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n'existent plus aujourd'hui. Elles vivent dans notre pensée, comme un souvenir d'enfance, comme une réminiscence de collège , coiïime Fexergue d'une médaille ancienne et perdue.
Cependant quelques élus, peuple de prédilection, se sont efforcés, comme ils l'ont dit euxmêmes, d'emmener leur Muse au déseit; d'autres, au sein du tumulte de la cité, ont préparé d'élégantes et studieuses retraites ; puis , formant entre eux une paisible colonie , ils ont voulu, pour quelques instants, échapper à la vie de secousses, d'agitations, d'incertitude, de fatigues et de dangers , qui presse de toutes parts la société actuelle.
Ils ont retrouvé les longues causeries , les loisirs laborieux, les rapides conceptions, le choix du sujet, la lenteur d'exécution, les études du passé, et les rêves d'avenir. A ceux-là sont échus les réunions d'artistes avec l'esprit désoccupé, la saillie éclairée, les tournois littéraires, la conversation avec tous ses charmes de coquetterie et d'abandon, les joies et les mécomptes de la vanité; à ceux-là aussi le temps de voir, de comparer ou de juger, en un mot, les patentes et les maîtrises de critique, d'appréciation, et de bon goût.
Poiu" nous , il n'en est pas ainsi. Emportés et impitoyablement tourmentés par le flot périodique, livrés à la plus violente et à la plus per-
pétuelle tempête, nous n'entrevoyons ni calme , ni lumière; pour nous, plus d'azur, plus de clarté; des ténèbres lourdes, remuantes, profondes nous entourent et nous accablent.
A chaque heure, à chaque minute , nous avons une pensée à développer, un enseignement à donner, une exhortation de paix ou de combat à faire entendre; et, pendant ce temps, il faut aussi, ouvriers infatigables, songer à la manoeuvre, surveiller tous les mouvements, consulter un horizon qui n'apparaît qu'au feu des éclairs, et rejeter bien loin , comme de funestes tentations , les vœux d'inaction et de repos.
Les encouragements et les récompenses sont pour nous des choses inconnues ; il n'y a plus pour notre peine que des salaires ; et notre triste tâche s'accomplit au milieu des injures, de la haine, des rencontres sur le pré, des calomnieuses et envieuses attaques, des« dégoûts, des condamnations^ et de la plus funeste connaissance des choses et des hommes.
Ainsi, les progrès du grand enfantement européen , les produits dés arts et de l'imagination , les joutes d'éloquence parlementaire , les discussions des intérêts publics, les solennités du barreau , les fêtes nationales , l'éclat du théâtre , les peuples avec leurs inquiètes vicissitudes, la liberté et le trône , sont pour nous des cadavres
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froids et inanimés ; nous cherchons à découvrir quel est le mécanisme de l'existence sociale ; le corps politique et le corps civilisé gisent soiis nos scalpels; pour nous tout est recherche, tout est récit ; il n'y a plus de sensation. Impassibles investigateurs, c'est pour nous un devoir que de nous isoler de toute peine et de tout plaisir. Épouvantable condition!
Heureux, quand une pensée d'utilité générale vient rafraîchir et ranimer nos forces !
Oh! que ceux que je ne sais quelle fatalité a condamnés comme moi aux travaux de la presse périodique, disent ce qu'il y a de pénible et d'invincible abattement pour toutes les facultés de l'esprit et tous les membres du corps, dans une journée commencée par la nouvelle de l'une de ces calamités publiques , maintenant si fréquentes , et terminée par l'audition complète et nécessaire d'un drame comme on les fait aujourd'hui, après avoir traversé, pendant les heures intermédiaires, les débats des deux Chambres , une séance de l'Académie, et la longue série des faits, des gestes et des paroles de nos populations modernes.
Dans de tels moments, l'affaissement et la souffrance éloignent toute possibilité de sommeil.
