UN ELEVE
un pieux pèlerinage son .berceau caché , sa première école, ses premiers petits camarades, et passer devant une maison , une chère et imposante maison, fermée pour lui jusqu'alors comme les chapelles voilées par un grillage , que Ton salue en passant, où le cœur jette une prière fervente, et où l'on n'entre pas.
« Ses jeunes amis, prévenus de son retour, fiers de son bonheur, coururent tous au devant de lui , les mains pleines de fleurs , l'attendre à la porte de la ville , cette porte épaisse et sombre de nos villes de guerre, où ils l'avaient vu passer en les quittant, si faible encore, si abaur donné, pauvre Abel!
a Quand ils lé reconnurent grandi comme eux, plus beau qu'eux par ce je ne sais quel éclat d'un grand courage, d'une jeune gloire, et d'un premier amour, resté comme eux, pourtant, simple, modeste et toujours naïf, les voilà qui s'arrêtent, qui se taisent, qui pleurent. Puis, leurs âmes s'exaltent; ils l'entourent, le pressent, l'enlèvent dans leurs bras , où il perd la force de se mouvoir, et l'emportent sous les fenêtres de la belle maison fermée, en criant de toutes leurs forces : Vive notre camarade couronné ! vive Abel, qui part pour Rome !
« Ces acclamations de voix claires et perçantes
retentissent dans la petite ville. La rue où ils s'arrêtent en est ébranlée, ses fenêtres frissonnent; une grande foule se répand et se presse autour d'une habitation élégante qui dépasse les autres. Le nom d'Abel couronné, d'Abel qui part pour Rome , y pénètre à travers les grilles , les rideaux et les persiennes storsées ; oh ! ma sœur ! il se glisse enfin jusqu'au cœur du père d'Abel , s'y arrête, l'oppresse, et l'embrase. La porte s'ouvre tout à coup avec bruit; Abel, presque étouffé de crainte , ne pouvait s'enfuir. Un homme , presque vieillard , apparaît au seuil ; il regarde , sur tous ces bras entrelacés et tendus, le jeune homme, le lauréat, ma sœur! ému , tremblant, pâle de sa gloire, et joli , je vous assure; je l'ai vu le jour du prix ! Les yeux de l'homme se troublent ; un bon nuage y passe , et les mouille ; son ame s'amollit ; il étend ses deux mains devant ce fils si long-temps sevré du bonheur et du droit de dire : « Mon père ! » Il le dit, ma sœur! et son père dit : «Mon fils ! mon fils! mon fils ! » Il le crie , il le pleure , il le grave par ses baisers sur le front d'Abel , à la face de ses jeunes écoliers stupéfaits du succès de leur action hardie, et qui pleurent aussi de joie en le voyant entrer saisi , ivre , palpitant sur le cœur de son père. Ils le suivent muets alors, comme des vainqueurs
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étonnés, sous ce toit plus haut que tous les autres toits, chère sœur! et si long- temps, si inflexiblement interdit à celui qui l'honore !
aÂbel y reçoit tout haut un nom tout entier, fier de se poser sur lui , de se lier étroitenoenft au nom d'Abel ! d'Abel couronné ! d'Abel qui part pour Rome !
a Pour moi , je pense que nous verrons un jour de beaux tableaux signés de ce nom-là ! »
— « Cest singulier ! » dit M. I^éonard , qui s'était remis k peindre , et, après une pause : « C'est singulier !
— ce Quoi? mon oncle! » demanda la jeune fille oublieuse , qui regardait attentivement une tête de mort et la dessinait. — « On dirait que vous pensez quelquefois! » poursuivit -il en touchant avec son appui-main le carton refermé.
