MORT AUX VOLEURS
Puis il fit fouiller tous ceux qui sortaient du château ; tout individu qui était trouvé porteur
d'un objet appartenant aux Tuileries, était immédiatement fusillé. *
C'était un autre épisode de sa vie qu'il aimait à raconter.
— Ah 1 disait-il, au souvenir de sa puissance éphémère, ^{j'aurais voulu !
J'avais avec moi deux cents lapins qu'avaient pas froid aux yeux, qui qui m'aurait fait partir des Tuileries, si je m'avais mis en travers.
Je me suis pas peigné pour une place, pour être du gouvernement, comme tant de canailles, moi fai parti, j'ai refourré dans Vormoire les frusques du maréchal, j'y ai laissé les galons de fourrier, j'ai renquillé ma lime, mon grimpant et mon alpague et je me suis trotté^.
Bamboula est le lutteur bien connu de la baraque de Marseille jeune et des Folies-Bergères : il n'a pas d'histoire, il est nègre et il continue.
Pauline Saucez est une ancienne giletière. Adrienne était jadis couturière : c'est le modèle
' Peigné, battu ; renqiiiller, endosser ; lime, abréviation de limace, chemise; grimpant, pantalon; alpague, redingote, trotté, en aller.
attitré du peintre Jacob, ce fut elle qui posa pour la danseuse du tableau de M. lioW, le 14 Juillet^ tableau qui est relègue dans une salle du pavillon de la ville de Paris où a lieu chaque année l'exposition des peintres impressionnistes.
Elle posa également pour les peintres Boulanger (rien du général), José Frappa et de Chambord.
Sarah Brown est une jeune bohémienne, ancienne écuyére de l'Hippodrome. Elle s'amouracha d'un étudiant et, à l'époque de l'expulsion des Princes, elle faillit devenir une femme politique, une autre Louise Michel; elle organisa chez elle, rue des Fossés-Saint-Jacques des réunions politiques. Lâchée par son étudiant, elle tenta de se suicider (c'était la troisième fois) ; alors dégoûtée du quartier latin elle se fit modèle.
Ce n'est pas un modèle commode. Posant pour la première fois dans l'atelier de Jules Lefebvre, elle jeta une boîte à couleur à la tète d'un rapin qui avait voulu l'embrasser; partagés en deux camps, les rapins allaient s'assommer, lorsque Jacob prit la parole et rétablit la paix.
délie est un modèle si maigre qu'elle pourrait
coucher dans une canne à pêche; quoi qu'elle soit payée pour n'avoir plus d'ingénuité, elle est d'une candeur sans égale. Quand on lui demande la profession de son père, elle répond :
— Mon père est médecin, mais comme je trouve que c'est une profession qui ne signifie rien, je dis qu'il est maçon : c'est bien mieux.
Alice est le modèle préféré de M. Henner, c'est elle qui a servi de modèle pour VHérodiade du salon de 1S87.
Marthe est une négresse née au Sénégal. Après avoir été fille de boutique dans un bureau de tabac à Trouville, elle se fit matelassière, puis modèle: elle a posé chez M. Gérôme, chez Benjamin Constant pour V Entrée du Chéri/ et chez le peintre Desportes pour V Esclave de Cléopâtre.
Marie-Louise est le modèle favori de M. Rochegrosse.
Adeline, surnommée Madame de la Tétonnière, est un ancienne blanchisseuse. Ce fut Boldini qui la découvrit; elle posa pour Rousseau la Lettre du fiancé.
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D'IIclval est une ancienne chanteuse Je TEldorado, ce fut elle qui servit de type pour la mulâtresse de M. Saimpierre, elle posa aussi pour le sculpteur Caïn.
Pille ne pose que pour le nu et la tête, dit mon excellent confrère Paul Dolfus dans une étude sur Paris qui pose ^ publiée par la Vie Moderne^ dont Taimable rédacteur en chef, M. Gaston Lébre a bien voulu mettre la collection si rare à ma disposition, — ce dont je le remercie.
Pauline Saucez. J'emprunte à M. Paul Dolfus l'anecdote suivante sur ce modèle :
« Gomme elle posait dans l'atelier des élèves du peintre Fray, une dame chanoinesse prenait des leçons de l'artiste; elle causa avec Pauline, et lui demanda bientôt si elle accepterait de venir poser l'ensemble chez un sculpteur amateur à qui elle lui proposa de la conduire. Les conditions étaient acceptables, Pauline accepta.
L'amateur portait une très longue blouse blanche, il avait la face glabre et toujours la tête couverte. Il commença d'abord par photographier Pauline, mais la photographie rata^ il entreprit alors, d'après elle, une statue de VEspérance.
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Or, ses manières parurent bizarres à Pauline. îl mettait toujours sa blouse avant d'entrer à Tatelier, se changeant dans une pièce voisine, il la couvrait de longs regards; mais en prenant les mesures, il tremblait comme la feuille. Intriguée, Pauline l'observa, elle crut deviner sous la blouse, une soutane. Son doute, à mille riens^ se changea bientôt en certitude.
Alors, une peur irraisonnée la prit.
Un jour la chanoinesse qui assistait toujours aux séances, la laissa seule avec Tinconnu ; celuici lui parut plus bizarre que jamais. Effrayée, elle s'enfuit, rejoignit la chanoinesse sur le carré, lui déclara que l'amateur était un prêtre — un curé, comme dit Pauline — qu'elle l'avait reconnu, qu'elle en était sûre, et qu'elle la suppliait de ne pas la laisser seule avec lui.
La chanoinesse protesta. Pauline insista; alors celle-ci lui proposa d'assister aux séances mais d'en diminuer le prix.
Pauline n'attendait qu'un prétexte; celui-ci lui parut bon; elle refusa, et laissa comme il put le prétendu prêtre achever son Espérance.
Aïcha. Quand vous passerez sur la place Sainte- Marie à Montmartre, et que vous rencontrerez une grande fille, maigre à faire peur, les yeux caves, cerne's, brillant comme des lanternes à travers une nue'e de brouillard, une chevelure crépue, abondante, marchant courbe'e, chancelante, c'est Aïcha, la femme qui servit de modèle pour la Saloméy du peintre Henri Regnault.
Le vrai type de la femme sauvage. Pour peu qu'elle vous connaisse, elle vous arrêtera, en pleine rue, et vous racontera « ses malheurs )>.
Elle commence par ôter sa fanchon, secoue sa crinière et vous dit aussitôt :
— Regarde la Salomé î
Alors elle parle de Guillaumet qu'elle appelle son père ; elle débite contre Benjamin Constant des histoires à dormir debout, et termine en disant :
— Je crève de faim, paye-moi un café'.
Si on accède à son désir, et comment le lui refuser, elle recommence à débiter son histoire, nerveusement ; elle crie, tempête comme si elle allait tout casser, et finit en pleurant.
J'avoue que l'aspect de cette malheureuse m'a
très profondément ému, et je rie comprends pas que dans ie monde des peintres, si charitable, on ne renvoie pas cette pauvre fille mourir en Algérie.
Je sais bien qu'elle a fatigué beaucoup de gens, mais la misère est son excuse.
D'ailleurs comme elle dit :
— Aïcha n'est pas méchante.
C'est une sauvage avec le tempérament du désert, une grande enfant perdue au milieu de nous.
Tous ne finissent pas comme Aïcha.
Les modèles deviennent parfois riches. Duhas a laissé vingt mille francs à l'École des Beaux- Arts pour augmenter la pension du prix de Rome; un autre modèle institua il y a peu de temps une somme de plus de cent mille francs pour fonder un prix annuel de paysage !
Je ne sais plus quel modèle alla un jour emprunter cinq cents francs à un peintre très connu ; après quelques difficultés il les lui prêta. Vexée d'avoir été marchandée, elle alla trouver un ami et lui emprunta la même somme. Alors elle ren-
voya les cinq cents frnncs au peintre avec ces simples mots :
— Je te remercie, j'ai trouve' un autre imbécile !
L'art antique.— Origine des expositions. —Les livrets.
— La réception des envois. — La course au clocher.
— Autrefois. — Gromat. — La médaille de Sainte- Hélène. — Les blagueurs. — Les élèves de l'école des Beaux-Arts. — Les modèles pas rosières. — On terme. — Le conse^ d'administration du salon. — Le scrutin pour Lélection du jury. — Des électeurs inconscients. — Favoritisme. — Un entrepreneur malin. — Le repêchage. — Léa d'Asco mère de famille. — M. de Vuillefroy. — La peinture à médailles. — MM. René de Gatines et José Frappa. — Le vernissage.
C'est aux Grecs que l'on doit la première découverte des premiers effets d'ombre et de lumière ; la peinture consistait alors dans des images enluminées plus ou moins grossièrement, mais sans perspective.
Pamphile fut le fondateur de l'e'cole sicyonienne ; les plus célèbres peintres grecs furent Parrhasius, et Polygnote, ce dernier orna les portiques d'Athènes et peignit les fresques du temple de Delphes.
Les peintres grecs exposaient leurs ouvrages en public : ce fut là le germe de l'exposition des Beaux-Arts.
Cimabué fut le fondateur de Técole florentine, mais ce ne fut qu'au commencement du xv^ siècle, lorsque Van Dyck inventa la peinture à l'huile que cet art fit des progrès rapides.
Le premier tableau à Thuile, paru en France, date de i55o, il représente le Jugement dernier: son. auteur est Jean Cousin, le créateur de l'école française.
L'origine de nos expositions modernes remonte à la fondation de l'Académie royale des Beaux- Arts, au commencement du xvn^ siècle. La première eut lieu en 1667.
Les expositions se tenaient primitivem.ent au Louvre et aux Tuileries. En i853, l'exposition eut lieu aux Menus-Plaisirs.
En i855, l'exposition eut lieu dans un bâtiment provisoire, avenue Montaigne.
Depuis i858, l'exposition de peinture qui prit le nom de « Salon » a lieu chaque année au Palaisde-l'Industrie, du le»* mai au 3o juin.
L'origine des livrets, date de lôyS. Pendant
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longtemps les livrets ne se vendaient que douze sols ; aujourd'hui, ils se vendent un franc. Il est juste de dire que les premiers n'avaient que quatre pages et qu'aujourd'hui ils en ont près de cinq cents!
Primitivement, le Salon était officiel et dépendait du ministère des Beaux-Arts. Depuis le 17 janvier 1881, les artistes français, constitués en société organisent le Salon et l'administrent eux-mêmes : M. Bailly est leur président.
Les visiteurs du Salon, pendant qu'il bat son plein, ne se doutent certainement pas, en parcourant les salles, admirant de confiance toutes ces toiles richement encadrées, du remue-ménage que cette installation a causé.
C'est aux jours d'envois et surtout le dernier, qu'il faut voir ça ; le coup d'oeil est unique au monde.
Les envois se font du 10 au i5 mars; ilsarrivent par une des portes latérales du Palais-de-l'Industrie, n° 9, côté de l'avenue d'Antin.
Les tableaux, émaux, dessins, pastels, aquarelles, arrivent dans des voitures de toutes catégo-
ries, par n'importe quel temps. A la date assignée, le 1 5 mars aucun délai possible pour le malheureux artiste : donc, si une roue de la voiture à bras qui transporte son œuvre s'est cassée en chemin, tant pis pour lui; si sa voiture accroche, ou si le commissionnaire maladroit crève sa toile, tant pis encore ; il faut arriver à tout prix. Cela donne lieu à des incidents corrliques et navrants à la fois. Cest une véritable course au clocher.
— Prenez-donc garde, vous allez abîmer mon cadre.
— Attention là-bas.
— Rangez-vous donc, Nom de Dieu, gare aux têtes !
C'est un tohu-bohu général.
A la porte, les élèves des Académies, les curieux, les parents des peintres, se pressent, se marchent sur les pieds, se bousculent, montent sur les bancs ; ils essaient d'envahir la chaussée, malgré une forte escouade de sergents de ville, afin de mieux voir le tableau qui arrive.
Au pied de Tescalier monumental qui conduit à la salle de réception, se tient une petite vieille, essoufflée, crottée : on devine qu'elle a fourni une
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longue course, en trottinant sec, pour arriver à riieurc. Elle tient précieusement, sous son bras, avec une tendresse de mère, deux petites aquarelles enveloppées dans un vieux journal : c'est son œuvre. Elle s'imagine qu'elle fera passer son nom à la postérité. Près d'elle, se tient un vieux peintre : trempé par la pluie, il abrite deux petites toiles, encadrées pauvrement, sous un mouchoir à carreaux. Il aura un gros rhume, mais que lui importe, ses deux paysages avant tout !
Il couve du regard ses enfants bien-aimés qui doivent arrêter les yeux des visiteurs.
— Ah ! les jeunes ne font pas ça, on a beau dire, pense-t-il, dans le temps la peinture était plus consciencieuse.
Pauvre bonhomme, voilà trente ans qu'il a eu les mêmes illusions et les même déboires.
Un peu après, arrive Grômat, le chapeau bossue sur l'oreille, vêtu d'une limousine de berger. Il semble dire à la foule de curieux : je m'en fous 1
Arrivent comme des pensionnaires, un essaim de petites filles, conduites par une femme âgée, à l'aspect sévère, qui a sur son corsage plat et noir un petit bout de ruban violet, la médaille de
Sainte-Hélène des artistes, c'est leur institutiice. Elle marche droite et fière, elle se redresse comme un coq un jour de combat, elle est heureuse de conduire ses élèves, qui vont exposer leurs petits dessins, exécutés sous sa surveillance et, auxquels elle a donné le coup de lion. Pour un peu elle dirait à la foule, ce que jadis le père du gymnasiarque Léotard disait aux spectateurs du Cirque d'hiver : messieurs, c'est mon fils !
Après avoir gravi l'escalier on se trouve, dans une salle immense, où se pressent à s'étoufïer, tous ceux qu'un intérêt y amène.
On apporte les tableaux qui doivent passer sous la toise comme de simples conscrits, pour ensuite, être inscrits sous un numéro provisoire. -
C'est une première opération avant que les tableaux ne passent sous les yeux du jury.
Des hommes de peine les prennent des mains des encadreurs ou des artistes et vont en file indienne, les présenter aux employés qui sont chargés de les inscrire ; les employés donnent au propriétaire, en échange, un reçu portant le numéro d'ordre.
Quoique ce commencement de réception ne
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soit pas le bon, on peut lire sui' la lii^urc des partants la satisfaction qu'ils eproiu ent : c'est un soulagement de s'être débarrasse d'un tableau qu'on est babitué à voir et qui procure tant de soucis à son auteur jusqu'au jour où il est casé
En groupes compactes, les artistes discutent les chances de tels ou tels.
— Un peu vert, le terrain de celui-là: c'est un plat d'épinards.
— Trop lourd, le terrain de celui-ci.
— Ça, c'est bien, dit un autre.
— Mauvais, mauvais ! lui repond-on en chœur.
Des éclats de rire accueillent Tarrivée d'un portrait : une femme grande et sèche, rouge de chair et noire de cheveux.
— C'est du pain d'ëpice.
— Mais non, c'est du chromo !
Des murmures saluent l'arrivée d'une femme nue.
— C'est la femme-squelette.
— Il aurait dû lui mettre des jarretières.
On juge, on discute, on hurle même; ces hurlements se confondent avec ceux des élèves des Académies et des ateliers qui sont en bas, dans la
rue, poussant des crix d'animaux, se découvrant en suivant les porteurs, comme à un enterrement ; la foule des élèves s'est grossie de quelques femmes de toilettes tapageuses; ce sont des modèles ou des habituées d'ateliers : elles connaissent la plupart des tableaux, elles formulent hautement leurs critiques, en un langage émaillé d'expressions salées :
— C'est rien toquard; c'est peint avec de la guimauve. Pige donc les jambonneaux de la femme ; elle en a des tripes qu'on ne m.angera jamais à la mode de Gaen î J'en passe, et des meilleures.
Ces femmes (soyons polis) engueulent de préférence les pauvres filles qui apportent un petit pastel ou un petit émail; celles-ci n'y font pas attention tant leur préoccupation est grande.
La veille, elles ont festoyé en faveur de l'œuvre, des vieux parents sont venus de loin pour apporter leurs souhaits; la concierge est arrivée pendant qu'on discutait la toile et ses chances d'admission au Salon, elle aussi donne son avis ;
— - Comme c'est bien fait^ ca me rappelle ma prairie.
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Hclas ! le jour de la désillusion, la concicr^ ^. y^ 4-^ apporte un matin à la pauvre artiste une lettre qui^^ ^ ^ à côté de l'adresse, porte l'en-tête delà Socicté ^^ v des artistes français; la lettre est verte, couleur espérance. — Refusée !
C'est à recommencer l'année prochaine.
Six heures sonnent, c'est le moment fatal : aucun tableau ne peut plus pénétrer dans rintérieur du palais, alors on entend des cris de fureur, on interpelle les cochers de fiacre :
— C'est votre faute, vous n'avez pas été assez vite.
— M...., répond le cocher, y aura assez de cochonnerie sans la tienne.
Les portes se ferment, les élèves s'en vont, en monôme, chantant un cantique ou une scie d'atelier, puis le silence se fait dans la rue comme en haut !
Il en sera de même au prochain Salon.
Le conseil d'administration du Salon est composé de quatre-vingt-dix membres, il se nomme le Comité des qo. A époque déterminée, tous les
trois ans, un scrutin a lieu pour remplacer cinquante membres sortants.
L'élection a lieu dans la salle V du Palais-derindustrie ; le jour du scrutin, une quantité' d'hommes distribuent des listes imprimées ; Télecteur n'a qu'à prendre la première venue, une autre ne changerait rien à l'ordre de choses établi, les noms de Tannée dernière y figurent et y figureront également Tannée prochaine. Nous verrons pourquoi tout à l'heure.
A quatre heures, le scrutin est clos ; des employés dressent des tables pour les scrutateurs chargés du dépouillement des votes; le travail commence. Le président qui, pendant le vote, était assis derrière Turne, distribuant de droite à gauche d'aimables sourires, saluant ses élèves en leur indiquant d'un regard ou d'un geste sa bonne intention de leur être utile s'ils votaient bien, se promène majestueusement, fièrement : il n'a plus Tair aimable, il est sûr du succès !
L'opération du dépouillement est suspendue vers sept heures; les scrutateurs, à un signal donné, passent dans une salle voisine. C'est la même que celle où a eu lieu le scrutin, mais une
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tapisserie la coupe en deux, des tables sont dressées dans toute la longueur. Les scrutateurs prennent place pcle-mêle avec les candidats, on pourrait dire avec les élus, puisqu'à un nombre insignifiant de voix de difTérence ils sont connus, toujours les mêmes. Aussi les mâchoires claquent et les fourchettes fonctionnent, et pas dans le vide ; c'est un repas pantagruélique dans lequel les convives engloutissent : jambons, poulets, gigots, pâtés de foie gras; les garçons, revêtus de longues blouses blanches, circulent silencieux autour des tables; peu à peu les estomacs s'emplissent, le vin délie les langues. En peu d'instants c'est un vacarme infernal, chacun allume sa pipe ou sa cigarette, tout le monde parle à la fois, enfin un calme relatif s'établit. C'est un convive qui demande la parole pour chanter une chanson; on la lui accorde, ou pour mieux dire, il la prend, et il entonne une cochonnerie en argot ; c'est presque toujours un sculpteur qui commence. Le répertoire est varié : Alphonse du Gros-Caillou ; l'Art
d'em bêter un cochon; Célestine ou la Marmite
qui fuit, , En voici un couplet :
T'étais nippée à la cocotte ; On jactait : Est-elle frusquinée !
Ça donne envie d'tirer une botte, C'est une marmotte qu'est rien tapée.
Maintenant tu t'toquardes de la frime, Tes deux oranges tombent dans tes bas, T'es des mois sans changer ta lime, Y'a mêm' des fois qu'tu n'en as pas.
Et il y a là des membres de l'Institut qui écoutent ces insanités sans sourciller, avec une bonhomie plus apparente que réelle, car s'ils protestaient on les bombarderait de boulettes de mie de pain ; d'ailleurs, un jour d'élection, c'est la conséquence de nos mœurs républicaines, le candidat doit manger dans la main de ses électeurs : (( Je suis leur chef, il faut que je les suive », disait Ledru-RoUin; ce sera éternel.
Vers neuf heures, les scrutateurs se remettent au travail, et à deux ou trois heures du matin le résultat du vote est proclamé par le président.
Après la réception provisoire des tableaux le jury est nommé; il se compose de quarante membres, lesquels statuent sur l'admission définitive des toiles présentées.
La première opération du jury consiste à rece-
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voir les tableaux qui dépassent i m. 5o , c'est le jury qui défile devant les toiles dressées au long des murs; la seconde, il reçoit les tableaux qui n'atteignent pas i m. 5o, mais ce sont les garçons qui les leur présentent, puis la revision a lieu ; s'il y a trop de toiles, le jury en élimine pour arriver au nombre voulu, dans le cas contraire il en reprend parmi les refusées; ensuite il y a la tournée de repêchage, elle commence par la galerie pour finir à la chambre du chevalet.
Pour les refusés, il n'y a plus qu'un espoir : la charité.
Chaque membre du jury a droit à une charité, cela veut dire qu'il peut accepter sans donner de raison la plus ignoble croûte : il lui suffit d'inscrire le titre et le numéro du tableau sur une feuille de papier qu'il remet au secrétaire. Est-ce un bien; est-ce un mal? Cette coutume est-elle utile pour les artistes?
Je ne le pense pas , car certainement elle développe plutôt l'esprit d'intrigues pour obtenir la charité qu'elle ne stimule le talent du peintre sûr d'être accepté s'il a un ami dans le jury.
Une bonne histoire à ce suiet :
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Une actrice ce'lèbre, surtout par ses excentricités sur les planches, dans les cages des dompteurs, p'artout où le tapage mène à la re'clame, s'était éveillée, un bel après-midi, et, tout en procédant à sa toilette, avec du bleu, du blanc, du rouge, du noir, elle s'imagina que se peignant bien, elle pourrait peindre ; elle se mit à Tœuvre, et finalement accoucha d'une petite ordure, admirable pastiche d'une image d'Epinal; sans dessin, sans style, sans couleur, même pas bonne pour servir d'enseigne à une sage-femme de Noisyle-Sec.
