L. MONTIGNY
capitaine au 65® régiment.
' C'est ainsi qu'on appelle Paris dans Targot militaire.
Vous avez pensé , mon cher Ladvocat , que le château des Tuileries occupait assez de place dans le panorama de Paris, pour qu'il fût nécessaire de le comprendre dans la riche galerie que vous publiez; et c'est à moi, peintre inhabile, mais consciencieux, que vous avez demandé d'en tracer le tableau fidèle. Vous m'avez dit qu'ayant habité ce palais pendant quinze années, je devais en connaître les détours, et
Paris. III. 19
ago LA œUR DE FRANCE
qu'il m'appartenait d'y introduire vos nombreux lecteurs , afin de leur montrer de près les hôtes de cette royale demeure. « Vous pourrez , avez- «rvous ajouté, vous croire encore à votre bucc reau , distribuant à la curiosité ou au dévoue- « ment des billets d'admission à quelque fête ou « cérémonie, et ce sera pour vous une douce a illusion. » Non, je ne me laisse point entraîner par un attrait de cette nature; j'ai vu la cour d'assez près pour être blasé sur ses illusions, ^ comme l'est , sur celles de la scène , un vieil habitué du théâtre. Il faut du vrai pour me toucher; et ce n'est pas lorsque les événements m'ont tMBplongé dans mon obscurité première, que je puis m'abandonner à des rêves d'orgueil ou d'ambition. Je n'étais pas d'ailleurs monté si haut, que ma chute dût ébranler ma raison et bouleverser ma philosophie. J'étais arrivé juste à ce point de vue qui donne aux objets leurs véritables proportions : je n'étais ni trop près, ni trop loin, ni trop haut, ni trop bas, pour ne pas bien voir et bien juger; et c'est dans cet observatoire que je vais me replacer pour satisfaire, autant qu'il est en moi, à votre demande. Mais ne devrais-je pas être arrêté par la composition même de votre livre? J'y vois partout les critiques les plus vives et les plus mordantes, sur les travers, les vices et les ridicules des dif-
férentes classes de la société. Rarement Téloge vient se placer dans ces pages spirituelles dont Sterne et Âddison auraient envié la malignité; et moi, qui n'ai presque que du bien à dire, parce qu'avant tout je veux être vrai, n'ai -je pas à craindre qu'au milieu de cette foule d'articles si piquants et si ingénfeux, le mien ne ressemble à ces fruits sans saveur qu'on place au dessert pour faire nombre, avec la certitude que personne ne s'avisera d'y toucher. Mais qu'importe? il est peut-être encore des coeurs qui rêvent au passé; c'est pour eux que j'aurai écrit, si je ne puis espérer être lu dé ceux qui l'ont déjà oublié, ou qui ne l'ont jamais connu. Ne dois-je pas encore craindre qu'on ne dise : « Il a servi quinze ans la famille exilée : il lui a u dû l'existence des siens : la reconnaissance le « fera parler; il a sûrement l'habitude de flatter « ses maîtres: défions-nous donc de ce qu'il nous ^ dira. » A Dieu ne plaise que je m'offense ja* mais du reproche de reconnaissance et de fidélité; ce sont des vertus trop rares pour qu'on n'en soit pas fier, quand on les sent dans son coeur. Que l'on m'accuse donc de flatterie, soit, j'y consens; mais, du moins, je n'aurai flatté que le malheur; et, certes, si les pavés sanglants de juillet n'eussent pas brisé d'un même coup la couronne de Chariemagne, le sceptre de saint
29a LA COUR DE FRANCE
Louis et répée de Henri IV, si Charles X régnait encore aux Tuileries, je me tairais, de peur qu'on ne jugeât ma louange intéressée; ou, si je prenais la plume, ce serait poiir montrer que les idées libérales de la jeunesse actuelle avaient leurs entrées à la cour, et qu'il n'y avait d'exclusion que pour les principes révolutionnaires.
J'aurais ici une belle occasion d'entamer un chapitre de politique , et de résumer en quelques pages ce qui s'est imprimé dans les journaux depuis deux ans. Je pourrais prouver aux partisans de la souveraineté du peuple, qu'ils invoquent seuls le droit divin, puisque la voix du peuple passe pour être la voix de Dieu, Foxpopuli^ vox Deit tandis que leurs adversaires ne s^'attachent qu'au droit d'hérédité, principe d'ordre et de sécurité pour les gouvernements comme pour les familles, droit inviolable et sacré, qui exista sans contestation depuis Adam jusqu'à Saint- Simon.
Je me trouverais d'ailleurs trop dépaysé dans le domaine de la politique, dont mes goûts constants m*ont toujours tenu éloigné. Je préviens donc les lecteurs de votre livre, que je ne les ferai point pénétrer dans le grand cabinet où se tenait le conseil des ministres; je n'y étais point admis; et, comme je n'ai jamais
EN MDCCCXXX. agî
écouté aux portes, il me serait impossible de dire ce qui s'y passait. Je sais seulement que, sous le dernier ministère, il s'est dépensé trois feuilles de papier de trop, puisqu'elles ont allumé un si déplorable incendié.
C'est vous, bons habitants des provinces, vous qui n'avez jamais assisté aux fêtes et cérémonies de l'ancienne cour, c'est vous que j'invite à me suivre dans ces Tuileries dont le nom seul vous est connu. Je ne vous ferai point la description de son aspect extérieur. Vous devez en avoir déjà quelque idée , ne fût-ce que par ces gravures enluminées représentant la population entière de Paris, dansant de joie, en mai i8i4 , sous les fenêtres de Louis XVIII , ou bien encore de peuple armé de fusils et de haches,' criblant de balles et brisant les portes du palais de son roi, en juillet i83o. C'est dans l'intérieur du château que je veux vous conduire; mais je me garderai bien de vous le montrer tel qu'il était après les trois journées, avec ses portes enfoncées, ses meubles brisés, ses glaces fendues, ses tentures déchirées, ses tableaux souillés, ses registres lacérés; ses registres, dont le plus maltraité était celui des secours, peut-être parce que plusieurs des vainqueurs voulaient en faire disparaître leurs noms. Loin de rappeler ces fait^ affligeants , je voudrais pouvoir les effacer
de la mémoire des hommes. Malheureusement ces faits sont de l'histoire, et l'histoire inexorable les dira.
Reportons-nous à des jours plus heureux, et tâchons de vous faire assister à quelques unes des fêtes et cérémonies de la cour de Charles X. Mais, comme vous n'avez pas d'habit français, n'entrons point par le grand escalier. Il se trouve là un homme qu'on appelle un Suisse , quoiqu'il soit Français , qui vous dirait que l'étiquette ne permet pas d'entrer en bottes dans le palais du roi. Vous maudiriez l'étiquette, sans songer que c'est elle qui impose à la vanité l'obligation d'enrichir le travail. L'escalier par lequel je vous introduis est libre de cette gêne* Vous êtes étonné que les marches en soient plus usées que celles de l'autre; c'est qu'il conduit à la caisse des aumônes , à cette cassette qui est l'op* posé du tonneau des Dauaïdes , car on y puise sans cesse, et elle n'est jamais vide. Montons encore, et traversons ce corridor noir où logent à droite et à gauche , dans des chambres étroites, incommodes, et cependant enviées, le ^and seigneur et le valet de chambre , le maîtred'hôtel et le médecin , l'aide-de-camp et l'aumônier, le gentilhomme et le roturier. Là, tous les rangs, toutes les dignités, tous les grades sont confondus. Quand nous nous rendrons au juge-
EN MDCCCXXX. agS
ment dernier, je suppose que nous passerons tous par un corridor noir, qui , comme celui des Tuileries , réunira toutes les distinctions sociales. Maintenant, descendons un étage, et entrons chez le premier gentilhomme de la chambre, l'un des grands officiers dé la maison* Demandons-lui des billets pour assister à la cérémonie de la cène , ejt quand nous les aurons obtenus de son obligeance habituelle, faisons des vœux pour que La veille il n'y ait pas eu entre lui, le capitaine des gardes et le grand-maître des cérémonies, quelques débats sur les droits, privilèges ou attributions de leurs charges respectives. Il ne serait pas bien sûr alors que le garde-du-corps nous laissât entrer, tant sa consigne est soumise aux petites vengeances de son chef. Mais cette fois, tout est d'accord : le garde-du-corps n'a rien dit, l'huissier de la chambre a pris notre billet, et le valet de chambre nous a indiqué notre place derrière les dames. Quel charmant coup d'œii, et quel air de fête présente cette cérémonie religieuse! La chapelle du château ne pouvait la -contenir dans son étroite enceinte , et c'est ta galerie de Diane qu'on a disposée pour cette so«lennité. Je vous vois sourire, en portant vos regards sur les riches peintures qui décorent le plafond de cette galerie. L'Amour et Psyché , Diane et Ëndymion, Hercule et Omphale, tous
agô LA COUR DE FRANCE
les dieux, toutes lés déesses du paganisme, semblent peu propres à orner la pompe d'une cérémonie chrétienne. Mais baissez les yeux, voyez s'élever ce simple autel , où Dieu va descendre , cette chaire , où va parler son ministre , et Vous ne serez plus tenté de sourire, car vous aurez compris toute la distance qui sépare l'erreur de la vérité.
A l'une des extrémités de la galerie est dressée une vaste table, sur laquelle treize plats de différente nature, sont treize fois répétés et rangés avec symétrie; chacun d'eux est orné de fleurs odorantes, qui répandent un parfum délicieux. Dans toute l'étendue de la galerie, trois rangs de gradins sont disposés à droite et à gauche : ils contiennent d'un côté des dames , dont les parures élégantes sont un peu mondaines, mais dont l'aspect est enchanteur; et le livre qu'elles tiennent à la main, mais qu'elles n'ouvrent pas, atteste du moins leur pieuse intention.
En face de la tribune réservée à la famille royale, et sur des gradins plus élevés, sont rangés treize jeunes enfants pauvres , représentant les treize apôtres; car lors de la cène, Judas n'avait pas encore renié Dieu. Rien n'est à la fois plus comique et plus touchant que le soin des mères pour faire briller la beauté de leurs enfants, sous la chemise blanche et la robe rouge,
dont la munificence royale les a revêtus. Voyez comme elles sont indifférentes au spectacle pompeux qui les environne : elles n'ont des regards que pour leurs fils, la veille encore, couverts des livrées de la misère, aujourd'hui si frais, si propres , si beaux. Voyez couler de leurs yeux des larmes d'orgueil et de joie ; je ne crois pas qu'il en fût une seule qui ne se crût un objet d'envie pour toutes les mères.
A la suite des apôtres était placée la musique du roi , ayant pour chefs Cherubini et Le-r sueur, pour directeur Plantade, et formant, par la réunion de tous les talents, un ensemble d'exécution qui ne connaît aucune rivalité , et qui sera long-temps regretté.