— «Quelquefois, mon oncle, quand le cœur me bat,i» répondit-elle sans perdre de vue la tète de mort blanche et polie. — a Eh bien ! faitesmoi le petit tableau que je vous ai commandé; faites «le même avec votre' cœur, je ne vous le défends pas. Si vous le laissiez battre souvent pour autre chose que pour la peinture, il pourrait vous jouer un assez mauvais tour. »
Ondine regarda son oncle avec tout le naïf d'une pensée de Greuze; et sans mille arrière-
DE DAVID. i/^ï
prévision : — « Je ne veux apprendre qu'à peindre , mon oncle ! »
Elle croissait et respirait en effet sans danger, au milieu de douze têtes ardentes qui lançaient des éclairs. Nul regard ne pénétrait jusqu'au fond du sommeil de son âme; jamais, plus que M. Léonard lui-même, elle n'avait pensé que rien dût l'inquiéter dans son calme, qui lui faisait comme une seconde enfance.
Les élèves de son oncle étaient ses frères d'atelier ; elle les regardait tous les douze et leur souriait , sans respirer autre chose que la peinture, l'harmonie et l'innocence. Elle glissait, au milieu de ces êtres jeunes et enjoués, comme un ruisseau libre et clair qui réfléchit les objets qui l'entourent. Mais les ruisseaux dépendent de la terre; un nuage les rend tristes, un orage les égare; l'eau se trouble et se trompe, et s'en va par une autre route. Ondine n'y pensait vaguement que sur un aveu de sa sœur ; le jour d'un mariage d'amour, elle avait dit, cette sœur : — <c II faut aimer, ou mourir! » — Personne ne l'en faisait apercevoir.
Elle dessinait donc, sans distraction , l'horrible tête où elle cherchait à retrouver quelque trait de la vie. Ses petites mains rondes et potelées retournaient en vain cette stoïque étude ; de
Pahis. m. i6
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profil ou de face , c'était toujours affreux ; c'était toujours la mort; toujours, aii fond de cette bouche creuse , aride , et sèche , sans lèvres et sans voix , Ondine croyait lire :
— a Toi, aussi !» — « Tu mens ! dit la jeune fille impatientée et un peu frissonnante ; je te forcerai bien à li'étre plus si laide! »
Elle fit alors courir, son crayon- avec une incroyable vitesse sur son papier, autour de cette tête trop exactement reproduite; elle rougissait d'un air de triomphe , et sa main , qui tremblait d'action et de joie, volait sur son dessin, en y jetant la pensée qui animait ses yeux d'un singulier éclat.
— « Que diable fait-elle donc là ? dit M. Léonard en l'examinant de loin. A qui parle-t-elle?» 11 se fit le plus léger qu'il put, et s'approcha presque en l'air, regardant par dessus l'épaule et la chevelure éparse de son écolière, qui murmurait toujours, en avançant ses lèvres vermeilles et boudeuses : — « Tu mens ! tu mens ! »
M. Léonard resta un moment stupéfait , puis il éclata de rire; ce qui fit sauter Ondine hors de son escabeau, en poussant un grand cri. — a Vous voyez bien que vous avez peur, dit son maître en se moquant d'elle, et que c'est vous qui mentez à cette pauvre sincère , parce qu'elle
vous dit une brusque vérité. Elle n'a plus rien ^ voyez! pour mentir à personne non plus qu'à elle-même : vous avez beau mettre des fleurs dessus, dessous, tout autour; ce ne sera jamais qu'une tête de mort, la seule qui ne mente plus. 11 est pourtant certain que votre idée fait sourire ; ces fleurs sont bien jetées; il faut arrêter cette esquisse dont je ne suis pas mécontent . . . Cette pauvre petite ! poursuivit-il en regardant alternativement les fleurs , Ondine et la tête de mort, comme elle ressemble à son père! » Et ses yeux devinrent huniides.
Il n'attendit pas, ce jour-là, que le soleil fyt tout-à-fait couché pour faire respirer quelques instants à sa nièce l'air assaini des boulevarts et des jardins dont les parfums suaves franchissent les plus hautes murailles
Marceline VALMORE.