Elle l'envoya au Salon.
Comme bien on le pense son tableau fut refusé d'emblée. Ah! il n'y eut pas de discussion, elle connaissait le peintre Gervex, elle alla le prier d'exercer pour elle son droit de charité. Gervex ne s'en souciait guère, mais elle le pria, le supplia si instamment qu'il y consentit.
Néanmoins il réfléchit, et, ne voulant pas se compromettre, mais voulant quand même rendre service, il alla chez M. Bin, maire de Montmartre et peintre en même temps:
— Je viens, mon cher maître , lui dit-il , vous
prier de me rendre un service , celui d'exercer votre droit de charité en faveur d'une pauvre mère de famille qui a trois enfants en bas âge, son père aveugle et sa mère paralytique, elle est veuve, et soutient tout ce monde avec ses pinceaux, si elle figure au Salon, cela donnera de la valeur à sa peinture.
M. Bin ému promit à Gervex de faire recevoir le tableau de sa protégée.
— Ah ! à propos, ajouta-t-il, son nom?
— Léa d'Asco.
M. Bin tint sa promesse, mais l'aventure s'ébruita, et, depuis cette époque, Léa d'Asco mère de famille est devenue une légende dans le monde des peintres.
La question du jury est grosse pour les peintres en raison du mode d'élection qui le rend inamovible.
Les institutrices ou professeurs de dessin disent aux petites filles que nous avons vu conduire en bande à la première réception :
— Mesdemoiselles, vous voterez pour MM.X... ou Z. . .; c'est d'après leurs œuvres que vous avez fait la vôtre et leur aide est excellent.
Les petites filles votent comme un seul homme, je pourrais citer des membres de l'Institut qui doivent en partie leur haute situation à cet appoint inconscient.
Ce n'est pas tout.
Les élèves des Acade'mies , jeunes gens de famJUe pour la plupart, et dont leplusgrand nombre se moque de l'art comme de leur première cigarette, mais qui ne manqueraient pas l'occasion de se donner de l'importance, vont, eux aussi, voter à la façon des petites filles.
Ce sont les auxiliaires les plus pre'cieux des peintres comme MM. Boulanger, Tony-Robert- Fleury, Bouguereau et autres qui trouvent avec leur Académie le moyen de gagner 20,000 fr. par an et de pouvoir compter sur un nombre de voix suffisantes pour assurer leur élection.
C'est habile, mais c'est au détriment d'un art qui tombe de plus en plus sous les coups répétés que lui portent ceux qui en sont les pontifes — j'allais dire les poncifs !
Il est évident que ces mêmes peintres font passer de préférence les pannes de leurs élèves, tant
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mieux s'il reste tic la place pour les autres, pour ceux qu'une réelle vocation pousse à faire de la peinture, mais qui sont trop pauvres pour fréquenter une Académie.
On compte en moyenne quinze cents élèves répartis dans les Académies dans lesquelles professent la majorité des membres du jury ; il y a en outre à divers titres environ neuf cents exempts^ et il a été reçu au Salon de 1888, deux mille cinq CENT QUATRE-VINGT-SIX toilcs , Cela fait donc à peu près cent quatre-vingt-six exposants en dehors de la coterie.
Cela suffit pour démontrer et expliquer combien les peintres de valeur ont raison de protester contre un refus systématique d'une toile sur deux présentées au jury.
Il n'y a pas de place pour la bonne peinture.
Un exemple frappant qu'il faut passer par une école pour être admis au Salon.
Un peintre d'un certain talent , élève de luimême, ce qui est une gloire, se voyait refusé; il imagina d'aller à l'Académie JuUian, et, pendant trois mois, il eut le courage de travailler, avec des moutards, comme un simple rapin, de dessiner
des nez, bref de commencer comme s'il ne savait rien, et sa peinture se vendait!
L'année suivante, il exposa et obtint une médaille ; est-ce à trois mois passés à faire des exercices de l'école mutuelle qu'il dut cette distinction?
Non ! c'est parce que, en dehors de son talent, il pouvait mettre sur sa notice : élève de M. Bouguereau, ou d'un autre.
Il avait courbé la tête sous la tradition ; de là son bon point.
Cela sert aussi à autre chose d'être l'élève d'un membre du jury.
Je cite un exemple:
Un peintre bien connu , que je ne veux pas nommer, reçut un jour la commande d'un portrait d'un entrepreneur. Le prix fut fixé à 3, ooo francs, je crois, mais l'entrepreneur malin , vaniteux, orgueilleux, fit un contrat avec le peintre; il y avait cet article:
— Le prix de mon portrait est fixé à trois mille francs à la condition expresse qu'il sera reçu au Salon : je verse la somme de mille francs ; si mon portrait n'était pas reçu, cette somme constituerait
le prix du portrait; au cas contraire le jour de l'ouverture du Salon je verserai les deux mille francs restant pour parfaire le prix de trois mille.
Le portrait fut présente' et refuse'.
Le peintre désole alla aussitôt trouver un des membres du jury et lui exposa son cas.
— Repêche^-mo'x^ lui dit-il, ou je perds deux mille francs.
Et voilà comment on peut voir, à la place d'honneur , dans le salon de l'entrepreneur de démolitions, un portrait avec cette mention bien apparente :
Salon de 18 . .
No....
Peint par Z...(Paul).
Ce n'est pas M. Bouguereau qui aurait jamais osé prêter la main à un pareil tripotage!
D'où vient la décadence du Salon ?
Le Salon, d'après M. de Vuillefroy, se compose de trois catégories de peintres bien distinctes : ceux qui briguent des médailles^ ceux qui n'en ont plus à espérer et les indépendants.
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De ces trois cate'gories, la première est de beaucoup la plus importante.
En effet, les peintres qui n'ont plus rien à attendre du Salon se soucient peu d'y exposer, attire's qu'ils sont par les expositions particulières où leurs toiles sont plus en valeur.
Pour les indépendants, c'est une autre affaire ; leur admission au Salon dépendant du jury, ils exposent peu, car le jury n'est pas tendre pour les novateurs.
Il ne faut pas s'arrêter aux membres du jury, qui sont de zélés exposants.
C'est pour ces raisons que le Salon manque totalement d'intérêt et ensuite parce que la majorité des exposants, les peintres qui briguent des médailles, font de la peinture à médaille.
Qu'est-ce que la peinture à médaille ?
Celle qui plaît le plus à la majorité des membres du jury, aux professeurs de l'école et aux professeurs de l'Académie Jullian.
Entre la majorité des exposants et la majorité des membres du jury il y a des liens réciproques que nul ne peut nier; la majorité des exposants, jeunes hommes qui se sont mis dans la peinture,
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parce qu'ils ont entendu dire qu'on y gagnait de Targent et, imbus du même esprit de discipline que des candidats aux fonctions «administratives, n'éprouvent aucune re'pugnance à travailler dans le genre qui leur vaudra des récompenses.
Entrés dans Fart par la voie officielle de Técole, il est naturel qu'ils se préoccupent d'en conquérir les grades, bénéfices promis à l'application. Un peintre sortant de l'école ambitionne d'arriver un jour à la situation de M. Bouguereau ou de M. Cabanel, c'est légitime. \
Un groupe de peintres de valeur, parmi lesquels j e peux citer MM. René de Gatineset José Frappa, ont essayé d'engager une campagne contre l'inamovibilité du jury actuel, ils demandaient un renouvellement quelconque du jury, soit quelesmembres fussent tirés au sort parmi la liste des peintres hors concours, soit qu'une moitié seulement fût renouvelée par l'élection.
A qui demandaient-ils cela ?
A l'assemblée générale des adhérents de la Société des artistes français, dont la majorité est composée des élèves des membres du jury !
Ils ne pouvaient rien obtenir et ne furent pas
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réélus membres du comité des 90 ; pourtant ils n'étaient pas candidats par ambition pour eux, cela ne rehaussait pas leur mérite d'artistes^ mais si leurs noms étaient sortis de l'urne^ c'était une rupture avec la routine actuelle, qui conduira certainement, à bref délai, Tart pictural à sa perte.
Il faut attribuer aussi la dégénérescence du Salon, d'année en année, au système des récompenses qui est la conséquence du jury inamovible.
Une troisième médaille rend le peintre exempt.
Une autre le met hors concours.
Alors le peintre est coté et le jury est forcé de recevoir les envois des exempts et des hors concours.
Il y a en ce moment trois cent quatre-vingtonze peintres hors concours; il y en a autant, sinon plus, qui sont exempts : d'ici quelques années, avec le système de népotisme en vigueur, il n'y aura plus de place au Salon que pour les peintres, élèves des membres du jury et médaillés par eux.
C'est dommage qu'on n'autorise pas les peintres à porter leurs médailles, comme les commissionnaires, avec le nom de leurs professeurs en exergue. Gela viendra peut-être.
Enfin, le i^"" mai, le Salon ouvre ses portes au public, mais la veille, il y a la cérémonie du vernissante.
Que d'intrit^ues, que de bassesses sont commises pour obtenir une invitation, afin d'étaler sa toilette et de pouvoir dire aux amis : j'ai été invité au vernissage !
— Monsieur Vigneron, s'il vous plaît, dit une femme à un employé de l'administration.
— Monsieur Vigneron est là.
Dans le cabinet du grand dispensateur des faveurs administratives.
— Que désirez-vous, madame ?
— Je voudrais une invitation pour le vernisnissage.
— A quel titre.
— Je suis la nièce de la sœur du concierge de M. Bouguereau.
— Avec plaisir, madame.
Et voilà pourquoi, à côté des gens qui auraient droit à cette faveur et qui en sont privés, on voit, le jour du vernissage, tant d'imbéciles, qui vont non pour voir^ mais sq faire yoir.
C'est une cohue de rastaquouères de tous poils
et de toutes couleurs, de filles en renom, horizontales de marques ; l'administration de la Société des artistes français complète admirablement les membres du jury.
Faveur, faveur, et encore faveur !
Toi, crétin, qui travaille dans une mansarde, au sixième étage, bûchant du matin au soir, sans feu Thiver et rôtissant l'été, sans pain, faisant des prodiges de valeur pour obtenir un cadre du marchand de couleurs ; toi qui endures stoïquement des privations de toute nature pour arriver^ jette tes pinceaux et ta palette au feu, tu ne seras jamais rien.
Tu es sans le sou : hors de l'école, pas de salut !
A la fin de mai, le Salon ferme pour quelques jours ; pendant ce temps, le vote des médailles a lieu et il est procédé à un nouveau classement de tableaux, c'est encore un moyen pour donner satisfaction à des protégés, à des recommandés, qui se sont plaints de n'être pas assez en vue.
C'est une nouvelle série, mais toujours le même bazar.
Puis viennent les intrigues pour la grande me-
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daille ; toutes les passions sont en jeu, toutes les rivalités e'closent au grand jour; le favorisé est envié, congratulé, mais des lèvres seulement, car l'amertume est au cœur des évincés.
En 1881, M. Cabanel croyait avoir la médaille, il était auprès de l'urne, la couvant avec tendresse, d'un regard à faire éclore des poulets, tout le monde le pensait aussi, on le félicitait, c'était à n'en plus finir :
— Mon cher ami, par ci, mon cher ami, par là.
— Cela vous était bien dû, un talent comme le vôtre.
— Ce n'est pas du talent, c'est du génie qu'il faut dire, faisait un troisième.
Vint à passer M. Harpignies : aussitôt M. Cabanel lui sourit gracieusement, se préparant à recevoir force compliments.
M. Harpignies s'avança , tendit la main à M. Cabanel et lui dit :
— Ah î je suis bien heureux. . .
— Merci, mon ami, n'achevez pas.
— Si, je viens de voirdela bien bonne peinture.
— N'est-ce pas que ce sera une distinction méritée ?
— Oh ! oui, cette peinture réjouit Tâme, elle réconforte l'artiste, et je suis bien heureux.
— Pourquoi ?
— Parce que je viens de revoir mes paysages. Tête de M. Cabanel qui n'eut pas la médaille,
et le quiproquo était d'autant plus cocasse que M. Harpignies était exposé à côté de son (( ami )> Cabanel.
Les Impressionnistes. — Les fignoleurs. — Manet. — Sisley. — Pissaro. — Signac. — Seurat. — Herman. — Blanc. — Alfred Le Petit. — M"'*^ Berriat. — Blanc. — La suppression du jury. — Prenez garde à la peinture.
De tous temps, dans tous les arts^ dans la littérature, dans le commerce même, il s',est trouvé des malins qui ont inventé un mot, exploité un titre heureux qu'ils ont arrangé à leur manière — les mots ou les titres employés dans l'art, ne devraient aux yeux des gens du métier n'avoir aucun sens. En effet, pourquoi essayer de créer des catégories dans la peinture ?
La peinture est un art conventionnel avant tout, et qui, forcément, doit procéder par les mêmes moyens.
La tentation de sortir du convenu est louable, mais il est impossible défaire la nature autrement que le peintre ne l'aperçoit.
Il y a dans le sujet qui m'occupe une question
d'éducation à faire — le meilleur artiste sera toujours celui qui donnera à ses œuvres l'apparence delà réalite', apparence que jusqu'ici personne n'a pu obtenir.
La peinture ne doit pas être seulement une amusette, elle a un rôle assez grand dans l'histoire des peuples pour qu'on ne lui assigne pas de limites. A ce point de vue là tous les efforts doivent être considérés, et l'école des Impressionnistes doit être aussi bien accueillie que celle des fignoleurs.
J'ai prononcé le mot : éducation, il faut le justifier par des faits certains, indiscutables : Prenez un paysan, montrez-lui une étude, un coin de son champ, un arbre de son jardin, objets qu'il a constamment sous les yeux, il ne les reconnaîtra pas lorsqu'ils seront fixés sur la toile, quatre-vingtdix-neuf fois sur cent.
Pourquoi ?
Pour une raison bien simple ; le paysan ne peut voir un objet qui l'intéresse, que pendant le travail que cet objet lui procure, et les autres lui échappent complètement ; l'habitude de les voir partiellement l'empêche de les étudier.
Le public ne peut pas voir les champs comme
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le paysan les voit et il juge de la vei^ctation à sa manière et suivant le milieu dans lequel il vit ; pourtant cette végétation change avec les latitudes, celle des contrées du midi ne ressemble en rien à celle du nord, et la campagne des environs de Paris ne peut être mise en parallèle avec celle de Fontainebleau.
Les couleurs violentes qu'emploient les maîtres de l'école impressionniste sont justifiées, elles ont leurs raisons d'être. Les peintres de talent comme Manet, Sisley, Pissaro, Signac, Seurat, Herman- Blanc, Alfred Le Petit, M'^e Berriat-Blanc, ne laissent rien à la fantaisie : le sujet leur importe peu, il n'est pas toujours plaisant aux yeux, mais il est certainement exact.
Une meule de blé a son mérite et son intérêt peinte par ces artistes-là : leurs pinceaux rendent toujours dans les objets les plus simples un effet vrai et vu ; le détail leur nuirait, et ils le négligent avec intention. Ils s'inspirent d'un mouvement de la nature et essayent de la saisir sur le vif; de là le mot : Impression.
Le moyen employé importe peu, le résultat obtenu est tout.
La doctrine est celle-ci :
Fermez les yeux pendant quelques instants, puis, ensuite, rouvrez-les brusquement ; si vous êtes à la campagne, je suppose que vous voyez un paysan ; ce qui frappe d'abord Toeil, c'est la tache bleue de la blouse, et le ton jaunâtre du pantalon, le tout non sans forme, sans dessin arrêté, mais le toui noyé dans l'atmosphère, indiquant les rondeurs du corps, les mouvements de terrain, donnant en un mot l'impression de la nature, et non point sa peinture qui ne peut jamais être exacte; si l'on veut pousser les seconds plans et même les troisièmes et quatrièmes, comme dans les maîtres plus haut cités, ce qui est complètement faux, car, à mesure que les plans sont éloignés de l'œil, de même qu'ils perdent de grandeur, ils perdent aussi de couleur et deviennent de plus en plus flous.
Il ne faut rien prendre au pied de la lettre, car il est évident que, si dans un paysage on voit le soleil se coucher sur une montagne et que celle-ci soit complètement éclairée, l'impression du premier plan est complètement sacrifiée, et c'est le second plan qui devient le premier, c'est-à-dire le clou, ou la cheville du tableau.
Les Impressionnistes, Manct, Monet, Pissaro, Seurat, Signnc, etc., etc., ont fait faire à Fart un pas incontestable; dans l'école ancienne, surtout chez les maîtres des xvi® et xvii° siècles, Wouvermans, Cuyp, Ruysdael, les personnages même du second plan sont dessine's d'une manière très serrée, arbres, chevaux et cavaliers; tout est détaillé comme le premier plan d'une photographie.
Ce qui, prétendent les Impressionnistes, et peutêtre non sans raison, est contraire à la vérité et par conséquent à l'art qui ne doit être que la reproduction de la nature.
On doit tenir compte aux Impressionnistes de la hardiesse et de la justesse de leur coloris. Ils ont commencé à peindre comme tout le monde, ils auraient pu continuer à mettre sous les yeux des amateurs, des arbres, dont on peut compter les feuilles, et des plages, dont on pourrait compter les galets; ils se sont aperçus de Terreur commise et ont brisé avec la tradition, on les combat, et un jour on les glorifiera parce qu'ils auront donné à l'art pictural un essor nouveau.
Faut-il conclure que tous les Impressionnistes soient fameux? Non ! Autour des noms cités plus
haut, se sont groupés des sous-multiples, sans vues, sans but, sans talent. Ils ont cru qu'il s'agissait de mettre des couleurs franches, de supprimer la forme, de faire lourd et sans air pour se dire Impressionnistes, ils ont emboîté le pas avec de trop petites jambes et porté un coup à cette grande école de laquelle sortira, dans des temps éloignés peut-être, la sincérité et Texactitude.
La première exposition des Impressionnistes eut lieu en 1874, chez Nadar; la deuxième en 1876, chez Durand Rull; la troisième en 1877; depuis 1 879 les expositions se font régulièrement. Aujourd'hui elles ont lieu dans le pavillon de la ville de Paris, de mars à mai généralement, le salon officiel ouvrant ses portes le le»- mai.
La société basée sur la suppression des jurys d'admission a pour but de permettre aux artistes de présenter librement leurs œuvres au jugement du public.
Cette innovation est excellente, m'ais elle présente un grand danger, car, pour quelques œuvres qui valent la peine d'être examinées, et qui peuvent attirer l'attention des amateurs sur des promesses de talent, plusieurs centaines sont pré-
sentecs et exposées annuellement, sans profit pour Tart, et, malgré Tindulgence du public pour les (( jeunes » c'est un immense éclat de rire et quelquefois le dégoût a le dessus ; le public s'arrête épouvanté devant certaines horreurs, et son jugement sur les bonnes toiles s'en ressent.
On devrait mettre dans une seule salle toutes les croûtes de ces peintres d'occasion, et sur la porte, cet écriteau :
Prenez garde à la peinture.
Les critiques d'art. — Diderot. — L'impuissance des critiques. — Champfleury. — Théophile Silvestre. — Rousseau. — Paul de Saint-Victor. — Théophile Thoré. — Castagnary. — Gustave Planche. — Le beau Narcisse. — Un critique complaisant. — Madeleine Lemaire. — Le fromage qui pleure. — Trop de critiques! — Le peintre Vereschagin. — Séparés par l'épaisseur d'une toile. — Une toile ou la vie.
A quoi servent les critiques d'art?
C'est au public et aux artistes de répondre à cette question.
Les artistes 1 mais ils les détestent et les méprisent.
Sauf l'article louangeur destiné à Tun d'eux, ils ne les lisent généralement que pour se repaître du mal qu'on dit de leurs confrères.
Au fond la critique leur a-t-elle jamais rien appris ?
Sans doute Diderot qui était un critique affir-
matif et enthousiaste, Diderot qu'on pourrait appeler ; le médecin Tant-mieux de Tart, a pu exciter, ranimer, encourager des artistes tels que Greuze, Chardin et amener l'école de David, Prud'hon, Ge'ricault, puis la grande pléiade des Ingres, Eugène Delacroix, Léopold Robert, Paul Delaroche et les paysagistes J. Dupré, Rousseau, Corot, etc., etc., mais par quels moyens ?
Par l'enthousiasme, parla constatation du beau, par l'intelligence de l'immense travail qui fait l'artiste, et non par la critique proprement dite qui ose s'attaquer au procédé, à la touche, à la manière, choses qui ne regardent que les artistes et que les critiques ne comprennent pas.
Aussi, plus un juge de l'art est connaisseur, plus il est indulgent, car il sait apprécier les immenses difficultés du métier, difficultés sur lesquelles il faut avoir passé et avoir su s'élever pour devenir un artiste.
Qu'est devenue la critique d'art de nos jours.
Exercée par une foule d'ignorants qui s^en font un tremplin commode pour leurs sauts de carpes, elle s'attaque non seulement au sujet ou à l'expression, qui, seuls, la regardent, mais encore
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à la technique, au dessin, à la couleur du faire qui ne la regardent point.
I^ittérature commode qui n'exige aucune invention, aucune idée, qui brode sur un canevas déjà dessiné, et se contente d'une phraséologie çà et là glanée dans les ateliers ou dans les cafés artistiques.
Cela permet à ces barbouilleurs de papier de se faire offrir quelques esquisses, voire mieux quelques tableaux par de naïfs artistes qui ont besoin ou croient avoir besoin de réclame pour se produire et se faire remarquer.
Tel romancier ou feuilletoniste qui n'a pas une idée du grand art, de l'esthétique ou des grandes collections, qui ignore les maîtres, écrit un Salon uniquement pour faire des mots aux dépens d'austères artistes qui ont cherché et plus ou moins trouvé leur idéal.
