AVERTISSEMENT
C'est au seuil des ateliers couverts de chaumes, c'est de la bouche de pauvres rapins ignorant l'art de peindre que j'ai recueilli cette touchante et naïve légende :
Les documents écrits manquent sur la vie de ce grand homme, il est aujourd'hui certain que la Porte Ottomane fort compromise par les révélations qui auraient pu en résulter, les a fait anéantir; on a même été jusqu'à prétendre que l'homme au masque de fer n'était autre que Jean Belin que le gouvernement aurait livré au grand Turc en échange d'Abd-el-Kader. Mais il n'y a aucune preuve de ce fait.
La tradition orale a seule conservé quelques
l8 PARIS-PALETTE
traits de cette vie si féconde en grands enseignements, c'est ce qui explique les ine'vitables, mais déplorables lacunes qui coupent le récit. Ainsi au retour de Jean Belin d'Italie, on ne trouve plus trace de son chapeau. On a bien cru découvrir, il y a quelques années, sur la cime du Mont- Blanc, une plante qu'on a dit être ce chapeau, mais l'analogie des mots : plante et chapeau aura causé cette erreur.
Le portrait de Jean Belin a été pris sur une estampe du temps qui le représente à une revue, en grenadier de la garde nationale avec un très grand nez. Je me rappelle cependant avoir connu dans ma jeunesse, un bon vieillard, très lié jadis avec Jean Belin, qui m'assurait lui avoir vu un très petit nez, ce qui ferait présumer qu'il en avait un pour les grandes solennités et un autre dans l'intimité. J'ai cru devoir conserver le nez des dimanches, parce que je l'ai retrouvé dans le buste de Jean Belin, actuellement au foyer des Ombres du Chat Noir.
Jean Belin, peintre français, naquit à Venise, à l'âge de quatre ans, de parents pauvres mais voleurs, quoique charcutiers.
PA RIS-1'ALETTE I9
Dès rage de dix-huit mois il peignit à fresque les murs de sa ville natale.
Frappés de ses étonnantes dispositions pour la peinture, ses parents l'envoyèrent au diable, où il ne tarda pas h faire de rapides progrès dans la peinture d'histoire.
Il se fit bientôt connaître par une toile de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste, qui fut présentée à toutes les cours d'Europe et entre autres à la cour des fontaines, où il fut refusé par un jury éclairé et impartial quoique académique.
Ce tableau fut chaudement accueilli par TAcademie de Pontoise, qui en vanta le coloris et reconnut qu'il n'avait pas été fait sans dessin.
Frappé des étonnantes dispositions de Jean Belin, l'Académie de Pontoise lui donna d'excellents conseils et l'envoya à Rome pour s'y perfectionner dans l'art de la peinture.
Couvert de gloire et d'une redingote neuve, Jean Belin prit sous son bras son tableau de 75 pieds dô haut sur 18 pouces de large et partit, en gardant pour l'Académie de Pontoise, une profonde reconnaissance, sans compter une foule
d'autres du Mont-de-Piété dont il n'avait pu se de'faire.
A peine arrive' à Rome, il fit la connaissance du célèbre Raphaël et devint son meilleur ami; six mois après, de'voré d'ambition et saisi de la soif des voyages, Jean Belin traversa le Pont- Euxin en donnant deux sous à l'invalide, et, ayant franchi les Échelles du Levant qu'il tira après lui, il alla frapper à la Porte ottomane qui se reposait sur un divan.
— Pan 1 pan ! fit Jean Belin.
— Qui est là ? dit la Porte en bâillant.
— C'est moi, Jean Belin, auteur de la décollation de saint Jean-Baptiste, tableau capital, non parce qu'il a été peint, mais parce que, ayant 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, il enfonce Rubens, Raphaël et le Dominiquin, qui n'ont pas inventé les madones Vert-Pomme.
— Fichtre, dit la Porte, assieds-toi, Jean Belin. ■ — Oh ! merci je ne suis pas fatigué !
— Prends une pipe, alors.
— Oh ! merci, je n'ai pas envie de fumer.
— Assieds-toi^ alors.
— Mais puisque je ne suis pas fatigué.
PARIS-PALKTTE 21
— Prends une pipe.
— Mais puisque je n'ai pas envie de fumer.
— S'il en est ainsi, assieds-toi et prends une pipe.
La Porte ayant considéré le tableau de 7 5 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste, lui demanda avec une bonté toute paternelle :
— Dis-moi, Jean Belin, as-tu jamais vu décoller ?
— Peu.
— Pst, Roustan, fit la Porte, qu'on m'amène un esclave, et qu'on le décolle sous nos yeux.
Ayant décollé l'esclave^ la Porte l'ayant fait recoller ajouta :
— Maintenant que tu as vu comment on décolle, va retoucher ton tableau, et si j'en suis content, je te commanderai deux écrans de cheminée.
Jean Belin reprit son tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large représentant la décollation de saint Jean-Baptiste et s'en alla dans l'état de gêne le plus complet vers celui de ce nom.
Grâce au caractère tout particulier de ses productions, il put vivre de son talent en mangeant ses croûtes.
Après avoir retouché son tableau de yS pieds de haut sur 18 pouces de large, repre'sentant la décollation de saint Jean-Baptiste, il retourna vers la Porte ottomane. La Porte examina pendant quinze jours l'œuvre de Jean Belin; puis, l'ayant invité à déjeuner, lui demanda s'il voulait prendre quelque chose ?
— Je prendrais bien un couvert à filets, avec un idem de bœuf aux champignons, dit Jean Belin.
La Porte sourit à cette réponse naïve; puis ayant réfléchi quelque temps, elle dit à Jean Belin :
— Oh ! artiste, parle sans détour, as-tu jamais vu décoller ? une fois ce n'est pas assez î Pst ! Pst, Roustan^ qu'on m'apporte l'esclave recollé et qu'on le redécolle !
Cette fois, Roustan n'eut qu'à présenter une prise à l'esclave qui perdit la tête en éternuant.
— Maintenant que tu as vu comment on décolle à la Porte, prends celle de la rue et quand
paris-i>ali:tt}: 23
tu auras retouche ton tableau je te ferai une commande de deuxcents cartes'de visited'après nature.
Jean Belin reprit sous son bras son tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la de'collation de saint Jean-Baptiste, remonta les Échelles du Levant et revint en France, où, ayant été obligé de mettre sa montre en gage, il se logea, pour remédier à cet inconvénient, dans le département de l'Eure,
Après avoir pioché pendant trois ans, Jean Belin prit l'omnibus pour Gonstantinopie, et alla trouver la Porte, qui, depuis sa dernière visite, avait bien été secouée par les janissaires.
— Te voilà donc de retour, ô Jean Belin, fit la Porte. Depuis ta dernière visite, j'ai eu bien des peines pour une Porte seule, mais puisque te voilà, chassons ces tableaux peu agréables et voyons le tien. J'espère cette fois que j'en serai content et que je pourrai t'inonder des torrents de ma munificence.
La Porte resta quinze jours en .contemplation devant le tableau de Jean Belin, le seizième, la Porte le fit mander et s'entr'ouvrit à lui en ces termes :
— Dis-moi, mon cher Jean, sans blague, as-tu jamais vu de'coller, mais décoller sans colle ^
— O Porte, re'pondit Jean Belin, aussi généreuse que bien élevée, voilà deux fois que tu régales ton serviteur de ce spectacle.
— Ce n'est pas trop, mon cher, écoute :
L'observation est la mère du talent.
Le temps est un grand maigre.
Souviens-toi que tu as encore une réputation à te faire et que bonne renommée vaut mieux que cinq Turcs dorés.
N'imite pas ces rapins qui s'attaquent à un grand sujet comnie une corneille qui abat des oies.
Fixe-toi quelque part, tu sais que bière qui coule n'amasse pas mousse.
Surtout fuis la mauvaise compagnie, car la carpe sent toujours le hareng.
Ne sois pas trop orgueilleux dans tes compositions.
Compte toujours sur mon amitié, je suis comme le lièvre, je meurs ou je m'attache.
Après ce sage discours, la Porte dit à Jean Belin :
— Puisque tu m'assures que tu as déjà vu dé-
PAIUS-PALHTTE 2$
coller, je vais dire à Ivoustaii de m'apportcr un esclave et de le décoller sous nos yeux.
