Première partie de l'École du Soldat
Ah! quel plaisir d*étre soldat!
La Dame blanche.
Paris est pour les régiments dont se compose Tarmée, infanterie et cavalerie, une véritable terre de promission, un Éden anticipé ; il semble
Paris. HI. i8
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au plus grand nombre des chefs de corps que la France, cette belle France si convoitée, si jalousée par nos bons amis de l'extérieur, soit un désert où l'on ne rencontre qu'une oasis. Si l'on s'en rapporte à ces messieurs, un régiment n'est bien que là; comme beaucoup de gens, ils croient ou feignent de croire qu'on ne vit qu'à Paris, qu'on végète en province. Ce qu'ils ne disent pas , c'est qu'ils y sont «près du soleil », et qu'ils aiment à se réchauffer à ses rayons vivifiants; c'est qu'ils s'y trouvent comme dans une serre chaude, où tout pousse plus promptement. Un ministre qui sait le cœur humain a toujours soin de tenir, comme on dit, la dragée haute aux ambitieux. Comme stimulant de zèle, il laisse apercevoir à chaque colonel Paris en perspective; à peu près comme on promet des bonbons à l'enfant studieux qui a bien mérité de ses professeurs. La faveur, les considérations personnelles, souvent même l'obsession d'un seul homme, bien plus encore que le haut degré d'instruction, la belle tenue «ou le dévouement», décident aussi du séjour des troupes dans la capitale. Sous la restauration, avant que la Charte ne fût une vérité, que l'opposition n'eut bravement endossé la livrée du ministère, un régiment dont le numéro nous échappe, est venu trois fois à Paris en deux années, parce que le colonel à qui la
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cour en avait confié le commandement, se trouvait avoir l'honneur d'être le frère de lait, d'une des femmes de service de S. A. R. la duchesse de Berry. On connaît des régiments qui> en moins de dix ans , ont occupé quatre ou cinq fois la capitale; et d'autres qui, dans le même espace de temps, ne l'ont pas approchée de plus de cent lieues : le pouvoir ne permet pas à tout le monde d'aller à Corinthe.
Il est assez rare qu'un colonel qui a du crédit on qui croit en avoir, réunisse ses officiers sans leur parler «de la certitude officielle» qu'il vient d'acquérir d'un prochain séjour de son régiment à Paris. Sur cette assurance banale , qu'on ne révoque jamais en doute, il faut ^ir comme un corps d'officiers se livre à l'espérance , et quels sont les préparatifs. Les vieux fracs sont remis à neuf ; on retourne les capotes ; les épaulettes sont renouvelées; et chacun, après s'être occupé du moyen de se procurer de l'argent frais (ce qui se rapproche assez de la recherche du grand œuvre), rêve aussitôt les douceurs du chapeau rond, et l'incognito de la Uçite bourgeoise ! car il faut bien se garder de croire que, même en dehors du service , il soit permis à un officier subalterne de se dérober pour quelques heures, sousTdes vêtements civils, à l'incommodité permanente de l'uniforme. Partout ailleurs qu'à
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Paris cette faculté lui est strictement interdite; il feut qu'il reste au carcan depuis le premier jusqu'au dernier JQur de Tannée, et subisse incessamment les honneurs que lui doit toute sentinelle. Dans la bienheureuse Lutèce, au contraire, il n'est rigoureusement astreint à porter l'uniforme qu'aux revues ou^aux prises d'armes; il doit même ne se montrer isolément dans les rues qu'en bourgeois , et n'avoir d'autre arme qu'un parapluie, symbole de la prudence.
Avez-vous quelquefois rencontré sur le boulevart du Temple, à l'heure où l'on commence à y persécuter l'innocence, dans l'intérêt de la saine morale, de rares promeneurs à l'allure décidée, au regard superbe, à ce je ne sais quoi qui tient du cheval échappé ; s'ils marchaient par deux , au pas et en cadence; s'ils portaient la redingote bleue , à coupe belliqueuse et strictement boutonnée; le chapeau rond, haut de forme, et toujours eh arrière de deux ou trois révolutions de la mode ; s'ils avaient le pantalon de couleur tranchante, la moustache régulièrement taillée et soumise aux lois de la symétrie comme les arbres du parc de Versailles; si enfin tous tenaient à la main un jonc ou un parapluie à canne; dites hardiment que vous avez vu des militaires d'une des casernes voisines.
