le retenir, et montre, dans la plus noble et la plus touchante physionomie, tout ce que le désespoir d'une mère, à qui on arrache en quelque sorte les entrailles, peut avoir d'affreux.

Pour compléter l'ouvrage sur les signes , il faudrait pouvoir ajouter à leur analyse^ à leur des^ cription , et à l'invention des caractères pour les écrire, une théorie abrégée de la physionomie. Chose presque impossiblel on peut opposer l'amour à la haine, le rire aux pleurs; on peut décomposer l'ironie en dédain et moquerie. On peut graduer la série des sentiments, des affections, des passions dominantes; mais tout l'art humain serait en défaut s'il prétendait décrire les nuances fugitives, qui, comme autant d'éclairs, passent sur un beau visage, lorsque les passions bouleversent l'âme, comme les vents une mer orageuse.

L'instruction ne doit jamais être séparée de VéduccLtion , un des vices du siècle. Quelle sottise l quelle folie! de regarder le cerveau du malheureux enfant comme un garde-meuble où l'on entasse pêle-mêle toutes choses sans discernement, sans s'occuper de son cœur, de la direction de sa volonté, des bonnes inclinations dont dépend son bonheur futur. N'est-ce pas vouloir obstinément faire marcher l'homme par la tête ,

et abandonner son cœur, son âme, sa volonté, aux caprices du hasard? Voilà l'horame tronqué qu'on nous fait.

V éducation et l' instruction j amies de l'enfance , doivent être les compagnes inséparables de rhomme , au moins dans la jeunesse. Si l'on ne peut pas absolument faire concevoir au premier âge la grandeur de sa destinée, l'immortalité de l'âme, l'éternité de la vie future, du moins essayons de la lui faire pressentir.

Je prends un objet dans les arts : cette montre, je demande par signe à ce jeune élève de huit à neuf ans , si cette montre est l'ouvrage d'une mouche, d'un singe, d'une abeille, d'une girafe, d'une fourmi, d'un éléphant, ou de notre petit chien acteur, qui est toujours là.

Le jeune enfant devient rouge comme de l'écarlate. Il répond avec ironie , sans pourtant se fâcher, que non assurément.

Nous le calmons doucement en lui expliquant que la question est sérieuse, et tend à son instruction.

L'Instituteur. De qui cette montre est-elle l'ouvrage ?

L'Élève. Elle est l'ouvrage d'un horloger.

L'Instituteur. Qu'est-ce qu'un horloger?

L'Élève. C'est un homme qui fait des horloges , des montres, etc.

Cet exemple suffit pour prouver qu'en parcourant ainsi avec les élèves, par signes jet par une longue série de questions, tous les objets des arts, qui sont le produit de l'industrie des hommes, on peut leur faire entrevoir Vâme , puissance bien au-dessus de l'instinct des animaux.

Ensuite, regardant le- soleil, je demande aux élèves si cette source inépuisable qui répand sans cesse dans l'univers des torrents de lumière et de chaleur, et qui peint tous les objets des plus vives couleurs de l'arc-en-ciel , est l'ouvrage de leurs mains ?

Tous répondent que non.

Ce second exemple est également suffisant pour faire trouver beaucoup de questions sur les êtres de la nature , et pour faire sentir l'exis* tence d'un Dieu créateur, incomparablement au-dessus du génie le plus élevé du faible mortel sa créature.

Arrivés à l'âge de seize à dix-huit ans, les élèves qui savent écrire , qui connaissent la grammaire de leur langue et toutes les formes du discours , pourront répondre par écrit à beaucoup de questions.

Lorsqu'ils connaissent tien les phénomènes de la vie dans les animaux , toutes les facultés ejt opérations de l'âme chez l'homme , l'enchai-

nement des phénomènes de la nature, et des produits des arts, en remontant des effets aux causes jusqu'à la première, indépendante, immuable, immense, éternelle, toate-puissan te; ils ont les éléments d'un nouveau tableau qu'ils peuvent composer eux-mêmes.

Je vous livre maintenant mes élèves; nous pouvons leur faire toute espèce de question , sur quoi que ce soit.

L'Instituteur. Qu'est-ce que V Éternité?

