‹ Paris oubliéChapitre 8 sur 8 · LES RIVAUX DEUX-MEMES · texte numérisé non relu

LES RIVAUX DEUX-MEMES

Crimédie en un acte de Pigault-Lebnin.

Derval, MM. P. Leroux.

Florville, E. Gouget.

Dupout, C. Boudeville.

Mme Derval, M^f-sBlangy.

Lise, Aug. Brolian

A côté de représentations jouées par de vrais artistes appartenant au théâtre , il y en avait données par des amateurs ou des artistes de passage.

Une représentation qui a dû se fixer dans la mémoire de ceux qui y assistaient, fut celle donnée par un nommé Lambert.

Lambert était un pauvre diable de cabotin de province qui, d'insuccès en insuccès, avait fini par s'échouer dans un taudis de la rue Bellefond, où il avait ouvert un cours de déclamation dramatique.

Ses élèves étaient peu nombreux, et le payaient mal, peut-être pas du tout ; la misère, que nous nommons aujourd'hui misère noire, lui eût semblé I couleur de rose.

Il organisa à la Salle Chanteroine cette représentation pour se procurer quelques ressources. Pauvre Lambei t, quelle épopée !

Le grand jour était arrivé! Pendant qu'il usait &on temps à courir les rues et à grimper des étages pour placer ses billets, ses amis, les vrais, se préoccupaient des besoins urgents du grand premier rôle : la chemise d'abord ; en se cotisant, ils avaient pu réunir les quatre sous nécessaires, dont se contentaient les blanchisseuses de l'époque ; malheureusement, la blanchisseuse n'avait pas de chemise à Lambert.

L'heure allait sonner : que faire ? Il fallait cepen-

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dant entrer en scène; Lambert arrive, dans quel état ! mouillé jusqu'aux os, le chapeau déformé, aplati en accordéon, les bottes dégorgeant leur trop-plein, car seules s'étaient gavées, les gloutonnes !

Ses amis, toujours les vrais, sachant qu'un professeur doit faire vibrer les R... le conduisirent chez un fruitier qui tenait boutique en face et dont la femme confectionnait des pommes de terre frites excellentes; nouvelle cotisation qui produisit juste de quoi lui offrir un grand cornet de deux sous, plus un demi-setier. Ceci pour l'intérieur, restait l'extérieur : la bonne fruitière put fournir, en déchirant un faux ourlet de son jupon, une loque noire qui, habilement placée par ses mains, pouvait passer pour un col d'ordonnance, car le malheureux remplissait le rôle d'un colonel en retraite. Le mari prêta une vieille redingote qui lui servait le matin pour aller à la halle, et qui, soigneusement boutonnée, put passer; quant au pantalon et aux bottes, il fut impossible de parer à leurs exigences, ils restèrent ce qu'ils étaient.

Au dernier moment, on s'aperçut qu'il manquait la coiffure. Le concierge du théâtre dénicha un vieux bonnet de police de grenadier de la vieille garde ; ce bonnet de police était beaucoup trop grand et tombait jusque sur les épaules du colonel. Une dame, grâce à une épingle habilement placée, lit ce qu'on nomme yne pince. En somme, ça ne

se voyait que de profil ; c'était donc à LamborL à ne se montrer que de face.

Enfin, le rideau se lève. Il s'agissait d'un colonel pour lequel une dame du grand monde avait eu des bontés jadis ; des indiscrétions d'un ancien frère d'armes apprirent au mari que le colonel possédait des lettres fort compromettantes pour son honneur conjugal; le mari voulait s'en emparer; cela était d'autant plus facile que le colonel avait la fâcheuse habitude de les porter sur lui et de les presser continuellement sur son cœur ou sur ses lèvres.

;L,a situation se tend, le mari monte l'escalier; il n'y; a pas un instant à perdre, il faut brûler les lettres... Une jeune fille, conséquence des bontés de la dame, ne veut pas quitter son père adoptif.

Le colonel, impatienté, s'écrie en secouant convulsivement ses lettres : « Laissez-moi, j'ai besoin d'être seul ! » — Avec un peu de papier, dit un spectateur caché dans une baignoire.

L'effet fut foudroyant. C'était grossier, d'un esprit douteux, qu'importe ! La salle partit d'un immense éclat de rire. Le malheureux Lambert s'était levé comme mù par un ressort... Ses yeux foiiillaient la salle pour découvrir le loustic, ses grands bras battant Tair , ses enjambées fiévreuses le faisaient ressembler à un fantoche ; il se retourna pour cacher ses larmes. Alors on aperçut la fameuse pince ; ce fut le comble. Le pauvre homme vint à

l'A itis (lun LIÉ '.\-2li

ravant-scène. Quelques spectateurs comprenant qu'il voulait parler, demandèrent le silence; tant bien que mal on l'obtint. Lambert voulait crier à cette foule :

— Misérables! si ce n'était que mon pain que vous me voliez en ce moment, je vous le pardonnerais ; mais ce qui est infâme, c'est que vous me déslionorez ! Yous êtes des brigands !

Il porta convulsivement la main à son fronl, le mouvement fit sauter l'épingle et sa tête s'engoullVa dans Je gigantesque bonnet de police juste au moment où il allait parler.

Cette fois, c'était fini, bien fmi.

Le public se roulait sur les banquettes, les femmes se tenaient le ventre, l'hilarité atteignait les proportions de la folie; quand tout à coup du fond du parterre, s'élevèrent des cris de fureur, un remue-ménage extraordinaire s'exécutait dans les loges; toute une famille voulait fuir en cherchant un escalier discret; les contrôleurs montaient quatre à quatre les vingt-deux marches qui séparaient le rez-de-chaussée des galeries, enfin les autorités étaient sur pied ; tout cela, parce (jue une petite fille d'une douzaine d'années, placée dans la première loge de face, avait ri jusqu'à s'oublier... La construction étant élémentaire, les plafonds veufs de tout plâtrage, le parquet mal joint n'avait pu protéger les spectateurs du dessous, et à l'étonnement causé par une douche chaude avait succédé

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les cris de fureur des femmes qui voyaient leurs chapeaux et leurs roLes compromises.

Le Waterloo était complet.

Pauvre Lambert, on dut le reconduire chez lui, malade, il mourut peu de temps après.

Le Théâtre C hanter eine vécut environ une quinzaine d'années, jusqu'en 1852, époque vers laquelle mourut son propriétaire, le père Grommaire. Il fut exproprié pour faire place à l'immense immeuble qui existe actuellem^ent.

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