Roustan ayant exécuté les ordres de son maître, celui-ci dit à Jean Relin :
— Maintenant que tu as vu décoller, va retoucher ton tableau et dans trois ans, si je suis content, je te ferai une commande digne de ton talent: tu me peindras Zuteika, ma levrette, dans le moment où elle se dit à elle-même en voyant sa pâtée : j'aimerais mieux autre chose 1
Jean Belin, renonçant à faire fortune à Constantinople, reprit son tableau de yS pieds de haut sur i8 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste, résolu à s'aller fixer dans sa patrie.
Mais en gravissant les Alpes, il fut arrêté par des négociants calabrais qui lui dirent :
— Qui êtes-vous?
— Je suis Jean Belin, auteur d'un tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste.
Touchés de ce discours, les brigands — car c'en étaient — le dépouillèrent complètement et le laissèrent évanoui. Les fraîcheurs du matin
l'ayant rappelé à lui, Jean Belin se traîna avec peine à l'auberge la plus voisine, au Soleil-d'Or, disent les uns, au Lion-d'Or, disent les autres, au Chariot'd'Or, au Pilon-d'Or ou aux Deux Éléphants, personne n'en sait rien — là, il demanda un poulet rôti. L'aubergiste, étonne de tant de prodigalités de la part d'un inconnu aussi mal vêtu, lui demanda qui il était ?
— Je suis Jean Belin, auteur d'un tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste.
L'hôtelier envoya chercher la garde qui le conduisit en prison... Nu, pourrissant sur la paille humide des cachots, il pleura amèrement.
Dans son cachot, il y avait deux autres prisonniers: « qui étes-vous ? )> lui demanda Tun d'eux.
— Je suis Jean Belin, auteur d'un tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste.
Ses compagnons d'infortune le jetèrent dans un grand trou. Jean Belin tomba trois jours et trois nuits, sans boire ni manger.... Le quatrième jour^ il se retrouva dans sa ville natale, n'ayant perdu que son chapeau et ses illusions.
PARIS-PALKTTI- 27
Ln, toute reflexion faite, il se rasa et renonçant h la peinture, comme h un art de peu d'agre'ment, il ouvrit un débit d'allumettes chimiques.
Grâce à son économie, il acquit en peu de temps, du ventre et une fortune considérable, dont il jouit jusque dans un âge très avancé, il légua en mourant, à sa ville natale, son tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large, représentant la décollation de saint Jean-Baptiste, ses dernières paroles furent celles-ci :
« Un bon bien vaut mieux que deux Ribera ! »
La légende de saint Jérôme est aussi amusante que celle de Jean Belin :
Dans une petite ville du Midi, il existait une antique église, dédiée à saint Jérôme, mais comme les habitants étaient pauvres, rnalgré les quêtes nombreuses et les prodiges d'économie accomplis par le conseil de fabrique, le curé n'avait jamais pu parvenir à réaliser la somme nécessaire pour doter le maître-autel d'un tableau représentant saint Jérôme, le patron de l'église.
Un jour, le curé avait réuni à sa table le maire^ le premier et le deuxième adjoints, tous trois cultivateurs ; la conversation roula naturellement sur l'image du malheureux saint. Le premier adjoint dit qu'il connaissait un peintre parisien qui avait beaucoup de tableaux et qui ne prendrait pas cher. Le maire et ses deux adjoints convinrent d'aller à Paris. « Surtout n'oubliez pas, leur dit le curé, qu'il faut que saint Jérôme soit bien ressemblant et qu'on voie la grotte. » Ils partirent et, moyennant douze cents francs, le peintre leur promit un saint Jérôme de grandeur naturelle, qu'il s'engagea à leur livrer le jour de la fête patronale. Ils revinrent annoncer la bonne nouvelle au curé, ce dernier s'empressa de prévenir son évêque, puis se mit en devoir de préparer une réception solennelle au fameux tableau. Un mois environ avant l'époque fixée, le curé dit au maire et à ses adjoints :
— Si vous alliez à Paris juger par vous-mêmes si le tableau est bien.
Ils partirent à nouveau.
Dans l'atelier du peintre, ils virent la toile; elle
l'AKlS-PALi:'!"!!-: l^)'
représentait une épaisse Torèt, avec une allée au milieu, le saint se promenait, lisant son bréviaire.
— Mais, dit le maire, M. le cure vous avait recommande une grotte, je ne la vois pas.
— C'est vrai, dit le peintre, seulement, pour douze cents francs, je ne pouvais vous peindre une grotte.
— Combien donc que ce serait ? dirent en chœur le maire et les deux adjoints.
— Quatre mille francs^ re'pondit le peintre. Les trois hommes se consultèrent et finalement
promirent la somme demandée, à condition toufois, que le peintre livrerait sa toile, huit jours avant la fête, c'est-à-dire dans trois semaines.
Le jour venu, le cure' et les deux adjoints débarquaient chez le peintre, ils examinèrent le tableau. Le curé inquiet, cherchait, sans pouvoir le découvrir saint Jérôme ; à la place où se promenait le saint, le peintre avait peint une superbe grotte.
— Mais, où donc est le saint, dit le curé au peintre.
— Dans la grotte, répondit celui-ci.
— Ah! ça c'est vrai, crièrent d'une voix unanime les trois édiles ; il y a trois semaines, nous avons vu saint Jérôme se promener sous les arbres, il faut bien qu'il dorme !
Aventure d'un panneau. — Trop large et trop long. — L*employé des pompes funèbres compatissant. — Trop tard. — Une lettre de recommandation. — Une course fantastique. — Le directeur des Gobelins. — Avez-vous froid ? — Une galerie de croûtes. — Le directeur des Beaux-Arts. — Une protection platonique. — Aux Buttes-Ghaumont. • — Une absinthe et pas de soupe. — Le cordonnier et sa dame. — Opinion du gouvernement. — Un tableau naturel. — Le chapelier amateur. — Un Meissonnier pour vingt francs, — Vous n'êtes qu'un muffle.
Les heureux ne s'imaginent pas les prodiges que font pour vivre, ceux qu'une vocation irre'sistible pousse vers les arts, surtout vers la peinture. Tant qu'il y a à mettre au clou, la tante toute pingre qu'elle soit, constitue une ressource, tant qu'il y a un vêtement ou un bibelot quelconque à basarder, le brocanteur est là, il marchande, rechigne, discrédite la valeur des objets qu'on lui offre, il flaire la misère, il rogne tant qu'il peut le
morceau de pain du pauvre diable qui lui vend ses dernières guenilles, parfois ses derniers souvenirs.
Un peintre, aujourd'hui célèbre, avait sa femme malade, phtisique au dernier degré' : plus un sou pour le médecin, pour le pharmacien, pas de feu, pas de lumière ; dans la mansarde, plus que le lit dans lequel agonisait la malheureuse, enveloppée d'un drap de coton, en loque. Trois petits enfants, glacés, mourant de faim, pleuraient silencieusement dans un coin, pelotonnés les uns contre les autres, comme une nichée d'oiseaux. Le père contemplait ce tableau navrant d'un œil découragé ; il arpentait fiévreusement le taudis, s'arrètant par intervalle pour jeter un regard sec sur
Tagonisante ; il ne pouvait plus pleurer Tout à
coup on frappa à la porte; c'était un normand, propriétaire d'une vacherie voisine qui, ayant entendu parler du peintre et de sa misère, venait lui demander de lui peindre une vache pour son enseigne ; le peintre accepta et bâcla à la hâte ce travail inespéré. Comme il tendait la main pour en" recevoir le prix le normand lui dit :
— Nous sommes quittes; depuis deux mois votre gamine prend du lait à crédit.
IWKIS-PALl-TTI' 35
Désespère de voir lui écliappcr cette ressource suprême, il allait partir lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur deux immenses panneaux en acajou, qui avaient dû appartenir à un lit.
— Que faites-vous de cela, dit-il au normand.
— Rien, répondit ce dernier. Prenez-les, ajoutât-il dans un accès de générosité inusitée, je suis content de votre travail.
Le peintre se chargea des deux panneaux qui mesuraient i"^,2o de large sur im,6o de haut.