Alors les distractions énergiques, celles qui, par une prompte succession d'impressions fortes,
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rappellent en nous avec vivacité les éléments d'organisation et de puissance, se montrent comme les seules voies pour sortir de cet état inerte qui est le plus insupportable des tourments. Alors on s'irrite contre ce bruit de Paris qui se tait , contre cette lumière qui s'éteint , contre ce sommeil qui, par une torpeur progressive, fait tout rentrer dans l'immobilité; on «s'indigne contre les ténèbres et contre toute cette existence industrielle, qui se retire et semble déserter la ville. Alors on veut et l'on cherche à tout prix la vie et le mouvement. '
Quand tout est calme, sombre, et fermé; lorsque de lointains roulements de voitures , quelques cris faibles et bizarres, et le pas mesuré des patrouilles se font seuls entendre encore ; soudain , près d'un théâtre triste et noir, comme un édifice abandonné, en face de la Bourse , ce monument si étonné de se trouver sous notre ciel d'occident , une fenêtre s'éclaire et luit. Bientôt des paroles hautes, sans suite, mais gaies, folâtres, éclatantes et rapides surtout, viennent frapper l'oreille du factionnaire, qui s'ennuie à garder le péristyle corinthien du temple de l'agiotage; le bruit des verres se mêle à des chants presque fantastiques, d'harmonie incorrecte et inattendue , puis les cris se succèdent et se croisent, des détonations suivies de rires longs et
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tumultueux sillonnent ces discordances. Écoutez : que de noms connus arrivent jusques à vous !
voici toute la galerie contemporaine ; les juge* ments se formulent vite , les arrêts sont inexorables et laconiques: tableaux, livres, statues, vers, estampes , journaux , drames , musique , discours, lois, opinions, faits; quel brillant défilé ! tout est de leur ressort, leur compétence est universelle. Les interlocuteurs semblent lire un catalo^ gue. Écoutez encore : voici des promesses de courage, des protestations de conviction et d'intégrité; voici l'épigramme et le sarcasme, l'éloge siucère ; vous entendrez ensuite les conseils , les plans, les idées. L'ivresse arrive. Quel tonnerre! quelle étourdissante confusion ! et cependant il y a de toutes parts, de tous les coins de la salle, la plus étonnante débauche de reparties spirituelles, de sentences à retenir, d'expressions à conserver, et en même temps d'effrénés récits' et d'effroyables anecdotes. Est-ce une fête de démons ? Quelques passants s'arrêtent inquiets, les patrouilles ralentissent leur marche, et tous, après quelques minutes d'attention, se retirent en riant, de ce rire de désir et de convoitise^ dont l'expression est indéfinissable.
Mais tout a cessé, on a soufflé les dernières bougies du café des Nouveautés. La nuit est parfaite.
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- "Les convives se sont séparés, et la place a retenti de leurs adieux ; il y a encore là de bonnes saillies à recueillir. Ces hommes de travail et de fatigues ne peuvent songer sans dédain aux re-* proches de dissipation , de désordre et d'oi^ie qui les poursuivent; peuvent-ils se quitter sans jeter un ironique défi à ce monde qui leur demande tant de qualités , et ne leur accorde pas un seul vice; à ce monde, pour qui l'imagination doit toujours enfanter, sans obtenir qu'il lui soit permis de se vivifier et de se reti-emper; non pas qu'elle soit soumise à la nécessité de semblables récréations ; mais parce que le plaisir a toujours réclamé des conditions d'intensité égales à celles qui ont dirigé le travail?
La vie de nuit est morte à Paris. Sa destinée a qiïelque chose de monumehtal qui la place audessus de cette frivolité d'observation , qui , au premier abord , semble seule lui convenir. Avant B9, on vivait à Paris, pendant la nuit, avec les mêmes détails d'aisance et de luxe que ceux qu'offraient les heures les plus animées de la journée. En ce temps-là, la noblesse et la roture, là richesse, la médiocrité et la pauvreté, l'oisiveté et le travail , le vice et la vertu avaient pendant la nuit leurs mœurs , leurs habitudes , leurs quartiers , leurs allures même ; tout cela était défini, réglé et régulier. On en connaît les récits.
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Jusqu'en 1800, ces traditions furent complé* tement effacées. Pendant cette période d'années, la terrible existence dont on vivait le jotir ne permettait guère les nocturnes réjouissances.
Le Directoire , et après lui l'Empire et le Considat , virent renaître une partie de cette ténébreuse civilisation. Partout alors la débauche se réorgismisa. On installa des maisons de jeu ; elles étaient très -multipliées, et ne se fermaient que fort tard; le Palais-Royal brilla de tout son éclat d'impudence et de dévergondage; les bals, les caveaux, les jardins, les colisées, les vauxhalls, les redoutes, les théâtres licencieux ouvrirent mille asiles au libertinage ; il se forma alors une population vouée à la plus crapuleuse turbulence ; ce monde se levait à minuit.
