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Paris oublié

Le Boulevard du Temple. — Le c;ifé des Mousquetaires. — Le Tailleur dramatique. — Le Café de TÉpi-Scié. — La Capitaiue de recrutement. — Le Poète sur commande. — Le Café AcLille. — Grecs et Pigeons. — Monsieui' Pas-de-Cliance. — Conspirateur et l'oliciers. — Le Gamin et le- Voyou de Paris.— Théâtre-Historique. — Les trois '. ersans. — Tliéùtre-Lyrique.

— Scribe et Napoléon IlL — Folies-DrauiatiqTrn?r^^-Ltr€lirque Olympique. — Billion et Mouriez. — La Gaîté. — Clarisse Mirox et Billoir. — L'Avaut-Scène n» o. — Les Funambules.

— Timotliée Trimm et Caussidière. — Délassements- Conn'ques. — Corneille et André Cbénier. — Monsieur compte sou liu^. — Mélauie Montretout. — Rigolboche et Marie Dupin. — Les Variétés de Bois. — Arlequin pendu. — Le Petit-Lazzari. — Bambochinet.

Le boulevard fin Temple fut ouvert le 7 juin 18S6 sur l'emplacement des terrains de l'iiôtel Foulon.

C'était une kermesse perpétuelle, une foire es-

sentiellement parisienne, une ville dans la ville, qui •lî'avait pas sa pareille au monde, elle était célèljre dans l'univers entier.

Désaugiers chantait ainsi le boulevard du

Temple :

La seul' proiii'nadc qu'ait du prh-,

La seule dont je suis épris,

La tcule où j'nren donne, où ce que j'ris,

C'est le boulevard du Temple à Paris.

Les théâtres s'étaient groupés sur ce boulevard; quand il n'y avait pas de place dans Fun, l'ouvrier qui était sorti avec l'intention formelle d'aller quand même au spectacle, entrait dans un autre,les théâtres déshérités profitaient ainsi du trop-plein des théâtres en vogue.

En sortant du faubourg du Temple, à gauche, on rencontrait immédiatement sur le boulevard, le Café des Mousquetaires ^ le Théâtre-Historique plus tard Théàtre-Lijrique , les Folies-Dramatiques, le Cirque-Olympique qui, sous le second empire, s'appela le Théâtre-Impérial^ la Gaîté, les Funambules, les Délassements-Comiques^ et enfin le Petit- Lazzari; entre chaque théâtre, cela va sans dire, il y avait un café, mais trois seulement furent célèbres à différents titres : le Café des Mousquetaires, le Café de l'Epi-Scié et le Café Achille.

Je ne parle pas du Café Turc, il était sur la rive droite du boulevard et existe toujours.

Le Café des Mousquetaires était le Helder du

populo , sa clientèle se composait d'artistes qui venaient après le théâtre y souper à bon marché ; d'ouvriers, d'étudiants, curieux de voir de près les « reines de la rampe », et surtout de provinciaux qui espéraient en faire connaissance !

Quelle joie pour eux, rentrés dans leur province, au cercle, de pouvoir dire à leurs partenaires, en annonçant soixante de dames: — ah! vous savez, à propos de dames, j'ai été à Paris.

— Oui, nous savons ça, répondait le notaire, vous avez fait vos farces ?

— Mon Dieu oui, j'ai soupe aux Mousquetaires, avec M"* Fargueil, j'ai serré la main à Madeleine Brohan, disait le bon bourgeois en se rengorgeant:

— Polisson, ajoutait le capitaine de gendarmerie, ça ne m'étonne plus, que votre femme ne passe pas sous la porte de la ville.

Les potins scandaleux allaient leur train et les bonnes bourgeoises, mises au courant par un coni complaisant, disaient d'un ton dédaigneux : — ces grandes actrices, toutes p

Voilà comment les réputations s'établissent, le bourgeois en rupture de comptoir avait simplement offert à souper à une figurante des Délass- Com, que Mangin lui avait présentée sous le nom de Fargueil ou de Brohan.

Ces mystifications se répétaient quotidiennement.

Le clan des raseurs était nombreux, ils venaient

régulièrement tenter, entre la poire et le fromage, d'intéresser à leurs pièces l'acteur en vogue, on avait beau les dépister, les décourager, rien n'y taisait; ils trouvaient toujours le moyen de lire un acte ou de vous raconter un scéuario.