Mais tout à coup une voix s'élève, et dit:
Le roi : voyez comme chacun s'avance , se penche, se presse pour l'apercevoir; il salue avec cette grâce qui lui est naturelle, qui n'a rien d'un vieillard, et le respect seul contient l'él^in que sa bonté semble encourager. L'office divin est près d'être achevé avant que l'on ait songé à prier. Le sermon vient ensuite, et on l'écoute dans la confiance qu'il ne faut pas moins qu'un Bossuet et un Massillon pour prêcher devant la Cour; on est trompé dans son attente, mais l'on se console, on a bien vu le roi. Comme on le suit des yeux, pendant que^ par un pieux usage
des rois de France, il lave lui-même les pieds, des treize apôtres, en signe d'humilité chrétienne ! Riez, impies, de ces touchantes solennités du culte de vos pères ; mais si vous y assistez une seule fois , vous ne rirez plus. Tout n'est cependant pas sévère et religieux dans la cène ; les officiers des cérémonies et de l'autel s'avancent en procession, tenant à la main les insignes d^ leurs charges et des bouquets ; après eux marche le dauphin de France , suivi des grands officiers. Ils viennent treize fois de suite chercha le pain, le vin et les plats destinés aux apôtres. Ils les portent au roi, qui les dépose dans des corbeilles aux pieds de chaque enfant ; il y joint pour chacun d'eux le don d'une bourse, conleliant treize pièces de cinq francs. Alors la cérémonie est achevée, et le roi peut se dire : «J'ai fait «mieux qu'un acte de dévotion ou d'humilité; «j'ai fait le bonheur de treize familles. »
Mâiptenant que nous avons vu le roi trèschrétien , abaissant la majesté royale devant ceux que le P. Bridaine appelait les meilleurs amis de son Dieu ; cherchons à le voir dans cette cérémonie , qui naguère encore rappelait seule les anciennes traditions de la chevalerie. Là , il est non-^seulement roi de France, il est aussi grandmaître de l'ordre du Saint-Esprit. Cet ordre, fondé par Henri III , que tous les souverains de
l'Europe étaient fiers et heureux dé porter, cet ordre qui décorait la poitrine d'Henri IV^ de Louis XIV, et de tous les grands hommes de guerre et d'état des deux derniers siècles; cet ordre, la récompense la plus glorieuse et la plus enviée des grandes illustrations de Tépoque actuelle; la révolution dernière n'a pas voulu qu'il survécût à la monarchie.
La dernière cérémonie de l'ordre du Saint- Esprit eut lieu le 3o mai i83o, jour de la Pentecôte. La direction des fêtes et cérémonies avait déployé tout le luxe de ses tentures, pour décorer le grand vestibule et la galerie de pierre qui conduit à la chapelle; le goût le plus parfait a toujours présidé aux travaux de ce genre , et ceux qui se rappellent Notre-Dame le jour du baptême du duc de Bordeaux, et la cathédrale de Reims au sacre de Charles X , rendront toute la justice qui est due au talent ingénieux et fécond de MM. Hittorff et Lecointe, et aux* pinceaux de Cicéri.
Le chapitre de l'ordre se tint à 1 1 heures dans le grand cabinet. Là s'étaient rendus dans leurs riches costumes de velours noir, brodé d'or et doublé de soie verte, les chevaliers déjà reçus, portant en sautoir le collier de l'ordre, et sur le manteau la plaque d'argent, insigne brillant de leur dignité. Le roi, dont ce ocxstulBe
3oo LA COUR DE FRANCE
relevait encore l'élégance chevaleresque, présida le chapitre assemblé; puis le cortège se mit en marche pour la chapelle, où devaient être reçus les chevaliers promus nouvellement. Ils s'avancent sur deux rangs, et traversent une double haie de dames élégamment parées; on regarde,on nomme les chevaliers à mesure qu'ils défilent, et souvent des observations malignes résultent des rapprochements bizarres qu'opère Tordre. du cortège. Là s'avancent côte à côte et sur la même ligne, comme pour montrer l'envahissement des illustrations nouvelles sur le domaine de la vieille aristocratie:
Le duc de la Trèmouîlle et M. Laine;
M. Ravez et le duc de Montmorency;
Puis pour attester que l'ambition peut arriver au même but par divers chemins :
Le duc Decazes et le comte de Villèle;
Le comte de Pçyronnet et le duc de Dalmatie.
Puis enfin , pour montrer comment deux gentilshommes comprennent différemment leurs devoirs :
Le duc de Mortemart et le vicomte de Chateaubriand.
Une circonstance particulière donnait un attrait plus vif de curiosité, et ajoutait un intérêt plus touchant à cette cérémonie : le roi recevait chevalier de l'ordre du Saint-Esprit le jeune
EN MDCCCXXX. 3oi
duc de Nemours, en présence de toute sa famille. Il n'est personne qui ne se rappelle l'air noble et gracieux du jeune prince, et l'émotion profonde qu'il ressentit à la voix de l'auguste vieillard , qui lui traçait les devoirs d'un preux chevalier. On eût dit un père heureux et fier de trouver , dans son fils , un cœur où germeraient sans peine dés semences d'honneur et de loyauté. Tous les spectateurs étaient attendris ; une mère pleurait; et je fis des vœux pour que ses larmes fussent les dernières qu'elle eût à répandre.
Passerons-nous miaintenant de cette grave et imposante solennité à ces fêtes- si animées, si joyeuses, que ramenait tous les ans à Saint- Cloud, la Saint-Henri? Vous montrerai-je le ïrocadéro, se peuplant de jeux de toute espèce, de boutiques de tout genre, où les acteurs les plus renommés de la capitale , transformés en marchands forains, distribuaient avec grâce à tout venant des chansons, des jouets , des bonbons et des fleurs, pour la modique rétribution d'un remercîment? Vous ferai -je assister avec toute la cour, dans ce vaste amphithéâtre élevé en trois jours , à cette brillante représentation du drame héroïque de Bisson^ où Franconi et ses acteurs, hommes et chevaux, donnèrent tatot de preuves de leur rare intelligence ? Voyez cpmme ,
3oa LA COUR DE FRANCE ^
au sortir de ce spectacle, le duc de Bordeaux rassemble sa petite armée d'enfants, les faitma^ nœuvrer, au milieu de la fouie étonnée, avec l'aplomb et l'expérience d'un vieux capitaine; le voilà qui l'entraîne vers ces jeux gymnastiques, où il donne à tous l'exemple de l'adresse, de la force et de l'intrépidité. Tous les spectateurs frémissent du danger auquel il s'expose : mais lui ne craint rien: il s'écrie: A moi^ Français! et, d'un pas assuré, il monte à l'assaut, et va 'planter son drapeau à l'extrémité d'une planche étroite et mal affermie. Puis, un instant après , se mêlant aux soldats du poste voisin , il joue avec eux aux quilles comme un camarade; mais il a soin de perdre la partie, quand il est sûr de la gagner; car il veut être généreux, sans qu'on lui en ait l'obligation. Peutêtre aussi aimerez -vous à voir cet aimable enfant, recueillant avec une ardente attention les leçons de ses deux habiles instituteurs, MM. de Barande et Colart; et «'attachant surtout à l'histoire de son pays, et refusant obstinément d'appeler autrement que le mam^ais connétable^ le connétable de Bourbon, qui, suivant lui, ne méritait plus de porter ce nom, puisqu'il avait . porté les armes contre son roi.
Mais où m'ont emporté mes souvenirs ? Nous voici à Saint-Cloud, et je ne devais parler que
EN MDCCCXXX. 3o3
des Tuileries; les jeux d'un enfant m'ont fait oublier les pompes de la cour.
Elle n'était pas sans éclat, cette cour dont le luxe, qui cependant n'avait rien d'exagéré, était un puissant mobile de la prospérité du commerce. Ces trois cents gentilshommes de la chambre, ces écuyers cavalcadours, ces officiers des cérémonies, de la vénerie et de l'hôtel, couverts de riches habits brodés d'or , étaient autant de tributaires de l'industrie , et lui payaient avec joie un impôt de vanité. Nous oublions trop que le pain du pauvre est dans la main du riche, et qu'il vaut mieux que ce pain soit pour lui le prix du travail , que le don de la charité.
Afin de nous réconcilier avec ce luxe, que l'on blâmait si légèrement, assistons k ces jeux du roi y où toutes les notabilités sociales étaient invitées. Depuis huit jours, on sait d'avance dans les ateliers de Paris qu'il doit y avoir cercle à la cour, car on ne peut suffire aux commandes qui s'y multiplient. Tailleurs, couturières, brodeurs, modistes, coiffeurs, bijoutiers, etc. , tous se réjouissent, et le bonheur de l'invité qui se rend à la fête dans un brillant équipage est partagé par l'ouvrier qui le voit passer.
Hâtons-nous de nous mettre à la suite de ces mille voitures qui s'avancent en ordre dans la cour des Tuileries, long-temps avant l'heure in-
3o4 LA COUR DE FRANCE
diquée sur les lettres d'invitation; car ce n'est pas comme dans ces bals de société où il est de bon ton d'arriver tard afin de produire plus d'effet. Ici on veut être des premiers à recevoir im regard du roi. Mais déjà les rangs se pressent dans ces vastes salons où l'éclat des bougies répand un jour si favorable sur la beauté des femmes et sur le luxe de leurs parures. 11 est impossible de se figurer, sans l'avoir vu, le magnifique spectacle que présentaient la salle du trône et la galerie de Diane , lorsque l'œil en embrassait tout à coup l'ensemble éblouissant : il n'était personne qui, en entrant, ne s'arrêtât pour l'admirer.
Là sont réunis, le ministre passé songeant aux moyens de ressaisir le pouvoir, le ministre présent préoccupé de la crainte de le perdre, et le ministre futur rêvant aux chances qu'il a pour s'en emparer. Tous les trois se saluent, se serrent la main avec affection ; on les prendrait pour des amis. I^, se groupent des pairs de France, qui, fiers de leur droit d'hérédité et confiants dans sa durée, estiment et calculent ce que vaut un fils auié de pair, et par quelle dot la fille d'un banquier peut acheter un titre de comtesse et ses entrées à la cour. Ce ne sont point seulement les pairs de I^ouis XVIII et de Charles X qui se livrent à ces espérances : je vois d'anciens sénateurs de Napoléon partager
EN MDCCCXXX. 3o5
ces illusions dont ils sentent aujourd'hui tout le néant. Voici près d'eux de vieux généraux qui, depuis la République jusqu'à Charles X, ont servi tous les gouvernements. Le drapeau a changé, mais qu'importe? l'honneur militaire n*a point failli, car depuis nos révolutions, il leur est impossible de le placer ailleurs que dans le courage. Ils causent entre eux de l'espoir d'une guerre, comme s'ils étaient encore en état d'en supporter les fatigues. Mais ils ne peuvent s'empêcher, malgré leurs anciens souvenirs, de rendre hommage à ces jeunes officiers de la garde royale, qui, par leur tenue, leur discipline, leur savoir, et leur vaillance, n'avaient à envier à ceux de cette vieille garde qui fit trembler l'Europe, que l'occasion de se montrer leurs dignes successeurs. Je ne sais pourquoi il me semble voir ces hommes, à larges épaulettes, jeter des regards dédaigneux sur cette foule d'hommes en habits bleus, dont le collet brodé de fleurs de lis d'argent révèle les fonctions législatives. Les soutiens du ministère s'étonnent qu'on ait invité tant de membres de l'opposition, et ceux-ci se plaignent de l'être moins souvent, et en plus petit nombre que leurs adversaires. Il n'y a point là cependant de côté droit , de côté gauche , ni de centre ; on est presque du même avis sur la loi qu'on discute
Paris. III. ao
3o6 LA COUR DE FRANCE
dans le salon des Tuileries; et si le scrutin se faisait là, l'urne ne contiendrait que des boules blanches, tant était grande encore alors Tinfluence d'une invitation au jeu du roi : elle valait presque le diner d'un ministre d'aujourd'hui. Mais un profond silence succède tout à coup au bourdonnement des conversations particulières; le roi paraît, suivi de toute sa famille; il circule lentement dans les salons , et trouve dans son cœur le secret de dire à chacun le mot qui doit lui plaire. C'est aux femmes surtout qu'il sait l'art de faire le compliment qui les flatte sans les embarrasser; il n'en oublie aucune, tant il craint de faire de la peine, et c'en serait une véritable que de ne pas obtenir un mot du roi. 3'ai long-temps été tenté de croire que ce besoin d'obtenir un moment l'attention du souverain , était une petitesse de couitisan ; mais depuis que j'ai vu, de mes yeux, les députés les plus ardents de l'opposition, les hommes les plus fiers et les plus indépendants, M. Benjamin Constant luimême, se presser, se pousser, pour arriver au premier rang, afin d'être aperçu par Charles X, et s'enorgueillir d'une phrase obligeante, comme un général le ferait d'une victoire , j'ai été forcé de reconnaître qu'il y avait , dans les regards et dans les paroles d'un roi de France, un pouvoir magique devant lequel tombaient toutes les préventions humaines.