Aussitôt chez lui, il se mit à peindre; oh ! ce ne fut pas long, les petits pleuraient si fort et la malade appelait du secours si douloureusement. Il s'aperçut, son travail terminé, qu'il n'avait pas tenu compte de la hauteur du panneau eu égard à sa largeur, le ciel était trop haut. Il pria un menuisier, son voisin, de donner un trait de scie, au panneau. Alors ce fut le contraire, il était plus large que haut, le ciel était trop bas, nouveau trait de scie. Finalement, après plusieurs opérations de ce genre, le panneau ne mesurait plus que o^ôo sur o"7o. Il se remit au travail et peignit un paysage ; à gauche, une vieille église, avec son clocher effrité à moitié en ruines ; à droite, une
meule de foin, à l'ombre de laquelle dormaient des moissonneurs.
Il prit son panneau sous son bras et courut chez son encadreur, un brave homme qui connaissait la misère et venait quand il le pouvait en aide aux artistes.
— Je voudrais un cadre, dit le peintre, mais je suis sans le sou ; vous viendrez avec moi chez le marchand de tableaux, vous toucherez votre argent.
— Volontiers, re'pondit l'encadreur.
Aussitôt il se mit à la besogne, en un clin d'œil^ elle fut terminée. Au moment de fixer le cadre au panneau, l'encadreur fit remarquer au peintre que le panneau bombait.
— Ce n'est rien, dit le peintre, je vais le redresser.
Il prit le panneau, l'appuya sur sa poitrine, un coup sec se lit entendre, le panneau venait de se briser par le milieu : l'église d'un côté, les moissonneurs de l'autre.
A ce dernier coup, le pauvre garçon ne put retenir ses larmes ; l'encadreur qui avait compris, pleurait aussi ; le peintre partit et erra une partie
PAKIS-PALETTE 37
(le la nuit, son panneau brise sous le bras. Après avoir marché à l'aventure, il se trouva près de la mairie des Ternes (il habitait Vincennes). Tout à coup, il se sentit frapper sur Tèpaule.
— Que diable faites-vous ici à pareille heure ? lui dit le passant.
— Je vais chez mon marchand de tableaux, lui répondit machinalement l'artiste.
— Voyons ce que vous avez de beau ?
Ce disant, le passant, qui était un employé des pompes funèbres, que l'artiste connaissait de vue, prit les débris du panneau et s'approcha d'un bec de gaz pour les regarder.
— Voulez- vous me vendre celui-ci ? fit-il en désignant le morceau sur lequel était peinte Téglise.
Le peintre, ahuri de cette proposition, ne savait que répondre : il était suffoqué, ses yeux allaient alternativement de son débris de panneau à son interlocuteur, enfin il balbutia : oui. Alors il se sentit glisser deux louis dans la main ; il se sauva comme un fou, sans remercier, jetant l'autre morceau du panneau à un balayeur, puis courut tout d'un trait chez lui : il gravit les cinq étages, quatre
h quatre, il poussa la porte de la chambre.... La malheureuse était morte tenant la main de son aînée, et les enfants criaient : maman, maman, j'ai bien faim.
Il était trop tard ; l'argent retourna aux pompes funèbres !
— Vous seriez bien aimable de me recommander à votre père ! disait un jour, un jeune peintre, à la fille d'un directeur des Gobelins. « Volontiers ! » répondit-elle. Elle donna la lettre, et voilà le pauvre diable, parti de chez lui, en plein hiver, par une pluie battante, sans parapluie, portant sous son bras un tableau enveloppé dans un journal.
Il habitait Asnières, il y avait loin pour arriver aux Gobelins.
Quand il arriva, ses souliers avaient bu tout leur saoul, l'eau avait réduit le papier qui abritait la toile à l'état de bouilHe, son paletot imprégné de pluie, égouttait sur ses talons et lavait la boue sur son pantalon effrangé, son chapeau informe ressemblait à une éponge ; il n'avait pas mangé depuis la veille et crevait de faim ; il sonna à la
PAKis-PALi:i ri; 39
grille, le concicr£;c lui répondit : « ki première allée à tranche, au fond, la deuxième à droite, » il suivit ces indications, mais ne rencontra personne ; après avoir cherché, frappe, ouvert, fermé plusieurs portes, il arriva enfin devant un pavillon ; un homme chaudement enveloppé surveillait des Auvergnats qui rangeaient des montagnes de bois; rhomme, c'était le directeur des Gobelins.
— Monsieur, lui dit le peintre, j'ai une lettre de recommandation pour vous.
— Bien, mon ami, attendez-moi quelques instants.
Un quart d'heure, une demi-heure, une heure se passèrent, et le pauvre garçon attendait toujours, grelottant, sous la pluie qui ne discontinuait pas.
— Vous avez peut-être froid ? lui dit le directeur.
Le malheureux n'osa répondre : oui !
Enfin, après deux heures de pied de griie^ le directeur l'emmena dans son atelier. «Voyons votre lettre, » lui dit-il. Après lavoir lue, il ajouta : « Montrez-moi votre toile ? »
Le peintre croyait que la lettre avait produit
son effet : il voyait déjà en perspective une soupe à la viande et des souliers d'occasion ; le prodigue pensait même à prendre Tomnibus.
Le directeur examina le tableau, qui représentait un intérieur de maréchal-ferrant, avec deux magnifiques percherons attachés à la porte. <( Bien, bien, jeune homme », lui dit-il .., et il le lui rendit.
— Ah ! à propos, ajouta-t-il, moi aussi, je suis peintre ; je vais vous montrer mes œuvres. -
£t, aussitôt, il le conduisit dans un petit salon, où il lui fit voir une quantité de toiles plus mauvaises les unes que les autres, un amas de croûtes à réjouir un marchand de chapelure.
— Gomment trouvez-vous cela, mon ami ? dit-il au pauvre diable.
Ce dernier ayant toujours en perspective la bienheureuse soupe trouva tout ce qu'il voyait magnifique, splendide, merveilleux; il ne tarissait pas en admiration.
Enfin, après une grande heure, le directeur lui dit :
— Voyez-vous, moi, je n'achète pas de toiles, je vais vous donner l'adresse d'un marchand de
PARIS-PALKTTK 4I
tableaux, avenue de l'Opéra ; vous irez de ma part.
Il allait lui écrire un mot sur sa carte lorsqu'un domestique annonça : Monsieur le Directeur des Beaux-Arts. Le peintre se recula discrètement, dans l'angle d'une fenêtre, et les deux directeurs se mirent à causer de leurs petites affaires. La conversation dura encore une heure. Tout à coup le Directeur des Gobelins se souvint du peintre ; il l'appela et le présenta au Directeur des Beaux- Arts; ce dernier examina la toile et la trouva parfaite.
— Ce jeune homme m'est chaudement recommandé, dit le Directeur des Gobelins.
— Ah ! bien, je vais faire quelque chose pour lui.
Cette fois le peintre vit défiler devant lui tout un cortège de côtelettes, une omelette au lard, un repas pantagruélique. Le Directeur des Beaux- Arts continua :
— ... Oui, je veux faire quelque chose pour vous, dit-il au protégé; je vous donnerai la date des concours et des expositions !
Désappointé, le peintre prit congé du Directeur
des Gobelins. Ce dernier ne pensa plus à la carte pour le marchand de tableaux.
Une fois dans la rue, il retrouva la pluie, mais pas la moindre soupe. Alors il se souvint qu'il avait un ami, architecte à Belleville, qui, chaque soir, allait au café des Buttes-Chaumont, en compagnie de riches industriels du quartier; cet ami lui avait déjà fait vendre quelques toiles. Il se mit bravement en route; arrivé au café, Tami lui offrit une absinthe, dont il n'avait guère besoin, puis il le présenta à un marchand de chaussures, riche à millions ; celui-ci examina la toile, la trouva bien, et, finalement, il demanda à aller consulter sa dame.
Une -demi-heure plus tard il revint.
— Eh bien ? fit le peintre anxieux.
— Ah ! voilà, répondit le cordonnier, mon gouvernement n'en veut pas; comme j'ai été forgeron, cette toile lui rappellerait de mauvais souvenirs, et puis, a-t-ellc ajouté, nous n'avons pas besoin de tableaux; je n'ai qu'à ouvrir la fenêtre de mon salon qui donne sur le parc des Buttes-Chaumont et pas un peintre n'est foutu de t'en faire un semblable.