1814 trouva les choses un peu moins ardentes; mais il y eut, en ce moment, comme une renaissance du vice. L'Empire appelait perpétuellement à Paris des officiers pressés de se gorger des plaisirs qu'ils payaient avec l'or de l'Europe vaincue; la restauration fut amenée dans nos murs par l'Europe affamée de nos délices parisiennes, si vantées dans toutes les autres capitales. Alors Paris ne s'éteignait plus; le Palais- Royal et les rues adjacentes ne connaissaient ni le silence, ni l'oisiveté.
Graduellement tout a disparu ; plusieurs mai-
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sons de jeu ont été fermées; toutes les autres ont vu réduire le nombre des heures de leur dévorante activité. Aujourd'hui les bals publics sont soumis à un régime sévère; les tribunaux veillent à la pudeur de la danse populaire ; les lieux de vagues plaisirs subissent les plus rigoureuses prescriptions; les cafés, les cabarets, les plus obscurs réduits d'ivrognerie sont astreints à la plus minutieuse observance des règlements; le Palais-Royal, cette infecte Capoue d'autrefois, n'est plus qu'un bazar; enfin, par un ordre récent, tous les théâtres doivent avoir achevé leurs représentations à onze heures précises.
Ces faits suffisent pour démontrer que la vie de nuit, disons le mot, la licence, a toujours été , à Paris , en raison inverse de la liberté politique. Ce rapprochement n'est pas sans intérêt, car l'observation générale lui donne le plus haut degré de vérité.
En Angleterre, le calme de la nuit est une chose sacrée en quelque sorte ; excepté dans le Strand , k Londres , nul n'oserait le troubler. En Italie, au contraire, la nuit a conservé s^s privilèges de plaisir et de vie bruyante; et, chose digne de remarque , Turin , Milan, Venise, et Naples, villes soumises à des jougs absolus, ont gardé, dans toute leur plénitude, les traditions du tumulte nocturne.
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Aux États-Unis, nord -Américains , il y aurait crime de lèse-nation à troubler le repos de la nuit : en Espagne et en Portugal , là nuit ouvre et commence une époque de véritable affranchissement.
Enfin, l'Allemagne, cette terre de servitude réelle et d'indépendance contemplative, charme ses nuits par des chants d'harmonie grave , mélancolique et prolongée, et par les monotones répétitions des crieurs publics, qui mêlent, à l'annonce des heures, l'agréable invitation de prier pour les trépassés.
Ces réflexions m'accompagnaient, en suivant la rue Vi vienne , au sortir d'un de nos soupers habituels du café des Nouveautés, ce Procope de la presse périodique. C'est donc là seulement que s'est réfugiée, à Paris, la vie de nuit telle qu'on peut l'avouer. C'est nous, gens de labeur, qui lui avons ouvert et consacré ce dernier asile; Frascati perd chaque jour de son éclat; et si quelques files de fiacres annoncent de loin en loin quelques réunions, quelques soirées, quelques bals, on peut presque dire que rien ne transpire au dehors de ces fêtes sans gaieté et sans plaisirs.
Il y a de quoi frémir à songer que le besoin peut, aujourd'hui, assiéger un étranger à Paris, en pleine nuit, sans qu'il lui soit possible de
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trouver, dans cette riche et vaste capitale, si attentive à tout prévoir et^ à tout exploiter, un seul endroit où il puisse obtenir, à quelque prix que ce soit, un repas, je ne dirai pas convenable, ruais suffisant!
Les bureaux de loterie, seuls, par un privilège peu honorable pour Tadministration qui le concède, restent ouverts après la fermeture de toutes les autres boutiques.
La liberté de j 83o a achevé l'œuvre de destruction. Maintenant des patrouilles nombreuses, armées de soupçons et d'un certain appétit de captures , parcourent la ville à toute heure et en tous sens.
Les troupes de ligne, la garde nationale, la garde municipale ne suffiront plus à ce rude service. Les patrouilles grises ont été inventées. Familiers de l'inquisition politique, recors de l'ordre public, les hommes qui forment ces bandes marchent muets et armés de bâtons , de poignards et de pistolets cachés. Une voiture arrêtée, le Bruit d'un marteau de porte, un mot d'adieu , un refrain , un éclat de rire , tout est délit à leurs yeux. Ils entourent et cernent le coupable; ils font résonner à son oreille ce terrible mot de papiers ; ils infestent la nuit de Paris , comme le médecin de l'île Barataria in? festait le dîner de Sancho. Les patrouilles grises
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peuvent être comparées aux sbires de l'État de Venise, qui, sans uniforme, vêtus d'habits de grande route, effraient le voyageur qu'ils doivent protéger. La soif de l'arrestation les dévore.