EN MIXÎCCXXX. 3o7
Je ne dois pas finir le tableau de ces brU* lantes réunions sans parler des membres du corps diplomatique, qui en augmentaient Véclat par la richesse et la variété de leurs costumes ^ et sans faire mention des hommes de la cour de Charles X. Je sais qu'il est convenu, 6ur les théâtres et dans les carrefours, qu'un seigneur de la cour est un être imbécile, bas, cupide, et insolent. Ceux qui les voient tous ainsi, ressemblent à ce voyageur qui , traversant rapide* ment une ville , et apercevant à une fenêtre une femme dont les cheveux étaient roux , en conclut, et écrivit que toutes les femmes de cette ville étaient rousses.
L'homme de cour, tel que je l'ai vu presque toujours depuis la restauration, est fier de sa naissance et de son nom; mais il sait qu'il n'a pas fiùs de raison de s'en glorifier, qu'un chan* teur de la voix que lui a donnée la nature, et qu'un homme riche de la fortime qu'il doit à ses pères. Dévoué au roi, il ne se croit pas l'humble serviteur des ministres , et quand sa conscience le lui prescrit, il se place dans les rangs de l'opposition. Il est d'une extrême politesse, car il a vu que c'était le moyen le plus sûr de faire reconnaître sa supériorité sociale. Il rend justice au mérite, il l'estime, il l'aime, il l'admire franchement et sans envie ; mais il ne faut pas que
3o8 LA COUR DE FRANCE
ce mérite se trouve chez un homme d'un rang égal au sien 9 car alors il est tenté de le lui contester. Il est généreux, car il aime à suivre l'exemple du maître qu'il sert; il sait d'ailleurs que la générosité est une vertu noble et grande, et s'il ne se fait pas toujours un bonheur de l'exercer, il s'en fait du moins un devoir. Sans être savant, il n'est étranger à aucune science, il trouve le secret de paraître connaisseur dans les arts, quand il ne Test pas réellement; mais il ne s'érige plus en protecteur des artistes, il est leur ami. L'empire de la plume blanche et du talon rouge étant détruit, il est forcé d'être aimable pour être aimé : enfin il a des moeurs, ce dont il s'étonne comme du plus grand changement qile la révolution ait opéré.
Tels sont, en général, les courtisans de notre siècle ; mais parmi eux , il s'est trouvé des hommes qu'on se plaisait à injurier, sans doute parce qu'ils étaient placés sur les marches du trône qu'on voulait abattre : des hommes pleins de courage, de talent et d'énergie, dévoués sincèrement aux vrais intérêts du peuple, qui les haïssait sans les connaître ; des hommes qui ont trouvé dans leur âme noble et loyale , dans leur amour pour le pays, cette éloquence vive et profonde , généreuse et forte , vraie et passionnée , qui n'a rien de la chaleur factice de l'avo*
Googk
cat, ni de la pompeuse faconde du politique, mais qui étonne, émeut, persuade ceux-là même qui d'avance sont décidés à les combattre et à sacrifier leur conviction à leur opinion de commande et à leur ambition du moment; des hommes enfin qui voyant l'impossibilité de faire le bien, et ne voulant point participer au mal qui peut se faire, rentrent dans la vie privée, et emportent dans leur retraite les regrets, l'estime, et l'admiration de leurs concitoyens ; je n'ai pas besoin de les nommer.
Les jours consacrés aux Jeux du Roi n'étaient pas les seuls où les sommités sociales fussent admi* ses à la cour. Le peuple avait aussi sa fête , et c'était celle du roi. Ce jour-là , pas une larme qui ne fut essuyée, pas une chaumière qui ne fôt heureuse, pas une famille qui n'eût du pain. Mais comme cette fête ne fut point célébrée en l'an de grâce i83o, je ne rappellerai que le premier jour de l'année, ce jour où, suivant l'usage, tous les différents corps de l'état viennent renouveler au souverain, quel qu'il soit^ les mêmes hommages et les mêmes vœux, et lui jurer périodiquement le même amour et la même fidélité. J'avoue que ces discours uniformes que prescrit l'étiquette , que ces sentiments, plus ou moins vrais, exprimés en phrases plus ou moins sonores , suivant l'opinion et le talent de l'orateur, n'ont jamais
3io LA. COUR DE FRANCE
eu de prix à mes yeux que parce qu'ils donnaient souvent lieu à des réponses pleines de sens et de bonté. Charles X avait, dans ces occasions, une facilité et une grâce d'éloculion qu'on ne peut lui contester.
C'était aussi le premier jour de l'an qu'avait lieu le grand couvert. L'usage qui obligeait le roi et sa famille à dînei* en public, ne pouvait avoir rien de pénible pour (>harles X. Il ne devait pas craindre qu'on le comparât à ces monarques d'Orient, qui pensent que^ lorsqu'ils ont bien diné, aucun de leurs sujets ne Â>it avoir faim. Il savait que le vœu d'Henri IV était réalisé, et que la poule au pot ne manquait ni à l'artisan industrieux , ni au laborieux cuiti* vateur*
Si ces dîners d'apparat n'étaient pas pour lui sans charmes , combien il se trouvait plus heureux encore lorsque le jour des Rois ramenait ce dîner de famille dont l'usage lui faisait un devoir si doux! J'aime ces anciennes coutumes de nos pères qui se transmettent de génération en génération, comme un héritage de joie et de bonheur. Les siècles modernes ne sont pas les seuls qui aient donné l'exemple de ces réutiiohs de famille, où le sort décerne une royauté qui n'a ni soucis ni regrets. Les anciens ne manquaient jamais de nommer un roi du fei^tin
EN MDCCCXXX. 3ii
lorsqu'ils voulaient Tégayer; et, afin que tout le monde fut d'accord, c'était le sort qui décidait l'élection. L'usage des fèves, comme marque distinctive du pouvoir, n'est pas plus nouveau ; les Grecs s'en servaient pour la nomination de leurs magistrats, et lorsque Pythagore disait à ses disciples : Ahstenez-vous de fèves , il leur donnait un conseil plein de sagesse, dont peu de gens aujourd'hui seraient tentés de comprendre le sens énigmatique et mystérieux.
La fève, parmi nous, n'a point le danger que redoutait Pythagore : qu'il est heureux le roi de la fève! il n'a point de ministres qui le trahis* sent, point de courtisans qui le flattent, point de Chambres qui le gênent, point de journaux qui troublent son empire; ses sujets sont tous des amis qui lui paient gaiement un tribut d'amour; il choisit sa reine sans que la politique contrarie son penchant ; s'il l'embrasse , on applaudit ; s'il boit , on s'écrie ; enfin , pour comble de bonheur, son règne ne dure qu'un moment
Les joies de cette royauté passagère ne furent peut-être jamais plus vives qu'aux Tuileries, le 6 janvier i83o. Tout prospérait dans le royaume, et les descendants d'Henri IV, réunis dans un dîner de famille, formaient alors un ensemble, aussi noble que touchant, des mêmes sentiments et des mêmes vœux. C'était un jour de fête pour
3i2 LA COUR DE FRANCE
tous, et surtout pour les enfants, qui, cette fois, se réjouissaient de voir disparaître l'importune contrainte de l'étiquette.
Autour de cette table royale, on voyait d'abord l'auguste vieillard, qui aimait toujours à laisser paraître la bonté de son cœur à travers la dignité de son caractère; chez lui, l'homme n'enviait et ne demandait au roi que lé pouvoir de faire le bien. A ses côtés étaient assises madame la duchesse d'Orléans , heureuse mère d'une belle et nombreuse famille, et madame la Dauphine, qui tâchait de se consoler de ne pas avoir un pareil bonheur, en adoptant tous les malheureux: femme sublime dans l'infortune, héroïque dans le danger, et qui, en passant par tous les degrés du malheur, est arrivée à cette hauteur de vertu devant laquelle s'abaissent toutes les glcrires humaines. Près d'elle, on voyait M. le duc d'Orléans, dont Charles X aimait à se rappeler les témoignages de zèle , de fidélité et de dévouement, lorsque exilés tous deux sur des bords étrangers, ils partageaient les mêmes malheurs et formaient les mêmes espérances : puis Madame , duchesse de Berry, si heureuse, si fière, si belle de son fils, aimant les arts qu'elle protège et cultive , donnant à tout ce qui l'environne la vie et la gaieté, ne voyant alors dans l'avenir que des jours sereins, et ne se doutant pas que les
d^Googk
EN MDCCCXXX. 3i3
pauvres et les infirmes de son hospice de Rosny seraient bientôt réduits à implorer la charité publique. N'oublions dans ce tableau de famille, ni M. le Dauphin , ni mademoiselle d'Orléans, ni les ducs de Chartres, de Nemours, et d*Aumale, ni le prince de Joinville, ni les deux jeunes et jolies princesses d'Orléans, ni Mademoiselle, si gaie, si gracieuse, si spirituelle : regrettons de n'y pas voir M. le duc de Bourbon , que ses infirmités retiennent à son château de Saint-Leu, où il devait espérer de mourir tranquille et heureux. Mais réservons toute notre attention pour cet enfant, qui bientôt doit jouer un rôle si important parmi Ips augustes convives.
Déjà les deux premiers services ont épuisé la patience de ces jeunes cœurs, dont le respect arrête encore l'élan joyeux : le moment est enfin venu, et tous les yeux se sont tournés vers l'officier de la bouche, qui porte sur un plateau d'argent, recouvert d'une serviette, les quinze gâteaux, dont un seul contient la fève désirée. C'est le duc d'Aumale , qui , par le droit du plus jeune, les distribue aux convives, en ayant soin d'en garder un pour lui. Chacun s'empresse de connaître son sort, et les exclamations de l'ambition déçue se font entendre de tous côtés. Un seul enfant rougit et se tait; non qu'il soit embarrassé du rang ou il est appelé; mais il ne
3i4 LA CX>UR DE FRANCE
veut pas humilier ses compétiteurs par Téclat de sa joie innocente. Sa nouvelle majesté ne peut cependant pas garder long-temps l'incognito, et le duc de Bordeaux est proclamé roi de la fève aux acclamations unanimes. C'est alors qu'à l'exemple du nouveau souverain tous les enfants se livrent à une gaieté que le Roi et Madame animent et partagent, et que la Dauphine ne cherche point à contenir. Déjà le choix de la reine est fait : c'est madame la duchesse d'Orléans, qui se prête volontiers à recevoir un honneur qu'elle n'a peut-être pas envié; et le dîner s'achève' au milieu des éclats de rire , et des cris de Le roi boit! La reine boit! mille fois répétés. Les augustes personnages, assis autour de cette table royale, n'étaient pas les seuls admis à prendre leur part du gâteau des rois. Les parcelles de ce gâteau se répandaient avec profusion sur toute la France. Je vous en atteste ici, vous, poètes et écrivains, dont Charles X aimait à encourager les nobles travaux; vous, artistes habiles dont les tableaux peuplent nos musées et décorent nos palais, dont les statues ornent nos ponts et nos places publiques; vous, disciples d'Eulerpe et de Thalie , dont sa munificence récompensait les talents; vous, simples artisans dont il enrichissait l'industrie^ et vous, villages incendiés; vous, vieux et infirmes serviteurs de
EN MDCCCXXX. 5i5
h République et de l'Empipe; vous, veuves désolées et orphelins délaissés; vous-mêmes aussi t grands et puissants du jour, ne receviez-vous pas votre part du gâteau des rois ?