Tel journaliste, impuissant et filandreux, énumère et estime les tableaux comme un marchand de lorgnettes ou de bric-à-brac, selon la valeur du cadre, la notoriété de l'artiste et la cote dont il jouit sur la place, mais sans se douter qu'il touche à l'arche sainte qui devrait lui rester interdite.
A différentes époques, les Gustave Planche, les
Pelloquet, les Champfleury, les Paul de Saint- Victor, les Rousseau, les Th. Silvestre, les Thore', les Castagnary ont compris et encouragé les novateurs de notre temps : Delacroix, Corot, Courbet, et inventé l'école Réaliste^ Impression -'ste, ou l'école diL plein air^ comme si Claude Lorrain, Rembrandt, Ruysdaël, les frères Lemaire, Valentin et autres n'avaient fait autre chose que de prendre sur le fait la nature, Tair et la lumière.
Mais, dira-t-on, la critique d'art est faite pour expliquer l'art à la foule, comme le pitre fait le boniment d'un musée de figures de cire.
Je crois cette œuvre bien inutile, car l'art, le véritable, touche le profane par la vérité même, par le souvenir qu'il lui rappelle des belles choses du monde extérieur.
Une simple indication pour les tableaux d'histoire ou de genre, le nom d'une contrée pour désigner un paysage, le nom d'un personnage mythologique pour expliquer une œuvre de statuaire académique, cela suffit.
Si le critique d'art veut se plonger dans le mystère de l'esthétique, il ennuie le lecteur et exaspère l'artiste.
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Comme le beau Narcisse, il peut admirer tout seul SCS périodes, mais il ne les icra apprécier sérieusement ni des uns ni des autres.
S'il se borne à des c'numc'rations assez complètes pour n'oublier aucun de ses amis, aucune de ses relations proches ou lointaines, il me'contentera tout le monde et ne rendra service à personne.
— Si vous allez au Salon, lui dit-on, n'oubliez pas le n° 10,700, une nature morte, une toile délicieuse, des carottes et un morceau de fromage !
C'est vivant î
Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est ma nièce, une jeune fille pleine d'avenir.
Et le critique, qui ne réussit pas k découvrir la petite toile qui plane au-dessus de la cimaise, dans la pénombre des frises, ne manque pas d'écrire dans son prochain article :
« Mlle X... a étonné le public par une vraie révélation, c'est parfait de couleur, admirable de dessin, son fromage pleure, ses carottes resplendissent, c'est un talent avec lequel il faudra compter dans l'avenir; pour ma part, je n'hésite pas k afiir
mer qu'elle surpassera Madeleine Lemaire, la célèbre peintre de fleurs.
La petite est abonnée au Lynx-Express qui se charge de faire parvenir aux artistes les articles qui les concernent : elle attend avec une impatience de commande que la poste lui apporte sa coupure, puis, ostensiblement, elle étale la fiche du Lynx-Express sur la table du salon paternel, 'et quand vient un visiteur elle dit négligemment :
— Vous ne connaîtriez pas l'adresse de ce journaliste, afin que je lui envoie ma carte ?
Le critique incorruptible ne manque pas de venir le soir même quêter un bon dîner, qu'on lui offre du reste gracieusement; il a par-dessus le marché un sourire de Tartiste : c'est la récompense en même temps que la punition des critiques d'art. Leurs oublis deviennent des crimes impardonnables et leurs appréciations, si plates soient-elles, paraissent toujours insuffisantes.
Les pauvres gens !
Il faut reconnaître aussi que leur tâche est abominable, et c'est la faute des expositions. Autant un tableau charme la vue dans Tatelier d'un artiste, à côté de deux ou trois de ses pareils, autant
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il paraît insipide au milieu du chatoiement de quelques milliers de toiles.
C'est comme une jeune fille qui va partir pour le bal, toute parée : dans son boudoir, c'est une apparition délicieuse, un bijou, mais une fois au bal, au milieu de la foule des autres jeunes filles, comme elle a changé, comme la comparaison la fait descendre de son piédestal !
Et puis y a-t-il rien d'assommant, de fatigant comme la vue simultanée de tant d'œuvres, dont chacune a peut-être une valeur réelle, isolément, mais qui se nuisent les unes aux autres,
A la sotte institution des expositions, foire à la vanité, répond l'institution plus sotte encore des critiques d'art.
C'est fatal.
Si les critiques d'art étaient au moins convaincus, justes, ne sacrifiant qu'à la camaraderie et jamais à la vénalité, on pourrait leur pardonner, c'est un métier comme celui de ressemeler des bottes, plus facile, toutefois, car on peut l'exercer sans apprentissage, mais au genre laudatif et laxatif ils joignent le genre agressif.
M, Vassili Vereschagin, qui ne veut plus expo-
ser en France parce que les expositions content trop cher, exposa ne'an moins récemment à Paris; il tenait à ce que les journaux parlassent de ses œuvres, moins pour lui que pour ses compatriotes, car M. Vereschagin est Russe, et comme pour tous les pays du monde, surtout pour la Russie, Paris est la conse'cration de tous les talents et la pierre angulaire de toute réputation, il alla donc trouver les critiques d'art des trois plus grands journaux parisiens.
Au PREMIER JOURNAL '.
Le Critique. — Vous voulez qu'on parle de vos œuvres; on m'en a dit beaucoup de bien.
Le Peintre. — Oui, cela me ferait plaisir.
Le Critique. — Eh bien \..
Silence du peintre.
Le critique tournait ses pouces, il attendait.
Le Critique. — Nous sommes disposés à vous être agréable, reprit-il, la Russie est Tamie de la France.
Nouveau silence.
Le peintre qui n'avait pas voulu comprendre, s'en alla et le journaliste, critique d'art intègre, ne
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lui consacra dans son journal, que quelques lignes et encore, parce que cette feuille qui, se prétend la mieux informée de Paris, ne voulut pas avoir Tair de passer sous silence, l'exposition de M. Vereschagin, qui fit courir tout Paris.
— xMais pourquoi, lui dit un ami, n'avez-vous eu que quelques misérables lignes de tel journal.
— Ah 1 répondit M. Vereschagin, moi et le critique d'art nous étions séparés de l'épaisseur d'une toile.
Au DEUXIÈME JOURNAL. — Dc cclui-là, Cela surprendra moins que pour le premier, son rédacteur en chef est connu pour pratiquer le brocantage sur une grande échelle, cette habitude tient à sa religion.
Le Critique. — Vous désirez de la publicité, vous savez que notre journal tire beaucoup, qu'il est lu par les gens du monde, une clientèle riche qui achète de la peinture.
Le Peintre. — Parfaitement, aussi est-ce pour cette raison que je désire être apprécié de vous.
Le Critique. — Je ne demande pas mieux, mais mon rédacteur en chef est grand admirateur de
votre talent et je ne puis rien faire si vous ne lui donnez préalablement un petit tableau comme souvenir.
Le Peintre. — Et à vous ?
Le Critique, — Oh! moi, je ne tiens pas à ce qu'il soit aussi grand : d'ailleurs, les petits tableaux entretiennent Tamitié.
Silence; le peintre re'fle'chissait et le critique attendait.
Le peintre s'en alla, sans re'pondre, cela augmentait, cette fois, Tépaisseur de deux toiles les séparait.
Au TROISIÈME JOURNAL. — Connu dans le monde pour insérer gratuitement les réunions de cocottes et de femmes du monde.
Le Critique, — Vous désirez un article. (Voir plus haut.)
Le Peintre. — J'avais en effet pensé, que pour
un journal qui a des prétentions littéraires, il était
intéressant qu'il suivît le mouvement artistique,
l'art et la littérature marchant de pair, générait lement.
Le Critique. — Vous croyez à l'art, bien, mais
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vous vendez vos toiles ; par qui les vendez-vous ? Par notre publicité, or, notre journal coûte à M. XXX... un million par an.
Le Peintre. — Mais, vous monsieur, vous êtes critique d'art et il me semble que la question d'argent doit vous être indiffe'rente
Silence et fuite du peintre.
Si ces journaux gardèrent le silence sur M. Vereschagin, on put remarquer, qu'en revanche, il y eut un concert unanime d'e'loges pour le peintre Van Beers, maigre' sa fâcheuse aventure ; les feuilles qui furent les plus dithyrambiques furent le Figaro^ le Gaulois et le Gil-Blas,
La synthèse de Tart pour le critique, c'est l'argent, ou une toile ou la vie, parce qu'une toile c'est de l'argent !
Unédit de Henri II. —L'Hôtel des ventes. — T.esregraltiers. — Les commissaires-priseurs. — Ch. Pillet. — Paul Dclarochc. — La inort du roi de Guise. — Ingres et la Stratonice. — Le duc d'Aumale. — Les truqueurs. — Le coup de la levrette. — Un coup de canon. — Photographies à Thuile. — Les faux tableaux. — Corot. — Trouillebert. — L'usine de Levallois-Perret. — Alexandre Dumas. — M. Albert Wolff. — M. Tedesco. — Magnus. — Delpy. — Drumont et les Greuze. — Le truc du catalogue. — Le peintre Van Beers. — Un belge qui se contrefait. — Le démarquage. — Le camelottage.
Henri II établit en quelques villes des maîU'espriseurs, vendeurs de meubles, par l'édit suivant :
« Voulons et ordonnons que lesdits maîtres-priseurs vendeurs ne s'établissent pas eux-mêmes à l'état de fripiers, regrattiers ou revendeurs, soit par eux, leurs femmes ou autres personnes interposées de quelque manière que ce soit, ni semblant acheter ou faire acheter pour eux, aucuns meubles, dont ils feront la vente sous peine de privation de leurs offices, d'amende arbitraire envers nous et même de peines corporelles à discrétion de justice. »
Ces nouvelles charges ne trouvèrent pas d'acquéreur et un édit royal les réunit, en mars iSyô, à celles des sergents royaux, pour ne faire à l'avenir qu'un seul et même corps.
On voit combien était sage l'édit de Henri II. — Défense absolue aux vendeurs d'avoir aucune participation dans les bénéfices des objets soumis à la vente, ni par eux, directement, ni indirectement — cela était la sauvegarde des intéressés, qu'ils fussent vendus de par justice ou de leur plein gré. Cependant, par tous les moyens possibles, les vendeurs-priseurs cherchèrent à étendre les clauses si nettes de leur fondation ; plusieurs édits furent rendus, en février 1691, 1771, 1773 et i5 novembre 1778, pour les rappeler à l'ordre. La loi du 22 pluviôse an VII ordonna contre les délinquants une amende de 5o à 1000 francs.
Un arrêté consulaire du 19 germinal an JX établit une chambre syndicale des commissaires-priseurs, détermine son organisation, sa discipline, sa police et la fondation d'une bourse commune. Enfin la loi du j8 juin 1843 a arrêté définitivement le modiis vivendi des commissaires-priseurs, aussi bien entre eux qu'envers les tiers.
i>.\ K is-PAii/rTi-, 151
Kn entrant dans rilôtcl des Ventes, rucDrouot, la première chose qui frappe les yeux est une affiche ainsi conçue :
HOTEL DES VENTES MOBILlÈlŒS
Le public est prévenu que la compagnie des commissaircs-priscurs n'a pas et ne reconnaît pas d'inter-. média! res.
Toute personne, voulant faire une vente mobilière, doit s'adresser directement à Tétude d'un commissaireprise ur.
Henri II est loin, et malgré les sages prescriptions de son édit et l'affiche apposée à THôtel des Ventes, la compagnie des coinmissaires-priseurs, ne vit que par et on pourrait dire pour les intermédiaires.
Tout y est : courtage^ brocantage et regrattage.
Le regrattier n'est pas mort ; depuis le monsieur, quelquefois très haut coté dans le monde parisien, qui cherche pour les Rothschild une pièce du service de Henri 11^ jusqu'à la vieille marchande à la toilette qui guette deux mètres de velours pour rafistoler une robe de chambre, tout est courtage et tous sont courtiers.
Le commissaire-priseur, violant le devoir professionnel, s'adjuge les tableaux et les objets d'art qui lui semblent avoir une valeur supérieure au prix des enchères, encore heureux, quand au détriment du vendeur, il n'en fausse pas le prix en l'adjugeant trop vite, ou l'adjuge à son expert, ce qui revient absolument au même.
A ce propos, il serait plus juste de dire le commissaire-priseur d'un expert, que l'expert d'un commissaire-priseur; chacun a le sien, et ce sont ces messieurs qui, par leurs courtiers et souvent par eux-mêmes, vont visiter la clientèle, la solliciter, recevoir les objets, les estimer toujours à leur profit, c'est-à-dire au prix auquel ils désireraient s'en rendre acquéreurs, préparent le catalogue, s'entendent avec la presse, en un m.ot, organisent et font la vente.
A ce propos nous devons noter que le roi des commissaires-priseurs, M. Ch. Pillet, après avoir gagné plusieurs millions et avoir versé à la bourse commune des sommes énormes est mort sans laisser un sou, à force d'acheter et de vendre pour son compte les toiles et les objets d'art qui tombaient sous son marteau.
Très connaisseur, très fin, de très bon conseil, lorsqu'il agissait pour le compte d'autrui, il s'emballait complètement lorsque son intérêt personnel était en jeu.
Ingres fit partie de la cour du roi Louis-Philippe; il fut même l'un des professeurs de la princesse Marie d'Orléans, laquelle, aidée des conseils de son célèbre maître, conçut l'idée de la statue de Jeanne d'Arc.
Paul Delaroche, aussi, fut un des familiers du palais et son tableau la Mort du duc de Guise lui fut, sinon officiellement commandé, au moins inspiré par l'esprit des d'Orléans, détestant leurs ancêtres, qu'ils s'appelassent Bourbons ou Valois.
Sous l'empire, lorsque la Chambre des députés eut voté la loi de spoliation, à la suite de laquelle le duc de Morny envoya à l'empereur sa démission de président de la Chambre, les tableaux de Ingres et de Paul Delaroche furent vendus comme tous les meubles et immeubles, au plus offrant et dernier enchérisseur.
Pillet dirigeait la vente. Après avoir vendu des vases de Sèvres, des émaux, des armes, des tapisseries, à un prix très élevé, il annonça la mise en
vente de Stratonice, de Ingres, et en demanda cinquante mille francs.
Aussitôt les enchères commencèrent : soixante^ quatre-vingt, cent, cent dix, cent vingt, cent trente. Bref, elles atteignirent en quelques instants le chiffre de cent cinquante mille francs.
— Messieurs, ajouta Pillet, je viens d'entendre cent soixante-quinze mille; si personne ne dit mot, j'adjuge : une fois !... cent quatre-vingt mille, deux cent mille; deux fois!... deux cent quinze mille ; personne ne dit rien : une fois, deux fois, trois foisl... Adjuge'. Le marteau d'ivoire tomba sur la table.
De tous les points de la salle on cria : a Le nom de l'acheteur ? le nom de l'acheteur ? »
Quoique impassible en apparence, Pillet, après que le silence fut rétabli, dit lentement, en scandant ses paroles : Monseigneur le duc d'Aumale !
De toutes parts éclatèrent des bravos frénétiques, des hurrahs à faire crouler la salle. -' Le duc d'Aumale venait de reprendre son bien et enlevait la Stratonice au russe Narischkine, qui était son seul concurrent sérieux.
La Mort du duc de Guise fut moins disputée ;
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les uns disent que l'ocuvi-e est supérieure à celle de Ingres, les autres le contraire. Je raconte, je ne juge pas.
Ce fut le plus joli coup de marteau de Pillet pendant sa carrière à Paris.
Les commissaires-priseurs versent cinquante pour cent à la bourse commune. Dans quelle proportion l'expert et le commissaire-priseur partagent-ils l'argent ensemble ?
Nul ne peut le dire, c'est le secret de l'Hôtel des Ventes.
Ah 1 il n'y a pas que celui-là, de secret, à l'Hôtel des Ventes, le secret du truquage est plus considérable.
Avant d'entrer dans les détails concernant le truquage des marchands, il est nécessaire d'indiquer ce qu'en terme de métier on appelle les ficelles.
Les peintres les plus célèbres ne les dédaignent pas ; les moyens pour simplifier le travail ou avoir un effet que le pinceau ne peut obtenir sont multipliés à l'infini.
Un peintre, fameux par ses natures mortes,
ayant un jour à peindre une serviette sur laquelle s'étalaient des instruments de cuisine, ne pouvait arriver à donner à rétoffe le quadrillage que produit la trame.
Voici le truc qu'il imagina :
Après avoir peint dans le ton général de l'étoffe il appliqua sur la peinture fraîche une serviette naturelle, puis il la retira; il eut ainsi l'épreuve tant désirée, et amateurs et connaisseurs s'extasiaient devant la merveilleuse exactitude de l'étoffe.
Tous les moyens sont bons.
Un tableau qui est au musée du Luxembourg représente un atelier de fondeurs; l'un des ouvriers est en blouse blanche. Le peintre, pour obtenir le ton particulier à cette sorte de vêtement, se servit d'un procédé contraire au précédent : il gratta la peinture de façon à laisser apparaître la trame de la toile sur laquelle était peinte son sujet.
La photographie vient souvent en aide aux peintres, — à de certains, s'entend. — Des discussions se sont engagées au sujet de certaines œuvres célèbres, peintes, au dire de beaucoup, sur la
photographie mc'me ; on cite à ce sujet un petit tableau d'un peintre mihtaire très connu, lequel représente un épisode du siège de Paris. Je ne le nomme pas.
Une autre catégorie de peintres, mais d'un ordre inférieur, peint aussi sur des images imprimées ; les chomo-lithographies servent généralement à ce genre de filouterie. Le peintre trouvant une scène agréable, un sujet tout fait, se contente de repasser la couleur à Thuile sur les tons donnés par rimpression et le tour est joué.
Les peintres de portrait se servent aussi d'un moyen qui simplifie leur tâche et leur permet d'obtenir une ressemblance parfaite.
— Vous voulez, madame, faire faire votre portrait?
— Allez chez X..., dont la réputation de portraitiste est universelle. Pendant que le peintre vous donnera la pose, si vous pouvez regarder dans certain petit coin, vous apercevrez un trou par lequel passe l'objectif d'un appareil de photographie; on prend un cliché positif sur verre, et, à l'aide d'un instrument dans le genre d'une lanterne magique, on agrandit dans les proportions
voulues votre portrait sur la toile, — on dessine et on peint. — Vous serez ressemblante 1
Peut-être ces sortes de moyens arriveront-ils à faire cre'er un laboratoire municipal de la peinture ?
En tous cas, la fraude se fera toujours et nul ne pourra même officiellement empêcher ces sortes de fumisteries déshonnêtes dans lesquelles l'art entre pour si peu.
Le truquage des marchands de tableaux a un champ plus vaste encore. Un livre entier serait insuffisant pour indiquer les moyens ingénieux employés par ces peu honorables commerçants pour voler et exploiter amateurs et artistes; je ne puis citer que les plus curieux.
La quantité de faux tableaux attribués aux peintres dont le nom figure au bas est inimaginable.
C'est par charretées que l'on compte les Corot, les Daubigny, etc., etc. Certains marchands de tableaux ont fait une fortune raisonnable en vendant ces derniers, et il existe à Levallois-Perret une usine qui suffit à peine aux demandes des Corot et des Daubigny.
Il est inutile d'iiKliqiiL'i' les m(jycns cniploycs pour fabriquer ces faux tableaux, les termes de métier ne sont pas amusants, mais je puis donner un aperçu des béne'Hces rc'voltants que les marchands se procurent à l'aide de ce procédé.
Lors de l'exposition récente du peintre Millet, on tit appel à tous les amateurs possédant des tableaux du célèbre artiste et portant sa signature. L'un d'eux avait été peint par un nommé Valton, qui l'avait jadis vendu 300 francs à un marchand de tableaux bien connu; ce marchand l'avait revendu à M. Alexandre Dumas fils pour la somme de 1,400 francs.
On se souvient encore du bruit qui se fit autour d'un peintre médiocre qui eut un procès avec le même académicien au sujet d'un tableau signé Corot, et qui n'était rien de plus qu'un Trouillebert.
M. Alexandre Dumas a plus de chance comme auteur dramatique que comme connaisseur. Le tableau en question lui avait été vendu par les frères Tedesco. Experts et amateurs étaient entièrement divisés; la discorde était au camp d'Agramont.
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Les frères Tedesco soutenaient mordicus que le tableau était authentique; en cela ils étaient approuvés par M. Alexandre Dumas tils, qui prétendait que la toile était une des plus belles œuvres du peintre Corot.
M. Albert WolfF disait :
— Ça, un Corot ! jamais de la vie.
M. Henri Rochefort, aussi fort en peinture qu'en politique, affirmait qu'il croyait que c'était un Corot, mais ajoutait-il, en admettant qu'il n'en soit pas, il est aussi beau que si le maître l'avait peint, et s'il revenait au monde lui seul pourrait nous départager.
Le procès se fit.
M. Trouillebert était absent de Paris, mais il eut la chance de revenir à temps ; devant le Tribunal M. Trouillebert affirma que le tableau était bien de lui et qu'il l'avait peint après la mort de Corot; il donna comme preuve de sa parole ce fait capital et indiscutable :
— La toile m'ayant paru trop grande je Tai fait diminuer, sous le châssis vous trouverez l'envoi de mon marchand de couleur, avec mon nom et mon adresse.
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Cette assertion fut vcrilice, elle était exacte !
M. Trouillcbcrt avait donc peint un tableau de premier ordre, passionnant experts, marchands et amateurs. Par le dcmarquai^e, il perdait une partie de son originalité et pour le vulgaire public passait pour un pasticheur de Corot, alors qu'il était l'émule du maître.
Un parfumeur très connu, nommé Mayer, a une collection qui lui coûte plusieurs centaines de mille francs, et qui est composée de tableaux absolument faux : les Diaz ont été faits par Magnus, les Corot par Perret, les Daubigny par Delpy et pas un tableau peut-être n'est du peintre dont il porte le nom.