Parmi les raseurs , il y en avait un remarquable par sa ténacité; je ne le nommerai pas, car il est aujourd'hui un de nos plus grands tailleurs de Paris. A cette époque, simple ouvrier, il avait la toquade d'être auteur dramatique, il travaillait chez Ulmann, le tailleur à la mode; ce dernier habillait Laferrière; on sait que le grand artiste était un élégant à tous crins, et que chaque saison, il inaugurait la mode.

L'auteur-tailleur était chargé d'essayer les vêtements de Laferrière ; chaque fois qu'il accomplissait cette besogne, l'artiste devait subir la lecture d'un acte ; c'est très beau, disait-il, mais ce n'est pas assez scénique; c'est bien, Monsieur, répondait le tailleur, je reviendrai demain, et il revenait en effet, avec cinq actes nouveaux. Chaque fois qu'il livrait un vêtement à Laferrière, celui-ci trouvait un drame dans une poche de son habit.

Il écrivit plus de deux cents pièces en cinq actes; aucune ne vit la rampe, cela va sans dire.

Mangin était un habitué fidèle du Café des Mousquetaires, on l'avait, je ne sais pourquoi, surnommé Col de zinc, il arrivait généralement vers minuit, escorté d'une bande dévoyons, qui criaient à lue-

TAHIS OUB LIE

tête: Vive Mangin ! Toujours, élégamment habillé, il promen.'iit dans la salle sa morgue insolente, jamais on n'aurait soupçonné l'illustre saltimbanque, qui savait si bien dire à Vert-de-firis : Tourne la commode !

Laferrière, le pauvre cher et grand artiste, l'inoubliable jeune premier, était aussi un habitué, il mangeait silencieusement , en compagnie de Victor, sans se soucier des regards envieux de ceux (jui jalousaient son éternelle jeunesse et des œillades des femmes qui quêtaient un sourire.

Le Gafk de t/Epi-Scu-: était daus un sous- sol, la police y faisait régulièrement des rafles fructueuses; c'était le rendez-vous de la lie du boulevard. On peut se faire nue idée de ce que pouvait être ce public, quand on saura que les habitués du boulevard étaient eux-mêmes la lie de Paris.

On y jouait le passe-dix et \ù petit-paquet. C'était le rendez-vous des chevaliers du surin, des carou^ bleuj::s^ des marchands de contre-marques, des /^ lutteurs de f(jire ; là se combinaient les vols, les assassinats; ah! c'était un joli public, dans lequel souvent la police jetait ses blets, la pêche y était toujours miraculeuse.

Parmi les habitués, on voyait fréquemment une énorme femme, chaussée de socques, vêtue d'une robe de soie à ramages, jadis couleur bleu ciel, coiffée d'un cabriolet fané, les oreilles garnies de pendants en toc^ la taille serrée par une ceinture

l'A RI s OUBLIE

à plaque d'acier, sur laquelle retombait une gorge volumineuse, qu'aucun corset au monde n'eut été capable de discipliner.

Sa figure était couverte d'une épaisse couche de poudre de riz qui ne parvenait pas à dissimuler les boutons couperosés qui remaillaient, on la nommait : la Capitaine de recrutement.

Son cabas en tapisserie (les mauvaises langues disaient qu'elle couchait avec) était un véritable capharnaiim, il recelait tout un monde, la Capitaine avait plusieurs cordes à son arc ; aux dames du monde, elle tirait les cartes; elle faisait escompter des billets aux fils de famille, le quart en arg-ent, la moitié en intérêts et commissions, et l'autre quart en marchandises qu'elle rachetait à quatre-vingts pour cent de perte.

Elle vendait à tempérament aux cocottes, prêtait sur gages, avançait les appointements aux artistes, fournissait des petites filles aux amateurs de fruits verts ; elle avait un stock de Chouard pour les Germiny, de gouvernantes discrètes pourles curés de province, une collection d'amies de pension pour dames seules; bref, c'était une femme universelle.

Elle fut la créatrice du truc du bureau de placement pour bonnes à tout faire ; aujourd'hui qu'elle a fait école, on trouve cela très simple; ce fut pourtant un trait de génie.

Elle avait des affidés aux principales gares de

l'ARIS OUBLIE

chemins de fer, chargés de suivre les jeunes filles de province qui arrivaient à Paris; elle notait soigneusement leurs adresses, puis leur envoyait sa carte; presqu'aussitôt elle recevait leur visite.