Il faut qu'il y ait bien de l'attrait , bien de la
magie dans ce mot de Paris, pour que les officiers de toutr grade, sans aucune exception, envient, par-dessus tout, le séjour de la métropole! et cependant, à l'exception d'une indemnité qu'pjn leur alloue , en sus de la solde ordinaire , quels avantages les y attendent? Pour le soldat, le service est là vingt fois plus pénible qu'ailleurs, par suite de la multiplicité des postes, de l'importance de la consigne, et de la longueur des distances. Quant à l'officier, il faut, s'il est raisonnable , s'il sait imposer silence à ses passions, et surmonter ses habitudes militaires, qu'en franchissant la barrière par laquelle il est entré, il se soit décidé à subir toutes sortes de privations ; il sera d'autant plus malheureux à Paris ? qu'il ne pourra faire un pas sans se voir exposé à mille séductions dangereuses, et auxquelles il lui est interdit de succomber. C't?st un fait bien prouvé que, quelles que soient les ressources relatives de l'un comme de l'autre , ils ne sauraient voir se réaliser la moindre partie des brillants projets qu'ils forment en s'y rendant.
Pour la commodité du service militaire, on a partagé la capitale en quatre grandes divisions, dont les postes sont desservis par le régiment qui occupe la caserne la plus voisine.
L© nombre des casernes ou quartiers est de dix-sçpt, grands et petits , non compris les bâti-
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ments militaires de la banlieue , tels que Vin-, cennes, Saint-Denis, Ck>urbeyoie/et Ruel; et ceux des villes voisines où Ton est dans l'usage de tenir des garnisons, qui sont comme des annexes de là garnison de Paris, et qu'on place là, pour s'en servit» au besoin, et les feire prudemment avancer dans les grandes occasions.
Sur la rive droite de la Seine , on trouve la caserne de la rue de Babylone, trop long-temps habitée par les Suisses, ces amis de la maison y comme les appelle Béranger; celles des rues Verte et de la Pépinière ; celles de la Nouvelle- France, de la Courtilie, et de Popincourt, réservées pour l'infanterie ; le quartier des Célestins, destiné à la cavalerie; l'ancien couvent de TAve-Maria, et enfin les Minimes et le quartier Saint-Martin, qu'occupe^une moitié à peu près de la garde municipale.
Sur la rive gauche, s'élèvent l'École militaire, où l'on place à la fois de l'infanterie et de la cavalerie; les quartiers de Belle-Chasse et du quai d'Orsay, la caserne de la rue de Tournon , qu'habite une autre fraction de la garde municipale , et les casernes auxiliaires des rues du Foin- Saint-Jacques, Mouffetard, et de l'Oursine.
Le lieu dit la manutention^ où se fait le pain que mange la garnison , la salle des conseils de guerre située rue du Cherche-Midi , deux hôpi-
taux (le Val-de-Grâce et le Gros-Caillou), et enfin la prison de l'Abbaye où les militaires seuls ont rhonneur d'être admis , complètent les établissements militaires de Paris. Nous laissons en dehors, à dessein, le ministère de la guerre et l'hôtel des Invalides , qui sont affectés aux intérêts généraux de l'armée.
La force militaire en permanence à Paris, force qui dépasse rarement trente mille hommes en temps ordinaire, est placée sous les ordres immédiats d'un lieutenant-général commandant la F® division territoriale , et. d'un maréchal-decarop commandant la place, dont Fétat-mjaor semble, par parenthèse, a voir fait, depuis longues années, le vœu de s'enterrer vivant dans l'entresol d'un des hôtels de la place Vendôme.
Les chefs de corps de la garnison ne reçoivent d'ordre , pour le service journalier, que de ces deux notabilités, sur lesquelles repose particulièrement la tranquillité de près d'un million d'individus, et qui se trouvent ainsi spécialement chargés de là répression légale de l'émeute. Autour de chacune des casernes de Paris se meut une population industrielle, quasi militaire, et qui, placée là en apparence pour subvenir aux besoins de tout genre de la garnison , ne s'y est en effet établie que pour subsister aux dépens de ceux qu'elle fait vivre. Ces diverses colonies
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marchandes cïont les mœurs ^ les habitudes aur raient droit à une description à part, se com posent: 1^ de deux ou trois petits traiteurs, faisant ce qu'on appelle la cuisine bourgeoise (attendu qu'il faut que tout ait son nom), où les officiers de tout un corps jeûnent, par grade, à discrétion, moyennant une rétribution de cinquante ou soixante francs par mois, et qui s'intitulent modestement restaurateur, malgré le démenti en action qu'ils donnent deux fois par jour à leurs infortunés pensionnaires; 2^ d'une demi-douzaine de cafés où se répartissent, selon les règles sévères de la hiérarchie , les officiers et sous-officiers; 3^ d'un nombre illimité de petits détaillants, de marchands de comestibles, et de tous les débitants de vin qui ne craignent pas de mettre la paisible clientèle de leur cave à l'entresol, en rapport avec des consommateurs armés que la garde du poste voisin^ dont ils faisaient partie la veille ou qu'ils composeront le lendemain, vient arracher presque tous les jours, à l'heure de lappel du soir, aux douceurs du culte bruyant de Bacchus.