Un jour, Magnus présenta à l'infortuné parfumeur un tableau peint par Diaz, quelques années après sa mort. Le parfumeur lui répondit qu'il en possédait déjà un absolument authentique et mieux peint, il l'emmena dans sa galerie afin de le lui montrer; Magnus, du premier coup d'œil reconnut son ouvrage, on juge de son embarras, mais il prit la chose gaiement, il félicita le parfumeur et emporta son Diaz, parce qu'il préféra ne pas le désabuser en dévoilant le truc; mais s'il
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avait connu le marchand à qui, quelques années auparavant, il avait vendu six francs ce Diaz de première qualité, il eût passe' un mauvais quart d'heure !
Il y a sur le boulevard Clichy un marchand qui vend des Daubigny tant qu'on en veut.
Rue des Saints-Pères un autre marchanda un stock de Prud'hon comme on n'en voit nulle part.
Le vieux Drumont a la spécialité des Greuze.
Quant aux Tesniers, ils gisent par tas dans la boutique d'un petit antiquaire de la rue du faubourg Saint-Honoré.
L'art des faussaires n'a pas de limites. Il existe dans la rue Montmartre une fabrique de faux tableaux. Les fabricants sont quatre. Ils empruntent à des confrères ou à des amis trop confiants des tableaux de maîtres pour quarante-huit heures, sous prétexte d'en effectuer la vente.
Là, les aigrefins font chacun la copie des tableaux de maîtres, et, se constituant en jury, décident quel est celui qui a le mieux réussi, et dans quelle partie du tableau ; puis ils se remettent à travailler tous les quatre, l'un fait l'eau, l'autre
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les arbres, celui-ci le ciel, celui-là la prairie, puis le numéro un donne le coup de iion géne'ral. Ce sont les paysai^istes qui surtout sont ainsi pastiche's.
En passant, un bon conseil aux amateurs : méfiez-vous des amis qui vous empruntent des tableaux.
Le moment où l'Hôtel des ventes exulte, où experts, truqueurs et tutti quanti sont dans la plus grande joie, c'est le jour où on apprend la mort d'un maître.
Prenons Corot pour exemple; sa vente se fera dans son atelier; là se trouvent les dernières toiles du peintre, commandées ou tout au moins vendues à l'avance à n'importe quel prix, quelque élevé qu'il soit.
Dans l'atelier se trouvent aussi des quantités d'études, projets, ébauches qui figureront également dans la vente et en porteront le cachet.
Le cachet de la vente, c'est tout un monde 1
Pour une belle invention, c'est une belle invention.
Le catalogue est dressé et la vente commence.
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Notes, croquis, projets, dessins, œuvres ébauchées, ou chefs-d'œuvre terminés, portent tous, les uns sur la toile, les autres sur la marge, un magnifique cachet de cire rouge : Vente Corot.
— Messieurs, nous mettons en vente le bain de Diane., une des plus belles toiles du maître, no i 5 du catalogue et nous demandons vingt-cinq mille francs.
— Allons, messieurs, commençons, il y a marchand à dix mille francs, à douze mille francs, v^ngt mille francs, adjugé.
— Messieurs, nous vendons le no 4 du catalogue, ébauche charmante pleine de poésie, représentant une allée de saules, vue du matin; nous demandons deux mille francs !
La toile porte au milieu la trace d'une allée, les saules représentent tout ce que Ton veut, mais il y a un coin de terrain et une partie du ciel ; l'agencement de la toile se sent.
— Voyons, messieurs, Tétude, un prix, cinq cents francs, c'est charmant, messieurs, c'est charmant; commençons.
Voix timides, cent francs, cent vingt-cinq francs,
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cent trente francs, cent e]uatrc-vinL;t francs; messieurs, ne restons pas là ; commissionnaire, faites voir à droite.
Le mot, messieurs, le mot deux cents francs c'est par moi, à gauche deux cent cinq francs, plus rien à droite, adjugé.
Le tour est joué.
Comme je l'ai dit, le sujet est indiqué^ pour un peintre qui connaît son métier, tout est en place, il n'y a plus que le tableau à peindre, ce n'est rien, TaiTaire de quatre ou cinq heures.
Mais la toile porte le fameux Cachet Corot, qu'il soit Corot ou pas Corot, signé ou non, Hôtel des ventes mobilières ; Vente Corot, c'est un tableau authentique.
Deux ans, ou trois ans plus tard, il est revendu au même Hôtel des Ventes, deux mille cinq cents ou trois mille francs, si toutefois il n'a pas été expédié en Amérique pour quinze mille francs.
Si messieurs les commissaires-priseurs vouLaient empêcher le vol officiel, rien ne serait plus simple, ils n'auraient qu'à faire marquer, au fer rouge, sur le châssis, la date de la vente et le numéro
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du catalogue; de plus la chambre syndicale tiendrait à la disposition du public le recueil des catalogues avec le prix des adjudications; c'est trop facile et surtout trop honnête !
S'il circule tant de faux tableaux en aussi grand nombre, si les amateurs sont si souvent volés, la faute en est aux artistes et aux marchands de tableaux ; non seulement ils devraient refuser deles acheter, mais ils devraient les marquer d'une façon indéle'bile de manière à en empêcher la vente. A cela ils ne courraient aucuns risques, car, quel serait l'homme assez osé pour venir dire au tribunal : — J'ai signé un tableau de moi ou d'un autre, d^'un nom connu, j'ai fait un faux, et je viens demander au tribunal une indemnité pour la destruction de mon faux. — Cela est si vrai, que le premier expert en autographie, M. Charavey, lorsqu'on lui propose une pièce fausse, n'hésite jamais à apposer au milieu, un cachet portant le mot: faux^ et que jamais personne ne lui a intenté un procès.
Un procès récent nous a prouvé jusqu'où va l'esprit mercantile de certains peintres: il est vrai
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que c'est un peintre bcli^e, lequel a pousse l'esprit de contrefaçon jusqu'à se contrefaire lui-même.
Voici les faits tels qu'ils furent exposes par M. le juge d'instruction Decock^ premier témoin entendu.
Au cours du mois d'août dernier, le peintre Van Beers se trouvant en villégiature à Ostende, remarqua à l'étalage d'un magasin quatre tableaux signés de son nom. M. Van Beers porta plainte au commissaire de police, prétendant que les tableaux étaient faux. Une instruction fut ouverte, et les quatre tableaux furent saisis, conformément à la loi de 1886. Le marchand fit connaître qu'il tenait les tableaux en consignation de M. Beaudoin Roland, marchand de tableaux à Anvers. Celui-ci, mis en prévention, n'hésita pas à déclarer que les tableaux devaient être considérés comme authentiques ; qu'en effet ceux-ci avaient été vus chez lui par le peintre Eisman Semenowski, qui lui avait affirmé y avoir travaillé avec Van Beers ; qu'au surplus il était à sa connaissance que Van Beers faisait confectionner par d'autres des copies de tableaux qu'il mettait en-
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suite, sous sa signature, dans le commerce. M. Eisman confirma ces assertions devant le magistrat instructeur.
Le second témoin qui comparaît à l'audience est le plaignant, Jean Van Beers, peintre à Paris. Il déclare : Je persiste dans ma plainte, j'affirme que trois des tableaux saisis portent une fausse signature ; quant au quatrième, représentant une Monténégrine, je crois, après examen, qu'il est authentique.
Eisman Semenowski, peintre à Paris, déclare : J'ai travaillé plusieurs années dans Tatelier de Van Beers et aussi chez moi, pour son compte. Il exploitait mon talent à son profit. Je faisais des copies de ses tableaux, et aussi parfois des originaux que Van Beers signait et mettait dans le commerce. Quelquefois Van Beers retouchait mes œuvres, mais pas toujours.
Je reconnais ma main dans les quatre tableaux saisis. Van Beers les a-t-il retouchés? Je ne puis l'affirmer; mais je n'y ai pas apposé la signature Van Beers. Quand des tableaux n'étaient pas très réussis, Van Beers les faisait signer de son nom
par un autre et même par son domestique. Van Beers faisait cela pour pouvoir les desavouer au besoin ; il disait de ces (jcuvres mal réussies « Nous allons faire de cela un fliux Van Beers ! » C^e'tait le terme d'atelier consacré.
J'ai fait des centaines de tableaux pour Van Beers, et notamment l'Italienne qui figure parmi les tableaux saisis a été reproduite par moi au moins une douzaine de fois, peut-être même vingt fois. Je livrais ces tableaux non signés à Van Beers.
M. le président. — L'atelier de Van Beers était donc une fabrique de tableaux ? C'était de Tart industriel !
Le témoin. — Absolument.
Van Beers invité à s'expliquer sur cette déposition, dit : Je n'ai jamais vendu un tableau signé de moi sans y avoir mis la main. J'ai fait comme beaucoup de peintres anciens ; j'achevais des tableaux ébauchés par d'autres. Je reconnais qu'Eisman Semenowski a travaillé pour moi. Il est arrivé que j'ai laissé signer de mon nom par un autre un tableau peu réussi, mais c'était là une farce d'atelier que l'on ne devrait pas divulguer.
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Paul Dervit, peintre à Paris. — J'ai travaillé pour M. Van Beers. Il y a huit à neuf ans, il s'est formé à Paris une association sous la direction de Van Beers, dont le but était de fabriquer des Van Beers. Quand Van Beers avait achevé un original, il nous chargeait d'en faire des copies ; nous étions là une demi-douzaine de peintres pour cette besogne. Quelquefois, M. Van Beers retouchait, mais pas toujours. Quelquefois aussi il faisait signer les copies. D'après l'accord, nous avions droit à la moitié du prix du tableau ; mais nous nous sommes aperçus que Van Beers nous trompait et à la fin nous n'avons plus voulu travailler que pour un prix convenu.
J'ai la conviction que les tableaux exposés à l'audience ont été mis dans le commerce dans ces conditions. Ces tableaux devaient passer pour des Van Beers.
Van Beers, invité à s'expliquer sur cette déposition, déclare : Il n'y avait pas une demi-douzaine de peintres employés par moi, il n'y avait que MiM. Eisman Semenowski, Dewitt, Cogaert et un quatrième. Cette fabrique a existé, je dois le
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reconnaître, mais les quatre tableaux en question n'en sortent pas.
Van Goetsnove^ antiquaire à Anvers. — J'ai eu également des de'sagréments avec le parquet de Malines, au sujet de la vente de deux Van Beers, dont celui-ci avait conteste l'authenticité'. Il y a eu une ordonnance de non-lieu.
Me Vranken, avocat à Anvers présente la défense du prévenu B. Roland. Il expose que M. Van Beers, commençant à ressentir les effets désastreux de ses procédés, cherche à s'en tirer en dénonçant les marchands de tableaux. Me Vranken donne lecture du dossier de Malines; les faits sont absoluments les mêmes.
M. Duwelz, substitut du procureur du roi, déclare qu'il ignorait l'affaire de Malines, et s'il a mis la présente affaire à l'audience, c'était pour donner une occasion à Van Beers de se laver des faits graves articulés contre lui. Mais tout reste debout, et il faut renoncer à la prévention. Si quelqu'un devait être poursuivi, dit l'honorable magistrat en terminant, ce serait Van Beers lui-
même , convaincu de contrefaire ses propres œuvres.
Le tribunal acquitte Beaudoin Roland.
M. Van Beers e'crivit une lettre aux journaux pour se disculper, il perdit là une bonne occasion de rester tranquille car personne ne crut aux arguments qu'il invoqua pour sa défense, et tout le monde resta convaincu que M. Van Beers a résolu le problème de la génération spontanée.
L'atelier de ce peintre n'est qu'une vaste champignonnière !...
Non seulement on fabrique de faux tableaux, mais encore on démarque les vrais, et ce démarquage est aussi préjudiciable au signataire dont on gratte le nom, qu'à celui dont on l'écrit au bas du même tableau. Ainsi, Victor Dupré, frère de l'illustre Jules, a laissé une foule de toiles de réelle valeur ; les truqueurs ont acheté ses œuvres : on gratte le prénom de Victor et on substitue un /. On a créé ainsi beaucoup de Jules Dupré à l'insu du célèbre artiste et à celui de son frère, peintre, je le répète, d'une réelle valeur.
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M. W.-C Dclpv, l'1c\c de l)au!)igny, avant qu'il eût trouve sa manière personnelle a fourni aux. dcmarqueurs beaucoup de Daubigny et par le même proce'dè dont les artistes ont été les premiers à souffrir, des Riche sont devenus des Fia:;: des Herrier^ des Rousseau; des Allègre, des Vollon ; des Pata sont Courbet et des Bourges^ des Frùre^ sans compter, comme j'en parle plus haut, un tableau qui se couche Trouillebert et qui se réveille Corot !
Il faut bien que les peintres aient recours à des trucs, car la vente des tableaux de maîtres a beaucoup diminué depuis quelques années.
Voici un truc employé tout particulièrement en province pour vendre des tableaux.
Ce truc réussit toujours :
Vous recevez la visite d'un monsieur pommadé, ganté, parfumé, suivi d'un commissionnaire portant deux toiles.
(( Je suis, dit-il, le peintre X... — X... est ici pour Paul ou Ernest, ou tel autre nom — hors concours. En villégiature dans votre pays, j'ai fait des dettes — je ne suis pas un ange 1 — et je ne
puis retourner à Paris qu^après avoir trouve prêteur.
« Malheureusement, personne ne me connaît ici... Voulez-vous me rendre un service? J'ai là deux toiles que je viens de terminer; elles valent 5oo francs l'une ; si j'étais à Paris, je ne serais certes pas embarrassé de m'en faire i,ooo francs. J'ai besoin de 60 francs, prenez mes tableaux, vous ferez du même coup une bonne œuvre et une excellente ail'aire. »
Les tableaux ont bon aspect ; le choix du sujet est excellent ; c'est peint avec fraîcheur et une facture qui dénote une grande habileté. Bref, si vous n'avez pas une certaine habitude de la peinture, vous êtes pris.
Le monsieur, avec cela, est joli causeur, il vous conte la misère actuelle des artistes d'une façon si touchante, si lamentable, que vos yeux se mouillent... et vous y allez de vos trois louis.
Vous croyez avoir fait œuvre pie et bonne affaire.
Point.
Vous êtes tout simplement volé.
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Il n'y a pas d'artiste qui se nomme X..., ou Paul, ou Ernest.
Le monsieur en question est tout simplement un camelot en tableaux.
Les toiles que vous lui avez achetées sont des articles de fabrication et se vendent par grosses, à raison de 3o h 36 francs la douzaine, suivant la dimension.
Lorsqu'il vous a collé ses deux croûtes, il retourne à l'hôtel en chercher deux autres qu'il n'a qu'à choisir dans les huit ou dix douzaines qu'il s'est fait adresser de Paris. Il va les proposer, par exemple, au ge'néral commandant la brigade, en se pre'sentant de la part de son collègue de Lyon, de Reims ou de Nancy ; puis il court chez le trésorier-payeur, où il se présente sous les auspices du général ; de là, il va chez le préfet ou le souspréfet, où il se présente avec la carte du trésorierpayeur, et ainsi de suite. Toutes les autorités y passent; tous les millionnaires et amateurs sont visités, et il travaille ainsi la région jusqu'au jour où le truc est éventé.
Après avoir exploité la ville et les environs, il fait un saut d'un, ou deux départements, faisant
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ainsi son tour de France, en vivant comme un grand seigneur et emplissant son escarcelle aux dépens des braves gens qu'attendrit la misère des malheureux artistes
Les Juifs marchands de tableaux.— 80 p. 100 de commission. — Bon petit commerce. — Un Ribot pour trois francs cinquante. — L"escroquerie et t'esquisse.
— La chasse aux amateurs. — Le vieux Borniche. — Deux millions de croûtes.-- Les touristes et la bande noire. — Procédé des marchands de tableaux. — La secte des étrangleurs. — Vengeance des marchands de tableaux. — Les faux Henner.— Les faux Vollon.
— Heureuse Amérique. — Les faux Daubigny. — Les beaux jours sont envolés. — Le truc de l'intermédiaire. — Le peintre Alfred de Dreux. — 400 p. 100 de commission. — Délicatesse de M. Fleury.
— Un duel tragique.
— Tous les républicains ne sont pas des voleurs, mais tous les voleurs sont républicains a dit un jour un homme d'esprit dont le nom m'échappe.
On pourrait faire une variante à cet axiome célèbre, avec les négociants qui vont défiler ici. Tous les Juifs ne sont pas marchands de tableaux,
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mais tous les marchands de tableaux sont Juifs, et personne parmi les peintres ne me contredira; pour eux, le Juif, c'est l'ennemi! !
Il faut être artiste et avoir besoin de vendre sa peinture, pour savoir exactement ce qu'il faut endurer quant on n'a ni un nom , ni un talent suffisant pour voir accourir chez soi l'estimable Juif qui achète pour rien, et vend très cher les peintures, pastels , aquarelles , dessins qui sont produits chaque jour.
Beaucoup de malheureux peintres n'ayant pas la dose de courage et la force de caractère qu'il faut avoir pour vivre avec ce monde d'exploiteurs n'ont pu aller plus loin et se sont arrêtés au moment où leur talent prenait son essor.
Les grands marchands , comme les petits, procèdent tous de la même manière; ils discutent d'abord les qualités de celui qui propose son travail, le blaguent même pour finir par le prendre dans les proportions suivantes :
S'ils jugent pouvoir vendre l'œuvre cent francs ils en offrent dix ou quinze francs , et comme quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent , ils s'adressent à de pauvres bougres qui attendent
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après la pièce cent sous pour manger, ils sont toujours victorieux dans ce combat de la vie.
Beaucoup de marchands de tableaux ont gagné à cet ignoble métier de marchandage une fortune respectable... par le chiffre seulement et doivent en grande partie aux obscurs de l'art, d'être quelque chose, sinon quelqu'un et de posséder pignon sur rue.
L'art ne les préoccupent pas le moins du monde, pourvu qu'ils gagnent 80 p. 100 , ça leur suffit. C'est du pon bedide gommerce !
Il y a à Paris cent cinquante ou cent quatrevingts marchands de tableaux et pas un ne le regrette : tout se vend, môme ce qui est très mauvais^et le marchand a cet énorme avantage sur le peintre qu'il attend l'amateur, et que suivant sa tète il fait un prix ; l'artiste, lui , celui qui a besoin, offre sa peinture ; il ne peut attendre, il cède.
Un homme d'un talent réel débuta par vendre ses tableaux trois francs cinquante^ et encore n'en vendait-il que très peu, pourtant ces mêmes tableaux valent aujourd'hui cinq ou six mille francs, je veux parler du peintre Ribot, un Maître
Maintenant il reçoit les marchands sur le pas de
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sa porte et vend presque toutes ses toiles aux e'trangers.
Des marchands de tableaux crient bien haut qu'ils ont fait percer des artistes , qui sans eux seraient restés dans l'ombre, cela est faux; ils ont eu tout au plus l'intelligence de comprendre que ces peintres devaient se vendre un jour, et ont accumulé leurs œuvres , mais les malins ne risquent jamais leur argent et actuellement ils n'achètent plus que les arrivés : des noms, des noms, voilà leur éternel refrain !
Ils ne gagnent plus aujourd'hui ce qu'ils gagnaient autrefois; achètent-ils plus cher? non! mais le public sait où trouver le peintre qui a fixé son attention, il va chez lui, discute le prix qu'on veut d'un tableau qui lui plaît, il s'est afi'ranchi de cette timidité niaise qui le forçait à avoir recours à un intermédiaire. Le peintre y trouve son compte, l'amateur aussi.
En procédant de cette manière, l'amateur est certain d'avoir un tableau vrai, car la probité des marchands de tableaux n'est pas légendaire, tant s'en faut , on ne sait pas assez le moyen canaille qu'ils emploient pour avoir un tableau signé.
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Le marchand de tableaux court les ventes d'artistes célèbres, il achète des esquisses, les lait terminer et les lance dans le commerce.
Les trucs que les marchands de tableaux emploient pour fourrer les gens dedans sont innombrables; aucun obstacle ne les rebute, quand on les chasse par la porte ils rentrent par la fenêtre, ou ils reviennent à la charge à l'aide d'un confrère avec lequel ils partagent.
Ils sont partout, savent tout, et quand un amateur émerge d'un endroit quelconque, il ne le lâchent que quand il n'y a plus rien à faire ; ils connaissent sa situation de fortune, sa vie privée, ses goûts, etc., etc.
On a vu des marchands de tableaux mettre des gens sur la paille , quitte à leur racheter une somme dérisoire les toiles qu'ils leur avaient vendues à prix d'or.
Il)'' a une loi contre l'usure, mais elle n'atteint pas les marchands de tableaux, c'est là une lacune que les législateurs feront bien de combler un jour. i Un vieillard que tout Paris a connu, Borniche doit à l'obsession et à l'audace des marchands de jtableaux d'être mort avant l'âge ; ils avaient pris
possession de sa maison, ils ne le quittaient plus du matin au soir, ils en étaient arrivés à faire faction à sa porte , afin qu'il n'y eût qu'eux à lui vendre.
C'était un défilé continuel de toiles de toutes dimensions, voitures à bras, fiacres , voitures de déménagement, apportaient toute la journée la marchandise.
Le vieux Borniche, assis dans un fauteuil , regardait sans voir, d'un œil abruti, n'osant plus rien dire, ni approuver, ni désapprouver; quand il renvoyait un marchand , celui-ci déléguait sa femme ou sa fille, sa bonne ou sa concierge pour lui proposer les mêmes tableaux.
Borniche en acheta pour plus de deux millions.
Il fit bâtir pour loger ses toiles, un palais qu'il offrit à l'Etat; l'Etat refusa net, contenant et contenu.
On revendit plus tard à Thôtel Drouot, la collection fameuse ; les marchands rachetaient dix francs ce qu'ils avaient vendu cent francs et même cinq cents francs.
Borniche en est mort !
On pourrait taxer ce que je viens de dire, d'exa-
gère, mais de nombreux te'moins pourraient attester le fait.