Les postes ont été doublés; les sentinelles veillent à chaque coin. La Bibliothèque royale seule avait été oubliée. Autour du Malais-Royal et des Tuileries , tout est soldat , tout est factionnaire, tout est Qui vive? Le trottoir du Carrousel, jusqu'ici respecté , a maintenant sa garde spéciale et ses soldats chargés d'éloigner des grilles le passant accoutumé à les chercher comme un appui. L'hôtel qui regarde le château, cet hôtel, ancienne demeure de Cambacérès dont Napoléon disait qu'il dînait comme un prince, cette maison livrée successivement aux grenadiers de l'île d'Elbe, aux Cent -Suisses de Louis XVIII et aux pages de Charles X, les petites écuries, les ailes du Louvre inachevé , l'hôtel des anciens fourriers de la maison du roi , sont devenus des casernes où s'agite, jour et nuit, une garnison d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Jamais vigilance ne fut plus complète ni plus active; je le répète, la Bibliothèque royale seule en avait été exceptée; aujourd'hui elle a perdu son précieux cabinet des médailles, mais elle a deux factionnaires de plus pour protéger ses médaillers vides et dépouillés.
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Et je poursuivais ma route , épiant et recherchant avec avidité tout ce que Paris, mort ou endormi , pouvait encore receler .de parties vivantes et actives; il était trois heures après minuit. '
Je traversai le Palais -Royal; quatre gardes municipaux s'y promenaient aeuls ; tout dénotait en eux l'ennui de cette faction sous de loligues voûtes qui se creusent en compartiments carrés et réguliers , et présentent l'aspect d'un cloître. Est -ce 'pour compléter cette illusion que les gardes municipaux étaient •encapuchonnés de capotes de bure, comme les enfants de saint François? Au moment où je passai près d'eux, ils me regardèrent, et leurs yeux étaient comme un interrogatoire , ou comme un procès-verbal.
Dans la rue Saint -Honoré, près de la place du Palais-Royal ^ il y avait quelque mouvement. Le poste de la troupe de ligne et celui de la garde nationale faisaient ensemble assaut de politesse, de consommation et de galanterie , auprès des cantinières qui, là comme aux Tuileries, arrivent en foule, munies de petits pains, d'eau-de-vie, de cigares et de cervelas ; délicieuses provisions qui, avec le bouillon et le café au lait des fourneaux ambulants qui viennent au point du jour, embellissent et abrègent la nuit du soldat -citoyen.
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Je jetai un coup d'œil sur l'ancien empls^cement de Thôtel d'Angleterre; je l'avais visité une fois ; je n'essaierai pas de dépeindre ce vieux Pandémonium de turpitude et de misère.
Au-delà de la place du Palais-Royal, je fus frappé de l'éclat de quelques petites rues. Des lanternes lumineuses brillaient à presque toutes les fenêtres, à la hauteur du premier étage; c'était comme l'aspect d'une ville chinoise; il y avait quelquechose de la décoration de Panurge. Si vous pénétrez dans ces rues , vous lirez sur chacune de ces lanternes : « Ici on loge à la nuit.y> C'est le quartier des asiles éventuels et incertains. Chodruc-Duclos en est le notable,
A l'heure où j'arrivai, la journée de nuit était là en pleine activité. J'y vis des soldats et des sous-ofHciers en retard, passant gaiement le temps avec des êtres dont on ne reconnaît le sexe qu'avec effroi. On parlait la langue argotique. Deux mois d'emprisonnement, pour quelques lignes de liberté, me l'ont apprise sous le dernier règne. La bière et l'eau-de-vie coulaient à profusion. Du bruit et d'épouvantables caresses, voilà tout ce que je vis; il n'y avait point de physionomie particulière. Au moment où je sortais de l'un de ces antres, des chansons et des éclats de rire m'engagèrent à frapper à une porte audessus de laquelle était écrit Estaminet. Six de ces .
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femmes hideuses qui feraient rougir d'avoir une mère, accoururent au bruit; je fus entouré; on allait me fêter, je tremblais de tout le corps. Le maître de la maison vit mon tourment; il fit un signe, j'échappai au danger. Voici la scène.
