CHATEAUBRIAND
P. S, Je n'ai pas fini, monsieur; j'oubliais de vous dire qu'il me faut absolument dans les Tuileries une balustrade de marbre , entrecoupée de vases et de statues , le long de la terrasse de l'eau. Le petit parapet de pierre qui borde cette terrasse , est d'une pauvreté qui contraste miserablement avec la pompe du jardin.
La France vient de perdre un de ses meilleurs citoyens; la liberté , un de ses défenseurs les plus ardents; Tordre public, un de^ ses soutiens les plus zélés. Celui qui, pendant si long-temps, occupa tout Paris de ses prouesses, de ses aventures, de ses infortunes; cet homme bruyant, malencontreux et railleur, qui nous fournissait une épigramme pour chaque sottise y une moquerie pour chaque déception , un trait malin pour chaque douleur; celui qui a le mieux jugé
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les évén^éhièûfs de tidtte épbcJUé, qui semblait avoir personnifié en lui nos colères , nos enthousiasmes , nos crédulités ; le type de 1 83or et de i83i; le masque dans lequel, tous tant que nous sommes , nous pouvions sans chagrin nous reconnaître, parce que nous placions sur son compte , je dirais mieux, sur son dos, toutes nos folies, toutes nos bévues ; l'homme populaire enfin , à qui nous devons d'avoir ri pendant les dix-sept mois qui viennent de s'écouler, Mayeux est mort le a3 décembre i83i , jour de Sainte- Victoire. Il est mort d'ennui, de tristesse, de consomption , d'une maladie* dévorante et indéterminée, à laquelle les médecins, toujours savants pour qualifier ce qu'ils ne peuvent guérir , ont donné le nom de « révolution rentrée. »
Et personne n'en a rien su; on n'a pas distribué le bulletin de ses dernières souffrances. Nul n'est venu s'insctire k sa porte , s'informer de cet ami; car il était le notre , à nous tous, petits, grands, riches, pauvres, légitimistes, républicains , le vôtre surtout , ingénieux artistes , qui ate* employé si souvent sa plaisaiite figure , écrivaitis de toute couleur, qui avez eu tant de fois de l'esprit àve^ ses bons mots. Ou ne ie voyait pliis derrière le titrage des marchands d'estampes , on tie le rencontrait plus dans les
rues; et^ tout de suite ^ on l'a oublié ^ aussi complètement qu'un grand citoyen porté en triomphe aux jours de l'insurrection , (Ju'un orateur pro* clamée dans un journal dé l'aniiée derhière^ le successeur de Mirabeau et de Foy , qne l'auleUr d'une charte ou le fondateur d'une religion tiouvelie. Déjà il était mort pour nous long-temps avant d'avoir rendu l'âme, et peut-être cette né* gligence ^ cette ingratitude, cette inconstance de la faveur publique, a-t-elle abrégé sa vie. Si^ de son lit où je l'ai vu gisàtlt, il avait entendu quelque flatteuse acclamation ; si quelque bienveillante émeute avait fait frémir ses carreaux des cris: ^< Vive May eux! honneur à May eux! « nous voulons notre May eux! » peut-être ce retour inespéré de la popularité, ce réveil cares^ sant du tumulte qu'il n'attendait plus, aurait fait de nouveau circuler son sang glffé, ramené le souffle sur ses lèvres éteintes ; il eût retrouvé la force de jurer encore une fois; s'il jurait^ il était sauvé. Mais aucun bruit n'a retenti; les Parisiens étaient ailleurs , je ne sSais où ; ils appartenaient à je tie sais qui. Peut-être s'occupaient-ils tout simplement de leurs afifaires, étaient-ils rendus à leurs familles, à leurs intéréts^ ce que je voudrais croire 2 toujours étaient-ils loin de MayeuXé II a donc langui seul , délais$é , mis au rebut, abandonné par le scandale comme par
son médecin. Il est mort, comme mourront beaucoup d'hommes d'état , étouffé par sa solitude. Faute de mieux, il a demandé un prêtre, non de l'église française , car il n'avait plus envie de rire, mais un bon vieux curé qui est venu à pied avec sa soutane, qui a traversé la rue Montesquieu, sans être plus remarqué qu'un chevalier de la Légion-d'honneur. Il s'est confessé; il en avait beaucoup à dire. Il s'est accusé d'orgueil surtout, d'envie, de misérable vanité; et le curé lui a promis, s'il en revenait, de le placer dans son église, à côté d'un bénitier, pour qu'on ne fit plus attention à lui.