Après la question d'usage, âge, pays, dame ! il fallait se métier des mineures, elle déclarait qu'elle avait une place superhe, à Amiens par exemple. « Oui, je veux bien, répondait la pauvre fille, mais je n'ai plus d'argent. — Oh! qu'à cela ne tienne, disait la Capitaine, je vais vous avancer le voyage. » La malheureuse, enchantée d'une pareille aubaine, demandait à partir le plus vite possible; elle arrivait à destination... Le lendemain, les habitués du café de la Comédie se chuchotaient à l'oreille :

— As-tu vu la nouvelle, chez la mère Stephen?

— Non!

— Elle vient de Paris, mon cher; on l'a baptisée : Fleur de na'iceté.

— Nous irons ce soir.

La Capitaine est morte dame de charité.

Un autre type. Le j^oète était très à la mode parmi les bourgeois du faubourg, c'était une sorte de modiste littéraire à qui l'on pouvait demander du jour au lendemain des voiles de fiancées et des chapeaux de deuil en vers. Il était assassiné de commandes, il en tenait un registre au jour le jour; en voici quelques-unes : « Epitaphe pour un homme et deux enfants, avec prière de mettre seulement deux cent cinquante h-ttres, parce que la pierre tu-

l'A RIS OUBLIE

miilaire n'en peut contenir davantage. — Le propriétaire d'un serin mort de faim désirerait quelques vers élégiaques, genre Millevoye. — Mettre la ponctuation et l'orthographe à un manuscrit de trois cents pages; l'auteur n'aime à mettre ni l'une ni l'autre, parce que lors([u"il se livre à celte occupation il éprouve une douleur aiguë dans le dos ! 1

— Faites-moi des vers sentis sur mon jeune enfant. Vous trouverez peut-être quelques idées touchantes dans le fait qu'il s'est noyé dans un tonneau rempli de nourriture destinée à mes cochons.

— Ecrivez-moi une poésie pour mettre dans l'alhum d'une dame dont je n'ai jamais entendu parler. Faites-la aussi vite que possible, car demain je me rends chez elle avec une nouvelle paire de bottes. Mettez beaucoup de passion, de feu; ne reculez pas devant le cher onge, ou l'ange de mes rêves! ! »

Il est mort riche, décoré et sénateur.

A côté du Café de l'Epi-Scié se trouvait le caveau Mac-Moc, tenu par Léon. Le grand succès de cet établissement souterrain fut une chèvre qui passait sur une planche peinte, à côté de laquelle une corde était tendue; l'illusion était complète, les spectateurs étaient persuadés que la chèvre marchait sur la corde raide. Mac-Moc faisait la parade à une fenêtre du premier étage et vantait le mérite de M^'' Bidgilah, nom de la chèvre acrobate. Après la démolition du boulevard, Mac-Moc devint un fonctionnaire: il était surveillant des

l'AlîlS OinLIK

Lanciers du préfet, chargés de balayer le faubourg du Temple.

Le Café de YKpi-Scié avait été construit sur l'emplacement occupé jadis par la baraque où s'illustrèrent Bobèche et Galiaiafré; ce dernier est mort en 1869, rentier à Montmartre.

Le Cafi> AcFiiLLE avait été baptisé par les grecs, Café (le la Basse-Grèce ou : Café de l'Allumage; c'était là en eiïet que se réunissaient les grecs qui opéraient dans les tripots tenus par les marchands de vins ou dans les cafés borgnes, pour se vendre ou s'acheter des dupes, car la dupe était une marchandise autrefois, comme aujourd'hui sans doute.

Lorsque l'un d'eux avait rencontré un malheureux provincial qui flânait devant les théâtres du boulevard, il l'amenait au Café de V Allumage sous un prétexte quelconque.

Là, le pigeon était jaugé sur la mine par une douzaine de grecs, qui en achetaient aux enchères, dans un langage convenu, la propriété au dénicJieur.

Le prix fait et payé, \e pigeon était présenté à sa proie et on lui donnait rendez-vous pour le soir dans tel ou tel tripot, sous prétexte de le présenter dans le monde.'

On voyait quelquefois des pigeons payés 10 louis ; on les désignait sous le nom de chapons, quoiqu'ils ne vinssent pas du Mans.

Après eux venaient les canards, puis les poides; une poule se payait rarement [>lus d'un louis.

Jamais les filous ne se trompaient entre eux; ils exécutaient loyalement leurs conventions ; c'est le cas d'appliquer le proverbe : Les loups ne se mangent pas centre eux !

Plusieurs assassins célèbres furent arrêtés dans ce café.