Dès les premiers mots je compris que j'avais sous les yeux déjeunes industriels qui, dans le jour, s'enrouent à vendre des chaînes, des cols, des crayons, et autres denrées de mauvais aloi. On comptait les gains et les bons tours de la journée. Ces messieurs étaient de la société de ces dames; plusieurs jeunes hommes, sans place, comme ils le disaient avec une haute affectation , couverts, non pas de vêtements d'ouvriers , mais d'ignobles lambeaux de drap fin et d'habits modernes, déclaraient qu'ils brûlaient leurs vaisseaux, c'est-à-dire qu'ils achevaient d'appeler à eux le courage du dénûment le plus complet.
Les dames aidaient de leur mieux à cet étrange suicide. Tout ce monde masculin portait d'énormes favoris, des faces pâles, molles, et flétries, des cols noirs et usés, et d'amples mous7 taches; on ne voyait aucune apparence de linge. Je n'ose dire quelle décoration parait quelques boutonnières. L'un des assistants psalmodia lentement, et sans qu'on pût soupçonner de sa part la moindre variété, ni la moindre volonté d'inflexion, une chanson d'obscénités révoltantes
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au-delà de toute prévision j c'était le sublime du genre ; on répétait le chœur comme s'il se fôt agi de la Parisienne. On parla beaucoup des absents, et des absentes; ils avaient eu du malheur, l'hôpital et la prison les accablaient de leurs rigueurs. Puis on disputa isur la réforme du code pénal, qui paraissait produire une vive sensation sur cette partie de la population ; et, les coudes sur la table, on attendit le jour; ma présence ne surprit pas,oiï semblait accoutumé à ces visites de curiosité. Jamais le vice ne me parut plus hideux de laideur et d'ennui.
Je remontai la rue Saint-Honoré; les pesants chariots des jardiniers m'indiquaient assez le chemin de la Halle.
Me voici face à face avec l'approvisionnement de la ville de huit cent raille âmes.
Le prenaier signe de l'activité populaire , c'est l'ouverture de toutes les boutiques de marchands de liqueurs. Femmes et hommes de la campagne, femmes et hommes de Paris; enfants, vieillards, jeunes filles, tous se ruent aux mille comptoirs et se font verser la consolation. Ainsi commence pour le peuple de Paris toute action importante.
I-iCS cabarets et les cafés qui bordent la halle , sont toujours en pleine existence de vente et d'achalandage. Ici, il y a moins dç vice. Vous
distinguez bien encore le malheureux sans abri , l'homme qui , sous une triple couche de saleté-^ de boue et de fatigue , tombe affaissé dessus ou dessous une table; vous retrouvez aussi le vagabond qui n'ose pas même subir l'épreuve du registre des logements à la nuit ; mais la nature des denrées, les conversations de la foule, annoncent qu'il y a du travail et quelques ressources au milieu même des habitués de la Souricière ; c'est le nom que porte le plus célèbre de ces refuges. Il faut être de constitution robuste , pour braver l'épaisse et infernale vapeur qui en défend l'entrée et en tapisse l'enceinte. Tous ces endroits sont ouverts par une autorisation spéciale de la police.
A la Halle , les mœurs sont matinales et laborieuses ; dès qu'une charrette arrive , le;5 propriétaires, cultivateurs des environs, la déchargent avec précaution et promptitude; les légumes sont séparés, triés, étiquetés en quelque sorte, suivant leurs diverses qualités. Les légumes plus délicats ou plus fins , les beaux fruits sont enveloppés avec soin dans des sacs, dans des linges, dans des herbes, dans de la paille fine, dans des paniers ; tous sont lavés avec propreté ; rien n'égale l'ordre de ce premier marché, jamais on ne mit plus de délicatesse à bien présenter et
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à faire Valoir la marchandise ; les jardiniers sont
là-dessus de la plus grande habileté.