Mais on va se lever de table; et Charles X de* mande un moment de silence qu'il obtient avec peine :
«Sire, dit41 à son petit -fils, votre règne va « finir dans cinq minutes : votre majesté n'a-t*elle « pas d'ordres à me donner?
— « Oui , bon-papa , je veux. . . .
— «Vous voulez! prenez garde : en France, le « roi dit : Nous voulons ^ et quelquefois même : « Ils veulent.
^ — « Eh bien , nous voulons que notre gouver-^ « rieur nous avance trois mois de notre pen- « sion. ...
— « Que ferez- vous de tant d'argent?
— « Bon - papa , la mère d'un brave soldat de « votre garde a eu sa chaumière incendiée, et ce « n'est pas trop pour la faire rebâtir. ...
— « C'est bien; je m'en charge —
— «Non, bon -papa, parce que si c'est vous, « ce ne sera pas moi.
— « Et que ferez-vous sans argent pendant ces «trois mois?
— « Je tâcherai d'en gagner par les bons points
3j6 la COUR-DE FRANCE, etc.
«que j'aurai de mes instituteurs, et que vous a me payez toujours.
— « Ah! vous comptez là-dessus?
— a Sans doute ; ne faut-il pas que j'habille mes «pauvres? car j'ai des pauvres, comme vous, «comme maman, comme ma tante.... Oh! j'ai « fait mon calcul , et je suis bien content. Quand « j'aurai donné dix francs à la pauvre femme du « bois de Boulogne qui a un petit enfant malade, « il me restera encore vingt sous pour faire le « prince. »
A ces mots, Charles X embrassa avec tendresse son petit-fils , et s'écria : « Heureuse France , si «jamais il est roi! n
ÉD. MEimECHET.
Paris est rempli d'un peuple d'industriels qui n'appartiennent qu'à la grande ville, qui n'ont plus aucun cens passé la barrière; industrie d'égout et de carrefour, de mansarde et de ruisseau; industrie de hasard qui a ses espérances, ses maîtrises , son service central ; industrie de chiffons, de vieux clous, de verres cassés, de poèmes épiques et de vaudevilles. Toutes choses dont je dois parler gravement et avec estime;
3i8 LES PETITS MÉTIERS,
toutes industries avouées par la probité la plus sévère, le besoin le plus légitime; toutes industries qui font vivre des familles, qui envoient des enfants au collège, qui donnent des dots aux filles à marier, et souvent un tombeau au Père-Lachaise quand le spéculateur a été riche, heureux, honnête homme, et qu'il n'a pas fait son testament pour des ingrats.
Voyez-vous, le petit métier domine dans cette grande cité. Il en coûte si cher pour acheter une charge, même d'huissier-priseur! Il faut tant d'argent pour ouvrir la plus petite boutique, clans un temps où il n'y a pas de boutique sans glaces contre le mur et sans acajou au comptoir ! Les propriétaires de Paris sont si durs, le papier est si difficile à escompter! Cependant, il faut vivre! il faut échapper au désordre et à l'hôpital! Vive donc le petit métier sans boutique , sans patente, sans propriétaire, sans lettre de change, sans profit, le petit métier en plein air, à pied, les mains dans les poches, la hotte sur le dos, ou moUement étendu au coi^ de la me sur le$ crochets du commissionnaire, attendant un cha* land qui va venir. A une heure du matin, dans les halles , quand tout Paris vient d'entrer dans le sommeil, sommeil haletant et précipité, et plein de remords, et entrecoupé de voluptés fugitives; sommeil' dans la soie volée, vérita^le'cauchemar
Googk
commencé au bruit des voitures , et qui s'achève aux cris des marchands d'habits; vous entendez autour des halles un bruit singulièrement animé. On ne dort pas aux halles. Aux halles , les petits métiers commencent. Alors arrive de toutes parts, attelé à de petites voitures, un peuple de négociants qui spéculeront toute la journée sur un boisseau de pommes de terre, sur douze bottes de carottes, sur un paquet d'oignons, sur quelques douzaines d'œufs. Pendant que le grand commerce de comestibles reste immobile à sa place, attendant fièrement les cuisiniers des grandes maisons et le fier cordon-bleu de la bourgeoisie , voilà nos spéculateurs en petit qui s'éparprillent de bonne heure pour porter aux pauvres et aux poètes leur nourriture de la journée. Le pauvre mourrait de faim sans ces carottes, ces pommes de terre et ces œufs équivoques; le pauvre n'est pas assez riche pour aller chercher ses vivres à la halle, où tout est à meilleur marché; il attend à son cinquième étage ; il attend non seulement la providence de chaque jour, mais la providence de chaque heure de la journée. Ainsi <est fait ie grand Paris , le Paris qui travaille et qui espère. Toute la vie de ce Paris de second ordre se passe à acheter son repas à des revendeurs. Le matin , quand la laitière a préparé son lait et se repose noblement à coté de son chien et de son vase
en fer-blanc, vous voyez arriver à la file tout le quartier matinal; des femmes en^casaque blanche, pâlfes encore de leur sommeil, et les cheveux retenus dans leur mouchoir; de petites filles de quinze ans, qui viennent à la place de leurs mères, violettes de froid et les cheveux flottants; la femme de chambre joviale, le célibataire empesé, le portier ricaneur, l'employé qui se sent humilié de venir chercher sa pitance au grand jour; innocentes abeilles autour de la ruche; la laitière leur dispense son lait d'une main avare ; la distribution dure jusqu'à midi : cette laitière n'a jamais eu une vache à elle, elle n'a jamais entendu le chant de la poule qui pondit ses œufs; toute sa ferme est située dans une maison de la rue aux Ours , son rustique enfant est petit-clerc d'une étude, et l'honnête laboureur son mari tient les cannes et les chapeaux dans une maison de jeu.
Heureux l'homme des champs, s'il connaît son bonheur!
Ecoutez ! à midi voilà Paris qui se réveille ! Le bruit monte aux cieux; tout s'agite, les grands et les petits métiers entrent en concurrence. Chaque métier à Paris a sa concurrence et sa parodie. Haut et bas , honnête ou non , permis ou toléré; cherchez bien! et partout vous trouverez à côté des grandes spéculations appuyées sur des
LES PETITS MÉTIERS. 3a i
capitaux immenses, les spéculations de la petite propriété , du commerce modeste , du marchand qui n'en est pas un. Voyez Paris. A côté du cachemire de rOrient, éternel sujet des plaisanteries de M. Scribe, le cachemire -Ternaux; non loin du cachemire -Ternaux, la marchande à la toilette étale ses guenilles restaurées; puis plus bas , madame la Ressource , un carton sous le bras, s'en ya louant à tant par jour la dentelle trouée, le manteau doré du théâtre, et jusques à la cornette et à la chemise de la prostitution; Le petit métier est un Protée qui ne rougit de rien, qui se plie et se replie dans tous les sens, qui se mettra toi^t nu pour avoir dé quoi se vêtir, qui se vautrera, s'il le faut, dans la fange, quî ne craint aucune espèce de honte, aucun gemre d'usure, qui se glisse, s'intrigue, se pousse, se presse, qui veille les nuits et les jours, qui fait le mort, qui prendra toutes les allures. Vous savez l'histoire de saint Siméon Stylite, qui est resté quinze ans logé au sommet d'une colonne? A Paris, pour de l'argent et pour très-peu d'argent, vous trouverez facilement un homme qui remplira ce métier-là. Car être Dieu aujourd'hui, cela est devenu un bien petit métier.
Allons dans la ville. Descendu de votre chambre , vous passez nécessairement devant la loge du portier. Cette loge est une espèce de niche
Paris. III. ai
Googk
3aa LES PETITS MÉTIERS.
au rez-de-chaussée, dans laquelle très-souvent, on n'oserait pas loger son chien, pour peu qu'on eût un beau chien. Figurez-vous un espace de sept à huit pieds au plus; là se tient souvent toute une famille ; le père qui fait des souliers , la mère qui lit des romans , la fille qui déclame des vers, espoir du Théâtre Français; le fils aîné qui joue du violon, compositeur futur de l'Ambigu, le dernier né qui broie des couleurs chez Eugène Delacroix, ou qui prépare les cuivres des Johannot. Tout ce monde xi'artistes vit et pense, et travaille, et compose, et se passionne, en gardant la maison que vous habitez , en tirant le cordon de la porte au premier bruit du marteau. Savez-vous où ils nichent? savez-vous comment tous ces enfants sont venus dans le monde? comment ils ont grandi? comment ils ont trouvé le victum et vestitum dans cette difficile condition ? qui le sait? qui pourrait le dire ? Le père de toute cette famille touche trois cents francs par an pour sa place, et c'est là tout. Cependant la famille est élevée ; le père a deux habits, la mère une robe de mérinos, la jeune fille une chaîne d'or , et le fils aîné une paire de bottes. Miracle de l'industrie , de la patience, du travail , et d'une volonté ferme ! Il y a des miracles de cette force-là dans toutes les maisons de Paris.
Digitizèd by
LES PETITS MÉTIERS. îaS
Je ne vous retiens pas plus long^temps à votre porte ; vous sortez. Prenez garde à cet homme qui est accroupi dans le ruisseau. Cet homme est un regratteur; il gratte et regratte entre les pierres. Il n'en veut pas aux chiffons » il n'en veut pas aux immondices, il n'en veut pas aux vieux papiers que le vent emporte; chiffons , immondices , vieux papiers , ce sont maf*chandises d'une nature trop relevée pour notre commerçant. Il en veut, lui, tout simplement, aux clous égarés de la ferrure des chevaux, aux parcelles de fer emportées par le frottement au cerclé de la roue ; il lave la boue de la ville , cet homme , comme d'autres esclaves lavent le sable d'or du Mexique ; il est heureux d'amener un clou sans tête, comme d'autres nègres qui trouvent un diamant dans les mines. Voyez cet homme ! quelle attitude pénible !
comme il est couché sous sa proie, que de passion et d'avidité dans le regard! comme il joue avec la fortune! que d'imprécations dans son âme ! comme son cœur bat dans sa poitrine! Pauvre homme, hélas! la mine est peu abondante! La révolution de juillet a renvoyé tant de chevaux à la charrue, elle a réformé tant de voitures , que c'est à peine si le ruisseau charrie encore assez de fer pour que le regratteur gagne de quoi aller , le dimanche et le lundi , se con-
3a4 LES PETITS MÉTIERS.
soler à la barrière. Dans des temps meilleurs, il
y restait trois: jours !
Quand vous avez évité le regratteur et l'eau qu'il jette de côté et d'autre , vous tombez d'ordinaire vis-à-vis le commissionnaire du quartier. Le commissionnaire du quartier est le plus souvent un épais gaillard à la vaste poitrine, aux larges épaules , à la barbe noire ; on sent à le voir que c'est un homme à son aise, qui ne doit rien à personne , à qui on doit beaucoup , et qui n'est pas sans avoir quelque bonne-réserve pour les mauvais jours. Le commissionnaire du quartier, c'est votre domestique à vous, mon domestique à moi, notre domestique à nous tous; il est de toutes les maisons , il entre et il sort à volonté; on l'appelle pour scier le bois en hiver, pour monter les fleurs en été , pour porter une lettre en tout temps; c'est lui qui conduit monsieur à la diligence, qui va au-devant de madame à son retour; le commissionnaire a un nom à lui ; on sait de quel pays il est , quel est son âge et celui de sa mère ; il est l'ami de la cuisinière , et l'ennemi du portier ; du reste indiendant comme un domestique qui a plusieurs maîtres ; intelligent et actif comme un cultivateur qui espère ; faisant beaucoup eu agissant peu, parcourant beaucoup de chemin en allant au pas; ne disant jamais rien de trop; discret,
LES PETITS MÉTIERS. 3a 5
sobre, toujours prêt à se mettre en route, toujours prêt à obliger , et obligeant avec le même zèle, soit affaires , soit amour. Une rue de Paris ne serait pas complète si elle n'avait pas son commissionnaire à elle , à côté de l'épicier ou du marchand de vin.