Les touristes qui viennent à Paris et qui veulent emporter un souvenir de la grande ville, aussitôt débarque's , voient leur hôtel assailli par la bande desmarchands de tableaux. DesalTreux Juifs, oubliant toutes convenances, viennent à l'heure des repas, et même pendant le sommeil de celui sur qui ils ont jeté leur dévolu : c'est une véritable curée. Ils soudoient les domestiques et si le client, agacé de cette persécution, les rossait à coups de trique, ils tendraient Téchine, pourvu qu'ils vendissent leurs tableaux.
Ils sont la bête noire des malheureux qui vivent de leur travail, et se font une gloire de les mettre dedans. Il faut entendre leur conversation à ce sujet : — les peintres qu'ils exploitent sont des bons à pendre et des fainéants. Quand un de leurs fournisseurs habituels veut s'affranchir de leur joug et essayer de se passer de leur intermédiaire, ils s'arrangent de façon à faire tomber à un prix dérisoire les tableaux des pauvres artistes tels que Garnier, Innocent!, Ribot fils; ils pourraient en témoigner.
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Les grands marchands de tableaux sont plus féroces que les petits, parce qu'ils disposent de plus grands moyens d'action; les Bernheim, les Lang , les Arnold et Tripp sont plus dangereux que les Sthal,les Frédérique , les Pilon et autres; ils forment une espèce de bande noire qui a pour objectif de voler à la fois le peintre et l'amateur, et ils s'emploient tous à re'ussir ou faire réussir un confrère.
Quand je dis : voler, il est entendu qu'ils ne font pas le porte-monnaie et qu'il ne faut pas prendre cette expression dans le même sens, puisque la transaction est consentie entre le peintre et le marchand de tableaux, et entre ce dernier et Tamateur ; mais au point de vue moral, n'est-ce pas un vol que d'étrangler celui qui a faim et de tromper un amateur ?
Assurément !
Les marchands de tableaux sont d'une ignorance crasse. Sortant pour la plupart d'un monde illettré; ils n'hésitent pas néanmoins à formuler un jugement sur tel ou tel ; on en connaît un, établi très longtemps à côté du Gymnase, qui a commencé par vendre du mouron pour les petits oiseaux^ sur
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un crochet, dans les rues; un autre est devenu marchand de tableaux après avoir vendu des images obscènes sous les arcades Tivoli.
Comme tous les Juifs, ils ont un fiair tout particulier pour deviner Tacqucrcur sérieux dans un nombre considérable de visiteurs.
Les peintres qui leur donnent un tableau en dépôt dont ils demandent un prix que le marchand leur refuserait, usent souvent du stratagème suivant :
Ils envoient, un ami, un parent, un élève pour marchander l'œuvre exposée : si le marchand évente la mèche, comme ils disent, il commence par demander un prix énorme de la toile et finit par accepter le prix que lui offre Tenvoyé du peintre, qui, bien entendu, ne veut rien acheter. C'est leur façon de faire payer au peintre sa témérité; quand le peintre revient, le marchand lui annonce qu'un monsieur lui a offert, la veille, quarante francs de la toile dont il demande deux cents francs !
Beaucoup de gens s'imaginent qu'après les scandales récents des faux tableaux (j'en parle au cl' a-
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pitre des truqueurs), on a cessé d'en faire; c'est là une erreur qu'il est utile de faire disparaître.
On fabrique aujourd'hui plus de faux tableaux
que jamais, seulement on les e'coule en Ame'-
rique et à Londres.
Tout récemment, — je précise, — un marchand de tableaux de la rue Laffitte faisait confectionner par un peintre bien connu, des Henner, des J. Dupré et des Vollon.
C'est New-York qui a la chance de posséder ces trésors 1
Assurément, MM. Henner et Vallon ne se doutent guère de leur fécondité.
Depuis la mort de Karl Daubigny, on peut voir à toutes ou presque toutes les devantures des boutiques des marchands de tableaux, une œuvre de ce peintre ; je ne dirai pas de ce maître.
Le père est plus difficile à imiter et cela se comprend ; ses dernières toiles, datant de 1871 ou 1872, la peinture ne serait pas assez usée pour paraître appartenir à cette époque relativement éloignée, mais le fils est mort il y a quinze ou dixhuit mois et par conséquent sa peinture doit
paraître fraîche, aussi on en fal)rique des quantités telles qu'il n'y aura, si cela continue, pas une mairie de village qui n'ait son Daubigny I
On jugera du be'néfice que les marchands de tableaux peuvent réaliser, quand on saura qu'un marchand de dixième ordre, établi il y a quelques anne'es, aux environs de la gare de l'Est, achetait les toiles d\ui garçon de talent, Valle'e, mort depuis, d'une maladie de poitrine, contractée par la misère et la Faim ; il les achetait au prix moyen de quarante francs et les revendait cinq cents et même six cents francs, aux Américains, comme étant des Defaux ; c'est de Vallée que je tiens le fait.
Les beaux jours des marchands de tableaux commencent à se faire rares, le public allant chez l'artiste, mais il faut ajouter qu'ils se rattrapent d'un autre côte; ce qu'ils payaient à Vallée quarante francs, il y a deux ans, ils le payent maintenant, à d'autres, dix ou quinze francs.
Les marchands établis ne sont pas seuls à exploiter les artistes, il y a encore toute une légion d'individus pour les compléter.
Ces courtiers marrons ont eu des situations qui
leur ont permis d'entretenir des relations avec des gens riches, bourgeois, commerçants, industriels, etc., etc. à qui ils offrent, ce qu'ils appellent : de bonnes occasions.
Comme généralement, Tamateur n'est pas plus scrupuleux que le marchand de tableaux, ils y vont carrément.
— Je connais, disent-ils, un peintre, gêné en ce moment : je me fais fort d'obtenir un tableau à cinquante pour cent au-dessous de sa valeur réelle; je ne vous demande rien pour cela, ajoutent-ils ; on va voir comment la commission est gratuite et jusqu'où va le désintéressement des intermédiaires, si élevé qu'il soit :
Le peintre Alfred de Dreux, admirable cavalier, était, vers iS5g, très bien en cour, par l'intermédiaire de M. Tascher de la Pagerie, qui le présenta à l'empereur Napoléon III ; il obtint la commande d'une toile, qui devait représenter l'empereur à cheval : MM. Tascher de la Pagerie, de Morny, de Persigny, une fois le tableau terminé, allèrent voir l'œuvre du peintre; ils la trouvèrent parfaite.
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L'empereur fut ei;alemcnt enchante du tableau; il chari;ea M. Fleury de remettre au peintre la somme convenue, dix mille francs.
Quelque temps plus tard, Alfred de Dreux se trouva avec iM. Tascher de la Pagerie.
— Vous devez être satisfait, lui dit ce dernier, l'empereur a été géne'reux ?
— Ma foi non, répondit le peintre, deux mille francs pour une toile de cette importance, c'est peu !
M. Tascher de la Pagerie ne souffla mot, mais comme il savait que l'empereur avait remis dix mille francs, quand il rencontra Napoléon III, il lui raconta le fait.
L'empereur fit appeler M. Fleury et lui reprocha cet oubli. (( Réparez-le vite », lui dit-il.
M. Fleury remboursa, mais en 1860, Alfred de Dreux fut tué en duel.
Les journaux firent un bruit énorme autour de cette affaire; on raconta que M. Fleury avait, pour se venger de l'artiste, soudoyé un individu, qui joua le rôle de provocateur.
Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ce récit, mais comme ce duel tragique fut entouré d'un certain
mystère et que les causes n^eu furent jamais connues, toutes les suppositions sont possibles.
On voit que les intermédiaires, même de haut rang, ne le cèdent en rien aux Juifs qui exploitent les peintres.
Quatre cents pour cent!
Vibert. — Carolus Duran. — Gervex. — Jean Gigoux. — Agache. — Lobrichon. — Henner. — Benner. — Paul de Katow. — Pointelin. — Roll. — Jullian. — Les arènes athlétiques. — Ch. Tochc. — Cabanel. — Pelouze. — Vollon. — Le moyen d'avoir [une galerie bon marché. — Bouguereau. — Ernest Simon. — Fernand Pelez, le peintre de la misère. — Edouard Baré. — Paul Vogler. — André Brouillet. — René de Gastines. — Véron. — Léon Leclaire. — Théophile Bérengier. — Frédéric Vogler. — Charles Giron. — Forsberg. — José Frappa. — Victor Gilbert. — Ulric de Fonvielle. — Faverot. — Samuel French. — Lecomte du Nouy. — Consuelo Fould. — Berne-Bellecour. — Le Prince de Chérémétew.— Rafîaëlli. — Per* tuiset,etc., etc.
La peinture à l'huile C'est bien difficile.
Mais c'est bien plus beau Qu'la peinture à l'eau.
C'est aussi plus lucratif, sauf peut-être pour M. Vibert dont les aquarelles anecdotiques, exe'cutées entre deux agapes, honorées de la présence
du brav' général Boulanger et des artistes de la Comédie française, se vendent au poids de Tor, sauf aussi pour M^e Madeleine Lemaire, la très distinguée fleuriste pour laquelle la peinture à Teau n'a pas de secrets.
Un de ceux que la peinture à l'huile a le plus enrichi c'est Carolus Duran.
Il fait payer un portrait vingt-cinq mille francs, pas un sou de moins, et il a des commandes tant qu'il en veut.
Carolus se montre très exigeant envers ses modèles féminins : Madame a commandé, pour poser devant le maître, une toilette d'une dizaine de mille francs, la susdite toilette ne convient pas à Carolus, il en exige une autre; sinon, non ! Total quarante-cinq mille francs, et la ressemblance n'est pas garantie !
De son vrai nom, Carolus Duran, s'appelle Charles Durand, mais dès sa plus tendre enfance, Charles lui paraissait vulgaire, et le D final de Durand, produisait à son œil perspicace TefTet d'une lettre d'un bourgeoisisme marécageux.
Quoique ne sachant pas le latin, il transforma lui-même, et sans y être aidé par personne, Charles
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en Carolus et, de son autorité privée coupa la queue à son nom de famille.
Originaire de Lille en Flandre, 011 ses parents tenaient une petite auberge, Carolus se croit Espagnol et quelque peu Hidalgo.
Il est convaincu qu'il a du sang ibérique dans les veines, peut-être même du sang tsigane, et que sa brave femme de mère, quand elle le portait dans ses flancs, a eu, étant à son comptoir un regard de Bohémien; aussi joue-t-il de la guitare et de la mandoline et ne consomme-t-il entre ses repas que des vins d'Espagne.
Il ne pousse pas toutefois Tamour de la couleur locale jusqu'à se nourrir exclusivement d'ail et d'oignons crus, de piments, de chocolat et de garbanzos.
Oh 1 si le jour du vernissage Ledoyen, à la place de son éternelle truite saumonnée, sauce verte, avait le bon esprit de confectionner une olla-podrida, selon la formule des cuisiniers d'outremonts, on peut être certain que Carolus Duran, au lieu de retenir une seule table, en retiendrait au moins deux, sinon trois, et ferait à ses amis, qui sont nombreux, l'honneur de les inviter à la
dégustation de ce mets succulent et trcanspyréne'en.
Carolus Duran n'est pas seulement un peintre, mais un e'ie'gant cavalier et un maître escrimeur. Il sait les grandes traditions de la Renaissance.
Heureux homme !
Il ne lui manque plus que d'être de Tlnstitut comme Bouguereau et Boulanger (ne pas confondre avec le brav' général) et il en sera.
Gervex en sera-t-il ?
That is the question ! comme disait ShakspearCj Gervex ne demanderait pas mieux mais les temps ne paraissent pas encore venus, en attendant le malin savoyard a déjà commencé sa conversion. FageroUes — pardon la plume m'a fourché — FageroUes c'est le nom qu'Emile Zola a donné dans VŒuvre à Gervex dont il a tracé un portrait assez réussi; — FageroUes ou plutôt Gervex tourne déjà à la peinture sur porcelaine : témoin le portrait de Mlle Jeanne Harding. Le voilà qui travaille dans la nacre.
Ce doit être bien pénible à son œil de peintre fin et délicat; car il est encore plus coloriste que fumiste, ce qui n'est pas peu dire.
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Chez Gervex, né à Paris, de pauvres savoyards,
l'allobroge reparaît sans cesse, malgré tous ses etforts pour se conduire en gentleman mondain.
11 est trafiqueur et a surtout pour objectif la bonne galette, comme il dit dans son langage imagé.
Il ne dédaigne pas les petits profits et thésaurise comme un marchand de marrons.
De même que Carolus Duran, il a été fort amateur de l'escrime, mais à un autre point de vue.
Il a été aussi fort amateur de jolies femmes, et il l'est encore; maïs n'ayez crainte, il ne se ruinera pas pour elles.
Il ne travaille pas dans les « entraînements du cœur )).
Il ferait plutôt comme Jean Gigoux qui ruine les Compagnies d'Assurances sur la Vie.
En voilà un de qui on pourrait dire comme la coquille célèbre à propos du prince Jérôme « le vieux persiste » !
Ce brave peintre franc-comtois est assurément un des types les plus curieux de Paris. Dans son atelier de la rue Chateaubriand il est parvenu à
réunir tous les dimanches une société d'élite, artistes, littérateurs, hommes politiques, magistrats, officiers supérieurs, plus ou moins nés natifs de la Franche-Comté qui servent à entretenir sa réputation d'homme de goût et à jeter un dernier éclat sur ce nom que les contemporains ignoreraient certainement sans cette parlote hebdomadaire.
La peinture de Jean Gigoux qui a obtenu jadis beaucoup de succès a cessé de faire prime depuis longtemps.
Elle n'a rien de commun par exemple avec celle de M. Agache*
Autant celle-là est triste et pâlotte, autant celleci est violente et exaltée.
Qui croirait que la troublante Enigme de M. Agache est l'œuvre d'un homme qui naguère était usinier?
Si je ne me trompe, M. Agache, il y a dix ans, dirigeait une manufacture à Lille, la patrie de Carolus Duran. Sa fortune faite, M. Agache s'est livré tout entier à l'art et, dès le début, il s'est composé une palette violente, peut-être même trop systématiquement violente pour être sincère*
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Tout chemin mène à Rome. Si Tusine a mené M. Agachc a la peinture, le comptoir a mené M. Lobrichon au même résultat. Il y a longtemps de cela, il est vrai, car Lobrichon a abandonne' depuis bientôt trente ans l'aune du commis pour la brosse du peintre. Mais voyez un peu comme le hasard se moque des gens : M. Lobrichon était ferré d'idéal. Il rêvait de sylphes et d'ondines, se balançant vaguement dans les vapeurs blanchâtres des nuées matinales, dans les brouillards lacustres du Jura, et la nécessité le prenant parla main Ta conduit à exécuter pendant toute sa carrière de peintre des bébés et des scènes enfantines.
Involontairement il a touché le cœur des mamans riches, qui lui ont amené à la queue leuleu des progénitures variées et encombrantes.
Son atelier est devenu un véritable Nursery, une voie lactée odorante. «
Que n'était-il riche comme Puvisde Chavannes, qui a mangé sa fortune à la poursuite acharnée d'un idéal coûteux, mais grandiose !
Heureux artiste, heureux génie, que n'ont ja-
mais arrêté les mesquines pre'occupations du potau-feu et du modèle à payer.
En voilà un qui n'est pas négociant !
Ce n'est pas comme M. Henner,un madré Alsacien qui, sous des apparences lourdaudes, est néanmoins fin comme un Gascon et doublé d'un Normand.
Il vend très cher son vieil ivoire, genre à part, séduisant quand même, et qui a trouvé des imitateurs parmi ses compatriotes. Henner, Benner, cela se ressemble! C'est pourquoi M. Benner, qui est de Mulhouse, a essayé de marcher dans les souliers de M. Henner, qui est de Bernviller, mais il n'a pu le suivre que de loin.
De plus loin encore le suit M. Paul de Katow, qui est de Strasbourg. Le pauvre Katow s'y est mis sur le tard, ayant oublié dans sa jeunesse d'apprendre à dessiner et à peindre.
Pourquoi ne suffit-il pas d'être Alsacien ?
Malgré tout, M. Henner n'en est pas moins un ficeleur qui, de parti pris, accommode la nature à sa façon, absolument comme M. Pointelin, professeur de mathématiques, que ses occupations
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ont sans doute cmpcchc pendant une grande partie de sa vie de regarder en face la grande lumière du jour. M. Pointelin, paysagiste de crépuscule, n'a eu probablement pas le temps d'observer la campagne qu'à l'heure où les chauves-souris commencent à prendre leurs ébats, c'est-à-dire h l'heure où personne n'y voit goutte.
Ce ne sont pas des artistes à qui il faudrait demander une Manda Lamétrie , une fermière comme celle de Roll ; les malheureux en sont loin, terriblement loin.
Il est vrai que Roll, comme Puvis de Chavannes, ne peint pas pour vendre, et c'est bien quelque chose encore de n'être pas forcé de songer au goût du public, de pouvoir travailler à son aise, sans autre idée que celle de réaliser de grandes conceptions ou d'observer la nature, de la saisir dans ses manifestations intimes, et de pousser son œuvre jusqu'au point précis où l'on veut la mener.
Il y faut un grand courage, même pour ceux qui n'assiègent pas les préoccupations de la vie quotidienne, à plus forte raison pour les hommes
vraiment doués que tourmentent à la fois le de'sir de s'élever toujours plus haut et le besoin de satisfaire aux exigences banales mais pressantes de l'estomac et du propriétaire. C'est pourquoi il convient quelquefois de se montrer indulgent envers les peintres qui, avant d'arriver à la complète expression de leur talent, sacrifient d'abord au puffisme, aux coups de pistolet — comme on dit en argot d'atelier — ou aux convenances de l'école classique et des professeurs, membres du jury, dont la bienveillance n'est acquise qu'à ceux qui font semblant de les considérer comme des demidieux et de tenir leurs enseignements pour paroles d'Evangile.
On ne sait pas ce qu'il peut en coûter aux audacieux ou aux originaux que le hasard de la naissance n'a pas pourvus de bonnes rentes de n'être pas élèves de Cabanel ou de n'avoir pas payé leurs mois de nourrice dans les pouponnières patentées dont les maîtres en titre sont en même temps les principaux actionnaires.
Comme l'Académie JuUian, par exemple.
En 1867, M. Jullian avait une toute petite Académie, passage des Panoramas, C'est un Proven-
çal. Sous son beau ciel bleu, il avait vu les luttes des plus admirables lutteurs du monde, conduits par rillustre Rossignol, et pensa qu'à Paris ces luttes auraient du succès et conduiraient à la fortune plus facilement que la peinture; il organisa rue Lepelletier les Arènes athlétiques^ dans lesquelles on vit la crème des lutteurs. Ce fut M. Jullian qui inventa le truc de Vhomme masqué (le masseur photographe Chavaret).
Ce spectacle ne fit pas florès longtemps.
Plus tard M. Jullian fut décoré.
Est-ce pour les Arènes athlétiques ou pour son Académie ?
— Monsieur Charles Toché, s'il vous plaît ?
Le domestique vous regarde d'un air ahuri comme si vous parliez hébreu.
Vous réitérez la question.
Le domestique répond : « Il est à Venise, vous reviendrez dans cinq ans 1 »
C'est la réponse qui me fut faite, un jour que j'allais à son atelier lui rendre visite.
Charles Toché est un \oyageur infatigable. Né à Nantes, élève architecte pendant trois années,
il prit dans cette ville des leçons de Taquarelliste Félix Thomas; pour la forme il se fit inscrire chez Gabanel, mais n'y allait, comme beaucoup, que pour y fumer des pipes.
Comme je le dis plus haut, dès ses débuts, il partit à Venise oii il resta cinq ans, à copier Tiépolo et Paul Veronèse, à pénétrer les mystères de la vraie fresque italienne et à chercher les procédés employés par les maîtres, pour la décoration des palais et des églises.
Ces travaux à fresque lui valurent la connaissance de M^^ Pelouze, qui lui confia la décoration de Chenonceaux, à laquelle il travaille depuis quatorze ans, il y termine en ce moment les fresques entourées de stucs italiens qui feront de la galerie des fêtes de ce château, une huitième merveille du monde.
Charles Toché a une manière de travailler toute particulière, il lui manque un renseignement, il boucle sa valise et part pour FEspagne, la Sicile, l'Allemagne, l'Autriche^ les Balkans, la Turquie, l'Asie-Mineure, tout comme on irait à Asnières ; chemin faisant, il copie toujours Tiépolo, Goya et les grands maîtres.
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Nous avons vu ses admirables aquarelles à son exposition de la rue de Sèze, en iScSy et plus d'un, moi le premier, a regretté de n'être pas Rothschild, pour s'en offrir quelques-unes.
Charles Tochéva illustrer la Tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert; il va partir, pour terminer cette œuvre, qui comprendra deux cent vingt dessins, à Palmyre et en Perse.
Attendons-nous, à son retour, à une nouvelle exposition, plus merveilleuse que la première.
Charles Toché n'est élève de personne.
VoUon (Antoine) est un peintre qui déteste Torgue de Barbarie, il prétend qu'aux accents de cet instrument, ses verts deviennent bleu et ses jaunes vermillon; quand il était dans la propriété d'Alexandre Dumas fils, à Dieppe, en villégiature, la brise de la mer n'avait pas une aussi funeste influence sur ses couleurs.
Alexandre Dumas fils a la plus belle collection de Vollon, qui se puisse voir. Il a eu cette collection par un moyen que je recommande aux amateurs économes.
A cette époque, Vollon n'avait ni notoriété, ni
récompense; il étudiait; le matin, il prenait sa boîte et s'en allait seul, au bord de la mer. là, à Tabri, dans une anfractuosité de rocher,- où, à l'ombre d'une haute falaise, il peignait jusqu'à l'heure du déjeuner ; Alexandre Dumas, intrigué, se mit à sa recherche et finit par le découvrir.
— Ah! la belle toile, dit-il au peintre, c'est pour moi 1
— Volontiers, répondit VoUon.
Le lendemain, le surlendemain, même scène.
— Ah ! la belle toile, c'est pour moi. Enfin cela dura une saison.