Presque tous les appartements, ainsi que les chanabres du voisinage dont peut disposer, en se gênant, cette partie intelligente de la population parisienne , sont meublés par elle avec la plus rigoureuse parcimonie , et disposés pour rcr
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cevoir des officiers, rien que des officiers. Cest là qu'on pourrait , au besoin , retrouver le plus grand nombre de ces meubles, respectables par leur ancienneté , qui ont figuré cent fois aux ventes de l'enclos du Temple. Le trésor public, toujours peu prodigue de ses fonds , quand il s'agit des braves qui doivent savoir jouer leur vie à croix ou pile, au premier signal du tambour, ne comptant que vingt-quatre francs par mois aux capitaines, et dix-huit aux lieutenants \ pour frais de logement et d'ameublement , on conçoit que ceux-ci sont forcés de se contenter d'un peu moins que le strict nécessaire , et qu'ils ne sont pas précisément à même de prendre , dans ces modestes demeures, une idée bien exacte du confortable. Pour eux , l'essentiel est que les issues du logement soient d'un accès facile , et que le logeur n'élève jamais la prétention insolite d'exercé^ un contrôle bien sévère sur les actions du logé.
A ces industriels, qu'une fréquentation de tous les instants avec les corps qui ont successivement gardé Paris, depuis la Fédération jusqu'à nos jours, a dressés à des complaisances de plus d'un genre, il faut ajouter nécessairement quelques centaines de pudiques veuves ,
' I^ors Paris , cette indemnité diminue d'un quart.
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dout.l^ époux n'ont jamais, de mémoire de voisine, fait acte de légitime présence auprès de leurs tendres moitiés; et enfin, là coipme ailleurs , comme partout , plusieurs brigades de ces observateurs bienveillants , qu'en bonne police on juge à propos d'attacher, sans mission patente , aux pas de* la classe armée ; classe généreuse , sans arrière-pensée , et dont le dévoue* ment n'est jamais ostensiblement mis en question par ceux qui la font mouvoir à leur gré.
Si l'on excepte les chefs de corps , qu'une invitation de la cour autorise quelquefois à se divertir officiellement , en grande tenue , dans les salons des Tuileries, et à qui l'on permet d'être coudoyés tous les mercredis , par là tourbe des militaires d'antichambre , qui foulent les tapis du ministère , on ne rencontre que peu ou point d'x)fficiers de la garnison, dans les réunions parisiennes. Un militaire doit être puissamment recommandé, ou se recommander luimême encore plus puissamment, pour jouir de l'honneur de se voir admis dans les sociétés particulières. Les liens de parenté ne suffisent pas toujours ; la faute en est, nous n'hésitons pas à le dire, aui officiers en général , bien plus qu'aux gens qui seraient en état de les accueillir : soit timidité , défiance d'eux - mêmes , soit déshàbiiude du monde , nos officiers de troupe
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recherchent peu les occasions de se produire; il en est même qui éprouvent 1i un tel point le besoin de passer la journée entière au billard , à Testarainet , qu'ils n'oseraient concevoir la pensée de sortir un instant du cercle étroit de leurs habitudes antisociales.
Il n'y a donc guère qu'ennuis^ fatigues et désappointements , pour les officiers qui composent temporairement la garnison de Paris. En province, ces messieurs sont partout, s'ils veulent s'en donner la peine, tout-à-fait à la hauteur des habitants de la classe riche* A Paris, il n'en est pas précisément de même : un clerc de notaire ou d'avoué, un commis marchand est officier dans la garde citoyenne; il porte l'épaulette et l'épée, et souvent même cette croix si prodiguée , et qu'on ne voit pas briller sur des poitrines que l'étranger a senties au bout de ses baïonnettes; il est reçu, sans difficultés aucunes , dans maints lieux dont les portes ne s'ouvrent jamais pour les officiers. Une prévention que l'on ne combat pas assez, qui, aujourd'hui où l'on ne vaut que par ses œuvres, et point du tout par l'habit que l'on porte, ne devrait plus exister , leur fait perdre à Paris le rang que personne ne leur dispute en province, et qui devrait leur être assuré partout.