Maintenant il est enterré, non au cimetière du Père-Lachaise, car il doit reposer au moins tranquille dans son tombeau , mais au pied de la butte Montmartre. Ne cherchez pas la pierre ambitieusejiiii indique le lieu de sa dernière demeure. Il est mort avec^es sentiments d'humilité qui ne permettent pas ce luxe des regrets. Une simple motte de terre, dans le carré long de six pieds que j'ai acheté pour lui, apprendra, aux gens qui savent deviner, la place où son corps est inhumé. Dans sa fosse on a jeté des milliers de pamphlets, caricatures, protestations, proclamations , programmes , ordres du jour , tous faits par lui, sur lui, ou pour lui, tous ayant quelque rapport à son existence , à ses affections.
à ses méprises, à ses tribulations, et qui bientôt ne se trouveront plus que là. Car l'histoire est dédaigneuse; il lui faut chose qui ait duré, souvenir dont il soit resté quelque trace, non pas émotion passagère , bruit d'un jour, et célébrité de feuilleton.
Et de lui que demeurera -t- il? De cette vie courte mais agitée , de ce pauvre hère si connu dans son temps, si naïf, si bafoué, si moqueur, quel vestige la postérité recueiilera-t-elle? à peine un nom , un nom obscur, qu'on pourra prendre, dans quelques années, pour celui d'un député ou d'un auteur tragique; énigme qui aura besoin d'OEdipes, texte qui demandera un commentaire ! Le malheureux , il prévoyait cet inconvénient des renommées éphémères; il s'apitoyait ppur ceux qui l'avaient éprouvé, car il avait bon cœur au fond ; il le craignait également pour sa mémoire. Dans ses derniers moments îl m'a fait venir , moi, bourgeois de Paris et rien de plus, bourgeois de Paris jusqu'au bonnet à poil exclusivement, ne sachant autre chose en politique que payer exactement ma quote d'impôt doublée par le régime des économies. Il s'est plaint à moi de se voir traité par ses contemporains ni plus ni moins que l'homme à la longue barbé; d'avoir obtenu pour tout honneur, pour unique témoignage de l'attention publique.
une place chez le libraire Terry, dans le Palais- Royal, à renseigne du Dieu Mars, où sa biographie se trouve pêle-mêle avec V Histoire des brigands fameux , les Intrigues des grisettes , T Amour à V encan , le Paravoleur , et VArt de rendre les femmes fidèles. Il m'assura qu il mourrait content s'il était question de lui dans un livre bien imprimé , dans un in-octavo , sorti du même magasin que les Mémoire^ d'une co/iîemporaine. L'excellent homme proyia^it à l'immortalité des grands formats ! Hélas ! si la mort eût voulu attendre, il comptait s'y placer luimême. M. Mayeui^ aurait fpurni, comme moi, ses deux articles au livre des Oent-et^un, et c'est moi qu'il a chargé d'acquitter sa dette. Du moins son espérance de gloire ne sera pas trompée; car, cette fois, je ne parlerai que de lui.
Messidor * Napoléon - Louis - Charles - Philippe Mayeux (car il a porté successivement tous ces prénoms, quoique son extrait de baptême lui donne seulement celui de Bonaveiilure, emprunté au saint du jour où il est né), vint m monde, à Paris, le i4 juillet 1789, pendant quq son père, honnête artisan de la rue Beaubourg, >ccupé à la prise de la Bastille. Ce jour dq lui porta malheur. Sa mère , efirayée par le lu canon et de la mousqueterie, fqt délivrée
avaat terme à'iin enfent chétif et contrefait. Une humeur indocile et querelleuse, dont l'âge n'a pu le corriger, rappela mieux la date de $a naissance. Les quinze années qui suivirent cet événement appartiennent à l'histoire de 3on père. Celui^u, après avoir fait ses preuves de courage dans Paris, alla repousser Tepnemi sur les frontières, suivit nos armées dans toutes leurs conquêtes, obtint le grade de sergent pour prix de trentedeux blessures, et fut tué à la bataille d'Austerlitz, en appelant Patrie, comme il avait longtemps nommé Liberté, la bannière sous laquelle il combattait. Napoléon-Mayeux, c'est alors qu'il prit ce nom, nous a souvent montré son père qu'il disait reconnaître au septième étage du bronze en spirale qui tournoie, chargé de héros et de victoires, jusqu'au faite de la colonne. Enfant de la révolution, comme disent nos candidats politiques, il se trouva donc jeune homme et orphelin sous l'empire. Comme son infirmité l'exemptait de la conscription, ce qui fut constaté successivement en huit années par treize conseils de révision , aucune inquiétude personnelle ne vint le gêner dans sop enthousiasme pour les exploits militaires. Il ne parlait que batailles, assauts, marches forcées, villes prises, royaumes confisqués. Il comptait les morts de l'armée ennemie par milliers, les prisonniers
par divisions, les canons et les drapeaux par centaines ; il exagérait les buUetips. Et puis chaque jour il voyait dans sa ville des monuments s'élever, des rues s'élargir, des quais se dresser, des ponts s'appuyer sur les deux rives de la Seine. On- lui donnait des fêtes,. des feux d'artifice, des spectacles gratis, des revues, où il faillit maintes fois être étouffé. On rehaussait, pardessus toutes les nations du monde, le peuple parmi lequel il était confondu, et lui, se hissant sur la pointe des pieds, criait avec sa voix gutturale : a J'en suis, de la grande nation. » Il était donc fier, rayonnant, enivré. De plus, comme son quartier manquait de garçons, les filles ne le regardaient pas avec trop de mépris; et vous connaissez son faible!