PARIS-PALKTTK ^1,
Nouvelles pérégrinations. Le peintre et Tarchitectc descendirent les hauteurs de Bellevillc et allèrent au café des Deux-Hémisphères; là, ils comptaient trouver un chapelier amateur, qui achetait toutes sortes de peintures. Ils rencontrèrent le chapelier ; nouvelle absinthe; on lui montra la toile; après l'avoir examinée, il la rendit en disant :
— Je n'en veux pas, ce n'est pas peint comme Meissonnier.
Le peintre, emporté par la faim et la colère, lui arracha sa toile des mains.
— Si je ne peins pas comme Meissonnier, vous parlez comme un muffle, dit-il au chapelier.
Puis il retourna à Asnières l
Bon enfant, mais dcbineiir. — [.a crémerie Notre- Dame-de-Lorette. — Le restaurant l.afhtte. — Le café Larochefoiicauld. — Armand Barthet. — Une conversion ratée. — La mère Clarisse et le roi Gambriniis. — M. Feyen-Perrin. — Laplace. — La Grande Pinte. — L'Abbaye de Thélème. — Tanzi et Gargantua. — Un chien qui craint les rhumes de cerveau. — La dame qui noircit Targenterie. — Une toile qui porte le deuil. — Mathon et Gibon. — La brasserie Charles. — Le café Coquet. — L'évéquede Mêlé-Cassis. — Le cabaret du Chat-Noir ; ses habitués; ses amis. — Alphonse Allais. — Le café du Rat- Mort ; son origine.— La Nouvelle Athènes; ses habitués. — L'état-major de la garde nationale. — Peau de lapin.
Le peintre est bon enfant, rond, sans façon, il a le cœur sur la main ; quand un malheureux sonne à sa porte, son cœur répond toujours : présent. Sa famille est grande, mais... il y a un mais, le peintre est né débineur, et s'il a de la tendresse pour les orphelins ou les veuves de ses confrères
morts, tant que ses confrères sont vivants, il est impitoyable; c'est dans les cafe's où se rassemblent les peintres qu'il faut entendre cela :
— Un tel, quel gniaf, pas de talent, pas de dessin, pas de couleur.
Il va sans dire qu'un tel est absent, mais aussitôt qu'il fait son entre'e toutes les mains se tendent vers lui :
— Tiens, bonjour ma vieille, ta dernière toile e'tait rudement peinte, quelle patte.
Bref, on le couvre de fleurs.
Un autre s'en va, un tel recommence la scène jusqu'à temps qu'il n'en reste plus qu'un; ce dernier fidèle à Thabitude, demande au garçon les journaux à images et se donne le plaisir de débiner les dessinateurs qu'il ne connaît pas.
La majorité des peintres, grands ou petits, ont l'habitude du café; après la journée, ils abandonnent couleurs et pinceaux et s'en vont dans des cabarets spéciaux. Cette habitude a deux raisons : se distraire, et, comme je viens de le dire, savoir ce que pensent les confrères.
Il y a une trentaine d'années, il n'existait que
PARIS-PALI-'I'Tl- .|9
cinq ou six de ces cabarets; ils n'étaient connus que des initiés, les gens du quartier n'osaient s'y hasarder, de crainte des « blagues ».
Certains de ces cabarets ont laissé des souvenirs vivaces chez beaucoup de peintres : le souvenir des jeunes années envolées, années d'espérance pour les uns, années de souffrances et de misères pour les autres.
La crémerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette était toute tapissée de tableaux et d'esquisses ; chaque client y avait apporté son contingent, il y avait des œuvres de valeur.
Le restaurant Lafhtte, rue Saint-Benoît, avait pour habitués les élèves de l'Ecole des Beaux- Arts ; ils n'y venaient que pour déjeuner ou dîner; mon ami Lamquet, un homme grave aujourd'hui, me communique ses souvenirs sur cet endroit curieux :
Les deux grandes pièces qui composaient le restaurant Laftitte n'avaient pas un coin de mur qui ne fût couvert d'une ébauche ou d'une toile souvent très poussée.
Plus d'une fois, Técot du client avait dû être payé avec de la toile peinte, et le patron avait
rarement fait une mauvaise affaire, car il y avait là des œuvres de valeur et signées de noms devenus célèbres.
La décoration de ces salles se faisait par agrégation successive.
Cela commençait par un petit panneau, un coin de paysage, une étude de nu, et, finalement, d'entraînement en entraînement, on arrivait jusqu'aux grandes machines. Tout était accroché un peu au hasard, comme au Salon, selon la grandeur des toiles et leur arrivée. Une Vénus étalait ses formes appétissantes^ roses et blanches, à côté d'une étude d'aloyau, un Gaton drapé dans son péplum regardait avec sévérité une grisette effrontée qui lui faisait vis-à-vis. ,
Chez Laffit.te, les moindres choses étaient à l'avenant des murailles : les moutardiers avaient été modelés par un futur prix de Rome, le tronc où les garçons mettaient les pourboires était un vieux pot de Rouen, le cadre des menus avait été dessiné par un élève de l'Ecole d'architecture. La séduction particulière de cet endroit venait en partie de ce que la décoration n'était pas combinée pour attirer les passants badauds par des étrangetés tapageuses.
PA Ris-PALi: 1 ri-: 5 1
I.a crùmeric i\c la rue Notrc-Damc-dc-Lorctic et le restaurant LalVittc ont disparu depuis Ic^ni,'temps, et les objets d'art qui ornaient ees deux cabarets originaux ont été vendus aux enchères.
Le cafë Larochefoucauld, situé dans la rue de ce nom, en face le marché, est un des plus anciens et des plus connus. Y passèrent : MiM. Cormon, Gervex, Fauvel, le frère du célèbre docteur, Rochegrosse et un grand nombre de modèles.
Armand Barthet, l'auteur du Moineau de Les-
bie, y buvait chaque soir, en compagnie de peintres devenus illustres, de l'absinthe à plein verre, noyant son admirable intelligence dans la a correspondance pour Charenton ».
Le malheureux y réussit sans effort.
Interné, comme alcoolique, dans un hôpital de fous, sa fin résuma sa vie.
La sœur qui le soignait, voyant sa fin prochaine, usait tous ses raisonnements pour lui démontrer qu'il devait se réconcilier avec Dieu, avant de mourir ; Barthet résistait ; cette obstination faisait le désespoir de la pauvre fille; enfin,
un soir, sentant que c'était fini, il appela la sœur, celle-ci s^empressa d'accourir au chevet de l'agonisant.
— Vous vous repentez, mon frère, lui dit-elle, vous faites bien, la vie pour vous sera meilleure là-haut.
— Oui, ma sœur, je me repens...
— Allons, un peu de courage, je vais appeler Taumônier.
L'aumônier arriva.
— Vous vous repentez, mon ami, dit-il à Barthet ; entre gens comme nous, je ne vous demande pas de confession, exprimez-moi simplement vos regrets de la vie un peu légère que vous avez menée.
— Je me repends et je regrette...
— Bien ! bien ! Dieu vous entend, continuez. La mort approchait. Barthet parlait à peine, le
prêtre se pencha :
— Que regrettez-vous, mon ami ?
— Je regrette, râla le moribond, de n'avoir pas fait verser mon absinthe plus forte, c'est une leçon pour là-haut !
Et il mourut.
PAKIS-PALHTTlL 5
La brasserie de la mère Clarisse, rue Jacob, portait pour enseigne : Au roi Gambrinus, le bonheur de la mère Clarisse n'ctail pas complet, elle avait bien le vocable, mais la peinture manquait ; il lui fallait à tout prix Tapotheose du grand Gambrinus.
Elle avait pour client fidèle le peintre Feyen- Perrin, bien jeune alors; elle le pria, le supplia, enfin l'artiste consentit à re'aliser le rêve de la mère Clarisse, il peignit le roi Gambrinus, dans l'attitude du Christ, entouré de ses disciples.
C'était un véritable tableau qui fit longtemps l'admiration des connaisseurs et des artistes.
Plus tard, M. Feyen-Perrin, arrivé à*la réputation, désira ravoir son tableau, il mit tout en œuvre pour amener la mère Clarisse à le lui rendre, cette dernière s'y refusa avec énergie.
En 1886, la mère Clarisse mourut, le roi Gambrinus fut enlevé ; où est-il ? Peut-être nos petitsfils le retrouveront-ils un jour dans un grand musée !
Depuis la guerre de 1870, le nombre des brasseries fréquentées par les artistes est considérable.