Un jour, VoUon était en train de peindre une toile magnifique ; Alexandre Dumas arriva.
— Ah 1 la belle toile, c'est pour moi.
— Pour ça^ non, dit VoUon, je vais bientôt repartir pour Paris, je la garde^ je ne veux pas qu'on croie que je n'ai pas travaillé.
— Oh ! tu ne feras pas ça, dit Alexandre Dumas fils, je t'en donne dix louis, vingt louis,
— Non ! je veux la garder.
Alexandre Dumas fils, connaissait la passion de Vollon pour le jeu de billard, passion aussi profonde que celle de Meilhac
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— Je te la joue en cent points, dit-il au peintre. VoUon se laissa tenter et perdit.
Le lendemain, il demanda sa revanche et perdit encore, bref, il perdit tout ce qu'il peignit.
Mais Alexandre Dumas fils n'e'tait pas satisfait.
Lors de l'arrivée de VoUon, il avait fait tapisser une pièce, d'une toile qui couvrait les murs, de haut en bas, VoUon lui avait promis de la peindre d'un sujet quelconque.
Vollon annonça son départ.
— Mais, tu n'y songes pas, dit Alexandre Dumas fils, la toile est intacte.
— Ça m'est e'gal, dit Vollon, je m'en vais demain.
Alexandre Dumas fils, pria, supplia, le peintre resta insensible.
Le moment du îde'part arrive', Vollon serra la main d'Alexandre Dumas fils.
— Et ma toile ?
— Je prends le train.
— Voyons, ma toile !
— Tu la veux ?
Aussitôt, Vollon prit une immense palette, il y
répandit tous ses tubes, puis, à pleines mains, sans le secours de pinceaux, il se mit à peindre la falaise qu'il voyait par les fenêtres entr'ouvertes.
Cette toile est, à ce qu'il paraît, une merveille d'exécution et un chef-d'œuvre unique en son genre.
Décidément, Alexandre Dumas fils est un homme pratique.
Bouguereau (Adolphe) n'est point à discuter comme peintre, c'est comme membre du jury seulement qu'il est critiqué.
Ses mots sont célèbres.
Il disait un jour, à un élève qui copiait la Joconde :
— Vous en reviendrez, mon ami !
On comprend qu'il soit riche si cette parole est vraie :
— Je perds cinq francs toutes les fois que je vais pisser, disait-il récemment à un ami.
A propos de Millet.
— Si Millet était encore en vie, je le refuserais au Salon.
Touchante preuve d'impartialité.
PARIS-PALKTTK 21 I
M. BoLigLiereau adore la peinture mais la
sienne.
Revenant de voyage, en Espagne, il rencontra le peintre Henner : ce dernier lui demanda ce qu'il avait vu de beau.
— Rien du tout, répondit Bouguereau.
— Comment, fit Henner, rien du tout, vous n'êtes donc pas allé au musée de iMadrid. Il y a là, ce me semble, pour un artiste tel que vous, des Velasquez, des Rubens, des Van Dick, des Téniers, des Rembrandt, les plus belles merveilles du monde.
— Peuh ! Peuh ! fit Bouguereau.
— Comment, ajouta Henner, qui croyait que son interlocuteur plaisantait.
Voulant avoir le dernier mot :
— Vous avez vu les Léonard de Vinci ? Réponse du membre de l'Institut.
— Les Léonard de Vinci ! ils sont aussi embêtants que ceux du Louvre.
Tout Bouguereau est là !
Simon (Ernest), un des décorateurs du château de Chenonceaux, peintre et aquarelliste à la fois,
voyageur intrépide, on le croit à Paris, pas du tout il est en Tunisie, en Bretagne, et quand il revient il rapporte une se'rie d'e'tudes prises sur le vif, merveilleuses de couleur et de vérité'.
Ses sites africains sont des chefs-d'œuvre, entre autres une vieille rue mauresque, si étroite, qu'on dirait que les maisons se penchent pour causer du temps passé, on aperçoit dans le bout un coin de ciel bleu d'où filtre un filet de lumière qui éclaire le sol poudreux ; c'est frémissant, on y est !
L'atelier de Simon est très suivi par le monde élégant, et ce n'est pas un des moindres attraits d'une visite que de voir Simon, taillé en Hercule, donner paternellement, à ses élèves, de toutes jeunes filles, des conseils qui, si elles les suivent, en feront un jour des artistes.
Pelez (Fernand) est à classer parmi les peintres qui ont commencé par le classique et qui se sont définitivement adonnés au réalisme. Son talent s'affirme chaque année avec une nouvelle maestria. Après avoir obtenu une seconde médaille avec la mort de VEmpereur Claude et avoir
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fait la joie de son maître Cabanel, Pelez, voyant avec quelle indillcrence le public passait devant cette majestueuse machine où, cependant, les effets se trouvaient combine's selon les règles de Tart particulier à l'Ecole, se demanda dans son âme et conscience si les maîtres dont on faisait si grand cas dans l'établissement officiel de la rue Bonaparte avaient toujours eu pour objectif les Grecs et les Romains. Et après mûre réflexion, il se dit que tous ou presque tous avaient été en leur temps de véritables réalistes. Les Italiens, les Hollandais, les Allemands s'étaient bornés à interpréter ce qu'ils voyaient et a l'exprimer selon la formule de l'époque où ils vivaient, naïvement, simplement, en poursuivant sans aucun doute l'idéal qui leur avait été enseigné par leurs professeurs, mais en tâchant aussi de s'y soustraire par une recherche nouvelle plus en rapport avec les idées de leurs contemporains. Ayant fait cette observation, Pelez lâcha courageusement Cabanel, ses pompes et ses œuvres, c'est-à-dire ses éloges et ses récompenses et se transforma en observateur, sans se préoccuper des questions d'école. Or comme il était pessimiste et grand admirateur des Espa-
gnols, il se mit à peindre avec une certaine éle'gance classique les misérables de son temps, les marmiteux, les souffreteux, les loqueteux, les mendiants, et s'attacha à exprimer sur la toile les affres des misérables enfants qui grelottent l'hiver ou qui cuisent l'été sur l'asphalte de nos trottoirs parisiens, tendant la main aux passants, main rongée d'engelures ou de vermine selon la saison. Ce n'était pas pour plaire aux bourgeois, dont la sensiblerie exige que les haillons soient décents et que les pouilleux sentent légèrement l'opoponax. Les bourgeois se rebiffèrent, mais les artistes, quoique vexés de trouver sur leur route un concurrent aussi sincère, ne purent s'empêcher d'admirer, seulement ils admirèrent en silence. « Il crèvera de faim avec sa peinture » disaient in petto les braves camarades, car on est très jaloux dans la corporation et là, plus que partout ailleurs, les supériorités se heurtent à un parti pris de débinage auquel les plus vaillants ne peuvent se soustraire. Pelez eut le bon esprit de ne pas crever de faim, de persévérer dans sa voie, qu'il trouvait bonne, et de faire la nique aux envieux. Néanmoins il tint compte de certaines critiques
faites par des amis désinte'ressés et chercha à exprimer sur sa toile les misères contemporaines, non pas d'une façon moins e'iégante, mais avec plus de force, plus de vigueur, sans sacrifier au bitume et à la terre de Sienne. Il chercha à résoudre ce problème extraordinairement compliqué, faire du sombre avec du clair, du tragique avec des fusées d'esprit. Y est-il parvenu ? Je le crois, et je suis convaincu que tout le monde sera bientôt de mon avis.
Baré (Edouard), architecte jusqu'à la guerre, s'est mis à la peinture depuis 1872 ; peintre de fleurs, de paysages et surtout de femmes, il excelle dans les tableaux de genre, exècre les modèles italiens et trouve à la Parisienne infiniment plus de charmes ; c'est un peintre qui adore les colorations claires, et il y réussit.
Lorsque Baré était architecte, il fit une grande quantité d'aquarelles qui furent souvent reproduites par la chromo.
Baré est un don Juan qui a voltigé de la brune à la blonde.
2l6 PARIS-PALETTE
— Pourquoi suivez-vous ainsi les femmes ? lui demandait un ami.
— Je les suis, répondit Baré, jusqu'à temps que je les perde.
Douce illusion, car il n'y a que les femmes perdues que Ton trouve géne'ralement.
Baré n'expose plus ; encore un de'sillusionné du Salon.
Vogler, ancien apprenti typographe, le mien, à qui je tirais les oreilles quand, le lundi, il allait chercher des litres chez la mère Chevalier pour les typos, car ces gaillards-là ont toujours soif ; c'est incroyable comme ce métier-là altère. Vogler quitta la typographie pour entrer chez un décorateur, puis, de là, après avoir fait campagne contre les Allemands, il obtint l'entreprise des immenses affiches que l'on voit sur les murs annonçant le tirage fantastique de l'organe des concierges, affiches qui agacent tant les Parisiens ; cette peinture n'était guère faite pour développer en Vogler le sentiment artistique, mais il contracta l'habitude de manier les pinceaux, à tel point qu'après avoir abandonné ce travail éîevé^ en
PARIS-PALETTK 217
1884, il fut reçu boursier de la ville de Paris avec le numéro i.
Voglcr se tient à l'écart, comme tous les travailleurs qui désirent entrer de plain-pied dans le monde artistique par un tableau d'éclat ; il étudie spécialement les rues de Paris, et c'est vraiment merveille de voir avec quelle exactitude, ce qui sera précieux pour les historiens futurs, il rend l'aspect misérable de certains coins de Paris, coins qui disparaissent chaque jour. Sa peinture ne procède d'aucune école de parti-pris, puisqu'il n'est rélève de personne; son maître fut et est la nature, sous ses multiples aspects, qui se renouvellent sans cesse, c'est-à-dire que pour la peindre sur le vif il faut au peintre un travail incessant et un esprit tout particulier d'observation.
C'est le cas de Paul Vogler, qui réserve des surprises aussi bien au monde des arts qu'aux amateurs.
Un brave cuisinier faisait faire son portrait par P. Vogler; quand il fut près d'être terminé, le peintre lui demanda s'il était satisfait.
— Oui ! répondit le bonhomme, mais demain
2l8 PARIS-PALETTE
j'amènerai des amis, parce que, voyez-vous, il y a dans l'œil un point blanc qui m'agace.
Le lendemain, en effet, il amena cinq ou six gâte-sauces, et les voilà examinant le portrait, le critiquant, puis tous en chœur s'e'crièrent : «Mais le point blanc ? )>
Alors, pour les convaincre, le peintre dut entrer dans une dissertation scientifique pour leur prouver, dictionnaire en main, que la structure de l'œil exigeait cette tache blanche pour animer le regard du portrait.
Ils s'en allèrent en hochant la tète et l'un d'eux ajouta :
— Ton peintre n'est pas fort; moi, j'ai fait faire mon portrait pour le même prix, et ma famille était peinte derrière le rideau 1
Brouillet (André), encore un jeune, ancien élève de l'Ecole centrale, qu'il quitta pour faire de la peinture; il entra aux Beaux-Arts, chez le peintre Gérôme ; là, il commença à manger des demi-ragoûts chez la mère Vaïl. Comme il est né à Charroux (Vienne), son tableau : la Violation du tombeau de l'évêque d'Urgel^ qui lui valut unç
mention honorable en 1S81, fut donné par l'Etat au muse'e de Poitiers, pour punir les habitants de la pension qu'ils avaient faite au peintre.
Après son insuccès du Salon de 1882 : les Femmes de Paris allant à Versailles (1789), il lâcha la peinture dite d'histoire pour faire de la peinture sans histoire, et cela lui a re'ussi, car il obtint une deuxième médaille au Salon de 1886.
Son Charcot à la Salpêtrière est célèbre ; on le classe parmi les maîtres futurs.
René de Gatines, petit-fils du général Baron Pouget, dont le nom est inscrit sur la barrière de l'Etoile, d'une famille de gens de robe et d'artistes, élève de M. Bin, est un paysagiste de talent.
En même temps que peintre, René de Gatines est président de section de la Société topographique de France; il a obtenu un immense succès au congrès des sociétés savantes à la Sorbonne par sa conférence : de V ethnographie par les beaux-arts.
C'est un peintre riche qui a un atelier qu'envierait un roi; malgré cela il n'est pas complètement heureux.
Pour le monde des Salons, René' de Gatines n'est qu'un peintre, et, à cause de sa fortune, pour les artistes, il n'est qu'un amateur.
René de Gatines est un des plus chauds adversaires du jury actuel; il faut espe'rer pour l'art français que ses théories prévaudront un jour prochain,
Véron a eu son heure de célébrité, il a eu un tableau au musée de Lyon , et un autre dans la galerie de la baronne Nathaniel de Rothschild. Il est un exemple frappant de l'étroitesse d'esprit des peintres composant le jury qui s'occupent avant tout de l'homme et nom de la peinture.
Véron, dont l'esprit rappelle celui de Diogène, le Desgenais de la peinture , n'a jamais su faire les courbettes réglementaires; tout d'une pièce, incisif, mordant, ses crocs emportent le morceau et quand il fait la biographie des membres de l'Institut officiel , dame ! sa langue, comme le scalpel du chirurgien fouille jusqu'au fond de l'âme.
Quand les enfants ont trop d'esprit, ils ne vivent pas, dit le vieux proverbe ; il peut s'appliquer
PARIS-PALHTTE 221
aux: peintres qui, non contents de rompre avec la tradition^ sapent l'Académie classique par le sarcasme et la satire, et ne veulent pas admirer sur commande.
Aussi, Ve'ron n'expose plus, et c'est regrettable; il est triste de voir des peintres de sa valeur se retirer de la lice par dégoût et mépris.
Leclaire (Léon), encore un qui a lâché la peinture d'histoire. En montant la rue Chape, une des plus vieilles de Montmartre, à gauche, sur une petite boutique on lit : cuisine bourgeoise^ dans l'intérieur on entend grincer les cordes d'une guitare, c'est Leclaire qui s'accompagne en chantant rode à la lune :
L'astre des nuits^ quand il est dans son plein De son beau c... ou est le parfait modèle La lune est blanche et son c... ou de satin N'est ni moins beau, ni moins arrondi qu'elle.
Il serait assez difficile de reproduire la suite.
Leclaire est un peintre céramiste très renommé, c'est un art difficile ; pour obtenir l'intensité de couleurs, elle ne s'obtient que par des superposi-
tions de couleurs, qui, ternes, lors de leur application sur la faïence, ne deviennent brillantes et émaillées que par la cuisson; on comprend combien ce travail est délicat, car le nombre des couleurs est restreint, et les tons pour s'harmoniser doivent être étudiés avec un soin tout particulier.
La céramique est un grand art , et Leclairc y est passé maître, par-dessus le marché, vieux Parisien gouailleur et sceptique.
Berengier (Théophile), un jeune, élève de F. Gaillard, le célèbre graveur et peintre, peint comme Holbein et par cela un des refusés systématiquement par le jury de peinture , à qui cette peinture fait mal aux yeux.
Berengier, que cela n'arrête pas, continue son chemin, en convaincu, persuadé que les œuvres solides résistent, même à l'appréciation des membres de rinstitut.
On lui doit une magnifique copie du tableau du Pérugin, actuellement en restauration au Louvre.
Cette copie faite il y a quelques années, avec une exactitude scrupuleuse, sera peut-être un jour
une accusation contre les maladroites retouches des restaurateurs de nos musées nationaux.
Vogler (Frédéric), élève de Picot, ancien dessinateur du costumier Babin, un des rares peintres de bon sens, qui s'est aperçu qu'il n'irait jamais à l'Académie en dehors de la peinture classique, aussi se mit-il à faire de la peinture industrielle, et bien lui en prit, car ses petits tableaux, genre Louis XIII, se vendent comme se vendait jadis la galette du Gymnase.
On ne peut rien imaginer de plus gracieux, de plus pur que ses petits panneaux , ruisselants de lumière et de verdure : il excelle surtout dans les scènes de cabaret, les petites servantes et les mousquetaires, habillés de couleurs rutilantes, charment l'œil ébloui : c'est une orgie de chair, de rubans, de soie, de velours, la vérité est néanmoins observée rigoureusement; elle est observée à tel point qu'on se croirait , en contemplant ses tableaux, transporté de deux siècles en arrière, on revoit le vieux Paris, les rues étroites , les cabarets enfumés, les Porcherons, Ramppnneau,un monde hélas 1 que nous ne reverrons jamais.
Charles Giron, le peintre des Deux sœurs, est ne à Genève, ce qui e'tonnera les gens qui ne le connaissent que par sa peinture; en effet, la largeur de sa facture, le brillant de sa palette , contrastent avec l'allure grave et étroitement bourgeoise qui distingue en ge'néral ses compatriotes.
Giron est un élève de l'école municipale; guidé par les conseils de Barthélémy Meun , il conquit vite une réputation dans sa ville natale , mais il s'y trouvait à l'étroit, il vint à Paris , entra pour la forme chez Cabanel, et exposa V Enfance de Bacchus : ce tableau lui valut une médaille.
Charles Giron a une spécialité : le portrait de femme, et l'on m'a raconté qu'un rajah, de passage à Genève et visitant son exposition, fut tellement impressionné de la beauté des portraits féminins qu'il avait sous les yeux, qu'il proposa à Giron de l'emmener comme peintre de son sérail.
Giron accepta.
Lui demandera-t-on d'accomplir un sacrifice assez désagréablepour pouvoir exercer sa mission?
Et le rajah, a-t il pensé à quoi il s'expose ?
Il y aura sans doute des accommodements avec les Aimées!
PARIS -PALKTTK 22
Forsberg, originaire de la Suède, est un exemple curieux de ce que peut la vocation; tout enfant, il e'tait berger, seul, perdu au milieu d'immenses pâturages, n'ayant que son chien pour ami, il rêvait h l'avenir et étudiait la nature, peu à peu, il se prit à crayonner ses moutons, son chien, le paysage; les paysans le raillaient, le paysan, par là, ne vaut pas mieux que le nôtre, puis on finit par s'habituer à a cette manie de dessineux, si bien » qu'un jour la municipalité l'envoya à Paris, il entra à l'atelier de Donnât, 'a pension du pauvre artiste était maigre, si maigre qu'il attendait le départ des élèves, pour manger les croûtes de pain qui traînaient dans l'atelier ; malgré cette misère terrible, il conservait une telle dignité, que personne ne s'aperçut de sa détresse profonde, autrement, le rapin a bon cœur, quelques-uns fussent venus discrètement à son aide; pour augmenter ses ressources, il chercha du travail, il fut embauché pour peindre sur les murs, cqs affreuses redingotes grises, enseigne d'un marchand d'habits : c'était une sale besogne, mais c'était du pain, l'indépendance et l'espérance.
Forsberg, à la guerre de 1870, voulut servir sa
22é PARIS-PALETTE
patrie d'adoption, il se fit ambulancier; détache' comme infirmier à Notre-Dame, transforme'e en ambulance, il fut frappé de la souffrance, empreinte sur le visage de nos malheureux troupiers, il se mit à étudier le soldat, les scènes de grandeur ne pouvaient que séduire un esprit comme le sien ; les cris des mourants, dans ce vaste vaisseau, à peine éclairé, dont les échos répercutaient la douloureuse plainte; les sœurs de charité, ces admirables filles, circulant comme des ombres, consolant par ci, courant par là, se multipliant, avec les tendresses de la femme et le dévouement de la chrétienne. Cet ensemble était fait pour laisser k un homme, qui avait passé ses premières années de jeunesse à rêver sous le vaste ciel une impression ineffaçable.
C'est cette impression que Forsberg a rendu dans son tableau : la Fin d'un héros.
Forsberg est un obscur qui se tient à l'écart, trop même; il peint le portrait avec une précision et un charme qui devraient le placer au premier rang et le conduire à la fortune. Il est pauvre, mais il a la foi.
Un jour on comptera avec lui.
José Frappa est un peintre d'un genre diffcrent, il n'a pas la foi, excepté en lui, il s'est fait une spécialité des toiles antireligieuses, il applique le fameux article 7 en peinture, c'est un révolutionnaire qui a certainement de la dynamite dans sa boîte à couleurs.
La toquade de José Frappa c'est d'être juré ; il faut le voir un jour d'élections, se remuant, se démenant, tournant, virant, pérorant, circulant autour des urnes, obligeant les uns, priant les autres, et tapant à bras raccourcis et à coups redoublés sur les membres du jury.
Persistez, Monsieur José Frappa, on n'enfonce pas un clou d'un seul coup de marteau.
Victor Gilbert est le peintre par excellence de la Parisienne ; les petites industries de Paris n'ont pas de mystères pour lui ; fleuristes, laitières, marchandes de poissons ; il saisit, sur le vif, d'un coup, ces physionomies si multiples et parfois si étranges ; car la fleuriste, ou plutôt la marchande de fleurs des grands boulevards, n'a rien de commun avec celle des quartiers excentriques, celle des grands boulevards débute, elle est dans la fleur
delà jeunesse, souvent laide, elle a ce je ne sais quoi qui plaît, qui empoigne et que les femmes appellent la beauté du diable ; avec cent sous de fleurs, elle en fait cent francs ; quand elle devient, non pas vieille, mais fane'e, elle passe dans les faubourgs, elle n'a plus le panier élégant, mais un panier de blanchisseuse, elle aurait cent francs de fleurs qu'elle en ferait cent sous, sans compter les rebuffades et les grossièretés des poivrots ; c'est un grand art que de pouvoir peindre ces types si curieux,
Victor Gilbert est un chercheur, il vit dans le silence de son atelier, il est hors concours et c'est justice, car c'est un des rares peintres qui a demandé la réputation, qu'il a d'ailleurs, à un travail acharné et à des études suivies.
Il sera membre du jury, un jour prochain et certes il se souviendra, en étant indulgent pour les jeunes, des luttes de ses commencements,
Uiric de Fonvielle est un ancien peintre sur porcelaine, qui, parce qu'il avait deux frères dans le journalisme, l'un Wilfrid,un homme de talent, l'autre Arthur, un courageux, s'est imaginé qu'il
PARIS-PALETTK
n'y avait qu'à prendre une plume pour devenir journaliste; il est vrai de dire que par le temps qui court cette présomption était excusable. Il fit partie des Mille de Garibaldi et entra à la Marseillaise ; tout le monde se souvient de l'affaire de notre pauvre camarade, Victor Noir, dans laquelle il joua un rôle qui ne fut pas pre'cisément celui d'un he'ros.