Plus loin, sur le Pont-Neuf, sur le quai de la Grè^e , hors des boutiques , vagabonds ou stationnaires, sans patente mais non pas sans aveu, ' vous rencontrez une race d'industriels, toujours occupés, qui se croisent dans tous les sens et sans confusion. L'un, appuyé sur son échoppe d'un pied carré , sollicite , pour un sou , la faveur de rendre son lustre à votre chaussure délustrée; l'autre, d'une vois enrouée, appelle votre caniche qu'il veut tondre à toute force; le caniche épouvanté se presse près de son maître ciî aboyant; celui-ci vend des allumettes; celle-là des épingles; ce vieillard gagne sa vie avec le sucré d'orge. Voyez cettç large commère! elle porte sûr son ventre l'attirail d'une cuisine ; le fourneau est allumé; la graisse éclate dans la poêle à frire, la friture se dessine sous toutes les formes; l'air est eçabaumé à dix pas à la ronde ; la saucisse succulente , la pomme de terre dorée , la côtelette de porc frais , appétissantes friandises de la place de Grève. Que dis-je? le merlan délicat, la sole, le goujon, mets délectables d'une société plus choi-
sie^ appellent tour à tour l'appétit du passant; la boucherie est à côté de la cuisine ; le poisson frais est suspendu sur les hanches de la cuisinière, destiné à remplacer le poisson frit. Il est une heure; le Parisien fait son second repas; il a mangé une tasse de lait le matin, à une heure il mangera pour quatre sous de pommes de terre ou d'autre friture, enveloppées dans une feuille de papier imprimé. Tout en dînant au soleil, appuyé contre le parapet du pont, et en regar-> dant un faiseur de tours, le Parisien peut lire de temps à autre les nouvelles de la politique et des arts dans la bienheureuse enveloppe de son dîner. Ainsi , tous les plaisirs à la fois se réunissent à cette heure fortunée pour l'habitant de Paris; l'eau du fleuve, le soleil dans le ciel, l'oiseau du quai des Orfèvres, qui chante; le bateleur qui joue, la friture qui frémit, les nouvelles politiques du journal de la veille ; il s'en faut encore de trois jourà pour que le politique du port de Marseille en lise autant à son lever, que n'en peut lire l'hoiinéte ouvrier du quai de Gèvres à SQp second repas.
Or ne croyez pas que cette industrie à part soit à la portée de tous les hommes de ce monde. La petite industrie parisienne n'est faite que pour le Parisien. Il n'y a que le Parisien qui comprenne, qui aime, qui sache apprécier à leur
juste valeur tous ces petits marchands. Le petit marchand est un être essentiellement parisien , une nécessité essentiellement parisienne. Il n'y a que le Parisien qui sache arrêter, par une ardente soif d'été, un honnête marchand de coco, qui cause avec lui en essuyant son verre argenté, qui lui fasse remplir le verre jusqu'au bord, et qui demande la monnaie de ses dix centimes après avoir bu et causé pour deux sous au moins avec l'honnête marchand de coco. Le marchand de coco, bon enfant, sourit agréablement au Parisien, lui rend deux centimes^ sur cinq, et, après l'avoir salué poliment, il se met à crier de nouveau son coco à la glace l véritable providence des soldats et des bonnes d'enfants!
A la place de mon Parisien, imaginez un homme de province bien dédaigneux, bien dégoûté, bien altéré, il passera fièrement devant la bienfaisante tisane; il dédaignera le sourire bienveillant de la vieille Hébé qui l'appellera, et une heure après il se donnera une indigestion avec un pot de bière tournée qu'il boira dans un estaminet.
Il n'y a que le Parisien, dans le monde , pour parler à une poissarde, pour être agréable avec une écaillère , pour ne pas irriter une cuisinière ambulante tout en marchandant son repas. Le Parisien est bien élevé, il est poli, il a le 'parler
doux , il évite toutes les dissonnances ; en même temps il ne rougit de rien; il accoste en plein jour la grisette qui lit! plaît; il fait ïsôn repas dans la rue, il entre chez le marchand de vin et il boit ; c'est Diogène qui s'est lavé les mains avec de la pâte d'amandes. Ne craignez pas qu'il'en soit ainsi de l'homme de province. L'homme de province est fier ; c'est le type du niais endimanché. Il dédaigne toutes les facilités de la vie. Tout à l'heure vous l'avez vu aimant mieux mou- . rir de soif que de boire du coco, à présent voyez-le entrer dans une de ces cavernes empestées où l'on dîne à vingt-quatre sous par tête : le provincial s'assied fièrement à une table d'une froide propreté, il avale ses quatre plats sans mot dire, et après la mince tranche de bœuf, le civet de lapin , l'omelette soufflée , le petit pot de crème et le petit^ verre, il sort de là, l'œil triste, le ventre creux, l'estomac malade, sans se douter qu'à la place de Grève, ou sur quelque joyeux boUlevârt , il aurait fait un très-excellent dîner et très-joyeux avec la moitié moins d'argent. Que voulez-vous ? quand le provincial dîne, il lui faut avant tout une serviette et un couvert d'argent.
Le Parisien, qui vit à l'air, qui flâne, qui fait le beau , qui fait le voluptueux au soleil , qui se chauffe dans les galeries du Palais-Royal eii hi-
ver, qui a des amusements pour toutes les heures , qui est suivi à chaque pas qu'il fait par un troupeau d'esclaves prêts à satisfaire ses désirs au moindre geste; le Parisien se laisse être heureux autant qu'on veut le faire heureux. Il est dégagé de tous les soucis de la vie. On a inventé pour lui un détail marchand qui ferait peur à tout autre peuple. Si le Parisien le veut, on lui donne du sucre pour un sou, on lui vend une aile de volaille, une cuisse de perdrix ou le croupion d'un faisan ; le Parisien a ce qu'il veut. Parlez, riches de la terre, qu'avez -vous donc qu'il n'ait pas, lui? Cet insouciant, flâneur est aussi beau que vous, et aussi bon et aussi riche. Vous mettez une robe de gaze, madame la duchesse; vous jetez une rose, dans vos cheveux; un frais ruban orne votre taille: demain, aujourd'hui peut-être, Jenuy, la bouquetière, mettra votre robe de gaze; elle jettera la fleur de vos cheveux dans ses cheveux; le frais ruban entourera la taille de Jenny, seulement il sera çerré d'un cran de plus.
Il en est ainsi pour tout ce qui se fait, 3e fabrique, s'invente et s'importe à Paris. Tout ce travail, toutes ces recherches, tout ce luxe, c^est pour le Parisien. On appelle Staub , on lui commande un habit , on choisit l'étoffe soyeuse , on indique la couleur des boytons et la qualité
33o LES PETITS MÉTIERS,
de la doublure, on a un gilet qui vient d'Angleterre, on porte des bottes de Sakoski, c'est à peine si votre chapeau pèse trois onces; allons. Dandy, mets -toi à la torture dans ton habit neuf, gène tes pieds dans tes bottes, étouffe- toi dans ton gilet; porte à la main ton chapeau, de peur de déranger l'artifice de tes cheveux. Huit jours après passe le marchand d'habits. — Vieux habits! vieux galons! achetez des habits! vendez des habits! O Sakoski! ô Staub!
Les bottes de Sakoski, bien qu'un peu larges, passent aux pieds d'un marchand de contremarques; rhabit de Staub est endossé par un figurant du Gymnase, à qui son théâtre donne vingt sous par jour , à condition qu'il sera trèsbien mis.
Puisque j'en suis au marchand de contremarques et au figurant de théâtre, parlons- en.
Le marchand de contre-marques est le marchand de plaisirs dramatiques pour le Parisien. Le Parisien et le très -grand seigneur d'autrefois étaient lès seuls qui eussent le privilège de ne pas payer au spectacle.' A présent, qu'il n'y a plus de grands seigneurs, le Parisien est le seul qui jouisse du privilège. Donc la première pièce se joue; le riche arrive, il s'ennuie et s'endort; il s'en Va; il jette ou il vend sa carte à des spéculateurs qui sont à la porte du théâtre.
et aussitôt le Parisien accourt, ou plutôt on va le chercher. — Voulez -vous voir danser madame Alexis Dupont, Parisien? — Voulez-vous voir, jouer mademoiselle Georges, à son cinquième acte , Parisien ? — Parisien , Odry va commencer, et il est charmant! Et voilà mon Parisien, le cigare à la bouche, qui réfléchit, qui est distrait, qui marchande, qui accepte et qui voit, pour le prix de la chandelle qu'il brûlerait le soir à la maison , tout le beau du spectacle dédaigné par le riche. Le voilà qui applaudit, qui rit, qui siffle, qui s'amuse; c'est pour lui seul qu'il y a un Opéra dans le monde, pour lui seul qu'on fait de l'art et de la poésie en France. Homme heureux! il s'est levé; on l'a servi dès le matin ; pour lui la poule a pondu son œuf, la vache a donné son lait , le commissionnaire a pris ses crochets, le décroteur a débouché son cirage; pour lui le tailleur a fait tous les habits que vous voyez ; c'est pour lui que tous les fournisseurs travaillent, que toutes les boutiques s'éclairent, que les théâtres sont ouverts. Heureuse, trois fois heureuse influence des très-petits métiers!
Le petit métier est la Providence du Parisien qui n'est pas riche. Le petit métier le défend de l'ennui et du désespoir, et le met au niveau de toutes les fortunes; il lui donne les moyens de
33si LES PETITS MÉTIERS,
satisfaire tous ses désirs. C'est aux petits métiers que le Parisien doit son bien-être et sa maison, et ses gens et sa voiture. Dernièrement encore , les petits métiers ont donné à chaque Parisien une grande voiture à deux et à trois chevaux, toujours à ses ordres , toujours prête à lui faire traverser la ville dans tous les sens. Insouciant et paresseux bonhomme de Paris ! Il a fallu que le conducteur d'omnibus eût la livrée, il a réglé le nombre et la couleur des chevaux ; il a pris tous les soins possibles de son équipage. Aussi quand il est gravement étalé sur les coussins élastiques, appuyé sur sa canne à pomme d'ivoire, vous pouvez nous en croire , le Parisien n'a rien à envier à son voisin , le ci-devaut marquis, qui, pour aller en voiture, a des chevaux à acheter, une écurie à louer , du foin et des valets à payer, sans compter qu'il est obligé d'aller en fiacre le plus souvent.