Dans la maison, il y avait un hôtel borgne qui logeait le public du café ; on y arrêta un soir un assassin dans des circonstances curieuses.

Un homme abattu, trempé de sueur et de pluie, frappait à la porte de l'hôtel ; on n'ouvrait pas, il frappa plus fort. Enfin, une atroce vieille présente son nez crochu au guichet qui trouait la porte :

— Qui es-tu?

— Bec-à-Mèche.

— Il n'y a pas de place pour toi, ce soir.

— J'ai de l'or.

~ C'est différent.

La vieille lui ouvrit, il monta l'escalier, tortueux et humide, arriva sur un palier qui précédait un couloir en boyau ; on le poussa dans une chambre, véritable taudis où une femme était déjà couchée dans un coin. Au bruit, elle s'éveilla à moitié, se retourna sur sa paillasse et allait se rendormir; l'homme la regarda à peine, il poussa le verrou de la porte, puis vida son or sur la cheminée. Au son de l'or sur la pierre, la femme dressa l'oreille et à travers les trous de sa couverture, elle vit l'homme qui nettoyait dans l'àlre, un couteau teint

de sang. Une heure après, Thomme lui avait otFert son or, elle l'avait refusé ; chose étrange, cette créature tombée avait un caprice, elle préférait le couteau au tas d'or; l'homme lui donna le couteau, puis s'endormit.

Toute la nuit, la femme, le couteau ouvert à la main, assise à côté du grabat oii l'homme dormait, veilla; le matin arriva, éclairant le galetas d'un jour gris; l'homme se leva, sans faire attention à la femme, puis, silencieux, s'en alla. A peine était-il dans l'escalier que la femme verrouilla la porte, y poussa le lit et ouvrit la fenêtre. — « A l'assassin ! à l'assassin ! cria-t-elle. — Les agents, qui avaient perdu, la veille, trace de l'homme — l'assassin — accoururent et se précipitèrent sur la porte de l'allée ; l'homme rebroussa chemin et remonta l'escalier ; trouvant la porte de la chambre d'où il sortait fermée, il l'enfonça d'un vigoureux coup de pied, mais la femme était debout devant la porte, le couteau à la main.

— Si tu avances, dit-elle, je te cloue !

Les agents arrivèrent et arrêtèrent l'homme.

— Faites donc des cadeaux aux femmes ! fit-il en regardant son couteau ; pour la première fois que cela m'arrive, je n'ai pas de chance ! !

Au début de lEmpire, les conspirations étaient à la mode, chacun voulait son petit complot, la police fut avertie que des républicains se réunissaient au Café Achille, il y avait, parait-il, une

conspiration révolutionnaire dont il s'agissait de saisir la trame . Selon la tradition, on dépêcha une douzaine d'agents secrets ayant pour instruction de s'affilier à la conspiration. Pour plus de sûreté, ces liomines ne se connaissaient pas entre eux.

Les agents commencèrent donc leur travail ; attablés dans un cabinet attenant à la salle commune, ils échangeaient des signes mystérieux, chantaient à voix basse des refrains séditieux, et poussaient des soupirs à l'adresse de la déesse Marianne. Il se trouva que les vrais conjurés avaient été prévenus, et que les gens de la police seuls conspiraient entre eux. Cependant, un jour que l'on avait mis sur la table un buste de Napoléon III, en chantant la chanson :

11 est (li'jà pas mal en plâtre (emplâtre), Eu terre il serait encore mieux...,

le limonadier, craignant d'être compromis, prit l'alarme et alla faire sa déclaration chez le commis- .saire de police du quartier. Celui-ci, vu letlagrant délit, fit cerner la maison par la troupe, et les agents, emballés dans des fiacres, furent conduits à la préfecture. Chemin faisant, ils jurèrent tous de ne rien révéler. — Il fut aussi décidé que si jamais on découvrait celui qui avait trahi la conspiration, il serait mis à mort. Une fois devant l'autorité, tout s'expliqua. Le chef de la police reconnut tous ses hommes et il paraît qu'on rit beaucoup. Il

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y avait de quoi. Pas de commentaires, n'est-ce }tas?

Jamais les théâtres, et particnlièrement ceux du boulevard du Temple, ne furent tant suivis que pendant l'hiver de 1714, année de la grande disette. Les spectateurs mangeaient des noix et des noisettes et disaient en sortant : Nous avons épargné le bois et la chandelle; il nous en aurait autant coûté pour nous chauffer et pour nous éclairer. Il ne fallait pas toutefois qu'ils prissent une voiture pour rentrer chez eux, car la course en fiacre, de dix minutes, coûtait 600 livres, soit, l'heure, 6.000 livres... sans le pourboire! Il est vrai que c'était en assignats !