Les grosses capitalistes de l'endroit descendent alors ; elles logent toutes dans les maisons voisines ; l'extérieur de ces marchandes indique le bien-être. En été elles sont légèrement vêtues de fraîches indiennes; en hiver, elles sont couvertes de robes d'étoffes de laine, bien doublées; elles sont chaudement coiffées de madras, leurs sabots sont élégants, leur linge est éclatant de blancheur , toutes sont gantées, elles aiment à se parer de gros et lourds bijoux. Leur signe distinctif est une lanterne : quand elles se rencontrent, elles s'appellent madame^ et disent aux autres femmes la mère. Elles parcourent d'abord le marché, inspectent et examinent tout; puis elles reviennent , causent entre elles, estiment, cotent les denrées et font ensuite leurs propositions. Elles n'achètent ordinaire^ient que par bloc de cent, de cinquante, ou de vingtcinq pièces. Elles payent toujours comptant.
C'est \e parquet àe la Halle; les légumes ont un premier et un dernier cours comme les effets publics; les ruses et le langage de ces contrats ne peuvent être décrits.
Cette opération préliminaire est terminée à cinq heures du matin. Les acheteuses font por-
ter, chacune à sa place de marché, les légumes achetés , puis elles vont se remettre au lit. Alors les jardiniers s'appellent entre eux à haute voix; ils se reconnaissent par des cris particuliers, ils se donnent les rendez - vous d'auberge ou de départ. Les porteurs chargent les légumes et le^ distribuent aux places indiquées. Le jour va commencer, les secondes revendeuses, dont les ressources sont plus bornées, attendent le second lever des premières acquéreuses ,' qui forment ainsi l'aristocratie du marché. Pour parvenir à neuf heures au pot au feu d'un rentier, ou à la julienne de l'étudiant, im chou est vendu et acheté sept fois.
Au milieu de cette activité on voit errer quelques jeunes gens, interrogeant le ciel pour guetter le jour; la mauvaise humeur d'un portier, ou l'entraînement du plaisir, les envoient coucher sous les piliers de la Halle; ils sont toujours en butte aux quolibets des habitués de ce quartier.
J'ai beaucoup entendu parler des dangers des nuits dans Paris. 11 n'est pas d'heure de la nuit, qui, à des époques différentes, et dans toutes les saisons de l'année , ne m'ait vu parcourir les rues dans tous les quartiers ; non-seiilement il ne m'est jamais arrivé de faire de fâcheuses rencontres , mais je n'ai jamais rien aperçu qui put
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m'inspirer la moindre inquiétude. Je n'éprouve qu^une seule crainte , c'est celle d'être écrasé sous les roues des fiacres, qui, pour se rendre aux endroits où ils espèrent être loués , ou bien pour rentrer chez eux, vont, la nuit, avec la plus désolante vitesse et sans daigner jeter un avertissement ; ils sont d'autant plus dangereux, qu alors ils longent les maisons de très-près, sans pitié aucune pour le piéton , qu'ils paraissent même n'apercevoir qu'à peine.
Il existe à Paris une femme mystérieuse; elle ne sort que la nuit ; elle se promène ordinairement dans les environs de la place Vendôme. A la vue d'un passant dont l'aspect lui donne quel-* ' que espoir de succès , elle se jette à son bras , feint d'être poursuivie, et réclame protection. Qui voudrait la refuser à une femme ? Elle indique alors , comme sa demeure , une maison de la place Vendôme ; conduite à cet endroit, elle demande un négociant fort connu du commerce parisien par ses richesses; le portier répond toujours invariablement que M n'y est pas. Alors
la sirène nocturne s'excuse, s'inquiète, et implore un asile; elle parle également bien le français, l'anglais, l'allemand et l'italien; il est peu de personnes considérables à Paris dont elle ne cite les noms avec des preuves d'intimité. Malheur à celui qu'elle séduit et retient, il se trouve possesseur d'une femme, réduite par sa laideur
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à ne faire un aussi ignoble trafic que la nuit, au sein de la plus complète obscurité.
Les cbiffonniers sont indigènes des ténèbres; rien ne peut être comparé à la mansuétude et à la loyauté de leurs mœurs ; il faut surtout louer leur sollicitude poulies malbeureux que l'ivresse jette au coin des bornes; les chiffonniers les traitent en véritables frères ; ce peuple débonnaire ne fait la guerre qu'aux chiens, dont à cette heure , le nombre est toujours grand dans les rues.
La nuit mouvante de Paris est toute concentrée dans l'espace que je viens de parcourir entre la Bourse et les Tuileries , entre les Tuileries et la Halle. Elle s'arrête à la place du Châtelet, aux salons de Martin, où, dé temps à autre, s'allument des flambeaux de noces et de festins. Les saturnales du carnaval changent seules cet aspect habituel.