A Paris , grâce au petit métier , il n'est pas de chose qui n'ait deux prix, deux prix extrêmes, le prix fort et le vil prix ; il n'y a pas de juste milieu, bien que souvent prix fort et vil prix ce soit identiquement la même chose. Ainsi on vend du gibier sur le Boulevart-Neuf, et chez madame Chevet; on joue à la roulette dans le Salon des Princes tout doré ; somptueuse caverne où s'est consommée la ruine de tant de malheu-
reux; on joue à la roulette sut le Pont-Neuf. Si le boulevart des Italiens est jBer de l'Opéra, le*boulevart du café Turc a aussi bien que l'Opéra, et beaucoup mieux que M. Albert , il a les Funambules et Debureau, le gille sublime. Eh! mon Dieu , qui pourrait dire si on a moins de plaisir au bal de la Chaussée-d'Ai^tin qu'à celui de là Courtille? Quelle différence trouvez -vous donc à triompher de la coquette en rubans et en soie , ou à pourchasser le soir la grisette à l'œil noir et au pied furtif ; la grisette , véritable création parisienne , fleur à demi épanouie de sa corbeille , l'honneur de ses jardins et de ses magasins somptueux, la poésie de son étudiant, a quelque chose d'aimable , qui n'est pas le vice et qui n'est pas la vertu. La grisette petit négociant, lui aussi, joyeux, alerte, insouciant, fait pour le Parisien, et que lui seul sait comprendre! Mon Dieu 1 vous le voyez , vice ou vertu , peine et plaisir, amour et repentir, c'est partout et toujours la même chose pour le Parisien.
Le Parisien est l'égal de quiconque vient habiter sa ville, il est son égal en plaisirs, en bonheur, en amour; il partage ses fêtes, ses affections, son luxe; seulement, Ton est malade dans son lit , l'autre est malade à l'hôpital, avec cette différence toutefois en faveur du pauvre, que le médecin est le même au palais
du riche et à l'hôpital. Seulement entre le palais
et Fhôpital, M. Dupuytren lui-même n'hésite
pas, c'est toujours le Parisien, le Parisien de
Paris, le malade de l'hôpital qui est visité le
premier.
Et non seulement le petit métier s'applique aux nécessités de la vie et à ces besoins de luxe qui sont encore une nécessité; mais encore le petit métier s'inquiète des caprices les plus bizarres,. les plus inattendus du cœur et de l'esprit de l'homme, de ces caprices qu'on ne voit qu'au riche et au puissant, que les riches seuls se permettent dans les autres pays , et que le Parisien se permet dans le sien à tous propos, sans rime ni raison, par cela seul qu'il sait ce qu'il veut, qu'il le connaît , qu'il le veut , qu'il n'a qu'un temps à vivre , et qu'il est Parisien de Paris.
Par exemple, Catherine veut écrire à Jean- Jean, qui est à Chartres; Catherine ne sait pas écrire; pour quatre sous, Catherine enverra à Jean-Jean une lettre bien dictée, bien sentir mentale, sans aucune faute d'orthographe, sur papier vélin parfîimé , avec un cachet en cire et armoiries. Le sergent-major, quand Jean-Jean recevra cette lettre , lui demandera sérieusement si ce n'est pas madame de Sévigné qui lui écrit. D'autre part, vous avez un oncle, membre de la société Philotechnique : poiu» peu que votre
LES PETITS MÉTffiRS. 335
oncle aime les vers; pour quinze sous, en vous y prenant un jour à Tavance , vous aurez une chanson faite exprès pour la fêle de ce digne oncle, dans laquelle chanson sera son nom, lequel nom rimera avec le vers suivant, si vous voulez ajouter cinq sous de plus. Savez-vous qu'il y a un théâtre à Paris , à la grille du Luxembourg, où un marquis fait un vaudeville pour douze francs, avec tous les couplets? Un mé-^ lodrame se paie vingt -cinq francs en ce lieu; on a payé quarante francs la pièce , intitulée Napoléon !
Il y a des gens qui vous vendront un quart de mélodrame à l'Ambigu. Sur le quai aux Volailles, vous ne sauriez croire combien il y a d'écrivains qui font un volume de roman pour un billet de cinquante francs. Us escomptent leur billet à quinze pour cent à leur libraire , et il se trouve que le libraire n'a pas gagné grand'chose quand le volume est imprimé.
Toute une famille habite un rez-de-chaussée dans un quartier malsain. A les voir, on ne devinerait guère quel métier font ces gens-là; ils sortent tous à de certaines heures du jour ; ils vivent ; ils sont dédaigneux pour leurs voisins ; ils ne rentrent à leur taudis que bien avant dans la nuit ; ils étudient ; ils font des évolutions. Quand le maître de la famille sort, il emmèile
avec lui tout son monde, jusqu'à son vieux père, jusqu'à sa mère infirmerie petit enfant qui sort du berceau n'e^t pas oublié ; quelquefois même le caniche Azor et la pie Margot sont de la partie. Famille bohème ! Ce père de famille est comparse de théâtre ; toute sa vie il a figuré dans le^ théâtres sans jamais avoir la dignité d'un acteur, sans jamais songer à dire un mot au parterre. Cet homme a subi^ lui aussi, toutes les vicissitudes du drame. Quand il y avait des Romains au théâtre, Romain en toge et en 'robe de pourpre , il a gagné un rhumatisme au bras droit à ^ force d'avoir les bras nus. Les Colins d'opéracomique ont été funestes à sa cuisse gauche, qui n'était vêtue que d'une simple percaline, garnie d'une faveur rose ou bleue ; l'importation des Brigands de Schiller en France , c'a été aussi une époque fatale de sa vie. Les brigands de théâtre lui firent grand tort ; un jour il eut la tête fracassée d'un coup d'épée de bois; un autre jour il reçut un coup de feu dans les yeux ; puis vinrent les monstres, les diables, le feu d'enfer, il fallut se barbouiller de rouge et de noir, se mettre des serpents sur la tête, se jeter à corps perdu dans lé gouffre; puis la vérité du drame envahissant toujours, on fit monter le comparse à cheval , on le fit monter sur les toits, on l'exposa à se rouer les membres, on le cou-
Googk
LES PETITS MÉTIEBS. . 537
Trit (le plaies infâmes, on le marqua au fer rouge, on donna le knout au malheureux compars^e; puis , comme à force de progrès les théâtres furent déserts, on réduisit le prix du comparse, on le força de se fournir de rouge, de blanc et de mollets, toutes choses qui n^étaient pas à sa charge autrefois. Alors il fallut avoir recours à d'autres moyens ; l'homme comparse se multiplia de toutes les manières, il fit paraître sa femme et ses enfants, il fit venir son frère et sa sœur, il habilla son vieux père en sénateur, en doge, en pair de France ; sa vieille mère eut un rôle dans les drames de la révolution et de l'empire ; tout devint matière théâtrale chez cet homme; cette pie que vous voyez pendue à sa fenêtre, elle joue son rôle dans la Pie voleuse; ce chien fut sublime dans le Chien de Montargis; dans ce rez-de-chaussée , humide et malsain , vous trouverez, au résumé, tout l'art dramatique de nos jours.
C'est là sans contredit un petit métier s'il en fut. Faire des couplets, déchirer une comédie en lambeaux pour en construire un vaudeville, paraître devant un comité de lecture, se mettre en quatre pour enfanter cette oeuvre malheureuse, et quand l'ouvrage va être joué, se mettre à genoux devant des pauvres diables qui font
PaBIS. III. 33
encore un plus petit métier que le vôtre, cela est dur en vérité.
Le jour de la première représentation est venu. Chez le marchand de vin du coin se réunissent tous les littérateurs du parterre; ils se donnent le mot d'ordre: on leur indique où il faut rire, où il faut pleurer; 'à quel moment précis il sera nécessaire de montrer de ^enthousiasme; le succès se complote , se prépare , se décide au cabaret. Je ne connais pas de plus petit métier que celui-là , . si ce n'est lé métier des auteurs.
Souvent il arrive que les métiers changent de titre ; le petit métier devient un grand métier, le grand métier n'est plus qu'un fort petit métier. Quel homme c'était autrefois que le premier veneur ! le grand aumônier ! le maître des cérémonies! Quel grand commerce aujourd'hui que cehii de M. Fumade, le marchand de briquets phosphoriques, celui de M. Hunt le fabricant de cirage! Le décrotteur ambitieux fait orner son magasin de glaces et de gravures. Dans une rue du Marais, sur un large écriteau vous pourrez lire cette inscription en grosses lettres : .Dutocq fils, successeur de son père , fabricant de sacs en papier.
C'est un métier d'ouvrir la portière des voitures à la sortie des spectacles; c'est un métier d'ac-
Googk
LES PETITS METIERS. SSg
corder un. piano; le pauvre diable entre dans le salon, il ouvre l'instrument fatigué de sonates, il donne le ton aux notes discordantes; il n'a pas d'instrument à lui, ce grand artiste; quand le piano est d'accord, il se livre en tremblant de joie au bonheur de faire un peu de musique; puis le valet de chambre arrive, on le congédie au milieu de son improvisation commencée; il est payé un peu moins cher que le frotteur, voilà tout.
Que voulez-vous? ^quelle est l'envie qui vous' presse ? Vous voulez une seule rose pour mettre à votre boutonnière, on vous vendra une seule rose. Vous avez de la violette pour un sou, au pont des Arts. Suivez le quai, vous aurez un volume in-8^ avec la valeur de dix bouquets de violettes. Vous êtes peintre, vous avez besoin d'une belle figure : Mars ou Vénus . la beauté ou la gloire; voici Mars en guenilles, humble, triste contenance , qui crie , l'œil humide , les genoux troués; voici Vénus, taille élégante, blanches épaules, le sein qui bat, la main bien faite. Otez votre voile, ô déesse! montrez-nous ce sein fait pour l'amour; découvrez ces blanches épaules , étendez ce pied charmant ; faites que je vous voie telle que vous êtes sortie du sein des mers, ô déesse! Vous prenez le dieu et la déesse à l'heure; cela vous coûte tout au-
34o LES PETITS MÉTIERS.
tant qu'une course de fiacre avant le nouveau
tarif.
La science est au même taux que la beauté, la science et l'art abondent dans cette grande ville ; elle regorge de professeurs de toutes sortes. Depuis les derniers et malheureux soulèvements àe l'Italie^ les maîtres d'italien sont à plus vil prix que les maîtres de latin et de belles -lettres; l'allemand se paie davantage; le Polonais est à rien, et franchement qui voudrait * apprendre ta langue, malheureuse Pologne! En fait d'éducation, de professorat, et de science, je ne connais guère d'estimés et d'heureux que les danseurs. 11 en a été ainsi dans tous les temps.
L'usure même, l'infâme usure s'est faite petit métier , pour dépouiller le malheureux plus facilement. L'usure se revêt d'une souquenille usée , elle prend la forme d'un épicier voisin des Halles ; elle prête six francs , pour toucher six francs cinq centimes à la fin de la journée ; elle achète le papier du Mont-de-Piété ce maître usurier, ce vil fripon, qui se cache sous le manteau de Tartuffe, et sur ce papier usuraire, elle trouve encore le moyen de voler quelque diose; ainsi, il n'est rien à Paris qui ne puisse se réduire à sa plus simple expression; voici de lor, suivez l'échelle décroissante, vous arriverez au billon ; voici la religion catholique! vous avez
yGoogl&j^'
J.ES PETITS METIERS- Ut
les saint - simonieas ; voici Saint - Sulpice ^ le grand temple chrétien, vous êtes à réeurie de Châtel ; voici le pape Clément XIV, vous arrivei à l'alcôve de madame Bazar la papesse ; voici le Théâtre-Français, vous êtes à l'Ambigu; qi^l chaos ! quel indéfinissable mouvement ! vous allez d!un dieaà un escroc; d'un roi à un charlatan; du Mont-de^Piété à un huissier^ de Talma à M. Marty ; de l'Académie à la hotte du chiffonnier. O trois et quatre fois profanation !