Il y avait de tout sur le boulevard : des marchands de marrons, de coco, de sucres d'orge, de chaussons aux pommes et aux pruneaux, de pommes de terre frites ; la limonade polonaise à deux liards le verre faisait fureur; la bière à quatre sous la bouteille était le régal des hui^pes.

Dans le jour, les petits bourgeois faisaient du boulevard leur promenade favorite ; mais une fois quatre heures, ils devaient céder la place au public, qui arrivait de toutes parts pour faire queue à la porte des théâtres pour avoir la meilleure place.

Ah! c'était un curieux spectacle quand l'acteur aimé, Paulin Ménier, Alexandre, Dumaine, Christian ou Taillade se promenait devant les queues en attendant l'heure d'entrer en scène, les voyous qui

jouaient au bouchon ou à Yanglaise s'écartaient respectueusement et le saluaient d'un : bonjour, M'sieu, grand comme le bras. L'acteur, en homme bien élevé , soulevait légèrement son chapeau ; alors des discussions violentes s'élevaient :

— J'te dis q'c'est moi qu'il a salué !

— Des navets ! c'est pas toi.

— J'te dis que si !

Tout à coup un gamin criait : Pet ! pet! v'ià la rousse! Alors la bande s'envolait comme une nuée de moineaux pour aller plus loin continuer la partie.

Le gamin de Paris, qu'il ne faut pas confondre avec le voj^ou, étaient tous deux habitués du boulevard.

Le gamin reste gamin jusqu'à l'âge de douze ans, passé cet âge il devient voyou. Voyez passer sur le boulevard deux enfants de dix à seize ans : le premier est encore petit pour son âge, mais il est déjà fort, leste, hardi; son visage respire la franchise, les yeux sont ouverts, il regarde en face, avec une nuance de crânerie, les hommes et les choses; sa tenue est convenable, bien qu'elle sente l'atelier ; son linge blanc annonce les soins protecteurs d'une femme.

Accompagnez d'un sourire ce bambin qui trottine en chantonnant un air nouveau, car cet enfant, c'est un gamin de Paris.

Regardez maintenant le second : il frôle les bou-

tiques comme s'il cherchait un carreau cassé poulies dévaliser; examinez ce teint impossihle à décrire et détournez-vous avec dégoût : cet enfant perdu avant l'âge, c'est le voyou de Paris.

Le gamin de Paris fait des mots.

Le voyou de Paris fait la bourse, la montre et le mouchoir; le gamin de Paris est accessible à tous les bons sentiments, il est capable d'accomplir les plus belles actions.

Le voyou de Paris possède tous les vices et il est toujours prêt à commettre les plus grandes lâchetés.

Le 23 février 1848, un gamin de Paris voyant un garde municipal qu'on allait fusiller, se jeta dans ses bras et lui sauva la vie en s'écriant : « C'est mon père ! » Le même soir, un voyou de Paris rencontrant, près du Palais-Royal, un soldat blessé qui cherchait une retraite, lui brûla la cervelle avec un pistolet volé chez Lefaucheux.

Revenons au boulevard.

Enfin l'heure de l'ouverture des bureaux sonnait; un immense brouhaha s'élevait; les derniers arrivés voulaient passer les premiers ; aussitôt retentissaient des cris formidables : A la queue ! à la queue ! Puis c'étaient les cris des marchands qui voulaient se hâter d'écouler leurs marchandises :

— Limonade à la glace, fraîche et bonne ! qui veut boire! — Demandez le passe-temps de l'entr'acte!

— Fleurissez-vous, Mesdames, un sou la botte !

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— Ma Lelle valence, mon heau portugal ! — Sucre d'orge à la guimauve et au réglisse ! — Voulezvous une place moins chère qu'au bureau?. — Demandez le portrait de Paulin Ménier dans le rôle de Choppard! — Hilarante chansons nouvelles pour un sou !

C'était un vacarme assourdissant. En ([uelques minutes, hors les marchands, le boulevard était vide, la foule s'était engouffrée dans les théâtres; on n'entendait plus que le pas cadencé du municipal qui se promenait mélancoliquement et aurait bien voulu s'en aller aussi.