Mais il est à Paris une autre nuit, toute de contemplation et de souvenirs.
Elle n'offre pas, comme celle que je me suis efforcé de dépeindre, les traits de mœurs qui sont les taches du visage du peuple parisien ; mais elle est' plus féconde en émotions.
Le poète soldat qui chantait la liberté- de l'Allemagne en combattant nos armées, présente dans Tune de ses odes une sublime conception.
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A minuit , (teYis là plaine de Waterloo , le tambour et les trompettes battent sourdement, les tertres s'agitent, les phalanges sortent de terre, les soldats-squelettes reprennent leurs armes, reconnaissent leurs drapeaux , leurs chefs et leurs régiments; alors le spectre au petit chapeau et à la redingote grise paraît; il se montre dans tous les rangs y il parcourt les lignes, adresse à ses compagnons des paroles d'afifection et d'adieu, puis le sombre signal est donné de nouveau , et la terre recouvre les ossements.
De même , aux clartés de la lune, le spectre des trois journées erre la nuit dans Paris, et vient visiter sa ville bien-aimée. Ici, il indique sur les devantures des boutiques fermées, les affiches des journaux de juillet, et l'on y lit les récits des premières violations, des premières attaques, du premier courage, et de la première victoire. Ces vestiges existent surtout sur la place de la Bourse, dans les rues Vivieune, Richelieu, Montmartre, sur les boulevarts, dans le faubourg Montmartre et dans tout le quartier qui ftit le théâtre de la résistance des écrivains contre les ordonnances du aS juillet. Vainement on a voulu gratter, enlever, effacer, anéantir ces faibles monuments, ils subsistent; chaque nuit, je les contemple. Ijà , je lis le nom de Lafayette écrit par la main inhabile d'un ouvrier ou d'un enfant. Je retrouve le premier appel à la garde nationale ;
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plus loin , la menteuse nouvelle de la mort du duc de Raguse; ailleurs on indique les ambulances et les arsenaux improvisés ; j'ai relu entière l'invitation de conserver nos excellentes barricades; alors on les appelait ainsi. O juillet \ juillet ! La nuit, dans ce Paris silencieux , tu te remontres; mais c'est comme un remords, comme un regret sur une tombe ; car c'est aussi à ces heures que l'on voit mieux les sépultures des martyrs; le bruit et les occupations du jour semblent les souiller et les importuner.
Alors aussi, les grandes faces des édifices s'éclairent de pâles lueurs. L'Institut criblé de balles et de mitraille étalait encore , il y a quelques jours, son cadran d'horloge mutilé le 29 juillet. Une balle partie du Louvre avait frappé le chiffre de la deuxième heure ; à deux heures , le ' même jour, le drapeau tricolore flottait sur les Tuileries. Le I^uvre laisse voir toutes les blessures de ses riches frontons sculptés. L'Hôtelde-Ville est paré des cicatrices du combat de la Grève; les jeunes arbres des boulevarts attestent la date des barricades; les ruines du quai d'Orsay disent l'Empire tombé au milieu d'œuvres grandes et incomplètes; le monument expiatoire de la mort de Louis XVI, consacré aujourd'hui à la Charte, sans qu'une seule pierre ait été ajoutée au piédestal , raconte sur la place de la Révolution l'ère conventionnelle et l'enthousiasme du
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triomphe des trois jours. Les Tuileries portent à l'entrée principale du côté de la cour, les tra» ces d'un boulet du lo août 17912, et du coté du jardin, à l'une des colonnes de la chapelle, les traces d'un boulet du 29 juillet i83o... Mais les patrouilles bleues et grises m'arrachent à cet examen mé<lilatif, et m'avertissent que 1792 et i83o n'appartiennent plus maintenant qu'à l'histoire.
Voici la colonne : comme son bronze reluit à la lune ! puis les douze statues-fantômes du pontde la Concorde. Je me hâte : j'arrive aux hauteurs de Chaillot. Là fut tracé le plan du palais du fils de Napoléon; là fut parodié le ridicule Trocadéro ; devant moi , est le Pont d'Iéna dont les arches d'abord enrichies de grands aigles, ont vu ces emblèmes devenir le chiffre de Louis XVIII, et transformés ensuite en sabUers ailés. Étrange leçon !
La diane bat à l'École militaire; le premier rayon de soleil brille sur la colline et sur les mausolées du cimetière de l'Est. Paris se réveille.
Eugène BRIFFAULT.