Un des premiers qui eut l'ide'e de monter un établissement dans lequel pourraient se re'unir tous ceux qui s'occupent d'art, fut M. Laplace; il ouvrit sa boutique avenue Trudaine, entre la rue des Martyrs et la rue Lallier et prit pour enseigne : A la Grande Pinte. Il débuta par régaler à l'œil quelques bonshommes, peintres ou soi-disant tels, qui garnissaient l'établissement. C'étaient des figurants. Quelques-uns lui peignirent des toiles qui furent accrochées au mur. Le pauvre Gill peignit le Moulin de la Galette, Il trônait, là, entre une pile de bocks et un essaim de filles qui lui faisaient croire sans peine qu'il serait un des plus grands peintres de l'avenir; il avait déjà la folie des grandeurs.
M. Laplace fut vite débordé par une foule de parasites qui buvaient sec^ mais sans amener de clientèle sérieuse. Il succomba sous les efforts combinés des peintres d^occasion, et des amateurs de trottoir. L'établissement passa en d'autres mains ; aujourd'hui il n'y a plus d'artistes que ceux qui ne travaillent jamais — le patron attend que les affaires reprennent !
PAKIS-PALKTTK 55
Après M. Laplacc, un ancien acteur, M. Mousseaux ouvrit à côte de la Grande Pinte, un cabaret qu'il appela V Auberge du Clou. Gel établissement est une reproduction aussi exacte que possible d'une auberge de grande route, on y rencontre beaucoup de peintres, entre autres, M. Desboutin, l'auteur de Maurice de Saxe. Il parle haut et boit sec, il est aussi paradoxal que son costume, lequel rappelle à merveille celui des rapins de 1830.
L'abbaye de Thélème est de création plus récente ; ce cabaret est situé place Pigalle, dans l'ancien hôtel du peintre Noybet.
Dans la salle du bas, sur la muraille, M. Tanzi a peint le portrait de M. Alexis Bouvier : Gargantua à cheval sur les tours Notre-Dame ; cette peinture est sur fond de mosaïque d'or semé de salamandres^ c'est une œuvre qui vaut mieux que le sujet.
Dans les encadrements des fenêtres d'une salle voisine, M. Tanzi a peint une série de chiens, depuis l'illustre carlin jusqu'au buU-dogue vulgaire ; il n'a pas oublié le célèbre caniche Blacko,
son chien, car il a un chien, qui ne le quitte pas plus que son ombre, il l'entoure de soins attentifs; quand il pleut, Blacko ne sort pas, il est tellement habitue' à redouter les courants d'air qu'il ferme les portes derrière les chiens ne'giigents.
Malgré que M. Tanzi ressemble à Alcibiade (par le chien) il n'a pas eu besoin , comme le célèbre Athénien, de lui couper la queue pour attirer Tattention sur lui.
Beaucoup de peintres viennent à l'abbaye de Thélème^ mais c'est un cabaret grave ; on s'y croirait dans une église. Les garçons marchent silencieusement comme des ombres et on a toujours peur d'y boire de l'eau bénite.
Un peintre, habitué du lieu, me racontait récemment qu'il avait peint une femme, mariée à un des plus riches entrepreneurs de Paris. C'est un exemple curieux de la bêtise humaine.
Il avait remarqué que chaque fois que cette femme venait poser, elle arrivait avec une mafique rose thé à la main; en arrivant la rose était fraîche ; après qu'elle l'avait respirée quelques minutes, la rose était fanée. Un jour, intrigué, il lui
PAKIS-PALin'TE 57
demanda quelle cause produisait ce phénomène.
— J'ai des maux d'estomac, repondit la dame, parce que je n'ai pas encore mangé
— .... Ou bien parce que vous avez un rat crevé dans le plomb !
La dame fit semblant de ne pas comprendre. Le portrait la représentant vêtue d'une robe de soie grenat, décolletée, en tenue de soirée, une fois achevé, elle le fit placer dans son salon, à la place d'honneur. Le peintre n'y pensait plus, lorsqu'un matin, il vit arriver la femme suivie d'un commissionnaire qui rapportait la toile : étonnement de l'artiste :
— Je viens de perdre mon mari, dit la dame, je viens vous prier de m'habiller de noir, vous comprenez qu'une robe grenat n'est plus de saison, je suis en deuil !
Le peintre s'exécuta, mais il en rit encore !
Dans l'intervalle de la disparition de la crémerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette, du restaurant Latfitte et de la création de cabarets cités plus haut, un homme intelligent avait monté un établissement boulevard Rochechouart.
Il n'avait rien d'artistique comme ameublement; aussi fut-il très surpris de se voir tout à coup envahi par une clientèle qu'il n'avait pas sollicitée, mais au café, le peintre est comme une espèce de phylloxéra; il en vient d'abord un, puis deux, et quelques jours plus tard c'est une légion ; là on rencontrait des peintres dont quelques-uns ont fait leur chemin.
Le gros Mathon y développait ses théories et ses tendances; il devrait, de l'avis de bien des artistes, être le chef de l'école paysagiste, il est tout simplement perdu au bord d'une plage et pêche la moule.
On rencontrait aussi Gibon, le peintre militaire, qui avait un esprit égal à son talent ; il avait été soldat et pouvait peindre le Pioupiou comme pas un. Après avoir amusé tout Montmartre, il mourut alcoolique et fut enterré un mardi-gras.
Karl Daubigny était un habitué, il y fuma un nombre incalculable de pipes.
Hareux, le paysagiste, y venait tous les soirs et jouait aux dominos avec Denis^ le dessinateurpoète, un mystérieux , timide à l'excès, qui perdit son avenir en restant à l'écart de la coterie. Il illustra un grand nombre de livres,
paris-pali:tti-: 59
Ce cabaret était un endroit joyeux ; le patron avait eu Tidec de mettre à la disposition des clients, des albums sur lesquels chacun mettait un croquis, une rime , des pense'es ; tout cela était empreint d'un esprit sans pre'paration , sans prétention. Hareux écrivit un jour cette pensée profonde comme un puits :
— Je plains l'homme cathareux , il l'est trois fois plus que moi î
Mathon ajouta ceci :
— La maladie du fouet est chronique chez les cochers.
Gibon y faisait le général passant la revue de ses troupes et racontait les histoires les plus insensées.
La peinture se vendait bien à cette époque et la bonne humeur régnait en souveraine; aujourd'hui on ne trouve dans ces sortes d'établissements que des mines renfrognées. La politique — d'Art — a tout envahi et les peintres habitués de ces caboulots soi-disant artistiques, ressemblent à des croque-morts et n'ont plus rien des joyeux d'autrefois ; ils s'habillent comme tout le monde et discutent la littérature du Journal des Débats
OU du Journal des Entrepreneurs ; leur préoccupation est la paire de gants qu'ils devront mettre demain pour la soirée de M. X... ou de Madame Z...
Et leur peinture s'en ressent.
Je passe sous silence les boîtes qui ont essayé ce genre-là sans réussir à attirer d'autre clientèle que des filles et des rapins sans valeur; on peut toutefois excepter la brasserie Charles^ rue Daucourt, dont le fondateur est allé créer la Palette d'Or^ rue de Rivoli, le café Coquet qui eut son heure de célébrité et oii on rencontrait Benassitj-^Tony de Bergue, Caranza, Santiago et Forsberg.
Santiago, Tévêque de JNotre-Dame-de-Mêlé- Cassis est l'émule du Raphaël de la Chopinette ^ rillustrateur du Camp de la Loupe (voir Paris oublie , page 3o4-3o5). Il est l'élève de tout le monde. Un rapin de soixante-cinq ans , c'est le dernier du genre; l'hiver, il se cantonne dans un atelier, il allume le poêle, fait les commissions, gratte un peu par ci, un peu par là ; comme la bonne il fait sauter l'anse du panier pour le mêié-cassis,
PARIS-PALKTTK 6l
mais aussitôt que les premières feuilles apparaissent, au premier rayon de soleil du printemps, il prend sa boîte à couleurs et le voilà parti aux environs de Paris.
Il entre chez les mastroquets, et quand il a juge, après Favoir déguste, que le vin est bon, quand il a flairé à Todeur que la cuisine est succulente, il demande le patron . et luî offre de lui orner sa salle, de fleurs, de chasses, ou de paysages; si le patron accepte, voici les conditions de Santiago : — Méle'-cassis à discrétion, trois repas par jour avec café, cognac. . . quant au blanchissage , c'est le cadet de ses soucis.