Une fois dans la salle, avant le lever du rideau, les spectateurs se mettaient à leur aise. On ne connaissait guère Céliq-uette, surtout aux galeries supérieures, chacun ôtait sa blouse, d'aucuns leurs souliers: puis si la toile tardait à se lever, c'étaient des cris, des chants à croire qu'on se trouvait dans un asile d'aliénés ou au Jardin-des-Plantes.

— La toile ou mes quat' sous ! — La toile ou j'en fais des faux-cols ! — L'embrassera ! l'embrassera pas! — Fermez donc vos boîtes, tas de mannequins ! — C'est pas toi qui la feras fermer, hé ! mu lie !

Puis tout à coup on entonnait le f*antique de Cliœur fidèle on à' Esprit saint ^ descendez en nous; d'aucuns lançaient des flèches de papier qui allaient s'entlammeraux lustres ou aux girandoles, d'autres crachaient sur les crânes chauves de l'orchestre ou

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jetaient des pelures d'oranges. Entin, les trois coups traditionnels étaient frappés par le régisseur, la toile se levait lentement, pendant que l'orchestre jouait l'ouverture avec force trémolos. Alors un silence solennel s'établissait, le public était tout à la pièce. Malheur à celui qui aurait interrompu.

Dans les entr'actes, les tiLis, toujours affamés, avaient le choix entre Madame Véfour ou la Mère Gras-Double ; toutes deux se tenaient dans le passage des Folies-Dramatiques. Leur spécialité consistait à vendre pour {\ii\\y;. sous un morceau de pain dans lc({ucl elles mcltaienL un morceau de gras-double rôti dans la poêle ; les plus riches allaient jusqu'à trois sous, alors, pour ce prix, ils avaient une saucisse plate. Dans le langage du Boulevard, cela s'appelait un cnlvircment de première classe.

Derrière les théâtres du Boulevard se trouvait la rue des Fossés-(hi-Temple, qui commençait place d'Angoulème pour aboutir faubourg du Temple. Vers minuit, cette rue présentait un curieux spectacle : une foule d'hommes, jeunes, vieux, gris, bruns, blonds, battaient la semelle en arpentant les trottoirs; ils attendaient ces « dames » à la sortie des artistes. Tandis que les amoureux transis se morfondaient, elles sortaient tranquillement par le boulevard. La mère Henri, qui tenait un petit débit de yiiîs à l'angle des rue3 de la Tour et des

Fossés- du-Temple, avait la clientèle artistique des théâtres d'en face. On y rencontrait Lebel, Williams, Hache et beaucoup d'autres, devenus célèbres à différents titres, qui buvaient fraternellement le demi-setier de l'amitié sur le modeste comptoir d'étain; comme, le vin était servi dans des verres bombés, les artistes criaient en entrant : Une bombe! s. v. p.

Lebel, qu'on avait surnommé la Jmnbe-de-laine, se distinguait dans la consommation des bombes; il faisait assaut avec Hache ; ce dernier était marchand au Temple. Dans les pièces patriotiques, le soir, il remplissait au Cirque les rôles de tambourmajor. Son rêve était d'avoir un rôle. A force d'intrigues, d'obsessions, il obtint de dire un mot dans une pièce de Laloue ; il devait dire h Najtoléon : (( Quel échec, mon Empereur ! » La langue lui fourcha, il avait oublié ! Alors, à tout hasard, il s'écria : « Ah! quelle ^/rc/^t^.' mon Empereur. » L'expression est restée; et, dans le langage populaire, lorsqu'on veut indiquer une grande pauvrelé, elle est employée.

Place d'Angoulème, à la naissance de la rue des Fossés-du-Temple, dans l'ancien hôtel du général Saint-Hilaire, M°'' iMorin, vers 1825, fonda un restaurant qui portait pour enseigne : Au Capucin du Marais. Il ne tarda pas à devenir célèbre, pas pour sa cuisine, mais pour les fêtes qu'y donnait le grand Chicard.

Toutes les petites actrices des théâtres des boulevards, qui logeaient aux environs, en étaient les danseuses assidues.

L'escalier, qui donnait accès aux salons du premier, était le plus spleiidide do Paris, dix soldats pouvaient y monter de front sans se gêner ; aujourd'hui, cet hôtel sert de magasin à un marchand de fer.

Théâtre-Historique

Les fondateurs de cette salle qui ne datait que du mois de février 1847, furent MM. Ardoin, Bourgoin, Hostein et Alexandre Dumas père. Tous quatre formèrent une Société au capital de quinze cent mille francs.

La salle fut construite en dix mois sur les plans de l'architecte De Dreux.