On ne vit pas de gloire; il le savait, il se maria, il reçut une dot avec laquelle il forma un établissement avantageux. C'est lui qui le premier eut l'idée de nettoyer la chaussure des passants en les faisant asseoir commodément, à*^ l'abri, sur une banquette de velours. La garde impériale était une bonne pratique. Elle jurait, elle ne voulait pas attendre; elle foudroyait de son langage énergique le pékin agenouillé devant sa grande botte; mais elle payait bien. Et le moyen , s'il vous plaît , de se fâcher contre la grande armée ?
Enfin, le cours des victoires cessa. Les désastres arrivèrent; et, à leur suite, le chagrin, Finquiétude, le mécontentement. Plus d'anniversaires joyeux, plus de cérémonies, plus d'édifices qui semblaient sortir de terre. L'hôtel du quai d'Orsay en resta où vous voyez; l'arc de triomphe demeura sans ouvriers. Paris devint triste, et, quand Paris est triste, on n'en peut rien faire. Au lieu d'entrées triomphantes , avec fanfares et timbales, on vit arriver des ambulances. Mayeux sentit que l'empire croulait; il croisa ses bras par derrière , à cause de son infirmité , et il alla regarder les Prussiens , les Russes , les Autrichiens, et autres, qui passaient sur les boulevarts; sans joie certes, mais sans colère, comme on regarde aujourd'hui un détachement de la garde municipale. Il se remit le lendemain à brosser les bottes des Cosaques , puis celles des mousquetaires. Ensuite revinrent ses anciens habitués, et il leur souhaita bonne chance. Les Anglais arrivèrent ; il les reçut comme des gens qu'il avait vus la veille. Les soldats d'Ecosse, surtout, l'amusèrent infiniment, et il se consola de l'occupation en se moquant des garnisaires.
Pour cette fois, il crut la restauration affermie;
il s'y habitua, et se laissa nommer Louis. Les
deux invasions, les uniformes nouveaux avec
lesquels on aime à se montrer, ce qui ne se fait
Pabis. m. 24
370 NÉCROIX)GIE.
pas sans crotterses bottes, lui avaient rapporté quelque argent. Il monta d'un degré; il n'était qu'artiste, il se fit négociant: la progression fut observée. Il ouvrit un magasin d'objets divers à vingt-cinq sous la pièce. Il eut sa patente; il ne lui manquait plus que deux cent soixante-quinze francs de contributions à payer pour être électeur : je crois qu'il le serait aujourd'hui. Il se mit à lire le journal, à parler politique. Frondeur de son naturel, il ne pouvait tarder à s'apercevoir que tout allait fort mal; et, comme il vit en même temps que ses profits n'en souffraient pas, il fit hardiment de l'opposition. Toutes ses vieilles tendresses se réveillèrent, et formèrent un bizarre mélange de regrets. La Liberté, dont son journal l'entretenait sans cesse , prenait dans sa tête la forme de Napoléon. L'avènement de Charles X suspendit quelque temps son animosité. Car c'était lui, Mayeux, qu'un lancier refoulait brutalement lorsque le nouveau roi s'écria: «Plus de hallebardes », et le soir de cette journée, il voulut qu'on l'appelât Charles. Mais cette affection, née d'une caresse de prince, dura peu. La dissolution de la garde nationale l'exaspéra tout-à-fait, avec d'autant plus de raison qu'il n'en était pas.