Elève de Yvon et de Flameng, il est entré d'un seul coup dans le monde des peintres qui compte, il faut espérer pour lui, que sa nouvelle carrière lui sera plus favorable que la première.
Faverot, un enfant de la Balle, qui débuta dans la vie par être clown dans les cirques forains, ce fut un des quatre célèbres clodoches; la normande, il fut engagé aux Folies Bergères, tout Paris se souvient de lui; un beau jour l'envie lui prit de faire de la peinture, sans les conseils de personne; il y réussit, des amis, voyant ses dispositions, lui facilitèrent l'entrée de Tatelier Gerôme, duquel il reçut quelques leçons; tout en peignant, Faverot avait la nostalgie des paillettes, du public, son pinceau, dans le silence de l'atelier ne pouvait le
consoler des sauts de carpe exécutés à grand orchestre; un soir il lui prit la fantaisie, au bénéfice de je ne sais plus qui, de faire un numéro au Nouveau-Cirque. Faverot dut le regretter amèrement et réfléchir sur la jalousie et la bêtise de ses anciens compagnons; tous le regardaient comme un intrus, enfin un plus hardi, lui expliqua le pourquoi de cette froideur :
— Tu n^es plus de la balle, lui dit-il. Un autre répliqua :
— Eh I va donc faire de la peinture.
Un peintre méprisé par des clowns; c'est un comble !
Ce qui n'empêche pas que Faverot peint des intérieurs de fermes avec une maestria remarquable et que ses poules vous donnent envie de manger des œufs frais.
Encore un élève de lui-même que Samuel French, malgré son nom qui sonne mal, anglais ou allemand, il est tout ce qu'il y a de plus français, à preuve qu'il servit la France dans les éclaireurs de Franchetti.
French a été riche ; fils d'un coulissier bien
connu qui a laisse les meilleurs souvenirs à la bourse; après sa ruine, pour vivre, il se mit à faire de Taquarelle, il excelle dans le genre militaire; j'ai vu de lui des Souvenirs de Metj qui sont des merveilles d'exécution.
Encore un que la peinture ne conduira, malgré un réel talent, ni à la gloire, ni k la fortune; victime du métier, produire quand même pour vivre, vendre mal à des exploiteurs qui croient avoir encouragé les arts et les artistes quand ils ont payé un louis ce qui en vaut dix !
Chardigny est le peintre renommé de la boucherie, pas un ne peut lui être comparé pour peindre un gigot, en le regardant on sent Todeur d'une pointe d'ail, c'est bien autre chose pour les carrés de côtelettes !
Son dernier tableau un jambon merveilleux, lui a été acheté par Daubray ; il était si vrai, pas Daubray, le jambon, qu'on en aurait volontiers fait des sandwichs.
Chardigny peint aussi des chiens. La légende raconte à ce sujet, une aventure fantastique qui lui arriva :
Il avait peint un superbe aloyau, grassouillet, frais à l'œil, un morceau de premier choix, et, sur une autre toile un splendide chien de terre , neuve, comme disait la bonne : il parlait.
Ces deux toiles e'taient accroche'es côte à côte, au mur de Tatelier.
Par une chaleur caniculaire, un peintre de ses amis vint lui rendre visite dans son atelier; après quelques instants de conversation, pendant lesquels Fami n'avait pas cessé de regarder les deux toiles, celui-ci se leva brusquement sous Tempire d'une hallucination, sans doute, et s'écria :
— Ghardigny, Chardigny, le chien qui mange Faloyau !
Chardigny eut beaucoup de peine à le calmer, il n'en voulut pas démordre, il répétait sans cesse : le chien mange l'aloyau !
Depuis ce temps l'ami de Chardigny raconte à qui veut l'entendre que ce dernier est un blagueur, que ses aloyaux sont empruntés au boucher du coin et que ses chiens sortent de chez Sanfourche.
Goupil (Léon) n'a pas été décoré parce qu'il avait du talent, mais par compensation, son père
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qui n'en avait pas le fut, il est vrai de dire que pour le monde ofliciel Goupil sacrifiait un peu trop souvent au Dieu Bacchus.
Goupil est un esprit incisif, ses mots font fortune, pas la sienne, car il s'est fait maigre' sa douceur de caractère des ennemis irre'conciliables, entre autres lafemme du peintre Wagner qui ne lui pardonna jamais d'avoir dit d'elle :
— J'ai connu des femmes bien laides dans ma yie, mais je n'ai jamais connu un homme aussi laid !
Goeneutte-Norbert, ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts, un émule de de Nitis, dont d'ailleurs il a pris la succession, est un peintre parisien par excellence; il chercha longtemps sa voie en dehors du classique ; peindre le désespoir de l'oncle de Caïn cela n'a rien de réjouissant, aussi à force de persévérance et de travail, Goeneutte finit par trouver.
L'œuvre de Goeneutte sera précieuse pour les historiens futurs de Paris^ c'est de la peinture documentaire, ce qui n'exclut nullement le côté artistique.
En dehors du peintre, il y a dans Goeneutte un aqua-fortiste distingué.
Son talent ne peut être comparé à aucun, on peut lui appliquer le vieux dicton : comparaison n'est pas raison !
Goeneutte est un sceptique, un gouailleur impitoyable; visitant un jour l'exposition, avec un peintre de ses amis qui avait exposé une *"oile, intitulée au livret : Parfait bonheur,
— Où est le bonheur ? dit Goeneutte.
— Regarde, répondit l'ami. Tu vois un ingénieur, un littérateur, un musicien, un peintre, un journaliste, un militaire et un prêtre; chacun de ces personnages tient sur ses genoux une belle femme à demi-nue ; dans le lointain ; pour marquer le progrès, j'ai placé un bateau à vapeur, le chauffeur est accoudé à la cheminée, seul, contemplant le spectacle qu'il a sous les yeux.
— Tu as nommé cette toile le Parfait bonheur?
— Oui.
— Eh bien l mais, le chauffeur ?
Gendron, un peu oublié aujourd'hui, était un peintre de beaucoup de talent, un caractère sem-
PARIS-PALHTTK 235
blable h celui de Gœncutlc, en même temps qu'un conteur intarissable.
Voici sa dernière anecdote.
Il existait à Paris, rue Balzac, une sage-femme, nommée R...; en même temps^ elle avait monté dans sa maison un établissement hydrothérapique, cela avait pour avantage de fournir un prétexte aux visites qu'elle recevait fréquemment.
Elle fut dénoncée au parquet comme une faiseuse d'anges ; prévenue à temps, elle prit la fuite et alla à Genève.
M. James Fazy était alors président.
On le prévint de l'arrivée de la sage-femme qui était une célébrité.
— Elle tombe à pic, dit le président, il faut l'accueillir avec toutes sortes d'égards ; la ville de Genève, si cela continue, deviendra trop petite en raison de l'accroissement des habitants. Madame R... sera l'avorteuse de la République.
Elle fut en effet bien accueillie, et monta, comme à Paris, un établissement d'hydrothérapie à Plaimpalais, au bord de TArve.
Dans le salon de réception, il y avait, peint en
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pied, un capitaine d'infanterie, en grande tenue, épaulettes d'or, et médailles sur la poitrine.
Jamais on n'avait vu de figure plus rébarbative, ses moustaches en crocs lui donnaient l'air d'un chat en colère; c'était le type du troupier, étranglé par son col, sanglé dans sa tunique ; il n'avait jamais dû rire de sa vie.
Gendron arriva chez madame R...; il se lia très vite avec elle ; un jour elle lui dit :
— Vous avez vu le portrait de mon capitaine, depuis qu'il a été peint il a été décoré, vous seriez bien gentil de lui peindre la Légion d'honneur sur sa tunique.
— Volontiers, dit Gendron.
Aussitôt il se mit à l'œuvre et peignit la croix: au bout d'un ruban éclatant.
Gendron se recula pour juger de l'effet, alors une idée diabolique lui passa par la tète.
— Un homme décoré, se dit-il, doit paraître content et sourire ; celui-là a l'air de s'embêter à cent francs par tête ; d'abord, je vais lui baisser ses moustaches, et puis je vais lui donner l'aspect d'un homme heureux.
Avec quelques coups de pinceau, il transforma
la figure du grincheux en une figure épanouie.
Madame R... entra dans le salon, accompagnée d*amies, elle regarda longuement le capitaine, puis elle s'écria :
— C'est drôle comme la croix vous change un homme 1
Tout Paris a connu de Bériot, le mari de la Malibran, professeur au Conservatoire ; le père de Charles de Bériot, à Tépoque dont je parle, habitait boulevard Clichy.
Tous les deux ou trois jours, Bériot donnait une soirée, dans laquelle on entendait l'éternel quatuor de musique classique : ses amis disaient que c'était pour em...bêter ses compatriotes et Léopold Stapleaux en particulier.
Stapleaux dont on disait : « Quand donc mettrat-on Stapleaux au musée ? » n'avait pas le ventre majestueux d'aujourd'hui, mais il avait la passion des cartes.
Sur la porte d'une pièce de l'appartement de Bériot, Stapleaux avait fait peindre par un camarade l'avis suivant :
Pièce à l'abri des quatuors.
En effet plusieurs amis jouaient au baccarat de l'autre côté de la porte.
Le peintre Linteleau, un familier de la maison^ parlait tous les jours du tableau qu'il avait l'intention de faire pour le prochain Salon. « Ce sera un magnifique Clair de lune, disait-il, et il décrivait minutieusement les effets qu'il comptait produire ; vous verrez, ajoutait-il, que ce sera le clou du Salon. »
L'époque arrivée, il envoya sa toile, elle fut refusée à l'unanimité : il se garda bien de le dire aux camarades.
Le jour de l'ouverture du Salon, toute la société qui se réunissait chez Bériot, y alla pour juger de l'effet du fameux Clair de lune et jouir du succès de Linteleau.
Naturellement ils ne la trouvèrent pas.
Le soir même, c'était jour de réception chez Bériot. Linteleau s'y trouvait.
De Bériot se mit au piano et improvisa la scie suivante sur l'air du Quadrille des Lanciers :
C'est le clair de lune
de Linteleau
lo lo
Tombé dans l'eau
lo, lo Tombe dans l'eau
lo^ lo.
(Bis.)
Il fut refusé A Tunanimilé
Pour le coloris de sa peintu-re Par un comité Plus mal éclairé
Que le coloris de sa peintu-re.
C'est le clair de lune, etc., etc.
Cette plaisanterie courut longtemps les ateliers; le pauvre Linteleau faillit en devenir fou.
Caranza est élève de Charles Labbé, ancien peintre de fleurs du sultan Abdul-Medji.
Caranza peint la nature morte, les fleurs de préférence. Comme à plusieurs Salons il avait exposé des huîtres, on le connaît dans Montmartre sous le nom de : Raphaël-des-Cancales.
Il peint aussi les chiens.
A un des derniers Salons il avait exposé un tryptique représentant trois chiens ; le premier, un buU-dogue, ayant au cou un ruban bleu, la patte sur le journal le Pays.
Le second, un e'pagneul ayant au cou un ruban blanc, la patte sur le journal le Soleil,
Le troisième, un griffon ayant au cou un ruban rouge, la patte sur le journal la République française.
Ces trois chiens personnifiaient tous les partis : bonapartistes, royalistes et re'publicains, — on ne connaissait pas encore le boulangisme. — C'est le cas de dire qu'ils se regardaient en chiens de faïence.
Les trois couleurs des colliers formaient la couleur tricolore.
A la suite de Texposition, Caranza reçut d'Alsace plus de cinq cents demandes de copies de son tableau, mais la grande difficulté était de les faire parvenir à destination, les Allemands ayant proscrit les trois couleurs. Caranza imagina de peindre les rubans avec de la couleur k l'eau par-dessus la couleur à Thuile; un simple lavage suffisait pour que les rubans reprissent leur couleur primitive.
Les Allemands ne se doutèrent de rien, et voilà pourquoi en Alsace nos compatriotes ont les trois couleurs^ souvenir de la patrie absente, dans leurs maisons.
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Si tous les peintres ne possèdent pas un talent remarquable, si même parmi les remarquables, connus ou peu connus, il en est qui sont vivement discutés et qui méritent de Fétre, j'ajouterai même s'il en est de complètement ratés, pas beaucoup plus forts que des rapins, on ne peut pas dire au moins qu'ils s'attribuent une fausse qualité. Ils sont peintres, et pour arriver à posséder le métier, avant d'être des artistes plus ou moins bien classés, ils ont travaillé, et souvent travaillé ferme. Ils ont commencé par apprendre le dessin, Tanatomie, la perspective, étudié le modèle vivant, et, quand ils ont saisi pour la première fois la palette, ils n'ignoraient pas que chaque tache de couleur, chaque ton doit occuper sur la toile une place déterminée, celle-là et non pas une autre, parce que le hasard n'a jamais composé un tableau.
Il est cependant un homme qui l'ignore, bien qu'il se prétende peintre, parce que, grâce à une de ces complaisances extraordinaires dont il a déjà donné plusieurs fois des exemples navrants, le jury d'admission au Salon annuel de peinture a admis une fois par hasard une de ses toiles â
figurer au Palais de l'Industrie. Cet homme, c'est Pertuiset, le tueur de lions.
D'où vient Pertuiset ? On serait bien embarrassé de le dire. D'aucuns assurent qu'il est arrivé de Chambéry en droite ligne, après avoir obtenu de la magistrature, — dans un procès civil, entendonsnous bien, — un arrêt attribuant des droits tout particuliers à un mur mitoyen derrière lequel se dissimulait assez mal une maison de rapport dont Pertuiset était l'heureux propriétaire. Le cas Pertuiset !
Cet arrêt, dit-on, fait encore jurisprudence et figure dans le recueil de Dalloz. Ces (( aucuns », très mauvaises langues, affirment que Fimmeuble en question n'a jamais eu rien de commun avec la Maison du chat qui pelote ^ célébrée par Balzac, et que si, dans cette boutique mal fermée dont l'enseigne, très visible le soir, empruntait aux chiffres sa seule séduction, le verbe « peloter » pouvait bien s'adresser au chat, comme pour celle décrite par le grand romancier, ce n'était pas à l'actif, mais au passif qu'il devait être employé. D'autres assurent que Pertuiset, dans sa jeunesse, a fait la traite des nègres, et, entre temps, celle
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des blancs, — seulement, — ayant été marchand d'hommes à l'époque où le remplacement militaire était un trafic toléré. Mais tout cela est de l'histoire ancienne et personne aujourd'hui ne songe plus à fouiller les archives indiscrètes où elle doit se trouver écrite.
Pertuiset est un fort gaillard, taillé en Milon de Crotone, et, comme il jouissait d'une jolie fortune et de biceps phénoménaux, personne, quand il fit son apparition sur le boulevard, ne songea à lui contester le titre de tueur de lions dont il se glorifiait. Il y a un quart de siècle, le métier de destructeur de fauves, mis à la mode par les exploits de Gérard et de Bombonnel, n'était pas une profession invraisemblable et mal portée. Les exploits de Pertuiset n'avaient jamais franchi la Méditerranée, mais il possédait le physique de remploi, et, sans chercher à approfondir la chose, les boulevardiers l'admirent d'emblée parmi eux comme « tueur de lions ».
Il était lui-même un lion « superbe et généreux » à ses heures^ notamment à l'heure du vermouth. On avait vu ses descentes de lit, peaux magnifiques, arrachées du dos de ses prétendues
victimes, par des préparateurs habiles et anonymes. Cela suffit à enraciner chez tous les habitués de Tortoni la conviction que Pertuiset avait fusillé des lions. Maintenant, dans le repos de sa force géante, il se contentait de tuer le ver et d'étouffer des perroquets. On ne peut pas toujours occire des fauves, il faut bien en laisser quelques-uns pour la graine, que deviendraient les dompteurs, si TAtlas était peuplé de Pertuisets en exercice?
Les loisirs de Pertuiset ont été depuis lors, occupés d'une manière intermittente, d'abord, par un voyage à la Terre de Feu, puis par Tinvention d'une balle explosible, qui, dit-on, lui rapporte gros, chez un armurier de Paris et enfin, par de petites affaires, habilement conduites, oii, tout en évitant d'intervenir directement, en se bornant à exercer une puissance occulte de fascination sur la dame de pique, sans jamais tailler aucune banque, il a su plus d'une fois tailler la part du lion. — Toujours le lion !
Cela, direz-vous, ne constitue pas une préparation suffisante pour devenir peintre. Sans doute, mais pour se croire peintre, cela suffit peut-être. Pertuiset, chez Tortoni, fréquentait assidûment
Alfred Stevens, un artiste belge de talent, un maître en fait de figures et d'étoffes qui, s'il le voulait, brosserait un paysage, comme Corot et qui, malheureusement s'est ruiné h donner des leçons de peinture à Sarah Bernhardt. Il fréquentait aussi Manet, le chef des impressionnistes modernes. Et Pertuiset, voyant que ces deux illustres n'étaient pas plus habiles que lui à battre l'absinthe et à arracher au poison helvétique le secret de cette couleur verte-opaline, qui constitue pour les amateurs une supériorité sur le commun des mortels, Pertuiset se dit in petto : « Je suis aussi coloriste qu'eux! Pourquoi ne serais-je pas peintre comme eux? »
D'ailleurs, il avait souvent assisté, chez Manet, à l'éclosion d'une infinité de tableaux à l'huile, au pastel, il lui avait m.ême servi de modèle pour ce fameux tueur de lions, violemment violet, dont la carabine double, braquée sur les passants, menaça pendant deux mois les visiteurs du Salon de les faire mourir de rire. N'était-ce pas une initiation suffisante aux choses de l'art ?
C'est bien simple, n'est-ce pas? On prend une toile, on la pose sur un chevalet, on presse des
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tubes, reaiplis de couleurs à l'huile, sur une palette plus ou moins ovale, on saisit la palette de la main gauche, on fait passer le pouce dans un trou ménagé ad hoc^ on s'asseoit devant la toile et de la main droite, après avoir à l'aide de pinceaux que l'on est convenu d'appeler brosses, mélangé quelques couleurs et préparé des tons variés, on les étale, en faisant des grimaces de singe et en clignant de l'œil, sur la toile inofïénsive, qui ne se rebitfe jamais. Au bout de quelques heures, ou de quelques séances, cela commence à prendre un aspect quelconque. On frotte, on refrotte, on ajoute de la couleur, on empâte, on donne par-ci par-là quelques touches violentes et v'ian ! ça y est. C'est un tableau, une œuvre, un chef-d'œuvre! Pas plus malin que cela 1
Ce que voyant, Pertuiset acheta tout ce qu'il fallait pour peindre, s'installa au rez-de-chaussée du petit hôtel qu'il habite, passage de l'Elysée des Beaux-Arts, — nom prédestiné, — puis, sans s'inquiéter de savoir s'il était ou s'il n'était pas à contre-jour, il se mit à gâcher des tubes, à couvrir des toiles, de couleurs à l'huile et comme il a connu, particulièrement dans sa prime jeunesse,
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dos lions e]ui n'avaient pas pour un sou de méchanceté', il les portraictura, de souvenir et les représenta, se nourrissant de chevreaux aux épinards et de potage aux herbes.
Depuis plusieurs années, avec une persistance admirable, avec une volonté inébranlable, Pertuiset s'acharne à maltraiter des lions posthumes, à représenter ses anciennes victimes, sous les pires aspects et h les accabler de mauvaises plaisanteries 1 Cela lui constitue une espèce d'alibi moral.
La charge serait bonne si Pertuiset ne feignait pas de se prendre au sérieux , et ne prétendait pas qu'on admire ses raclures de palette. On peut penser que c'est un pur gâchis, mais il ne faudrait pas qu'on vînt le lui dire en face. Il serait capable d'abuser de sa force , ce qui ne lui est jamais arrivé. Tout au plus admettrait-il qu'il est inférieur à Ziem , topographiquement parlant , parce que la maison de Ziem qui habite en haut de la butte Montmartre et fabrique ses vues de Venise en face du moulin de la Galette, domine la sienne de la hauteur de plusieurs étages^ mais sous le rapport de la couleur , il ne se considère pas inférieur à Ziem, oh mais ! pas du tout. N'a-
t-on pas vu une année figurer au Salon Romeo et Juliette de Pertuiset? Puisqu'il a exposé, il est donc artiste, lui aussi? Qu'avez-vous à dire à cela ? Lesgrands ge'nies ne sont-ils pas souvent me'connus ?
Pour ma part je ne voudrais pas le contrarier, et je le proclame artiste ex œquo avec Jeanne Topin, une autre curiosité' de Paris dans un genre équivalent. Pertuiset et Jeanne Topin ont appris à dessiner et à peindre à la même école , Técole de l'insuffisance ridicule. Jeanne Topin , ne voulant pas priver le public d'un élément de gaîté, se propage elle-même. Elle a loué une boutique rue Fontaine, et là, sous la garde d'un invalide incorruptible, a déposé un musée d'horreur, au pastel, qu'elle étale gratis aux yeux des passants. C'est de rimpressionisme ahurissant comme l'impressionnisme de Pertuiset, mais l'impression n'en est pas moins facétieuse.
Rigolo tout plein la peinture comprise de cette façon. J'ai connu des élèves de la mutuelle à peu près de la même force, quoiqu'ils n'eussent jamais vu travailler Manet ; et ils n'ont point fait encadrer leurs œuvres.
Trop modestes, ces jeunes !
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En sculpture, quand le sculpteur a modelé sa maquette , il jM'end un praticioi pour tailler dans la pierre ou dans le marbre ; cela s'appelle mettre au points le sculpteur achève ensuite son œuvre.