La pièce d'ouverture fut la Reine Margot. On y joua successivement les œuvres de Dumas; le Chevalier de Maison-Rouge obtint un immense succès.

Tout Paris a connu un vieillard à longue barl)e blanche qu'on rencontrait partout, toujours vôtu d'une longue robe, la taille entourée d'une ceinture de cachemire bleu et coiffé d'un bonnet d'astrakan. On ignorait son nom; mais, en raison de son costume, on l'appelait le Persan.

Mélomane enragé, il avait une stalle à l'année à l'Opéra, aux Italiens et à l'Opéra-Comique, ce qui

ne l'empêchait pas de fréquenter les autres théâtres.

Jamais lo Persan n'adressait la parole à qui que ce fût. Quand il s'agissait de payer son abonnement à rOpéra-Comique, il arrivait à l'ouverture de la saison, el au contrôle déposait sur le laireau un billet de 500 fr. Son abonnement expiré, le contrôleur le prévenait; sans souffler mot, il se rendait à sa stalle et, la première fois qu'il venait, il donnait à nouveau 500 fr.

Ce Persan éniginalique donna lieu à une scène des plus comiques.

Un soir de Carnaval , Alexandre Dumas avait invité du monde à diner; ensuite, lui et ses amis devaient aller finir la soirée au Théâtre-Historique. Gavarni eut la singulière idée de s'habiller comme le Persan; il s'était fait une tête, comme l'on dit, admirablement grimé, il eût trompé les plus clairvoyants. Comme le Persan, ne parlait jamais; quand il avait un mot à dire au contrôleur du théâtre, il le lui glissait dans l'oreille : l'illusion était complète.

Gavarni était sur le devant de la loge. Mais voilà (|ue quel(]ues minutes plus tard, le Persan entra et se plaça à côté de lui. Vous croyez que ce fut Gavarni le plus embarrassé? Erreur, ce fut l'autre. Ils se saluèrent gravement; les spectateurs de la galerie, du balcon, de l'orchestre, des loges les regardaient absolument intrigués. — Ils sont donc deux Persans? disait-on.

PAIUS OTBLIE

Les deux Persans s'examinaient comme les deux ours du vaudeville de Scribe, chacun des deux croyant avoir affaire au vrai. Ils ne l'étaient ni l'un, ni l'autre, La même pensée bizarre était venue à Gavarni et à un écrivain très gai alors, aujourd'hui un grave académicien,

Entin, ils se reconnurent et éclatèrent de rire tous les deux. Les loges firent comme eux et le rire, gagnant de proche en proche, devint général au point d'interrompre le spectacle.

Alors Alexandre Dumas, pour égayer encore la situation, annonça qu'il avait invité le vrai Persan et qu'il l'attendait.

Ce fut à qui des deux sosies courrait au plus vite vers la porte.

Le Thédtre-Histonque succomba en 18ol, La révolution de 18i8 avait tué l'entreprise.

Dans la salle de l'ancien Cirque, on avait installé un théâtre lyrique populaire qui avait végété pendant une année.

Scribe, qui s'intéressait à cette tentative, écrivit au Prince-Président pour lui demander l'autorisation de transférer le Théâtre- Lyrique du Cirque au Théàlre-Historique . Le Président de la République fit appeler Scribe.

— Quel avenir, croyez-vous, lui dit-il, peut avoir un Théâtre-Lyrique dans un quartier essentiellement ouvrier?

— Un grand, selon moi, répondit Scribe, qui

tenait à son idée. Cela moralisera le peuple, qui abandonnera petit à petit les cafés-concerts, les goguettes, et se familiarisera vite avec la musique des maîtres.

— Je sais bien, ajouta le Président^ que le peuple a rinstinct musical; il est possible que l'opéracomiquc réussisse en cet endroit, cependant j'en doute.

— Et pourquoi? fit Scribe.

— Mon Dieu... parce que, parce que... si je vendais des diamants comme Fontana, je n'irais pas m'établir au milieu des marchands de ferrailles (le la rue de Lappe !

L'autorisation sollicitée par Scribe fut néanmoins accordée par le président et le Théâtre-Lyrique ouvrit.

Sa grande époque fut la direction Carvalho.

On y entendit M'"" Marie Cabel et M. Meillet dans le Bijou perdu.

M. Montjauze dans Jaguarita.

W"" Borghèse dans les Dragons de Villars.

W"' Ugalde dans Gil-Blas.

W"'' Miolan, Vandenheuvel-Duprez et Ugalde dans les ISoces de Figaro.