L'exiguïté de leurs ressources financières les
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éloigne aussi du inonde j et à Paris plus qu'ailleurs. En province, un officier entre au spectacle, et sort impunément du café, sans se voir dans la terrible obligation de payer comptant le délassement qu'il y va chercber. A Paris, il faut qu'il ait sans cesse l'argent à la main ; là, plus d'abonnement théâtral , moyennant un jour de solde , payé à la fin du mois ; plus de ces T)énévoles dames de comptoir, à qui l'on se contente de dire, en lançant l'œillade classique, et en rajustant son col dans la glace : « Écrivez, c'est moi « qui paie. » Étranger partout ailleurs qu'à la caserne et chez le traiteur, où il prend ses repas , l'officier cesse tout-à-fait d'être un homme privilégié dans cette ville d'or et de boue, où l'on n'accorde de crédit qu'au riche et à l'intrigant ; il rentre là dans la classe vulgaire des consommateurs. Mais ce n'est pas assez de ce fâcheux déboire; adieu les douces jouissances de Faraourpropre ; à Paris, tout le monde a des prétentions au savoir ; on n'y rencontre que des gens d'espriliet des sots ; et s'il lui échappe en public une de ces gravelures qui , depuis un siècle ou deux, jouissent de l'heureux privilège de faire rire les départements, un de ces bons mots fossiles, de ces calembours antédiluviens, qui font immua-r blement fortune en garnison , il doit se résigner^ à en voir l'effet totalement manqué.
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Et pourtant, lorsque viendra des bureaux de Ja guerre Tordre qui exilera de nouveau dans quelque coin oublié de la France, le régiment qui achève à Paris une laborieuse station de quelques mois, qu'auront fait, qu'auront appris, qu'auront vu les militaires qui le composent? De quels plaisirs de bon goût auront joui ceux qui ne demandaient qu'à s'en montrer dignes ? Quelle maison de bonne compagnie leur aura permis l'entrée de ses salons? Auprès de quels professeurs les moins dissipés auront-ils pu ajouter à la somme de leurs connaissances acquises? Quel sera le nombre enfin de ceux qui auront cherché à utiliser leur séjour dans cette immense cité, véritable abrégé de l'univers?
Ils auront arpenté plusieurs fois par semaine, en armes , au pas accéléré de cent vingt à la minute, les rues qui conduisent de leur caserne ail Champ-de-Mars, ou à la plaine de Grenelle, ou aux différents postes que dessert la garnison; dans les moments de loisir que leur laisse un service constamment pénible , ils se seront promenés sous les galeries du Palais-Royal ; ou transportés en bâillant de la fontaine inachevée de Y Éléphant, au monument inachevable, qu'on nomme indifféremment la Madelaine ou le Temple de la Gloire. On les aura vus dans les guin-
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guettes du boulevart extérieur, à l'estaminet, dans les théâtres où fleurit le mélodrame, et qu'abandonnent même les cuisinières qui ont appris à s'en moquer; ou mieux encore, chez les Puces travailleuses f ou aux chevaux de Franconî* Quelquefois, mêlés à des provinciaux encroûtés, ils se seront assis sur les tabourets d'acajou du café des Mille-Colonnes, ou n'auront pas craint de s'enfouir sous les voûtes enfumées du café des Aveugles.
C'est, hélas! tout au plus si quelques-uns des plus lettrés auront pris sur eux de se glisser, à la faveur d'un billet gratis^ payé comptant chez le revendeur, danâ le parterre de la Comédie- Française, ou au paradis de l'Académie-Royale de musique. Très-certainement, bien peu auront eu le temps de visiter nos grands monuments publics : du Louvre, les plus curieux auront entrevu la colonnade; et, du Jardin des Plantes, la ménagerie.
Toutefois, si vous les écoutez, à leur retour en province, ils improviseront de suaves parties de plaisir, dont leur imagination seule aura fait les frais; ils parleront du raidissant séjour de Paris y des additions sans nombre qu'ils auront faites à la liste de leurs conquêtes, et regarderont peut-être en pitié ceux de leurs camarades
d'un autre corps , à qui un caprice bureaucratique aura interdit inhumainement jusque-là le bonheur de boire à longs traits dans la coupe des délices de Pantin ^