Ce n'est pas que je mette l'honorable etillustref profession de chiffonnier au nombre des petits métiers. A Dieu ne plaise , mes maîtres , que je m'attire votre colère! Dans les petits métiers, le chiffonnier est au moins le premier. I^ chiffonnier est le plus grand des industriels en petit : c'est un être à port grave, solennel , muet , qui dort le jour, qui vit dans la nuit, qui travaille, qui spécule la nuit ; c'est le dernier être de la création qui fasse justice de tout ce qui se dit ou s'imprime dans le monde. Le chiffonnier est inexorable comme le destin, il est patient comme le destin. Il attend; mais quand le jour du croc est venu, rien ne peut retenir son bras , tout un monde a passé dans sa hotte. Les lois de l'empire , dans cette hotte immense, courent rejoindre les décrets républicains. Tous nos poèmes épiques depuis Voltaire y ont passé. Tout le journal , depuis*
34a LES PETITS MÉTIERS,
trente ans, s'est englouti dans cette hotte, après avoir dévoré tout ce qui s'était remis debout. La hotte du chiffonnier c'est la grande voirie où viennent se rendre toutes les immondices du corps social. Sous ce rapport, le chiffonnier est un être à part, qui mérite son histoire à part. Le chiffonnier est bien mieux qu'un industriel , le chiffonnier est un magistrat, magistrat qui juge sans appel, qui est tout à la fois le juge, l'instrument, et le bourreau.
• J'ai oublié bien des petits métiers sans doute. Il en est dont on ne parle pas , et que tout le monde sait. A mon sens , le plus petit des métiers consisterait à vendre la louange, s'il n'y avait pas encore un métier plus petit, qui consiste k l'acheter.
Jules JANIN.
Googk
Lorsque je vis poser des planches pour enclore un certain espace du jardin public, devant le château des Tuileries, je craignis avec tout Paris, que l'on ne gâtât l'œuvre élégante de Philibert de Lorme et de Jean Bullant. Les planches sont tombées, et je reconnais en avoir été quitte pour . la peur. Qu'a-t-on vu derrière le rideau de bois? un jardinet dont l'apparition m'a fait cependant assez de plaisir. Puisqu'il n'est jamais question de Dieu , de la Providence , de la religion dans
les discours du trône y dans les discussions de la tribune, dans le préambule des lois; puisque la postérité ne saura si nous étions athées, déistes, païens, chrétiens, catholiques, protestants, saintsimoniens, l'an de merci i83i du juste-milieu, je l'avouerai , j'ai été aise de retrouver devant le palais des rois, comme devant un presbytère, un petit parterre de curé, ou plutôt d'abbé à gros bénéfices : cela sent^du moins les anciens jours, Fortunat nous apprend que la reine Ultrogothe avait dans Paris un boulingrin dont les gazons étaient semés et tondus de la main de son royal époux, Khildebert I, fondateur de l'église de Saint-Gerraain-des-Prés. L'empereur très-chrétien Charlemagne voulait que l'on cultivât, dans ses jardins, toutes sortes d'herbes , à savoir: des lis, des roses , du fenugrec , de la sauge , des coloquintes, des citrouilles, de la barbe de Jupiter, etc. F'olumus quod in horto omnes herbas. habeant , idest: Liliurrij rosas,foemgrœcum^ saWiam^co^ loquintidaSj peponesy Jovi barbarriy etc. Louis XIV, parlant de Charlemagne, disait que les princes de sa maison (de la maison de Louis XIY, dans laquelle il comprenait Charlemagne ) avaient toujours pensé que la limite naturelle de la France au nord-est et au nord, était la rive gauche du Rhin : la quasi-légitimité n*a pas la prétention d'aller planter ses choux jusque là.
G<5b^le
mais elle tient à Thortolage intérieur de Karles-* le-grand , toutefois en supprimant les lis.
Le verger du Louvre, sous Louis-le-Jeune , était pmé d'une vigne. Charles V avait , sur les bords de la» Seine, un clos de vingt arpents, avec des tonnelles et des berceaux ; nous préférons maintenant les boutiques. Sous François V^ les orangers décoraient le délicieux désert de Fontainebleau. Liébaut et Nizault, agronomes et médecins, lesquels conseillaient de rendre les fruits purgatifs, en les arrosant avec des drogues purgatives, eurent enfin pour successeur LaQuintinie, qui établit les potagers de Versailles, et Le Nostre, le jardin des Tuileries. «Vous connaissez la manière c( de Le Nostre, dit madame de Sévigné ; il a laissé <c un petit bois sombre, qui fait fort bien. Il a « un bois entier d'orangers dans de grandes « caisses; on s'y promène; ce sont des allées où « l'on est à l'ombre ; et, pour cacher les caisses, tf il y a, des deux côtés, des palissades, toutes «fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins, « d'œillets. Gest assurément la plus enchantée « nouveauté qui se puisse imaginer. On a fait « revenir le printemps. »
Avant les travaux de ce grand artiste, le jardin .des Tuileries ne tenait point au château; il en était séparé par une rue assez large : il avait à l'ouest les murs de la ville et le clos de mai-
tre Renard où venaient boire les élégants de la cour; au raidi, le long de la rivière, l'hôtel de mademoiselle de Guise, une maison donnée au Poussin, et la porte de la Conférence; au nord, une suite de couvents. On trouvait dans ce jardin une volière, une garenne, une orangerie bâtie par- Henri IV, un bois, un. étang, un labyrinthe, un écho formé par une grotte en maçonnerie. Louis XIV vint : après avoir fait raccorder, par Levau et d'Orbay, les masses de Ducerceau avec les constructions de Delorme et de Bullant, il ordonna à Le Nostre de planter le jardin que la suppression de la rue amenait au pied du palais. Écoutons parler Charles Perrault.
«Quand le jardin des Tuileries fut achevé «de replanter, et mis dans l'état où vous le « voyez: Allons, me dit-il (le ministre Côlbert), « aux Tuileries en condamner les portes; il faut cc\;onserver ce jardin au roi, et ne le pas laisser <c ruiner par le peuple, qui, en moins de rien, « l'aura gâté entièrement. La résolution me pa- « rut bien rude et fâcheuse pour tout Paris.
<c Quand il fut dans la grande allée , je lui dis : <c Vous ne croiriez pas , monsieur , le respect que « tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, « a pour ce jardin : non seulement les femmes ce et les petits enfants ne s'avisent jamais de cueil-
Googk
« lir aucune fleur, mais même d'y toucher: ils « s'y promènent tous comme des personnes rai- « sonnables : les jardiniers peuvent , monsieur , « vous en rendre témoignage : ce sera une afflic- « tion publique de ne pouvoir plus venir ici se «promener, surtout à présent que l'on n'entre <c plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise. Ce « ne sont que des fainéants qui viennent ici, me « dit-il. Il y vient , lui répondis-je, des personnes « qui relèvent de maladie pour y prendre l'air : (( on y vient parler d'affaires, de mariages et de « toutes choses qui se traitent plus convenablece ment' dans un jardin que dans une église, où « il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je « suis persuadé, contirtuai-je, que les. jardins des «rois ne sont si grands et si spacieux, qu'afin « que tous leurs enfants puissent s'y promener» « Il sourit à ce discours, et dans ce même temps « la plupart des jardiniers' des Tuileries s'étant « présentés devant lui , il leur demanda si 1^ « peuple ne faisait pas bien du dégât dans leur «jardin. Point du tout, monseigneur, répondi- « rent-ils presque tous en même temps, ils se con- « tentent de s'y promener et de regarder : ces « messieurs , repris-je , y trouvent même leur « compte, car l'herbe ne croît pas si aisément « dans les allées. M. Colbert fit le tour du jardin, « donnasses ordres, et ne parla plaint d'en fermer
« l'entrée. Teus bien de la joie d'aroir, en queU (c que sorte, empêché qu'on n'ôtât cette prome- « nade au public. Si une fois M. Colbert eût fait <c fermer les Tuileries, je ne sais pas quand on aies aurait rouvertes. Cette dureté aurait été « louée de toute la cour , qui ne manque jamais (i d'applaudirau ministre, particulièrement quand <cil parsut y avoir du zèle pour le plaisir du a prince, n
Voilà ce que, sous le règne du grand roi, se disaient, en se promenant à travers le chef-d'œuvre récent deLeNostre, le grand ministre Colbert et Charles Perrault, lequel avait donné à son frère l'idée de la colonnade du Louvre. Je ne sais pas ce que se disent, sous le roi-citoyen, les Colbert du temps et les Perrault du jour, à l'aspect du superbe saut de loup qui forclot les Parisiens d'une partie de leur promenade. Au surplus , du temps de Ix)uis XIII et de Louis XIV , l'entrée du jardin n'était permise au petit peuple que le jour de la Saint-Louis^; et, malgré l'assertion des jardiniers, des désordres graves arrivaient assez fréquemment. Sauvai qui parle de cette promenade avant les plantations deLeNostre, assure que le labyrinthe était célèbre par les prouesses des amants. Un jour la livrée se mit en go^ettes: violant ses serments de fidélité (peccadille dont elle est coutumière), elle maU
traita indécemment les grandes dames qu'elle servait, et qui prenaient leurs ébats aux Tuileries.
Bien que le dessin principal de Le Nostre soit demeuré, il a cependant été altéré dans quelques parties. La judicieuse et admirable idée de l'artiste, qui consiste à n'avoir planté le bois qu'à quatre-vingt-deux toises de la façade du palais , reste entière ; mais dans le bois même, se sont opérés des changements : les encadrements de charmille n'existent plus; une salle de spectacle remplacée par un jeu de mail, a été rasée; le pont tournant a disparu ; Buonaparte a élevé ou achevé les deux terrasses en fer à cheval, ou à larges rampes orbiculaires qui terminent le jardin du côté de la place Louis XV; la grille qui le ferme du côté de la terrasse des Feuillants, au bord de la rue nouvelle de Rivoli, ne compte que peu d'années. Dans Tancien plan, les deux massifs de marronniers étaient liés au château par des ifs taillés en pyramides, mêlés aux vases et aux statues , et dont l'effet architectural était très-bon : les orangers, les lauriersroses , les grenadiers en caisse, ne les remplacent, pendant l'été, que médiocrement.
Il y a loin de tout cela à notre jardinet; mais soyons justes envers tout le monde; ce jardinet qui barre effrontément la voie publique, ne sera peut-être pas si laid qu'il en a l'air : il se pré-
35o LES TUILERIES.
sente avec quelque chose d'innocent et de^bonasse propre à désarmer là critique. Qui sait même si des arbustes à fleurs et des groupes de marbre qui atteindront la base de l'architecture, sans masquer les portiques et les colonnes , n'auront pas quelque agrément ?
Toutefois ce parterre, en couvrant la pente de cinq pieds quatre pouces, que Le Nostre avait habilement divisée en deux terrasses parallèles, pour servir d'exhaussement et de gradins au palais, diminuera à l'œil la hauteur du palais déjà trop bas pour la longueur de sa ligne d'architraves. En tenant le spectateur éloigné , ce parterre empêche encore de voir le profil de l'édifice, et le détail des ornements des frises et des colonnes.
Quant à la symétrie, elle n'a jamais été complète dans le jardin. Les deux premiers bassins encadrés dans les* gazons, n'ont point décor: respondants; la terrasse du bord de l'eau n'est point en rapport avec la terrasse des Feuillants. Il n'^n est pas moins vrai que l'idée de raser la première afin d'ouvrir une allée en face du pavillon de Flore, semblable à celle du; pavillon Marsan, serait désastreuse. Au niveau de la rivière, les promeneurs ne la verraient plus ; ils ne jouiraient plus de la perspective aérienne et linéaire au-dessus de Chaillot et du Champ-
LES TUILERIES. 35 f
de -Mars; une grille le long du quai mettrait dans le jardin les boueuses et hideuses voitures de Saint-Cloud et de Marly avec leurs haridelles au long cou, leurs carrossées de marchands de bœufs, et leurs cochers en bonnets de coton.