M. Michot dans la Fée Carabosse.

M. Bataille dans V Enlèvement au sérail.

Et encore Marie Sass, Balanqué, Junca, Laurent et tant d'autres devenus célèbres.

C'est au Lgrique que, pour la première fois, au

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bénéfice Je Nelly, on entendit chanter le trio de Guillaume Tell en français par Tamberlick, Duprez et Baroilhet.

Le Prince Président avait eu raison de douter que le Théâtre-Lyrique pût réussir ; car, après douze années d'elTorts, de luttes terribles, M. Carvalho dut abandonner sa direction.

Mais cette tentative n'avait pas été vaine pour l'art, car M. Carvalho initia presque deux générations à des beautés musicales que, sans lui, elles n'auraient pas connues, en même temps qu'il révéla des artistes qui ont fait et font encore la gloire de l'école française.

Les Folies-Dramatiques

Ouvrirent le 22 janvier 1831, sous la direction d'un homme de lettres nommé Léopold ; plus tard la direction passa aux mains de M. Charles Mouriez, connu comme auteur dramatique sous le pseudonyme de'Valory. Le papa Dorlange, comme on l'appelait familièrement, était régisseur général. Il garda ce poste vingt-cinq ans et ne consentit à l'abandonner qu'à la condition qu'il resterait re^/^seur honoraire^ tout comme un notaire!

Le père Mouriez fit une grande fortune aux Folies-Dramatiques ; il avait la science d'attirer le public. La salle était malpropre, infecte, sans air, mal éclairée, les banquettes usées jusqu'à la corde

l'A m s OUBLIE

étaient rembourrées avec des noyaux de pèches, impossible de s'asseoir dans les stalles; ajoutez à cela des décors sales, déchirés; les acteurs habilles avec une parcimonie qui surpassait celle de Billion, de légendaire mémoire, mais la foule venait.

La raison était que ses pièces amusantes, pour la plupart, avaient pour interprètes des artistes tels que Christian, Levavasseur, Calvin, M'"'* Julia Baron, et Adèle qui rivalisait avec Alphonsine.

Quand le père Mouriez avait un insuccès, cela lui arrivait parfois, il tenait bon et jouait quand même la pièce cbutéc. Plus obstiné que le public, il savait bien que ce dernier avait l'habitude de son théâtre et qu'il viendrait quand même.

Ce curieux et unique directeur n'a pas heureusement fait école ; il est vrai qu'il trouva moyen de s'enrichir quand d'autres, comme Hostein et Marc Fournier, se ruinèrent pour avoir dirigé différemment.

Le Cirque (Théâtre-Impérial)

Le Cirque fut ouvert le 2 mars 1827, sous la direction des frères Franconi.

Ces habiles écuyers étaient originaires de Lyon. On lit dans le Moniteur du 14 avril 1791 : « M. Franconi, citoyen de Lyon, est arrivé avec ses enfants, ses élèves et trente chevaux. Il commencera ses exercices aujourd'hui, 14 de ce mois, à dix heures,

PARIS OUBLIÉ 2o

dans l'amphithéâtre de M. Astley, rue du Fauboiirg'-du-Temple. »

Astley avait, dès 1780, établi au n° 24, rue du Faubourg-du-Temple, un manège. En 1794, Franconi père succéda à Astley et transféra son spectacle, en 1802, dans le jardin de Tancicn couvent des Capucines; mais en 1809, il dut revenir au Faubourg.

Dans la nuit du 15 ciu 16 mars 1826 un incendie détruisit le Cirque-Ohjmpique et ruina les frères Franconi. Chose curieuse, on jouait : Y Incendie de Salins. C'est alors, qu'à force d'instances, ils obtinrent le privilège de faire construire le Cirque du boulevard du Temple.

Le Cirque avait la spécialité des pièces militaires. Toute la période Napoléonienne y passa : Bonaparte à Toulon, Y Histoire d'un Drapeau, etc. Une pièce qui eut un immense succès : Les Cosaques, dut sa vogue à Alexandre, qui jouait le rôle du conscrit Panel, et Paulin Ménier celui du sergent Durivau. On ne reverra de longtemps sur la. scène deux types militaires aussi réussis.

Dans le milieu de la pièce, Artus chantait une chanson dont le refrain était :

Quand l'étrauger ose envahir la France, Il faut danser à la voix du canon.

La salle entière accompagnait l'artiste ; je ne me rappelle pas avoir jamais vu pareil enthousiasme,

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