Alors Santiago s'installe, il fait durer le travail trois mois, puis va plus loin recommencer, jusqu'à la chute des feuilles.
C'est un type excessivement curieux et qui ne manque pas de talent, mais avec un chifl'on trempé dans un verre de cognac on lui ferait faire le tour de Paris.
Un des plus célèbres entre tous, c^est le cabaret du Chat Noir, rue de Laval, pour les artistes, et rue Victor-Masse pour le citoyen Joffrin.
Ce cabaret fut fondé par Rodolphe Salis, il y a quelques années, boulevard Rochechouart^ mais ses affaires prospérant, il voulut se mettre dans ses meubles, il abandonna son cabaret devenu trop petit, pour l'hôtel artistique que tout Paris connaît.
Rodolphe Salis est connu du monde entier comme cabaretier gentilhomme ; mais comme homme, comme caractère, il est absolument inconnu, c'est un type curieux et audacieux; l'anecdote suivante le peint d'un trait.
Parmi les critiques parisiens, un seul s'était toujours refusé à venir aux premières représentations du Chat Noir ^ quoique ses confrères s'empressassent de se rendre aux invitations de Salis. C'était M. Francisque Sarcey. Salis avait juré qu'il y viendrait.
Voici ce qu'il imagina :
M. Francisque Sarcey habite rue de Douai Un soir, à la tombée de la nuit, Salis, en grande tenue, boutonné militairement, son chapeau sur les yeux, suivi de Tinchant qui remplissait le rôle d'aide de camp, se présenta chez M. Sarcey et demanda à lui parler :
PAKIS-PALETTE 63
— Votre nom, dit le domestique.
— Le gdne'ral Boulanger, repondit Salis.
Le domestique s'absenta pour prévenir son maître. Quelques instants s'étaient à peine écoulés qu'on entendit un grand remue-ménage, et que M. Francisque Sarcey se précipitait comme une trombe, dans Tantichambre, au devant du brav' général Boulanger.
Salis a une vague ressemblance avec le césar en baudruche; M. Francisque Sarcey est myope à rendre des points à Paul Foucher. Du premier coup d'œil il crut absolument avoir devant- lui le futur successeur de Louis XIV; aussi s'empressat-il de le faire entrer dans son salon. Là, Salis salua le critique, se nomma et lui exposa sa requête. M. Francisque Sarcey, qui est un homme d'esprit, rit à se tordre du stratagème employé par le célèbre cabaretier, et voilà pourquoi M. Francisque Sarcey est devenu un assidu du Chat Noir les jours de premières.
Une infinité de peintres et de dessinateurs se donnent rendez-vous au C/z<^^ iVofr, MM. Fernand Pelez, Henri Somm, Henri Rivière, Heinbrinck, Uzès, le peintre émailleur Jouard, Fremiet, Fal-
guières, Degazes, Renouard, Renoir, Rops, Morin, Jcanniot, Claude Monet, Sizley, Maignan, Thevenot, Gilbert, l^uvis de Ghavannes, Gervex, Glairin, Duez, Roll, Henri Pille, Garolus Duran, Balavoine. Détaille, Rodin, Tattegrain, liaffier, Helleu, Montenard, Mery, Aime' Morot, Jules Garnier, Charles Garnier, Granet, Mazerolles , Luigi Noir, Sargent, Joseph Leblant, Sinabaldi, San Domenegui, Seurat, Signac, Pissaro, Henner, de Vuillelroy, Cormon, Comerre , Rochegrosse, Lerolle, Chartran, Lebourg, Gérôme, Flameng, Constant, Lepère, Mirbach, etc., etc.
Des artistes originaux, poètes, musiciens, égayent les soirées, ce n'est certes pas banal.
Victor Meusy, avec une bonhomie sans égale, chante ou récite le fromage, les fortifs, la carotte, Mac-Nab, avec un flegme imperturbable chante V expulsion, récite la ballade des derrières froids, les poêles mobiles, le /(^/i/5. Jules Jouy, un chansonnier satirique, fait pâmer d'aise les spectateurs avec ses Sergots, Monsieur Gendre et une foule d'autres chansons improvisées au jour le jour, sur les événements. Georges Fragerolles, compositeur et admirable chanteur, chante ses Chansons de
pAKi s-i'Ai.i:'r'ri; 65
France, les Babordjis, YHotessc^ Champjij^ne, Sentinelles veille'^, etc., etc. Charles Delacoui", Jean Rameau, rauteiir de La Vie et la Mort, Jean Floux, Paul Marrot, recitent leurs productions et Albert Tinchant est au piano, complaisant et infatigable.
Les fidèles, Henri Somm et Henri Rivière font représenter au Chat Noir, des ombres, qui sont de petits chefs-d'œuvre; « tout Paris » leur a rendu justice en allant les applaudir.
Rodolphe Salis explique les dillcrentes scènes qui se de'roulent sous les yeux des spectateurs, et ce n'est pas le spectacle le moins curieux; chaque soir il change son récit, qu'il émaille de coq-àràne, d'allusions parfois indiscrètes et salées à l'adresse de personnages politiques en vue, ou d'actrices à la mode. Quelquefois ces personnages sont dans la salle, et ils sont les premiers à en rire, parce que Salis a l'esprit gaulois etéminemment parisien.
Le Chat Noir a un journal qui porte son nom. ; Cette petite feuille, rédigée en chef par Alphonse Allais, a une allure éclectique qui plaît ; sa rédaction est de l'école des j'inen foutiste, c'est ce qui explique son succès auprès des habitués du vendredi,
généralement sceptiques; la salle du bas du Chat Noir, comme dit Montaigne, présente un panorama ondoyant et divers, c'est un des seuls endroits de Paris oii Ton s'amuse, oii le rire n'est ni commandé, ni guindé.
— Voulez- vous des olives ou de la poésie ?
C est le poète Jehan Sarrazin qui fait son entrée, son portefeuille sous le bras. Il offre ses poésies ou le Journal de Jane, d'une main il tient un petit baquet, dans lequel est sa marchandise; « voulezvous des olives ou de la poésie ? » Voilà son refrain, et il a du succès. Jehan Sarrazin est un comble : celui de la persévérance; on le blague, cela lui importe peu, il fait fortune et peut-être un jour le retrouverons-nous député et l'entendrons-nous au milieu d'une discussion orageuse crier du haut de la Tribune : « Voulez-vous des olives ou de la poésie ? »
Salis a un rêve, aller vivre de ses rentes à Chatnoirville^ sa propriété, devenir le maire du village ; mais ce n'est qu'un rêve, car jamais Salis ne quittera le Chat Noir qui, d'ailleurs sans lui n'existerait pas plus que l'Église sans Dieu, et puis que deviendraient ses amis, et surtout ses
p A Kis-PAij:TTi-: 67
ennemis, car Salis, comme tous les initiateurs, en possède une légion? C'est la preuve que certaines natures inférieures ne pardonnent jamais à celui qui les a mis en lumière : la reconnaissance est un fardeau lourd h porter.
Si Salis mourait, je suis sûr qu'on verrait son ombre revenir chaque soir au Chat Noir pour nous redire : Entrez, Messeigneurs... Garçons, dix bocks, dix ! !
Salis restera comme un type et le Chat Noir un modèle du genre !
Au Café de Mulhouse^ qui était situé boulevard Montmartre, au fond d'une cour, exactement où se trouve aujourd'hui le Musée Grévin, se réunissaient MM.Feyen, Lemis, de Groseilliez, Eugène Feyen, Moïse, LapostoUet, Morillon et Jundt, l'illustrateur des Cigognes d'Alphonse Daudet, tous peintres connus, MM. Bracquemont et Boetzel graveurs, et Moulin sculpteur. Ils formaient un groupe très uni et chaque soir ils traitaient les questions d'art.
Ce café n'avait d'artistique que ses consommateurs.
68 PARIS-Ï^ALETTE
Le Café Pigalle, situé place Pigalle, est connu sous le nom de Café du Rat Mort : Auguste Lepage dit que ce surnom lui vient de ce que les habitués de la Nouvelle Athènes ayant eu une discussion avec le patron de ce café, traversèrent la rue et allèrent au Café Pigalle nouvellement installé; les peintures étaient encore fraîches, les plâtres encore humides, l'on respirait dans la salle du premier étage une odeur tellement désagréable qu'un des nouveaux clients dit : — Cela sent le rat mort ici. Le café était baptisé.