Mieux vaudrait, selon moi, décorer la terra^e du bord de l'eau comme je l'indique dans le Post'Scriptum de ma lettre ci -après. Somme toute, si ces tripotages , ces dérangements mesquins, ces fantaisies de guinguetiers , laissaient jusqu'à minuit un étroit passage aux piétons, entre les cuisines de S. M. et les marguerites de son architecte, il y aurait reconnaissance d'un droit, et légère compensation aux quelques cent mille francs que les contribuables paieront en dernier résultat pour cette bourgeoise besogne. Au surplus, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on a fait des plans pour l'embellissement et l'agrandissement des châteaux du Louvre et des Tuileries. Jean de Saulx , vicomte de Tavannes , auteur des mémoires de Gaspard son père, est un des hommes de la fin du seizième siècle qui ressemble le plus aux hommes du dix-neuvième. On trouve dans ces mémoires d'un ligueur et d'un gentilhomme mécontent, la plupart des idées modernes sur la France, sur la liberté et sur la société en général. Il parle de tout et à propos de tout. Ce qu'il dit sur le Louvre et les
35îi LES TUILERIES.
Tuileries ^t trop curieux pour ne pas citer le
passage tout entier.
« Si le Roy Henry quatre eust vescu, aymant «les bastiments comme il faisoit, il pouvoit en «faire un remarquable, achevant le corps-de- « logis du Loutre , dont le grand escalier ne mar- «que que la moitié, et au bout d'iceluy faire ce une mesroe gallerie que celle qui est à la sor* « tie de sa chambre en tirant vers Sainct-Honoré, « et depuis-là, faire une pareille gallerie que celle a qui regarde sur la rivière, qui allast finir entre « le pavillon des Tuilleries qui n'est pas faict, et «l'escuyrie, et au lieu de gallerie s'y pouvok <c construire des logis pour loger des ambassa- « deurs, et ruinant toutes les maisons entre les «deux galleries, le Louvre et les Tuilleries, se «fust trouvée une grande cour admirable, et au « regard de la cour du Louvre ; l'autre moitié du « corps-de-logis que celui où loge la royne , et « au costé du portail, proche du jeu de paume « faire une grande terrasse, de laquelle pourroit « descendre par degrez, comme d'un théâtre, les « degrez deçà que delà du portail qui seroit au «mitan, qui contiendroit en longueur les deux « tiers de la terrasse ; oster la chapelle de Bour- «bon et tous les bastiments qui sont entre le « Louvre» et Sainct-Germain de l'Auxerrois, qui « seroit la bienséance de la chapelle des roys, et
Googk
k se pourroit laisser la salle de Bourbon sans y «toucher se contentant de cestè grande place a qui seroit depuis le Louvre à Sainct-Germain. « Mais à la vérité, pour faire de tels bastiments , <t il faudroit que le Roy de France fust au moins 'c seigneur de tous les Pays-Bas, et bornast son a estât de la rivière du Rhein, occupant les cornet tez de Ferrette , de Bourgongne et Savoy e, qui « seroient les limites devers les montagnes dlta- «t lie , et d'autre part le comtez de Rossillon , et «t ce qui va jusque proche desPyrennées. »
Toujours, comme on le voit, l'idée française des limites naturelles de notre patrie.
Et, puisqu'il est question de Saint-Germain l'Auxerrois dans la lettre que M. l'éditeur des Cent-et-un réimprime, on m'assure qu'on n'a pas renoncé au projet vandale de démolir cet édifice si précieux à Thistoire de l'architectiype. J'ai déjà attaqué ce projet ', et j'invite les artistes mes confrères à crier avec moi haro sur le barbare. Il faut, dit-on, dans la saison rigoureuse, donner de l'ouvrage aux maçons ! J'aimerais autant proposer de donner de l'ouvrage aux peintres de l'Italie , en effaçant les fresques de Cimabuë, les tableaux de Massario, de Bellino, et du Perugin. Employez vos ouvriers à restaurer la basilique gothique, au lieu de la détruire, à
I Kevue de Paris, Paris, m. a3
remettre à neuf ses dentelures obstruées et noircies par la rouille du temps; jetez bas, comme je le propose , les maisons qui l'envir ronnent ; et puisque vous êtes en train de planter des arbres, entourez de pins et de chênes le monument des siècles; cela durera un peu plus que la mémoire des abatteurs de croix , des dévastateurs de l'Archevêché et des vendeurs à Tencan des vases sacrés de la chapelle des Quinze- Vingts. Est-ce une secrète impiété qui vous pousse à renverser un temple conss^cré au Dieu de vos pères? Chassez-en les chrétiens, et met* tez-y des saint-simoniens , comme on y mit jadis des Théophilantropes ; du moins le juste-milieu ne sera pas plus malfaisant que le Directoire : le premier est à la vraie monarchie, ce que le second était à la vraie république.
LETTRf:
A M. LBj DIRECTEUR DE V^RTISTMu
Paris, la avril iS3i.
J'ai reçu , monsieur , la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date du lo de ce mois , et par laquelle vous voulez bien m'annonc©p que vous comptez faire paraître ma triste figure dans la prochaine livraison de votre journal. Je n'ai aucun moyen de m'opposer à votre bienveillance ou à votre malice. Dans le premier cas , je vous remercie ; dans le secopd , je rirai volontiers avec vous. J'accepte en toute modestie l'immortalité des quais et des échoppes, avec tant d'autres illustres, mes devanciers ou mes contemporains. Je n'ai à craindre qu'une de ces naïves et brillantes improvisations lithographiques de M. Devéria , cjui in'enlèverait à cette immortalité pour m'en donner une autre moins méritée*
Puisque nous voilà en correspondance , monsieur, permettez-moi de vous parler de quelque chose qui me tient plus aii cœur que mon por-
; Ij'éditeur a pensé que la reproduction dans le Lwr€ des Centee-un de celte lettre de M. de Chateaubriand était une bonne fortune pour'le lecteur et pour son livre. L'illustre auteur , en la lui envoyant, a bien voulu la faire précéder de ce qu'on vient de lire. (y4}te de l'Éditeur.)
trait. J'ai la dans votre journal un* judicieux article au sujet des changements que l'on prétend opérer dans'le château des Tuileries. Des réclamations se sont élevées de toutes parts ; chacun a cru pouvoir proposer son plan. Voici, monsieur, sans autre préambule , quel serait le mien , si j'étais architecte du roi.
J'abattrais les deux adjonctions massives qui lient le pavillon de Flore et le pavillon Marsan au palais de Philibert de Lorme ; j'isolerais ce charmant palais, et j'étendrais le jardin à l'entour jusqu'à la huilième arcade au-delà de la grille qui ferme la cour sur la place du Carrousel.
Lorsque les deux adjonctions seraient démolies , il resterait nécessairement au château des Tuileries deux façades nues, l'une au midi et l'autre au nord. Je les ornerais dans le style de l'édifice primitif. Je raserais les toits de cet édifice qui se couronnerait de ses balustrades, en diminuant la hauteur du pavillon du milieu , surchargé de constructions post-œuvres.
Cela fait, monsieur, je jetterais par terre le pavillon Marsan et le pavillon de Flore ; je couperais de la galerie du Louvre et de la galerie correspondante sur la rue de Rivoli , trois arcades, pour élever en leur place deux pavillons harmonies avec le palais isolé des Tuileries; pavillons auxquels viendraient s'appuyer et se ter-
miner les deux longues galeries parallèles. Si ces pavillons étaient bâtis sur l'emplacement même des masses carrées que je veux extirper, ils masqueraient latéralement le chef-d'œuvre de de Lorme et de Bullant, et Ton viendrait toujours, en passant le Pont-Royal , se casser le nëz contre un mur. Les deux nouveaux pavillons, bâtis en retraite , découvriraient un ensemble d'élégantes architectures se jouant au milieu des arbres.
Lorsque je porte le jardin des Tuileries jusqu'à la huitième arcade , au-delà de la grille du Carrousel, c'est que je veux faire entrer l'Arc de triomphe dans le jardin même : trop petit comme monument sur un immense forum, il serait charmant comme fabrique dans un jardin. Ce jardin serait clos sur le Carrousel par une grille de fer dorée.
A partir de la porte bâtie qui sépare la nouvelle ^galerie et l'ancienne galerie rfu Louvre, je planterais un autre jardin, en faisant disparaître l'amas de maisons qui encombrent le reste de la place. Ainsi, quand on irait d'une rive de la Seine à l'autre, du quartier Saint-Germain au quartier Saint-Honoré , on passerait entre deux magnifiques palais et deux superbes jardins.
L'espace entre les deux grilles serait d'environ trois cent soixante-quinze pieds , ce qui permettrait d'établir de larges trottoirs à l'orée des deux grilles.
Il ne m'en coûte ^as davantage, motasteitr, puisque j'ai le marteau , la truelle et la bêche à la main^ d'acheyer mon ouvragé.
A Test, en face de là colonnade du Lourre^ je renverse ces laides habitations qui cachent Ir rivière et le Pont-Neuf ^ et itjui font la moue au chef-d'œuvre de Perrault; j'arrache les masures accolées dans les angles et auk murs de Saint* Germain-l'Auxerrois; j'entoure d'arbres cette basilique ^ et je la laissé subsister comme mesure et échelle de l'art et des siècles ^ en face de la colonnade du Louvre.
A l'ouest, au-delà du jardin des Tuileries ^ j'exécute bien autre chose, monsieur. Au milieu de la place Louis XV, je fais jaillir une grande fontaine, dont les eaux perpétuelles ^ reçues dans un bassin de marbre noir , indiqueraient assez ce que je veux laver. Quatre autres fontaines plus petites ^ aux quatre angles de la place , accompagneraient cette fohtaine centrale. J'appUquerais sur les deut massifs]d'arbres des Champs- Elysées , à droite et à gauche , deux colonnades doubles à jour, pour donner une limite à la place. J'achève la Madeleibe, cela va sans dire; je prends sur le pont Louis XVI les colosses qui l'écrasent, et je les aligne en avenue le long dé la voie publique qui traverse les Champs-Elysées. Au rond-point, j'élève un des deux obélisque^ qui nous viennent d'Egypte , et je termine l'arc
LES TUILERIES. SSg
de l'Étoile. £h bien ! monsieur ^ je prétends que de cet arc de triomphe à l'église Saint-Geiltnain-' l'Auxerrois, cette suite de monuments^ de statues, de jardins, de fontaines^ n'aurait rien de pareil dans le mondé:. et comme, d'après ce plan, il s'agit moins d'édifier que d'abattre, c'i^st le plus économique de touà ceux que l'on pourrait adopter. Déjà des fonds ont été faits pour les embellissements de là place Louis XV, el^ je crois, sauf erreur ,' qu'un grand nombre des hôtels et des maisons qui obstruent la partie supérieure de la place du Carrousel appartiennent au gouvernement. Les matériaux des démolitions, ou vendus ou employés, serviraient à diminuer les frais des constructions nouvelles.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que les inégalités de niveau et de terrain , les défauts de symétrie et de parallélisme des monuments du Louvre et des Tuileries , s'évanouissent dans les décorations de mes jardins. Geluî qui occuperait la cour actuelle du château deà Tuileries devrait être planté en arbres verts. Ces arbres se marient bien à l'architecture par leur port pyramidal : ils formeraient une promenade d'hiver au centre de Paris.
Vous allez me demander, monsieur, ce que je fais du palais de Philibert de I^orme? Un musée de choix, où je dépose nos plus belles statues antiques et les tableaux de l'école ita-
36o LES TUILERIES.
lieoue : nous n'aurions plus rien à envier aux villœ Borghèse et Albaui.
Et moi, qui suis architecte ou roi, où me loge-t-on? architecte, dans une attique de Philibert de Lorme ; roi , au Louvre.
J'ai rhoifneur d'être , monsieur, avec une considération très-distinguée,