Jusque-là Mayeux n'avait pas fait beaucoup parler de lui. Son nom n'était guère connu que
dans les ateliers de quelques peintres , qui avaient étudié sa conformation singulière, sa physionomie passionnée, la rauque vivacité de sa parole, la plaisante hyperbole de ses discours, surtout son goût effréné pour le beau sexe , et qui composaient de tout cela des récits amusants, des scènes à faire pâmer de rire. Une fois on l'avait lancé sur le théâtre ^ et il avait pris la chose en homme d'esprit, non pas comme ces messieurs du comptoir, qui firent bêtement une émeute contre Brunet. Il était réservé à la révolution de 1 83o de produire Mayeux dans tout son jour. Peu de temps auparavant, il avait reçu un outrage, que je ne puis dire sanglant, mais qui lui fit prononcer l'affreux serment de la vengeance.
Tout ce qu'il m'est possible de raconter ici , c'est qu'un grenadier à cheval de la garde royale, haut monté sur ses bottes à l'écuyère, ne l'avait pas aperçu derrière une borne. La lithographie a recueilli ce fait. Aussi , lorsque la publication du coup d'état appela le peuple à l'insurrection, Mayeux descendit des premiers dans la rue. Devant l'amas de pavés qui le couvrait jusqu'à la tête , il vit passer tour à tour, à la portée de sa carabine, les lanciers à la longue pertuisane, les cuirassiers au justaucorps de fer, l'infanterie à la tête d'ours , et ces étrangers à l'habit écarlate qui deux fois sont venus chercher la mort dans
nos révolutions. Il suivit les flots de la foule victorieuse, et vint se reposer aux Tuileries. Sur sept gendarmes tués, il en avait à lui seul abattu quarante.
Dès lors commença l'ère brillante de Mayeux , prôné, flagorné, choyé de toute part. Tout naturellement, et par instinct, il allait porter l'hommage de son triomphe au pied de la colonne , comme à l'autel du dieu dont il avait intérieurement nourri le culte pendant quinze années : on l'entraîna au Palais-Royal : un républicain essaya de le débaucher en route; car tout le monde voulait avoir Mayeux avec soi. C'était lui qui avait vaincu, lui dont on serrait affectueusement la main. En sortant de l'Hôtel-de- Ville, il crut emporter le programme dans sa poche.
Tout fier de l'importance qu'il venait d'acquérir, il ferma sa boutique; il vendit toutes ses marchandises, presque pour rien, à un valet de la vénerie, d'autres disent à un musicien de la chapelle, qui se trouvait sans emploi, et se mit à faire bombance. C'est à cette époque qu'il faut placer toutes ces aventures galantes que les dessinateurs ont fort indiscrètement révélées. Ce fut là son bon temps , ce qu'il se plaisait lui-même, car il savait jin peu d'histoire, à nommer sa Régence.
Toutes ces fredaines , dont on a beaucoup aug-
meute le nombre^ n'étaient, à proprement parler, que ses divertissements, que l'emploi récréatif du temps qui lui restait. Sa véritable occupation était la politique , la direction officieuse des événements , l'entreprise volontaire et gratuite de l'opinion publique. C'était lui qu'on voyait toujours , ou plutôt qu'on ne voyait pas , pérorant au milieu des groupes, répandant la nouvelle du jour, excitant l'émotion dont on avait besoin, distribuant à propos, dans les rassemblements, un fait étrange, invraisemblable, absurde, comme il en faut pour être cru dans les temps d'agitation. C'est à lui qu'on doit l'invention des gendarmes déguisés en femmes, surpris par la police dans les premières émeutes. Cela faillit le brouiller avec un journaliste de ses amis qui eut la faiblesse d'en être jaloux.
Pendant un an , Paris tout entier ne vit , ne parla, ne pensa, ne jura, et cela dans tous les sens du mot, que par Mayeux. Mayeux voulait ceci, Mayeux disait cela, Mayeux ne voulait pas, Mayeux blâmait , Mayeux approuvait ; il fallait , avant tout, contenter Mayeux. L'universalité de ce personnage fut telle, qu'on douta de son unité. On ne pouvait pas croire qu'une seule tête suffît a tant de mouvements, une seule volonté à tant de caprices. On avait vu Mayeux dans l'émeute , on l'avait vu contre l'émeute ; ici avec un chapeau
gris, là avec un bonnet à poil; attendant de pied ferme la République sur la place Vendôme , et courant les rues à la suite de la République; brisant des réverbères , et bivouaquant la nuit dans le Palais-Royal ; ^criant « Vive la Pologne » , et mettant les Polonais au violon. Et pourtant c'était toujours le même Mayeux, crédule et mobile, tour à tour républicain, bonapartiste, juste mi* lieu; dans la foule, turbulent et goguenard ; dans les rangs, intrépide et ferme; aux assises, témoin à décharge pour les séditieux qu'il aurait éventrés la veille.