Massieu. Sans naissance, ni mort, la jeunesse sans enfance ni vieillesse ; l'aujourd'hui sans hier ni demain. Le jour circulaire sans succession; le non-âge.

L'Instituteur. Qu'est-ce qu'une difficulté?

Massieu. C'est possibilité avec obstacle.

L'Instituteur. Qu'est-ce que V ingénuité?

Clerc. U ingénuité est naturelle , franche , naïve, sans finesse, sans déguisement ou sans détours dans ses paroles comme dans ses actions : les paysans et les gens de la campagne sont pour la plupart simples, parce que leur esprit n'a pas été cultivé. Les enfants et les jeunes gens bien nés et bien élevés sont ii^énus , parce que leur cœur n'a pas été corrompu.

L'Instituteur. Qu'est-ce que idée ^ pensée^ jugement y raisonnement et méthode ?

^«lATÉJER. Uidée est le résultat de l'attention

GoogI(^

et peint l'objet dans l'esprit; la pensée réunit deux ou plusieurs idées, comparées pour les juger; le jugement voit en quoi elles conviennent ou non; le raisonnement enchaîne les comparaisons 9 les jugements, les déduit les uns des autres ; enfin la méthode est l'art de faire quelque diose selon les règles.

L'Instituteur. Qu'est-ce que la grâce?

Gaza-k. La grâce est le je^ ne sais quoi , quelque chose de divin répandu sur le corps , dans les mouvements, dans les gestes, dans toute la personne.

La grâce, c'est un don, une faveur.

La grâce y c'est le secours de l'inspiration divine.

L'Institutkur. Qu'est-ce que la pudeur?

Gazan. La pudeur la plus touchante des vertus, colore le front d'unjbonnête homme, ou plutôt celui d'une jeune vierge , d'un incarnat agréable; c'est une légitime antipathie, mêlée d'une aimable rougeur à la vue de ce qui blesse la chasteté.

L'Instituteur. Qu'est-ce que la clémence?

Berthier. C'est un pardon magnifique.

L'Instituteur. Quelle différence y a-t-il entre une belle et une jolie femme ?

Gazan. Une belle femme a un charme puissant qui excite en nous l'admiration , elle fixe

a7o UNE SÉANCE

les regards sur elle par les qualités nobles, régulières du corps et par un agréable mélange de roses et de lys sur son teint ; tandis qu'une jolie personne nous plaît , nous intéresse par sa mignonne figure et ses manières gentilles. C'est . un bijou que nous aimons plus que nous^e l'admirons. Une belle n'est belle que d'une façon; une jolie, l'est de mille.

L'Instituteur. Quelle différence entre beau et magnifique ?

Gazan. En fait d'art ou d'ouvrages d'esprit , il faut pour qu'ils soient beaux , qu'il y ait de la régularité, une noble simplicité, delà grandeur ; mais le magnifique y ajoute un éclat extraordinaire par un concours de perfections et de proportions qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Unissez le beau au magnifique ; cela produit le sublime qui vous enlève , vous ravit et vous transporte. Au reste, vous le trouverez toujours naturel.

L'Instituteur. Qu'est-ce que le bonheur?

Gazan. Goûter la jouissance de la vie, ce n'est que le plaisir. Le bonheur est la paix de la conscience.

Un Spectateur. Niez-vous les mystères du christianisme en certains endroits.^

Gazan. Pitoyable demande ! L'homme est un orgueilleux ver, qui prétend percer la ma-

chine du monde; gravir au haut de l'adorable et mystérieux temple de la foi; fouiller trop avant dans la nature de notre agent spirituel pour découvrir ce qu'ils ont de caché. Tout lui ferme à jamais la porte des mystères. Vaines tentatives! folie! il ramasse les sciences spéculatives, lui qui n'est qu'un atome dans l'immensité des connaissances qui lui manquent. Eh bien , est-il juste que cet atome me demande à moi, qui suis son compagnon d'ignorance et de misère, si je nie les mystères du christianisme en certains endroits?

Je vous remercie, mesdames et messieurs, au nom des sourds-muets, de la visite dont vous avez bien voulu nous honorer. Je vous rends votre liberté ; la séance est levée.

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