Lepage se trompe. Voici l'origine du Rat Mort,
Le peintre Goupil^ pas celui qui est plus connu des marchands de vins que des marchands de tableaux, faisait partie d'un groupe de peintres, habitués du Café Pigalle, Une nuit d'été, vers deux heures et demie du matin, la bande dont faisait partie Goupil, allait tourner la rue Pigalle, lorsque Goupil mit le pied sur un énorme rat crevé qui puait comme une charogne, il le ramassa, et, par le vasistas laissé ouvert pour donner de la fraîcheur cà l'établissement, il lança le rat dans la boutique. Le rat alla s'écraser au
PAlUS-PALLTTli 69
phifond en hiissant une large tache de sang. Le lendemain matin, fureur du patron. Lorsque Goupil arriva, on lui fit des reproches ; un bon petit camarade l'avait dénoncé comme auteur du méfait.
— Pas tant de potin, dit Goupil, pour cacher la tache, je vais vous peindre un chouette rat.
Il le peignit en effet; de là le nom ; Rat Mort.
Courbet, Manet, Pothey et un grand nombre de modèles fréquentèrent ce café, mais, juste retour des choses d'ici-bas, les peintres ont abandonné le Rat Mort devant le flot montant des vieilles gardes, et aussi parce que le café est le refuge de rétat-major de la garde nationale, pour le Café de la Nouvelle- Athènes.
Ce café n'a rien de particulier; son côté artistique lui vient du grand nombre de peintres qu'on y rencontre : MM. Merwart, Defeuille, Gœneutte, Faverot, Dumoulin, Henner, Louis Picard, Cossmann, Vogler (Paul), Vogler (Frédéric), Stevens, Lopisgich, les frères Langlois, Gérardin, Gilbert, etc., etc.
Il est à remarquer que l'élément sculpteur est
yo PARIS-PALETTE
presque nul dans ces cafés; cela s'explique, le sculpteur est un être à part que nous retrouverons plus tard.
La Nouvelle-Athènes possède son critique d'art et son marchand de tableaux : la chambrée est complète. Le critique est M. Ernest Hoschedé, un véritable philosophe qui a vu défiler des millions et qui n'en est pas plus fier pour ça. Le marchand de tableaux est Peau-de-Lapin, un surnom, tète hirsute, bon cœur, obligeant, gouailleur, à qui plus d'un artiste doit d'avoir pu exposer, grâce à ce que Peau-de-Lapin a crédit chez l'encadreur.
L'encadreur !
Encore une des douleurs de l'artiste.
Les bourgeois. — La duchesse de F'errare et le Titien.
— Les femmes du monde poseuses. — Winterhalter.
— Les dames de la cour. — Toutes les femmes sont poseuses. — Les modèles italiens. — Les rameneurs. — Place Maubert et place Pigalle. — Un père complaisant. — Désespoir des peintres. — Dix francs par jour. — Georgette et Chaplin. — Un modèle rond de cuir. — Bertha. — Madame Adèle. — Touchant dévouement. — Un modèle lettré. — Thomas rOurs. — Gargantua. — La Révolution de 1848. — Un modèle maréchal de France. — Bamboula. — Pauline Saucez. — Adrienne. — Sarah Brown. — Clélie. — Alice. •— Martha. — Marie-Louise. — Adeline. — D'Helval. — La Vie moderne. — M. Gaston Lèbre et Paul Dolfus. — Aïcha et la Salomé. — Un autre imbécile !
Le monde est injuste quand il parle des artistes et encore plus injuste quand il parle des modèles. Les femmes surtout, elles, ne pardonnent pas aux autres femmes d'être plus jeunes, plus belles, mieux faites, plus intelligentes. Elles n'ont pas assez de termes méprisants pour les qualifier*, dans
les ateliers on ne fait que des orgies; il faut que des femmes soient bien putains pour oser se mettre nues devant des hommes, etc., etc.
La bourgeoise, souvent, est plus dévergondée que ces pauvres filles qui, en somme, sont indispensables aux artistes.
On s'imagine généralement que le modèle est une perfection, qu'il faut prendre l'expression « modèle » dans un sens absolu, c'est une erreur.
Une fois que le peintre a choisi son type, il lui faut trouver le modèle qui s'en rapproche le plus; mais comme les modèles parfaits sont rares, il lui en faut plusieurs-: Tun pose pour la tête, le cou, les bras, les jambes, le torse, pour la partie du corps qu'il a la plus harmonieuse et la mieux proportionnée.
Le modèle français, comme le modèle italien, se rend à domicile ou dans les académies particulières qui pullulent à Paris; les plus réputées sont celles de MM. Jullian, Colarossi, Cormon, Benjamin Constans, Krug^ Humbert, Gervex, etc.
Avoir un modèle, pouvoir prendre un modèle, après le choix d'un atelier bien situé et bien 4 éclairé, c'est la préoccupation du jeune peintre.
PARIS-PALETTK J$
-cJ
Combien d'entre eux sont restés en route faute de posséder l'argent nécessaire pour payer un modèle. Combien sont morts pour en avoir trop pris ?
Tous les peintres n'ont pas la chance du Titien, pour lequel la duchesse de Ferrare posait à l'œil dans le costume que chacun sait. On peut dire que les jours où elle posait elle ne se ruinait pas pour sa couturière.
Il est vrai de dire que tous les peintres ne sont pas le Titien et qu'ils n'ont pas la même chance. Aujourd'hui le modèle est cher, il a suivi la hausse de la viande; tout comme pour elle, il y a des catégories.
Hélas ! avant de se déshabiller, il faut s'habiller!
Toutes lest emmes en vue, qu'elles soient du monde, du demi ou même du quart de monde, posent pour les peintres et les salons, le vernissage, ce jour des toilettes qu'elles font préparer par leurs couturières six mois à l'avance.
Elles posent aux bains de mer, au bois, aux courses, dans toutes les réunions mondaines, au théâtre; elles luttent de grâce et d'élégance ; c'est un régal pour les amateurs.
Winterhalter devint peintre de l'impératrice Eugénie parce que les dames de la cour avaient, inconsciemment sans doute, posé devant lui.
Il grava à la pointe sèche un buste de l'impératrice, puis il l'entoura, comme d'une guirlande de fleurs, des portraits des principales dames d'honneur; au-dessous ces vers étaient écrits :
Ces dames s'en vont, le matin, Baigner épaules de satin
Et jambes roses; La brise apporte son baiser Et rOcéan vient se briser
Sur bien des choses.
Au grand effroi des matelots, On voit sortir des flots
Ou du corsage Maints récifs qu'on ignorait, Tendres écueils où l'on voudrait
Faire naufrage.
La femme a soif de publicité, elle adore qu'on s'occupe d'elle et sert volontiers de modèle, plus vêtue, il est vrai, que la duchesse de Ferrare ; elle aime à voir ses traits, j'allais dire ses charmes, reproduits.
Heureux le peintre qui trouve son modèle sans tomber sur une poseuse.
PAKIS-PAI ETTI'
Fn ilchors de la patricienne qui pr^sc pour la galerie, de la maîtresse pour son amant, de la mère et de la fille qui posent pour le père ou pour le fils, il y a le modèle payé, le vrai, celle qui est du bâtiment, est rompue au métier, fille intelligente, sans pudeur, sans préjuges, à Toccasion Marie ou Messaline, qui s'élève dans le ciel ou le vice; Diane dans la forêt ou Hécate aux enfers.
C'est de ce modèle qu'il faut parler :
La plupart des modèles viennent d'Italie. Modèles italiens ou italiennes tiennent leurs grandes assises, place Pigalle, autour de la fontaine.
Il est curieux de les voir, le matin, par un beau jour ensoleillé , groupés , les femmes resplendissantes de soie, en costume national^ les hommes assis paresseusement sur la bordure du trottoir ; tout ce petit monde cause avec animation. C'est la reproduction exacte, costume et paysage à part, de la louée de Normandie, ce tableau si charmant des Cloches de Corneville.
Voici comment les Italiennes viennent à Paris.
Vers le quinze juin, des rameneiirs — c'est une profession — partent pour Rome et Naples , villes où ils savent, qu'attirés par les grandes fêtes de la
lin de ce mois, la Saint-Pierre et la Saint-Paul, Contadini et Contadine^ habitants des Romagnes et de la Basilicate, afflueront en foule.