Vous avez vu qu'il était garde national; il s'était inscrit dès le commencement à la mairie de sou quartier. Il aimait à se parer de l'uni* forme. Il fut le premier qui porta , en petite tenue, le chapeau à la Bonaparte; et, lorsqu'on voulait l'en railler, il répondait avec quelque amertume « qu'il avait vu des gens qui ne le va- « laient pas se donner les airs de singer le grand « homme. » Notez bien qu'il ne voulait parler ni de M. Gobert, ni de M. Frederick, ni de M; Cazot, ni de M. Edmond, ni de M. Fraur cisque, pour lesquels, au contraire, il professait ime véritable admiration. Dans les premiers jours de la formation , on ne chicanait personne sur sa taille , non plus que sur sa position sociale. Bossus et prolétaires , tout le monde était admis
à faire patrouille , à passer la nuit , à recevoir l'averse , à ramasser les bandits et les vagabonds , à faire l'office de la garde , de l'armée , de la gendarmerie. Mayeux avait même été nommé caporal par acclamation. Bientôt il fut question d'épuration, de triage. Mayeux remarquait que, depuis quelque temps , on ne le commandait plus pour les postes d'honneur , pas même pour les écuries de la rue Saint-Thomas-du^Louvre. On le reléguait toujours à la mairie, avec les bisets: c'est là que je l'ai connu. Enfin, son ca* pitaine, qui avait obtenu la croix d'honneur uniquement parce qu'il avait Mayeux dans sa compagnie, du moins ne lui connaissait-on pas d'autre titre ; son capitaine , qui lui devait peutêtre la double épaulette dont il était si glorieux , lui fit entendre poliment que sa présence jetait l'hilarité dans les rangs; que ses saillies nui* saient à la gravité du corps-de-garde; que dernièrement un auguste personnage , âgé de sept ans, n'avait pu garder son sérieux en le voyant; qu'enfin il y avait eu , dans la troupe de ligne , quatre-vingt-deux soldats mis à la salle de police pour avoir ri sons les armes lorsqu'il défilait à la parade; ce qui devenait fort grave à cause des événements de Lyon.
En conséquence, pour le bien du pays et pour la tranquillité publique , au nom de cette révo-
lutiou qu'il avait si yaillammeat servie , on l'invitait à se retirer, à ne se montrer que le moins possible, à demeurer tranquillement chez lui. Mayeux résista; il voulut être jugé. On l'appela devant le jury de révision, présidé par un juge de paix, qui doit se connaître parfaitement au service militaire. Il fut, tout d'une voix, rayé des contrôles. J'aurais bien voulu être à sa place; Mayeux ne pensait pas comme moi. Le sergentmajor lui fit redemander son fusil , arme excellente, fournie par le gouvernement, qui lui avait coûté a 7 francs pour la mettre en état. Cela fut le dernier coup, le coup mortel pour le pauvre Mayeux. Et ce qui compléta son désenchantement, ce fut de voir que personne ne s'intéressait à sa disgrâce, qu'aucun passant ne s'inquiétait de lui dans la galerie Véro-Dodat , où sa place se trouvait déjà prise. Au bout de trois semaines il n'était plus!... Que Dieu lui fasse paix! que la terre lui soit légère ! il a porté son fardeau en cette vie.
Mayeux laisse un fils âgé de dix-huit ans. Il ne s'était pas occupé de le pourvoir, comptant pour lui sur une place que lui avait promise le premier préfet de police nommé après la révolution- Ses instances allèrent en augmentant, et ses espérances en diminuant, de préfet en préfet, jusqu'à l'arrivée du sixième, qui le fit mettre
à la porte. Le jeune homme avait cru que la
victoire du peuple et les services de son père le
dispensaient d'apprendre un métier, et il serait
maintenant à la maison de refuge , s'il n'avait
trouvé le moyen de s'enrôler dans la religion
saint-simonienne , où, vérification faite de sa
capacité , il a été admis à cirer gratis les bottes
du pape.