En peinture, il en est de môme; une infinité de grands peintres sont coloristes mais ne pcu\ent dessiner et mettre au point, une composition. Alors ils prennent un dessinateur habile, qui prépare la toile de manière à ce que le peintre n'ait plus qu'à la peindre et lui donner sa touche ; c'est ce que faisait Le Natur chez plusieurs grands peintres en grande réputation.
Le Natur est aussi un illustrateur de mérite.
Raffaëlli, le peintre parisien par excellence, a eu des commencements curieux ; à dix-neuf ans, en 1870, il ignorait absolument l'art de la peinture, il avait cependant le désir d'arriver; vers la fin de mars, quelques jours avant l'envoi des œuvres au Salon annuel, il lui prit la fantaisie d'y figurer.
Il pria un de ses amis de lui indiquer ce qu'il fallait pour faire un tableau ; l'ami lui écrivit sur
un chiffon de papier : il faut une douzaine de couleurs, une toile, une palette, de l'huile et un couteau à palette.
Raffaëlli , avec son ordonnance^ alla chez le premier marchand de couleurs venu, et acheta l'attirail indique pour une quinzaine de francs ; il rentra chez lui, il installa sa toile sur deux chaises, et commença à brosser, entièrement d'imagination, un vigoureux paysage; et jamais RaffacUi, de sa vie, n'avait fait la moindre e'tude.
Il envoya ce tableau au Salon, il était à peine sec ! le tableau fut accepté et figura au Salon de 1870, sous ce titre : paysage.
Le tableau de Raffaëlli fut accroché au second rang, dans le salon carré, qui, l'année précédente, était encore le salon d'honneur, et où tous les ans se trouvait l'éternel portrait de Napoléon III, comme aujourd'hui celui du général Boulanger.
Depuis, Raffaëlli a acquis un talent considérable, mais... on Ta beaucoup refusé et accroché très haut.
Raffaëlli était prédestiné aux aventures extraordinaires. En 1876, ou 1877, il envoya au Salon deux peintures, deux dessins, et deux sculptures
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en plus le tableau d'un amateur, son clcvc, tableau qu'il avait entièrement repeint.
Ses deux peintures, ses deux dessins, ses deux sculptures furent refusées !... et le tableau de son élève, entièrement repeint par lui^ fut accepté et placé admirablement.
Cette anecdote est frappante, elle est un enseignement pour ceux qui croient à la justice des membres du jury, et surtout à son impartialité pour le classement des peintres par ordre de mérite !
Fort heureusement que les peintres comme Raffaëlli peuvent être systématiquement refusés, sans que ce refus porte en rien atteinte à leur réputation.
Le prince Basile de Cheremetew, un peintre doublé d'un artiste, ce qui ne gâte rien à la chose, il est en même temps conseiller d'Etat de l'Empereur de Russie. A Paris depuis longtemps, il a fait de la France sa patrie d'adoption, il a eu raison d'être reconnaissant à la ville à laquelle il doit ses succès comme peintre et comme musicien.
Colossalement riche, un vrai boyard, il oublie
sa fortune pour se souvenir qu^à Paris, l'esprit passe avant elle — il est donc doublement riche.
La Russie ne Ta pas oublie', car on lui fait souvent des commandes.
Maigre' qu'il reçoit beaucoup, le prince Cheremetew est encore un silencieux, qui vit à Técart, non du mouvement artistique, mais des luttes d'e'coles, qui ne peuvent qu'être ste'riles et sans profit pour l'art, car en peinture ce n'est pas de la discussion que jaillit la lumière.
Le Prince de Chéremetew n'ambitionne pas les •lauriers qui poussent au Salon à l'ombre de la protection officielle, il a cent fois raison; en matière d'art, la vraie noblesse ; c'est le talent !
Là encore il est Boyard !
Mlle Consuelo Fould est la petite-fille de l'ancien ministre Achille Fould; son père Gustave Fould e'tait députe' dans le département des Basses- Pyrénées, sa mère M^e Gustave Fould est connue dans le monde artiste sous le pseudonyme de Gustave Haller. Mlle Consuelo Fould est élève de Léon Comerre, Depuis cinq ans elle expose
nu Salon; ses sujets de prc'dilection sont les filles du peuple de Paris; un de ses grands succès est une saltimbanque laisant la quetc, cela se nomme : les petits profits.
La jeune fille qui a posé est une charmeuse de serpents que nous avons tous vue dans les fêtes des environs de Paris.
J'avoue que j'ai une tendresse particulière pour les peintres qui consacrent leur talent à peindre les types de la rue; si leur vue n'est pas toujours réjouissante, ils ont le mérite d'un réalisme qui servira à l'histoire : c'est de la peinture documentaire.
Il faut de la vigueur, du courage, de la foi, pour fixer sur la toile les pauvres qui luttent avec la misère, M^ie Consuelo Fould a ce don au suprême degré, c'est une vocation.
Lecomte du Nouy, un des révolutionnaires avec José Frappa et René de Gatines, qui voulut, ce qui y arrivera, reformer le Jury actuel, est un peintre de talent à qui la critique n'a pas été tendre, mais à qui cela est parfaitement indifférent, car les amateurs éclairés connaissent le che-
min de son splendide atelier du boulevard Flandrin.
Il est la preuve vivante que les soi-disant critiques d'art, soit qu'ils éreintent^ soit qu'ils fassent le silence, sont absolument impuissants.
Lecomte du Nouy est élève de Signol et de Gérôme, il de'buta en i863.
En 1869 il exposa une magniiique toile intitulée : L'amour qui passe et V amour qui reste. M. Albert Wolff, le critique intègre du plus intègre des journaux de Paris, voulut bien rompre le silence obstiné qu'il gardait vis-à-vis de l'artiste, il écrivit à peu près cette phrase dans son compte rendu
du Salon 1 « la couleur qui s'en va et le dessin
qui n'est pas resté ». L'artiste lui écrivit pour
le remercier.
Ah ! Lecomte du Nouy, que le boulevard Flandrin est loin de la rue Drouot, et comme c'est bien fait pour vous de ne pas avoir lu le Mamiel du parfait Jardinier^ vous auriez pu y lire ceci : (( il faut sans cesse arroser pour obtenir des fruits ». Il est vrai que M. Albert WolfF n'est pas une fleur !
Lecomte du Nouy est un caractère; lors des
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dernières élections du comité des 90, il rencontra le peintre 1 Iiimbert.
— Enfin tu es révolutionnaire, lui dit Tlumbert, il faut donc que tu sois toujours derrière quelqu'un.
— Je ne suis derrière personne, répondit Lecomte du Nouy, je suis derrière un principe 1
Réponse juste qui peint l'homme d'un trait.
Quant à l'artiste et à son œuvre, l'artiste est connu, et son œuvre est considérable; on peut en admirer une petite partie aux Musées du Luxembourg, de Gaen et de Florence.
Berne-Bellecour est un de nos premiers peintres militaires, décoré de la médaille militaire pour sa belle conduite, dans un corps franc, en 1870, il est également décoré de la Légion d'honneur; et fit la campagne de Tunisie avec le peintre Détaille, sous le commandement du général Vincendon, Berne-Bellecour put juger de visu que les Kroumirs n'étaient pas comme la presse intransigeante se plaisait à le répéter, une invention de M. Jules Ferry.
Il est impossible de citer les tableaux de Berne- Bellecour tant ils sont nombreux.
En 1886, il reçut la commande du grand-duc Nicolas de Russie de V Abdication de Napoléon à Fontainebleau, ce tableau figurera à l'exposition universelle de 1889.
Le grand-duc Nicolas, grand admirateur de Todyssée Napoléonienne, possède, peints par différents peintres de talent, tous les épisodes du règne de Napoléon P^. C'est une galerie unique au monde.
Dès ses débuts, Berne-Bellecour hésita entre la peinture de genre et la peinture militaire ; la caractéristique de son talent est l'exactitude ; le troupier le plus minutieux pourrait passer la revue de détail de ses soldats. C'est un peintre soucieux de sa réputation.
Une anecdocte à ce sujet :
Il y a quelques années, MM. Boussod et Valadon achetèrent à l'Hôtel des ventes une toile signée Berne-Bellecour. C'était à la vente du fameux gérant du cercle Leroux. On apporta la toile au magasin de la rue Chaptal, 011 précisément un des fils de Berne-Bellecour est en train
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de devenir un des premiers experts de l^iris ; ce dernier, qui avait assisté à la confection de ce tableau dans l'atelier de son père et en avait suivi les phases, Te'tudia avec soin. <( C'est drôle, se ditil^ mon père n'a pas peint des mains comme celles-là. » Bref, très perplexe, mais ne voulant pas se prononcer, il emporta la toile chez son père. Au premier examen, Berne-Bellecour déclara qu'elle n'était pas de lui. Berne-Bellecour fils rapporta cette réponse à MM. Boussod-Valadon, qui crurent à une plaisanterie ; il fallut leur faire la preuve du faux ; cela fut facile à Berne-Bellecour, il avait fait photographier son tableau. La date était de 1879, et sur la toile fausse s'étalait le millésime 18S1; de plus, le peintre, ce qui dénote son caractère ferme, arrêté, fait toujours suivre sa signature d'un point; or, le faussaire, tout en ayant admirablement imité la signature du maître, avait oublié le fameux point.
Berne-Bellecour exigea que son tableau ne fût pas mis en vente, ce à quoi accédèrent facilement MM. Boussod-Valadon, voulant avant tout conserver l'honneur de leur maison.
Au chapitre des faux tableaux, j'ai parlé des
peintres de qui on vole la réputation et la signature ; je cite Henner. Berne-Bellecour fils fit découvrir un de ces faux d'une façon singulière.
M. Bernheim avait vendu à MM. Boussod-Valadon un tableau de Henner qui représentait une tête de femme. Après Tavoir examiné, Berne- Bellecour fils dit : (( Ce tableau n'est pas de Henner. »
— A quoi voyez-vous cela, dirent les marchands de tableaux ?
— A la draperie, qui est lourde et d'un ton sale.
Pour s'éclairer, Berne-Bellecour fils alla chez un amateur qui possédait un tableau d'Henner; il le lui emprunta, et ces messieurs examinèrent à nouveau.
Après une discussion approfondie, Berne-Bellecour fils persista à déclarer le tableau faux, et MM. Boussod-Valadon le tableau vrai.
— Il y a un moyen de nous mettre d'accord, dit Berne-Bellecour fils, je vais porter les deux toiles chez Henner; ce dernier, au premier coup d'œil, en désignant le faux^ s'écria :
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— (^ucl est le cochon qui a peint cette drapcriclà ? Quand on ni'iniite, on dcvi-ait bien apprendre à peindre !
Berne- Bellecour a ctJ plus favorise par la nature (il a neuf enfants, dont un, Félix, promet un jour d'être un maître) que par le journal le Figaro,
Je cite Tanecdotc sans commentaire, au lecteur d'en tirer proiit quand il lira les critiques d'art de cette feuille.
En I 872 Berne-Bellecour exposa au Salon sa fameuse toile : Un coup de canon, qui eut un succès si retentissant. Maigre' qu'il eût déjà donné des preuves d'un rare talent, il n'était pas classé comme peintre, n'ayant aucune récompense; le critique du Figaro alla chez lui et lui tint à peu près ce langage :
— Vous aurez un grand succès avec votre toile; nous voulons faire quelque chose pour vous; vous savez que notre journal jouit d'une grande autorité ; je veux en parler longuement.
Berne-Bellecour se confondit en remerciements, cela flatte toujours un jeune peintre qui croit à l'efficacité de la réclame pour consacrer sa repu-
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talion, et puis quel honneur, le critique influent qui se dérangeait î
Le critique s'en alla.
Berne-Bellecourt raconta le jour même, la chose à ses amis, qui vinrent voir la toile et lui prédirent un grand succès ; ils avaient raison, car elle fut vendue quinze mille francs au banquier Oppenheim et fut depuis, revendue trente mille francs, à M. Vatel.
Le lendemain, le critique influent revint.
— Ah! j'ai fait votre affaire, dit-il à Berne-Bellecour, puis il sortit de sa poche, des épreuves de l'article qu'il projetait de publier.
Il les lut au peintre, qui fut enthousiasmé.
— Vous trouvez cela bien, dit le critique.
— Parfait. Je ne saurais vraiment comment vous remercier.
Le critique fit une fausse sortie, puis il revint se camper devant la toile, qu'il parut étudier une dernière fois.
Silence prolongé.
Le peintre attendait et le critique aussi.
Tout à coup le critique dit à Berne-Bellecour : ' — Admirable, cette tête de soldat, voilà un
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movcn de nie remercier, l'aites-ni'en une étude, je ne tiens pas à ce qu'elle soit bien L;rande, mais qu'elle soit bien poussc'c.
Ce sera un souvenir.
Berne-Bellecour lui repondit :
— Un petit dessin, si vous voulez, mais un tableau, jamais.
Le critique s'en alla cette fois pour de bon,
mais l'article ne parut pas et le Figaro, malgré
que : Un coup de canon valut à son auteur une première médaille, garda pendant des années, un silence obstiné.
Berne-Bellecour, comme Lecomte du Nouy, aurait dû étudier le Manuel du parfait jardinier .
Emile de Specht est un de nos plus habiles restaurateurs de tableaux, anciens ou modernes : cet art exige une grande légèreté de main, et une connaissance approfondie de la manière des grands 'maîtres ; de Specht est, en même temps, un aquarelliste des plus distingués; ce fut lui qui peignit le cabinet de M. Albert Wolff. Cette aquarelle fut exposée au Salon de 1887, sous le n° 3,36o, et valut à son auteur les félicitations des connaisseurs.
Un petit détail en passant, à l'usage de ceux qui s'imaginent que le critique d'art du Figaro est un collectionneur. Qu'ils aillent visiter son cabinet tous les six mois, jamais ils n'y verront les mêmes toiles.
Cherchez la rime à collectionneur î
Rue Lepic, à Montmartre, presque sur la butte, les passants s'arrêtent étonne's, devant une maison e'trange, qui ressemble à une forteresse : pour un peu elle serait crénelée ; à chaque instant, on croit voir une porte s'entr'ouvrir pour livrer passage à des hallebardiers ; si un visiteur se hasarde à frapper, il entend un bruit de chaînes à faire frémir, les portes s'ouvrent et se referment avec un bruit de ferrailles à se croire chez un chaudronnier ; ce qui cause ce tapage, c'est que le propriétaire de céans a accroché derrière ses portes toute une batterie de cuisine ; les casseroles résonnent au moindre choc; après un temps assez long, un judas s'ouvre dans la porte qui donne sur la rue, un domestique inspecte le visiteur ; s'il lui est inconnu, il referme le judas brusquement.
On remarque au faîte de la maison une poulie et une corde ; à certaines heures, comme dans les
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contes des fccs, la poulie rouille'e, grince ; la corde descend ; clic soutient un mannequin en osier ; les fournisseurs sont en bas qui attendent; ils placent les provisions : du pain, des légumes, de la viande dans le mannequin ; ce dernier remonte lentement.
Tous les jours^ c'est la même chose.
Qui donc habite cette maison mystérieuse, impénétrable ?
C'est le peintre Félix Ziem, qui s'est calfeutré ainsi de crainte des voleurs, et aussi pour peindre à l'abri des indiscrets, ses petits tableaux de confiserie.
Dans le quartier, les histoires les plus étranges, les plus lugubres, circulent; quand les enfants ne sont pas sages, les mamans les menacent de les mettre dans le panier, M. Ziem est passé à l'état de croque-mitaine.
M. Ziem fut pourtant un joyeux qui ne dédaignait pas le calembour et souvent avec beaucoup d'à-propos.
Un jour, à l'hôtel Drouot, on vendait des tableaux plus ou moins hétéroclites, plus ou moins apocryphes.
Une Halte de Caravane, attribuée à Paul Brie, s'était chèrement vendue, l'expert s'était empressé de lui faire succéder dans les enchères du même jour ; il l'attribua courageusement au même maître, en dépit de sa navrante infériorité.
— Ça un Brie, s'écria M. Ziem, vous feriez mieux d'annoncer que c'est un Non-Bril !
Defeuille (François), encore un élève de luimême, peintre miniaturiste, parisien parisiennant, a étudié sur le vif et pris sur nature nombre de figurines, types de minois chiffonnés, se rapprochant ainsi de ses maîtres favoris, Hais, Reynolds et Thomas Lawrence.
Defeuille a fait une quantité de portraits, essayant par son faire de se rapprocher de cette admirable" école du xviiie siècle.
C'est un collectionneur enragé ; il ramasse tous les bibelots qui rappellent cette époque, il est parvenu à reconstituer, jusque dans ses moindres détails, un atelier de peintre miniaturiste sous Louis XVL Rien de plus délicieux que tous ces riens charmants qui servaient aux piquants modèles de cette époque. Je ne serais pas surpris quç
son costume d'atelier fût du règne de Louis XVI.
Cette collection a coûte' à Defeuille des efTorts inouïs, des privations terribles; il pousse cet amour si loin qu'il a fait un voyage de trois cents lieues pour rapporter, devinez quoi? Une demi-douzaine de houlettes enrubannées.
Defeuille est ne miniaturiste, comme on naît rôtisseur; il aime son art avec passion, et déplore qu'au Salon les miniatures soient placées de façon qu'il faut un véritable courage pour les dénicher et les regarder.
Defeuille, en dehors de son talent, a un grand mérite, il enseigne son art gratuitement aux jeunes filles pauvres qui veulent l'apprendre pour gagner leur vie.« Pourquoi leur prendrais-je, dit-il simplement, trente ou quarante francs par mois dont ces petites ont besoin pour manger ? >>
C'est du vrai désintéressement.
Defeuille prépare depuis dix ans un livre sur l'art de la miniature, depuis le xiie siècle jusqu'à nos jours.
On voit peu de ses œuvres en France ; l'Angleterre accapare tout ce qu'il produit.
Heureux Anglais !
J'aurais voulu donner une liste plus complète de ces biographies sommaires; car, au point de vue anecdotique, elles sont curieuses; malheureusement les peintres sont négligents, et ceux que j'ai omis n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes.
Tout le monde y perd.
Dessinateurs et caricaturistes. — Les critiques d'autrefois. — Les critiques d'aujourd'hui. — M. Carau d^Vche. — Madeleine Lemaire. — M""" Berriat- Blanc. — Baronne Nathaniel de Rotlischild. — M"'' Consuelo Fould. — Louise MicheL — Hubertinc Auclerc. — Bons cœurs.
Le dessia et la caricature ont tenu depuis i83o; une large place en France, on peut dire que la petite guerre qu'elle a fait aux gouvernements qui se sont succéde's depuis cette époque, a été une des principales causes de leur chute.
Dans Paris-Canard, j'ai esquissé à grands traits les côtés saillants d'André Gill, Pilotell, Pépin, Le Petit, Morin, Desmares, Darjou, Lafosse, Hadol, Léonce Petit et Randon. Un de mes confrères, M. Grand-Carteret, vient de publier à ce sujet, sous ce titre : les Mœurs et la caricature en France^ un volume des plus complets et des plus amusants; il est toutefois regrettable que son prix élevé ne
le mette pas à la portée de tous^ car tout livre documentaire est livre d'enseignement : à ce titre il doit être accessible !
Peu de caricaturistes, maigre' la liberté de la presse, se sont révélés dans ces dernières années, cela tient-il à la petitesse de gros personnages politiques qui ne peuvent les inspirer.
Je crois plutôt que cette pénurie de caricaturistes a ceci pour cause.
Autrefois^ il fallait dix ans et plus pour arriver à la réputation; la presse presque fermée, n'admirait pas sur commande; les critiques consciencieux, tout en étant plein de mansuétude pour les jeunes, ne sacrifiaient pas à la camaraderie , aveuglément , ils n'étaient point bénisseurs, leur plume n'était pas goupillon , et leur encrier bénitier.
Daumier , Gavarni, Philippon , Durandeau , Cham n'eurent pas, après une longue carrière, la dixième partie des réclames que nous avons vu se produire récemment pour des dessinateurs, non sans mérite peut-être, mais qui ne doivent pas à un travail soutenu, à un talent hors de pair^ la réputation dont ils jouissent.
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Ce sont des produits de la Socicté d'administration mutuelle.
M. Garan d'Ache est de ce nombre.
Ses petits bonshommes sont sans doute bien dessine's, mais après; il faut l'esprit pour les animer, qu'eussent été Gavarni, Daumier, Henri Monnier sans les merveilleuses légendes qui donnaient la vie à leurs dessins?
Simplement des dessinateurs et non des caricaturistes.
Il me resterait à parler de l'exposition annuelle des pastellistes, rue de Sèze, de celle des aquarellistes, du blanc et du noir, des expositions particulières du cercle Volnay et autres, mais comme ce sont presque toujours les mêmes artistes qui y prennent part , cela ne nous apprendrait rien de nouveau.
Parmi les exposantes, il faut pourtant excepter M™° xMadeleine Lemaire , M°^« la baronne Nathaniel de Rothschild, M°^^ Berriat-Blanc, M"° Gonsuelo Fould, M™^ Louise Abbéma, qui font de l'art un métier et non un prétexte.
Dans les ateliers, les jeunes peintres en parlant de ces expositions disent : Ces dames au salon;
c'est souverainement injuste, car si Ton dénie à la femme le droit de faire de la politique, comme le voudraient M"^^* Louise Michel et Hubertine Auclec , il faut bien reconnaître qu'elles peuvent exceller dans toutes les manifestations d'un art, qui exige de la légèreté de main, de la finesse, de la délicatesse et du goût.
Quoi de plus merveilleux que les fleurs et fruits de Mn^e Madeleine Lemaire ?
Quel pinceau plus délicat que celui de la baronne Nathaniel de Rotchschild ?
Où peut-on trouver plus de jeunesse que chez M"^ Gonsuelo Fould ?
Qui connaît mieux sa palette que M°^° Berriat- Blanc ?
Ce serait difficile à dire.
Quoi qu'il en soit, les peintres ont leurs qualités et leurs défauts , et toutes les critiques qu'on peut leur adresser s'arrêtent devant ceci: Bon cœur !