Là, ils choisissent leur marchandise, plutôt le type que la beauté.
Une fois leur dévolu jeté, ils s'abouchent avec les parents et signent avec eux un contrat.
Ce contrat est généralement pour trois ans; ils versent la prime convenue, et en route pour la place Maubert.
Une fois là on verra bien.
Arrivé à Paris, le rameneiir va prendre langue dans les ateliers , seul; puis quand il est fixé sur les besoins des peintres, il prend avec lui cinq ou six de ses pensionnaires et les promène d'ateliers en ateliers : l'artiste fait son choix, débat le prix et donne ses heures.
Tous les matins, il part avec les modèles, les conduisant comme les Béarnais font de leurs chèvres, et en dépose un sous chaque porte.
Le soir, à heure fixe, il les reprend, reforme son troupeau ; tous les rameneurs se réunissent place Pigalle et partent pour la place Maubert.
Le père accompagne presque toujours sa femme
PARIS-PMJ-TTI-
ou sa fille; on pourrait croire que c'est par jalousie, les Italiens ayant la réputation d'être des OthclJos féroces. La jalousie n'entre pour rien dans cette sollicitude. C'est l'argent qui en est le mobile, car l'Italien est pratique ; à son point de vue, il est plus naturel qu'il encaisse le produit du travail des siens que de le faire encaisser par un autre qui pourrait en distraire une partie , ou même tout garder.
Le modèle féminin est le tourment perpe'tuel de l'artiste; ge'néralement coquette, très femme, dégrossie par la fréquentation d'un monde qui lui est supérieur par l'éducation , il désespère le peintr.e par son inexactitude continuelle. Il le laisse en plan sous les prétextes les plus futiles, il enterre sa mère vingt fois par an, chaque fois qu'il fait un beau soleil , qu'un caprice le prend ou qu'un amant de rencontre lui offre une friture au Bas-Meudon et une polka dans un bal champêtre. Pendant ce temps le malheureux peintre se morfond : c'est précisément les jours de belle lumière qu'il pourrait travailler, mais le modèle s'en moque.
Il existe une agence de modèles : elle a été
8o PARIS-PALETTE
créée par M. Socci , bien connu dans le monde des peintres. Les modèles que fournit cette agence sont d'une exactitude exemplaire ; elle procure aux peintres des modèles appartenant à toutes les professions.
Les modèles parisiens sont généralement d'anciennes ouvrières qui ont déserté l'atelier, trouvant ce métier plus lucratif et beaucoup moins fatigant. Gomme, pour la plupart, elles ont déjà jeté leur bonnet |5ar-dessus les moulins, cela ne les gêne guère de poser nues. Toutefois il y a des exceptions. On en rencontre des timides, pas pour un peintre seul, mais dans les académies.
Un modèle peut gagner dix francs par jour et en moyenne trente-six francs par semaine dans certaines académies.
Georgette, le modèle favori de M. Ghaplin, renommée pour posséder le plus joli pied de Paris, faisait le désespoir du célèbre peintre. Il l'attendait des journées entières, pendant qu'elle jouait au besigue à la brasserie des Martyrs , ou bien qu'elle se promenait sentimentalement avec une de ses amies sous les ombrages de la forêt de Saint- Germain.
i\\rîs-pali:tth (Si
Il est cependant juste de dire qu'à cote de ces irréguliers ultra-fantaisistes, il en existe qui prennent au sérieux leur métier et Texercent très honnêtement.
Le modèle de M. Bouguereau, véritable employé rond de cuir, gagne 300 francs par mois fixe; elle est nourrie en outre dans la maison; elle passe son temps dans la cuisine a tricoter des bas ou à broder au crochet.
Chaque fois que le maître a besoin de son modèle, il le fait demander :
— Madame, posez-moi ce mouvement.
L'étude terminée, il la remercie et elle retourne à son interminable crochet.
Madame Bertha, le modèle de Stevens, est une des plus jolies femmes qui se puissent voir.
Madame Adèle est devenue la femme du peintre L...
Quand M. L... eut remporté le prix de Rome, et qu'il dut partir pour la villa Médicis elle ne voulut pas le quitter.
Pour vivre, comme l'artiste n'était pas riche, elle se mit courageusement à faire des modes. Touché par tant de dévouement et d'amitié discrète, le peintre l'épousa.
M. L... est hors concours, chevalier de la Légion d'honneur, et c'est avec bonheur que la grande dame d'aujourd'hui se souvient de la petite modiste d'autrefois.
C'était la jeunesse !
Il est des modèles qui ont la nostalgie de l'atelier ; l'odeur des couleurs, le désordre voulu, le laisser-aller des causeries familières, les visages amis des camarades sont autant de choses qui leur manquent. Comme le Basque qui revient du fond de l'Amérique du sud pour saluer son village avant de mourir, certains modèles arrivés à la fortune continuent à fréquenter les ateliers.
Telle est madame D..., l'ancien modèle favori du peintre Lagarde, très riche aujourd'hui.
C'était un modèle lettré, ce qui est rare. J'ai copié dans son album le quatrain suivant, qui fera partie d'un volume qu'elle publiera un iour :
PARIS-PALKTTE 83
iMitrcz vite par ma fenctrc, entrez vite beau printemps, Kn vous voyant apparaître, je retrouve mes vingt ans. Quelles sont fraîches les roses qui naissent quand
[vous parlez.
Et que vous dites de belles choses au cœur que vous
[caressez.
Tout le monde connaît le magnifique groupe du sculpteur Fremiet : VOiirs et le Gladiateur^ Thomas l'Ours avait posé pour le gladiateur, de là son sobriquet.
Sur ses papiers, Thomas l'Ours était appelé Bokowski ; grâce à ce nom qu'il prononçait Bokouski^ il se croyait né en Pologne.
Il en avait arrangé une légende qu'il racontait cent fois dans une journée :
— Dès que j'ouvris les yeux, je me vis au milieu d'un régiment de lanciers de la garde impériale ; comment me trouvais-je là ? Je n'avais eu ni père ni mère, le régiment m'avait adopté ; en i83o, je le quittais, j'étais cavalier de première classe.
On m'avait surnommé Bokoiiski parce que je mangeais beaucoup.
En effet, Thomas l'Ours avait un appétit formidable, il mangeait volontiers, en guise d'apéritif.
un pain de quatre livres trempe' dans deux litres de vin.
Thomas l'Ours e'tait admirablement musclé. Il était maigre à faire frémir l'homme -squelette. Grand, géant même, il avait des yeux qui brillaient comme des diamants, ombragés par des sourcils épais; pour moustaches, un amas de poils roux dans lesquels une souris aurait facilement fait ses petits. Toujours vêtu d'une redingote, trop longue ou trop courte, selon la taille de son premier propriétaire, veuve de boutons, qu'il remplaçait avec des ficelles, comme des brandebourgs, coiffé d'un chapeau haute forme, trop grand ou trop petit pour les mêmes raisons que la redingote, sa chaussure était tout un poème, usée, éculée, rapiécée, déchirée : ses orteils passaient de trois centimètres.
Devenu vieux, il allait dans les ateliers, et, pour deux sous, il tirait la peau de son ventre qu'il tendait comme un tambour, les rapins y battaient le rappel avec des appuis-main.
Sans façon, dans la rue, quand il avisait une tête qui lui plaisait, il s'approchait timidement et lui disait :
PARIS-PALETTK (S 5
— Vous n'auriez pas, par hasard, un vieux sou rouille qui s'cmbcte dans votre poche et puis une pipe de tabac ?
On lui donnait généralement.
Qui sait que l'ancien modèle fut un jour maréchal de France?
A la révolution de 1848, Thomas l'Ours se battit depuis le 22 février jusqu'au 24 au soir; il entra l'un des premiers au palais des Tuileries. Il trouva, en furetant dans les armoires, un uniforme de maréchal de France : il l'endossa, mais il trouvait qu'il n'y avait pas assez de galons pour exercer un prestige sur les hommes de sa troupe, alors il imagina de faire coudre sur les manches des galons de sergent-fourrier, malgré qu'il ne sut ni lire ni écrire !
Ainsi accoutré, il organisa la garde du château; il fit faire une pancarte sur laquelle ces mots étaient inscrits en grandes lettres :